Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

Carrefour de l’Europe et de l’Asie, la Turquie connaît une profonde transformation interne avec des conséquences diplomatiques, notamment dues à la guerre civile en Syrie et l’afflux des migrants en Europe.

Un rapport parlementaire sur ce pays a été présenté à la presse, le 30 juin 2016 à Paris, par les sénateurs Claude Malhuret, Claude Haut et Leila Aïchi.

Évolution du « modèle turc ». Le lien entre l’État et l’islam est rompu en 1924, suite à l’abolition du califat par la Grande Assemblée Nationale de Turquie. Les femmes obtiennent le droit de vote aux élections locales en 1930 et nationales en 1934. Toutefois, la Direction générale des affaires religieuses contrôle « l’islam sunnite-hanafite », pratiqué par la majorité de la population et dont l’enseignement est obligatoire. En outre, les militaires exercent un pouvoir souterrain, à l’origine de coups d’État en 1960, 1971 et 1980 (1). La grave crise économique de 2001 porte le Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir l’année suivante avec 34 % des voix aux élections législatives. L’AKP représente les « Turcs noirs », ruraux, conservateurs et pratiquants, face aux « Turcs blancs », à savoir l’élite laïque et occidentalisée. Fondé par Recep Tayyip Erdogan, il se positionne comme libéral en économie et pro-européen. Dans le cadre de l’intervention du FMI et de la demande de candidature à l’Union européenne (UE), un programme de stabilisation économique fait progresser le produit intérieur brut de 6,7 % par an entre 2002 et 2007. Après la crise financière de 2008, surmontée par la solidité du système bancaire, la croissance remonte à 8,5 % en 2011, le 2ème du monde après celui de la Chine. L’AKP a réduit la pauvreté et consolidé le soutien des classes moyennes et populaires. Le Conseil de sécurité nationale, qui permettait aux militaires de s’opposer au gouvernement, est réformé en 2003 et réduit à un rôle consultatif. Ce régime, qualifié de « musulman-démocrate » par le rapport sénatorial, démontre la compatibilité entre la revendication des valeurs traditionnelles et une dynamique de modernisation. La Turquie entend devenir un modèle pour les pays émergents et parvient à présider le sommet économique du G20 en 2015. Toutefois, dès 2010, s’amorce une tendance « néo-ottomaniste », incarnée par Recep Tayyip Erdogan qui devient, en 2014, le premier président de la République élu au suffrage universel direct pour cinq ans. Par ailleurs, selon l’économiste et politologue turc Ahmet Insel, la société est traversée par trois clivages : ethnique entre Turcs et Kurdes ; religieux entre sunnites et alévis (20 % de la population) ; culturel entre modernisme occidental et traditionalisme religieux.

Diplomatie à l’épreuve. A partir de 2009, la Turquie réoriente sa diplomatie, auparavant tournée vers l’UE, à savoir : bon voisinage avec les pays limitrophes, amélioration des relations avec les États arabes, implication croissante au Moyen-Orient. Les relations avec Israël se sont dégradées après l’intervention de ce dernier dans la bande de Gaza en 2009 et l’interception armée du navire turc Mavi-Marmara (9 morts turcs), qui avait tenté de forcer le blocus de Gaza en 2010. En outre, la découverte de gisements de gaz en Méditerranée orientale a provoqué des tensions entre Israël et Chypre et entre la Turquie et la République turque de Chypre du Nord. Après les printemps arabes de 2011, la Turquie s’est rapprochée de la Tunisie et de l’Égypte, idéologiquement proches de l’AKP. Grâce à l’action de son agence de coopération et de développement dans une trentaine de pays et à son implication dans les organisations internationales, la Turquie a été élue membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU pour 2009-2010. Puis, elle a ouvert 30 ambassades en Afrique, Asie et Amérique latine entre 2010 et 2012. Mais, la guerre civile en Syrie depuis 2011 a provoqué un flux migratoire vers la Turquie, qui abrite en 2016 près de trois millions de réfugiés syriens et de nombreux candidats à l’immigration en Europe. Après avoir tenté, sans succès, de convaincre le régime de Damas d’engager des réformes, elle s’est tournée vers les partis d’opposition. La rupture entre les deux pays a été consommée quand l’aviation syrienne a abattu un avion turc. L’armée de l’Air turque a fait de même contre un avion russe, qui se trouvait à la frontière dans le cadre de l’appui militaire de la Russie au régime syrien. Outre de lourdes représailles économiques (tourisme et gaz), Moscou a accueilli un bureau de représentation du parti kurde syrien PYD, considéré par Ankara comme une émanation du PKK (encadré). Pour assurer ses approvisionnements en gaz, la Turquie a dû améliorer ses relations avec l’Iran (allié de la Syrie), l’Azerbaïdjan et Israël. Depuis 2015, le territoire turc subit des attentats attribués au PKK et à Daech.

Et l’Occident ? En 1952, la Turquie entre dans l’OTAN en même temps que la Grèce. En termes d’effectifs, ses forces armées arrivent à la 2ème place derrière celles des États-Unis, qui y déploient des armes nucléaires tactiques sur la base d’Incirlik. Ses dépenses militaires, qui ont progressé de 15 % entre 2005 et 2014, représentent 2,5 % de son produit intérieur brut. En 1960, la Turquie adhère à l’OCDE et, trois ans plus tard, conclut un accord d’association avec la Commission économique européenne. En 1995, cet accord a débouché sur une union douanière portant sur les produits industriels. En 1999, le Conseil européen d’Helsinki lui accorde le statut de pays candidat à l’UE. Tout s’arrête en 2004 lors de l’adhésion de Chypre, dont la Turquie a envahi 38 % du territoire en 1974 pour y instaurer un État qu’elle est seule à reconnaître. Les négociations pour une réunification de l’île ont repris en 2015. La même année, la nécessité de résoudre la crise migratoire à travers la Méditerranée et les Balkans a relancé le dialogue avec l’UE. Celle-ci accepte d’accélérer les négociations sur l’adhésion (respect de 72 critères techniques et politiques) et de libéralisation des visas (15 % des Turcs ont un passeport) en contrepartie de la coopération de la Turquie. Toutefois, l’avenir du partenariat avec la Turquie dépend de la refondation que l’UE doit engager, après la décision populaire de la Grande-Bretagne d’en sortir (« Brexit » du 23 juin 2016).

Loïc Salmon

(1) Une nouvelle tentative, dans la nuit du 16 au 17 juillet 2016, a échoué.

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

L‘Égypte en révolutions

Les Kurdes se répartissent entre le Sud-Est de la Turquie (peuplé de 15 millions de Kurdes), le Nord-Ouest de l’Iran (7 millions), le Nord-Est de l’Irak (4-5 millions) et deux enclaves au Nord-Est et au Nord-Ouest de la Syrie (2 millions). La dénomination officielle de « Kurdistan » s’applique uniquement à une province de l’Iran et à une région autonome de l’Irak. Ces quatre pays s’opposent à la création d’un État kurde indépendant, qui se ferait au détriment d’une partie de leur territoire national. La diaspora kurde est présente en Europe occidentale, aux États-Unis et en Australie. Le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) est un mouvement politique armé, en conflit avec la Turquie depuis 1984. Il est considéré comme une organisation terroriste par le Canada, les États-Unis, l’Union européenne, l’Australie, la Turquie, le Kirghizistan, la Nouvelle-Zélande et la Grande-Bretagne.




Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Les services israéliens de renseignement entretiennent des relations avec leurs homologues des pays voisins et même avec ceux de l’Autorité palestinienne. Le professionnalisme des forces armées tempère tout risque d’extrémisme.

C’est ce qui ressort d’une rencontre organisée, le 1er juin 2016 à Tel Aviv, par l’Association des journalistes de défense avec Yossi Melman, éditorialiste au quotidien Jerusalem Post et spécialiste des questions stratégiques, de renseignement et de sécurité.

