Mali : incident de Kidal et opérations « Hydre » et « Serval II »

Mi-novembre 2013, 2.800 militaires français sont déployés au Mali, dont les deux tiers au Nord de la boucle du Niger pour maintenir la pression sur les groupes djihadistes armés. Le 7 novembre à Paris, l’État-major des armées a fait un point de situation sur les circonstances de la découverte des corps des journalistes français Ghislaine Dupont et Claude Verlan de RFI, dont l’enlèvement et le meurtre, le 2 novembre dans la région de Kidal, ont été revendiqués par l’organisation terroriste « Aqmi ». La Mission intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali est chargée de la sécurité de la zone de Kidal qu’elle assure avec 1 bataillon sénégalais et 1 compagnie guinéenne, la France n’y déployant que 200 hommes. Dès l’enlèvement des deux journalistes connus et en moins d’une heure, le commandement de la Brigade « Serval », installé à Gao à 600 km de là, met en place des points de surveillance autour de Kidal, envoie sur zone des véhicules avec 30 hommes à bord, fait décoller 2 hélicoptères (1 Tigre et 1 Puma) de Tessalit à 200 km au Nord et réoriente 1 avion de chasse Rafale venu du Tchad. Dès la découverte des corps, le lieu du drame est sécurisé pour protéger les gendarmes enquêteurs. Le 3 novembre, 150 hommes quittent Gao pour renforcer le dispositif français à Kidal. Cet incident est survenu à la fin de l’opération « Hydre » (20 octobre-3 novembre) de contrôle de zone et de présence d’éléments djihadistes dans le Nord-Est du Mali, à Tombouctou et à Gao. Sur une zone équivalant à celle de Paris, 1.500 hommes de la Brigade « Serval », des forces armées maliennes, du Burkina Faso, du Togo et du Niger ont été appuyés par des avions de chasse et ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et jusqu’à 12 hélicoptères. La reconnaissance a pour but d’obtenir des renseignements tactiques (personnels) ou techniques (matériels). Le contrôle consiste à interdire toute liberté d’action à l’adversaire ou à l’empêcher de tirer parti du terrain évacué. L’opération « Hydre » a permis deux choses : le démantèlement d’un « plot logistique » de type militaire avec du ravitaillement, des véhicules et des moyens radio, au Nord-Est de Tombouctou ; la confirmation du mode d’action des djihadistes, à savoir éviter autant que possible tout conflit face à une force cohérente. La Brigade « Serval » a ensuite installé sa propre base logistique sur zone. Les opérations de type « Hydre », lancées de façon aléatoire sur la boucle du Niger dans diverses directions, se poursuivront. Enfin, l’opération de contrôle de zone « Serval II », purement française, a duré de juillet à octobre, dont 90 jours d’engagement. Elle a nécessité 11.000 heures de vol d’hélicoptères, 50 missions d’avions de chasse (240 heures de vol) et 51 convois terrestres. Les fouilles des caches ont mis à jour 30 t de matériels, 1,5 t d’explosifs et des ateliers de fabrication d’engins explosifs improvisés. Au cours de 2 accrochages, 10 djihadistes ont été « neutralisés » (hors d’état de reprendre le combat), 1 a été tué et 2 ont été faits prisonniers.

Loïc Salmon

Mali : la boucle du Niger contrôlée en 48 h par les forces franco-africaines




Armée de Terre : l’arme blindée cavalerie de demain après l’intervention au Mali

L’arme blindée cavalerie a déployé presque tous ses matériels face à un adversaire asymétrique dans l’opération « Serval » au Mali. Pour son emploi futur, elle doit en tirer les conséquences en termes de doctrine, de coopérations et d’équipements.

Tel a été le thème des premiers « Ateliers de la cavalerie », tenus le 21 octobre 2013 à l’Ecole militaire à Paris.

Retour d’expérience spécifique. Le général de brigade Bernard Barrera, commandant de la brigade « Serval » (comme l’opération) de janvier à mai 2013, avait un cavalier comme adjoint. « Les blindés ont été indispensables pour une victoire tactique dans les trois premières semaines, dit-il, nous avons appliqué ce qu’on nous a appris à l‘Ecole de guerre pour une guerre qu’on n’attendait pas ». Il a fallu retrouver la capacité, la volonté et l’audace. Aucune unité ne s’est retrouvée sans appui feu, articulé entre les canons terrestres, l’aviation et les hélicoptères selon les circonstances. Toutefois, une instruction en amont s’avère nécessaire pour la coordination entre un chef d’unité terrestre et l’arme aérienne. L’opération « Serval » a été précédée par un entraînement de 18 mois en France avec parcours de tir et des chars Leclerc… qui seront remplacés par des véhicules à roues et canon. Finalement, les unités blindées engagées comprennent : 1 PC de groupement tactique interarmes, 2 escadrons d’AMX 10 RC, 1 escadron Sagaie (VAB) et 1 escadron d’aide à l’engagement (VBL). Tous les personnels reviennent d’Afghanistan, connaissent leur métier et sont heureux de servir. Le chef doit faire preuve d’imagination. Selon le général Barrera, les djihadistes ont commis l’erreur d’accepter le combat, alors que le Mali convient au combat de véhicules blindés dont l’allonge du canon suffit pour les affronter. Trop sûrs d’eux, ils pensaient que les troupes françaises n’iraient pas les chercher dans leurs repaires après un raid de plusieurs centaines de km par une forte chaleur. « Le pire aurait été qu’ils nous évitent. On arrivait sur une zone où on ne peut les détruire, car ils sont bien camouflés ». Malgré l’aide des drones américains et britanniques, 80 % des renseignements obtenus sont d’origine tactique et terrestre. Les grottes des djihadistes ont été repérées par les DRAC (drones portatifs de reconnaissance au contact) de la batterie de renseignement de brigade et les VBCI du 2ème Régiment de hussards, qui allaient directement dans les oueds. L’escadron d’aide à l’engagement est resté deux mois seul à Tombouctou, zone non sécurisée la nuit. Les combats ont eu lieu simultanément à Gao et dans le massif de l’Adrar. Les blindés ont effectué des reconnaissances et des combats offensifs en compagnie des troupes françaises et tchadiennes à pied. Sans les blindés, les avions et les hélicoptères, les soldats du 2ème Régiment étranger de parachutistes n’auraient disposé que de leurs fusils d’assaut pour se défendre. Les missions d’acheminement du carburant depuis la frontière algérienne duraient 2 jours. Les blindés roulaient à la vitesse des camions citernes, afin de tenir le terrain pendant 6 semaines. La rupture du pont aérien a été compensée par une noria de 70 camions, commandée par un lieutenant de 25 ans, pour la fourniture quotidienne de 20 t d’eau et de munitions. Les blindés ont été adaptés au terrain, indique le général, grâce à la complémentarité des moyens : infanterie légère dans les montagnes, blindés dans les grands espaces et infanterie blindée face aux unités motorisées du mouvement djihadiste Mujao. Un rapport de forces supérieur à celui de l’adversaire a toujours été recherché et optimisé par les appuis : un sous-groupement tactique interarmes étant préférable à un escadron de blindés. L’opération « Serval » a démontré : l’effet dissuasif des colonnes blindées ; l’efficacité des engins « roues canon », adaptés au rythme des véhicules plus lents ; l’usure des matériels et la nécessité des précautions logistiques (carburant) ; l’appui de l’infanterie, indispensable lors des reconnaissances des vallées ; la très bonne protection contre les armes légères, mais la vulnérabilité aux engins explosifs improvisés (mines) ; l’aptitude des chefs à l’autonomie et au combat interarmes. Enfin, conclut le général Barrera, « il faut toujours prendre des risques calculés ».

