Armement : hausse de 30 % des exportations françaises en 2018

Les prises de commandes (contrats signés et entrés en vigueur) d’armements français à l’export ont dépassé 9 Mds€ en 2018, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 1er juin 2019. Elles se montaient à 6,9 Mds€ en 2017.

En préambule, la ministre des Armées, Florence Parly, souligne l’importance vitale de ces exportations pour l’autonomie stratégique et la diplomatie de la France. Ses relations spécifiques avec l’Inde, l’Australie et les pays du Moyen-Orient, régions-clés pour sa sécurité et ses approvisionnements énergétiques, lui permettent de lutter contre le terrorisme et de protéger ses ressortissants sur place.

Bilan des exportations. Les prises de commandes incluent six grands contrats d’un montant supérieur à 200 M€, dont la part augmente de 30 % par rapport à 2017. Parmi eux, cinq d’un montant supérieur à 500 M€ totalisent 3,5 Mds€. La part de l’Europe dépasse 25 % du total, contre 10 % en moyenne au cours des dix dernières années. Dans le cadre d’un partenariat stratégique, le contrat « CaMo » avec la Belgique porte sur la vente de véhicules blindés et entre dans la réalisation du programme « Scorpion » sur la mobilité terrestre. En outre, l’Espagne a acheté 23 hélicoptères de manœuvre et d’assaut NH90 (programme réalisé par la France, l’Italie, l’Allemagne et les Pays-Bas). Les prises de commandes au Moyen-Orient, encadrées par un dispositif rigoureux de contrôle des exportations, ont représenté un peu plus de 50 % du montant total, mais sont en baisse de 10 % par rapport à 2017. A lui seul, le Qatar a conclu deux grands contrats, à savoir l’achat de 28 NH90 et l’entrée en vigueur du contrat portant sur 12 avions de chasse Rafale supplémentaires, option prise lors de l’achat des 24 premiers appareils en 2015. La part des ventes en Asie-Pacifique reste inférieure à 15 % du total, comme en 2017. Les contrats inférieurs à 200 M€ totalisent un peu moins de 4 Mds€, comme en 2017. Ils correspondent à des activités de formation de personnels et de maintien en condition opérationnelle ou de modernisation de matériels acquis dans le cadre des grands contrats de la décennie précédente. Parmi les vingt principaux clients d’équipements militaires ou d’armements français entre 2009 et 2018, l’Inde arrive en tête devant l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Egypte, le Brésil, les Emirats arabes unis, les Etats-Unis, Singapour, la Malaisie, le Koweït, la Corée du Sud, la Russie, la Grande-Bretagne, la Belgique, l’Indonésie, la Chine, l’Allemagne, l’Espagne, le Maroc et le Pakistan.

Evolution de la demande. La vive concurrence sur le marché mondial implique de consentir à des transferts de technologies ou de nouer des coopérations industrielles avec des pays désireux de développer leur industrie d’armement. Ainsi via le processus des « Strategic Partners », l’Inde incite les entreprises étrangères à investir sur place pour fabriquer leurs produits. Au Moyen-Orient, l’anticipation de la fin de la manne pétrolière et la nécessité de développer une politique économique et sociale ont amené les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite à inclure, dans les contrats de défense, des transferts de technologies et de production dans des domaines duaux comme l’aéronautique, l’espace ou les télécommunications. Toutefois, ces transferts sont examinés au cas par cas pour ne pas menacer les intérêts de la France. Des plans d’action, mis en œuvre par les industriels français, protègent leurs savoir-faire et leurs avantages. En outre, l’Agence de l’innovation de défense vise à leur conserver un temps d’avance.

Loïc Salmon

Armement : baisse de 50 % des exportations françaises en 2017

Défense : augmentation des budgets mondiaux en 2018 et réaffirmations de puissance

Défense : l’AID à Viva Technology, salon des startups




Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Le système de combat aérien futur repose sur une démarche « incrémentale », où chaque ajout technologique doit apporter une amélioration sans créer de dysfonctionnement opérationnel. En outre, son emploi en coalition dépendra des incertitudes liées aux situations intérieures des pays participants.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : le général de division aérienne Frédéric Parisot, sous-chef « préparation de l’avenir » à l’état-major de l’armée de l’Air ; Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Anne Fort, Commission européenne.

Moyens actuels et futurs. Le général Parisot a repris les principaux éléments de l’audition (15 mai 2019) du général Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’armée de l’Air, par la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale. Plusieurs fois par mois, sont détectés, au Nord-Est de l’Europe, des dispositifs aériens comprenant des bombardiers stratégiques russes TU 160 à long rayon d’action capables d’atteindre les capitales européennes avec des missiles de croisière. Le partage d’information de défense aérienne avec les alliés et partenaires européens et de l’OTAN permet de les suivre, de les maintenir à distance des côtes européennes et d’intervenir immédiatement en cas d’acte hostile. Dernièrement, dans le cadre de la posture de dissuasion, deux Rafale et un avion ravitailleur A330 Phénix ont effectué un vol direct retour de 11 heures depuis l’île de La Réunion, au milieu de l’océan Indien vers la métropole. A l’issue d’un vol d’une durée équivalente en France, un tir d’évaluation du missile de croisière ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré) a été réalisé avec succès. Le vol a été effectué au travers d’un dispositif de déni d’accès, composé d’avions de combat, de systèmes air-sol et de brouillage, comparable à ceux rencontré sur les théâtres d’opérations extérieurs (Syrie). Ces deux missions démontrent la capacité de conduire un raid, conventionnel ou nucléaire, depuis la métropole et dans un dispositif fortement défendu. D’ici à 2023, l’armée de l’Air pourra projeter 20 Rafale en moins de 48 heures en Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie, grâce au couple Rafale-Phénix pour intervenir dans une crise régionale ou protéger des territoires ou départements d’outre-mer. Par ailleurs, certains Etats tentent de déstabiliser des pays européens par des stratégies hybrides, des cyberattaques et l’espionnage. En outre ils développent des armes nouvelles, à savoir avions de chasse de 5ème et 6ème générations, bombardiers furtifs, drones de tous types, missiles balistiques intercontinentaux, missiles de croisière aéroportés ou tirés depuis la surface, planeurs hypersoniques ou lasers anti-aériens. Des dispositifs de déni d’accès prolifèrent aux frontières de l’Europe et de la Méditerranée. En Asie-Pacifique, l’Inde a récemment procédé à un tir de destruction de satellite, démontrant que l’espace devient un champ de conflictualité. Lors de son audition par les députés le 15 mai, le général Lavigne a indiqué que la Chine et la Russie disposeront de 750 à 1.000 avions de combat en 2030, dont les deux tiers de 4ème génération au moins. En outre, elles modernisent leurs moyens aériens de déni d’accès, notamment les systèmes sol-air S-400 (déployés en Syrie) et développent la génération suivante S-500. Le système de combat aérien futur (SCAF), porteur d’enjeux opérationnels, technologiques et de souveraineté, consiste en de multiples systèmes travaillant en réseau autour d’un avion. En janvier 2019, une étude de concept conjointe a été lancée par la France, l’Allemagne et l’Espagne pour en définir l’architecture, afin de pouvoir gagner la « guerre des opportunités », face à la furtivité de certains équipements, et de lutter contre l’allonge de certains missiles ennemis en récupérant de l’information par des drones volant au-dessus des lignes ennemies. Un premier démonstrateur de SCAF devrait voler vers 2026 pour valider les différents concepts, dont le moteur, et développer un système complet vers 2040. Des négociations sont en cours sur les protocoles de connectivité du SCAF et du F35, avion américain multi-rôles de 5ème génération.

