Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Priorité diplomatique de la Chine, l’Asie centrale présente en effet pour elle des atouts en matière de débouchés commerciaux, mais aussi de sécurité, face au terrorisme international, et de stratégie pour réduire l’influence de l’Occident dans le monde.

Ce thème a été traité par Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut catholique de Paris, lors d’une conférence-débat organisée, le 22 juin 2017 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le réveil de l’Asie centrale. Dès la fin du XIXème siècle, les régions de la route de la soie, très fréquentées par les archéologues et agents de renseignement français et allemands, font l’objet d’une rivalité entre les Empires russe et britannique, explique le professeur Lincot. Puis, l’Union soviétique et la Chine se les partagent de façon aléatoire, sans tenir compte des particularismes locaux et culturels des peuples ouzbek, kirghiz et tadjik. Après la chute de l’URSS (1991), les ex-républiques soviétiques, devenues Etats nations, redécouvrent leur histoire, arrêtée au début du XXème siècle, et relancent les « routes de la soie » d’autrefois pour se faire connaître (voir encadré). Or, leurs populations, pauvres, augmentent au sein de sociétés claniques et soumises au clientélisme de dirigeants issus de la « nomenklatura » soviétique (élite du Parti communiste). Aujourd’hui,  la question de leur succession va bientôt se poser. Le Turkménistan, misérable, subit les incursions des talibans venus d’Afghanistan. Enfin, le djihadisme international est apparu au Kazakhstan.

Un gigantesque projet politique. Pendant un millénaire, la Chine a considéré l’Inde et l’Asie centrale comme son environnement proche à l’Ouest et donc son premier « Occident ». Par suite de sa croissance économique dans les années 1980, elle constate l’insuffisance de ses productions de pétrole et de gaz. Après la disparition du monde bipolaire Est-Ouest (1991), elle se tourne vers l’Ouest et commence par reconnaître les nouveaux pays d’Asie centrale, dont certains produisent des hydrocarbures. En 2001, profitant du succès de son intégration à la mondialisation économique, elle fonde, avec eux et la Russie, l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), deuxième entité internationale après l’ONU (voir encadré). Outre son volet sécuritaire de lutte contre le terrorisme international, l’OCS promeut une coprospérité inter-asiatique par un programme de développement de l’Asie d’un montant de 1.700 Md$, financé par la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. Cette dernière a été créée à l’initiative de la Chine, dans le cadre du projet des « nouvelles routes de la soie » pour concurrencer le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement (principaux actionnaires : Japon avec 15,67 % et Etats-Unis avec 15,56 %). En 2016, la Chine parvient à faire entrer l’Inde et le Pakistan dans l’OCS, deux pays pourtant rivaux. Le Pakistan reste en effet son fidèle allié, depuis qu’elle a gagné une guerre contre l’Inde en 1962 puis a annexé une partie du Cachemire. Un plan de 45 Mds$ est consacré à l’édification d’un corridor de sécurisation des approvisionnements pétroliers entre la Chine et le port pakistanais de Gwadar, proche du détroit d’Ormuz. En outre, la Chine souhaite l’adhésion de la Turquie et surtout de l’Iran, producteur d’hydrocarbures et partenaire stratégique de l’Inde pour contourner le Pakistan. Pour l’Iran, une entrée à l’OCS lui permettrait de revenir sur la scène internationale en Asie centrale. Mais, le projet pharaonique des « nouvelles routes de la soie », voulu et annoncé par le président de la République Xi Jinping lors de son arrivée au pouvoir en 2013, commence à être critiqué au sein du gouvernement chinois. Il coûte très cher et, à la mi-2017, les premiers prêts consentis ne sont pas encore remboursés.

Le « grand jeu » d’influence. Après 1991, la Russie s’est rapprochée de la Chine et effectue régulièrement des manœuvres militaires depuis 2003. Les deux pays ont adopté une position commune sur la Syrie et le projet nucléaire iranien, avec la volonté d’éviter toute ingérence en matière de souveraineté. En revanche, ils divergent sur les crises de Géorgie (2008) et d’Ukraine (depuis 2013). La présence chinoise en Sibérie orientale, surtout à Vladivostok, s’accroît au point qu’a été créé à Moscou un ministère de l’Extrême-Orient russe. Or pour la Russie, tout ce qui vient de l’Est ou est asiatique au sens large devient synonyme de danger depuis l’invasion mongole (XIIIème siècle). Mais, souligne le professeur Lincot, le produit intérieur brut de la Russie n’équivaut qu’à celui de l’Italie, alors que la Chine occupe la deuxième place économique au monde. En outre, celle-ci doit ménager l’Union européenne, son premier partenaire commercial. Elle poursuit sa stratégie du « collier de perles », chapelet de ports aménagés du Sri Lanka à Djibouti. Par ailleurs, les expatriés chinois sont passés de 25.000 en 1992 à 125 millions en 2015. Pour défendre ses ressortissants, la Chine a annoncé l’augmentation de son budget militaire, le lancement d’un deuxième porte-avions et le développement d’une flotte de haute mer pour protéger les voies de communications. A terme, une présence navale chinoise trop importante pourrait déboucher sur un conflit avec l’Inde en océan Indien et avec les Etats-Unis dans le Pacifique. Cela renforce l’intérêt pour les « nouvelles routes de la soie », qui passent  aussi par l’Arctique, l’Amérique latine et l’Afrique. Ce projet, qualifié d’incertain, d’utopique et d’échec stratégique par Washington, s’appuie aussi sur un nationalisme chinois fort. Le grand retour de la Chine fait suite au « déclin de l’Occident », selon Pékin, et constitue une revanche, depuis les humiliations des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) et des « traités inégaux » (1842-1933).

Loïc Salmon

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

Chine : une stratégie de plus en plus mondiale

Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

A partir du IIIème siècle avant l’ère chrétienne, les « routes de la soie » ont constitué un réseau commercial de caravanes (un an de voyage) entre la Chine et l’Europe pour divers produits : musc, pierres précieuses, porcelaine, laine, lin, jade, ambre, ivoire, laque, épices, verre, corail, métaux précieux, armes et…soie. Toutes les pistes progressent le long d’un chapelet d’oasis-forteresses (lieux d’échanges) à la périphérie du désert et au pied de hautes montagnes par des itinéraires Nord et Sud. Parallèlement, une route maritime va de la Chine au golfe Persique, via les îles de la Sonde. La dislocation de l’empire mongol, l’ouverture de la « route maritime des épices » et la fabrication de la soie en Europe mèneront à l’abandon de la voie terrestre au XVème siècle. En 2001, Chine, Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Ouzbékistan fondent l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). L’Inde et le Pakistan  les rejoignent en 2016. L’OCS regroupe 20 % des ressources mondiales de pétrole, 38 % du gaz naturel, 40 % du charbon et 30 % de l’uranium. Les deux principaux pays membres sont des puissances militaires : Russie, 1,1 million de personnels, 7.290 ogives nucléaires et 70 sous-marins ; Chine, 2,25 millions de personnels, 260 ogives nucléaires et 70 sous-marins.




Asie-Pacifique : zone d’intérêt stratégique pour la France

Pays riverain de la zone Asie-Pacifique et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la France entretient une coopération de défense avec de nombreux pays pour garantir la sécurité.

Son action, articulée autour de trois cercles, a été présentée à la presse, le 8 juin 2017 à Paris, par le contre-amiral Denis Bertrand, commandant supérieur des forces armées en Polynésie française et commandant de la zone maritime du Pacifique. Les forces permanentes sont renforcées régulièrement par des bâtiments militaires de passage.

Souveraineté et protection. Le 1er cercle correspond à la surveillance des 118 îles et atolls où la France exerce sa souveraineté, précise l’amiral. Les forces armées de Nouvelle-Calédonie, qui assurent l’action de l’Etat en mer et peuvent, le cas échéant, être projetées, se composent de 1.800 personnels, 4 navires et 4 aéronefs (avions et hélicoptères). Les forces armées de Polynésie française (1.000 personnels, 4 navires et 5 aéronefs) assurent la protection de la zone économique exclusive (ZEE) et interviennent lors des menaces climatiques (cyclones) et criminelles (trafics et pêche illicite). L’imagerie satellitaire permet de discriminer les zones d’action efficace des moyens maritimes et aériens engagés. En matière de narcotrafic, celui de la cocaïne part d’Amérique latine, suit la côte ouest-américaine, traverse le Nord du Pacifique, longe les côtes du Japon, des deux Corées, de la Chine et des Philippines, puis bifurque vers l’Europe, par le détroit de Malacca et l’océan Indien, ou vers l’Australie qu’il peut aussi atteindre directement. Une cargaison record de 1.429 kg de cocaïne a été saisie en janvier 2017 grâce à la coopération avec les polices régionales. A titre indicatif, la dose fabriquée en Colombie revient à 10 $, est revendue 50 $ aux Etats-Unis et jusqu’à 250 $ en Australie. La surveillance des zones de pêche, notamment du thon, dans la ZEE consiste à cibler les bateaux étrangers pour les dissuader. Repérés par les signaux électroniques qu’ils émettent, ils sont localisés par un satellite ou un avion Falcon 200 Gardian. Une frégate de surveillance se dirige vers eux et envoie une équipe de visite vérifier, à bord, la légalité des prises. Enfin, la souveraineté implique de bien connaître la zone et de maintenir le lien avec les populations de territoires isolés : Iles de la Société, Tuamotu, Marquises, Gambier et Australes. Les bâtiments français s’y rendent selon des fréquences variant de moins d’un an à plus de trois ans.