Perspectives. Trois tables rondes ont dégagé les contours de la future arme blindée cavalerie. La première a porté sur la doctrine, cet ensemble de notions fournissant une interprétation des faits et permettant de diriger l’action. L’intervention au Mali a révélé, au combat, l’efficacité du tir en roulant et à distance sur des cibles mobiles, la rapidité de l‘engagement sans temps mort et l’enchaînement des cycles tactiques. Les blindés partent plus loin que les fantassins, tiennent plus longtemps le terrain et rayonnent sur zone grâce à leurs moyens radio. L’état-major doit gérer le trop plein d’informations dû à la redondance des moyens. Le risque d’imbrication dans le dispositif ennemi existe. Le combat en zone urbaine implique de trouver les bons axes de pénétration. Enfin, il n’y a plus de prisonniers dans un combat asymétrique, mais des otages. La 2ème table ronde a examiné notamment les coopérations interarmes, interarmées, et interalliées en opérations extérieures (Opex). Le blindé se présente comme un compromis d’aptitudes d’observation, de mobilité, de protection et de puissance de feu. La cavalerie devra remplir ses missions de renseignement, de couverture des forces, de combat et d’exploitation du succès tactique. La multiplication des Opex accroît l’expérience pour développer l’interopérabilité des acteurs par la formation, l’entraînement et les échanges. La 3ème table ronde s’est intéressée aux équipements de demain. Le blindé, système d’armes (arme et munitions) d’une durée de vie de 40 ans avec un équipage plus réduit grâce à l’emploi de robots, embarquera des moyens ISTAR (renseignement, surveillance, désignation d’objectifs et reconnaissance). Il affronte déjà le petit drone, difficile à détecter et donc à détruire. Outre le recours accru à la simulation pour la formation et l’entraînement, l’utilisation des futurs engins de cavalerie devra rester simple et intuitive.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

L’opération « Serval » a permis à la cavalerie d’évaluer les performances de ses matériels. Parmi les plus récents, le véhicule blindé du combat d’infanterie (VBCI) se caractérise par son excellente mobilité, sa puissance de feu optimisée et ses bonnes conditions d’emploi. Le canon Caesar a manifesté sa très bonne mobilité et son tir précis et rapide. L’hélicoptère Tigre a révélé sa puissance de feu et sa qualité d’observation. Malgré le vieillissement du parc, les matériels anciens ont démontré leur capacité à durer dans des conditions climatiques éprouvantes (40-50 ° C). L’engin blindé de reconnaissance feu AMX-10 RC (roues et canon), entré en service en 1980, conserve ses qualités de mobilité et d’appui au contact. Le véhicule de l’avant blindé (VAB, 1976) maintient sa rusticité et sa bonne disponibilité, mais s’ensable fréquemment. Le véhicule blindé léger (VBL, 1990) assure encore une excellente mobilité et une très bonne disponibilité.




Marine nationale : opérations de sûreté maritime en coopération avec Frontex

La Marine participe, avec les Douanes et la Direction centrale de la police aux frontières, aux missions de contrôle des flux migratoires en mer de l’agence européenne Frontex qui gère la coopération opérationnelle aux frontières extérieures de l’espace Schengen. Les Etats côtiers exercent leur souveraineté sur leurs eaux territoriales jusqu’à 25 km au large. Au-delà, la haute mer est régie par le droit international qui garantit la liberté de navigation. La Marine doit lutter contre les filières d’immigration illégale tout en portant assistance aux naufragés sur de vastes zones. Ainsi, la Méditerranée s’étend sur 4.000 km du détroit de Gibraltar à la côte libanaise. Il faut 3 jours de mer pour aller des Canaries à Gibraltar, 3 à 4 jours de Gibraltar à l’île de Lampedusa, au large de la Sicile, et autant de Lampedusa aux détroits turcs. Depuis 2002, la France met en œuvre le réseau « Spationav », constitué de la chaîne sémaphorique, des centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage et du Centre opérationnel de la marine. L’espace Scpπhengen va des Canaries au Bosphore, soit près de 5.000 km. Frontex, qui a son siège à Madrid, coordonne la surveillance des frontières par un réseau d’échange européen d’information et de coordination des patrouilles et le montage d’opérations conjointes avec les Marines française, italienne, espagnole et des autres pays membres de l’Union européenne sur zone. Touts les opérations de détection, d’interception, de sauvetage ou de reconduite au point de départ se font en coordination avec les Etats côtiers, conformément à des accords bilatéraux. La Marine française, qui assure aussi des patrouilles permanentes entre Toulon et la Corse, participe aux opérations Frontex depuis 2006 avec ses bâtiments et avions de surveillance pour des patrouilles de 1 à 2 mois par an. Ainsi, le 16 septembre 2013 à proximité de Gibraltar, une opération conjointe franco-espagnole avec le patrouilleur de surveillance océanique L’Adroit a permis de détecter des migrants, interceptés ensuite par des moyens navals algériens. Le 19 septembre 2012, le bâtiment hydrographique Laplace a sauvé 5 naufragés à 36 km au large de Cabo Cervera (Espagne), qui ont été remis à la Guardia Civil espagnole. En septembre 2008 au large de la Sicile, le patrouilleur français Arago a recueilli des migrants entassés dans un petit bateau (photo). La Marine exerce aussi un contrôle des flux migratoires illégaux dans les départements et territoires d’outre-mer. À Mayotte, elle procède à 450 interceptions par an, soit environ 12.000 personnes en situation irrégulière venues des Comores… distantes de 60 km !

