Moyen-Orient : vers des guerres d’usure sans perspective de victoire stratégique

Après l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023, Israël a riposté et remporté des succès à Gaza, au Liban et en Cisjordanie, mais dont les effets nourrissent des sentiments de revanche. Sa guerre d’attrition ne semble pas sous-tendue par une stratégie politique réaliste.

La situation a été analysée dans une note de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), publiée le 27 septembre 2024 à Levallois-Perret (banlieue parisienne) et rédigée par Laure Foucher, maître de recherche à la FRS, et Elisabeth Marteu, chargée de cours à l’Institut d’études politiques de Paris.

Interconnexion des crises. En mai 2024, la prise de contrôle par Tsahal (forces armées israéliennes) du « corridor de Philadelphie », qui longe la frontière entre l’Égypte et la bande de Gaza, a anéanti toute perspective de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas. Un retrait de Tsahal de ce corridor, considéré comme un point de passage stratégique, dépend d’un accord avec l’Égypte qui répondrait aux exigences de sécurité d’Israël, à savoir le maintien d’un contrôle, direct ou indirect, sur l’ensemble du territoire. La majorité des hauts gradés de Tsahal reconnaît l’impossibilité d’atteindre l’ensemble des objectifs déclarés et que seule une solution diplomatique permettrait de conforter les résultats obtenus sur le plan militaire. Pour le Hamas, le retrait israélien du corridor de Philadelphie constitue un élément non négociable pour un cessez-le-feu. Le Hezbollah libanais, soutenu par l’Iran, conditionne l’arrêt de ses attaques contre le territoire israélien à un cessez-le-feu à Gaza. Il se trouve plongé dans une escalade, dont il a perdu le contrôle. Depuis le 17 septembre, Israël a saboté ses outils de communication, tué plusieurs de ses chefs et effectué des frappes aériennes massives contre ses infrastructures, son arsenal et des zones où il habite, réduisant considérablement ses capacités de combat. Selon les dirigeants israéliens, l’Iran ne devrait pas intervenir directement contre Israël afin d’éviter de tomber dans le piège d’une guerre totale. L’enchaînement futur de guerres sur plusieurs fronts dépend de la riposte du Hezbollah et aussi de la volonté des États-Unis de laisser Israël agir comme il l’entend, malgré les très nombreuses victimes collatérales. Or, du Proche-Orient au golfe Arabo-Persique, aucune crise n’a été résolue depuis des années. La région connaît des conflits pas vraiment gelés et sans fin, comme en Syrie et au Yémen, sur un fond d’exacerbation des fragilités structurelles comme en Égypte et au Liban. Outre un retour à la course aux armements, s’y ajoutent des menaces persistantes sur la sécurité, à savoir le renforcement capacitaire et politique des groupes armés, la poursuite du programme nucléaire iranien et la résilience des groupes djihadistes. Au Liban, le Hezbollah profite des fragilités endémiques de l’État pour décider seul de la guerre ou de la paix. En Jordanie et en Égypte, les débordements possibles des violences à Gaza et en Cisjordanie sur leur territoire mettent en péril la stabilité intérieure. Ils s’accompagnent du risque de la montée de la contestation interne de ses dirigeants qui ont choisi la paix avec Israël. En Jordanie, le parti d’opposition Front d’action islamique, affilié à l’organisation islamiste transnationale Frères Musulmans, a remporté les élections législatives en septembre en raison de la grave crise économique du pays et de l’hostilité anti-israélienne d’une partie de la population en majorité palestinienne. L’intensité de l’action de Tsahal à Gaza et au Liban suscite, dans toute la région, un regain de popularité à l’égard des mouvements islamistes, quoique durablement affaiblis après l’échec des révoltes du « Printemps arabe » de 2011. Elle a aussi fourni un prétexte de démonstration de solidarité avec la cause propalestinienne à « l’Axe de la Résistance ». Ce dernier consiste en une alliance politique et militaire entre la Syrie laïque, l’Iran et le Hezbollah musulmans chiites et le Hamas musulman sunnite ainsi que d’autres factions armées palestiniennes. Outre son hostilité envers l’Occident, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, il appelle à l’élimination de l’État d’Israël dont il refuse l’existence.

Rivalités de puissances. Pour sortir Israël de son isolement diplomatique régional et contrer l’Iran, les États-Unis ont obtenu les « Accords d’Abraham ». Ceux-ci consistent en traités de paix d’Israël avec les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, signés à Washington en 2020. Puis le Soudan et le Maroc ont rejoint les Accords d’Abraham. Ces quatre États sunnites y ont vu des intérêts économique et sécuritaire. Israël a ainsi évacué la question d’un État palestinien, constitué d’une partie de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-Est (annexé pendant la guerre de 1967). Toutefois, ses ripostes contre le Hamas et le Hezbollah menacent la stabilité régionale, essentielle à la prospérité économique de la péninsule arabique. L’Arabie saoudite et les EAU veulent affaiblir l’Iran et son influence et sécuriser leur territoire. Malgré un refroidissement de leurs relations bilatérales avec Israël, ils le laissent conduire la guerre contre leurs adversaires de l’Axe de la Résistance. La logique de l’endiguement des crises de Gaza, du Yémen et de la Syrie prévaut dans la région, par suite d’un sentiment d’impuissance et de l’illusion que chaque crise peut se traiter isolément. Pourtant, les EAU, l’Arabie saoudite, le Qatar, la Jordanie et l’Égypte poursuivent des négociations diplomatiques sur le dossier de Gaza. En outre, les pays arabes du golfe Arabo-Persique tentent de maintenir de bonnes relations avec l’Iran, malgré les tensions. La normalisation des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, rétablies en 2023, permet d’éviter une confrontation directe entre l’Iran et Israël. Cependant, Téhéran maintient son soutien à ses partenaires et affidés, tandis que Ryad ne favorise guère la coopération économique. L’Arabie saoudite et les EAU espèrent toujours l’affaiblissement de l’Iran qui, de son côté, tente de convaincre les opinions publiques régionales que Ryad trahit la cause musulmane. Enfin, pour la communauté internationale, la multiplication des foyers de tensions et de conflits au Proche et Moyen-Orient les rend difficilement surmontables.