Opérations en coalition. Décliné en plusieurs versions pour l’armée de l’Air, les porte-avions et le Corps des marines (décollage et atterrissage vertical), le F35 peut opérer en coalition avec les avions de chasse britanniques, italiens, néerlandais, turcs, australiens, norvégiens, danois et canadiens, indique Philippe Gros. En outre, la Pologne, la Belgique, Israël, le Japon, la Corée du Sud et Singapour en ont déjà commandé. Marché estimé à 3.000 appareils, son coût de possession (acquisition et entretien) avoisine 1.200 Mds€. Mais il présente encore des déficiences techniques et de maintien en condition opérationnelle, entraînant une disponibilité jugée très insuffisante. Toutefois, il peut être employé seul comme « effecteur » cinétique et électronique (système d’armes permettant l’interception), grâce à sa grande autonomie dans l’exécution des missions en environnement contesté. En outre, il peut diriger un groupe de combat aérien en tant que centre de fusion du renseignement pour les avions de chasse furtifs américains F22 Raptor de 4ème génération. L’instabilité à l’Est de l’Europe, en Afrique et aux Proche et Moyen Orient conduit à des conflits, surtout asymétriques à court et moyen termes, avec une recomposition des puissances et une diminution des projections terrestres. Les interventions internationales en Afghanistan (2006-2014), en Libye (2011), en Irak et Syrie (2014-2018) et au Sahel (depuis 2013) montrent que seulement six pays européens partenaires d’une coalition consentent au recours à la force et que l’engagement américain, déterminant, devient une variable. La montée en puissance des pays européens acquéreurs de F35 n’arrivera à maturité qu’en 2026, excluant d’ici là leur participation à une coalition, où le partage du renseignement, élément clé dans la conduite d’une opération, constitue un facteur limitatif de nature non pas technique mais politique.

Loïc Salmon

Selon Anne Fort, le contexte géopolitique, l’émergence des nouvelles menaces et du retour des menaces conventionnelles ont incité l’Union européenne (UE) à relancer la coopération en matière de défense, afin d’éviter un décrochage technologique et la perte de sa liberté d’action. Il s’agit de stimuler les programmes de développement capacitaire pour favoriser la compétitivité et l’innovation, en vue de contribuer à l’autonomie stratégique. L’UE ne va pas acquérir les technologies ainsi développées, qui resteront la propriété des Etats membres, mais va soutenir leurs projets. Le fonds européen de la défense prévoit 90 M$ sur trois ans pour les instituts de recherche, afin qu’ils puissent répondre aux appels d’offres. Pour la période 2019-2020, il ajoute 100 M€ pour cofinancer des démonstrateurs. Enfin, pour 2025-2027, il prévoit 13 Mds€, dont 4 Mds€ pour la recherche et 9 Mds€ pour le développement, contre 598 Mds€ en 2017-2019.

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Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

 




Armement : exposition virtuelle de 50 ans d’innovations

A l’occasion de son cinquantenaire, le Corps de l’armement a mis en ligne, sur internet, une exposition permanente sur les innovations dans les grands programmes qui ont contribué à la souveraineté de la France.

Accessible depuis mars 2019 et réalisée par la Confédération amicale des ingénieurs de l’armement et le Conseil général de l’armement, cette exposition a été présentée, le 22 mai 2019 à Paris, par Stéphanie Dameron, professeur à l’Université Paris-Dauphine, et les ingénieurs généraux (2S) de l’armement Alain Crémieux et Pierre-André Moreau.

Audace technique. Les grands projets, pilotés par des ingénieurs de l’armement, ont parfois profité aux programmes civils. Avec leur histoire écrite par certains responsables au sein de l’Etat ou de l’industrie, sont ainsi présentés : le porte-avions nucléaire Charles-de-Gaulle ; l’avion supersonique Concorde, aujourd’hui retiré du service ; le Mirage IV, atout maître des forces aériennes stratégiques ; le canon automoteur de 155 mm Caesar aérotransportable, outil des opérations extérieurs (photo) ; l’hélicoptère d’attaque franco-allemand Tigre, déployé en Afghanistan (2001-2014), Libye (2011) et Mali (2013) ; le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) de nouvelle génération Le-Triomphant ; l’avion de combat Rafale et ses systèmes d’armes qui ont remplacé sept types d’appareils en service dans l’armée de l’Air et la Marine nationale ; l’Airbus A380, un paquebot du ciel peut-être en avance sur son temps. La thématique de l’espace est aussi abordée. Enfin, le site devrait s’enrichir d’autres grands projets au fil des années.

Objectifs. Cette exposition numérique vise d’abord à inciter les jeunes générations de diplômés scientifiques à travailler dans l’armement, indique Stéphanie Dameron. Elle retrace les grands programmes, où prouesses technologiques et engagements politiques ont permis la dissuasion nucléaire et le maintien de la paix. Certains d’entre eux, connus du grand public, ont exercé un impact socio-économique et gardé la maîtrise de leurs coûts. Les industries de l’aéronautique et de la construction navale, développées sur le territoire national, continuent d’exister. En complément, ingénieurs et personnels opérationnels témoignent de leur expérience.

Réorganisation. En pleine guerre froide (1947-1991), rappelle Alain Crémieux, la France fait exploser sa première bombe atomique en 1960 dans le désert du Sahara puis une bombe thermonucléaire en 1968. Cette date marque aussi la création de la Délégation ministérielle pour l’armement, qui deviendra l’actuelle Direction générale de l’armement, et du Corps de l’armement regroupant les ingénieurs militaires de six domaines (terre, air, mer, télécommunications, poudres et hydrographes). Les motivations sont d’abord d’ordre technique (armes nucléaires et engins stratégiques) puis tactique (armes antichar) avec l’électronique et l’informatique. S’y ajoute la nécessité de regrouper les armées et l’armement autour d’un seul ministre. En 1968, les Etats-Unis n’imaginaient pas que la France puisse construire des SNLE.