Le voisinage proche. Le 2ème cercle concerne les partenariats avec les pays voisins, indique l’amiral Bertrand. Dans le cadre de l’accord FRANZ entre la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les forces de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie française apportent leur concours en cas de catastrophe naturelle. L’accord QUAD entre la France, les Etats-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, permet de gérer de façon durable les ressources du Pacifique Sud, en appui d’opérations locales de contrôle des pêches. Il a donné lieu à plusieurs opérations de police : « Tui Moana » (mai 2015) au large des îles Samoa, Cook, Tonga, Fidji, Tuvalu et Tokelau ; Kuru Kuru (octobre 2015) au large de la Polynésie française et des îles Cook et Kiribati pour contrôler des palangriers chinois et taïwanais ; « Tautai » (mars 2017) au large des Marquises, des Iles de la Société et de la Polynésie française. Ces deux accords permettent aussi d’apporter un appui direct aux pays insulaires du Pacifique (Cook, Kiribati et Pitcairn), sous forme de survol de leur ZEE et d’entraînement de leurs patrouilleurs à l’arraisonnement.

Le Pacifique. Le 3ème cercle s’étend sur l’ensemble du Pacifique jusqu’à la mer de Chine et inclut le soutien aux initiatives locales de sécurité maritime, explique l’amiral Bertrand. « L’International Maritime Bureau » de Londres a répertorié 191 actes de piraterie dans le monde en 2016 (246 en 2015). La moitié s’est produite dans le Sud-Est asiatique, où transitent près de 800 navires de commerce français. Un capitaine de vaisseau français est affecté à « l’Information Fusion Center » de Singapour, où se construit une image commune de la situation régionale au profit des compagnies maritimes. Le contrôle naval volontaire, protocole entre la Marine nationale et les armateurs français, permet de suivre les navires marchands, de les orienter et de leur porter rapidement assistance, lorsqu’ils transitent dans des zones à risques (piraterie ou terrorisme). En contrepartie, les navires marchands sont invités à reporter toute activité suspecte ou événement à caractère criminel ou illicite, observé en mer ou en escale. Ce dispositif, évolutif, permet d’affiner la connaissance des zones à risques et de ce qui s’y passe. Il s’applique notamment aux points de passage stratégiques : canal de Suez et détroits de Bab-el-Mandeb, d’Ormuz, de Malacca, de la Sonde et de Lombok. En application de conventions de l’ONU sur le droit de la mer (liberté de navigation), la France déploie régulièrement des bâtiments militaires dans l’Ouest du Pacifique : la frégate de surveillance Vendémiaire en 2014 et 2015 ; le Groupe Ecole d’application des officiers de marine (GEAOM) en « Mission Jeanne d’Arc » (2015 et 2017) ; la frégate multi-missions Provence (2016) ; la frégate furtive Guépratte (2016) ; le bâtiment de projection et de commandement Tonnerre (2016) ; la frégate de surveillance Prairial (2017). Certains ont participé à l’exercice « RIMPAC » organisé tous les deux ans par la Marine américaine dans le Pacifique.

Mission Jeanne d’Arc. Le GEAOM, en « mission Jeanne d’Arc » pour cinq mois (mars-juillet 2017), est composé du bâtiment de projection et de commandement Mistral, la frégate furtive Courbet et d’un groupe tactique embarqué de l’armée de Terre. Il effectue, notamment, des missions de connaissance-anticipation, de coopération régionale ou bilatérale et de soutien à la diplomatie. Il a effectué des exercices de préparation opérationnelle interarmées (protection des approches maritimes) en Grèce. Il a apporté un soutien aux opérations de lutte contre le terrorisme et la piraterie en mer Rouge et en océan Indien (Egypte et Djibouti). Enfin, il a participé à des manœuvres communes en Malaisie, au Viêt Nam, au Japon, à Guam et en Australie.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer

Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

 

L’Institut international des études stratégiques de Londres a publié les budgets de défense 2015 des principaux pays d’Asie-Océanie : Etats-Unis, 597 Mds$ ; Chine, 145 Mds$ ; Inde, 48 Mds$ ; France, 47 Mds$ ; Japon, 41 Mds$ ; Corée du Sud, 33 Mds$ ; Australie, 23 Mds$ ; Singapour, 9,7 Mds$ ; Indonésie, 7,6 Mds$. Les enjeux sécuritaires en Asie portent d’abord sur les pays détenteurs de l’armement nucléaire : Russie ; Chine ; Inde et Pakistan, non parties au traité de non-prolifération (TNP) ; Corée du Nord, qui s’est retirée du TNP. Les Etats-Unis stationnent des forces militaires à Diego Garcia, aux Philippines, en Corée du Sud, au Japon et à Guam. En outre, leur VIIème Flotte est déployée dans l’Ouest du Pacifique et en océan Indien. Membre d’une vingtaine de forums régionaux, la France est très présente en Asie-Pacifique, où se trouvent 63 % de sa zone économique exclusive, 500.000 de ses ressortissants et 130.000 expatriés. Elle dispose de 14 attachés de défense dans 33 pays, de l’Inde à l’Australie.




Inde : du non-alignement à la volonté de grande puissance

L’Inde souhaite être reconnue comme une grande puissance, en raison de ses moyens militaires et de son dynamisme démographique et économique. En conséquence, elle revendique un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 20 avril 2017 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : Olivier Dalage, journaliste à Radio France Internationale et auteur de l’ouvrage « L’Inde : désir de puissance » ; le professeur Gérard-François Dumont, revue Population & Avenir.

« Mandala » et politique étrangère. Un penseur du IVème siècle avant J.-C. a théorisé la philosophie de l’Inde par le « mandala » (cercle, sphère et communauté), explique Olivier Dalage : tout voisin est un ennemi potentiel, dont il vaut mieux se faire un ami. En fait, depuis l’indépendance en 1947, la politique extérieure de l’Inde présente une certaine continuité, maintenue par les deux principales tendances : sociale-démocrate du Congrès national indien  (Premiers ministres Jawaharlal Nehru, Indira et Rajiv Gandhi) ; droite nationaliste du Baratiya Jamata Party  (Atal Bihari Vajpayee et Narendra Modi). Le non-alignement pendant la guerre froide (1947-1991) est perçu comme la « diplomatie du pauvre » dans l’Inde d’aujourd’hui, qui ne compte qu’un millier de diplomates, soit autant que les Pays-Bas ou la Belgique… alors qu’elle compte 1,5 milliard d’habitants ! Il s’agit désormais de mener une action diplomatique envers tous les pays, y compris le Pakistan, et un dialogue avec Israël. Puissance asiatique, l’Inde s’intéresse à ce qu’elle nomme « l’Asie de l’Ouest », à savoir le Moyen-Orient. La population indienne compte en effet autant de musulmans que celle du Pakistan et du Bangladesh. Au pouvoir depuis 2014, Narendra Modi s’est déjà rendu aux Emirats arabes unis, en Arabie saoudite, au Qatar et en Iran. Mais comme elle privilégie les relations bilatérales, l’Inde s’abstient délibérément de toute médiation et n’exerce guère d’influence dans cette région. Quoiqu’à la tête du Mouvement des pays non alignés pendant la guerre froide, Jawaharlal Nehru n’a jamais caché son admiration pour l’URSS, qui l’a soutenu politiquement pendant la guerre sino-indienne de 1962 pour le contrôle de territoires himalayens. Sa fille, Indira Gandhi, a conclu un traité de coopération avec l’URSS en 1971, peu avant la troisième guerre entre l’Inde et le Pakistan qui aboutit à l’indépendance de sa partie orientale sous le nom de Bangladesh. La Russie d’aujourd’hui considère toujours l’Inde comme une alliée, qui continue à lui acheter des équipements militaires. En 2015, elle a parrainé son entrée, mais aussi celle du Pakistan, dans l’Organisation de coopération de Shanghai (Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Chine). Malgré un différend frontalier non encore résolu, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de l’Inde. Mais celle-ci n’a pas encore pris de décision quant à sa participation à la nouvelle « route de la soie », initiée par la Chine, à travers l’Asie centrale en direction de l’Europe. Pendant la guerre américano-vietnamienne (1955-1975), l’Inde avait soutenu le Viêt Nam puis, en 1992, a conclu un partenariat stratégique avec lui. Elle a récemment envoyé des navires de guerre en mer de Chine du Sud, pour soutenir le Viêt Nam dans le conflit larvé qui l’oppose à la Chine au sujet des archipels des Spratleys et des Paracels. Dans le domaine de l’énergie, l’Inde a pris en compte sa vulnérabilité face à la Chine, qui l’encercle par sa stratégie du « collier de perles ». Celle-ci consiste à acheter ou louer des installations portuaires jusqu’au Moyen-Orient : Kyauk Phyu (Birmanie) ; Chittagong (Bangladesh) ; Hambantoa (Sri Lanka) ; Gwadar (Pakistan). Par ailleurs, depuis les années 1960, l’Afrique constitue un espace de rivalité avec la Chine pour l’importation de matières premières et l’exportation de produits de haute technologie en matière d’agriculture et de santé. Toutefois, les deux pays limitent au maximum les tensions, susceptibles de mettre en péril leur développement. L’Inde, qui souffrait de pénurie alimentaire dans les années 1960, est devenue l’un des principaux pays exportateurs de riz. Enfin, elle a réussi à mettre une sonde en orbite autour de Mars en 2014 et développe une dissuasion nucléaire complète.