Environnement tendu. Le Hezbollah (mouvement politique et groupe armé chiite financé par l’Iran) contrôle l’État libanais, indique Yossi Melman. Il disposait de 40.000 combattants, dont une moitié de réservistes. Mais au cours des trois dernières années, il en a perdu environ 20 % (tués ou blessés) dans la guerre civile en Syrie et se trouve de fait paralysé. Les Libanais en sont réduits à enterrer leurs morts de nuit. En dix ans, le Hezbollah a acquis l’expérience du combat et a amélioré ses capacités militaires, notamment en matière d’armement. Sur ses quelque 10.000 roquettes et missiles à portées variables, 40 % n’atteindraient pas leurs cibles et 50 % seraient détruits dans leurs caches, connues des services de renseignement, par l’aviation israélienne. Seuls 10 % toucheraient probablement les aéroports, le ministère de  la Défense et le siège du gouvernement et feraient environ 1.000 victimes, surtout civiles. Une attaque réussie contre le réacteur nucléaire ou la résidence du Premier ministre entraînerait des représailles considérables. Des convois de camions transportent d’Iran des missiles et des systèmes de guidage. Le risque d’escalade existe, avec tirs et ripostes de part et d’autre. Mais en cas de véritable guerre, le Hezbollah serait écrasé par une frappe aérienne préventive, car 90 % des caches de leurs missiles et roquettes sont répertoriées, souligne Yossi Melman. Au cas où une centaine de roquettes seraient susceptibles d’atteindre Tel Aviv, la population, alertée, se précipiterait dans les abris de béton. La capitale doit être protégée par trois systèmes de défense anti-missiles : le « Dôme de fer » en service depuis 2010 pour intercepter les roquettes et obus à courte portée ; le « Sling », opérationnel en 2017 contre les missiles à moyenne et longue portées ; le missile antibalistique « Arrow », opérationnel vers 2017. Avec les Palestiniens, le commerce continue malgré le sentiment d’hostilité : 80.000 d’entre eux viennent travailler légalement en Israël et 50.000 sans permis. Ils constituent de fait une « force de retenue », car la police israélienne informe l’Autorité palestinienne, qui arrête les terroristes présumés. Le Hezbollah tente d’acheminer des produits chimiques composants d’explosifs et des éléments de drones par la bande de Gaza, via des tunnels. Mais ceux-ci sont détectés par le bruit du forage puis inondés avec de l’eau d’égout déversée par les garde-frontières égyptiens. En raison de la menace terroriste au Sinaï, l’Égypte a fermé ses trois portes d’accès à Gaza, qui n’a plus qu’une seule ouverture… vers Israël ! Ce dernier vend de la technologie aux Émirats arabes unis et entretient de bonnes relations avec l’Arabie saoudite, sunnite et adversaire de l’Iran chiite. En matière de cyber, Israël arrive juste après les États-Unis. Le ver informatique  « Stuxnet » (voir encadré) a été un coup à double détente estime Yossi Melman. Washington et Jérusalem ont en effet jugé ce mode opératoire contre le programme nucléaire iranien préférable à une frappe aérienne préventive, qui aurait suscité une réprobation internationale et des complications diplomatiques, en raison de l’alliance indéfectible entre les deux pays. Enfin, estime Yossi Melman, Daech devrait être expulsé d’Irak et de Syrie dans moins de cinq mois (soit d’ici fin octobre 2016). Le califat sera probablement remplacé par une nouvelle version du mouvement terroriste Al Qaïda.

Évolution des armées. Après la guerre des Six Jours de 1967, les militaires israéliens pensaient pouvoir gérer la situation dans les territoires conquis, puis négocier leur restitution en échange d’une paix durable. Au cours des vingt dernières années, ils ont pris conscience de deux choses : une occupation est plutôt un fardeau qu’un avantage ; les milieux politiques tiennent compte de leur comportement et de leur éthique en matière de sécurité. Ainsi le 21 février 2016, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a soutenu le chef d’État-major des armées, le général Gadi Eisenkot, critiqué par plusieurs membres du gouvernement pour avoir demandé à ses troupes de garder leur sang-froid, face aux jeunes auteurs d’agressions contre des Israéliens. Pendant les cinq mois précédents, les violences ont coûté la vie à 176 Palestiniens et 27 Israéliens. Environ 10 % des auteurs palestiniens d’attaques avaient moins de 16 ans et 37 % entre 16 et 20 ans. Le 4 mai, veille de la journée de commémoration de la Shoah (extermination de Juifs par l’Allemagne nazie), le chef d’état-major adjoint, le général Yaïr Golan, a invité ses concitoyens à un « examen de conscience national » et s’inquiétait de revoir en Israël les mêmes processus que dans l’Europe des années 1930 et 1940. Cette fois, le Premier ministre l’a rappelé à l’ordre, en raison du tollé soulevé au sein de la droite israélienne. Auparavant, certains avaient dénoncé des exécutions extrajudiciaires, par des militaires, d’auteurs d’agressions, surtout au couteau, et d’autres défendu leur droit à la légitime défense. Le 20 mai, le ministre de la Défense, le général Moshé Yaalon, ancien chef d’État-major des armées et partisan de l’application stricte de règles déontologiques, a démissionné. Depuis 1967, selon Yossi Melman, la religion a progressivement remplacé l’esprit des « kibboutz » (communautés collectivistes) du temps de la naissance de l’État hébreu (1948). A l’époque, les militaires votaient à gauche et voulaient sauver leur pays. Aujourd’hui, de plus en plus d’officiers subalternes se sentent proches d’une idéologie conservatrice. Les partis religieux, majoritairement à droite et toujours élus à la Knesset (Parlement) depuis 1948, représentent actuellement 15 % à 20 % de l’électorat. Enfin, les colons israéliens installés dans les territoires occupés sont plus attachés à la terre, parce qu’ils la cultivent, que par conviction religieuse pour l’Israël biblique, estime Yossi Melman.

Loïc Salmon

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Développé aux États-Unis sous les administrations Bush et Obama et découvert en 2010, le ver informatique « Stuxnet » a affecté 45.000 systèmes informatiques dans le monde, dont 30.000 en Iran (centrifugeuses d’enrichissement d’uranium). Il a été mis au point par la NSA américaine et l’unité 8200 israélienne (renseignement d’origine électromagnétique et de décryptage de codes). Lancée en 2005 par la société civile palestinienne, la campagne « « Boycott Désinvestissement Sanctions » demande un boycott économique, sportif, culturel et universitaire envers Israël. En 2015, l’Union européenne a décidé d’étiqueter les produits israéliens fabriqués dans les territoires encore occupés par Israël depuis 1967 (Cisjordanie, plateau du Golan et Jérusalem-Est). Il s’agit surtout de fruits, légumes, miel, huile d’olive et vin. Selon la Commission européenne, cela représente moins de 1 % des échanges commerciaux avec Israël.




Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Aligné ni à l’Est ni à l’Ouest, l’Iran inquiète les pays occidentaux et ceux de la région. Même si l’accord sur son programme nucléaire est durablement respecté, il lui faudra une dizaine d’années pour regagner la confiance de la communauté internationale.

Tel est l’avis de François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran. Il l’a développé lors d’une conférence-débat organisée, le 14 avril 2016 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

Bilan de la « révolution islamique ». Commencée en 1979, la révolution iranienne a connu le même cycle que les révolutions française (1789) et russe (1917), explique François Nicoullaud. Un mouvement populaire renverse le monarque absolu (Shah), suivi d’un affrontement entre les factions (« progressistes » contre « religieux ») et d’un régime de terreur qui transforme la société en profondeur. Une guerre extérieure (1980-1988), provoquée par l’Irak qui profite du désordre intérieur en Iran, entraîne un ralliement de la population au régime et une levée en masse de combattants pour défendre la patrie en danger. Le calme et la paix revenus, la révolution islamique veut imprimer son empreinte sur le monde musulman en créant le « parti de Dieu » (Hezbollah), qui promeut l’idéal d’un islam rénové (chiisme) en Irak, au Liban et en Arabie Saoudite. Chantre de l’anti-impérialisme, elle veut défendre tous les musulmans et surtout l’entité palestinienne, « meilleur pays musulman », contre Israël, « qui doit disparaître de la carte du monde ». Le chiisme a été imposé en Iran, par la force au XVIème siècle, par la dynastie safavide pour se démarquer des Ottomans, qui s’étaient proclamés « califes » du monde musulman. Aujourd’hui, c’est une façon de se distinguer de la majorité du monde arabe sunnite. En effet, les Iraniens se considèrent indo-européens et non pas sémites comme les Arabes. La révolution islamique a été le paroxysme de l’État-Nation, auquel les Iraniens sont très attachés car il manifeste leur volonté d’indépendance. Le développement de l’industrie nucléaire est un moyen d’être considéré comme un grand pays moderne. Au final, la révolution islamique présente un bilan mitigé, estime l’ambassadeur Nicoullaud. Sur le plan intérieur, les « ayatollahs » (dignitaires chiites) ont triomphé au nom de la lutte contre le pouvoir corrompu du Shah et des dirigeants des pays arabes voisins. Or, aujourd’hui, le régime est gangréné par la corruption, accélérée par l’embargo international à l’origine du développement d’une économie parallèle. A l’extérieur, les idéaux islamiques révolutionnaires n’ont guère atteint le succès espéré, même en recourant au terrorisme, à l’exception du Hezbollah libanais. En revanche, l’Iran a obtenu des succès d’opportunité. En Irak (2003-2011), les États-Unis ont renversé le régime laïc de Saddam Hussein pour le remplacer par un gouvernement chiite. En Afghanistan (2001-2014), la coalition internationale sous l’égide de l’OTAN a affaibli les talibans dans la partie occidentale du pays, devenue de fait un protectorat iranien. Enfin, l’accord de Vienne sur le dossier nucléaire a mis fin à la paralysie politique de l’Iran (encadré). De leur côté, les pays musulmans sunnites du Moyen-Orient observent avec inquiétude l’extension des minorités chiites : Yémen ; région pétrolière de l’Arabie Saoudite ; Bahreïn ; Émirats arabes unis ; Koweït ; Sud de l’Irak, avec les réserves pétrolières de Bassorah ; Liban, avec le Hezbollah ; Syrie, où domine la secte alaouite considérée comme chiite. En raison de l’affaiblissement de la Turquie et de l’Égypte, l’Arabie Saoudite constitue le principal adversaire de l’Iran, qui s’oppose à elle partout où il le peut.

