Renseignement : indispensable à la souveraineté et garant de l’indépendance nationale

Les services de renseignement (SR) français ont connu une grande transformation en France ces dernières années, après la prise de conscience de l’opinion et des pouvoirs publics de la nécessité de leurs travaux.

Jean-Jacques Urvoas, président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, a fait le point de la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 février 2015 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Évolution de l’opinion publique. Dans les pays anglo-saxons, les services de renseignement (SR) sont considérés comme utiles et légitimes et leurs agents comme exerçant « un métier de seigneur ». En France, en dehors des conflits armés, le renseignement a longtemps été perçu comme infâmant et comme un mélange de trahison et de surveillance policière. Cette absence de culture de renseignement ne résulte pas du hasard, estime Jean-Jacques Urvoas. La géographie du pays et son autosuffisance économique pendant longtemps n’ont guère incité ses habitants à s’informer sur l’extérieur, la quête de l’unité l’emportant sur la conquête hors frontières naturelles. Peu curieux, le tempérament français a valorisé la connaissance et méprisé le renseignement. Depuis le Moyen-Age, le risque doit permettre la victoire, qui résulte d’un exploit guerrier. La beauté du geste compte, notion totalement étrangère au monde du renseignement. La mémoire collective a retenu les « affaires » louches : Dreyfus (1894-1906), Ben Barka (1965), micros du Canard enchaîné (1973) et Rainbow Warrior (1985). Les dirigeants politiques français ont longtemps mal connu les possibilités et les contraintes des SR, estimant qu’ils peuvent tout, savent tout et ont réponse à tout… immédiatement ! Jusqu’à Nicolas Sarkozy (2007-2012), indique Jean-Jacques Urvoas, les présidents de la Vème République ont gardé une attitude méfiante ou prudente à leur égard. Toutefois, ces sentiments ne sont pas l’apanage de la France. Aux États-Unis, le président John Kennedy, échaudé par le fiasco de « l’affaire de la Baie des cochons » (1961) imputé à la CIA, avait déclaré à son personnel dans le hall de l’agence de renseignement : « Vos succès ne seront pas rendus publics, mais vos échecs seront annoncés à la trompette » ! Pourtant, tout change après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis par l’organisation terroriste Al Qaïda. Celle-ci, qui ne dépend pas d’un État, peut frapper n’importe où, n’importe quand et n’importe comment. Contrairement à la guerre froide (1945-1991) où les objectifs des SR étaient de grande taille (capacités militaires et économiques adverses), la menace est devenue diffuse. Les renseignements d’origines humaine, technique et satellitaire ne suffisent plus. Il s’agit de détecter les « signaux faibles », cachés probablement au fond d’un ordinateur qui n’est pas connecté à internet. En outre, devant le développement exponentiel de la téléphonie mobile (courriels compris), les défis majeurs résident dans le tri de l’information et la capacité d’analyse. Pour l’opinion publique française, les SR, outils indispensables de l’État, sont devenus des « réducteurs d’incertitude » face à une menace non identifiable.

« Mutation » des SR. Le Livre blanc 2008 sur la défense et la sécurité nationale mentionne la nouvelle fonction stratégique « connaissance et anticipation », au même titre que « dissuasion », « protection », « prévention » et « intervention ». Est également créée la communauté du renseignement, qui regroupe 6 SR : Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Direction du renseignement militaire et Direction de la protection et de la sécurité de la défense rattachées au ministère de la Défense ; Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, police nationale) ; Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (ministère de l’Économie) ; Tracfin (encadré, ministère des Finances). En 2014, le président de la République et le gouvernement ont engagé des mutations juridique et capacitaire des SR, indique Jean-Jacques Urvoas. Un budget supplémentaire de 425 M€ financera les équipements et le fonctionnement. Les effectifs, actuellement de 12.000 personnes, seront renforcés de 1.300 postes. A titre de comparaison, les SR américains emploient 80.000 personnes et les SR britanniques 30.000. En raison de la montée en puissance du terrorisme, le renseignement intérieur a été restructuré. La DCRI a été transformée en « Direction générale de la sécurité intérieure » (DGSI). Le recrutement, auparavant constitué à 66 % de fonctionnaires de police (formation juridique) est ouvert, par des contrats de 3-4 ans, aux informaticiens, mathématiciens (cryptage), traducteurs et analystes financiers. Le maillage territorial est reconfiguré en fonction du risque estimé. La DGSI a accès directement au ministre de l’Intérieur et peut coopérer plus facilement avec la DGSE. Elle peut établir des partenariats avec : la Préfecture de police de Paris pour les recherches sur l’immigration clandestine, les infractions à l’emploi d’étrangers, le terrorisme et l’action violente ; le Service central du renseignement territorial, né en mai 2014, pour le travail de détection en amont de dérives sectaires et de repli identitaire dans les quartiers difficiles ; la sous-direction à l’anticipation opérationnelle de la Gendarmerie nationale, qui dispose de brigades aux échelons départemental, régional et zonal ; le Bureau du renseignement pénitentiaire. En matière d’écoutes téléphoniques, les fichiers de Google et d’Amazon sont plus performants que ceux de la DGSI. En outre, les terroristes, se sachant sur écoutes, ne disent rien au téléphone et ne se parlent que chez eux. Leur domicile doit donc être « sonorisé » et leur véhicule suivi grâce à la pose de balises. Enfin, la loi va bientôt obliger les sociétés étrangères de téléphonie, comme Skype, à coopérer. L’emploi de ces moyens sera validé par une commission de contrôle avec des ingénieurs chargés de la vérification technique, précise Jean-Jacques Urvoas. Enfin, en matière d’espionnage industriel et de pillage de savoir-faire des entreprises, les plus grands prédateurs se trouvent parmi les pays alliés proches, souligne-t-il.

Loïc Salmon

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

Renseignement : cadre législatif à améliorer, selon la DPR

Le service de renseignement financier « Tracfin », qui dépend du ministère des Finances, compte une centaine dagents. Le département de lanalyse du renseignement et de linformation assure lintégration, lenrichissement et la valorisation de linformation. Il entretient des relations avec les professionnels déclarants et les services étrangers homologues. Le département des enquêtes recherche notamment les fraudes financières en matière de jeux et de transferts dargent. La cellule danalyse stratégique exploite les informations disponibles, afin didentifier les tendances en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Une cellule spécifique traite les affaires de financement du terrorisme. Le pôle juridique et judiciaire assure aussi une mission dexpertise. La mission « système dinformation » est chargée du fonctionnement et des évolutions des systèmes informatiques de Tracfin.  




Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux

L’exercice annuel interarmées de cyberdéfense DEFNET 2015 (16-27 mars) a expérimenté un centre opérationnel et le fonctionnement d’une réserve. Il a entraîné les personnels à la lutte informatique défensive et à la prise en compte de la dimension cyber des opérations par des non spécialistes.

Dans un contexte international fictif, DEFNET 2015 a simulé des menaces et attaques cyber et mis en œuvre des mesures de défense sur plusieurs sites  avec des thèmes complémentaires. Il a été en partie ouvert à la presse, notamment le 25 mars 2015 pour les présentations des cellules de crise cyber de l’État-major de la Marine et du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes à Paris.