Synthèse. Les innovations des programmes ont résisté jusqu’en 2019, souligne Pierre-André Moreau. En outre, l’exposition numérique se veut objective en termes d’emploi et de « vie » de certaines activités. Un étudiant conclut : « Quand on pense innovations, on pense aux startups. Quand on travaille dans la défense, on a l’impression de contribuer à quelque chose de grand. »

(www.armement-innovations.fr)

Loïc Salmon

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Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

L’Etat islamique modifie sa propagande sur internet et les réseaux sociaux pour diversifier ses débouchés et perdurer, après sa défaite militaire en Irak et en Syrie face à la coalition internationale.

Laurence Bindner, consultante en « cyber renseignement », a présenté le fonctionnement du « cyberdjihadisme » à l’occasion d’une conférence-débat organisée, le 13 mai 2019 à Paris, par le Commandement Terre pour le territoire national (voir encadré).

Evoution médiatique. L’Etat islamique (EI) s’est d’abord exprimé sur les sites internet et les forums dans les années 2000, puis sur les réseaux sociaux en 2011-2015 et enfin sur les applications chiffrées et autres plateformes depuis 2015. Il en a vite saisi les atouts : instantanéité, large audience et gestion relativement modique. En 2014, sa présence accrue sur internet correspond à son occupation d’une partie des territoires irakien et syrien. A partir de 2016, ses revers militaires ont conduit ce « proto-Etat » à muter vers un groupe insurrectionnel clandestin et migrer vers une semi-clandestinité sur internet. Passant ensuite à la guérilla et aux attaques éclairs, l’EI a envoyé des contenus djihadistes vers les réseaux sociaux, très prisés pour leur usage agile et habile par les jeunes Européens pendant la guerre civile en Syrie. Il a hésité au début en raison du risque de leur infiltration par les services de renseignement américains, car ces réseaux sont hébergés aux Etats-Unis. De son côté, le « think tank » Combating Terrorism Center de l’Académie militaire américaine de West Point a constaté que le nombre de productions visuelles de l’EI a culminé à 754 en août 2015 puis est tombée à 44 en juin 2018. Cette chute de 94 % résulte de la désorganisation de l’EI après la perte de sa capitale Raqqah (Syrie) et le ciblage direct de ses responsables médiatiques (une trentaine) par la coalition internationale. Toutefois, à partir d’août 2018, l’EI a procédé à de nouveaux types de production, à savoir des infographies hebdomadaires en arabe, anglais et français récapitulant ses interventions de la semaine. Il a aussi maintenu certaines productions et recyclé d’anciens contenus. Des sympathisants les relaient et les traduisent en 16 langues, comme la « bataille du Sri Lanka » (21 avril 2019, 257 morts) avec emplacements des cibles, à savoir « des églises et des hôtels fréquentés par des ressortissants de pays de l’alliance Croisée (sic) ». Ils créent leurs productions, difficiles à distinguer de celles de l’EI. D’autres groupes djihadistes mettent des vidéos en ligne. Alors qu’Al Qaïda améliore la qualité de ses vidéos, l’EI exacerbe la violence, montre l’entraînement de ses troupes et filme, avec un drone, une attaque contre la force française « Barkhane » au Sahel.

Adaptation. Après la perte de son territoire, l’EI lance sur internet une nouvelle phase de communication, destinée à ses troupes, ses ennemis et ses concurrents. Le 29 avril 2019, son chef, Abou Bakr al-Baghadadi, quoique donné pour mort à plusieurs reprises, est apparu dans une vidéo, la première depuis 2014. Il y souligne l’importance du djihad médiatique pour le mouvement francophone : « Ô frère des médias, tu es un mujâhid » (combattant de la foi) avec la même valeur qu’un combattant l’arme à la main. Selon Laurence Bindner, cet éloge s’explique par des raisons idéologique et opérationnelle. La vidéo a été disséminée sur plus de 36 plateformes (200 liens) en moins de trois jours. Elle inclut une photo d’Al-Baghadadi à côté d’une kalachnikov et un montage avec une photo ancienne d’Oussama ben Laden, pour en souligner l’héritage. « L’allégeance de vos frères au Burkina Faso et au Mali » est indiquée et une photo les montre en train de la regarder sur un ordinateur, pour signifier qu’elle a été entendue et acceptée. Ce « produit » véhicule la propagande tout au long de sa « vie » sur internet : lancement par « teaser » en arabe ; vidéo elle-même ; « teaser » avec sous-titres anglais ; produits dérivés après la diffusion de la vidéo (extraits). Une campagne pour lever des fonds prend parfois l’apparence d’aide à des organisations caritatives, comme le « Projet Ribat » pour l’achat de sacs de couchage avec une photo envoyée en retour au donateur. Des « tutoriels » (guides informatiques d’apprentissage) expliquent comment fabriquer des explosifs ou tuer à l’arme blanche pour préparer un attentat. Ainsi, Husnain Rashid, en anglais, et Rachid Kassim, en français, prodiguent incitations et conseils en la matière. Le candidat doit envoyer sa photo et son allégeance audio avec un message de revendication avant l’attaque. Le tout sera diffusé 10 minutes avant sur Facebook avec des liens vers des sites de l’EI. Une attaque diffusée en direct ou juste après lui permet de démontrer sa capacité et d’obtenir l’impact le plus large possible. Ainsi, les attentats suicides simultanés du 7 juin 2017, au Parlement iranien et au mausolée de l’ayatollah Khomeini, ont été revendiqués le jour même sur Facebook, qui a enregistré 2,5 millions de mentions « j’aime » en deux jours. Sur un autre registre, l’EI utilise internet à des fins opérationnelles défensives, comme la nécessité de la protection informatique, négligée par nombre de ses adeptes. Un hacker est en effet parvenu à récupérer des adresses mails et postales personnelles du réseau de l’EI et les a publiées. L’EI s’est alors tourné vers l’application Telegram, plus sécurisée et permettant de créer des chaînes vers des destinataires individuels. Il contourne la censure des réseaux sociaux par distorsion d’images, logo caché et insertion de messages dans les « commentaires ». Les relais cachés facilitent la résilience en ligne. Le réseau de comptes relais se reconstruit par capillarité grâce à des algorithmes.