Perspectives stratégiques. De 1979 à 1990, le régime des ayatollahs a légitimé le terrorisme comme l’arme du faible au fort contre les pays occidentaux (prises d’otages et attentats au Liban) et pour éliminer ses opposants. Il a envoyé des conseillers militaires auprès des divers Hezbollahs. Celui de Syrie, qui compte 10.000 soldats en 2016, est aidé par des conseillers techniques qui ne participent pas aux combats. En Iran même, l’armée doit défendre les frontières terrestres et le territoire national. Les « pasdarans » (miliciens gardiens de la révolution islamique) protègent les approches maritimes et effectuent éventuellement des opérations spéciales à l’extérieur. L’aviation militaire, datant de la chute du Shah, est devenue obsolète et les moyens de projection de forces n’existent pas. En conséquence, l’Iran a développé des missiles à longue portée, de plus en plus performants et capables de représailles en cas d’attaque extérieure. En matière nucléaire, il applique totalement l’accord de Vienne. En revanche, les États-Unis ne lèvent pas les sanctions commerciales et financières antérieures à 2010, relatives au soutien de l’Iran au terrorisme et à son non-respect des droits de l’Homme. Une éventuelle rupture de l’accord, par l’administration américaine issue de l’élection présidentielle de novembre 2016, pourrait inciter l’Iran à relancer son programme nucléaire militaire, avertit l’ambassadeur Nicoullaud. Selon lui, l’Iran serait alors capable de monter, sur ses missiles balistiques, des ogives nucléaires en 3 ans et de réaliser leur miniaturisation en 6 ans. Mais en cas de rupture de l’accord par l’Iran, celui-ci s’exposerait à des sanctions plus sévères et même à des frappes militaires de la part des États-Unis, qui ont déjà déclaré ouvertes toutes les options. En outre, souligne l’ambassadeur, une rupture de l’accord de Vienne déclencherait une crise sérieuse avec l’Union européenne, la Chine et la Russie, qui l’ont également conclu. Selon le ministère français des Affaires Étrangères, les restrictions imposées par cet accord nécessiteraient, pour l’Iran, au moins un délai d’un an pour accumuler la matière indispensable à une bombe à uranium enrichi, s’il décidait de développer l’arme nucléaire. L’obtention du plutonium est rendue encore plus lointaine et difficile, car il faudrait réactiver le réacteur de la centrale d’Arak, dont le cœur a été retiré et où du béton a été coulé conformément à l’accord de Vienne, selon le rapport de janvier 2016 de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Enfin, si l’accord est scrupuleusement respecté, l’Iran ne pourra pas « être proche » de l’arme nucléaire pendant 10 à 15 ans.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

L’accord sur le dossier nucléaire iranien a été conclu le 14 juillet 2015 à Vienne entre l’Iran, l’Allemagne, la Chine, les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Il prévoit une levée progressive des sanctions des États-Unis et de l’Union européenne à l’encontre de l’Iran, pour l’essentiel après 2010 (secteur financier, énergie et transports). Il porte sur l’accès à la matière nucléaire, sa militarisation et la mise d’un engin nucléaire sur un vecteur. Les vérifications sont effectuées par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Le nombre de centrifugeuses IR-1 est limité à 5.060 pendant 10 ans. Les restrictions sur le niveau et la localisation des activités d’enrichissement, les stocks d’uranium enrichi, le retraitement et l’interdiction de certaines activités liées à la militarisation d’une arme nucléaire durent 15 ans. Le Conseil de sécurité de l’ONU restera saisi pendant 10 ans. Enfin, le mécanisme de retour automatique des sanctions sera en vigueur pendant 15 ans.




Adversaire « hybride » : une menace élargie

Aujourd’hui, les belligérants manœuvrent entre actions d’éclat spectaculaires, manipulations (médias, réseaux sociaux et cybermenaces) et utilisation d’institutions étatiques instables. Ils profitent des failles et opportunités d’un monde en pleine mutation, interdépendant et technologiquement fragile.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 10 février 2016 à Paris, par le Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : Patricia Adam, présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; le général de corps d’armée Didier Castres, sous-chef « opérations » de l’État-major des armées ; Élie Tenenbaum, Institut français des relations internationales ; le général de division Jean-François Parlenti, Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentations.

Le système Daech. Le terrorisme salafiste, représenté par Al Qaïda et Daech, constitue un ennemi immédiat et pour longtemps, estime le général Castres. Les crises récentes en Irak, Syrie et Libye, interconnectées, ne peuvent être réglées successivement, mais doivent être traitées comme un « système » et par une stratégie globale, à savoir interarmées, interministérielle et internationale. Selon le général, pour empêcher que les différents foyers de Daech se rejoignent, il faut d’abord : cloisonner les zones, la Syrie et l’Irak de l’Égypte et la Libye de l’Égypte ; s’en prendre à ses flux financiers et d’armements dans un cadre international. Daech a fait passer ses effectifs de 7.000 combattants en juin 2014 à 37.000 début 2016. Il sera contenu par un appui à ses forces adverses, régulières et irrégulières, en termes de formation, équipement et aide au commandement. L’assistance aux pays voisins (Tunisie, Égypte et Sud de la Libye) confinera le développement de Daech, déjà capable de se fondre dans les populations et de décider où et quand entreprendre une action grâce à son réseau de renseignement. En face, les armées régulières doivent contrôler un espace de dimension variable et y effectuer des transferts de forces. A titre d’exemples, le théâtre du Kosovo s’étend sur  environ 11.000 km2, celui du Levant sur 550.000 km2, soit la superficie de la France, et celui de la bande sahélo-saharienne sur 2,4 fois la France. Daech est organisé en réseaux structurés, redondants et protégés par des moyens efficaces. Il appuie son action par des capacités bon marché : engins explosifs improvisés, armes chimiques, combats en zone urbaine, dissimulations dans les foules et combattants au suicide. Chaque semaine, près de 200 étrangers rejoignent ses rangs. Selon le général Castres, la riposte à Daech repose sur quatre principes. Il s’agit d’abord d’inverser le principe d’incertitude en prenant l’initiative et en gardant l’ascendant. La fréquence et l’intensité des opérations doivent se poursuivre jusqu’à la disparition de l’ennemi. Le principe d’ubiquité porte à agir partout où il se dévoile. Celui de foudroyance consiste à ne pas rater sa neutralisation quand il commet une faute. Enfin, il convient de ne pas lui laisser l’exclusivité de l’action dans le champ des perceptions, à savoir : contester, retourner et interdire sa propagande ; proposer une alternative aux populations, clé de la sortie de crise.