Loïc Salmon

Marine nationale : permanence, Opex et police en mer

Piraterie maritime : l’action d’Europol




Angkor, naissance d’un mythe

Avec les travaux archéologiques du site d’Angkor par l’Ecole française d’Extrême-Orient fondée en 1898, la France a réalisé dans la jungle cambodgienne ce qu’elle avait déjà entrepris avec des institutions similaires à Rome (1829) et Athènes (1846).

A l’occasion de l’exposition « Angkor, naissance d’un mythe » au musée Guimet à Paris (16 octobre 2013-13 janvier 2014), un ouvrage retrace le parcours et l’œuvre de celui qui fit connaître ce site en France, à savoir l’officier de Marine Louis Delaporte (1842-1925) qui y a consacré sa vie. Après avoir conquis la Cochinchine (Sud de l’Empire d’Annam), les amiraux de Napoléon III placent le Royaume du Cambodge sous la protection de l’Empire français en 1863, le dispensant ainsi de l’obligation du tribut qu’il versait au Royaume du Siam, son voisin. Toutefois, ce dernier ne lui restitue les provinces de Battambang, de Siem Reap et d’Angkor qu’en 1907. Ce fut l’occasion de festivités grandioses en 1909 dans le site des temples qui stimulèrent un tourisme naissant. Les fêtes d’Angkor, suspendues pendant les guerres de 1970 à 1991, perdurent aujourd’hui pour affirmer l’identité khmère et la souveraineté nationale.

L’enseigne de vaisseau Louis Delaporte part en Indochine en 1865. L’année suivante, le gouverneur de la Cochinchine, l’amiral Pierre-Paul de la Grandière, le désigne pour l’expédition de reconnaissance du cours du Mékong, sous les ordres du capitaine de frégate Ernest Doudart de Lagrée et du lieutenant de vaisseau Francis Garnier. Les ruines imposantes et harmonieuses d’Angkor stupéfient Louis Delaporte. Il écrit : « L’art khmer, issu du mélange de l’Inde et de la Chine, épuré, ennobli par les artistes qu’on pourrait appeler les Athéniens de l’Extrême-Orient, est resté en effet comme la plus belle expression du génie humain dans cette vaste partie de l’Asie qui s’étend de l’Indus au Pacifique ». Il met ses talents de dessinateur au service de cette « Mission du Mékong », qui connaît un grand retentissement en France avec la publication du récit du voyage par Francis Garnier dans la revue Le tour du monde (1870-1871 et 1873). Louis Delaporte retourne au Cambodge en 1873 en mission officielle pour vérifier la navigabilité du fleuve Rouge et permettre la collecte, pour les musées nationaux, de tout ce qui présente un intérêt archéologique et artistique. De retour à Paris, il est chargé de monter, au château de Compiègne, un « musée khmer », dont l’Exposition universelle de 1878 assure la notoriété. Il effectue une dernière mission au Cambodge en 1881 pour lancer plusieurs chantiers de fouilles, qu’il continuera à contrôler depuis Paris. Son « musée indochinois », installé au palais du Trocadéro (Paris), abritera, jusqu’aux années 1930, des sculptures originales, des moulages en plâtre et des reconstitutions composites d’architecture des temples khmers. Ces moulages furent longtemps considérés comme sans valeur, car ne relevant pas de l’histoire de l’art. Mais, depuis quelques années, ils sont restaurés et exposés en tant qu’œuvre d’art à part entière au musée Guimet. L’Ecole française d’Extrême-Orient se charge des travaux scientifiques sur l’art khmer. Mais, Louis Delaporte n’en fit jamais partie, « laissant aux érudits la recherche des idées mystérieuses, du sens caché des diverses parties des édifices et des représentations sacrées qui en sont l’ornement ».

Loïc Salmon

Exposition « Indochine, des territoires et des hommes, 1856-1956 » aux Invalides

INDOCHINE, des territoires et des hommes, 1856-1956

« Angkor, naissance d’un mythe » ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Musée des arts asiatiques Guimet 312 pages dont 3 dépliants et environ 280 illustrations 49 €




INDOCHINE, des territoires et des hommes, 1856-1956

Cet ouvrage, véritable « somme » de la présence française en Indochine pendant 100 ans, complète l’exposition organisée par le musée de l’Armée à Paris (16 octobre 2013-26 janvier 2014).

La première partie concerne les rapports politiques et culturels. L’Histoire, vue par les vainqueurs ou les vaincus, a pour but le dialogue à égalité de tous les acteurs de cette période. La domination politique française, souvent acquise par les armes, s’est prolongée par la domination juridique. L’administration et la justice, abandonnées par les mandarins de l’empire d’Annam en fuite, sont alors exercées par des officiers de Marine et d’Infanterie de marine. En 1873, le recrutement s’élargit aux civils à Saigon puis l’Ecole coloniale voit le jour en 1889 à Paris. En outre, dès le début de la conquête, officiers de Marine et militaires mènent des explorations scientifiques pour reconnaître les espaces inconnus et le réseau hydrographique, notamment le Mékong (Henri Mouhot, Ernest Doudart de Lagrée et Francis Garnier). Sur le plan sanitaire, l’Indochine n’a pas la sombre réputation de l’Afrique subsaharienne. Dès 1867, les médecins militaires exercent leur art et collectent des données botaniques, ethnographiques et cartographiques. Tout médecin doit remplir trois missions : humanitaire ; politique, en montrant la supériorité occidentale et d’abord française ; économique, en fortifiant et accroissant la main-d’œuvre indigène. Les consultations gratuites itinérantes et les campagnes de prévention et de vaccination sont lancées dans les années 1870. La médicalisation est un fait militaire, contrairement à l’éducation, autre pilier de l’action sociale civilisatrice. Les militaires exercent les plus hautes fonctions pendant les périodes troublées : amiraux gouverneurs du début ; colonels chefs de territoires militaires et généraux commandants supérieurs dans les capitales de la colonie de Cochinchine et des protectorats du Tonkin, d’Annam, du Cambodge et du Laos, pendant la pacification ; amiraux Decoux et Thierry d’Argenlieu et généraux de Lattre de Tassigny et Salan cumulant les responsabilités civiles et militaires à partir de 1940. Pourtant dès 1946 et quoique bien renseignés, les chefs militaires français, auréolés de leur victoire sur l’Allemagne nazie, ne comprendront pas la forte volonté d’indépendance de la population indochinoise. L’autodidacte Ho Chi Minh (1890-1969), fondateur du journal Le Paria et militant du Parti communiste français, est envoyé à Moscou en 1923 et devient l’un des cadres les plus actifs du bureau Orient de l’Internationale communiste. La suite est connue. La seconde partie de l’ouvrage constitue le catalogue de l’exposition. Les militaires sont les premiers collectionneurs de « bibelots » (boîtes incrustées de nacre, ivoires ou soieries), à l’origine des collections de nombreux musées d’Europe enrichies par legs ou dons. Mais, pour limiter le pillage d’œuvres d’art, des décrets sont promulgués en 1900, 1913 et 1924. L’exotisme inspire les écrivains, dont Henri Casseville (Sao, l’amoureuse tranquille, 1928), André Malraux (La voie royale, 1930) et Claude Farrère (Fumée d’opium, 1932). Enfin, les affiches des diverses propagandes de l’époque et les polémiques récurrentes rappellent que l’ex-Indochine ne laisse pas indifférent.