Limites. Selon Laurence Bindner, la propagande terroriste sur internet devient de moins en moins accessible et donc très difficile à éradiquer. La lutte doit s’exercer aux niveaux privé et sociétal, mais aussi étatique et européen par l’évolution de la législation. Il s’agit de déterminer ce qu’il faut supprimer (contenus), qui décide (désignations), quelles mouvances extrémistes et par quels moyens (intelligence artificielle). Cela implique une veille active pour anticiper les prochains mouvements des groupes terroristes en ligne par la surveillance de leurs modes opératoires.

Loïc Salmon

Le Commandement Terre pour le territoire national (COMTN) constitue le référent de plus de 19.000 militaires d’active et 21.000 réservistes opérationnels, chargés de la protection de la population, de la résilience de la nation et du renforcement de la cohésion nationale. Il assure la synergie entre : le groupement interarmées d’hélicoptères au profit du GIGN (Gendarmerie) et du Raid (Police) ; le 25ème Régiment du génie de l’air ; la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris (8.600 spécialistes) ; les formations militaires de la sécurité civile (1.400 spécialistes des catastrophes naturelles et technologiques) ; la réserve opérationnelle Terre (ministère des Armées et Garde nationale) ; le service militaire volontaire (insertion professionnelle en métropole) ; le service militaire adapté (insertion professionnelle en outre-mer). Spécialiste de la diffusion des contenus djihadistes en ligne et diplômé de l’Ecole des hautes études commerciales, Laurence Bindner a travaillé au Centre d’analyse du terrorisme (« think tank » européen).

Terrorisme : Daech, propagande habile et maîtrise technique

Stratégie : l’évolution du terrorisme djihadiste




Géopolitique : la puissance aujourd’hui, résultat du hasard et de la méthode

La dynamique du changement dans les relations internationales se heurte à la résistance du statu quo. Inscrite dans la durée, la puissance nouvelle appartient aux Etats qui en comprennent les règles et savent en forger les instruments.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat, organisée le 16 avril 2019 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Thierry Garcin, chercheur à l’Ecole doctorale de Paris Descartes ; Pierre Bulher, enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris ; Ivan Sand, doctorant à l’Université Paris-Sorbonne.

Evolution des critères. Thierry Garcin définit la puissance comme le pouvoir en action et la stratégie comme le moyen pour arriver à un but. Cela nécessite un territoire, une population, le sentiment national d’appartenir à une communauté, une cohésion sociale, des ressources naturelles (hydrocarbures ou minerais), une vitalité économique et une volonté politique basée sur un projet politique. Dès 1960, Raymond Aron a défini la géopolitique comme l’imposition de la volonté d’un Etat sur les autres. Au début du XXème siècle en Europe, il était courant d’apprendre la langue de la nation voisine pour comprendre sa manière de penser. Sur le plan géographique, la mer, qui sert de vecteur à 80 % du commerce mondial en tonnage et à 75 % en valeur, prendra encore plus d’importance au cours des 15 prochaines années. Le chemin de fer, facteur du développement de l’Union soviétique, lui a permis d’acheminer soldats, armes et munitions pendant la seconde guerre mondiale. La vapeur sert encore à mouvoir les catapultes des porte-avions américain et français, instruments de projection de puissance (voir encadré). La conquête de l’espace a succédé à celle de l’air avec la mise en orbite de nombreux satellites. L’arme nucléaire a constitué une rupture stratégique, mais sans amener une vision globale du rapport de forces. La rivalité des Etats-Unis et de l’URSS a nécessité la modernisation permanente de l’arme de la terreur sans avoir à l’employer. En 1988, la reconnaissance, par les deux parties, qu’une guerre nucléaire n’était pas gagnable a débouché sur une maîtrise des armements, mise à mal en 2018 par leur retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. En outre, sont apparus les multiplicateurs de puissance : électronique, informatique, cyber et intelligence artificielle avec des recherches militaires et civiles.

Révolution numérique. Les technologies et innovations numériques ont conduit à de nouveaux instruments de la puissance, rappelle Pierre Bulher. Elles permettent la transmission d’informations à des coûts infimes alliant qualité et fiabilité, autorisent l’échange d’informations et donnent la capacité de traiter l’information en réseau. Elles exercent aussi un impact sur la création de la valeur économique. Ainsi, les entreprises transnationales gagnent de la productivité à tous les niveaux. Les établissements financiers prélèvent instantanément des commissions. Les industries et grands groupes obtiennent du pouvoir collectif. L’information est devenue un produit fini, que traitent les compagnies d’assurances, les agences de notations, les média et les agences de publicité. Les « gigadonnées », véhiculées en deux jours par internet, correspondent à la totalité de l’information produite depuis son invention. Cela nécessite une énorme capacité de stockage et de traitement. Ainsi, l’administration américaine a accès à toutes les données de ses ressortissants partout dans le monde et préparent les prochaines étapes d’internet, à savoir 3.0 et 4.0. Le cyberespace devient l’arène de la puissance et de la manipulation avec attaques de hackers, propagandes camouflées, « fake news » (informations tronquées), interférences dans les processus électoraux et enfin espionnage. La sécurité, fondement de la puissance, apparaît menacée, souligne Pierre Bulher. Parmi les entreprises de techniques, applications et services informatiques, les américaines en représentent la moitié, dont les dix plus grandes, puis arrivent les chinoises. Les Etats-Unis, principal pays en matière d’universités, centres de recherche et sociétés à capital-risque, parviennent à capter les élites scientifiques dans le monde. La Chine a devancé le Japon en quadruplant le nombre de ses chercheurs depuis 2015 et en doublant sa part dans la recherche et le développement (R&D), par rapport à son produit intérieur brut (PIB), et ses publications d’articles scientifiques. Arrivent ensuite la Corée du Sud avec environ 4,3 % de son PIB pour la R&D, l’Allemagne avec 3 %, la France avec 2,25 % et la Grande-Bretagne avec 1,7 %, soit moins que la moyenne européenne. Les Etats-Unis y ont investi 476 Md$ en 2017, soit autant que le tiers des dépenses des 28 pays membres de l’Union européenne (UE). Les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), tous à capitaux privés, ont acquis une avance nette et durable depuis le développement d’internet et investissent massivement en R&D, pour disposer continuellement d’innovations et conforter leur position dominante.

Retour de l’Etat. La puissance d’influence n’existe pas sans celle de coercition, souligne Thierry Garcin. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, le gouvernement des Etats-Unis, seule puissance économique et politique, est intervenu en restreignant les libertés individuelles et en renflouant l’économie par le retour au protectionnisme et le bilatéralisme intermittent. Après la crise financière de 2008, l’UE a sauvé les pays de la zone euro. Avec le 2ème PIB mondial, la Chine manifeste sa puissance politique d’abord en mer de Chine puis ailleurs par les « nouvelles routes de la soie ». La Russie fait à nouveau sentir la sienne à l’Est de l’Europe et au Proche-Orient.