Rôle des États-Unis. Grâce aux Accords d’Abraham, les États-Unis espèrent réduire leur engagement au Proche-Orient, afin de porter leurs efforts miliaires vers la zone Indopacifique, considérée comme prioritaire. Mais ils doivent désormais arrêter la guerre à Gaza, limiter la contagion régionale tout en affaiblissant l’Iran et ses partenaires, rétablir la sécurité maritime en mer Rouge et, au-delà de l’escalade en cours, stopper le programme balistique de l’Iran et empêcher la militarisation de son programme nucléaire. Le 13 avril, les attaques contre Israël par des missiles balistiques iraniens ont incité les États-Unis à y déployer le système THAAD de défense antimissile à haute altitude mis en œuvre par des militaires américains. (Le 13 octobre, après un second envoi de missiles iraniens, Washington a annoncé un nouveau déploiement de THAAD en Israël). L’Arabie saoudite, qui bénéficie d’un « protocole d’entente » non contraignant et portant sur sa sécurité par les États-Unis (contre la garantie d’approvisionnement en pétrole bon marché depuis 1945), négocie un accord de défense avec eux. Les EAU sont qualifiés par les États-Unis de « partenaires de défense majeurs ». Les États-Unis, s’enlisent dans des conflits qui étirent leurs capacités militaires et affaiblissent leur crédit diplomatique auprès des opinions publiques locales. La Russie et la Chine en profitent pour y étendre leur influence. Ni l’une ni l’autre ne cherchent à offrir des garanties de sécurité ni à résoudre les conflits, mais plutôt à maintenir au pouvoir les dirigeants de leurs pays partenaires. Par ailleurs, malgré son opération « Aspidès » de protection du transport maritime en mer Rouge, l‘Union européenne n’est plus perçue comme « forte » sur les plans diplomatique et militaire aux Proche et Moyen-Orient.

Loïc Salmon

Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère

 




11 au 13 octobre 2024, Congrès national de l’ANCGVM à Toulon (Var)

 

L’Association nationale des croix de guerre et de la valeur militaire (ANCGVM) a tenu son congrès national à Lorient du 11 au 13 octobre 2024. Le premier jour, les membres présents ont visité le Mémorial du Mont-Faron, dédié du débarquement du 15 août 1944 en Provence, et le musée de la Marine à Toulon. Le deuxième jour, un conseil d’administration de l’ANCGVM s’est tenu au cercle naval Ronarc’h. Il a été suivi d’une séance de conférences organisée par Hervé Bonnier, président de la section Provence Alpes Côte d’Azur (PACA) de l’ANCGM sur les sujets suivants : « Bataille des Alpes de juin 1940 » ; « Le maquis en Provence » ; « Le débarquement des Alliés en Provence ». Ensuite, a eu lieu la traditionnelle cérémonie au Monument aux morts de la ville d’accueil du congrès de l’ANCGVM, au cours de laquelle des gerbes ont été déposées par le député du Var Yannick Chenevard, le maire adjoint de Toulon Guy Le Berrre, chargé de la Mémoire, le directeur de l’ONAC-VG au nom du préfet du Var, le lieutenant-colonel commandant la Gendarmerie du Var et le président national de l’ANCGVM Michel Bachette-Peyrade. Quatre porte-drapeaux ont rendu les honneurs : Faustine Tedoldi-Jotreau pour l’ANCGVM ; Maria-Teresa Bonnier pour la section PACA ; Laurent Genay pour la section des Bouches-du-Rhône ; Dominique Cazalot pour la section de l’Ariège ; la représentante du Souvenir français. Certains membres de l’ANCGVM ont visité la rade de Toulon par mer. Le troisième jour a été consacré à la visite du musée de la Légion étrangère à Aubagne.

Loïc Salmon

5 et 6 octobre 2022, Congrès national de l’ANCGVM à Lorient (Morbihan)

L’ANCGVM présente à la cérémonie du 8 mai 2022 à l’Arc de Triomphe à Paris

érémonies du centenaire (1919-2019) de l’Association nationale des croix de guerre et de la valeur militaire à Paris

 

 

 

4




Ukraine : formation d’une brigade complète en France

L’armée de Terre forme une brigade ukrainienne d’infanterie (2.300 soldats) dans le Grand-Est de la France en octobre et novembre 2024, sur les plans technique et tactique avec le soutien, l’appui et le poste de commandement.

Le général de division Damien Wallaert, sous-chef opérations aéroterrestres, l’a expliqué à la presse le 10 octobre 2024 à Paris. Depuis le début de l’agression de la Russie le 24 février 2022, la France apporte à l’Ukraine un soutien dans les domaines humanitaire, diplomatique et militaire. Les formations s’effectuent dans le cadre de la Mission d’assistance militaire de l’Union européenne en soutien à l’Ukraine.

Approche intégrée. Il s’agit de constituer les situations les plus concrètes possibles comme celles du champ de la bataille en cours. Les Ukrainiens s’entraînent sur des matériels qu’ils utiliseront au combat. Le stage de la « Brigade de régénération » nécessite 150 véhicules blindés. Les capacités de manœuvre mobilisent des VAB (véhicules de l’avant blindés) et des AMX-10 RC (véhicules blindés de reconnaissance-feu) équipés d’un canon de 105mm. Les capacités d’appui comprennent des radars de surveillance de zone, des canons Caesar de 155mm, des missiles antichars et des systèmes antiaériens à courte portée. Le 9 octobre, le président de la République, Emmanuel Macron, et les ministres des armées français et ukrainien ont pu assister à des tirs de tous calibres et visiter les villages de combat et les pôles de maniement d’explosifs, utilisés pour la préparation opérationnelle de l’armée française. Les capacités de soutien comptent des VAB Santé pour l’évacuation de blessés, des camions de transport et des camions-citernes. Le stage mobilise 1.500 militaires français de toutes les spécialités de l’armée de Terre. Un général de brigade français se trouve aux côtés de son homologue ukrainien pour l’appuyer dans la démarche de montée en puissance de cette brigade, que les Ukrainiens désignent sous le nom d’Anne de Kiev, épouse du roi de France Henri 1er de 1051 à 1060. Durant le stage, des unités françaises du génie ont effectué des travaux de réseaux de tranchées et des points d’appui de compagnies, selon les spécifications des Ukrainiens. La première phase porte sur les formations séparées de fantassins, de sapeurs et d’artilleurs, spécialités regroupées lors de la deuxième phase « interarmes ». En outre, les instructeurs transmettent les doctrine et savoir-faire français en termes d’interaction et de synergie de tous les systèmes d’armes, en vue d’obtenir un effet décisif sur l’adversaire sur le terrain. Ils essaient de coller au plus près au retour d’expérience en temps réel des combats qui se déroulent en Ukraine. Des instructeurs ukrainiens, anciens combattants, les aident à donner plus de précision et d’aspects concrets à la formation et à l’entraînement de la Brigade de régénération. Celle-ci, qui sera équipée des matériels cédés par la France, devrait atteindre une cohésion suffisante pour un engagement sur le champ de bataille. Avec l’aide de l’École d’état-major, les instructeurs français et ukrainiens montent des exercices jusqu’au niveau de la compagnie (140 militaires). Certaines formations sont délocalisées dans des centres dont l’infrastructure s’y prête mieux. En décembre 2024, la formation et l’équipement de trois bataillons permettront l’entraînement interarmes de la Brigade de régénération.