Loïc Salmon

Exposition « Indochine, des territoires et des hommes, 1856-1956 » aux Invalides

Angkor, naissance d’un mythe

INDOCHINE, des territoires et des hommes 1856-1956, ouvrage collectif de 50 auteurs. Editions Gallimard Musée de l’Armée 320 pages 39 €




Exposition « Indochine, des territoires et des hommes, 1856-1956 » aux Invalides

A l’occasion de l’Année France-Viêt Nam  (2013-2014), une exposition du musée de l’Armée met en scène un siècle d’histoires croisées de la France, du Cambodge, du Laos et du Viêt Nam avec le double processus de colonisation et de décolonisation.

Lors de sa présentation à la presse le 26 septembre 2013, le directeur du musée de l’Armée, le général de division (2S) Christian Baptiste, en a souligné la finalité : permettre de parler de l’ancien ennemi sans vision unique de l’Histoire. « Le musée de l’Armée, dit-il, n’est ni un avocat ni un procureur, il projette un regard scientifique sur les faits et leurs enchaînements pour comprendre l’Histoire ».

De la conquête à la « pacification ». Située au carrefour de l’Inde et de la Chine, la péninsule, qui tire son nom de ces deux pays, intéresse les puissances européennes dès le XVème siècle. Le pape y envoie des missionnaires et le Portugal, la Hollande et la Grande-Bretagne y établissent des relations commerciales. De son côté, la France cherche des points de ravitaillement pour les navires de la Compagnie des Indes orientales, fondée en 1664. Des officiers français vont moderniser la Marine vietnamienne et édifier des citadelles style Vauban. À l’époque, les royaumes « indianisés » du Cambodge et du Laos sont dominés par le Siam (Thaïlande) et le Viêt Nam se trouve dans l’orbite de la culture politique chinoise. Ces pays sont peuplés de diverses ethnies, qui entretiennent entre elles des relations tendues. Pendant la première guerre de l’opium (1839-1842) entre la Grande-Bretagne et l’Empire chinois, la France intensifie sa présence maritime en mer de Chine. En fait, la conquête de la péninsule indochinoise résulte de la rivalité franco-britannique dans la région, des intérêts économiques liés au marché chinois et des persécutions des chrétiens par l’empereur du Viêt Nam, Tu Duc. Entre 1856 et 1867, la Marine française conquiert la province méridionale de Cochinchine, étend son influence sur le Cambodge et contrôle le bassin inférieur du Mékong. La corvette Catinat, qui donnera son nom à la principale rue de Saigon, arrive dans la baie de Tourane. Après l’échec des négociations diplomatiques avec les mandarins, elle bombarde les forts de la ville de Tourane (aujourd’hui Da Nang). Le corps expéditionnaire français passe de 2.000 hommes en 1858 à 6.000 en 1862 et se renforce par la levée d’unités indigènes composées de catholiques des environs de Saigon. De 1873 à 1897, la  IIIème République poursuit l’action de Napoléon III et envoie un corps expéditionnaire conquérir l’Annam (Centre de la péninsule) et le Tonkin (Nord), à la suite des pressions des milieux d’affaires (le « Parti Colonial ») et au nom de la grandeur et de la « mission civilisatrice » de la France. Mais, la pénétration française se heurte à la résistance militaire du Viêt Nam, aidée par des bandes chinoises dont celle des « pavillons noirs », et à l’intervention  de la Chine elle-même. Dès 1887, « l’Union indochinoise » regroupe la colonie de Cochinchine et les protectorats du Cambodge, de l’Annam et du Tonkin. Un 4ème protectorat, le Laos, la rejoint en 1893. Dès le début, les militaires érudits étudient les populations et les civilisations et cartographient les terres et les fleuves. Les officiers de santé luttent contre les pandémies. Ces « savoirs coloniaux » permettront de contrôler et d’administrer toute l’Indochine. Cela ne se fera pas sans mal, en raison de révoltes rurales et du soulèvement des élites mandarinales après la perte de souveraineté de l’empereur du Viêt Nam. La « pacification », presqu’achevée en 1897, ne devient définitive qu’après la première guerre mondiale. Toutefois, dès la fin du  XIXème siècle, la construction d’un réseau ferré, de routes et d’infrastructures, l’extension des surfaces cultivées, l’exploitation des ressources minières et l’implantation d’industries transforment la colonie indochinoise en « perle de l’Empire ». En 1910, quelque 20.000 Français y vivent, dont 75 %  dans les villes de Saigon, Cholon et Hanoï. Après le premier conflit mondial, les élites mandarinales ruinées sont remplacées par une bourgeoisie de commerçants et propriétaires fonciers vietnamiens et chinois et une nouvelle « intelligentsia » formée en France et dans les écoles de l’Union indochinoise. Cette élite intellectuelle choisit le nationalisme radical puis le communisme naissant, qui s’appuie sur le mécontentement des paysans et le malaise des ouvriers après la crise économique de 1929.