Loïc Salmon

Selon Ivan Sand, l’armée de l’Air prend une dimension géopolitique à l’échelle mondiale par l’utilisation de bases françaises à l’étranger et de bases de pays alliés. En effet, la projection aérienne permet d’agir vite, loin et en souplesse pour répondre à un objectif défini, en passant de la diplomatie à la coercition. En outre, les flux aériens alimentent les forces terrestres dans les conflits de longue durée. Les opérations entreprises entre 1945 et 2018 varient de quelques heures (Syrie, 2018) à plus de 10.000 jours (guerres de décolonisation, 1945-1962). Lors de l’expédition de Suez en 1956, la France et la Grande-Bretagne utilisent pour la première fois l’arme aérienne contre un pays indépendant, l’Egypte. En 1986, le raid sur la base aérienne de Ouadi Doum (Tchad), occupée par l’aviation libyenne qui soutient les forces rebelles tchadiennes, met en œuvre 12 Jaguar et 4 Mirage F1. Les avions ont décollé de Bangui (Centrafrique) et ont été ravitaillés en vol par 5 C 135F, partis de Libreville (Gabon) et auparavant réservés aux Forces aériennes stratégiques. Ce raid a été rendu possible grâce à des accords diplomatiques avec la Centrafrique et le Gabon. Lors des interventions multinationales dans le Golfe (1991), en Afghanistan (2001-2014) et au Levant contre Daech (depuis 2014), la France arrive en 2ème ou 3ème position en capacité de projection aérienne derrière les Etats-Unis, grâce à sa base aux Emirats arabes unis, au groupe aéronaval et à un accord avec la Jordanie.

Géopolitique : recomposition de l’ordre mondial et émergence de nouvelles puissances

Défense : augmentation des budgets mondiaux en 2018 et réaffirmations de puissance




Défense : l’AID à Viva Technology, salon des startups

Le ministère des Armées participe au salon mondial Viva Technology (Paris, 16-18 mai 2019), en vue de détecter les innovations civiles à potentiel militaire dans la robotique, l’intelligence artificielle ou la gestion des « Big Data ».

Florence Pavie, chef de la division valorisation de l’Agence Innovation Défense (AID), l’a expliqué à la presse, le 9 mai 2019 à Paris. Viva Technology accueille 5.000 startups et attend 100.000 visiteurs de 125 pays.

Le fantassin du futur. Les unités de combattants en mission ont besoin d’une meilleure ergonomie, d’une protection renforcée, d’une connectivité à l’aide de capteurs et d’une robotique intégrée. La réalité augmentée facilite la tâche des forces spéciales, des unités d’intervention anti-terroristes et des équipes d’élimination d’engins explosifs par : l’utilisation de technologies pour le système de lutte anti-mines marines en remplacement du GPS ; le module collaboratif des casques ; de nouveaux modes de représentation de la situation tactique en opération. En outre, le système « Vigifélin » de maintenance numérisée du parc « Félin » (fantassin à équipement et liaisons intégrés) suit les flux logistiques en temps quasi-réel, connaît l’état du stock industriel et gère le maintien en condition opérationnelle.

Les véhicules. L’acquisition automatique de cibles par imagerie, à bord d’un engin blindé, repose sur l’intelligence artificielle et trouve des applications dans : la protection d’un périmètre par une veille continue ; le poste de tir de missiles terrestres à moyenne portée pour l’aide à l’accrochage ; l’autoguidage des missiles sur une cible terrestre ; la détection de cibles aériennes, du drone à l’avion. Destiné aux opérations extérieures et à la protection de frontières ou de sites sensibles, le robot « Stamina » embarque une caméra et une base de données d’images définissant les points de passage sur un itinéraire. Piloté via la navigation par satellite, il assure la surveillance ou la reconnaissance du terrain ou d’un port de charge. Le robot d’assistance technique télé-opéré TC800 repère un terrain en toute discrétion, réalise des opérations d’appui aux unités du génie, retire des mines et installe des contre-mesures. Transportable sur véhicule utilitaire ou aérotransportable, il est mis en œuvre en moins de 10 secondes par un opérateur formé en moins d’une heure. Le robot mule polyvalent « Barakuda » apporte une assistance dans les relevés d’informations sur le terrain et dans le transport d’équipements ou de blessés. Avec ses capacités d’emport (1 t) et de traction (2 t à 15 km/h), il dispose d’une autonomie de 8 heures avec une portée de 500 m en extérieur. Le système de camouflage « Caméléon » adapte automatiquement la signature visuelle et infrarouge d’un véhicule terrestre à son environnement et en améliore la furtivité dynamique. A terme, il permettra une invisibilité du véhicule et la confection d’une tenue pour le soldat. Les systèmes « Icar » et « Dédal » de numérisation du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres visent à automatiser la chaîne technique et à fiabiliser le recueil des données.

Le renseignement et le spatial. Destiné au renseignement en milieu hostile et à la surveillance des forces en opération, le « Deep Learning », outil de traitement de l’information, fournit au combattant une aide à la prise de décision en position de sécurité. Sa capacité de classification des événements les analyse en temps réel. Enfin, le système « Géotac » permet de prédire les positions adverses à partir de données de ressources, de géographie et de logistique.

Loïc Salmon

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Armée de Terre : le « soldat augmenté », efficacité et éthique




Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Au-delà des choix militaires, techniques et juridiques, la décision sur la place du combattant dans l’emploi des systèmes d’armes létales autonomes (SALA) reste du ressort de l’autorité politique.

Telle est la conclusion d’une table ronde organisée, le 11 avril 2019 à Paris, par le député Fabien Gouttefarde, membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Y sont intervenus : le colonel Marc Espitalier, bureau plan de l’état-major de l’armée de Terre ; Julien Ancelin, enseignant à l’Université de Bordeaux et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ; Didier Gazagne et Alix Desies, cabinet Lexing Alain Bensoussan Avocats.