La guerre « hybride ». Selon Élie Tenenbaum, la guerre « hybride » consiste en une seule manœuvre de guerre « régulière » et « irrégulière », avec des applications distinctes au Levant et en Ukraine. La guerre régulière, qui implique chars, artillerie et ligne de front, comme relevant de l’État depuis le XVIème siècle, avec pour objectif la destruction de l’ennemi. La guerre irrégulière inclut la guérilla, la propagande et les guerres de libération nationale en Asie, Afrique, Amérique latine et même Europe. En 2005, deux officiers supérieurs américains analysent la situation militaire en Irak  comme une concentration de guerre civile, de terrorisme international et de risque de dissémination d’armes de destruction massive. En 2012 au Liban, l’armée israélienne est mise en difficulté par le mouvement paramilitaire chiite Hezbollah, adversaire asymétrique disposant pourtant d’une puissance de feu et de moyens techniques jusque-là utilisés par une armée nationale régulière. En Ukraine depuis 2014, la Russie soutient militairement le mouvement politique rebelle du Donbass. La menace hybride consiste à placer une armée régulière dans le dilemme insoluble de concentration de ses efforts sur un théâtre extérieur et leur dispersion pour protéger le territoire national, livré à la propagande et au terrorisme adverses. La force de l’adversaire réside dans sa capacité à passer, très vite, du stade de guerre irrégulière à celui de guerre régulière et inversement. La manœuvre révolutionnaire consiste à transformer un outil paramilitaire irrégulier et défensif en une armée régulière et offensive (Mao Tsé Toung en 1949 et Daech en 2014). La possession de missiles sol/air à courte portée, chars, mines antipersonnel et missiles antinavires procure un effet tactique à une armée irrégulière. S’y ajoute l’accès facile à des moyens techniques autrefois réservés aux services de renseignement des États : observation satellitaire par « Google Earth » et transmission de messages dans les pays visés par les réseaux sociaux.

Les vulnérabilités. L’instabilité du monde résulte de révolutions technologique et sociale, indique le général Parlenti, Le numérique place les opinions publiques au cœur des enjeux et provoque une addiction aux informations. La perception d’un monde plus confus et plus ambigu affecte les sociétés. Les violences vues à la télévision ou sur internet surprennent toujours, avec un décalage quant au sens des mots et à celui de la vie humaine. Il s’ensuit une érosion de la confiance en l’État et le sentiment que l’ennemi est partout et nulle part. Or, la puissance d’un État repose notamment sur sa diplomatie et ses assises juridique, économique et culturelle. Toute montée aux extrêmes de l’un des facteurs déséquilibre l’ensemble. L’immédiateté médiatique influe sur le raisonnement politique. Certains États saisissent alors l’occasion d’augmenter leur puissance ou de revenir sur la scène mondiale, en contournant le droit international. La guerre hybride leur paraît la plus adaptée pour parvenir à leurs fins, sans perdre leur statut ni déclencher une escalade difficilement maîtrisable.

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Loïc Salmon

Selon Patricia Adam, Daech, monstre froid et manipulateur, est une organisation qui pratique la « guerre hybride », alliant bataille rangée au Levant, action psychologique, cyberguerre et terrorisme ciblé notamment sur la France. L’éradication de cet adversaire, qui suit une logique de  guerre totale, exige : la protection des citoyens par l’opération « Sentinelle » ; la reconquête de territoires pour empêcher sa prédation de richesses pétrolières et archéologiques (opérations « Chammal » et « Barkhane ») ; de redonner la sécurité aux pays du Levant et à leurs minorités. Les forces armées apportent leur appui aux forces de sécurité, mais les soldats ne sont pas officiers de police judiciaire. Si la frontière juridique entre défense et sécurité tombe, ce serait une victoire pour Daech, souligne Patricia Adam.




Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite voit son influence sur la communauté musulmane contestée, son alliance avec les Etats-Unis affaiblie et sa puissance économique amoindrie.

Ce constat a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 février 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : David Rigoulet-Roze, Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient ; Sébastien Wesser, Centre d’études et de recherches sur la vie économique des pays anglophones de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.

Piliers religieux et financier. L’Arabie Saoudite exerce une prédominance sur la communauté musulmane pour des raisons religieuses et économiques, explique David Rigoulet-Roze. D’abord, elle contrôle la péninsule arabe et assure la garde des lieux saints de La Mecque et de Médine. Au cours du  XVIIIème siècle, Mohammed ibn Saoud, patriarche du clan Saoud, s’est allié au réformateur Mohammed ben Abdelwahab, partisan d’un islam ultra-orthodoxe de rite sunnite, le « wahabisme ». Après la première guère mondiale, un de ses descendants, Abdel Aziz ibn Saoud, fonde le royaume qui porte son nom, occupe les lieux saints et en assure la protection, apanage du sultan ottoman dont le « califat » a été aboli par Atatürk en 1924. Le roi tire bénéfice d’une taxe sur le pèlerinage à La Mecque, prescrit par le Coran, et du prestige de la région, devenue de fait la capitale religieuse de la communauté musulmane. Le titre de « calife » (commandeur des croyants) sera d’abord repris par Oussama ben Laden (1990-2000), chef d’Al Qaïda, puis par Abou Bakr al-Baghdadi, fondateur de l’État islamique (Daech) en 2014. De son côté, l’Iran, de rite chiite et grand pays producteur de pétrole au Moyen-Orient, conteste la garde des lieux saints par l’Arabie Saoudite, à la suite de plusieurs incidents survenus à La Mecque : 1979, prise d’otages soldée par 334 morts, 451 blessés et 60 exécutions après intervention du GIGN français ; 1987, nouvel incident avec 402 morts, dont 300 Iraniens, et 644 blessés ; 1990, 1.426 morts dans une bousculade de pèlerins ; 2015, idem avec 2.236 morts. En janvier 2016, l’Arabie Saoudite rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran à la suite du sac de son ambassade à Téhéran par des manifestants, en réaction à l’exécution du dignitaire chiite Nimr al Nimr dans le royaume. Enfin, l’accord sur le nucléaire iranien, conclu en 2015 avec les États-Unis, la Russie, la Chine la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, fait craindre à Ryad un retour de Téhéran sur la scène régionale. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite dispose d’un second pilier d’influence, à savoir la manne financière provenant des gisements de pétrole dans la région depuis les années 1930. Elle a conclu en 1945, avec les États-Unis, le pacte dit de « Quincy », du nom du croiseur américain où il a été signé, renouvelé pour 60 ans en 2005. Ce pacte lui assure la protection militaire américaine contre toute menace extérieure, en contrepartie d’approvisionnements pétroliers garantis. Ses recettes sont ainsi passées de 65 Md$ en 1965 à 165 Md$ en 1980. Pendant la guerre froide (1947-1991) et dans le but d’affaiblir l’Union soviétique qui avait envahi l’Afghanistan en 1979, les États-Unis sollicitent un soutien financier aux rebelles afghans auprès de l’Arabie Saoudite, qui en profite pour y exporter le wahabisme. Elle avait déjà commencé son prosélytisme dès 1962 avec la création de la Ligue islamique mondiale, en vue de répandre l’enseignement musulman. En 1980 et encore à la demande des États-Unis, elle avait augmenté sa production de pétrole pour faire passer le prix du baril de pétrole en dessous de 10 $, afin de soutenir l’économie américaine. Elle a fait de même en 2016, mais cette fois pour contrer l’indépendance énergétique américaine à base de gaz de schiste. Toutefois, la baisse du prix du pétrole, entamée depuis juillet 2014, affecte les recettes du royaume et menace sa stabilité intérieure.