Commandement cyber Marine. DEFNET 2015, articulé selon les normes OTAN, a mobilisé 450 personnes à plein temps dans la Marine. Une vingtaine d’événements se sont produits en deux semaines : détections d’attaques (usurpations de comptes, attaques virales ou pollution d’un système complet) ; actions de résilience. La cellule de crise a assuré la coordination entre le Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées, les spécialistes sur le terrain et les contrôleurs opérationnels sur les navires et les hélicoptères. Une liaison permanente a été maintenue avec le vice-amiral Arnaud Coustillière, responsable de la cyberdéfense au niveau interministériel. Avec leurs systèmes connectés de combat, commandement, communication et propulsion, les bâtiments de la Marine constituent des cibles de choix pour des adversaires potentiels. L’application des directives interarmées cyberdéfense relève actuellement de la contre-amirale Anne Cullerre, sous-chef d’état-major « opérations aéronavales », autorité de coordination de la fonction garde-côtes et déléguée pour la défense et la sécurité L’amirale a dirigé la participation des moyens navals à DEFNET 2015 depuis le Centre de commandement de la Marine à Paris (photo). Cet exercice a permis d’entraîner les personnels en matière d’hygiène informatique de base (prévention) et les « généralistes » embarqués et aussi, en cas de crise, d’armer des structures en fonction des besoins et de les projer par hélicoptère sur les navires attaqués. Selon l’amirale, la Marine monte en puissance en matière de cyberdéfense depuis 2011, veut en balayer tous les domaines et s’implique dans tous les cercles de réflexion. Une chaire cyber a été ouverte à l’École navale en février 2015, en coopération avec des industriels, et une formation cyber est dispensée à tous les niveaux au Centre d’instruction naval de Saint-Mandrier. En outre, parmi les jeunes qui entrent dans la Marine, il convient de détecter ceux qui ont de l’imagination… et la passion de l’informatique ! Pour la Marine, la sensibilisation croissante des personnels à la menace cyber permet d’en prendre conscience puis de l’anticiper. « Dès l’été 2015, le marin sera un cybercombattant », conclut l’amirale Cullerre.

Cellule cyber armée de l’Air. Dans une opération aérienne, rien de ce qui contribue à la réussite de la mission ne doit être perturbé : système de navigation GPS, liaison tactique 16, commande et contrôle de combat ou système de détection et de commandement aéroporté (avion AWACS). Le pilote doit réaliser sa mission dans le respect de la sécurité de vol et celui de la cybersécurité. Le scénario du volet Air de DEFNET 2015 a porté sur les dysfonctionnements inquiétants d’un système d’information opérationnel, avec intervention d’un groupe d’intervention rapide d’experts techniques. Composé de 3 à 5 personnels, ce dernier est toujours commandé par un officier ingénieur, chargé d’expliquer la situation aux autorités et de replacer l’incident détecté dans le contexte de la mission. Il faut d’abord analyser et isoler la menace, surtout la fiabilité des radars, explique le général de brigade Bruno Maurice, commandant la Brigade aérienne d’appui à la manœuvre aérienne et le génie de l’Air et également président de la Commission spécialisée de la formation cybersécurité du ministère de la Défense. Informé du niveau de protection d’un système, un commandeur prend le risque de l’utiliser ou non. L’École des transmissions de Cesson-Sévigné ouvre, en septembre 2015, une formation de spécialistes de la gestion de crises cybernétiques avec leurs implications juridiques, éthiques et doctrinales de l’emploi des forces. Enfin, l’armée de Terre va bientôt créer une compagnie cyber interarmées.

Pacte Défense Cyber. La cyberdéfense militaire regroupe l’ensemble des actions défensives et offensives dans le cyberespace pour garantir le bon fonctionnement du ministère de la Défense et l’efficacité de l’action des forces armées en préparation ou dans la planification et la conduite des opérations. Le « Pacte Défense Cyber », lancé le 7 février 2014, comprend 50 mesures réparties entre celles internes au ministère et celles destinées à créer ou soutenir des projets extérieurs des collectivités locales, grands groupes, petites et moyennes entreprises, partenaires internationaux ou opérateurs en formation. Dans ce cadre, les 19 et 20 mars 2015, l’État-major des armées et la Direction générale de l’armement ont accueilli une délégation du Comité de cyberdéfense de l’OTAN à Rennes et à Bruz (DGA Maîtrise de l’information). Ont été présentés : la politique française de cyberdéfense dans les opérations militaires ; les dispositifs de soutien à l’innovation et à l’industrie en cyberdéfense ; les modules de formation et d’entraînement ainsi que les exercices opérationnels ; les capacités et la montée en puissance de DGA Maîtrise de l’information ainsi que l’expertise technique du ministère. En outre, le « Pôle d’excellence cyber », soutenu par le ministère de la Défense et la Région Bretagne, a présenté : la formation initiale, continue et supérieure ; la recherche ; le développement de produits et services de confiance. Par ailleurs, en matière de cyberdéfense militaire, les États-Unis préfèrent travailler avec le Canada, la Grande-Bretagne, Israël… et la France ! Conformément à leur pragmatisme anglo-saxon, ils privilégient en effet les pays alliés qui agissent sur le terrain, à savoir ceux qui déploient effectivement des combattants sur les théâtres d’opérations.

Loïc Salmon

DEFNET 2015 s’est déroulé du 16 au 27 mars 2015 à Paris, Rennes, Douai, Toulon, Mont-de-Marsan et en mer à bord de 2 bâtiments de projection et de commandement. Il a déployé : 1 centre opérationnel cyber au Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées ; 1 cellule de conduite du Centre d’analyse de lutte informatique défensive ; 4 groupes d’intervention rapide ; 1 système de supervision projetable ;  8 équipes de reconstruction, composées de réservistes, s’appuyant sur le dispositif permanent. Outre des personnels militaires et civils de la Délégation générale de l’armement, de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense et de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, une centaine d’enseignants et élèves de neuf établissements d’enseignement supérieur y ont participé.




Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Lutte contre le terrorisme et les trafics transfrontaliers illicites, opérations de maintien de la paix, aide à la sortie de crise et soutien aux exportations françaises d’armement, d’équipements et de savoir-faire constituent les priorités de la DCSD.

Il s’agit de la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères, que son directeur, le vice-amiral d’escadre Marin Gillier, a présenté lors d’une rencontre organisée, le 15 janvier 2015 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Organisation et objectifs. La DCSD met en œuvre des projets, bilatéraux ou multilatéraux, portant sur la formation, l’expertise et le conseil, dont elle assure le pilotage et la gestion. Elle agit selon les directives de la présidence de la République et sous la conduite du ministère des Affaires étrangères, avec la participation de ceux de la Défense et de l’Intérieur. Son budget, de 90 M€ en 2015, a été réduit de moitié en dix ans. Son effectif compte 63 personnes à Paris et 330 correspondants dans le monde, dont 280 militaires et 50 diplomates, policiers et experts de la protection civile. Sa coopération, structurelle, complète celles, opérationnelles, de l’État-major des armées, la Gendarmerie et la Direction de la coopération internationale du ministère de l’Intérieur. Systématiquement et partout, elle soutient l’État de droit par la mise en place d’institutions régaliennes pérennes comme la police judiciaire, appuyée par les moyens de la police scientifique, en vue de poursuites en justice fondées sur des preuves et non plus seulement sur des aveux.