Le combat terrestre. Outre ses aspects rugueux et abrasif mettant en danger la vie humaine, le combat terrestre se déroule parfois au milieu de populations avec des complications légales et le risque de dommages collatéraux, rappelle le colonel Espitalier. Par exemple, pour contrôler 1 km2 avec 4 véhicules et 40 soldats, le chef doit apprécier la situation tactique et l’information doit circuler. L’intelligence artificielle (IA) lui permet de mieux la comprendre et d’éviter de se gêner les uns les autres. Outre la modélisation du terrain réel sans laquelle l’IA n’existe pas, la difficulté réside dans le traitement des données en vue d’une prise de décision. Quoiqu’inspirée de celle du monde civil, l’IA militaire présente des compatibilités particulières et des développements différents. L’emploi de la force implique une éthique, enseignée dans toutes les écoles militaires et entretenue par la culture du métier. Il repose sur le principe de proportionnalité pour être respecté sur le terrain, à savoir la bonne force au bon endroit. Les autorités politiques décident d’un engagement selon les rapports militaires et l’ambiance internationale. La chaîne de commandement en définit les règles, spécifiques au terrain d’intervention, et contrôle l’action militaire. Le chef exerce la responsabilité de la mise en œuvre des armes, a confiance en ses soldats et reste conscient de l’interdiction d’obéir à un ordre manifestement illégal. En matière d’IA, la Direction générale de l’armement certifie les matériels commandés, conformément à la règlementation et en tenant compte du risque acceptable, dont la pollution des données. Demain, l’évolution des systèmes imposera une rupture des équilibres. L’ennemi, étatique ou non, se dotera de tous les équipements pour atteindre ses fins. Il s’agira de disposer des moyens pour aller plus vite que lui.

L’éthique. En 2013, l’ONU a défini les SALA comme des « systèmes d’armes robotiques qui, une fois activés peuvent sélectionner et attaquer des cibles sans intervention complémentaire d’un opérateur humain. L’élément à retenir est que le robot choisit de façon autonome de viser telle cible et d’utiliser la force meurtrière ». Toutefois, estime Julien Ancelin, du drone aux hybridations technologiques, trois modèles de SALA se présentent, dont deux à autonomie partielle et un à autonomie totale. Ainsi, dans le modèle de l’être humain « dans » la boucle, l’opérateur déploie un SALA, qui sélectionne une cible. Dans le modèle de l’être humain « sur » la boucle, l’opérateur déploie le SALA et peut décider de la suspension de l’engagement de la force. Le SALA sélectionne alors la cible et engage la force, sauf décision contraire de l’opérateur. En revanche, dans le modèle « hors » de la boucle, l’opérateur déploie le SALA, qui sélectionne la cible et engage la force sans que l’opérateur puisse l’en empêcher. En 2017, une déclaration commune franco-allemande précise que seul l’être humain doit rester capable de prendre la décision ultime de recourir à la force létale et exercer un contrôle suffisant sur les armes létales qu’il emploie. Depuis, les besoins de responsabilité et de vérification humaine ont été réaffirmés par le président de la République Emmanuel Macron. Puis la ministre des Armées, Florence Parly, a précisé que l’homme restera dans la boucle des systèmes d’armes admis, la machine ne devant, « sur la base d’une numérisation, (que) traiter de façon massive des données provenant des capteurs ».

Les enjeux diplomatiques. En matière d’applications civiles et militaires de l’IA, la Convention de l’ONU sur certaines armes classiques (CCAC) a défini diverses postures diplomatiques, expliquent Didier Gazagne et Alix Desies. La CCAC vise à interdire ou limiter l’utilisation d’armes pouvant être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs sur les combattants ou comme frappant des civils sans discrimination, dont notamment les SALA. Elle recommande : le maintien de la responsabilité humaine ; l’application sans exception du droit international ; la sécurité dès la conception ; pour le secteur civil, de ne pas faire obstacle au progrès scientifique à des fins pacifiques. Au cours des discussions d’experts gouvernementaux entre 2013 et 2019, trois ensembles se dégagent : les opposants aux SALA, à savoir Cuba, tous les pays d’Amérique centrale et du Sud, l’Algérie, quelques pays d’Afrique, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan et l’Autriche ; les observateurs, à savoir l’Iran et quelques pays d’Asie centrale et d’Afrique ; les partisans des SALA, à savoir quelques pays d’Afrique et les autres membres de l’ONU. Les Etats-Unis consacrent 716 Md$ à la défense, dont plus de 13,7 Md$ à l’IA, et ont adopté des normes nationales pour le développement et l’utilisation des SALA (voir encadré). La Russie développe des « armes invincibles », comme le planeur hypersonique Avangard et la torpille furtive Poseidon à charge et propulsion nucléaires. Elle perfectionne la guerre électronique avec les systèmes de brouillage Leer-3 contre les drones et Krasukha contre les missiles à guidage radar. Enfin, elle compte ouvrir une université de formation à l’IA vers 2035. La Chine entend devenir la première puissance mondiale dans le domaine de l’IA d’ici à 2025, où son investissement se monterait à plus de 14,7 Md$. Outre la fusion des secteurs civil et militaire, elle développe un programme expérimental d’armes intelligentes. Un traité, contraignant, d’interdiction des SALA se heurterait au refus de signature des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, d’Israël de l’Arabie saoudite et peut-être de la France. En outre, il amplifierait des écarts technologiques et l’état de dépendance des Etats signataires.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, l’autonomie de systèmes d’armes se décline selon diverses graduations. Ainsi, le Département de la sécurité intérieure présente une échelle croissante de 0 à 10 : 0) véhicule téléguidé ; 1) mission préprogrammée ; 2) mission modifiable ; 3) réponse effective en temps réel aux erreurs ; 4) adaptation aux erreurs et événements ; 5) coordination de plusieurs véhicules en temps réel ; 6) coopération de plusieurs véhicules en temps réel ; 7) connaissance du champ de bataille ; 8) compréhension du champ de bataille ; 9) compréhension de « l’essaimage » du champ de bataille ; 10) autonomie totale. La graduation du bureau de recherche navale du Département de la marine ne croît que de 1 à 6 : 1) véhicule télé-opéré ; 2) assistance humaine ; 3) délégation de contrôle ; 4) surveillance humaine ; 5) initiative partagée ; 6) autonomie totale du véhicule.

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Marine nationale : cyberdéfense, domaine en perpétuelle évolution

Toute unité navale doit maîtriser l’environnement numérique du soutien technique et de l’administration dans une démarche globale de cybersécurité et de performance opérationnelle.

