L’agent d’un service de renseignement (SR) qui décide volontairement d’offrir ses services à un pays adverse devient un « walk-in », quand il franchit le seuil d’un bâtiment officiel ou envoie un courrier. Cela peut entraîner des conséquences graves pour son SR et son pays d’origine et influer sur les relations internationales.
L’analyse des parcours complexes de 42 Walk-Ins, avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, apporte un éclairage sur cette particularité de la « guerre de l’ombre ». Le monde du renseignement ne connaît que des alliances, variant selon la conjoncture internationale. Les agents de SR partagent deux valeurs indispensables à leur métier, le secret et le sentiment d’œuvrer à la protection de leurs concitoyens et des intérêts de leur pays. Or le walk-in offre la connaissance intime de son SR (organisation, moyens, objectifs, personnels, sources et opérations en cours), la possibilité d’accès direct au circuit décisionnel et l’opportunité d’agir et de défaire ses plans. Ses motivations diffèrent : l’argent, la possibilité d’une vie meilleure, l’idéologie ou la déception politique, le chantage à la personne ou à la famille, le besoin de valorisation, le déséquilibre entre les vies familiale et professionnelle, la vengeance ou même la crainte d’une sanction, d’un déclassement, d’une arrestation ou de la mort (dans les régimes totalitaires). La contrainte d’un long travail d’approche en vue d’un recrutement n’existe pas pour un walk-in qui, s’il est haut placé dans la hiérarchie, apporte des renseignements proportionnels, en qualité et en quantité, à l’importance de ses responsabilités. Comme il ne peut tout connaître en raison du fonctionnement cloisonné du SR, il lui suffit de voler les « bons » documents car tout est écrit quelque part. En revanche, les SR d’accueil devra déterminer les causes de sa défection pour s’assurer de sa loyauté et éviter de se retrouver face à un faux transfuge, envoyé pour tester ses défenses, diffuser de fausses informations, jeter la suspicion ou lancer de fausses pistes. Un walk-in, officier de renseignement ou assimilé, connaît le fonctionnement du SR où il va, sait qu’il y aura une demande de compensation et l’obligation de fournir des preuves de sa bonne foi. A l’issue de « débriefings » longs, stressants et difficiles, il connaît une vie totalement différente de la précédente. Il a obtenu l’asile politique, une nouvelle nationalité, un changement de patronyme, l’installation dans un endroit tenu secret, voire une prise en compte psychologique. De nombreux walk-ins ressentent le besoin d’écrire, souvent avec l’aide d’un tiers. Précédés d’articles dénonçant le régime ou le SR qu’ils ont quitté, leurs livres, parfois autobiographiques, servent à justifier leur acte ou font suite à la forte incitation du SR d’accueil, qui y voit une propagande à bon compte contre le camp adverse. Parmi les 42 walk-ins cités dans l’ouvrage, 19 ont publié 42 livres en Allemagne, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Lettonie, en France, au Japon, en Roumanie et au Danemark entre 1930 et 2005. Certains ont pu démarrer une nouvelle vie, mais d’autres ont dû se cacher le restant de leurs jours et tous ont rencontré des difficultés diverses : crainte de la découverte de leur passé, dépression ou alcoolisme. Un walk-in, resté sur place, s’estime suffisamment expérimenté pour évaluer les risques, mais reste vulnérable à toute indiscrétion d’une « taupe » infiltrée dans le SR étranger auquel il collabore. Toute défection dans le SR d’origine provoque audits, sanctions, sentiment de trahison, crainte d’imitations et réorganisation. Grâce aux walks-ins, les pays occidentaux ont découvert que l’URSS avait monté un réseau d’espionnage et de pillage industriel et économique, avant même la fin de la guerre. Ils ont alors constitué une protection collective en 1949 par le traité de l’Atlantique Nord et l’OTAN. Dès 1947, les États-Unis, qui avaient démantelé leur SR extérieur en 1945, ont créé la CIA pour renforcer leur sécurité.
Loïc Salmon
« Walk-Ins » par Michel Guérin. Mareuil Éditions, 342 pages 21,90 €
La DST sur le front de la guerre froide
Renseignement : l’affrontement des services au début de la guerre froide (1945-1955)
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