L’atout de la démographie. L’Inde va devenir le pays le plus peuplé du monde vers 2030, avec des conséquences durables sur la consommation et la géopolitique, souligne le professeur Dumont. Sa population stagne au XIXème et au début du XXème siècle en raison de la forte mortalité. Vers 1920, une transition démographique apparaît, due au recul de la mortalité infantile et maternelle. Lors de l’indépendance, l’espérance de vie des hommes dépassait celle des femmes. En 2017, l’inverse s’est produit par suite de la baisse de la fécondité. Toutefois, la mosaïque « géodémograhique », difficile à gérer, varie selon les Etats de l’Union indienne. La fécondité, régulée dans certains Etats, reste très élevée au Kerala (Sud) et en Uttar Pradesh (Nord) dont la population atteint celle du Brésil. En outre, après avoir longtemps ignoré les diasporas indiennes dans le monde, les autorités politiques ont pris conscience de leur importance à partir de la révolution économique des années 1990. Ainsi, le « ministère des Indiens à l’étranger » les incite, par des avantages fiscaux, à investir en Inde et les mobilise pour faire mieux connaître l’Inde. Le « lobby indien » des Etats-Unis est parvenu à un rapprochement entre Washington et New Delhi. Mais en matière de naissances, l’inégalité des sexes persiste en Inde même, par suite de l’élimination de fœtus féminins détectés par échographie. Certaines familles préfèrent un fils pour prendre soin des parents âgés et pour ne pas devoir épargner considérablement pour la dot d’une fille. Il s’ensuit un déficit de femmes dans quelques Etats, que les Conseils locaux pallient en autorisant l’exogamie entre castes. Par ailleurs, quoique le niveau de vie des musulmans soit inférieur à celui des hindouistes, le pays n’enregistre pas de migrations vers l’étranger. Les diasporas des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, qui vivent mieux que celle du Pakistan, restent homogènes et fidèles à l’Inde d’origine.

Loïc Salmon

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

L’océan Indien : espace sous tension

Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

Le budget de la Défense de l’Inde atteint 37,2 Mds$ pour l’exercice 2016/2017. Les effectifs de ses forces armées sont estimés à 1.335.000 personnels ainsi répartis : 1.110.000 pour l’armée de Terre ; 170.000 pour l’armée de l’Air ; 55.000 pour la Marine. Elle déploie 3.000 chars, 1.900 véhicules blindés, 650 avions de combat, 16 sous-marins à propulsion diesel-électrique (6 seront remplacés par des submersibles français Scorpène), 8 frégates et 1 porte-aéronefs pour avions à décollage court. Elle prévoit la construction de 6 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Non signataire du Traité de non prolifération des armes nucléaires, elle dispose de l’arme atomique depuis 1974 et a procédé à 5 essais en 1998. Elle aurait en stock 50 à 90 bombes au plutonium et un nombre inconnu de bombes à uranium. Depuis les années 2000, l’Inde a lancé un programme de défense antimissile balistique. Enfin, de 2012 à 2016, elle a réussi 4 essais du missile balistique Agni V d’une portée supérieure à 5.000 km.




Corée du Nord : « royaume ermite » et facteur de crise en Asie du Nord-Est

Pays au régime totalitaire et dynastique, la Corée du Nord inquiète la communauté internationale, en raison de ses essais nucléaires et balistiques menaçants. Pourtant, la pérennité d’une péninsule coréenne coupée en deux a convenu, jusqu’à aujourd’hui, à ses grands voisins de l’océan Pacifique.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 27 mars 2017 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont intervenus : Barthélémy Courmont, maître de conférences à l’Université Catholique de Lille ; Juliette Morillot, rédactrice en chef adjointe du média électronique Asialyst.

Dialogue en panne. Barthélémy Courmont s’est exprimé à cette occasion et dans une interview publiée le 10 mars par Asialyst. Depuis le début de 2017, les essais de missiles nord-coréens, quoique critiqués par la communauté internationale et surtout sanctionnés économiquement par les principaux acteurs de la région, sont tombés en mer sans présenter d’amélioration technique depuis plusieurs années. La Corée du Nord semble ainsi vouloir affirmer sa détermination et sa capacité de menace, en réponse à ce qu’elle perçoit comme des atteintes à sa souveraineté, à savoir les manœuvres militaires américano-sud-coréennes annuelles et l’installation progressive du bouclier antimissile THAAD américain en Corée du Sud. Par ailleurs, le projet international KEDO de développement de l’énergie nucléaire dans la péninsule, initié par Pékin en 1994 contre l’abandon par Pyongyang de tout programme nucléaire militaire, a été gelé en 2003 après le retrait de la Corée du Nord du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Depuis, la multiplication des essais nucléaires nord-coréens a conduit à la suspension des négociations multilatérales entre les deux Corées, la Russie, le Japon et la Chine sur les meilleures conditions pour diminuer la menace nord-coréenne. En 2002, Pyongyang avait ouvert la zone industrielle de Kaesong à des entreprises sud-coréennes qui, en 2012, réalisaient 400 M$ de chiffre d’affaires et y employaient 50.000 Nord-Coréens. Cette zone a été fermée par Séoul en février 2016, à la suite de l’essai nucléaire du 6 janvier. Selon Barthélémy Courmont, la Chine reste le seul pays susceptible de faire pression sur la Corée du Nord, alors qu’elle ne comptait pas 15 ans auparavant dans les discussions diplomatiques dominées par les Etats-Unis. A la suite de la dernière campagne de tirs de missiles en 2017, la Chine a annoncé des sanctions économiques, notamment sur les produits miniers nord-coréens. Toutefois, le « statu quo » apparaît comme la meilleure solution pour toutes les parties. En effet, une réunification de la péninsule aurait un coût financier très élevé, que seule la Chine pourrait assumer, et ôterait toute justification à la présence militaire américaine, situation difficilement acceptable par Washington. Par ailleurs, comme 50 millions de personnes vivent au Sud du 38ème parallèle et 25 millions au Nord, une réunification équivaudrait à une extension de la Corée du Sud, démocratique. Mais celle-ci changerait alors de nature par suite des votes massifs des Nord-Coréens et la désaffection des Sud-Coréens à l’égard du personnel politique.