Le capitaine de vaisseau Jérôme Aubusseau, adjoint du contre-amiral coordinateur de la cybersécurité (Alcyber), l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 17 avril 2019 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Contexte spécifique. La Marine emploie 42.000 personnels, dont 9.800 pour la Force d’action navale, 3.200 pour les forces sous-marines et la Force océanique stratégique, 4.100 pour l’Aviation navale, 2.700 pour la Force maritime des fusiliers marins et commandos et 1.200 pour le Commandement de la gendarmerie maritime. Quoiqu’interconnectés, ces moyens divers doivent pouvoir aussi agir en autonomie. Par exemple, une frégate multi-missions, véritable système de systèmes, totalise : 2.000 applications ; 400 automates ; 4 niveaux de confidentialité ; 300 calculateurs ; 350 km de câbles ; 150 équipements en réseau ; 35 millions de lignes de code pour les systèmes de gestion de contenu (CMS) et 2 millions de messages SMS. La complexité des opérations interarmées nécessite des échanges croissants, facilités par les satellites et la fusion des réseaux des armées. Des moyens duaux civils/militaires assurent la maturité technologique, réduisent les coûts et améliorent les performances, mais présentent des vulnérabilités et des faiblesses dues aux composants embarqués et rendent la cohérence globale difficile. Les cyberattaques sont diverses : altération des systèmes de navigation ; interception des communications avec atteinte à la confidentialité ; saturation des réseaux de communication ; corruption des données provenant des senseurs ; corruption de données de situation acquises ; tir involontaire de missile ; indisponibilité des producteurs d’énergie ; prise de contrôle à distance des systèmes moteurs et propulsion.

Faire face. Quoiqu’impossible à empêcher, une cyberattaque peut être détectée et interrompue par des mesures de résilience, dont l’organisation relève d’Alcyber. Il faut cloisonner les bureaux, maîtriser les flux d’information, former à terre tout l’équipage d’une unité navale et l’entraîner à bord. L’intelligence artificielle permet de traiter les masses de données à faible valeur ajoutée de la cybersurveillance. L’analyse des risques d’un navire à la mer, variables selon la mission, se partage avec le référent cyber de chaque industriel. Il s’agit de trouver un compromis entre le partage du secret industriel et celui du secret opérationnel pour une meilleure efficacité. Les CMS sont sécurisés par « durcissement » au strict nécessaire. Les informaticiens travaillent dans le temps court (5 ans), mais les industriels dans le temps long (15 ans). En conséquence, l’homologation des équipements se fait en parallèle avec la construction des navires et aéronefs. En matière de ressources humaines, il s’agit de recruter et fidéliser aux niveaux technicien supérieur, ingénieur et docteur. Dans le cadre de la lutte informatique défensive, des centres opérationnels de sécurité effectuent régulièrement des audits et des contrôles des systèmes d’information. Dans la lutte informatique offensive contre des menaces étatiques, des « Red Teams » agissent en permanence comme des attaquants. La finalité de la cybersécurité restant le combat, il faut donc que le coup parte quand même !

Loïc Salmon

Cyber : capacité interarmées, niveaux stratégique et tactique

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Armée de Terre : « Scorpion », le combat collaboratif infovalorisé

Avec le début du programme « Scorpion » en 2019, les forces terrestres préparent la supériorité opérationnelle sur l’adversaire par le partage immédiat de l’information et l’accélération de l’action au combat.

Un point de situation a été présenté à la presse, le 11 avril 2019 à Paris, par trois colonels : le chef de bureau « capacités Mêlée-Inter domaines Scorpion » du Commandement des forces terrestres ; l’officier de programme Scorpion à l’état-major de l’armée de Terre ; le commandant de la Force d‘expertise du combat Scorpion (FECS).

Equipements et infrastructures. Le programme d’armement Scorpion comprend : le véhicule blindé multi-rôles Griffon (24,5 t) ; l’engin blindé de reconnaissance et de combat Jaguar (25 t) ; le véhicule blindé multi-rôles léger Serval (17 t) ; le char Leclerc rénové (55 t) ; le système d’information du combat Scorpion (SICS) pour tous les niveaux du groupement tactique interarmes (GTIA), livré en 2019 ; le poste de « radio logicielle » Contact (communications numériques tactiques et de théâtre) de nouvelle génération à haut débit et sécurisé, livré dès 2020 ; le système de préparation opérationnelle. La « vétronique », à savoir l’électronique embarquée sur les véhicules Scorpion, transforme les informations captées (bruit et départ de missile) en informations de combat partagées entre tous les véhicules. D’ici à 2025, seront livrés : 936 Griffon sur une série cible de 1.872 ; 150 Jaguar (300) ; 489 Serval (978) ; 122 chars Leclerc rénovés (200). En matière d’infrastructures, l’Ecole du matériel de Bourges a déjà reçu des bâtiments logistiques en 2018. D’autres sont en construction au 3ème Régiment d’infanterie de marine de Vannes et au 13ème Bataillon de chasseurs alpins de Chambéry, lesquels recevront les premiers Griffon. Conclu en 2018 avec la Belgique, le partenariat stratégique « Camo » (capacité motorisée) prévoit la vente de 382 Griffon, de 60 Jaguar et du SICS à l’armée belge. Son volet opérationnel inclut des entraînements, de la formation et le maintien en condition opérationnel des matériels. Le programme Scorpion sera bientôt interopérable avec le système « Strike », dont se dote l’armée britannique.

Formation et expertise. Toute en conduisant ses opérations extérieures (« Chammal » et « Barkhane ») et intérieure (« Sentinelle »), l’armée de Terre assure une formation décentralisée de ses personnels, pour raccourcir le temps de mixité entre équipements d’ancienne et de nouvelle générations. Des « primo-formateurs » sont formés dans différents centres ou écoles pour des sessions de 2,5 jours pour 15 personnels (8 instructeurs et 7 moniteurs-pilotes). Ensuite, ils vont assurer les formations individuelles dans leurs propres unités et régiments, qui seront suivies d’entraînements collectifs en centres spécialisés (photo). Il faut 2,5 ans pour former un régiment. Le Laboratoire du combat Scorpion expérimente, par des exercices, la doctrine Scorpion jusqu’à sa validation sur le terrain par les troupes combattantes. Il analyse aussi l’apport des technologies civiles ou de l’industrie de défense : intelligence artificielle, réalité augmentée, robotique, munitions intelligentes ou armes laser. Depuis l’été 2018, la trentaine d’experts du combat collaboratif infovalorisé de la FECS conduisent des exercices d’évaluation technico-opérationnelle et tactique pour mesurer la performance de toutes les composantes du futur GTIA Scorpion. Enfin, des rendez-vous sont prévus tous les trois ans pour l’intégration de nouvelles technologies, avec le concours de l’Agence innovation défense.

Loïc Salmon

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

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Marine nationale : les drones aériens embarqués, une plus-value opérationnelle

Complémentaires des aéronefs embarqués, les drones aériens permettront de prendre l’ascendant en opération et d’améliorer la vie à bord.

Ce thème a été traité au cours d’une conférence-débat organisée, le 14 mars 2019 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : un capitaine de frégate, officier de correspondance à l’état-major de la Marine ; le directeur du programme « Drones » à la Direction générale de l’armement (DGA).