Le théâtre africain. Les États africains doivent décider de leur bonne gouvernance, souligne l’amiral. Environ 75 % des actions de la DCSD se déroulent en Afrique subsaharienne. La France coopère avec l’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest et la Communauté économique des États d’Afrique centrale pour que l’État de droit soit respecté dans les pays concernés. Quand il ne l’est plus, elle met sa coopération entre parenthèses. La DCSD promeut les moyens de développement et la langue française avant le déploiement éventuel des forces de l’ONU. Celles-ci effectuent 55 % de leurs opérations de maintien de la paix en Afrique francophone mais, pour plus de 30 %, n’ont qu’une connaissance basique du français. En accord avec l’Organisation de l’aviation civile internationale, elle apporte son appui à la surveillance du trafic aérien et la sécurité aéroportuaire à 22 pays : ciblage de passagers ; repérage de faux documents de fret ; forums d’échanges d’informations entre pays africains et avec les pays occidentaux. Pour lutter contre l’épidémie Ébola, la DCSD n’a pas envoyé des médecins, mais 50 spécialistes de la sécurité pour aider les autorités guinéennes à s’organiser. Pays le plus aidé par la communauté internationale, le Mali s’est pourtant écroulé en trois semaines en 2012 pour des raisons diverses, explique l’amiral. La démocratie de façade est minée par le clientélisme et la corruption. L’administration demeure incapable et la volonté politique d’appliquer les accords de paix n’existe pas. L’armée, laissée à l’abandon pour éviter qu’elle fomente des coups d’État, dispose de moyens logistiques disparates, à savoir américains, français et autres. L’assistance internationale échoue, car les institutions chargées du développement refusent de coopérer avec les militaires malgré l’insécurité. La coordination internationale connaît des dysfonctionnements : quand  trois pays financent le développement, un quatrième alimente la corruption. En Libye, la légitimité institutionnelle se trouve remise en cause par plusieurs Parlements et autorités (une à l’Est et l’autre à l’Ouest), dont aucune n’a d’emprise sur la majeure partie du territoire et de la population, ni ne souhaite vraiment sécuriser le pays. Pour relancer les flux pétroliers sortant du pays, l’armée de l’Air française a participé à la restructuration de la surveillance de l’espace aérien et la Marine nationale a remis en état les patrouilleurs capables de prendre la mer. Puis, tout a été suspendu quand l’ambassade de France a été relocalisée en Tunisie. Dans la bande sahélo-sahélienne, la DCSD coopère avec les Niger, Tchad, Mali, Burkina Faso et Mauritanie, pour sécuriser leurs frontières, avec l’aide des forces françaises de l’opération « Barkhane ».  Dès 2013, l’amiral Gillier avait rencontré un chef touareg du Burkina Faso pour lui proposer un projet de police des frontières avec le Mali. La sécurité permet en effet de lutter contre le terrorisme du Nord, le vol de bétail, les « coupeurs de routes » (racketteurs) et la délinquance de proximité. Par ailleurs, le développement du Niger, qui manque déjà d’eau et de nourriture, est indispensable pour éviter une « bombe démographique » dans 20 ans, quand 66 % de sa population aura moins de 20 ans, avertit l’amiral.

Terrorisme et brigandage maritime. La DCSD participe à la lutte contre les trafics de cocaïne originaires d’Amérique latine et des drogues de synthèse provenant des pays asiatiques. Ces trafics passent par l’Afrique de l’Ouest pour atteindre les marchés européens. Leur perturbation en Afrique gêne, à terme, le terrorisme qui en tire profit, explique l’amiral, fort de son expérience en Afghanistan au sein du Commandement des opérations spéciales. Il s’agit en effet d’éviter une fusion des mouvements terroristes, qui sévissent en Somalie et aux Nigeria, Nord Mali et Sud Soudan. En outre, la Libye, zone refuge des terroristes d’où ils repartent vers l’Irak, exporte des armes vers le Sahel. Par ailleurs, dans le cadre de l’opération « Corymbe » et depuis vingt ans, des bâtiments français sécurisent le golfe de Guinée, où se concentrent les zones économiques exclusives de 18 États. La DCSD coopère avec 15 d’entre eux pour déterminer la menace et les richesses à défendre. Au Bénin, qui protège les entreprises pétrolières notamment françaises, elle assure un conseil juridique sur l’action de l’État en mer avec guide de procédures et établissement d’une préfecture maritime. Elle met aussi en œuvre trois patrouilleurs… qui ont dissuadé toute attaque près de la côte béninoise depuis plus d’un an !

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Entré à l’École navale en 1977, le vice-amiral d’escadre Marin Gillier est nageur de combat et moniteur parachutiste. Diplômé d’arabe de l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris, il est breveté de l’École supérieure de guerre navale (1993) et auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut des hautes études de défense nationale (2006). Il a participé aux opérations du Liban (1989), du Rwanda (1994), des Balkans (1999), d’Afghanistan (2003-2004) et de Somalie (libération des otages du voilier de croisière Le-Ponant, 2008). Il a commandé la Force maritime des fusiliers marins et commandos (2007-2010) et les Forces françaises aux Émirats arabes unis (2010-2013). Attaché naval en Égypte (1995-1998), puis conseiller « opérations spéciales » en Jordanie (1999-2002), il est nommé directeur de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) au ministère des Affaires étrangères en août 2013. Titulaire de la croix de la Valeur militaire (4 citations), l’amiral Gillier est commandeur de la Légion d’Honneur.




État-major des armées : un chef, une mission et… au-delà

L’outil militaire doit conserver les moyens des ambitions de la France dans la durée. Ses succès sur le terrain doivent se compléter par des avancées en matière de développement, de gouvernance, d’éducation ou de justice.

Telle est l’opinion du général Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées (CEMA), exprimée le 30 janvier 2015 à Paris, lors d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense.

