Pendant quatre cents ans, la Marine a eu besoin des artistes pour communiquer. Elle a su ramener des talents qui soient en cohérence avec ses objectifs.
Selon Bertrand de Sainte-Marie (photo), chef du service de la Conservation du musée national de la Marine, « le sujet naval mêle étroitement art visuel, pouvoir, histoire nationale et enjeux navals ». Les œuvres des artistes témoignent de l’évolution du monde maritime et de la conquête des mers par la France du XVIIème siècle à la fin du XXème siècle.
Une longue histoire. En 1626, Louis XIII confie au cardinal de Richelieu, chef de son Conseil depuis deux ans, la charge de « Grand Maître, Chef et Surintendant général de la navigation et commerce de France ». Cette centralisation du pouvoir sur mer s’étend jusqu’en Nouvelle-France (Canada). Comme il n’existe pas de Corps d’officiers de Marine, le cardinal recrute des gentilshommes de l’Ordre souverain militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem (Ordre de Malte), qui dispose d’une flotte importante, pour diriger la future escadre de la France. Le sujet naval bénéficie alors de la scène artistique parisienne, marquée par une forte présence d’artistes d’Europe du Nord, surtout flamands, qui maîtrisent la peinture de marine. Le siège de La Rochelle (septembre 1627-octobre 1628), place de sûreté du parti protestant soutenu par l’Angleterre, constitue une victoire militaire et politique majeure et devient un sujet de gravures, comme l’attaque du fort de Saint-Martin-de-Ré. L’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée à Paris en 1648, permet aux « peintres du Roy pour les mers » de fusionner la tradition nordique du paysage maritime avec celle des sujets italiens de l’Antiquité. Après la victoire sur la Fronde et la mort du cardinal Mazarin, Louis XIV nomme, en 1669, ministre puis secrétaire d’État à la Marine Colbert qui dotera la France d’une puissante armée navale. L’Académie accueille des artistes chargés de représenter les hauts faits maritimes du roi. Entre 1670 et 1680, cinquante-cinq peintres travaillent à l’arsenal de Toulon et l’esthétisation du fait naval atteint son apogée. La paix, sous la Régence (1715-1723) et au début de règne de Louis XV, puis les revers de la Marine française pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763) reportent l’attention sur les ports, symboles de l’expansion économique. L’art unit grand genre, vraisemblance et naturel, parallèlement à l’essor des sciences, notamment en matière de navigation. Le duc de Choiseul, nommé secrétaire d’État à la Marine en 1761, amorce son redressement, qui s’accentue pendant le règne de Louis XVI, formé aux enjeux maritimes et féru d’expéditions lointaines. Secrétaire d’État à la Marine en 1780, le maréchal de Castries assure la victoire française lors de la guerre d’indépendance américaine (1775-1783), grâce notamment aux officiers de Marine d’Estaing, Suffren, de Grasse, la Motte-Piquet et du Couëdic. Louis XVI commande des peintures des victoires navales de ce conflit, revanche sur l’Angleterre. La Marine de la Révolution et du Premier Empire ne parvient pas à vaincre l’Angleterre, mais trouve dans la peinture de batailles navales le moyen de magnifier les actes de courage. Sous la Restauration, le naufrage du navire La-Méduse projette le Salon de 1819 en pleine mer. Les peintures de marine et d’histoire navale reviennent au goût du jour. En vue de la réconciliation nationale, Louis-Philippe institue le musée de l’Histoire de France au château de Versailles, dont la galerie des Batailles inclut des sujets navals. La IIème République (1848-1852) poursuit les commandes des peintures d’histoire, célèbre l’abolition de l’esclavage et consacre l’essor de la peinture de genre et de paysage. Son président, Louis-Napoléon Bonaparte, qui deviendra l’empereur Napoléon III, favorise les innovations techniques et scientifiques en matière navale. Sous le Second Empire, les commandes de tableaux valorisent aussi les expéditions coloniales à travers le monde. La peinture navale évolue vers le genre, le décoratif et l’histoire sociale. La IIIème République commande et achète des œuvres traitant la fête maritime et les parades d’escadres, dans le cadre diplomatique et l’expansion coloniale, ainsi que la stratégie navale. Pendant la première guerre mondiale, la Marine envoie des artistes dans les ports et à bord des bâtiments. Pendant la seconde, la représentation de la Marine reflète la complexité du positionnement des peintres par rapport au gouvernement de Vichy et à celui de la France Libre. Après la Libération, les pratiques picturales se diversifient entre réalisme et utopisme.