Autres formations en France. Depuis le début de la guerre contre la Russie, la France a formé plus de 14.000 militaires ukrainiens dans ses écoles de spécialités : formation initiale ; formation au combat ; déminage ; sauvetage au combat ; artillerie ; maintenance des matériels ; logistique opérationnelle ; défense sol-air ; génie ; combat blindé ; combat en zone urbaine ; pilote de chasse ; appui feu air-sol. En Pologne, des instructeurs français forment déjà des bataillons ukrainiens, suffisamment cohérents pour être engagés immédiatement au combat.

Loïc Salmon

Ukraine : le volet français de la défense du flanc Est de l’Europe

Armement : la coalition « Artillerie pour l’Ukraine »

Ukraine : accélération de l’innovation en temps de guerre




Stratégie : influence et puissance

Fonction stratégique, l’influence d’une nation consiste à promouvoir ses atouts auprès des autres pays et ainsi les convaincre de sa puissance. Elle repose sur des acteurs, des techniques et des vecteurs dans le champ des perceptions.

Ce concept complexe a fait l’objet d’un colloque organisé, le 12 juin 2024 à Paris, par l’association 3AED-IHEDN en partenariat avec l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Bruno Durieux, président de l’Académie de défense de l’École militaire ; le général de brigade (2S) François Chauvancy, rédacteur en chef de la revue Défense de l’Union des associations de l’IHEDN ; Charles Thépaut, diplomate spécialisé sur la région Afrique du Nord-Moyen-Orient au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Tentatives de définition. L’influence vise à amener les autres à faire, refuser de faire ou les empêcher de faire quelque chose, explique le général Durieux. Elle consiste à infléchir leur comportement sans contrainte et sans qu’ils en aient conscience. Il faut donc bien les connaître, notamment pour les exportations d’armement. Dans ce domaine, les déboires résultent probablement d’une mauvaise compréhension du marché, du client et de son contexte. Les auditeurs de l’IHEDN réfléchissent sur la défense nationale à travers quatre cercles concentriques. Le premier concerne la défense militaire, à savoir la contrainte physique et l’effort de volonté, domaine de la guerre et de la paix où l’influence n’y joue pas un rôle clé. Le deuxième cercle, plus large que celui de la défense nationale et qui intègre le premier, consiste à protéger la population contre toutes les menaces, militaires ou non, qui portent atteinte aux intérêts de la France en tant que puissance dans les domaines de l’économie, de la société, par la subversion, et de la diplomatie. La défense nationale, souligne le général Durieux, ne vise pas à afficher sa volonté mais à affaiblir la puissance de l’adversaire ou, éventuellement, infléchir son influence. Le troisième cercle, qui englobe les deux précédents, porte sur la sécurité nationale et, en ajoutant les risques liés par le champ d’influence, s’étend à la sécurité internationale. Aujourd’hui, le champ politique international a perdu de sa visibilité du temps de la guerre froide (1947-1991) et ouvre un champ plus vaste à l’influence. Il va s’agir de créer des coalitions de circonstance, de rallier des partenaires, y compris dans le champ industriel. En outre, depuis quelques années, la place du secteur privé, à savoir individus, groupes ou grandes entreprises, s’agrandit. Toutefois, le rôle des États conserve son importance primordiale avec des moyens d’influence, qui incluent l’usage du numérique. Il s’agit de savoir comment et pourquoi une influence s’exerce. Cela repose d’abord sur la compréhension de la situation, la connaissance de l’environnement et celle de la « cible ». Ensuite, il faut la volonté d’agir, par exemple en communiquant, et, surtout, de bien élaborer le message à faire passer. C’est vrai dans le débat démocratique, le champ d’influence et celui de la compétition internationale. Il s’agit d’être capable de distinguer la guerre de la paix, les faits de l’opinion sur les faits, l’intérieur de la nation de l’extérieur. Le développement de la pensée stratégique, estime le général Durieux, repose sur une vision à long à terme et la connaissance précise des objectifs à atteindre contre quoi ou vis-à-vis de qui.

Rapports de force. Les États n’ont que des intérêts qu’ils doivent défendre, rappelle le général Chauvancy. Le monde connaît à nouveau la réalité de la guerre, à savoir celle de l’Ukraine contre la Russie depuis le 22 février 2022 et celle d’Israël contre l’organisation islamiste Hamas à Gaza depuis le 7 octobre 2023, ainsi qu’une forme d’insurrection internationale contre l’Occident. Ce discours anti-occidental, comparable à celui de la guerre froide et fortement renouvelé, réactive la guerre informationnelle, stratégie des États communistes pour contourner la lutte armée. Ce bouleversement implique deux impératifs concomitants. Le premier concerne la conception et la promotion des idées et des valeurs de l’Occident ainsi que son action politico-militaire. Le second investit le champ des perceptions sur les plans des valeurs et des émotions pour soutenir la parole publique, tout en participant à la déconstruction des narratifs des pays compétiteurs. L’influence, sixième fonction stratégique après la connaissance-compréhension-anticipation, la dissuasion, la protection-résilience, la prévention et l’intervention, se décline selon quatre axes majeurs. Le premier consiste à concevoir et expliquer les positions politico-militaires énoncées par les autorités étatiques. Le deuxième axe mobilise les différents cercles militaires pour construire des coalitions au sein de l’OTAN ou de l’Initiative européenne d’intervention. Le troisième garantit la circulation de l’information sur l’action en cours et la récupération des analyses des pays partenaires. Il entretient le dialogue avec les pays compétiteurs et les groupes infra-étatiques qui passent par des États tiers. L’influence se diffuse par des réseaux institutionnels, dont les attachés de défense face à la déstabilisation de la France à l’étranger, au sein des organisations internationales et via la recherche stratégique par la connaissance académique. L’influence d’un pays reflète sa puissance, constituée par une économie capable d’infliger des sanctions à l’adversaire, un outil militaire crédible, une culture, résultant d’une langue et d’une histoire communes, et enfin des institutions solides non remises en cause. Il convient d’agir avec détermination et une force mesurée, en évitant de donner des leçons. La guerre redevient une option, notamment contre l’agression des frontières nationales, après une longue période de diplomatie.