La rationalité de Pyongyang. Juliette Morillot a présenté la vision de la situation par le régime de Pyongyang. Les deux Corées n’ont toujours pas signé de traité de paix depuis l’armistice de 1953. Celle du Nord se sent donc encore en guerre et sous la menace directe des Etats-Unis, qui avait installé des armes nucléaires en Corée du Sud de 1958 à 1991 pour dissuader le Nord de développer un arsenal nucléaire. La doctrine officielle, dite « Juche », repose sur l’autosuffisance économique et défensive et vise à hisser le pays au niveau des grandes puissances, l’arme nucléaire constituant une véritable assurance-vie. La Corée du Nord veut d’abord un traité de paix sur la péninsule en préalable à toute discussion sur sa dénucléarisation, alors que les Etats-Unis exigent l’inverse. Elle souhaite aussi un pacte de non-agression avec les Etats-Unis et un accord sur le nucléaire civil, similaire à celui avec l’Iran (2015). Devenue une puissance nucléaire, elle revendique une reconnaissance diplomatique. Pyongyang veut un dialogue direct avec Séoul et une relation bilatérale avec Washington et refuse la conférence multilatérale à 6, considérée comme un « tribunal » (Corées du Nord et du Sud, Etats-Unis, Japon, Russie et Chine). En fait, estime Juliette Morillot, tous les pays de la région souhaitent le maintien du « statu quo ». Pour le Japon, une péninsule réunifiée et nucléarisée justifierait son réarmement, actuellement freiné par un sentiment antinippon latent dans la région depuis la seconde guerre mondiale. Lassée des rêves nationalistes, la Corée du Sud n’a guère envie d’une réunification, surtout sa jeunesse qui voit la Corée du Nord comme un pays étranger dont elle ne perçoit pas la menace. La Chine conserve une attitude ambiguë. Pour se maintenir dans le concert des nations, elle condamne la Corée du Nord à l’ONU et vote les sanctions, contournées à leur frontière commune. En outre, elle préfère un « Etat-tampon » à une péninsule unifiée  et « américanisée ». Elle ne souhaite guère la constitution d’un bloc nucléaire à proximité : Corée du Nord mais aussi Japon et Corée du Sud sous l’égide des Etats-Unis. Pyongyang se méfie de Pékin et redoute un conflit armé avec Séoul…sous le commandement réel de Washington. Ses diplomates jouent sur l’ambiguïté régionale pour assurer la survie du régime. Enfin, son dirigeant, Kim Jong-Un jouit d’une relative popularité, en raison de l’amélioration des conditions de vie de la population par rapport à l’époque de son père où la famine avait sévi. La Russie se sent menacée par l’installation du bouclier antimissile américain THAAD et veut créer un pôle économique régional. Washington justifie la présence de 30.000 soldats en Corée du Sud et au Japon par la volonté expansionniste de Pékin en mer de Chine orientale, notamment sur les îles Senkaku sous contrôle japonais depuis 1895 et revendiqué par Taïwan et la Chine. Sous l’administration de Barack Obama (2009-2017), les « faucons » américains parlaient peu, mais depuis l’entrée en fonction de Donald Trump, ils préconisent une frappe préventive contre la Corée du Nord.

Loïc Salmon

La Corée du Nord (en 100 questions)

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Défense antimissile : surtout protection des forces, moins celle des populations

Séparée de la Corée du Sud par une zone démilitarisée (DMZ) de 238 km le long du 38ème parallèle, la Corée du Nord a une frontière commune de 1.416 km avec la Chine et se trouve à 1.000 km au Nord-Ouest du Japon. Elle est dirigée depuis sa fondation par les Kim, de père en fils : Kim-Il Sung, de1948 à 1994 ; Kim Jong-Il, de 1994 à 2011 ; Kim Jong-Un, depuis 2011. Fortement minée, la DMZ est surveillée par 700.000 soldats nord-coréens et 410.000 militaires sud-coréens appuyés par des éléments de la 2ème Division d’infanterie américaine, conformément au pacte de sécurité conclu entre les Etats-Unis et la Corée du Sud. L’unique point de passage, dénommé « Joint Security Area », se trouve sous le contrôle de l’ONU. Disposant d’une force armée de 9,5 millions de personnels, la Corée du Nord développe des programmes nucléaire et spatial.




Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer

 

Ressources halieutiques et énergétiques convoitées, revendications territoriales d’îlots, récurrence de la piraterie et prolifération des sous-marins affectent la sécurité de l’Asie du Sud-Est. Tous les pays de la région renforcent leurs budgets de défense en conséquence.

Tel a été le thème traité au cours d’une conférence-débat organisée, le 19 avril 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine. Y sont intervenus : la capitaine de frégate Marianne Péron-Doise, Institut de recherche stratégique de l’école militaire ; le capitaine de frégate Damien Lopez, ancien commandant (2016) de la frégate de surveillance Vendémiaire, basée en Nouvelle-Calédonie.

Géostratégie maritime chinoise. Pour l’Asie du Sud-Est, la mer constitue un marquage identitaire en raison des flux commerciaux internationaux, explique la capitaine de frégate Péron-Doise. Chaque année, 70.000 navires franchissent le détroit de Malacca, lieu de passage entre l’Europe, le Moyen-Orient et les grands pays économiques de l’Asie du Nord-Est (Chine, Japon et Corée du Sud). La mer de Chine méridionale s’étend sur 3 Mkm2 avec de nombreux îlots et atolls ne se découvrant qu’à marée basse. Le plateau continental ne présente aucune continuité avec les archipels, dont plusieurs pays riverains revendiquent la souveraineté (encadré). La Chine pratique une stratégie du fait accompli. Au delà du potentiel halieutique et énergétique de la mer de Chine méridionale, elle cherche à assurer la sécurité de ses approvisionnements en pétrole et gaz via l’océan Indien. Les Paracels sont situées à environ 170 milles marins (315 km) de la côte vietnamienne et de l’île chinoise de Hainan, qui abrite la base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Leur revendication par la Chine lui permet de protéger ainsi sa dissuasion nucléaire, dont la capacité se trouve déjà amoindrie par l’installation du système de missiles antibalistiques américain THAAD en Corée du Sud. La poursuite de cet objectif a été amorcée dès 2009. La Chine avait alors invoqué des raisons historiques pour justifier sa souveraineté sur 2.000 km2 de mer de Chine méridionale puis, en 2012, sur la totalité en y incluant les archipels des Paracels  et des Spratleys. Déjà en 1988, un atoll des Spratleys avait été le théâtre d’un grave incident entre les Marines vietnamienne et chinoise. Par ailleurs, au nom de la Convention de l’ONU sur le droit de la mer, la Marine chinoise harcèle régulièrement les bateaux de pêche vietnamiens et philippins. Saisi en 2009 par les Philippines, La Cour permanente d’arbitrage de La Haye a conclu en 2016 que la légitimité historique de la Chine sur les Spratleys ne repose sur aucun élément et que celle-ci ne peut donc prétendre à une zone économique exclusive du fait de l’occupation de ces îlots. Depuis, la Chine a développé une flotte de garde-côtes, qui inspectent tous les navires pénétrant dans les eaux contestées. La nouvelle milice maritime de Tanmen (Hainan), embarquée sur des unités à coque rigide, coupe les filets des bateaux de pêche ou en saisissent les cargaisons. Ce dispositif coercitif ne concèderait que des droits de pêche épisodiques aux Philippins. En février 2017, la Chine a révisé sa loi sur le trafic maritime afin d’empêcher l’accès de navires au motif d’éventuels troubles à la sécurité. Ainsi, un sous-marin doit naviguer en surface en arborant son pavillon. Tout navire, militaire ou civil, doit demander l’autorisation de transit. La protection des systèmes de missiles surface/air, installés dans les îles artificielles des Spratleys, a été renforcée.

Situation géopolitique. Selon la capitaine de frégate Péron-Doise, la Chine exerce une forte dépendance économique des pays de l’ASEAN, dont elle mésestime les droits. Le Viêt Nam entretient des partenariats avec l’ensemble des autres pays, mais évite d’être trop marqué avec l’un pour ne pas indisposer la Chine. Il autorise les escales de bâtiments militaires français, japonais et australiens au port de Cam Ranh pour manifester l’indépendance de sa diplomatie navale de contrepoids face à la Chine. De leur côté, le Japon et l’Australie s’inquiètent de la stratégie chinoise d’appropriation maritime, qui pourrait limiter l’accès au détroit de Malacca. Leurs Marines participent à des exercices avec la VIIème flotte américaine. Les Etats-Unis ont opté pour une « dialectique du pivot » de l’Europe vers l’Asie, pour se montrer de façon plus visible. En fait, ils assument depuis longtemps une présence militaire au Japon, en Corée du Sud et surtout à Guam (archipel des Mariannes). De son côté, la France a conclu des partenariats avec Singapour et la Malaisie.

La France dans le Pacifique. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la France exerce une responsabilité globale sur toutes les mers, rappelle le capitaine de frégate Lopez. La Marine nationale a pour mission d’affirmer le principe de liberté de navigation, menacée notamment en mer de Chine par la poldérisation de certains atolls et îlots. Sa stratégie repose sur la présence, la coopération, l’observation et le rayonnement pour maintenir sa liberté d’action. La diplomatie navale correspond à un comportement clair : ne pas prendre parti dans les différends ; promouvoir un ordre international fondé sur le droit ; résoudre les conflits par le dialogue. La présence se manifeste  par la participation à toutes les instances régionales : Réunion annuelle des chefs d’Etat-major des armées des pays du Pacifique ;  Symposium naval du Pacifique occidental ; Forum des garde-côtes du Pacifique Nord ; Association de l’océan Indien ; Rencontre des ministres de la Défense de pays du Pacifique Sud ; Groupe de coordination de défense quadrilatéral (Australie, Nouvelle-Zélande, Etats-Unis et France). Il a fallu 11 ans pour se mettre d’accord sur le code (40 signes) sur les rencontres inopinées à la mer, en vue d’éviter les risques de méprise sur le comportement. Chaque année, des bâtiments français, venus de métropole, de Tahiti ou de Nouméa, se rendent en mer de Chine en adoptant une posture ferme mais sans action d’éclat, source de tension. La coopération porte sur des exercices communs avec les Marines étrangères pour mieux se comprendre : tirs ; ravitaillements à la mer ; partages d’expérience pour aider certains pays à développer leur défense maritime.