Le Salon de la Marine. Du XVIIème siècle à 1881, le Salon de peinture et de sculpture consacre des carrières d’artistes et rythme la vie des arts. La IIIème République met fin au monopole de l’Académie des beaux-arts sur le Salon qu’elle renomme « Salon des artistes français ». Apparaissent alors d’autres sociétés d’artistes comme la « Société nationale des beaux-arts », le « Salon des indépendants » et le « Salon d’automne ». La plupart des artistes participent au Salon officiel et aux autres. En 1905, se crée la « Société des peintres de Marine », qui se fixe pour but d’aider au développement de la Marine française. En 1924, la « Société nationale des beaux-arts de la mer » voit le jour sous le haut patronage du ministre de la Marine Georges Leygues. Puis le gouvernement de Vichy récupère ces aspirations à des fins de propagande. En 1942, il inaugure le premier « Salon de la Marine » puis un autre l’année suivante au musée national de la Marine, qui vient de quitter le Louvre pour le Palais de Chaillot à Paris. En 2026, ce Salon tient sa 46ème édition en même temps que l’exposition. Sur les 281 candidatures reçues lors de l’appel à concours, son jury a retenu 43 artistes dont 38 candidats au titre de « Peintre officiel de la Marine » (voir plus loin). Le Salon expose 84 œuvres, dont plus de la moitié issue du concours. A l’occasion de chaque Salon, le jury et des institutions engagées dans le rayonnement culturel et maritime décernent des prix récompensant des démarches artistiques variées reflétant la diversité des regards sur la mer, les marins et les enjeux contemporains de la Marine. Il s’agit du prix du ministre des Armées et des Anciens Combattants, du prix Marine, du prix du jury et du prix spécial du jury.
Les Peintres officiels de la Marine. L’origine du Corps des peintres officiels de la Marine remonte à 1830, quand les peintres Louis-Philippe Crépin (1792-1851) et Théodore Gudin (1802-1880) sont officiellement rattachés au ministère de la Marine, mais sans texte réglementaire. En 1920, un décret institue le statut de « Peintre du département de la Marine ». En 1981, un autre consacre le titre de « Peintre des armées, spécialité Marine » pour les artistes dont l’œuvre entretient un lien durable avec a mer, les marins et le patrimoine maritime. Ces peintres sont nommés par le ministre des Armées et des Anciens Combattants sur proposition du jury du Salon. Ils ne reçoivent pas de rétribution ni de promesse de commande officielle, mais peuvent embarquer dans les unités de la Marine à terre, en mer et dans les airs. Ils ont rang d’officier et peuvent porter l’uniforme mais sans galon. Privilège accordé par un décret de 1953, tous apposent une ancre de marine à la signature de leurs œuvres, signe distinctif de leur appartenance au Corps et symbole de leur attachement à la Marine nationale. Ils se répartissent en deux catégories : les « peintres agréés », nommés pour trois ans renouvelables ; les « peintres titulaires », nommés après trois agréments successifs.
Le titre de « Peintre officiel de la Marine » inclut aussi des graveurs, sculpteurs, photographes et gens du cinéma. En 2026, le Corps en compte 38, dont une femme.
Loïc Salmon
L’exposition « La Marine & Les Peintres, quatre siècles d’art et de pouvoir » (13 mai-2 août 2026), organisée par le musée national de la Marine, se tient à Paris. Elle présente près de 150 œuvres et accompagne le 46ème Salon de la Marine. Renseignements : www.musee-marine.fr
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