De la guérilla à la guerre conventionnelle. Après l’invasion de la Chine en 1937, le Japon instaure une politique de collaboration avec le représentant du gouvernement de Vichy en 1940. Pourtant, le 9 mars 1945, il prend le contrôle de l’Indochine par un coup de force surprise… cinq mois avant sa capitulation. Dès 1941, le parti communiste vietnamien crée l’organisation politique et paramilitaire « Viêt Minh » pour obtenir l’indépendance de la péninsule. Deux ans plus tard, afin de rétablir l’autorité de la France dans l’Indochine occupée par les troupes japonaises, le Comité français de libération nationale, installé à Alger, crée le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient (CEFEO). Commandé par le général Leclerc, il y débarque en 1945 et reprend le contrôle de la Cochinchine, du Cambodge et du Laos. La même année, le Viêt Minh a repris les points stratégiques du Tonkin sous contrôle chinois et, le 2 septembre à Hanoï, Ho Chi Minh proclame la « République démocratique du Viêt Nam ». Le 6 mars 1946, les accords « Ho Chi Minh-Sainteny » entérinent le retour des troupes françaises au Tonkin et reconnaissent « l’Etat libre » du Viêt Nam  au sein de l’Union française. Toutefois, les incidents se multiplient et une insurrection éclate à Hanoï le 19 décembre. La « guerre d’Indochine » dure jusqu’à la chute du camp retranché de Dien Bien Phu le 7 mai 1954. Suite aux accords de cessez-le-feu à Genève (juillet 1954), le CEFEO rentre en France en avril 1956.  Entre 1943 et 1954, il aura perdu environ 100.000 hommes, dont plus de 20.000 métropolitains, 11.000 légionnaires, 15.000 Africains et Maghrébins et 4 .000 Indochinois.

Loïc Salmon

INDOCHINE, des territoires et des hommes, 1856-1956

Angkor, naissance d’un mythe

L’exposition intitulée « Indochine, des territoires et des hommes, 1856-1956 » se tient du 16 octobre 2013 au 26 janvier 2014 au musée de l’Armée aux Invalides à Paris. Quelque 350 objets, armes, costumes, uniformes, peintures, photographies, affiches, films et documents proviennent d’archives de particuliers et de diverses institutions, dont l’INA, l’ECPAD, les Archives françaises du film (CNC), les Archives nationales d’outre-mer, le Service historique de la défense, la Bibliothèque nationale de France, le ministère des Affaires étrangères et le musée du quai Branly. Parallèlement, l’Indochine fait l’objet de deux autres expositions : « Angkor, la naissance d’un mythe » au musée Guimet à Paris (16 octobre 2013 – 13 janvier 2014) ; « Indochine 1920-1950 Voyages d’artistes » au musée des Années Trente à Boulogne-Billancourt (23 octobre 2013-16 février 2014). Renseignements : www.musee-armee.fr; www.guimet.fr; www.boulognebillancourt.com.




Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

En matière de renseignements d’origine électromagnétique (« sigint » et « comint ») et par imagerie les drones complètent les aéronefs légers de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR), selon les critères de missions définis par leurs utilisateurs.

Certains aéronefs (avions, drones, hélicoptères et dirigeables) peuvent opérer avec ou sans pilote. Leur « dronisation » a fait l’objet d’un colloque organisé le 30 septembre 2013 à Paris, par le Club Participation et Progrès, le magazine Air et Cosmos et la revue Défense nationale.

Systèmes et emplois. En 2008, le secrétaire américain à la Défense Robert Gates, ancien directeur de la CIA, lance le programme « Liberty » de plate-forme ISR pour les opérations en Irak et en Afghanistan en vue de dresser des cartes de renseignement sans intervention des troupes au sol, explique le lieutenant-colonel Eric Tantet de l’état-major de l’armée de l’Air. « Liberty » a récupéré un avion civil à faible coût de maintien en condition opérationnelle. Le cahier des charges varie selon la taille du vecteur et le nombre de capteurs installés. La plate-forme emporte divers types de charges utiles dont notamment: la boule optronique (imagerie) à « champ étroit » ; le radar à « champ moyen », indicateur de cibles mobiles et utilisable tous temps ; le capteur de communications à « champ large » pour localiser des émetteurs dans des zones désertiques ; la télédétection par laser ; la caméra hyper-spectrale ; le système américain « Gorgon Stare » (5 caméras électro-optiques et 4 autres infrarouges) pour couvrir le maximum de terrain ; le système de fusionnement des informations des capteurs. Le concept d’emploi de l’avion léger de surveillance et de reconnaissance (ALSR) s’articule ainsi : « champ large » pour la recherche de cibles sur la zone d’intérêt définie ; « champ moyen » pour la détection et la localisation des cibles ;  « champ étroit » pour leur identification ; production et transmission des renseignements vers les autorités politico-militaires ou les éléments terminaux de la chaîne d’action (troupes au sol, bâtiments et aéronefs de combat) ; poursuite éventuelle de la cible ou surveillance de la zone. Dans le cadre d’une crise émergente, l’ALSR peut être utilisé sous faible préavis pour renforcer les moyens de recueil déployés sur un théâtre extérieur. Sur le territoire national, il peut participer à un dispositif de sûreté du ministère de la Défense ou en appui d’autres ministères pour la lutte anti-drogue, la sécurité intérieure, la lutte contre la piraterie, l’anti-terrorisme et l’évaluation rapide de la situation après une catastrophe naturelle ou technologique. Divers ALSR sont en service dans les armées de Terre et de l’Air aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne et dans les forces aériennes du Canada, d’Israël et d’Algérie. D’autres sont déjà commandés par celles d’Irak et de Singapour.

Comparaison et perspectives. Guillaume Steuer (Air et Cosmos) a dressé un tableau comparatif entre le drone moyenne altitude longue endurance (Male) et l’ALSR. Tous deux se valent en discrétion moyenne. Le drone Male l’emporte pour l’endurance (plus de 24 h sur zone contre 6-8 h pour l’ALSR) et l’armement éventuel. L’ALSR présente des avantages en termes de flexibilité d’emploi, d’évolution dans l’espace aérien civil, d’acquisition (offres multiples) et d’autoprotection. L’armée de l’Air américaine (USAF) dispose de 160 drones armés MQ-1 B « Predator » mis en service opérationnel en 2005, 100 drones de combat MQ-9 « Reaper » (2007) et 42 ALSR MC-12 W « Liberty » (2009). Le Commandement des opérations spéciales de l’USAF déploie des MQ-1B « Predator » sur 6 orbites permanentes et des MQ-9 « Reaper » sur 4. Il emploie aussi 36 petits avions Pilatus PC-12/U-28 capables d’utiliser des pistes sommairement aménagées et en a commandé 18 exemplaires pour les forces spéciales afghanes. Outre ces trois types de vecteurs, la CIA possède des DHC6 « Twin Otter » équipés de roues, de skis ou de flotteurs. Depuis sa base de Waddington, l’armée de l’Air britannique déploie 10 MQ-9 « Reaper » et 6 petits avions « King Air 350 » équipés de multicapteurs. En France, indique Guillaume Steuer, les drones Male sont peu nombreux et peu adaptés aux besoins : optronique obsolète et absence de capacité « sigint ». En outre, les capacités ISR aéroportées sont éparpillées entre les avions de transport tactiques « Transall » et « Hercules », les avions de patrouille maritime « Atlantique 2 »  et le C-160 « Gabriel » de guerre électronique. Le projet de loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit des vecteurs aéroportés complémentaires des renseignements d’origine image. Finalement, les drones Male devraient être affectés d’abord au soutien des forces et les ALSR au Commandement des opérations spéciales, à la Direction du renseignement militaire (DRM) et à la Direction générale de la sécurité extérieure.