Loïc Salmon

L’appropriation des mers

Marine et Diplomatie

Asie-Pacifique : la France partenaire de sécurité

L’archipel des Spratleys, qui compte 14 îles naturelles et 150 récifs s’étendant sur 439.820 km2, fait l’objet de revendications de la part de la Chine, de Taïwan, du Viêt Nam, de la Malaisie, des Philippines et de Brunei. Depuis 2013, la Chine construit aéroports, héliports, ports et immeubles sur 7 îles artificielles adossées à 9 récifs totalisant 13,5 km2. L’archipel des Paracels (130 îlots coralliens, 25.000 km2), revendiqué par le Viêt Nam et la Chine, est occupé par celle-ci depuis 1974 et abritait environ 1.000 habitants en 2014. L’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) regroupe 10 pays : Brunei ; Birmanie ; Cambodge ; Indonésie ; Laos ; Malaisie ; Philippines ; Singapour ; Thaïlande ; Viêt Nam. La France dispose d’une zone économique exclusive de 11 Mkm2, dont 62 % dans le Pacifique. Elle en est riveraine par la Nouvelle-Calédonie, les îles Wallis et Futuna, la Polynésie française et l’île de Clipperton.

 




Défense : Sylvie Goulard, une ministre « des Armées »

La ministre des Armées, Sylvie Goulard, a souligné le caractère symbolique et la résonance historique de cette dénomination recentrée sur les personnels militaires, qui risquent leur vie, et leurs missions.

Au cours d’une conférence de presse le 29 mai 2017 à Paris, elle a présenté ses priorités définies à l’issue d’une réunion avec ses grands subordonnés (le chef d’Etat-major des armées, le Délégué général pour l’armement et le secrétaire général pour l’Administration).

Une stratégie globale. La première priorité porte sur la protection de la France, où la menace terroriste reste élevée, et l’amélioration des conditions des militaires déployés en opérations extérieures et sur le territoire national. La deuxième concerne l’effort financier en matière de défense avec l’objectif de 2 % du produit intérieur brut en 2025, impliquant une réflexion stratégique sur la loi de programmation militaire à mener à bien avec le Parlement en 2018. La troisième priorité pose la question de la défense de l’Europe, à la suite des récents attentats terroristes en Suède, au Danemark, en Belgique, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Lors du sommet de l’OTAN (Bruxelles, 25 mai 2017), l’insistance des Etats-Unis auprès de leurs partenaires européens, pour  assumer une part plus importante du budget de l’Alliance, constitue une nouvelle vulnérabilité, mais aussi un aiguillon pour des avancées communes vers l’Europe de la défense, position longtemps défendue par la France, rappelle Sylvie Goulard. Les opinions publiques européennes devront être préparées à un effort pour la défense, qui nécessitera des arbitrages internes. L’environnement géopolitique, extrêmement changeant, implique, de la part de la France, une approche pragmatique pour développer des coopérations avec l’Allemagne (aviation militaire notamment), la Grande-Bretagne et d’autres pays (deux ou trois partenaires). Quant au service militaire universel en France, mentionné par Emmanuel Macron pendant la campagne pour l’élection présidentielle, la ministre a indiqué que les modalités seront définies au niveau interministériel sous l’autorité du Premier ministre, car les ministères de l’Intérieur et de l’Education nationale en seront parties prenantes. Ce service militaire universel correspond à une volonté présidentielle de renforcer la cohésion entre la jeunesse et la nation.

Une carrière « européenne ». Titulaire d’une licence en droit de l’Université d’Aix-Marseille (1984) , Sylvie Goulard est diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris (1986). Ancienne élève de l’Ecole nationale d’administration, elle mène une carrière de haut fonctionnaire (1989-1999) à la direction des affaires juridiques du ministère des Affaires étrangères (MAE). Elle fait notamment partie de l’équipe française chargée de négocier la réunification de l’Allemagne. Après un détachement au Conseil d’Etat (1993-1996), elle suit les affaires européennes au service de prospective du MAE. A l’issue d’un passage comme chercheuse associée au Centre de recherches internationales (1999-2001), elle devient conseillère politique du président de la Commission européenne Romano Prodi (2001-2004). Elle suit les travaux de la convention présidée par l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing, en vue d’un projet de traité constitutionnel, qui sera rejeté par référendum. Après avoir enseigné au Collège d’Europe à Bruges (2005-2009), Sylvie Goulard est élue à deux reprises au Parlement européen (2009-2017). Enfin, elle est nommée ministre des Armées le 17 mai 2017.

Loïc Salmon

Jean-Yves Le Drian : relancer l’Europe de la défense

Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

Union européenne : les défis stratégiques d’aujourd’hui




Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

Immense zone de liberté et d’échanges de biens et de valeurs (câbles sous-marins de télécommunications), la mer devient aussi un espace d’insécurité et d’expression de la puissance des Etats, qui affirment leur présence navale, notamment en océan Indien.

Ce thème a été traité par le vice-amiral Antoine Beaussant au cours d’une conférence-débat organisée, le 22 février 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine. De 2013 à 2016, l’amiral a exercé les fonctions d’« Alindien », commandant la zone maritime et les forces maritimes de l’océan Indien ainsi que les forces françaises aux Emirats arabes unis. Son successeur, le contre-amiral Didier Platon (photo), a présenté la zone maritime de l’océan Indien (ZMOI) le 2 mars à l’occasion d’un point de presse du ministère de la Défense à Paris.

Menaces protéiformes. Les principales  Marines du monde se manifestent en océan Indien, en raison de ses enjeux commerciaux et de son insécurité chronique, souligne l’amiral Beaussant. La piraterie a été jugulée depuis 2013, grâce à l’action maritime internationale sur plusieurs années. Par ailleurs, la guerre ne peut résoudre tous les problèmes des pays du Moyen-Orient, qui dépendent de la seule ressource pétrolière et dont les gouvernements défaillants sont minés par la corruption. Il en résulte une situation politico-économique instable, sur laquelle se sont greffés le terrorisme et les migrations de masse. Des groupes extrémistes violents ont attaqué des bâtiments militaires d’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis ainsi que des navires civils sous divers pavillons dans le Sud de la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb. Les trafics d’armes, d’êtres humains, de  stupéfiants, d’alcool et de cigarettes prospèrent. La drogue, dont l’Afghanistan reste la plaque tournante, transite par mer vers l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis. Les réfugiés du Pakistan et d’Irak se dirigent, par mer, vers l’Arabie Saoudite et l’Afrique de l’Est. Suivront ceux du Yémen, en pleine guerre civile depuis 2004. Le retour à la sécurité nécessite le contrôle maritime des flux illicites, renforcé par l’action des pays riverains.

Rivalités de puissances. Les acteurs présents sur zone agissent ensemble, mais  avec des objectifs opposés, explique l’amiral Beaussant. Les Etats-Unis déploient 35.000 hommes (50 % de marins) dans le golfe Arabo-Persique et 1 seul groupe aéronaval de façon non permanente. Devenus le 1er pays producteur mondial d’hydrocarbures en 2014, ils concentrent leurs intérêts économiques sur l’Asie. La Russie prolonge son accès aux mers chaudes, de la mer Noire, son pivot stratégique, jusqu’à la Méditerranée. Elle pratique une politique du fait accompli (Crimée et Syrie), en réaction aux humiliations occidentales des années 1990. La Turquie s’affaiblit à l’intérieur, avec les purges au sein de l’armée à la suite du putsch de 2016, et à l’extérieur après l’échec de sa politique d’apaisement avec ses voisins, notamment l’Union européenne au sujet de l’Etat islamique (Daech) et des flux de migrants. La velléité hégémonique de l’Iran se heurte à la capacité limitée de l’Arabie Saoudite de calmer les tensions. L’Iran coopère avec les Etats-Unis sur le plan économique, mais préfère un accord de défense avec la Russie. Son influence s’étend de la Syrie, au Hezbollah libanais, au Nord-Yémen, à Bahreïn et même à l’Arabie Saoudite, dont la population de la zone pétrolière est à majorité chiite. Quoique 3ème pays du monde pour les dépenses militaires, l’Arabie Saoudite dispose de forces armées dépourvues de sous-officiers, cause de son enlisement au Yémen depuis le désengagement des Etats-Unis. L’Inde développe sa Marine pour s’imposer en océan Indien. La Chine y déploie plusieurs navires de surface et même un sous-marin. Elle a déjà conclu un partenariat stratégique avec le Pakistan, inquiet des accords similaires de pays occidentaux avec l’Inde.