Contre-ingérence. Activités hostiles, agressions et polémiques d’origines étrangères dans les pays démocratiques constituent les symptômes de la transformation du champ informationnel au cours des dix dernières années et ouvre des espaces de conflictualité, indique Charles Thépaut. La stratégie d’influence montre la capacité de « rendre des coups », à savoir comprendre la situation puis proposer des options de réponses pertinentes et susceptibles d’exercer des effets dans le champ médiatique. Le ministère des Affaires étrangères a renforcé ses réseaux de veille existantes pour obtenir des remontées beaucoup plus rapides sur les signaux faibles et les dynamiques possibles dans des écosystèmes étrangers, afin d’informer les autorités politiques de ce qui se prépare à l’étranger et risquant de bousculer l’ordre public international. Dénoncer une ingérence étrangère nécessite la connaissance de la menace et la possession de leviers de communication, pour élaborer une explication vis-à-vis de la presse, et non pas des manœuvres de réponses aux contenus erronés sur les réseaux sociaux. Il ne s’agit pas de casser la « viralité » (diffusion rapide et imprévisible de photos et vidéos sur internet) d’une information authentique, mais de partager avec le public un niveau de connaissance de réseaux sociaux qui vont l’induire en erreur ou le manipuler. La seule parole de l’État ne suffit pas à créer de la crédibilité et de la confiance. Mais le partage de données brutes sur des valeurs démocratiques pendant plusieurs semaines permet de valider, de manière indépendante par d’autres États, l’enquête qui sera rendue publique par l’autorité politique. Ainsi dès octobre 2021, les États-Unis ont sensibilisé l’opinion publique internationale par le partage d’analyses et de renseignements sur l’attaque probable de la Russie contre l’Ukraine en 2022. La Commission européenne a élaboré un règlement sur les services numériques, entré en vigueur en août 2023, pour réagir aux menaces et lutter contre la désinformation. Toutefois, la mobilisation dans le champ informationnel, renforcée techniquement par l’intelligence artificielle, ne réduit pas la négociation diplomatique.

Loïc Salmon

Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

Cyber : champ de lutte informatique et d’influence

Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère




Cheval de bataille

Fruit du croisement de races et de cultures de pays différents, le cheval de guerre a symbolisé la force, le commandement et le prestige social pendant 25 siècles. Son emploi a nécessité un long apprentissage, pour lui et son cavalier, afin de résister au fracas et à la confusion des combats.

Les Grecs de l’Antiquité ne connaissient pas la selle et montent à cheval sur une simple matelassure. Ils lui donnent des indications précises par le poids de leur corps, en variant imperceptiblement la position des hanches et des épaules et en déplaçant leurs jambes. La cavalerie sert à harceler l’ennemi, sauf à la bataille d’Issos (333 avant J.-C.) où la charge conduite par Alexandre le Grand disloque le dispositif perse. Les Romains inventent une selle constituée d’un gros coussin rembourré sur un arçon de bois avec quatre cornes pour le maintien du cavalier. L’étrier et le fer à cheval n’apparaissent que vers la fin de l’Empire (IIIème siècle). Les Celtes utilisent le fer à cheval et la cotte de maille dès le IIIème siècle avant J.-C. et chargent avec la lance ou l’épée. Au cours du VIIIème siècle, l’infanterie, jusque-là prédominante, est supplantée par la cavalerie, instrument de choc, de manœuvre et de vitesse. Le cavalier combat avec une lance, une épée ou un arc. La conquête de l’Angleterre (1066) inclut les charges au galop des cavaliers normands, en rangs serrés et lances horizontales. Dès le XIème siècle, les tournois de chevaliers combinent le sport, la formation et l’entraînement au combat. Rendus méconnaissables par le port de l’armure et du heaume, les chevaliers appliquent un blason sur leur tunique et leur bouclier pour se différencier. Lors de la bataille d’Azincourt (1415), les archers anglais massacrent les chevaux de la cavalerie française. Cette défaite marque le déclin de la chevalerie comme ordre militaire d’élite. Pendant les guerres d’Italie (1494-1559), la cavalerie lourde, dont les chevaux sont protégés par une armure, affronte les troupes à pied armées de piques et d’armes à feu. En outre, une nouvelle cavalerie, équipée plus légèrement et constituée d’archers, se développe pour évoluer loin en avant et sur les flancs d’une armée en marche. Par la suite, le pistolet remplace l’arc et impose la charge au trot, assurant la stabilité du cavalier tireur. Au XVIIème siècle, l’infanterie est réorganisée en compagnies et la cavalerie en escadrons « lourds », avec les cuirassiers et les dragons, et « légers » avec les hussards et les lanciers des chevau-légers. Après les défaites contre les cavaleries anglaises et prussiennes, Louis XV crée une école d’équitation militaire à Angers, qui sera déplacée à Saumur. Les cavaliers chargent à nouveau au galop, mais sabre au clair, botte à botte et sur trois ou deux rangs. Napoléon conquiert l’Europe, grâce notamment à sa cavalerie, indispensable pour les patrouilles, les reconnaissances, les charges et l’acheminement des vivres et du matériel. Il lui faut donc toujours plus de chevaux. L’artillerie, de plus en plus nombreuse sur les champs de bataille, nécessite huit chevaux pour tirer un seul canon. Pendant une longue campagne militaire, le fourrage s’épuise vite et son volume le rend difficile à faire venir et à emmagasiner. Loin de ses quartiers, la cavalerie impériale rencontre des difficultés pour le ferrage des chevaux. En outre, 30 % à 40% des chevaux meurent au combat. Pour améliorer les races des chevaux de selle et de trait, six haras sont créés en 1806 avec intégration des écoles vétérinaires de Lyon et d’Alfort. En raison des moteurs, camions et chars, la guerre de 1914-1918 marque la fin de la cavalerie traditionnelle, qui ne peut se déployer à cause des barbelés. Outre les maladies et le surmenage, la mitrailleuse et le canon à tir rapide tuent beaucoup de chevaux. Entre les deux guerres mondiales, seules les troupes coloniales d’Afrique et d’Asie conservent des unités montées. Enfin deux chevaux sont entrés dans l’Histoire, à savoir Bucéphale avec Alexandre le Grand et La Belle avec Napoléon.

Loïc Salmon

« Cheval de bataille », Jean-Michel Derex. Éditions Pierre de Taillac, 104 pages, illustrations, 19,90 €.

Les cavaleries de l’Histoire

L’âge d’or de la cavalerie

Exposition « D’Azincourt à Marignan » aux Invalides




Sécurité : la menace informationnelle visant les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024

L’audience considérable des retransmissions des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris a offert des opportunités de manœuvres malveillantes par des acteurs étrangers, amplifiées sur les réseaux sociaux et portant notamment sur l’immigration, l’insécurité, l’insalubrité, l’inclusion des minorités et le genre.

En septembre 2024, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale a rendu publique une synthèse réalisée par « Viginum », son service technique et opérationnel de vigilance et de protection contre les ingérences étrangères.

Manœuvres informationnelles. La cérémonie d’ouverture des Jeux le 26 juillet a été vue par 41,5 millions de téléspectateurs de la chaîne américaine NBC, soit presque le double de celle des Jeux de Tokyo (23 juillet 2021), et par 24 millions de téléspectateurs de France Télévisions, deuxième meilleur score de son histoire. Les manœuvres étrangères, détectées en amont et durant les Jeux, ont instrumentalisé, de façon planifiée ou opportuniste, tout événement d’actualité en lien avec eux, en vue de quatre finalités. La première portait sur l’image et la réputation de la France en dénigrant sa capacité à accueillir, organiser et sécuriser les compétitions. La deuxième visait à produire de effets économiques en attaquant les parties prenantes des Jeux, les sponsors ou tout autre acteur économique français. La troisième voulait remettre en cause les valeurs universelles et démocratiques. La quatrième cherchait à provoquer ou amplifier des troubles à l’ordre public, afin de perturber le déroulement des événements.