« Dronisation » et complémentarité. Malgré le développement du drone, l’ALSR rebondit en raison de son moindre coût et du savoir-faire venu du monde civil, indique le général de corps aérien (2S) Jean-Patrick Gaviard, ancien sous-chef opérations de l’État-major des armées. Mais, il ne fonctionne qu’avec la supériorité aérienne, comme pour les interventions en Libye (2011) et au Mali (2013). En temps de crise, les « sigint » et « comint », captés aussi par les sous-marins et navires de surface, constituent les renseignements initiaux, que doivent compléter l’imagerie et l’infrarouge pour l’identification des cibles. « Même pour les théâtres africains, ça commence par là ». Le successeur de l’avion C-160 « Gabriel » devra disposer d’une capacité « sigint » plus importante pour informer la DRM et les forces sur le théâtre des bandes d’émissions à brouiller. Une réflexion est en cours sur la reconstitution d’une escadre de reconnaissance, basée dans le centre de la France et incluant les drones, les ALSR et du personnel hautement qualifié. De son côté, le général de corps aérien (2S) Michel Asencio, ingénieur consultant en technologies nouvelles, rappelle la vulnérabilité des moyens de transmissions des renseignements des drones. Ainsi informé début août 2013, le mouvement chiite Hezbollah avait pu piéger le passage de commandos israéliens en territoire libanais, faisant plusieurs blessés.

Loïc Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

La guerre électronique : nouvel art de la guerre

Le drone français (mode piloté en option) « Patroller » peut croiser sur zone à 25.000 pieds (7.620 m) d’altitude plus de 20 heures et même jusqu’à 30 heures dans sa configuration capteur optronique jour/nuit avec deux réservoirs sous voilure. Il emporte des caméras TV (couleurs ou noir et blanc) et infrarouges, des radars météorologiques, de détection NBC (nucléaire, chimique et biologique) et à synthèse d’ouverture et un télémètre laser. Il transmet directement des images aux personnels au sol ou aux véhicules d’intervention via un terminal tactique vidéo portable. Aéronef à décollage et atterrissage automatiques, le « Patroller » est aérotransportable par avion-cargo. Son rayon d’action varie de 200 km (liaison de données à portée optique) à 2.000 km (liaison satellite).




L’anticipation géopolitique aidée par l’intelligence collective

La mesure systématique de l’intelligence collective pour anticiper des événements, même de nature géopolitique, permet de réduire l’incertitude grâce à la décentralisation des sources, la diversité des opinions et l’indépendance d’esprit.

C’est ce qu’a expliqué Emile Servan-Schreiber, directeur général de Lumenogic, lors d’une conférence-débat organisée le 8 octobre 2013 à Paris par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les bases théoriques. Le philosophe grec Aristote (384-322 avant J.C.) définit l’intelligence collective comme le rassemblement de nombreux individus ordinaires mais capables, ensemble, d’être meilleurs que les quelques meilleurs d’entre eux. En 2010, une étude américaine met en évidence que le quotient intellectuel (QI) d’un groupe, tangible et mesurable, se détermine non par la moyenne des QI individuels ni l’âge moyen, mais par la proportion des femmes en son sein. En outre, l’égalité du temps de parole et la sensibilité sociale (capacité de se mettre à la place de l’autre) rendent le groupe plus performant. Dans son livre « La sagesse des foules », James Surowiecki démontre que l’intelligence d’un groupe repose sur le savoir cumulatif de chacun des membres, dont les « subsidiarités » s’annulent. L’intelligence du groupe se détermine par la qualité des communications entre ses membres et sa diversité cognitive, à savoir les différentes approches d’un problème. Les sociétés les plus innovantes sont celles qui impliquent le plus de monde et non le plus d’argent. L’agilité à s’associer intellectuellement à d’autres personnes améliore l’intelligence collective. Il convient d’y ajouter un autre élément : le pari ! En effet, le fait de parier mobilise, dans le cerveau, des neurones spécialisés dans l’évaluation des risques et des récompenses. De plus, l’émotion est refoulée et le raisonnement privilégié. Parier encourage la confrontation d’idées plutôt que la conformité. Les parieurs prennent en effet des risques avec leur argent ou leur réputation si le pari n’est pas monétaire. Ainsi motivés, ils recherchent la « bonne » information. Pour eux, il s’agit d’avoir raison avant les autres. L’organisation de paris sur des pronostics d’événements constitue un véritable marché « prédictif », où la question posée aux parieurs est directement liée à l’objet de la prédiction. Tous les parieurs essaient de maximiser leurs gains et modifient leurs options d’achat ou de vente s’ils y trouvent un intérêt, rendant ainsi leur pronostic équilibré. Celui qui ne connaît rien du domaine concerné ne va pas jouer en bourse. Par contre, celui qui le connaît bien va jouer de plus en plus gros et son opinion va peser plus lourd. Selon des études américaines, les prévisions du marché se vérifient dans le monde réel : actualité, politique, économie, sciences et technologies. Dans son livre « Expert Political Judgement », Philip Tetlock donne les résultats d’une enquête réalisée entre 1985 et 2005 sur 82.000 prévisions et 284 experts américains. Il dresse une typologie des « renards » et des « hérissons ».  Le « renard » apparaît comme « visionnaire », ouvert à tout et connaissant beaucoup de petites choses. L’écrivain Michel de Montaigne (1533-1592) correspond à ce type. Le « hérisson », qui ne connaît qu’une chose ou un principe très important, apparaît comme un « idéologue ». Le philosophe et mathématicien Blaise Pascal (1623-1662) et le président George W. Bush s’approchent de ce type. Philip Tetlock conclut que les experts ne sont pas meilleurs que les amateurs avertis et que les « renards » sont bien meilleurs que les « hérissons ». Pourtant, les média préfèrent les gens bardés de certitudes : c’est plus divertissant et plus convaincant ! Les décideurs font naturellement confiance aux experts…  qui savent très bien se justifier.