Coût/efficacité. Les drones permettent d’économiser du temps et de l’argent, explique le capitaine de frégate. Démultiplicateurs des capacités de recueil d’information et d’action, ils dégagent l’homme des tâches ennuyeuses, sales et dangereuses pour qu’il se concentre sur une activité plus complexe. L’automatisme effectue les travaux routiniers et répétitifs. Un drone agit mieux et plus longtemps que l’homme dans un environnement hostile, limite l’exposition humaine à la menace et peut évoluer en ambiance nucléaire, radiologique, biologique ou chimique. La détection, par un drone, d’une pollution en mer ou du naufrage d’un transporteur de produits dangereux précède l’arrivée, par hélicoptère, d’une équipe d’intervention. L’envoi d’un aéronef sans personne à bord dans une zone dangereuse implique la notion de « perte » de l’engin et l’importance du coût de son exploitation. La plus-value opérationnelle porte sur le tri et l’évaluation du potentiel réel d’une offre pléthorique de drones, sur le marché. La résilience de l’engin et sa fiabilité dépendent de sa robustesse face à la corrosion du sel marin. Un vol ininterrompu de 24 à 40 heures mobilisant plusieurs opérateurs, le gain en ressources humaines résulte du recours à l’intelligence artificielle. L’évaluation de la gravité des risques pris par le combattant restera pertinente. Quoique le drone lui apporte une aide à l’intervention, il devra quand même intervenir pour remplir la mission avec succès. La montée en puissance progressive des drones nécessite un effort financier, qui détermine les priorités pour intégrer les capacités nouvelles sur un équipement en développement. La principale priorité porte sur les lacunes capacitaires à combler pour garantir l’emploi opérationnel des drones navals. Leurs spécificités rendent impossible une simple adaptation des systèmes de drones aéroterrestres au milieu aéromaritime. En effet, en situation de crise, une frégate ne pourrait arrêter ses radars pour mettre en œuvre un drone. Le traitement du besoin maritime diffère selon l’étendue de la zone d’opération. Le « Plan Mercator » prévoit un drone par bâtiment de haute mer et par sémaphore (poste de défense côtier pour l’action de l’Etat en mer) en 2030.

Segments différents. Le rayon d’action d’un drone aérien doit rester en cohérence avec la zone d’intérêt militaire où il est déployé. Sa « survivabilité » dépend du niveau de la menace, de son allonge et de l’étendue de la zone d’opérations. Ainsi un drone MALE (moyenne altitude longue endurance) surveille les approches maritimes d’un théâtre d’opérations entre 1.000 et 300 milles marins (1.800-555 km) de la côte. Un drone de combat couvre une zone de 300 à 100 milles (555-185 km) autour d’une force navale amphibie ou du groupe aéronaval. Un drone tactique à décollage et atterrissage vertical opère au profit d’une frégate ou d’un patrouilleur à une distance de 100 à 60 milles (185-111 km). Enfin, les commandos Marine utilisent des mini-drones jusqu’à 30 milles (55 km) et des micro-drones d’une portée de quelques dizaines de mètres. Pour le drone de combat et de théâtre, le programme franco-allemand SCAF (système de combat aérien futur) prévoit une capacité embarquée sur porte-avions, en complément des avions de chasse pilotés. Le drone de surveillance maritime sera, à terme, une version navalisée du futur Euromale. D’ici là, il faudra adapter le drone Reaper ou développer une composante intérimaire comme les drones Patroller français, Sea Gardian britannique ou Tekever AR5 américain. Le drone tactique embarqué permettra au commandant du bâtiment porteur d’acquérir et d’entretenir dans le temps la maîtrise de la situation maritime au-delà de la portée des senseurs du bord. Il complètera l’hélicoptère, sans le remplacer, pour les missions de surveillance maritime, de reconnaissance, de renseignement et d’appui aux opérations. Le drone S100, opérationnel fin 2019, précède le démonstrateur SDAM (système de drone aérien marine) VSR 700, en vue d’équiper toutes les frégates à l’horizon 2027 (voir encadré). Le drone de contact SMDM (système de mini-drone marine), inférieur à 25 kg, d’utilisation simple et récupérable à bord, contribue à la maîtrise de la situation tactique autour du navire porteur entre 10 et 50 milles (18-92 km). Utilisé par les commandos Marine, il reconnaît et identifie ce qu’ont détecté les senseurs, maintient un contact discret, recueille du renseignement sur l’objectif et désigne la cible. Enfin, les micro-drones (moins de 2 kg, 30 minutes de vol) assurent la surveillance de site, le soutien sur sinistre ou pollution marine et les prises de vues aériennes (inspection de mâture).

Enjeux techniques. Selon l’ingénieur de la DGA, le marché des SDAM a été lancé fin 2017 en cotraitance avec Naval Group et Airbus Helicopters pour équiper tous les types de frégates. Des essais d’appontage automatique du VSR700 avec les contraintes spécifiques à l’environnement marin commenceront en 2021. Seront ensuite fixés les choix de la propulsion future, à savoir thermique, électrique, hybride ou à hydrogène, et de la convertibilité, à savoir voilure fixe (version avion) ou tournante (version hélicoptère). La miniaturisation des capteurs et leur traitement automatisé des données (détection et identification), par l’intelligence artificielle, permettra de réduire la charge des opérateurs. Face à un drone suicide, il faudra développer un système de brouillage pour le neutraliser sans affecter la liaison du navire avec le SDAM. En cas de perte au combat, il faudra pouvoir récupérer sa bibliothèque de données chiffrées.

Loïc Salmon

Le système de drones comprend : un ou plusieurs véhicules aériens équipés de charges utiles, variables selon les missions ; un ou plusieurs opérateurs dans une station de contrôle commande au sol ; une ou plusieurs liaisons de données ; un système de lancement, si nécessaire ; un système d’atterrissage et/ou de récupération, si nécessaire ; un système de maintenance/soutien. Voici les caractéristiques du drone expérimental tactique embarqué S100 : masse, 200 kg ; longueur, 3,10 m ; diamètre du rotor, 3,040 m ; charge utile 50 kg ; vitesse de patrouille, 111 km/h ; endurance, 5h30. Lors d’essais sur le patrouilleur Adroit et le porte-hélicoptères amphibie Dixmude, il a réalisé 320 heures de vol, dont plus de 100 heures en environnement opérationnel, et 300 appontages. Le futur drone aérien marine VSR 700 (700 kg) emportera une charge utile de 100 kg et patrouillera à 160 km/h pendant 10 heures à 148-185 km du navire porteur.

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