Modes opératoires. Entre avril 2023 et le 8 septembre 2024, Viginium a identifié 43 manœuvres internationales ayant ciblé les Jeux. Parmi elles, la fausse bannière consiste à utiliser les marques de reconnaissance d’un adversaire pour semer la confusion. Ainsi, sur X, Facebook et Telegram (pro-russe), une vidéo a montré un membre du Hamas menaçant les Jeux, accusant la France de soutenir Israël et dénonçant la participation d’athlètes israéliens. L’amplification d’actions dans le champ physique utilise des affichages ou des tags dans des lieux publics pour générer des publications sur des plateformes en ligne en faveur d’une cause. Ainsi, la photo d’une publicité sur un abribus à Paris, ciblant la délégation israélienne, a été massivement reprise sur X, en majorité par des comptes propalestiniens. Sur Telegram, Facebook et X, des photos de graffiti ont représenté deux mains se transmettant une arme au-dessus des logos des Jeux Olympiques de Munich (1972), où onze athlètes israéliens ont été assassinés par l’organisation terroriste palestinienne « Septembre Noir ». Un « doxxing » a divulgué en ligne des données personnelles sur des athlètes israéliens en les accusant de crimes de guerre. Des comptes pro-iraniens ont diffusé des visuels, réalisés avec l’intelligence artificielle (IA) en utilisant le logo d’Amnesty International, lesquels montrent des athlètes israéliens agressant des civils palestiniens et appellent au boycott de la délégation israélienne. L’écosystème numérique pro-iranien a créé un environnement hostile aux athlètes israéliens et accusé le Comité international olympique de « double standard » entre eux et les athlètes russes et biélorusses, obligés de concourir sous une bannière neutre. Des contenus audiovisuels originaux, mais inexacts et trompeurs, ont été produits et diffusés. Une vidéo réalisée avec l’IA, affirmant que la Seine est aussi polluée que le Gange en Inde et que l’air de Paris serait trop nauséabond pour les athlètes, a été diffusée sur des plateformes chinoises. La vidéo d’une influenceuse étrangère sinophone critiquant les Jeux a été vue plus de deux millions de fois sur diverses plateformes. Le dispositif pro-russe Matriochka a utilisé la charte graphique de la DGSI ou de la CIA pour affirmer que le niveau de risque terroriste était trop élevé pour assurer la sécurité.

Loïc Salmo

Défense : les contributions des armées aux Jeux Olympiques 2024

Défense : contributions des armées à la sécurisation des Jeux Olympiques 2024

Défense : le CNSD, pôle d’excellence militaire et sportive

 




Technologie : futurs drones de combat au sein du SCAF

L’avenir des capacités aériennes se construit autour du système de combat aérien futur (SCAF), combinant des avions pilotés de plus en plus performants et onéreux avec des drones moins chers. Tous vont évoluer dans un environnement de haute intensité, où les défenses antiaériennes améliorent leur efficacité.

Ce thème a fait l’objet d’un rapport publié, en avril 2024 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et rédigé par Philippe Gros, maître de recherche à la FRS, et Jean-Jacques Patry, ancien fonctionnaire au ministère des Armées.

Anticipation des évolutions. Les drones sont passés du statut de capteurs d’appoint à celui de pilier du renseignement puis de capteurs et effecteurs au cours des guerres récentes en Lybie (2011) et en Ukraine (depuis 2022). La robotisation du combat aérien se poursuit. Face à l’évolution de la menace, l’emploi des drones doit s’intégrer dans le concept d’opérations « multi-milieux et multi-champs », afin d’optimiser les synergies entre les plateformes ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance), les plateformes effectrices aériennes, navales et terrestres ainsi que les munitions et autres charges utiles. Cela influe sur la doctrine tactique du C2 (commandement et contrôle) pour la mise en œuvre des drones, l’évolution des fonctions des chefs de patrouille, du commandement de la mission et de la gestion du combat aérien, mais aussi de la fonction C2 à l’échelle interarmées. Sur le plan opérationnel, les drones peuvent transformer toutes les missions. Pour celles de renseignement, ils fournissent des réseaux de capteurs pénétrants étendant la couverture ISR. Pour la supériorité aérienne, ils fournissent des capacités déportées de leurrage, de brouillage, de ciblage et d’engagement, en collaboration avec les chasseurs maintenus en arrière. Ils permettent des modes d’action de désorientation et de saturation, indispensables à l‘aveuglement et à la désintégration des défenses antiaériennes adverses, et créent des ciblages d’opportunité dans le temps long et dans un environnement d’intensité moyenne. Pour la supériorité terrestre, ils accroissent la masse pénétrante en début de campagne puis maintiennent plus longtemps le dispositif couvrant de grandes zones et ainsi démultiplier les capacités de ciblage d’opportunité nécessaires à l’appui aérien rapproché. Enfin, grâce à la fourniture de réseaux de capteurs avancés et de relais de transmission, les drones augmentent la portée et la robustesse de la fonction « gestion du champ bataille (échange d’informations sur le terrain), commandement et contrôle ». Par ailleurs, l’intelligence artificielle facilitera des évolutions technologiques : systèmes partiellement autonomes ; « cloud tactique » (réseau pour la distribution de données et le partage d’informations) permettant la décentralisation, au niveau des plateformes, des capacités de décision actuellement réservées à des postes de commandement à distance, voire hors théâtre ; services collaboratifs entre les systèmes de mission de diverses plateformes ; miniaturisation des équipement et armements. Enfin, la simulation nécessite moins d’heures de vol réelles pour la préparation opérationnelle. Par ailleurs, le combat collaboratif entre avions et drones nécessite un « « cloud de combat », dont la création, pour une coalition, dépend de la réalisation du projet de réseau multi-senseurs et multi-effecteurs et pose la question de l’interopérabilité. Or depuis la guerre du Golfe (1991), les dispositifs aériens de coalition s’accommodent mal des zones de responsabilité nationale. L’évaluation commune de la situation tactique exige de prendre en compte l’interopérabilité entre les systèmes américain NGAD, français SCAF, britannique GCAP et les autres dès leur conception, afin de développer des liaisons de données, des outils de traduction et surtout des procédures de partage du C2, comme pour la gestion de combat actuelle avec les avions de chasse.