Risques économiques et stratégiques. La population du pays a doublé en 25 ans et les deux tiers des Saoudiens ont moins de 30 ans, souligne Sébastien Wesser. Par ailleurs, le budget de l’État est passé d’un excédent de 50 Md$ en 2013 à un déficit de 130 Md$ en 2015. Il assure d’abord aux Saoudiens un niveau de vie comparable à ceux des Américains et des Européens. En effet, environ la moitié paie salaires, retraites et subventions. Outre les milliards de dollars de la « politique du chéquier » envers l’Égypte, le Pakistan et les pays du Maghreb, il consacre 35 % à l’éducation, mais 25 % à la défense. Entre 2008 et 2011, l’Arabie Saoudite est devenue le premier pays acheteur d’armement, devant l’Inde, Israël et le Brésil. Mais, lors du printemps arabe de 2011, le gouvernement a dû débloquer 100 Md$ pour aider ses citoyens en difficulté. L’État a acheté des terres arables en Australie et au Soudan pour garantir l’autosuffisance alimentaire. Ses réserves en devises étrangères, passées de 750 Md$ en 2012 à 630 Md$ en 2014, pourraient être asséchées en 2020. Par ailleurs, les relations avec les États-Unis se sont altérées depuis les attentats du 11 septembre 2001, dont 15 des 19 auteurs étaient saoudiens. Dix ans plus tard, l’abandon du soutien de Washington au régime d’Hosni Moubarak en Égypte a été ressenti comme une trahison par Ryad. La volonté américaine de rééquilibrage entre pays sunnites et chiites est perçue comme un moyen de prendre pied sur le marché iranien. Selon Sébastien Wesser l’Arabie Saoudite aurait alors fait baisser le prix de son pétrole pour empêcher celui de l’Iran d’arriver sur le marché et pénaliser les entreprises américaines, qui se sont lourdement endettées pour exploiter le gaz de schiste. Inquiets de la politique guerrière de l’Arabie Saoudite au Yémen et en Syrie, les États-Unis pourraient suspendre leurs ventes d’armes. L’Arabie Saoudite se rapproche déjà du Pakistan sur le plan militaire et ne croit pas que l’accord sur le nucléaire empêchera l’Iran de se doter de l’arme atomique, à terme. Elle possède des missiles chinois, susceptibles d’emporter des ogives nucléaires… pakistanaises ! Cette hypothèse est prise au sérieux à Washington, qui redoute une contagion régionale. A court terme, conclut Sébastien Wesser, le Moyen-Orient sera probablement nucléarisé.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La compagnie nationale Saudi Aramco produisait 10,25 millions de barils par jour (Mb/j) en décembre 2015, contre 5 Mb/j par la russe Rosneft et 4 Mb/j par l’américaine Exxon Mobil. Ses réserves prouvées s’élèvent à 267 milliards de barils contre 40 Mdb pour Rosneft et 25 Mdb pour Exxon Mobil. La communauté sunnite, centrée sur l’Arabie Saoudite, est prédominante en Afrique du Nord, dans la bande sahélo-saharienne, en Afrique de l’Est, en Turquie, en Syrie, en Irak, en Jordanie, au Liban, à Oman, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Qatar, au Yémen, en Afghanistan, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, au Pakistan, en Inde, au Bangladesh, en Malaisie, en Indonésie, en Albanie et en Bosnie-Herzégovine. Elle inclut d’importantes minorités en Chine et aux Philippines. La communauté chiite, centrée sur l’Iran, est très présente au Yémen, en Irak, en Syrie, en Azerbaïdjan et en Afghanistan, avec de petites minorités en Turquie et même en Arabie Saoudite.




Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La complexité du monde résulte de l’interdépendance de la situation intérieure et de la politique extérieure des États. Les crises trouvent désormais leur origine dans la transparence des affaires du monde. A leur simultanéité récurrente s’ajoutent leur multiplication et l’accélération de leur rythme.

Le professeur Dominique Moïsi l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 janvier 2016 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les tendances lourdes. Alors que les facteurs de désordre se multiplient sur la planète, les principes d’ordre s’amenuisent, explique Dominique Moïsi. En outre, la fuite en avant des gouvernements nationalistes est liée à la remise en cause des équilibres économiques. De plus, le fondamentalisme islamique trouve son origine dans le refus de toute réforme de la part des monarchies pétrolières du Moyen-Orient, qui se présentent comme le dernier rempart face au terrorisme djihadiste, situation qu’elles ont contribué à créer. Enfin, dans ce monde « exceptionnel », les pays occidentaux sont dirigés par des personnalités qui ne le sont guère, estime le professeur. La raison de ce phénomène spécifique aux sociétés démocratiques provient du décalage entre les aptitudes requises d’un chef d’État ou de gouvernement et les qualités nécessaires pour être élu. La démocratie érode ses propres principes. L’instantanéité de l’information et le culte du réseau social twitter et des phrases courtes conduisent au triomphe de la démagogie sur la pédagogie. En outre, des gouvernements élus démocratiquement remettent en cause les principes de la démocratie, à savoir la liberté d’expression et celle de la presse. La liberté se définit par son absence : les citoyens en ont conscience quand elle n’existe plus.

Baisse de l’influence des États-Unis. D’après le professeur Moïsi, la perte de confiance de l’opinion publique américaine en ses élites et ses institutions se manifeste par un sentiment d’exaspération. Celui-ci se traduit notamment par le succès des outrances populistes entendues pendant la campagne en cours pour l’élection présidentielle. Malgré la montée de la violence quotidienne envers la communauté afro-américaine, les idéaux de démocratie et de liberté se maintiennent. Les risques de nouveaux attentats aux États-Unis nécessitent une ligne politique ferme. L’administration Bush avait sous-estimé la menace terroriste d’Al-Qaïda avant le 11 septembre 2001 puis a réagi de façon exagérée. Par arrogance sur le plan intérieur et ignorance du monde extérieur, les néoconservateurs républicains ont estimé que la démocratie à Bagdad conduirait à la paix à Jérusalem. Les conséquences du premier mandat (2001-2004) de George W.Bush perdurent. Selon Dominique Moïsi, son successeur Barak Obama, prudent, intelligent et cultivé, raisonne comme un avocat qui pèse le pour et le contre mais prend difficilement une décision. Il s’ensuit une divergence entre le président et l’évolution du monde. Les États-Unis n’ont plus les moyens de peser de tout leur poids sur les affaires du monde. En 2014, persuadée qu’ils n’interviendraient pas, la Russie a « récupéré » la Crimée sur l’Ukraine. La parole de Washington n’impressionne plus Ryad, ni Le Caire, ni Jérusalem. Après leurs aventures militaires en Irak et en Afghanistan, les États-Unis pourraient être tentés de se replier sur eux-mêmes, d’autant plus qu’ils atteindront l’autonomie énergétique dans cinq ans, grâce au gaz de schiste. Or, il n’y a pas d’alternative aux États-Unis dans le domaine géopolitique, avertit Dominique Moïsi.

Transformation du monde musulman. Pendant 150 ans, les décisions importantes sur l’avenir des populations musulmanes ont été prises en dehors d’elles, rappelle le professeur. L’expédition de Bonaparte en Égypte (1798) marque le début de la transformation du pays. La création d’Israël (1948) apparaît comme le dernier effort colonial à l’époque de la décolonisation. Aujourd’hui, le Moyen-Orient se trouve confronté à une fragmentation, une radicalisation et une expansion, où perce la volonté de reprendre, par le désordre, le contrôle de son histoire. L’organisation djihadiste Daech (État islamique) veut redessiner la carte qu’a définie l’Europe impériale par les accords Sylkes-Picot (1916), délimitant les frontières de l’Irak, du Koweït, de la Syrie, du Liban et de la Palestine. Sauf en Tunisie, le printemps arabe (2010-2014) a débouché sur une radicalisation religieuse et politique dans les autres pays. L’expansion du Moyen-Orient ne se limite plus à la géographie, mais couvre l’Europe par l’afflux de réfugiés fuyant surtout la guerre en Syrie. En cinq ans, sur une population de 22 millions d’habitants, 11 millions ont été déplacés et 4 millions ont quitté le pays. Même les gens des classes moyennes fuient vers l’Union européenne, surtout en Allemagne. La radicalisation s’étend aux jeunes des banlieues des villes européennes, signe de l’échec des politiques d’intégration, tous gouvernements confondus. Pour remédier au chaos, le professeur Moïsi  préconise : une action accrue contre Daech sur le plan militaire ; un effort en matière de renseignement et de protection sur le plan intérieur pour le court terme ; des efforts d’éducation et d’intégration sur les moyen et long termes. Par ailleurs, par suite de la baisse du prix du pétrole passé de 100 $ le baril à 30 $ au cours des 18 derniers mois, l’Arabie Saoudite, sunnite, ne peut plus acheter la paix sociale intérieure et se sert du nationalisme religieux, manifesté notamment par l’exécution d’un haut dignitaire chiite, sans en mesurer les graves conséquences (janvier 2016). Après l’incendie et le sac partiel de son ambassade à Téhéran, elle a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran chiite. Les éléments iraniens les plus conservateurs ont su exploiter la colère populaire pour contrer les réformes envisagées par le président Hassan Rohani. La société iranienne actuelle est en effet totalement différente de celle des mollahs les plus extrémistes des années 1980, souligne Dominique Moïsi. Les autres priorités l’ont emporté sur l’ambition d’un armement nucléaire. Pour Washington, la levée des sanctions économiques et la normalisation des relations diplomatiques vont renforcer le camp des modérés du régime, avec lequel il sera plus facile de négocier pendant les dix ans à venir. Enfin, après les piètres résultats de ses récentes interventions au Liban, Israël reste à l’écart du conflit en Syrie. Il ne cache pas son inquiétude face aux menaces à l’égard de la Jordanie et de l’Égypte, ses alliés de fait, même si Daech s’est bien gardé de l’attaquer.