Opérations rapidement évolutives. « L’accélération du temps, conjuguée à l’extension de l’espace, est un facteur essentiel pour gagner au combat », déclare le CEMA. Guerre, combat et victoire sont des notions à réactualiser en permanence aujourd’hui et probablement plus vite qu’auparavant. Les crises se sont mondialisées dans les domaines du recrutement des combattants et de leur formation, du financement des actions et de la propagande. «  L’internationalisation du djihadisme est la plus récente illustration de cette contagion des crises avec ses répercussions sur les théâtres nationaux ».  Par ailleurs, la violence ne s’exprime plus uniquement dans les institutions étatiques et ne se confine plus à l’intérieur des frontières. « Aujourd’hui, certains États se comportent parfois comme des bandes armées et des bandes armées comme des États ». C’est notamment les cas de l’organisation djihadiste Daech, autoproclamée « État islamique de l’Irak et du Levant » ou simplement « État islamique » et qui a conquis une partie des territoires syrien et irakien. Le lien entre les sécurités intérieure et extérieure se renforce : «  La violence s’exporte, le terrorisme se franchise ». Le retour en France de ressortissants français et européens, partis faire la guerre en Syrie et en Irak, est une composante des menaces terroristes au Sahel et au Proche-Orient. Les opérations extérieures constituent la « défense de l’avant ». Les moyens militaires sont affectés en priorité au Sahel, où l’autorité des forces françaises est reconnue par les unités des pays africains et occidentaux sur zone. L’opération « Barkhane » y déploie : 3.000 militaires ; 20 hélicoptères ; 6 avions de chasse ; 4 drones ; 200 véhicules blindés ; 200 véhicules logistiques ; 7 avions de transport tactique et stratégique. Le CEMA entretient des liens étroits avec ses homologues du G5 du Sahel pour le développement et la sécurité, créé en février 2014 : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad. En revanche, la France est équipière dans la coalition menée par les États-Unis contre Daech. Lancée le 19 septembre 2014, l’opération « Chammal », conduite en coordination avec les Alliés, fournit un appui aérien aux forces armées irakiennes au sol par des missions de renseignement, reconnaissance armée et contrôle aérien. Placées sous contrôle opérationnel de l’amiral commandant la zone océan Indien et son état-major interarmées, les forces françaises de « Chammal » regroupent : 600 militaires ; 15 avions de chasse ; 1 avion de ravitaillement en vol C135-FR ; 1 avion de patrouille maritime Atlantique 2. L’objectif de « Barkhane » et de « Chammal » est d’empêcher toute connexion entre les organisations terroristes de Daech, d’Al Qaïda, d’Aqmi (Maghreb), de Boko Haram (Nigeria) et de leurs affiliés. La base avancée de Manama (Nord Niger) a été installée pour gêner leur liberté d’action par des actions transfrontalières et de cloisonnement. Sur le territoire national, l’opération « Sentinelle » déploie 10.500 militaires contre le terrorisme dans le cadre du plan « Vigipirate renforcé attentat ». Au niveau mondial, le général de Villiers observe une banalisation de l’usage de la force avec ses limites et les difficultés à la maîtriser. Il constate que le recours à la force militaire redevient un moyen politique en soi et non plus le simple prolongement d’une politique par d’autres moyens. En outre, l’avance technologique, facteur d’ascendant, ne dissuade plus les groupes terroristes. Fanatisés par leur idéal de mort, ceux-ci emploient des moyens bon marché et facilement accessibles : tireurs embusqués ; engins explosifs improvisés ; attaques suicides ; cyber-attaques. Le CEMA indique que les interventions françaises dans les Balkans, en Afghanistan, en Afrique ou ailleurs durent en moyenne 15 ans. Outre une approche globale, la guerre nécessite une adaptation continuelle des moyens à mettre en œuvre et une compréhension rapide de ses nouveautés.

Armées en pleine transformation. Composantes de la résilience de la nation, les forces armées protègent la population, les valeurs et les intérêts vitaux de la France et lui permettent d’assumer ses responsabilités sur la scène internationale, rappelle le général de Villiers. En outre, la menace du terrorisme sur le territoire national est redevenue une réalité, mais elle n’est pas la seule. Les crises récentes renforcent la pertinence du choix d’un modèle complet d’armée, conformément au Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, et excluent de baisser la garde. Or, les capacités militaires (armement, formation et entraînement des personnels) demandent du temps sur les plans technologique et opérationnel, pour passer de la conception à l’emploi sur le terrain. Chef des opérations et conseiller du gouvernement, le CEMA assume aussi les responsabilités de la programmation militaire, de la transformation des armées et des relations militaires internationales. L’opération « Sentinelle » rappelle la nécessité de disposer de suffisamment de personnels militaires. En conséquence, le président de la République, chef des armées, a décidé de réduire de 7.500 postes les déflations d’effectifs prévus par la Loi de programmation militaire 2014-2019 (LPM) et ce à partir de 2015. Cette loi prévoit des ressources financières, y compris celles dites « exceptionnelles » par la vente de fréquences notamment. Le CEMA entend garder une cohérence entre missions et moyens et entre ressources et besoins, en accord avec les autorités politiques (président de la République et ministre de la Défense). La LPM sera donc actualisée, mais non pas révisée, précise-t-il. Le modèle d’armée sera mis à jour à partir du cadre stratégique actuel et des principaux enseignements des engagements récents.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Libye : retour d’expérience de l’opération Harmattan

Résilience : la survie de la collectivité nationale

Le chef d’État-major des armées (CEMA) est secondé par le major général des armées, dont dépendent notamment les sous-chefs d’état-major. Parmi ces derniers, celui chargé des opérations dirige l’action des forces françaises à l’extérieur et à l’intérieur des frontières sous l’autorité du CEMA, définit les objectifs de préparation opérationnelle et rédige les textes réglementaires d’organisation opérationnelle et du retour d’expérience. Le sous-chef « plans » est chargé de la définition du format des armées et leur cohérence capacitaire ainsi que la planification et la programmation. Le sous-chef « performance » est responsable du pilotage, de la transformation et de l’appui « métiers ». Par ailleurs, le CEMA dispose du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) pour la gestion des crises en amont (veille stratégique et planification) et en aval (conduite). Lorsqu’une opération est déclenchée, une cellule de crise est créée pour en assurer la conduite.




Cyberdéfense : bientôt une 4ème armée après celles de Terre et de l’Air et la Marine

A l’occasion du 7ème Forum international sur la cybersécurité tenu les 20-21 janvier 2015 à Lille, le ministère de la Défense a publié une brochure sur la cyberdéfense. Le 13 janvier, le ministre, Jean-Yves Le Drian, avait déclaré : « Demain, il y aura une quatrième armée qui s’appellera l’armée cyber, demain, il y aura des soldats cyber. Nous avons les moyens de réagir, nous avons aussi les moyens d’attaquer ». La menace cyber contre le ministère de la Défense augmente : 196 incidents traités en 2011, 420 en 2012 et plus de 780 en 2013. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale a fait de la cyberdéfense une priorité nationale. La Loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit 1 Md€ pour la cyberdéfense, dont l’expertise technique est confiée à la Direction générale de l’armement (DGA). Celle-ci dispose d’un établissement spécialisé à Bruz (près de Rennes), dénommé « DGA Maîtrise de l’information » et où travaillent 250 ingénieurs de haut niveau. Cet effectif devrait atteindre au moins 400 personnes en 2017. Un officier général « cyber », actuellement le vice-amiral Arnaud Coustillière, est rattaché à l’État-major des armées (EMA). Il coordonne et pilote les travaux relatifs à la cyberdéfense et à sa montée en puissance et conduit les opérations. Il dispose à cet effet du Centre d’analyse en lutte informatique défensive (CALID), chargé de la protection des capacités opérationnelles du ministère de la Défense et placé sous les ordres du Centre de planification et de conduite des opérations de l’EMA. D’abord, le CALID détecte et prévient menaces et activités hostiles par la recherche et l’exploitation d’informations d’intérêt de cyberdéfense. Ensuite, il assure une surveillance permanente de la fonction de cyberdétection sur l’ensemble des systèmes d’information du ministère, en liaison avec leurs opérateurs. Enfin, il dirige la manœuvre spécialisée de cyberdéfense, en cohérence avec les opérations militaires. Des groupes de surveillance projetables complètent ce dispositif sur les théâtres d’opérations. En prévision ou en réaction à une crise, le CALID est actif en France et à l’étranger. Il déploie des sondes sur les systèmes d’armes et de commandement en opérations et recherche les traces de cyberattaques. Par ailleurs, le ministère a mis sur pied un « réseau cyberdéfense de la réserve citoyenne », constitué de volontaires bénévoles pour renforcer la communauté étatique de cyberdéfense, à savoir la DGA, l’EMA, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information et la Gendarmerie nationale. Ce réseau compte déjà 150 réservistes des armées de Terre, de l’Air, de la Marine nationale et de la Gendarmerie. Il a pour missions de sensibiliser le public et d’organiser des événements relatifs à la cyberdéfense. Enfin, pour assurer la défense de son territoire et de ses forces armées dans ce domaine, la France entretient des partenariats avec les États membres de l’Union européenne et ceux de l’OTAN.