Les applications opérationnelles. Dans le domaine géopolitique, personne ne peut prétendre avoir toutes les connaissances nécessaires, rappelle Emile Servan-Schreiber. La mise à jour en temps réel des données se fait au fil de l’information auprès de ceux qui sont sur le terrain. Par exemple, les prix des produits laitiers ont été multipliés par 3 en quelques mois, car les pays émergents ont perturbé ce marché. Les principales données doivent être calibrées, numérisées et « discriminantes ». Quand elles deviennent  floues, elles sont mieux analysées par plusieurs cerveaux travaillant ensemble que par un ordinateur. Les marchés « prédictifs » se sont avérés plus déterminants et surtout plus rapides (quelques minutes) que les sondages (deux jours). Les premiers donnent une prévision du résultat final, en continu, auprès de participants auto-recrutés par la connaissance du sujet et interactifs. Les sondages indiquent une préférence à un jour donné et une photographie ponctuelle d’un échantillon représentatif, mais aucunement impliqué. Ainsi, une étude des marchés des élections présidentielles américaines de 1884 à 1940 révèle qu’ils ne se sont trompés qu’une seule fois en 1916 (réélection de Woodrow Wilson). Ces paris, interdits depuis aux Etats-Unis, sont autorisés en Grande-Bretagne où la presse a plutôt tendance à regarder les marchés « prédictifs » que les sondages de moins en moins représentatifs. De son côté, la CIA a lancé une étude sur 4 ans (2011-2015) pour améliorer considérablement l’exactitude, la précision et la rapidité des agences de renseignement américaines. Il s’agit de : développer des techniques de pointe qui suscitent, pondèrent et combinent les jugements de nombreux analystes ; mesurer systématiquement la justesse des prévisions à l’aune d’événements géopolitiques réels. Ce projet intitulé « Good Judgement » (bonne évaluation en vue d’une décision) est confié aux universités de Pennsylvanie et de Berkeley et à… Lumenogic ! Cinq équipes université/industrie sont mises en concurrence pour développer les meilleures méthodes. Des dizaines de politologues, psychologues, statisticiens et praticiens analysent les réponses de plusieurs milliers de participants (payés 200 $/an) aux 100 à 200 questions annuelles de la CIA. En 2013, un premier résultat montre que les meilleurs parieurs sont capables de faire mieux que les professionnels à plein temps de la CIA qui disposent d’informations « sensibles » !

Loïc Salmon

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Diplômé de mathématiques appliquées et de psychologie, Émile Servan-Schreiber est le fils de Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de l’hebdomadaire « « L’Express », et le petit-fils d’Émile Servan-Schreiber, co-directeur du quotidien économique « Les Echos ». Arrivé à 18 ans aux Etats-Unis, il a obtenu la nationalité américaine en 1993. Il y a créé plusieurs entreprises, dont Lumenogic. Son métier, a-t-il expliqué en avril 2012 à « France-Amérique, le journal français des Etats-Unis », consiste à mettre en place, dans les entreprises, des systèmes sur Internet qui permettent à l’intelligence collective de s’exprimer pour aider à prendre les meilleures décisions. Ainsi, Lumenogic combine l’expertise en technologies de l’intelligence collective, l’analyse sociale et la gestion des processus.




Défense et sécurité : complémentarité et responsabilités internationales

Lors de l’ouverture des sessions nationales de l’Institut des hautes études de défense nationale et de l’Institut nationale des hautes études de la sécurité et de la justice le 4 octobre 2013 à Paris, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a fait le point sur ces deux domaines d’action. Une Direction générale de la sécurité intérieure et un Service central du renseignement territorial seront prochainement créés, pour lutter contre la menace terroriste intérieure dans un contexte international tendu. En outre, la nouvelle Délégation interministérielle à l’intelligence économique est placée sous la juridiction directe du Premier ministre. La protection contre la cybermenace est désormais l’une des priorités de la stratégie française de défense et de sécurité nationale. La cyberdéfense militaire sera dotée d’une chaîne opérationnelle dédiée avec des capacités défensives et offensives accrues. Le projet de loi de programmation militaire (2014-2019), présenté au Parlement, définit trois priorités : protection du territoire et de la population ; maintien de la capacité de dissuasion nucléaire ; capacité d’intervention extérieure. La spécificité du métier des armes implique de prévenir une « judiciarisation » excessive de l’action militaire, a indiqué le Premier ministre : « C’est pourquoi nous voulons mieux protéger les militaires agissant dans le cadre spécifique des opérations de combat, sans bien sûr signifier l’impunité des acteurs ni porter atteinte aux droits légitimes des familles ». De son côté, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a présenté les grandes lignes de l’exercice budgétaire 2014 au cours d’une conférence de presse tenue le 3 octobre à Paris. Le budget du ministère se monte à 31,4 Md€, comme en 2013. Le chapitre « équipement des forces » atteint 16,5 Md€ (+3,1 % en un an) ainsi répartis : opérations d’armement hors dissuasion, 42 % ; dissuasion, 21 % ; entretien programmé du matériel, 19 % ; petits équipements, 9 % ; infrastructures, 6 % ; études hors dissuasion, 3 %. En 2014, seront livrés ou commandés : des avions ravitailleurs multi-rôles ; des drones moyenne altitude longue endurance ; des pods de désignation laser nouvelle génération pour les Rafale ;  des véhicules du programme Scorpion (armée de Terre) ; le 4ème sous-marin nucléaire d’attaque Barracuda ; le satellite franco-italien de télécommunications spatial SICRAL ; 1 frégate multi-missions ; 4 hélicoptères de combat Tigre ; 7 hélicoptères NH90 ; 11 avions de chasse Rafale ; 4 avions de transport A-400 M, dorénavant dénommés « Atlas » ; 60 missiles de croisière navals ; 77 véhicules blindés d’infanterie. Premier employeur de France, le ministère de la Défense va procéder à 17.000 recrutements militaires et civils. Toutefois, 7.881 postes seront supprimés, le 4ème Régiment de dragons sera dissous et 2 sites de l’armée de l’Air seront fermés.

Loïc Salmon

IHEDN : vision présidentielle de la défense et de ses moyens

DCRI : anticiper les menaces futures

Cyberdéfense : perspectives européennes




Renseignement et intelligence économique : complémentarité et divergences culturelles

L’intelligence économique monte en puissance et le renseignement devient un outil incontournable des entreprises pour se maintenir sur le marché mondial. En effet, les techniques du second complètent la première, dont la perception varie selon les pays.