Loïc Salmon

Stratégie : l’évolution du terrorisme djihadiste

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

 

Le mot « chaos » signifie, en grec ancien, la confusion générale des éléments de la matière avant la formation du monde. Or, selon Dominique Moïsi, un sentiment confus du processus inverse  prévaut aujourd’hui : le chaos succède ou plutôt se substitue progressivement au semblant d’ordre d’hier. Conseiller spécial de l’Institut français de relations internationales après en voir été le directeur adjoint, le professeur Moïsi a enseigné notamment à l’université américaine de Harvard, à l’École nationale d’administration et à l’Institut d’études politiques de Paris.




Le piège Daech

Alors qu’Al-Qaïda n’offre que le terrorisme et une guerre sans fin, Daech veut instaurer la « charia » sur un territoire spécifique doté d’un État et d’institutions, dans des perspectives historique et symbolique.

La nomenclature des « départements » de cet « État islamique » entend rappeler les États musulmans de l’époque des compagnons du prophète Mahomet (VIIème siècle) et instituer une administration étatique moderne. Le pouvoir judiciaire est exercé par des juges religieux sur les territoires conquis en Irak et en Syrie. Une « police des mœurs » contrôle les comportements, à savoir l’absence de mixité, le port du voile intégral dans l’espace public pour les femmes, l’interdiction de la musique, du sport et de l’alcool, et surveille les prix sur les marchés. D’anciens officiers irakiens de Saddam Hussein, convertis au salafisme djihadiste, dirigent les forces armées et les services de renseignement. En outre, Daech dispose d’une puissance financière alimentée par le pillage de la banque de Mossoul, l’impôt, la vente de pétrole et d’antiquités et… les dons privés des monarchies pétrolières du golfe Arabo-Persique. Son discours universaliste exerce une puissance d’attraction au-delà de sa base sunnite au Moyen-Orient. Selon Pierre-Jean Luizard, il ne s’agit pas d’un conflit de cultures entre Orient et Occident, mais d’un choc entre islam et « mécréance ». Pour Daech, l’islam accueille même les Européens chrétiens, tandis que la mécréance inclut Arabes et mauvais musulmans. Ainsi, les brigades féminines, chargées de veiller à la conformité de la tenue des jeunes femmes locales, sont composées en majorité de miliciennes occidentales qui ne parlent presque pas l’arabe. Le succès de l’État islamique repose notamment sur sa communication sur internet, qui diffuse des vidéos d’exécutions, décapitations, lapidations, destructions de lieux de culte « impies » (musulmans « hérétiques » ou juifs) et de sites archéologiques. Sa propagande présente les musulmans comme les éternelles victimes de l’Occident dominateur. La conférence de San Remo (1920) avait attribué des mandats à la France sur la Syrie et le Liban et à la Grande-Bretagne sur l’Irak, la Transjordanie et la Palestine. Les États-Unis ont augmenté leur présence militaire depuis la guerre du Golfe (1990-1991). Localement, l’État islamique s’appuie surtout sur des combattants d’origine tribale. Son armée est estimée à 30.000 hommes, dont un tiers d’étrangers, à savoir Arabes, Tchétchènes, Ouzbeks et jeunes venus des pays occidentaux. La guerre civile en Syrie provoque un afflux de migrants dans les pays voisins. Ainsi, la Jordanie accueille plus de 600.000 réfugiés syriens. Mais, les États-Unis, qui la considèrent comme un acteur clé dans le conflit israélo-palestinien, veulent empêcher sa déstabilisation. L’Arabie saoudite se sent menacée par la déliquescence des États issus des mandats de la conférence de San Remo. Gardienne des lieux saints de l’islam et d’une certaine orthodoxie religieuse, elle est pourtant inféodée aux intérêts géopolitiques et pétroliers américains. En outre, elle affronte trois dangers : le chiisme originaire de l’Iran, son rival régional ; la situation au Yémen et la subversion djihadiste. La présence de deux millions de réfugiés syriens crée un sentiment d’exaspération croissant pour la Turquie, qui veut éviter une implication militaire directe en Syrie et en Irak. Lors de la conférence anti-Daech de Paris du 15 septembre 2014, trente pays se sont coalisés, sous la direction des États-Unis, contre l’État islamique.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Gouverner au nom d’Allah

Le RAID, 30 ans d’interventions

« Le piège Daech », par Pierre-Jean Luizard. Éditions La Découverte 188 pages, 13,50 €.




Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Le règlement politique des crises au Moyen-Orient nécessite une réelle volonté des pays occidentaux et des succès militaires contre Daech. L’accueil de 5 à 6 millions de migrants syriens et irakiens, perçus comme des réfugiés, se fait difficilement dans les pays voisins et ceux du Nord de la Méditerranée.

Ces thèmes ont été abordés lors d’une conférence-débat organisée le 2 novembre 2015 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST. Y sont intervenus : l’ambassadeur Jean de Ponton d’Amécourt, ancien directeur de la Délégation des affaires stratégiques du ministère de la Défense ; le général de division (2 S) Vincent Desportes, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris ; Blandine Kriegel, professeur des universités et ancienne présidente du Haut Conseil à l’intégration.

L’évolution géopolitique. L’origine des crises d’aujourd’hui au Moyen-Orient remonte à l’humiliation de la colonisation européenne dans le monde musulman, depuis le XIXème siècle, et qui a été accentuée par les interventions américaines en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003, estime l’ambassadeur Ponton d’Amécourt. Le terrorisme, inspiré du fondamentalisme religieux né en Arabie saoudite, s’est propagé en Tchétchénie, Afghanistan, Irak et Syrie et se développe avec l’organisation Daech, autoproclamée « État islamique ». Sous l’influence de la télévision et d’internet, le « printemps arabe » de 2011, conséquence de la pauvreté et de l’exaspération provoquée par la corruption des élites, a provoqué la chute des présidents Moubarak en Égypte et Ben Ali en Tunisie. Hyperpuissance à la fin de la guerre froide (1991), les États-Unis se trouvent aujourd’hui dans un monde « a-polaire », où aucun pays ne l’emporte. Toutefois, leur économie a retrouvé la croissance et le plein emploi, grâce notamment à la chute, chez eux, du prix du gaz comprimé utilisé comme carburant. Leur budget militaire représente 50 % du total des budgets militaires dans le monde. Dans les relations internationales, ils pratiquent le « smart power », qui combine une armée forte avec des alliances, partenariats et institutions pour étendre leur influence et légitimer leur pouvoir. En fait, leur politique étrangère est dirigée par le Congrès qui contrôle les agences fédérales, pourtant soumises à l’autorité directe du président. Après l’échec de leur intervention en Afghanistan, les États-Unis veulent éviter de nouvelles guerres. Le Pakistan, troisième pays musulman du monde et puissance nucléaire, redoute que l’Inde y exerce son influence, si la situation se stabilise, et finance les talibans installés sur son territoire, à Peshawar et au Baloutchistan. En 2012, les États-Unis réagissent à l’usage de l’arme chimique par le régime syrien, mais renoncent à intervenir. En 2014, ils effectuent des frappes aériennes contre Daech en Syrie et en Irak, et envoient, via l’Arabie saoudite, des équipements non-létaux aux troupes irakiennes et des forces spéciales pour les former. De son côté, la Russie a négocié la destruction de l’arsenal chimique de la Syrie et y a renforcé sa présence militaire dans la base aérienne de Lattaquié et le port de Tartous. Dès 2012, elle a opposé son veto, comme la Chine, à toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant la Syrie. Elle s’érige comme défenseur des minorités russes extérieures et des chrétiens d’Orient (encadré), lutte contre l’islamisme dans le Caucase et en Tchétchénie, conteste les valeurs occidentales et entend retrouver le rang de l’URSS. La Russie a négocié un accord sur l’industrie nucléaire iranienne, qu’ont entériné les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France. Très engagé en Syrie et en Irak pour soutenir les chiites, l’Iran est devenu un acteur incontournable à tout règlement politique. Il dénie à l’Arabie saoudite, sa rivale sunnite, la garde des lieux saints de l’islam et reste pour Israël sa principale menace. La Turquie considère comme dangereux pour elle la constitution d’un État kurde. La désintégration des frontières étatiques avec l’émergence d’un « Kurdistan » provoquerait un chaos, dont ne veulent ni la Syrie, ni la Turquie, ni l’Iran, ni la Russie, estime l’ambassadeur. Pour régler les crises au Moyen-Orient, les États-Unis assument le minimum, à savoir l’emploi de forces spéciales et des négociations avec la Russie. Ils s’intéressent surtout au cyber et aux pays du Pacifique, avec qui ils négocient des accords de commerce extérieur.