Projet américain. Après des années d’atermoiements, l’armée de l’Air et la Marine américaines développent l’aéronef de combat collaboratif (CCA en anglais) pour renforcer leurs flottes aériennes de combat, considérée comme insuffisantes face à une agression chinoise. Ces CCA s’intégreront dans le système de systèmes dénommé « dominante aérienne de nouvelle génération » (NGDA) centré sur un avion de chasse. Cette vaste architecture de combat collaboratif doit permettre d’acquérir la supériorité aérienne en remplissant diverses missions, dont la chasse, la neutralisation des défenses antiaériennes ennemies, le déni d’accès, l’appui aérien rapproché et le relais de communications. Deux projets sont en cours de réalisation et concernent surtout des engins récupérables basés à terre, à savoir le drone de combat furtif XQ-58, fabriqué par Kratos, et le drone furtif multi-rôles, construit par Boeing. L’armée de l’Air devrait acquérir au moins mille exemplaires du modèle retenu, destinés à opérer avec l’avion furtif multi-rôles F-35, puis le chasseur NGAD. Ces futurs systèmes reposeront sur une architecture ouverte modulaire et sur le drone Skyborg, piloté par l’intelligence artificielle et déjà mis au point. Des travaux sont aussi en cours sur des drones consommables aérolargués.

Projet français. Les réflexions d’Airbus et de MBDA sur le SCAF français rejoignent celles sur le NGAD américain. Selon la trajectoire fixée par la loi de programmation militaire 2024-2030, le SCAF devrait bénéficier de multiples avancées capacitaires, notamment pour réaliser le chasseur de nouvelle génération, successeur du Rafale. En matière de drones, il s’agira de réduire le « coût par effet » en utilisant des systèmes consommables ou récupérables avec des mises à poste variées. Cela implique de développer : des équipements et des munitions spécifiques ; l’architecture de connectivité ; des solutions d’autonomie pour la plateforme habitée, dont l’équipage gérera les missions des drones, et pour les drones ailiers eux-mêmes mais selon des règles d’engagement très strictes. Tout dépendra du contexte opérationnel, notamment de l’environnement électromagnétique plus ou moins déconnecté ou intermittent et qui affecte le fonctionnement du « cloud de combat ».

Projets d’autres pays. La Grande-Bretagne développe le programme de combat aérien global (GCAP). BAE Systems met au point deux types de drones, lancés depuis le sol et récupérables mais avec des niveaux technologiques différents. L’Australie coopère avec Boeing pour la fabrication du drone furtif multi-rôles MQ-28 Ghost Bat, selon un concept similaire à l’aéronef de combat collaboratif américain. La Corée du Sud s’en inspire aussi pour développer un drone ailier pour accompagner les nouvelles versions de son chasseur polyvalent KF-21 Boramae. Avec l’aide des États-Unis, le Japon développe un drone capable d’opérer avec son futur chasseur F-X dans les années 2030. De son côté, la Russie développe le drone ailier S-70 Okhotnik, lourd (25 t) et furtif, et le Kronshadt Grom destiné à opérer avec l’avion de défense aérienne Su-35 et le chasseur furtif multi-rôles Su-57. Toutefois, ces programmes sont ralentis en raison des sanctions de pays occidentaux et de l’absence de solution quant au mode de propulsion. La Chine développe une famille de systèmes de combat aérien collaboratif avec le chasseur J-20, le drone FH-95 Feihung, dédié à l’ISR et à la guerre électronique, et le drone de combat FH-97, tous deux proches des modèles américains récupérables. L’Inde développe le système de systèmes CATS de Hindoustan Aeronautics Limited, comprenant le chasseur Tejas et plusieurs drones, dont le CATS Warrior, proche des MQ-28 et XQ-58 américains, et un drone de type missile de croisière récupérable, ainsi que des munitions rôdeuses (drones suicides) Alfa. La Turquie développe son propre chasseur F-X Kaan, le drone supersonique Kizilelma, le drone furtif Anka-3 et les drones consommables Super Simsek et Autonomous Wingman Concept.

Loïc Salmon

Défense : démonstrateur SCAF, missile ANL et futur site du Commandement de l’espace

Drones : applications à la guerre d’aujourd’hui et de demain

Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

 




Armée de l’Air et de l’Espace : retour d’expérience de « Pégase 2024 » en Indopacifique

La mission « Pégase 2024 » dans la zone Indopacifique (27 juin-15 août) souligne la capacité de la France à déployer très loin une force aérienne, selon le triptyque Rafale, MRTT et A400 M. Le dispositif a mobilisé 480 aviateurs pendant 50 jours sur plus de 90.000 km et dans 13 pays.

Le général de division aérienne Guillaume Thomas, qui en a assuré le commandement tactique, a présenté un retour d’expérience à la presse, le 12 septembre 2024 à Paris. Pendant « Pégase 2024 », l’armée de l’Air et de l’Espace a maintenu ses engagements opérationnels et de sécurisation des Jeux Olympiques (26 juillet-11 août) et Paralympiques (28 août-8 septembre).

Montée en puissance. Pour la première fois, la mission « Pégase » a fait escale à Saint-Pierre-et-Miquelon (un seul A 400 M) à l’aller et à l’île de La Réunion au retour. Pour la première fois, elle a rejoint directement l’Australie avec une escale préalable au Japon. L’évolution d’avions de chasse dans le Pacifique-Nord s’avère difficile, en raison des grandes distances en mer et des conditions météorologiques. Les contingents allemand, espagnol et français sur avions tactiques A400 M ont participé à un exercice de sauvetage pour porter assistance à un équipage confronté à une éjection. Les aviateurs des trois pays membres du programme SCAF (système de combat aérien du futur) ont participé à la planification et à la conduite de « Pégase 24 », dans des pays jamais visités au préalable ou des zones différentes de celles où ils évoluent habituellement. Entre le Canada et l’Australie, le dispositif chasseurs et ravitailleurs a été « mixé », l’unité multinationale MRTT alimentant les Typhoon espagnols et les Rafale français. La maintenance des A 400 M a été « croisée » avec des mécaniciens allemands et français. Les missions aériennes en Indopacifique montent en puissance. La 1ère édition « Pégase 2018 » a mobilisé 3 Rafale, 1 MRTT et 1 A400 M pendant trois semaines avec des escales en in Inde, Malaisie, Indonésie et Australie, à Singapour et au Viêt Nam. La 2ème édition « Heifara 2021 » (3 Rafale, 2 MRTT et 2 A400 M), pendant trois semaines, a porté sur la rapidité jusqu’en Polynésie française en 40 heures et des escales aux États-Unis. La 3ème édition « Pégase 2022 » (3 Rafale, 2 MRTT et 2 A 400 M) a porté sur la rapidité et les opérations multi-domaines (terre, air, mer et espace) pendant trois semaines avec des escales en Inde, Indonésie et Australie et à Singapour. La 4ème édition « Pégase 2023 » a porté sur la masse du déploiement (10 Rafale, 5 MRTT et 4 A 400 M) pendant six semaines avec des escales en Inde, Indonésie, Australie et Corée du Sud et au Japon. La 5ème édition « Pégase 2024 » (7 Rafale, 5 MRTT et 5 A 400 M) a inclus une projection de la Force expéditionnaire conjointe franco-britannique avec 6 Typhoon britanniques, 3 Rafale, 3 MRTT et 4 A400 M depuis la France jusqu’en Australie avec deux étapes aux Émirats arabes unis et à Singapour.