La ZMOI française. Le quart du carburant consommé en France transite par le détroit d’Ormuz et 40 % du commerce mondial par celui de Bab el-Mandeb, que les pays riverains n’ont aucun intérêt à fermer en cas de crise, souligne l’amiral Platon. Au-delà du détroit de Malacca, la Chine poursuit sa politique de points d’appui dans la région : construction d’une base navale à Djibouti ; développement du port pakistanais de Gwadar ; investissements au Sri Lanka. De son côté, Alindien doit maintenir le contrôle opérationnel des voies d’approvisionnements stratégiques de la France, qui a conclu des accords de défense avec le Koweït, le Qatar et les Emirats arabes unis (EAU). La ZMOI permet de conduire des opérations au Moyen-Orient et dans les zones maritimes adjacentes, notamment « Chammal » pour l’appui des forces irakiennes dans la lutte de la coalition internationale contre Daech. Une frégate patrouille en permanence dans le Sud de la mer Rouge et un avion radar ATL2 y remplit régulièrement des missions aéromaritimes. Les forces françaises aux Emirats arabes unis, de la Côte d’Ivoire et de Djibouti constituent les bases opérationnelles avancées de la France dans le monde. Celle d’Abou Dhabi accueille, depuis 2016, le 5ème Régiment de cuirassiers. Elle assure aussi le soutien des unités navales françaises et alliées dans la région et permet l’engagement de Rafale et l’accueil d’avions gros porteurs. Outre les quelque 700 personnels des trois armées, directions et services, la base abrite : 1 escadron de chasse de 6 Rafale ; 1 escadron blindé de 13 chars Leclerc, 14 véhicules blindés légers et 4 véhicules blindés de combat et d’infanterie ; 1 détachement d’artillerie de 4 canons Caesar. Outre les coopérations bilatérales opérationnelles, la base d’Abou Dhabi a aussi pour mission d’aguerrir et d’entraîner les forces françaises et alliées aux actions de combat en zones désertique et urbaine de type moyen-oriental. A titre indicatif, chaque année, 140 avions lourds et 40 navires de soutien logistique, pour la coalition internationale engagée au Levant, y font escale. Tous les 2 ans, 2 chasseurs de mines contribuent à la surveillance des fonds de 50-60 m du golfe Arabo-Persique pour suivre la situation sous-marine. L’amiral précise que tous les navires français prennent des mesures contre les attaques aysmétriques, notamment le bâtiment de projection et de commandement Mistral qui doit venir dans l’océan Indien pour la mission « Jeanne d’Arc » (école d’application des élèves officiers de Marine). Enfin, par ses rencontres avec les autorités militaires locales, Alindien entretient la connaissance des cultures et des rapports de forces dans la région.

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Marine nationale : le porte-avions et la mer dans les relations internationales

Les armées françaises déploient en permanence, hors théâtres d’opérations extérieurs, 11.000 militaires hors de la métropole. Les forces de souveraineté se répartissent en : Polynésie française, 900 personnels ; Nouvelle-Calédonie, 1.450 ; Antilles, 1.000 ; Guyane, 2.100 ; La Réunion, 1.600. Dans le cadre des accords de défense, des forces de présence sont stationnées au Sénégal (350 personnels), en Côte d’Ivoire (950), au Gabon (350), à Djibouti (1.450) et aux Emirats arabes unis (650). L’océan Indien (22 Mkm2)      est accessible par le canal de Suez et les détroits de Bab el-Mandeb, d’Ormuz et de Malacca. La France y dispose d’une zone économique exclusive de 2,8 Mkm2.




Recherche stratégique : de l’anticipation à la réponse

L’anticipation, le plus en amont possible, d’une surprise stratégique, toujours inévitable, permet d’en limiter la portée. L’importance cruciale de la recherche stratégique se manifeste surtout en période de bouleversement.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 25 janvier 2017 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense. Y sont intervenus : Jean-Yves le Drian, ministre de la Défense ; François-Joseph Ruggiu, Institut des sciences humaines du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) ; Olivier Darrason, président de la Compagnie européenne de l’intelligence stratégique (CEIS).

Recherche prospective. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale a sous-estimé la dimension et l’impact de quatre développements majeurs, estime Jean-Yves Le Drian. D’abord, le djihadisme présente une virulence idéologique et une hyperviolence, associées au caractère totalitaire du projet de l’Etat islamique (Daech). Ensuite, certains Etats généralisent l’intimidation stratégique : la Russie par l’annexion de la Crimée, la remise en cause des frontières européennes et un réarmement accéléré ; la Chine et la Corée du Nord par leurs démonstrations de force. En troisième lieu, les règles et cadres multilatéraux s’affaiblissent : mise en cause profonde de l’Union européenne (« Brexit » britannique) ; respect limité de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques au Moyen-Orient. Enfin, la mondialisation déstabilise les électorats du monde occidental (chômage persistant). L’Histoire s’accélère avec l’interconnexion croissante des hommes et des biens, qui entraîne une mondialisation de la violence. Rien qu’en 2014, la France a dû gérer simultanément les opérations de ses forces armées dans la bande sahélo-saharienne, les conséquences de la guerre dans le Donbass (Est de l’Ukraine) et la proclamation du califat djihadiste au Levant (Daech). Le ministre de la Défense retient trois caractéristiques de l’évolution de l‘environnement international depuis son entrée en fonctions en 2012. D’abord, l’imprévisibilité des acteurs majeurs le rend hétérogène et instable à un niveau inégalé depuis la fin de la guerre froide (1991). Ensuite, les menaces irrégulières et asymétriques fluctuent sans disparaître. Parallèlement, réapparaissent les dangers conventionnels du haut du spectre des capacités militaires, associées à des actions de subversion et sur fond de menace nucléaire. Enfin, l’imprévu domine l’environnement stratégique. Constante de l’histoire militaire, la surprise stratégique entraîne une révision de la posture ou de la politique d’un Etat. Jean Yves Le Drian en tire deux conclusions : le croisement des « grandes tendances » et des « petites causes » crée l’incertitude ; la rupture stratégique se constate après coup, en mesurant l’implication des événements. La recherche prospective est multiforme : opérationnelle par l’Etat-major des armées ; géostratégique par la DGRIS ; technologique par la Direction générale de l’armement (DGA). Elle s’appuie aussi sur une recherche et une expertise stratégiques indépendantes et soutenues par le « Pacte Enseignement Supérieur » (encadré). L’Ecole de guerre et le Centre des hautes études militaires développent des liens avec le monde universitaire. L’Institut des hautes études de défense nationale renforce ceux avec le monde civil dans le cadre de « l’approche globale ». Toutefois, remarque Jean-Yves Le Drian, celle-ci n’est pas encore mise en pratique à l’Ecole nationale d’administration, qui forme les hauts fonctionnaires.

Résilience globale. Suite à l’intervention au Mali (2013) et aux attentats terroristes en France (2015), le ministère de la Défense a renforcé et réformé les organisations et dispositifs existants pour réduire l’impact des surprises. La fonction « connaissance et anticipation » (renseignement, espace, cyberdéfense et forces spéciales) a vu son budget passer de 1,7 Md€ en 2012 à plus de 3 Md€ en 2017, rappelle Jean-Yves Le Drian. La résilience doit s’améliorer en permanence, à savoir le cyber et la protection des infrastructures critiques du pays. La modernisation des composantes navales et aériennes de la dissuasion nucléaire préservera, en toutes circonstances, les intérêts vitaux de la nation et la liberté d’action du président de la République. Un outil militaire, aussi complet et autonome que possible permet d’anticiper au mieux et en temps réel, d’absorber le choc de la surprise et de s’adapter, tout en conservant les bases d’une montée en puissance en cas de ruptures stratégiques. Par ailleurs, le « label d’excellence » a été lancé pour susciter et accompagner une filière universitaire d’études stratégiques en France, alliant rigueur scientifique et débouchés professionnels. A terme, il permettra de financer des centres de recherches à hauteur de 1,5 M€ par projet sur 5 ans renouvelables.

Cas de recherches opérationnelles. Peu après les attentats de 2015 en France, le CNRS a rédigé un rapport sur la radicalisation islamique dans ses perspectives historique, religieuse et sociale, indique François-Joseph Ruggiu. A la demande des autorités publiques, un appel à projets interdisciplinaires (sciences humaines, nanotechnologies, informatique etc.) a été lancé auprès de ses chercheurs, afin de comprendre la situation puis de se protéger à l’avenir. Ces fonctionnaires anglophones, sont motivés par le service de l’Etat et le retour des résultats de leurs travaux vers la société. Le CNRS a conclu des accords avec la DGRIS, la DGA et la Direction du renseignement militaire. Des ateliers thématiques traitent de la Russie, de la Syrie, de l’Iran et du Sahel. De son côté, l’IFRI analyse les structures politique, économique, médiatique et académique dans une logique de compréhension des contraintes pesant sur les pouvoirs publics, explique Thomas Gomart. Ses chercheurs vont sur le terrain, parlent à tout le monde et maîtrisent le débat sur un sujet donné. Recrutés pour 3 ans, ils organisent des tables rondes mensuelles, publient des documents de recherche et se confrontent à des questionnements non rationnels. Par exemple, partant du constat que la Russie profite du chaos actuel, l’IFRI examine notamment son travail d’influence, ses cibles et se perceptions en vue d’exploiter le désarroi démocratique occidental. Par ailleurs, la CEIS emploie une centaine de chercheurs qui fournissent des notes rapides et des études complètes sur des sujets concernant le cyber et demandés par la DGRIS, indique Olivier Darrason. Ses missions incluent : le pilotage de projets ; l’animation du centre de recherches de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr et de chaires universitaires ; la veille auprès d’une cinquantaine d’entreprises. Elle doit aussi développer la recherche internationale, répondre aux besoins en prospective et accélérer la recherche stratégique et son rayonnement. Selon Olivier Darrason, la relative pauvreté de la recherche stratégique sur le cyber en France contraste avec les efforts considérables entrepris sur ses aspects techniques et technologiques.