La nouvelle donne militaire. La dérive technologique et la désignation d’un ennemi tiennent lieu de stratégie aux États-Unis, estime le général Desportes. Ils ont dépensé 1.000 Md$ en Afghanistan entre 2001 et 2015, puis 3.000 Md$ en Irak. Leur politique de formation de troupes locales a échoué au Viêt Nam, en Afghanistan et en Irak, où il faudrait environ 150.000 combattants au sol pendant un an pour reconquérir les vallées du Tigre et de l’Euphrate, selon le général. Pour frapper l’État islamique, leurs avions décollent désormais de la base turque d’Incirlik, mais ont longtemps épargné les files de camions citernes… qui franchissaient la frontière turque pour la contrebande de pétrole ! La coalition menée par les États-Unis a effectué 2.000 frappes aériennes en un an, contre 1.000 en un mois par la Russie. En raison de ses 20 millions de ressortissants musulmans, celle-ci veut maintenir sa présence en Méditerranée, pour contrer globalement la menace islamiste après le retrait de l’OTAN d’Afghanistan. Dans le but de redevenir un acteur majeur dans les relations internationales, elle a joué de la surprise en Crimée, en Ukraine et au Moyen-Orient.

L’urgence des migrations. Daech tue aveuglément et s’attaque à la sécurité, premier des droits de l’Homme, rappelle Blandine Kriegel. Les migrants syriens et irakiens, qui ont vu à la télévision ou sur internet le mode de vie, prospère et libre, des Occidentaux, se précipitent en masse vers l’Union européenne, terre d’asile. Les anciens États membres, proches en matière d’accueil, d’égalité des chances et de droits sociaux, sont davantage prêts à les accepter que les nouveaux, qui n’ont pas participé à ce processus de convergence. Blandine Kriegel préconise de renforcer la politique d’intégration dans un cadre européen, en assurant d’abord une formation linguistique et civique aux migrants, tout en prenant en compte l’histoire de leurs pays d’origine. Il convient de revaloriser les droits de la personne mais de combattre ceux qui veulent détruire la cité démocratique, conclut-elle.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

Les chrétiens d’Orient sont estimés à plus de 11 millions de personnes. Parmi eux,  les orthodoxes sont les plus nombreux et regroupés au sein des patriarcats de Constantinople, d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem, du catholicossat de Géorgie et de l’archevêché de Chypre. Les catholiques dépendent des patriarcats copte-catholique, arménien-catholique, grec-catholique melkite, maronite et chaldéen. La répartition globale des chrétiens, au sens large, dans les populations du Moyen-Orient varie selon les pays : Arménie, 100 % ; Chypre, 68 % ; Géorgie, 63 % ; Liban, 40 % ; Égypte, 10% ; Jordanie, 6 % ; Syrie, 3 % ; Israël, 2 % ; Territoires palestiniens, 2 % ; Irak, 1 -2 % ; Iran, 0,3 % ; Turquie, 0,1 %.




Iran : retour difficile sur la scène internationale

Les conflits en cours au Moyen-Orient résultent de l’affrontement politique entre l’Iran, république chiite, et les monarchies sunnites du golfe Arabo-Persique, riches en ressources énergétiques. L’antagonisme religieux sert à mobiliser les foules.

Telle est l’opinion du professeur Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS et aux « think tanks » américains Global Fellow et Wilson Center. Il s’est exprimé au cours d’une conférence-débat organisée, le 28 mai 2015 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

La République islamique. A Téhéran, tout bascule en 1979. L’arrivée au pouvoir du clergé chiite transforme en république la plus vieille monarchie du monde, liée aux pays occidentaux. Après avoir pris en otages les diplomates de l’ambassade américaine, l’Iran est qualifié « d’État terroriste ». En voulant exporter sa révolution, il menace l’équilibre traditionnel au Moyen-Orient. En 1979, éclate également sa guerre contre l’Irak, qui va durer 9 ans et causer 45.000 morts parmi une armée populaire. Le combat au front forge une solidarité durable entre les anciens combattants, alors que les religieux, restés à l’arrière, envoient leurs fils « faire des affaires », indique le professeur Hourcade. La Perse, devenue Iran en 1935 et dont la population n’est ni arabe ni turque, n’a plus entrepris de conquêtes extérieures depuis les guerres médiques (Vème siècle avant J.C.). A partir du XVIème siècle, devenue très nationaliste, elle pratique une stratégie de sanctuarisation du territoire national. En 1991, la guerre du Koweït entraîne l’installation de troupes américaines au Qatar… que l’Iran perçoit comme une menace directe d’encerclement. Son armée de 50.000 hommes, dépourvue de moyens antiaériens, ne peut se projeter plus de 15 jours au-delà de 50 km. Mais sa langue, parlée parmi les communautés chiites au Liban et en Afghanistan, va lui permettre d’atteindre ses adversaires derrière leurs lignes. Au Liban, Téhéran utilise le Hezbollah, parti de gouvernement dont seule la branche armée est considérée comme terroriste. En 1986, les attentats contre la France étaient motivés par son soutien à Saddam Hussein pendant la guerre contre l’Irak. En Afghanistan, l’Iran a reconnu le régime des talibans. En Syrie, il a soutenu le régime de Bachar El Assad pour contrer la faction pro-saoudienne, active à Damas. De même, il est présent au Yémen pour contrebalancer l’influence de l’Arabie Saoudite. Très rationnel en ce qui concerne sa sécurité, l’Iran a acquis la capacité scientifique et technologique de l’arme nucléaire, comme l’Allemagne, la Suède, le Japon et le Brésil. Mais, souligne le professeur, il lui faudra des décennies pour la réaliser. En 2015, l’Iran constate qu’il n’a pas pu exporter sa révolution et change de politique. Il a pris conscience de son affaiblissement économique et de sa perte d’influence politique, face à l’expansion extraordinaire des monarchies du golfe Arabo-Persique.

Les monarchies pétrolières. Au Moyen-Orient, les républiques (Iran, Afghanistan, Liban, Israël, Irak, Syrie et Yémen) disposent d’une importante population et d’une classe moyenne nombreuse, qui veut s’ouvrir au monde. Elles côtoient des monarchies (Arabie saoudite, Jordanie, Qatar, Bahreïn, Émirats arabes unis), peu peuplées et à la main d’œuvre étrangère abondante. Celles-ci n’ont pas connu le printemps arabe de 2010-2011, mais pourraient s’effondrer comme les régimes tunisien et égyptien, estime le professeur Hourcade. L’Arabie saoudite prône un islam sunnite « wahhabite » très centré sur les mœurs, mais peu politique. En 1979, lors de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, les djihadistes sunnites les plus radicaux sont allés les combattre, dont le Saoudien Oussama Ben Laden, futur organisateur des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. A partir de 1986, des fondations islamiques entreprennent une vaste campagne de scolarisation extérieure, financée non par l’État mais par de riches familles saoudiennes. Les écoles se multiplient des Philippines à l’Afrique subsaharienne, notamment au Niger où les imams sont formés à Niamey. L’organisation terroriste « Boko Haram », qui sévit au Niger et au Nigeria, se réclame de l’islam wahhabite. Ce même islam favorise l’influence de l’Arabie Saoudite, de l’émirat de Dubaï, qui dispose du plus important aéroport mondial, et du Qatar, devenu un acteur majeur sur le plan financier. Tous profitent de la disparition de l’Iran de la scène internationale. Lors de leur 2ème guerre en Irak en 2003, les États-Unis renversent le régime de Saddam Hussein, donnent le pouvoir à la minorité chiite, pour contrôler le pays, et licencient les officiers de l’armée irakienne. Ceux-ci, aguerris par le conflit contre l’Iran, iront encadrer les troupes de l’organisation djihadiste sunnite Daech, renforcées également par les anciens combattants d’Afghanistan. Daech, financée au début par l’Arabie saoudite et le Qatar, conquiert une partie de la Syrie début 2014 et veut prendre le pouvoir à Bagdad. Après la déroute de l’armée irakienne pourtant appuyée par une coalition internationale, elle se finance par les ventes d’antiquités, pillées dans les musées irakiens, et surtout de pétrole et de gaz aux agences internationales, via la Turquie. Inquiet, l’Iran arme les milices chiites irakiennes en lutte contre Daech. Son budget de défense est le dixième de celui de l’Arabie Saoudite.