Exercices interalliés. Pendant « Pégase 2024 », trois grands exercices ont permis l’entraînement en vue d’un conflit de haute intensité (détails dans l’article lié ci-dessous). « Arctic Defender » (6-18 juillet) s’est déroulé en Alaska dans une vaste zone permettant d’évoluer sans contrainte dans des modes supersoniques et à très basse altitude pour les Rafale (expérimentations de la dernière version F 4.1) et les Typhoon et avec des atterrissages sur des terrains sommaires pour les A400 M. « Pitch Black » (12 juillet-3 août) s’est déroulé en Australie sur une zone (60 % la superficie de la France) permettant l’engagement de 80 aéronefs en même temps. Des maintenances croisées entre techniciens australiens et français ont eu lieu sur les MTRTT. « Tarang Shakti », premier exercice aérien multinational en Inde avec les participations de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne et de la Grande-Bretagne, a permis des maintenances croisées indiennes et françaises sur Rafale. Pour la première fois, les Philippines ont été incluses dans une mission « Pégase ».

Loïc Salmon

Armée de l’Air et de l’Espace : « Pégase 24 » en Indopacifique

Armée de l’Air et de l’Espace : missions « Heifara » et « Wakea » dans le Pacifique

Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue




Défense : la désinformation, la comprendre puis la contrer

Les outils numériques sont devenus un champ de bataille, où les discours de propagande sur les réseaux sociaux visent à saper la démocratie. La résilience, qui doit préserver la liberté d‘expression, commence par la formation des citoyens.

La désinformation a fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 juin 2024 à Paris, par l’Académie de défense de l’École militaire (ACADEM). Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Bruno Durieux, président de l’ACADEM ; Marc-Antoine Brillant, chef du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, organisme créé en 2021 et rattaché au Secrétariat général la défense et de la sécurité nationale ; le général de brigade Pascal Ianni, chef de la cellule « Anticipation stratégique et orientations » de l’État-major des armées ; Frédérick Douzet, directrice de « Géopolitique de la datasphère » à l’Université Paris 8.

Lever les ambiguïtés. Il faut d’abord distinguer la ruse de guerre et la désinformation du temps de paix, souligne le général Durieux. Considérer la désinformation comme un acte de guerre introduit une sorte de « complexe obsidional » (sentiment d’être assiégé ou persécuté), guère souhaitable dans une démocratie. La désinformation se distingue de l’opinion dissidente, expression de la liberté de contester. Il s’agit de distinguer les faits du jugement sur les faits, l’objectivité de la subjectivité. Le refus de la vérité factuelle facilite la désinformation. Celle-ci, planifiée de l‘extérieur, se distingue de la rumeur correspondant à un état de l’opinion. Les entreprises de désinformation, contrôlées par des puissances étrangères ou, parfois, par des groupes terroristes, cherchent à instrumentaliser le fonctionnement des nations démocratiques. Elles portent atteinte à la légitimité des institutions en distillant le doute sur la probité ou la capacité des élites avec le risque de réactions de défiance envers le fonctionnement de la démocratie. Or la chasse à une opinion mensongère, demi-mensongère ou très peu mensongère conduit très vite à la dictature. La lutte contre la désinformation, estime le général Durieux, passe par la formation des citoyens pour leur permettre de juger les faits et sur ce qui est dit des faits, par la culture générale, le développement des convictions et le débat sans restriction.

Circonscrire les menaces. Les réseaux sociaux et les plateformes en ligne deviennent la fabrique de l’opinion publique, indique Marc-Antoine Brillant. La menace touche tous les enjeux du débat public, tous les sujets et toutes les thématiques, afin de pouvoir instrumentaliser très rapidement des faits de société ou d’actualité, des événements ou des conflits en manipulant l’information. L’intelligence artificielle générative permet de créer très vite du faux contenu, crédible et réaliste, sur internet pour animer, avec une activité quasiment humaine, des photos sur les réseaux sociaux puis de les coordonner et les diffuser sur plusieurs plateformes pour saturer un débat public. Ce mode opératoire, emprunté à la cybercriminalité, usurpe numériquement une identité, en créant un site web dans un domaine très proche de la sphère électorale. En France, les chartes graphiques de grands médias ont été imitées pour y diffuser du contenu assez éloigné de leurs normes habituelles. Même l’identité du ministère des Affaires étrangères et celle du ministère de l’Intérieur ont été usurpées, grâce à des technologies encore plus sophistiquées. Une deuxième menace porte sur « l’intermédiation », quand les commanditaires recourent à des sous-traitants, issus de l’intelligence économique, de la communication numérique ou du marketing, pour desservir un thème particulier. Ainsi, lors des élections présidentielles aux États-Unis (2020) et en France (2022), des puissances étrangères (Russie et Chine) ont dénigré les institutions chargées du processus électoral et tenté de promouvoir la candidature d’un parti politique. Une troisième menace consiste à instrumentaliser le débat sur une thématique clivante, par exemple sur les violences policières ou l’immigration, pour cibler une catégorie de citoyens. Une autre stratégie concerne le dénigrement des médias traditionnels pour entraîner leur audience sur des médias alternatifs pratiquant la désinformation. La résilience, indique Marc-Antoine Brillant, implique la sensibilisation du public par la publication de rapports. Des instances interministérielles se réunissent à cet effet très régulièrement pour partager des informations. Il s’agit de dévoiler l’adversaire et ses infrastructures puis de le gêner en révélant ses adresses IP. A un moment donné, il va devoir réfléchir, modifier sa stratégie et riposter.

Créer un écosystème de riposte. La Chine, la Russie, et l’Azerbaïdjan exercent sur les armées une menace permanente, massive et rationnelle dans le champ informationnel, souligne le général Ianni. Il s’agit alors de gagner la bataille des perceptions, qui dépasse le symbolique et s’inscrit dans une sorte de dialectique, qui oppose un champ narratif du Sud à un champ narratif du Nord, notamment par la production cinématographique de l’organisation paramilitaire russe Wagner en Centrafrique. Il s’agit, par un effet miroir mais dans le respect de la démocratie, d’occuper l’espace informationnel, de le saturer et de ne pas rester uniquement dans une posture défensive. Cela passe par la production, en masse et de façon cohérente, de l’information, de photos et de dessins animés en langues locales. En Afrique, la musique rap et le sport constituent d’importants vecteurs d’influence. Faute de suivre le rythme de l’intelligence artificielle générative, il deviendra difficile, dans quelques années, de distinguer le vrai du faux. La notion d’influence stratégique relevant de la sécurité nationale, la France en discute avec la Suède, l’Estonie et l’Italie, confrontées à la désinformation, indique le général Ianni. Les adversaires utilisent les vulnérabilités des démocraties, notamment la liberté d’expression et celle de la presse.