Loïc Salmon

Recherche stratégique : comprendre, analyser, expliquer

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui

 

Le 25 janvier 2017 à Paris, une convention a été signée entre la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et la Conférence des présidents d’université (CPU). Elle porte sur les coopérations scientifiques entre eux et au profit de la communauté des enseignants-chercheurs, afin de donner un cadre précis de développement aux recherches sur les questions de défense et de sécurité. Elle s’inscrit dans le « Pacte enseignement supérieur », placé sous l’égide de la DGRIS et qui inclut : un budget annuel de 2,5 M€ ; une aide financière à 40 chercheurs chaque année ; 3 centres labellisés « Centre d’excellence » ; 1 groupement d’intérêt scientifique « défense et stratégie » ; 1 club de partenaires privés.




Recherche stratégique : comprendre, analyser, expliquer

Préserver la capacité à penser et agir de manière autonome afin de garantir la liberté et la sécurité, tel est le premier objectif de la recherche stratégique.

Son renouveau a fait l’objet d’un colloque organisé, le 25 janvier 2017 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense. Y sont notamment intervenus : Philippe Errera, directeur de la DGRIS ; un général de brigade (Air) de l’Etat-major des armées ; le général de corps d’armée Christophe Gomart, directeur du Renseignement militaire ; Nathalie Leclerc, Secrétariat général pour l’administration.

Enjeu crucial. La compréhension, l’analyse et l’explication des phénomènes de déstructuration et de recomposition de l’environnement stratégique sont indispensables pour éviter un décalage de la politique d’aujourd’hui et la préparation de l’avenir par rapport aux défis et menaces. Philippe Errera l’explique : « Il nous faut donc comprendre pour anticiper. Anticiper une menace qui se joue de nos faiblesses, dans toutes leurs dimensions sociale, politique, économique et militaire, lorsque le rapport de force lui est ponctuellement favorable. Il nous faut ensuite comprendre pour agir en liant les deux pôles : le décisionnel et l’académique, afin de réduire la distance entre le savoir et le pouvoir dans un monde où les institutions gouvernementales n’ont pas, loin s’en faut, le monopole de l’information et de l’expertise. » Or depuis une quinzaine d’années, de nombreux rapports soulignent la fragilité structurelle de la recherche stratégique sur les questions de défense de la France, pourtant engagée en première ligne dans des opérations extérieures. Le contexte international actuel facilite la concurrence des idées, doctrines et concepts. Ainsi de nombreux acteurs émergents, notamment en Asie,  accompagnent leur volonté de puissance d’une stratégie d’influence fondée sur une recherche de plus en plus innovantes. Pour inverser cette tendance et garantir à moyen terme la satisfaction des besoins nationaux, la DGRIS a proposé, en 2015, une réforme du dispositif ministériel de soutien à la recherche stratégique portant sur un financement du ministère de la défense de près de 10 M€ par an dans le domaine des sciences humaines et sociales. Ce soutien inclut : une réforme des relations avec les instituts privés de recherche ; la création en France des « Biennales des études de défense », en coopération avec une institution universitaire de renom à chaque édition ; la transformation de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) en un centre de référence en la matière.

Rôle de la DGRIS. La DGRIS pilote l’action internationale du ministère de la Défense en coordination avec l’Etat-major des armées (EMA), la Direction générale de l’armement (DGA) et le Secrétariat général pour l’administration  (SGA). Responsable des travaux de prospective, elle coordonne la préparation du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale et son actualisation régulière. En liaison avec l’EMA, la DGA et le SGA, elle veille à l’articulation entre la stratégie de défense et la loi de programmation militaire. Chargée du pilotage du réseau des missions de défense à l’étranger, elle définit la stratégie d’influence internationale du ministère. Outre la lutte contre la prolifération, la maîtrise des armements et le désarmement, elle coordonne le contrôle des exportations de matériels de guerre et assimilés et de biens à double usage. En 2015, elle a traité 5.562 demandes de licences d’exportation ou de transfert d’armement. Son service « Europe, Amérique du Nord et action multilatérale » prépare les sommets de l’OTAN et les Conseils de l’Union européenne en matière de défense et d’affaires étrangères. Il suit les opérations de maintien de la paix de l’ONU et contribue aux résolutions du Conseil de sécurité (Libye, Mali et Centrafrique récemment). Il suit en permanence 46 pays, organise 13 dialogues stratégiques  par an dans un cadre bilatéral et a obtenu la signature de 26 plans de coopération en 2015. Le service « Questions régionales » contribue à la politique internationale  envers les Etats d’Amérique latine d’Afrique, du Proche et Moyen-Orient, d’Asie et d’Océanie et valide les plans de coopération de défense.

Besoins et attentes des décideurs. La recherche permet d’intégrer une stratégie militaire à celle de la nation, indique le général de l’EMA. Il s’agit de penser le futur en dépassant le cadre de la guerre. L’EMA a besoin d’éclairages sur les aspects sociétaux non militaires, qui doivent être opératoires et pas seulement intellectuels. Il demande des études prospectives à la DGRIS, selon un cahier des charges définies au préalable, à savoir des travaux thématiques (le djihadisme par exemple) ou géographiques. De son côté, la Direction du renseignement militaire (DRM) a besoin de la recherche explique le général Gomart. Elle a accueilli une vingtaine de docteurs et autant de doctorants, dont les travaux ne sont pas rendus publics. Capable d’anticiper de 0 à 2 ans, la DRM coopère avec la DGRIS pour les études prospectives au-delà. Des groupes d’anticipation stratégique sont chargés de renseigner le chef d’Etat-major des armées et le ministre de la Défense. Par exemple, l’aviation syrienne a effectué un bombardement ciblé sur un quartier d’Alep, car habité par des gens venus d’un village dépendant d’une faction rebelle. La DRM recoupe cette information avec ses propres « capteurs » sur le terrain et fusionne le tout avec les recherches universitaires ouvertes, en vue d’une analyse plus fine. Certaines études, réalisées par des chercheurs habilités au « secret défense », restent en « interne ». La montée en puissance des chercheurs facilite la discussion et l’orientation des recherches, notamment en sciences humaines. Le projet « Intelligence Campus » vise à faire travailler ensemble le Centre du renseignement opérationnel, des chercheurs et des petites et moyennes entreprises civiles, françaises et européennes. Le Secrétariat général pour l’administration (SGA) emploie 15.000 personnels, dont un tiers de civils, explique Nathalie Leclerc. Outre un service de soutien, il compte 6 directions : affaires financières ; ressources humaines ; affaires juridiques ; mémoire, patrimoine et archives ; service national ; infrastructures de la Défense. Parfois, la direction des affaires juridiques fait appel à quelques doctorants sur des sujets techniques. Au sein de la direction des affaires financières et en liaison avec des universitaires ou des centres de recherche, l’Observatoire économique de la défense réalise des « études prospectives et stratégiques », consultables sur le site de la DGRIS. Enfin, le SGA dispose d’un état-major chargé de faire remonter les besoins en matière de prospective.

Loïc Salmon

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Géopolitique : frontières ignorées et affrontements futurs

Le réseau de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) compte : 87 missions de défense française (279 personnels) pour 165 pays couverts, dont 78 en non résidence ; 170 attachés militaires et de défense étrangers accrédités en France, représentant une centaine de nations ; 500 stagiaires étrangers accueillis chaque année dans les écoles de formation et d’application des officiers. La préparation des rencontres ministérielles bilatérales inclut : 92 pays suivis en permanence par le service des questions régionales ; 26 dialogues stratégiques par an ; 6 crises régionales suivies en 2015 ; 36 plans de coopération signés en 2015. La loi de finances 2016 a fixé à 1,295 Md€ le budget de la DGRIS. Son directeur est l’un des grands subordonnés du ministre de la défense avec le chef d’Etat-major des armées, le délégué général pour l’armement et le secrétaire général pour l’administration. Le Pôle relations internationales militaires de l’Etat-major des armées compte des bureaux de coopération bilatérale auprès des états-majors de la Marine nationale et des armées de Terre et de l’Air. Enfin, la Direction générale de l’armement dispose d’une direction des relations internationales.