Loïc Salmon

Cyberdéfense : entraînement complet au sein des armées.

Cyberdéfense : placer l’excellence militaire au service de la nation

Cyberespace : enjeux géopolitiques




Terrorisme : plan Vigipirate renforcé dans toute la France

Le 14 janvier 2015,  la participation des armées au plan Vigipirate sur l’ensemble du territoire national (métropole et La Réunion) a été portée à 10.500 hommes, à la suite de l’attentat terroriste (12 morts et 12 blessés, dont 4 graves) contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo le 7 janvier à Paris. Cet attentat a été revendiqué par l’organisation « Al Qaïda au Yémen », dans une vidéo diffusée sur le site internet You Tube. Ses auteurs, les frères Saïd et Chérif Kouachi, avaient été formés au maniement des armes au Yémen en 2011. Dans la même vidéo, Al Qaïda au Yémen se moque de la marche contre le terrorisme, qui a rassemblé les foules à Paris et dans de nombreuses villes de France sous le slogan « Je suis Charlie ». Le plan Vigipirate atteint le niveau de mobilisation « Alerte attentat », le plus élevé, en Ile-de-France et reste maintenu à celui de « Vigilance » en province. Le 15 janvier, l’État-major des armées a présenté à la presse le dispositif militaire, multiplié par 10 en 72 heures par rapport à la participation permanente à Vigipirate pour épauler les forces de police et de gendarmerie. L’effectif déployé correspond à celui en opérations extérieures. Il se répartit entre 6.400 personnels à Paris et 4.100 en province. Ce renfort temporaire, décidé par le président de la République sur proposition du chef d’État-major des armées, résulte de l’évaluation de la menace par le ministère de l’Intérieur. Outre cette contribution des forces armées, le niveau « Alerte attentat », le plus élevé du plan Vigipirate, déclenche diverses opérations : activation des cellules de crise (ministères, préfectures et gestionnaires d’infrastructures sensibles) ; renforcement du contrôle des personnes ; renforcement des contrôles par l’utilisation de techniques de détection d’explosifs ; interdiction de stationnement au bord des établissements scolaires ; mise en alerte des capacités d’intervention (services de secours et forces de l’ordre). Les missions des forces armées engagées découlent d’un dialogue civilo-militaire entre les autorités préfectorales de zone et les autorités militaires commandant les forces engagées. Les règles d’engagement (ouverture du feu) sont adaptées pour assurer la sécurité. Chaque militaire dispose d’un fusil ou d’un pistolet automatique, de munitions en nombre suffisant et d’un gilet pare-balles le protégeant contre les tirs d’armes légères d’infanterie. Le dispositif, déployé dans les lieux de forte affluence, sites touristiques, bâtiments publics et lieux sensibles (dont les lieux de cultes juif et musulman) évolue en  fonction de l’évaluation de la menace. Par ailleurs, quelque 19.000 sites internet en France ont fait l’objet de cyberattaques de deux types : saturation par de grandes quantités de demandes, mais sans intrusion dans le site ; attaques par « défacements », les plus nombreuses, consistant à remplacer la page d’accueil par une autre image, notamment une contestation du slogan « Je suis Charlie », afin de pénétrer le site et en prendre le contrôle. Ces attaques résultent de failles dans la sécurité informatique des sites concernés, a indiqué, le 15 janvier, le vice-amiral Arnaud Coustillière, officier général cyberdéfense à l’État-major des armées. Le ministère de la Défense a été aussi visé, surtout la Délégation à l’information et à la communication de la défense, mais aucune attaque n’a réussi et la protection a été accrue.

Loïc Salmon

Terrorisme : plan Vigipirate renforcé à Paris

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Gouverner au nom d’Allah




Terrorisme : plan Vigipirate renforcé à Paris

Suite à l’attentat terroriste (12 morts et 12 blessés, dont 4 graves) contre le journal hebdomadaire satirique Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 à Paris, le Premier ministre Manuel Valls a relevé le plan Vigipirate au niveau « alerte attentat » en Ile-de-France, impliquant un renfort de 600 militaires. Le 8 janvier à Paris, l’État-major des armées a présenté à la presse le dispositif militaire déployé. A cette date, 800 personnels en tout sont déjà sur place et 250 peuvent les renforcer à la demande. Parmi eux, 600 patrouillent à Paris et dans son agglomération pour des missions d’observation et de surveillance dans les gares, le métro, les bâtiments publics et les grands magasins. Ils rendent compte aux forces de sécurité pour leur permettre d’intervenir si nécessaire. Ils emportent des munitions et peuvent faire usage de leurs armes. Outre cette contribution des forces armées, le niveau « Alerte attentat », le plus élevé du plan Vigipirate, déclenche diverses opérations : activation des cellules de crise (ministères, préfectures et gestionnaires d’infrastructures sensibles) ; renforcement du contrôle des personnes ; renforcement des contrôles par l’utilisation de techniques de détection d’explosifs ; interdiction de stationnement au bord des établissements scolaires ; mise en alerte des capacités d’intervention (services de secours et forces de l’ordre). Les renforts militaires sont venus par la route de Douai et par voie aérienne d’Agen, de Toulouse et de Fréjus (photo). Ils sont logés dans d’anciens forts de la région parisienne à Vincennes et Saint-Denis. Leur engagement fait l’objet d’un dialogue permanent entre le gouverneur militaire et la préfecture de police de Paris, selon les besoins. Dans le cadre du plan Vigipirate, les forces armées peuvent agir comme « primo-intervenantes » dans l’espace aérien et les approches maritimes, la lutte contre les trafics et la protection de sites sensibles. Elles apportent aussi leur appui à la police nationale sur réquisition préfectorale. En outre, des personnels sont maintenus en alerte avec préavis de 48 h, en vue d’un déploiement pour une situation particulière et pour une durée de 15 jours avec possibilité de relais. Pour Paris, ce préavis a été relevé à 12 h dès le 7 janvier 2015. Le 25 décembre 2014, la réserve militaire de Vigipirate a été activée ou renforcée à Paris, Beauvais Lille, Strasbourg, Lyon, Grenoble, Nice, Cannes, Marseille, Montpellier, Bordeaux, Nantes, Tours et au Mans. Le renforcement de la contribution des armées au plan Vigipirate est temporaire et au cas par cas. Chaque jour, environ 2.500 militaires sont engagés dans la protection de l’ensemble du territoire national : près de 1.000 au titre de Vigipirate et 1.500 pour les activités de protection en métropole et outre-mer.