Arriver à penser des solutions. Quoique phénomène très ancien, la désinformation bénéficie aujourd’hui de la révolution numérique, qui accélère la diffusion de l’information, et de l’intelligence artificielle, qui permet l’industrialisation de la production et la falsification de contenus à grande échelle. Il s’ensuit des interactions multiples, complexes et permanentes, estime Frédérick Douzet. Ces phénomènes sont d’autant plus difficiles à combattre qu’ils se déroulent dans un environnement intrinsèquement dual, à la fois civil et militaire. Sur les théâtres d’opérations, les armées françaises et occidentales sont confrontées quotidiennement à des manœuvres informationnelles pour délégitimer leurs actions, provoquer un rejet par les populations locales et causer des dommages profonds à leur réputation. Les acteurs manipulent les infrastructures de l’internet pour contrôler le chemin des données et de l’information, en vue d’enfermer les populations locales ans des « bulles cognitives » et, par ailleurs, de susciter ou nourrir des controverses pour activer le clivage des sociétés occidentales et les pousser à renoncer à leurs valeurs. La résilience, souligne Frédérick Douzet, nécessite d’imaginer les nouveaux cadres de la démocratie à l’ère de la révolution numérique. Il s’agit de réfléchir à comment ne pas subir ces phénomènes et tirer parti des possibilités numériques pour restaurer la confiance dans les médias et les institutions démocratiques, tout cela dans un cadre juridique solide. La gouvernance et la régulation de l’écosystème numérique impliquent tous les acteurs publics et privés. La résilience nécessite un travail de sensibilisation et d’éducation, afin de favoriser l’esprit crique ou la capacité de discernement. Il s’agit d’un travail culturel destiné à favoriser l’émancipation des citoyens grâce à l’apport de la recherche dans toute les disciplines, notamment les mathématiques, l’informatique, les sciences sociales et les sciences cognitives.

Loïc Salmon

Guerre de l’information et information de guerre

Soldat de la cyberguerre

Défense : les forces morales, la nation et son armée




Défense : les contributions des armées aux Jeux Olympiques 2024

Les armées ont déployé 18.000 militaires en appui des forces de sécurité intérieure lors des Jeux Olympiques de Paris (26juillet-11 août). Sur les 64 médailles obtenues par l’équipe de France, 21 ont été remportées par des personnels du ministère des Armées.

Le général Lionel Catar, commandant la 27ème Brigade d’infanterie de montagne et de la « brigade olympique », a présenté un bilan à la presse le 27 août 2024 à Paris. L’armée de l’Air et de l’Espace a déployé une « bulle de protection » pendant la cérémonie d’ouverture et la Marine nationale a contribué à la sécurisation de la rade de Marseille et des épreuves de surf à Tahiti. Outre les 10.000 militaires de l’opération « Sentinelle » contre le terrorisme, le gouverneur militaire de Paris a bénéficié, pour la première fois, du renfort d’une brigade interarmes de l‘armée de Terre, qui a pris l’appellation de « brigade olympique ». Le dispositif est adapté pendant les Jeux Paralympiques du 28 août au 8 septembre.

Sécurisation terrestre. Le déploiement de dispositifs visibles a dissuadé les éventuels perturbateurs des Jeux, qui se sont déroulés sans incident, souligne le général Catar. Plus de 45 régiments ont fourni 5.600 soldats pour renforcer les diverses unités de protection, en collaboration étroite avec les services du préfet de Police de Paris et les autorités civiles des départements de la Grande Couronne. Un détachement d’hélicoptères légers (Gazelle) et de manœuvre (Caïman) a été stationné en région parisienne. Des moyens spécifiques de contrôle de zone ont été mis en œuvre, dont la Seine sur quatre kilomètres. Le dispositif de lutte anti-drones inclut des radars et des brouilleurs. Les patrouilles fluviales avec un détachement spécialisé de l’armée de Terre ont sécurisé le port de Paris et escorté les convois de péniches, notamment de céréales, pendant la période des Jeux. Plus de 60 drones ont effectué 1.500 vols, depuis juillet, pour assurer l’étanchéité du dispositif de protection avec des sonars sous-marins et des barrières fluviales. Un maillage très dense de patrouilles terrestres a permis d’éviter toute intrusion sur les quais aux approches du site, tout en maintenant une grande discrétion pour laisser les 300.000 spectateurs découvrir la cérémonie d’ouverture. Les patrouilles ont été intensifiées au large du château de Versailles et à Eurodisney, en passant par les plateformes de correspondance de transport, dont les gares, surtout après les sabotages du réseau TGV de la SNCF en juillet. Tout cela a été précédé par une longue préparation dès le printemps 2023. Débutée en novembre par l’exercice « Coubertin 23 » à Saint-Germain-en-Laye, la montée en puissance s’est poursuivie avec un séminaire de planification au printemps 2024, un exercice « Drone » en mai, l’installation du PC à l’École militaire et la prise de commandement tactique de la « brigade olympique » sur le dispositif « Sentinelle » en juin.

Médaillés olympiques. Les personnels des armées ont obtenu 4 médailles d’or sur les 16 de l’équipe de France, 6 d’argent (26) et 11 de bronze (22). Voici les militaires : second maître Shirine Boukli, médaille de bronze en judo -48 kg ; soldat de 1ère classe Luka Mkheidze, argent, en judo -60 kg ; maréchal des logis Manon Apithy-Brunet, or, en sabre individuel ; aviateur Nicolas Gestin, or, en canoë slalom ; sergent Thomas Chirault, argent, en tir à l’arc par équipe ; matelot Joan-Benjamin Gaba, argent, en judo -73kg ; adjudant Clarisse Agbegnénou, bronze, en judo -63kg ; sergent Léo Bergère, bronze, en triathlon ; sergent Anthony Jeanjean, bronze, en BMX Freestyle ; maître Charline Picon, bronze, en voile, série 49er FX; sergent Sylvain André, argent, en BMX Racing ; sergent Romain Mahieu, bronze, en BMX Racing ; matelot Johanne Defay, bronze, en surf ; soldat de 1ère classe Cyrian Ravet, bronze, en taekwondo -58 kg ; maréchal des logis Althéa Laurin, or, en taekwondo +67kg ; capitaine Élodie Clouvel, argent, en pentathlon moderne.

Loïc Salmon

Défense : contributions des armées à la sécurisation des Jeux Olympiques 2024

Défense : le CNSD, pôle d’excellence militaire et sportive

Influence du monde militaire sur les Jeux Olympiques