Marines : le porte-avions, outil militaire et diplomatique pour agir loin

Symbole d’une Marine océanique dont les grands pays veulent se doter quand ils n’en disposent pas déjà, le porte-avions permet de défier les dénis d’accès dans la durée et de s’adapter aux conflits futurs.

Le capitaine de vaisseau Eric Malbrunot, commandant le porte-avions Charles-De-Gaulle, a présenté les capacités opérationnelles de ce type de navire au cours d’une conférence-débat organisée, le 18 janvier 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Un succès mondial. Le porte-avions donne une liberté d’action en haute mer, de jour comme de nuit. Mais sa complexité entraîne une maintenance continue dès sa mise à l’eau. En outre, la conduite de son aviation embarquée, longue à acquérir, nécessite une pratique régulière, une maîtrise des processus et une chaîne de commandement. Le parc mondial, qui comptait 19 bâtiments fin 2016, devrait se monter à 28 dans 3 ans. Il se répartit ainsi : Etats-Unis, 10 et 1 en projet/construction, soit 11 en 2020 ; France, 1 (1 en 2020) ; Brésil, 1 (2) ; Italie, 2 (2) ; Espagne, 1 sous cocon (1) ; Inde, 2 (3) ; Chine, 1 (4) ; Grande-Bretagne, 0 (2) ; Russie, 1 (2). Actuellement, seuls les porte-avions américains et français sont dotés de catapultes pour le décollage et de brins d’arrêt pour l’atterrissage, qui donnent une allonge considérable à l’aviation embarquée en raison de la possibilité de ravitaillement en vol. Ceux des autres pays sont configurés avec un tremplin pour avions à décollage court et atterrissage vertical, opérations qui consomment beaucoup de carburant. L’emploi de ces avions impliquent un choix en matière de poids : plus de bombes pour frapper plus fort, mais à courte distance, ou plus de kérosène pour aller davantage dans la profondeur du théâtre d’opérations,  mais avec un impact moindre. La Chine a construit des pistes d’atterrissage sur des îlots inhabités pour affirmer sa souveraineté en mer de Chine. En outre, son porte-avions peut choisir le meilleur endroit en fonction des conditions météorologiques. La Grande-Bretagne a décidé de se doter à nouveau de 2 porte-avions à tremplin avec réapprentissage de l’aéronautique navale. De son côté, l’Inde va équiper un ancien bâtiment russe d’une catapulte pour pouvoir embarquer des avions de 25 t. Celui de la Russie peut conduire une opération aéronavale, notamment en Syrie.

Le cas français. Le groupe aéronaval rassemblé autour du porte-avions Charles-De-Gaulle a connu 3 déploiements, dénommés  « Arromanches », en 2 ans. Le premier a eu lieu dans le golfe d’Aden et en Méditerranée (février-mai-2015) pour renforcer les liens avec les pays riverains amis et la connaissance de l’environnement du théâtre. Le deuxième (novembre 2015-mars 2016) avait notamment pour objectifs de renforcer la contribution française à l’opération en coalition Inherent Resolve (Chammal pour la France) au Levant, d’assumer le commandement de la Task Force 50 dans le golfe Arabo-Persique et de renforcer l’interopérabilité avec les pays membres de la coalition. Le troisième (septembre-décembre 2016) a porté sur l’appui des forces irakiennes au sol et les frappes dans la profondeur. Les moyens de renseignement du Rafale donne des informations très précises et une vision oblique complétant celle, verticale, des satellites. Outre le commandement, la conduite et la coordination d’opérations aériennes, l’avion de guet Hawkeye a assuré la couverture de la zone où se trouvaient les bâtiments russes et les systèmes sol/air syriens (renseignements d’origine électromagnétique). Ces renseignements ont été fusionnés avec ceux des autres navires et des pays alliés. Pour la dissuasion, la Force d’action navale nucléaire (FANu) est installée sur le Charles-De-Gaulle, dont les Rafale de standard F3 emportent le missile nucléaire aérobie ASMPA. Le centre d’opération de la FANu, implanté à Six-Fours (Var), prépare et suit l’exécution des ordres du président de la République. Le Rafale, capable de parcourir plusieurs milliers de km avec des ravitaillements en vol, peut tirer l’ASMPA à très basse altitude, à très grande vitesse et par tous les temps.

Loïc Salmon

Symbole d’une Marine océanique dont les grands pays veulent se doter quand ils n’en disposent pas déjà, le porte-avions permet de défier les dénis d’accès dans la durée et de s’adapter aux conflits futurs.

Le capitaine de vaisseau Eric Malbrunot, commandant le porte-avions Charles-De-Gaulle, a présenté les capacités opérationnelles de ce type de navire au cours d’une conférence-débat organisée, le 18 janvier 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Un succès mondial. Le porte-avions donne une liberté d’action en haute mer, de jour comme de nuit. Mais sa complexité entraîne une maintenance continue dès sa mise à l’eau. En outre, la conduite de son aviation embarquée, longue à acquérir, nécessite une pratique régulière, une maîtrise des processus et une chaîne de commandement. Le parc mondial, qui comptait 19 bâtiments fin 2016, devrait se monter à 28 dans 3 ans. Il se répartit ainsi : Etats-Unis, 10 et 1 en projet/construction, soit 11 en 2020 ; France, 1 (1 en 2020) ; Brésil, 1 (2) ; Italie, 2 (2) ; Espagne, 1 sous cocon (1) ; Inde, 2 (3) ; Chine, 1 (4) ; Grande-Bretagne, 0 (2) ; Russie, 1 (2). Actuellement, seuls les porte-avions américains et français sont dotés de catapultes pour le décollage et de brins d’arrêt pour l’atterrissage, qui donnent une allonge considérable à l’aviation embarquée en raison de la possibilité de ravitaillement en vol. Ceux des autres pays sont configurés avec un tremplin pour avions à décollage court et atterrissage vertical, opérations qui consomment beaucoup de carburant. L’emploi de ces avions impliquent un choix en matière de poids : plus de bombes pour frapper plus fort, mais à courte distance, ou plus de kérosène pour aller davantage dans la profondeur du théâtre d’opérations,  mais avec un impact moindre. La Chine a construit des pistes d’atterrissage sur des îlots inhabités pour affirmer sa souveraineté en mer de Chine. En outre, son porte-avions peut choisir le meilleur endroit en fonction des conditions météorologiques. La Grande-Bretagne a décidé de se doter à nouveau de 2 porte-avions à tremplin avec réapprentissage de l’aéronautique navale. De son côté, l’Inde va équiper un ancien bâtiment russe d’une catapulte pour pouvoir embarquer des avions de 25 t. Celui de la Russie peut conduire une opération aéronavale, notamment en Syrie.

Le cas français. Le groupe aéronaval rassemblé autour du porte-avions Charles-De-Gaulle a connu 3 déploiements, dénommés  « Arromanches », en 2 ans. Le premier a eu lieu dans le golfe d’Aden et en Méditerranée (février-mai-2015) pour renforcer les liens avec les pays riverains amis et la connaissance de l’environnement du théâtre. Le deuxième (novembre 2015-mars 2016) avait notamment pour objectifs de renforcer la contribution française à l’opération en coalition Inherent Resolve (Chammal pour la France) au Levant, d’assumer le commandement de la Task Force 50 dans le golfe Arabo-Persique et de renforcer l’interopérabilité avec les pays membres de la coalition. Le troisième (septembre-décembre 2016) a porté sur l’appui des forces irakiennes au sol et les frappes dans la profondeur. Les moyens de renseignement du Rafale donne des informations très précises et une vision oblique complétant celle, verticale, des satellites. Outre le commandement, la conduite et la coordination d’opérations aériennes, l’avion de guet Hawkeye a assuré la couverture de la zone où se trouvaient les bâtiments russes et les systèmes sol/air syriens (renseignements d’origine électromagnétique). Ces renseignements ont été fusionnés avec ceux des autres navires et des pays alliés. Pour la dissuasion, la Force d’action navale nucléaire (FANu) est installée sur le Charles-De-Gaulle, dont les Rafale de standard F3 emportent le missile nucléaire aérobie ASMPA. Le centre d’opération de la FANu, implanté à Six-Fours (Var), prépare et suit l’exécution des ordres du président de la République. Le Rafale, capable de parcourir plusieurs milliers de km avec des ravitaillements en vol, peut tirer l’ASMPA à très basse altitude, à très grande vitesse et par tous les temps.

Loïc Salmon

Marines : coopérations accrues dans les dix prochaines années

Marine nationale : mission « Arromanches 3 » du GAN en Méditerranée orientale

Marine nationale : emploi de l’ensemble des moyens