Loïc Salmon

GMP : rôles opérationnel, civilo-militaire et de rayonnement

Crises : prévention et gestion en Ile-de-France




Moyen-Orient : chaos interne et répercussions périphériques

Le « printemps arabe », le terrorisme d’Al Qaïda, le succès de l’organisation autoproclamée « État islamique de l’Irak et du Levant » (« Daech » en arabe) et la fascination de jeunes, musulmans ou non, pour le Djihad (guerre sainte) en Syrie ont surpris les pays occidentaux.

Face à la confusion de l’information en continu, le professeur Gilles Kepel a procédé à un décryptage de la situation dans la durée, lors d’une conférence-débat organisée, le 25 septembre 2014 à Paris, par les associations Forum du futur et Minerve EMST.

Évolution du monde arabe. La première guerre mondiale a donné le coup d’envoi de la déstructuration du Moyen-Orient avec la création d’États arabes issus de l’empire ottoman et la déclaration Balfour (1917) sur l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. Le « printemps arabe » (2010-2011), qui rappelle celui de 1848 en Europe et celui de Prague du temps de l’URSS (1968), est accueilli « avec enthousiasme et naïveté » en Occident, car il remet en cause les bases de l’ordre établi. Les régimes dictatoriaux s’effondrent en Tunisie, Égypte et Libye, mais pas en Syrie, ni au Yémen, ni à Bahreïn. Aujourd’hui, la mouvance chiite de l’Iran à l’Irak, qui inclut la minorité chiite de Syrie et le mouvement Hezbollah au Liban, vise une hégémonie sur les gisements d’hydrocarbures du golfe Arabo-Persique. En Syrie, la contestation populaire a basculé vers une opposition entre sunnites, majoritaires dans la population, et non sunnites (chiites, druzes et chrétiens). Téhéran soutient le régime de Damas, dont les missiles peuvent frapper Israël et qui reçoit également l’appui du gouvernement chiite irakien, du Hezbollah et de la Russie. Les rebelles syriens sont soutenus par la Turquie. Le régime syrien, qui a utilisé les armes chimiques pour se maintenir au pouvoir et non pour la lutte aux frontières, accepte des négociations sur elles en 2013 sous l’égide de la Russie. L’Égypte, ancienne puissance régulatrice régionale, dont les ressources diminuent alors que sa population augmente, ne parvient plus à gérer la sécurité dans le Sinaï. En outre, elle ne peut assurer une surveillance suffisante de sa frontière avec la Libye où le trafic d’armes, pillées après la chute du colonel Kadhafi, essaime dans toute la région. Pour éviter son effondrement et un délitement de toute la région, l’Arabie Saoudite et les États-Unis ont facilité l’arrivée au pouvoir du maréchal Fattah al-Sissi. L’intervention américaine en Irak en 2003 a provoqué la chute du régime sunnite de Saddam Hussein, l’arrivée au pouvoir de la majorité chiite et le basculement de l’Irak, des pays sunnites du golfe Arabo-Persique vers l’Iran. L’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la partie Nord de l’Irak, conquise par l’organisation Daech en juin 2014, a permis la création de l’entité autonome du « Kurdistan ». Ce dernier, devenu « le Dubaï de la région », est reconnu par les compagnies pétrolières étrangères qui veulent obtenir des contrats : le baril de pétrole s’y négocie à 35 $ au lieu de 90 $ ! L’Iran apparaît comme un élément clé dans le chaos moyen-oriental, car il dispose d’une grande capacité industrielle en dépit de l’endoctrinement idéologique et poursuit le développement de l’arme nucléaire. Considéré comme un État voyou depuis 1976, il participe aujourd’hui à la coalition contre Daech en Irak. Son aide au mouvement Hamas, (bande de Gaza), en guerre contre Israël (juillet-août 2014), a contraint ce dernier à des frappes faisant surtout des victimes parmi les vieillards, femmes et enfants, donc désastreuses sur le plan médiatique. Enfin, depuis l’arrivée au pouvoir du parti AKP en 2003, la Turquie s’est éloignée d’Israël pour se rapprocher des pays arabes.

D’Al Qaïdah à Daech. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis par Al Qaïda, les services de renseignement occidentaux sont parvenus à interpréter, comprendre et annihiler son mode de fonctionnement pyramidal. Ben Laden désignait les cibles et y envoyait ses agents pour un coût financier faible. Al Qaïda identifiait les individus éventuellement utilisables puis procédait à un filtrage. Entre 2003 et 2006, le gouvernement de Riyad redoute qu’Al Qaïda n’envoie des agents endoctrinés et entraînés militairement en Irak pour encourager la subversion parmi la population roturière saoudienne. La famille royale accapare en effet la plus grosse part de la rente pétrolière. En 1802, elle avait assis sa domination sur les tribus arabes en remplaçant les razzias habituelles par le Djihad. Aujourd’hui, Daech fait de même et recrute de jeunes Saoudiens sunnites en jouant sur l’attitude ambivalente du gouvernement de Riyad à l’égard des mouvements djihadistes. Après leur intervention en Irak en 2003, les États-Unis ont dissous l’armée irakienne et armé les tribus arabes sunnites. Daech a réussi à les fédérer ainsi que les anciens cadres militaires et les partisans du régime déchu. Elle a récupéré des armes lourdes d’origine russe en Syrie et saisi, lors de sa progression fulgurante en Irak en juin 2014, celles fournies par les États-Unis à la nouvelle armée du gouvernement chiite qu’ils ont mis en place à Bagdad. En Syrie même, Daech a été aidée par les services de renseignement du régime pour provoquer des querelles au sein de la rébellion. Elle reçoit un soutien financier de fondations des monarchies du golfe Arabo-Persique et profite de la revente à bas prix du pétrole des sites du Nord de l’Irak, conquis mais non bombardés par l’aviation américaine. Daech, qui fonctionne en réseau et non pas de façon pyramidale, a remplacé Al-Qaïdah au Maroc, en Tunisie et en Algérie. Elle utilise internet pour sa propagande, via les réseaux sociaux You Tube, Tweeter et Facebook avec la mise en scène de l’égorgement, qui déshumanise la victime chiite, chrétienne ou juive et la rabaisse au rang de l’animal, souligne le professeur Kepel. En outre, les hommes doivent se convertir à l’islam ou mourir et les femmes être vendues comme esclaves, comme procède le mouvement djihadiste Boko Aram au Nigeria.