C’est ce qu’a expliqué Éric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement, au cours d’une conférence-débat organisée, le 17 septembre 2013 à Paris, par la Mairie de Paris et l’Association IHEDN région Paris-Ile-de-France.

Risques et menaces. Le renseignement d’affaires sert à gérer les risques, d’abord ceux d’ordre géopolitique ou international. Ainsi, terrorisme et guerre civile rendent nécessaire l’obtention d’informations en amont, avant d’entreprendre des travaux dans un pays du tiers monde. Le grand banditisme infiltre le monde de l’entreprise par le réseau des actionnaires. Il faut aussi surveiller la concurrence et exercer une influence sur les décisions des institutions économiques aux niveaux national et international. S’y ajoutent les risques sociétaux sur les rapports entre individus et groupes humains, notamment le développement de sectes, souvent originaires d’outre-Atlantique, au sein des entreprises. Par ailleurs, profitant du fait que 45% des musulmans d’Europe vivent en France, les adeptes de l’Islam radical infiltrent les syndicats et, par exemple, refusent de serrer la main de leurs collègues féminins ou manifestent un comportement sectaire, comparable à la « scientologie ». L’évolution préoccupante du militantisme écologique, au nom de la sécurité du consommateur ou de la défense des animaux ou de la planète, peut représenter une menace pour certaines entreprises. Selon Éric Denécé, le processus commence par un petit groupe autour d’un théoricien du sujet. Puis une association se met en place et se lance dans le prosélytisme à la sortie des supermarchés. Cela peut déboucher, par exemple, sur l’interdiction de la consommation du foie gras en Californie. L’activisme violent se manifeste par des intrusions dans les laboratoires et même par des attentats à la bombe au nom de « la cause ». Par ailleurs, le temps libre  a doublé en une vingtaine d’années, en raison de l’entrée tardive des jeunes sur le marché du travail, de l’accroissement du chômage et de l’allongement de la durée de la vie. Par désœuvrement, certains se laissent entraîner dans des organisations « éco-terroristes », qui peuvent aller jusqu’à s’allier à des mouvements politiques d’extrême-droite, par exemple, opposés à l’abattage rituel des moutons. Ces implications pour toute une société relèvent du renseignement. Il s’agit de savoir quels sont ces mouvements et comment ils pourraient s’en prendre aux entreprises. En outre, la cyberguerre, omniprésente, se matérialise surtout par le cybersabotage, mais pas encore par le cyberterrorisme . « Le monde des affaires n’est pas éthique, indique Éric Denécé, mais il facilite la créativité intellectuelle pour trouver des solutions ». L’espionnage économique, par intrusion dans les locaux d’une entreprise et photocopies de documents confidentiels, est plus rapide et moins cher que l’intelligence économique, mais guère créatif. En outre, il est puni par le code pénal de tous les pays. En revanche, la consultation sur internet de l’annuaire téléphonique, du « trombinoscope » et de l’organigramme d’une entreprise, complétée par une enquête par téléphone, n’a rien d’illégale. Cette méthode permet de comprendre beaucoup de choses sur elle.

Approche française. Les Grandes Ecoles françaises forment des individus, dont la carrière s’annonce brillante dès l’âge de 25 ans. Toute information remettant cette certitude en cause est mal vue, souligne Éric Denécé.  « Par nature, l’élite française sait ! ».  Or, ces élites politique, militaire et économique se caractérisent par la faiblesse de leur culture du renseignement, qu’elles confondent avec l’espionnage. « On pense que tout ce qui ne provient pas de source ouverte est de l’espionnage ».  Pourtant, depuis 1995, l’Etat déploie beaucoup d’efforts pour faire évoluer cette forme de handicap culturel, à savoir le refus du renseignement, synonyme de « coups tordus » et de manipulations. Par ailleurs, conséquence de l’héritage du « siècle des lumières », l’économie, considérée comme un champ d’action pacifique et non pas d’affrontement pour détruire les ressources d’autrui, doit reposer sur des normes. L’Etat a alors développé une logique de l’offre par la création de cycles d’études supérieures spécialisées. Il existe aujourd’hui 45 « Master II » qui forment chaque année 900 étudiants… qui trouvent difficilement un emploi ! En outre, les cabinets d’intelligence économique foisonnent en France, mais moins de 20 cumulent les expériences du renseignement et de l’entreprise. Si l’Etat agit en stratège, les entreprises, surtout petites et moyennes, constituent les gros bataillons. Or, 90 % d’entre elles pensent que l’espionnage économique constitue une « arme magique » pour conquérir les marchés, sans avoir besoin d’investir.

Culture anglo-saxonne. Commerçants par nécessité, les Britanniques se sont intéressés très tôt aux cartes et savoir-faire maritimes, terreau de leur culture du renseignement. Pendant la seconde guerre mondiale, les autorités militaires américano-britanniques ont employé des économistes pour planifier les bombardements sur l’Allemagne. Ces méthodes du renseignement technique s’appliqueront au « marketing » dans les années 1960. Par ailleurs, les « fils à papa » américains diplômés d’université, envoyés faire la guerre dans les services de renseignement, entretiendront par la suite les liens entre ce monde et celui des affaires. Puis, la mentalité historique de la conquête de l’Ouest sera transposée sur celle des marchés à dominer. La Grande-Bretagne a institué des diplômes d’intelligence économique… après 30 ans d’expérience en la matière ! Ses cabinets spécialisés emploient 200 à 300  personnes, contre 2 ou 3 par leurs concurrents français. En général, dans les pays anglo-saxons, les associations professionnelles prennent l’initiative, pas l’Etat. De  plus, les personnels politiques vont travailler dans les entreprises privées et vice-versa. « En 2013, indique Éric Denécé, il faut encore tout expliquer » aux Français, tandis que les Britanniques leur disent : « You think, we do » (vous pensez, nous faisons) !

Loïc Salmon

Sûreté : élément stratégique des entreprises internationales

Le Centre français de recherche sur le renseignement regroupe une quinzaine de chercheurs, qui analysent le renseignement à travers l’Histoire et son fonctionnement aujourd’hui. Il identifie et suit les nouvelles menaces : terrorisme, conflits, espionnage économique, criminalité internationale, cybermenaces et extrémisme politique et religieux. L’intelligence économique consiste à collecter, analyser, valoriser, diffuser et protéger l’information économique stratégique, afin de renforcer la compétitivité d’un Etat, d’une entreprise ou d’un établissement de recherche. En France, la Délégation interministérielle à l’intelligence économique a été créée par décret en 2009.