Attractivité djihadiste. Daech endoctrine des individus pour les rendre autonomes, leur donne une formation militaire et les renvoie dans leurs sociétés musulmanes ou occidentales d’origine. Plus du quart des convertis au djihadisme par les réseaux sociaux en France sont constitués de Français de souche. En revanche, des milliers de citoyens originaires du Sahel et du Maghreb ont été élus conseillers municipaux dès 2008 et 400 ont été candidats aux élections législatives de 2012. Ils représentent une population intégrée à la société s française, qui pourrait constituer un réseau d’influence contre Daech, conclut le professeur Kepel.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Arabophone et spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, le professeur Gilles Kepel est membre de l’Institut universitaire de France. Il a enseigné aux États-Unis (New York University et Columbia University), en Grande-Bretagne (London School of Economics) et en France (Institut d’études politiques de Paris). Dans ces derniers ouvrages (photo), il explique la déchirure du monde arabe et de l’islam au Moyen-Orient, face à la modernité, ainsi que les difficultés de la jeunesse des banlieues issue de l’immigration, qui cherche sa place dans la société française sans renoncer à ses racines.




Recherche stratégique : outil pour éclairer l’action publique

La recherche stratégique peut influer sur les décisions du ministre de la Défense à court terme (opérations et gestion de crise), à moyen terme (changement d’emploi des forces armées) et à long terme (orientation de la doctrine militaire).

C’est ce qu’a expliqué Jean-Claude Mallet, conseiller auprès du ministre de la Défense, au cours d’un séminaire organisé, le 21 mai 2014 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques (DAS) et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Y ont également participé des représentants de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et de l’Université de Montpellier 1.

Moyens étatiques. Selon Jean-Claude Mallet, la stratégie est générale dans sa finalité, militaire par son action et ouverte sur les aspects technico-opérationnels. Les crises récentes concernent les mouvements djihadistes à tendance terroriste (Sahel, Irak et Syrie), la République Centrafricaine et l’Ukraine. La réflexion au sens large porte sur le savoir et les connaissances militaires et universitaires, avec l’aide de l‘IRSEM, des laboratoires de grands centres universitaires (économie) et de la Direction générale de l’armement (sciences et techniques), en vue d’orienter leurs savoir-faire vers les études de défense. Les cyberattaques constituent une révolution dans les affaires militaires et stratégiques avec des enjeux éthiques, humains, financiers et technologiques, en raison de leur capacité à paralyser des infrastructures vitales. Cette évolution générale devrait permettre d’anticiper les crises. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale souligne la montée en puissance de l’Asie, centre de gravité des rapports de forces internationaux avec un impact sur la sécurité de la France. En Afrique, la violence des mouvements djihadistes combattants nécessite un investissement politico-militaire fort, en rapport avec une réflexion stratégique pour anticiper les crises. Il est particulièrement difficile d’orienter les données connues vers la bonne décision et éviter la myopie dans l’action, estime Jean-Claude Mallet : les causes des printemps arabes de 2010 avaient déjà été étudiées par les diplomates sur le terrain ! De son côté, la DAS a subventionné 40 projets contribuant à la recherche stratégique en 2013. Elle entretient un dialogue permanent avec les instituts de recherche et a mis en ligne, sous son contrôle qualitatif, 142 études sur des sujets non sensibles. Le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères met en relation des chercheurs et des diplomates, pour que leur savoir contribue à la réflexion au sein du ministère, notamment par le biais de la Fondation pour la recherche stratégique, des instituts de sciences politiques en France et de son réseau de 27 instituts de recherche étrangers. Son directeur adjoint, David Cvach, a regretté le cloisonnement entre la recherche et la diplomatie. En effet, les chercheurs connaissent mal les décideurs de politique étrangère et le monde diplomatique a tendance à se refermer sur lui-même, sauf les agents issus du concours Orient. En conséquence, les diplomates doivent passer deux ans hors de leur filière, notamment dans les « think tanks », organismes privés, à but non lucratif, de réflexion d’intérêt général. Selon Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM, une simple recommandation d’un institut de recherche ne peut modifier une décision politique en cas de crise. En France, les passerelles entre milieux universitaire, diplomatique et militaire sont rares, contrairement aux pays anglo-saxons (Grande-Bretagne et États-Unis). Il faut en effet un contact permanent, pour que les décideurs envisagent des réactions à chaud aux recommandations d’experts, avec qui ils ont travaillé dans le passé.

Penser autrement. Selon son maître de recherche Xavier Pasco, la FRS se met en relation avec des acteurs étatiques et privés, techniques et industriels, car rien ne remplace l’expérience sur le terrain. La stratégie repose sur la diversité des domaines et des acteurs : Commission et Parlement européens, Agence spatiale européenne et OTAN. Il s’agit de comprendre les rapports entre les forces d’intervention et présenter les débats politiques, économiques et sociaux. Le cyberespace ne se réduit pas à ses aspects techniques. La FRS entend construire sa compétence dans la durée et consolider son expertise en matière de prolifération des armes nucléaires, biologiques et chimiques. Ses recherches portent sur la transversalité des niveaux national et européen, à savoir le passage de la souveraineté à la coopération, le cyberespace, l’orientation des investissements militaires et civils là où l’interaction est permanente, le partenariat public/privé pour obtenir l’efficacité économique et une garantie durable. Soucieuse de ne pas s’attarder sur le passé, la FRS veut éviter le « prêt à penser ». De son côté, Dominique David, directeur exécutif de l’IFRI, rappelle qu’un « think tank » est une organisation permanente, dont les équipes se donnent le temps de la réflexion pour élaborer des produits spécifiques (documents écrits et débats), destinés aux décideurs politiques, entreprises, chercheurs et médias. Sa crédibilité dépend de son indépendance… garantie par ses multiples dépendances ! Le think tank travaille dans l’intérêt général et définit de nouveaux champs de recherche, dont il planifie l’exploration. A côté de l’État, producteur intellectuel collectif, prolifèrent des clubs de réflexion sur : l’évolution de la communauté internationale avec ses incertitudes sur la répartition de la puissance et la capacité de nuire ; l’évolution des moyens de gestion des crises. Un département de quelques dizaines de personnes de l’Université de Montpellier1 travaille sur les aspects internes de la politique de défense et des questions militaires, explique le professeur Jean Joana. Un dialogue s’est ouvert entre leurs spécificités et les autres enjeux politiques et sociaux : solidarité, contrôle des dépenses, réforme de l’État et participations aux instances de l’Union européenne et de l’OTAN. Les travaux en cours portent notamment sur : la formulation et la mise en œuvre des doctrines militaires ; la participation à des coalitions ; la privatisation de la sécurité ; la planification et la programmation militaires ; l’industrie de l’armement ; la gestion du personnel ; l’implantation des bases de défense ; l’adaptation de l’outil militaire en tirant les leçons des erreurs du passé.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Entre 1990 et 2011, 65 manuels généralistes des relations internationales ont été publiés dans le monde. L’approche française est assurée par l’Institut des hautes études de défense nationale, qui a établi un réseau d’universités et de « think tanks » et créé l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Ce dernier s’est spécialisé sur l’économie, la sécurité, la cyberstratégie et les grands enjeux politiques. L’IRSEM a pour objectifs : produire des études internes pour le ministère de la Défense ; attirer les jeunes chercheurs pour constituer la relève en matière d’études stratégiques ; diffuser la pensée stratégique française à l’étranger ; soutenir l’enseignement militaire supérieur.




Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Face aux menaces qui ignorent les frontières, la défense, fonction régalienne de sécurité du territoire et des intérêts stratégiques, nécessite un dialogue permanent au sein de la nation.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 18 juin 2014 à Paris, par l’Association des entreprises partenaires de la défense, l’École de guerre économique et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut national de la défense nationale (ANAJ-IHEDN). Sont surtout intervenus : Marie Récalde, parlementaire ; le colonel Michel Goya, armée de Terre ; Christian Harbulot, École de guerre économique ; François Mattens, ANAJ-IHEDN.

Incertitude internationale. La notion de puissance, décriée dans le monde universitaire, reprend de l’importance depuis quelques années, estime Christian Harbulot. Il s’agit de lui redonner la capacité d’exister au-delà de la souveraineté, car l’évolution de la situation internationale ne se limite pas à la vente de produits sur un marché mondialisé. La fragilité du monde se manifeste en Asie, en Afrique et même en Europe. A côté du monde matériel, où il s’agissait autrefois de dominer un continent ou les axes de communications maritimes, émerge un monde « immatériel », où la puissance des États va s’exprimer et pas seulement par les réseaux sociaux. La superpuissance américaine subit des revers stratégiques lourds : Viêt Nam en 1975 et Irak en 2014. En outre, l’affaire Snowden a révélé pour la première fois que les États-Unis veulent la « totalité du gâteau », en termes de possession et de puissance. Or, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud ne veulent pas tout leur laisser. Le Japon n’est plus sûr de bénéficier du parapluie américain en matière de défense dans 30-40 ans. Déjà au milieu du XIXème siècle, il comptait sur sa richesse et son armée pour garantir sa souveraineté. L’Allemagne poursuit une double stratégie : construire l’Europe et assurer sa propre puissance. Dépourvue de l’arme nucléaire, elle fabrique ses munitions, développe son industrie militaire et entretient le patriotisme. Entre les deux guerres mondiales, elle avait commencé la reconstruction de son armée avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir (1933). Mais la France, ajoute Christian Harbulot, s’interdit même de débattre de l’affaiblissement des États-Unis. Elle mise tout sur l’Europe et compte sur son armement nucléaire pour affirmer sa puissance. De son côté, Marie Récalde souligne que la loi de programmation militaire 2014-2019 maintient le niveau d’ambition et de responsabilité de la France sur la scène internationale : protection du territoire, dissuasion nucléaire et capacité d’intervention sur des théâtres extérieurs (gestion de crises ou état de guerre). Elle prépare l’avenir en tenant compte de la dette publique, afin de conserver la maîtrise des choix stratégiques de défense.

Le poids économique. L’industrie de défense est un facteur de croissance encore fragile dans un contexte budgétaire contraint, ajoute Marie Récalde. Les entreprises concernées exercent des activités duales : environ 30 % pour le marché militaire et 70 % pour le marché civil. Si elles perdent celui de la défense en France, elles partiront à l’étranger. Le Parlement reste donc très vigilant, car cela devient un enjeu pour le territoire national. Cette industrie, qui emploie 165.000 personnes, a réalisé un chiffre d’affaires de 17 Md€, dont 6,3 Md€ à l’exportation en 2013 (+ 30 % en un an). Elle compte environ 2.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes des grands donneurs d’ordre. Leur niveau élevé en recherche et développement génère des produits à forte valeur ajoutée. L’État leur alloue 730 M€ en études amont sur les futurs aéronefs, chars de combat, missiles, moyens de lutte anti-sous-marine et cyberdéfense. Garantie de la sécurité de la France et de son indépendance, la dissuasion nucléaire revient à 3,4 Md€/an, du laboratoire de recherche fondamentale à la production de l’arme, sa mise en service et son démantèlement en fin de vie opérationnelle. Cela représente 0,2 % du produit intérieur brut français en 2013, contre 1% en 1967. L’industrie nucléaire génère des milliers d’emplois sur le territoire national, démontre une excellence technologique et contribue à la compétitivité de la France.

Le vécu. Le colonel Goya s’est interrogé sur les finalités des engagements de la France, vues du terrain. Le soldat apparaît comme un instrument politique pour affermir la puissance de la France. En 1983, le seul attentat-suicide de l’immeuble « Drakkar » à Beyrouth a coûté la vie à 92 parachutistes, soit plus que durant toute l’intervention en Afghanistan (87 morts). En 1992, au Rwanda, le manque de clarté des intérêts à défendre fait porter plus d’attention à la limitation des risques sur le terrain qu’à l’accomplissement de la mission. En 1993, en Bosnie, la force armée est employée pour des actions de police et de diplomatie. En revanche, les opérations en Libye en 2011 et au Mali en 2013 présentent des objectifs clairs avec un ennemi désigné et des moyens importants. En 2014, en République Centrafricaine, la notion d’ennemi fait place à celle de menace, pour une mission de police mais avec des effectifs insuffisants. Pour la réserve opérationnelle, les armées ont tendance à faire appel à d’anciens militaires immédiatement exploitables, plutôt qu’à des volontaires issus du monde civil et sans formation initiale. Les déceptions qui s’ensuivent risquent de mettre à mal le lien armée/nation, faute de moyens.

L’influence. La défense concerne tout le monde et la jeunesse a son mot à dire, estime François Mattens. Ainsi, l’ANAJ-IHEDN, créée en 1996 avec 5 membres, en compte 1.800 en 2014. Ses conférences-débats hebdomadaires à l’École militaire à Paris attire en moyenne 250 personnes de tous âges, dont la plupart ne connait rien à la défense au sens large (militaire, économique, diplomatique et défense civile). Parfois, un sujet, en apparence annexe, répond quand même à une demande du public, qui capte des idées en la matière et devient un vecteur d’influence. Des ateliers thématiques à effectif restreint permettent des échanges d’expériences. Des délégués régionaux sont actifs dans toute la France. En outre, le ministère des Affaires étrangères soutient les initiatives de l’association à l’international, notamment à Washington où ses conférences attirent environ 200 personnes… y compris américaines !  Enfin, l’ANAJ-IHEDN diffuse se travaux sur les principaux réseaux sociaux d’internet.

Loïc Salmon

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Europe : la dimension militaire, une question de survie

De gauche à droite : Marie Récalde, députée de la Gironde et membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées ; colonel Michel Goya, chef du bureau recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre et animateur du blog « La voie de l’épée » ; Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique et directeur associé du cabinet conseil Spin Partners ; François Mattens, président de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. L’Association des entreprises partenaires de la défense a pour objet le développement des relations entre la défense et le monde de l’entreprise. L’École de guerre économique, fondée en 1997, assure une formation en intelligence économique.