Les autres acteurs. Israël, tenté de déclencher une guerre préventive en Syrie pour détruire les missiles du Hezbollah fournis par l’Iran, obtient des États-Unis les armements sophistiqués, jusqu’alors refusés. Les États-Unis souhaitent se désengager du Moyen-Orient et laisser leurs entreprises commercer avec l’Iran, lassé par 35 ans d’hostilités. Selon le professeur Hourcade, la dynamique en cours dépasse l’accord sur le nucléaire iranien, négocié par six grandes puissances. La France maintient une politique arabe forte par des accords de défense avec Abou Dhabi et le Qatar, qui ne sont pas inféodés aux États-Unis. La Turquie apparaît comme seule capable de faire la jonction entre l’Iran et l’Arabie Saoudite et conserver des contacts avec la Russie et les États-Unis, en vue d’assurer la sécurité dans la région. Vu la difficulté à y établir un équilibre entre l’Iran et les monarchies pétrolières, une guerre froide devrait s’y installer.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

D ’une superficie de 1,64 Mkm2 et peuplé de 77 millions d’habitants, l’Iran est le deuxième producteur mondial de pétrole et dispose de la plus grande réserve en gaz naturel du monde. Seul État musulman officiellement chiite, l’Iran est une théocratie, dirigée par le clergé. Ainsi, selon la Constitution de 1979, le « Guide de la Révolution personnalité obligatoirement religieuse, est responsable de la politique générale de la « République islamique d’Iran ». Commandant en chef des forces armées, il contrôle le renseignement militaire et les opérations de sécurité et peut, seul, déclarer la guerre. Élu pour une durée indéterminée par l’Assemblée des experts, il a droit de veto sur tout. Le président de la République, les députés et les membres de l’Assemblée des experts sont élus au suffrage universel, mais selon un processus qui n’admet que les candidats des diverses factions islamiques.




Marine nationale : en opérations sur toutes les mers

En posture permanente de sûreté, la Marine agit, dès le temps de paix, sur l’espace marin de liberté stratégique et de manœuvre. Responsable de l’action de l’État en mer, elle participe aussi aux opérations sur les théâtres extérieurs.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 15 avril 2015 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine. Y sont notamment intervenus : la contre-amirale Anne Cullerre, sous-chef d’état-major « Opérations aéronavales » ; le capitaine de vaisseau (R) Lars Wedin, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique ; le capitaine de vaisseau Jacques Rivière, chef du bureau « Opérations aéronavales ».

Enjeux et menaces. Outre ses ressources halieutiques et son importance pour le transport de marchandises dans le monde (90 % des échanges), la mer devient un enjeu énergétique, explique le capitaine de vaisseau Wedin. Le parc d’environ 170.000 plates-formes de production d’hydrocarbures (pétrole et gaz) s’accroît de 400 unités par an. S’y ajoutent les éoliennes et hydroliennes (sous-marines), génératrices d’électricité. Or, ces infrastructures affectent l’emploi des radars et les trajectoires de manœuvre des navires marchands pour les éviter. Ces entraves à la circulation maritime se répercutent sur la liberté de navigation. Certains pays riverains, notamment en mer de Chine, créent des zones d’interdiction pour les protéger, notamment des organisations terroristes susceptibles d’utiliser vedettes rapides ou sous-marins de poche pour les endommager, avec des conséquences écologiques et médiatiques. Le commandant Wedin en déduit une stratégie maritime pour le XXIème siècle avec ses composantes économique, financière, industrielle, de défense (OTAN et accords bilatéraux), diplomatique et morale, à savoir la prise en compte de l’importance de la mer par l’opinion publique. L’amirale Cullère rappelle que tous les pays commerçants disposent de Marines militaires pour défendre leurs intérêts maritimes. Ainsi, la Chine et les pays d’Asie du Sud-Est développent leur Marine pour s’assurer la maîtrise des mers environnantes. La guerre froide (1947-1991) semble de retour. Si un bâtiment étranger se rapproche trop près de la Crimée, des unités russes vont immédiatement à sa rencontre. La Russie reconstruit en effet sa Marine, qui montre son pavillon en océan Indien et en Méditerranée. Parallèlement, des avions russes se manifestent le long des côtes atlantiques, indique le capitaine de vaisseau Rivière.

Missions permanentes. Pour garantir la crédibilité de la dissuasion nucléaire, le programme « Cœlacanthe » poursuit la modernisation de la Force océanique stratégique par la mise au format du missile balistique M51 du 3ème SNLE. Pour participer à la protection de ses 80.000 ressortissants français dans le golfe de Guinée, l’opération « Corymbe » combine surveillance maritime et coopération avec les pays riverains pour la prise en charge de leur propre sécurité dans leurs eaux territoriales, explique l’amirale Cullerre. Sur le territoire national (métropole et outre-mer), l’action de l’État en mer (55 missions) inclut la protection des approches maritimes (sémaphores et renseignement). En 2014, 350 personnes ont été secourues, 500 kg de cocaïne saisis et 2.000 engins explosifs neutralisés. En outre, 3.280 marins et gendarmes maritimes ont assuré la sécurité d’enceintes militaires et des installations de la dissuasion. Début 2015, la Marine n’a donc pu fournir de personnels au-delà d’un mois à l’opération « Sentinelle » en Ile-de-France (10.000 personnels mobilisés). En conséquence, l’État-major des armées réfléchit aux nouveaux formats de la défense maritime, opérationnelle et aérienne du territoire. La France participe déjà à la lutte contre l’immigration clandestine dans le cadre de la mission européenne Frontex (renseignement et récupération de naufragés). La France dispose du plus grand réseau d’attachés de défense du monde. Les Commandements supérieurs en Nouvelle-Calédonie (armée de Terre) et en Polynésie française (Marine) remplissent, au sein des pays de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique, des missions de rayonnement, mais avec de plus en plus de difficultés car les moyens financiers diminuent. Les escales de deux frégates de surveillance y contribuent, notamment aux Mexique, Chili, Pérou et en mer de Chine. Si le ministère des Affaires étrangères décide, par exemple, l’envoi de secours aux victimes d’un cyclone aux Philippines, la Marine peut déjà en réaliser la planification sur place. En raison de la présence d’entreprises françaises (CMA et Total) dans la région, des bâtiments militaires français  s’y rendent, mais sans prendre parti dans les litiges territoriaux entre les pays riverains et la Chine, qui se pose en rivale des États-Unis. Par ailleurs, la Marine américaine doit assurer, en permanence, l’ouverture des détroits de Bab-el-Mandeb et d’Ormuz, où la Grande-Bretagne a envoyé des unités et la France un chasseur de mines en avril 2015.

Opérations ponctuelles. Avec ses bâtiments, aéronefs (avion radar Atlantique 2 ou Falcon 50 notamment) et commandos (forces spéciales), la Marine participe aux opérations extérieures, dans un cadre interarmées et en coalition : « Chammal » contre Daech en Irak, « Atalante » contre la piraterie en océan Indien et « Serval » puis « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne. Elle dispose de : 3 bases navales à Cherbourg, Brest et Toulon ; 4 stations navales au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon ; 2 bases interarmées à Djibouti et aux Émirats arabes unis. L’opération « Corymbe » dans le golfe de Guinée est dirigée par l’amiral préfet maritime de Brest, également commandant en chef pour l’Atlantique, en coordination avec ses homologues au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon. Auparavant uniquement effectuées en liaison directe avec la présidence de la République, les projections de forces sur des théâtres extérieurs intègrent la communication opérationnelle, en raison de l’accélération du temps « politico-médiatique », souligne l’amirale Cullerre. En échange du soutien des États-Unis à la France en matière de renseignement et de ravitaillement en vol pendant les opérations « Harmattan » (Libye, 2011) et « Serval » (Mali, 2013), le groupe aéronaval français a assuré la relève d’un porte-avions américain au cours de l’opération « Chammal » (Irak, avril 2015).

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

L’océan Indien : espace sous tension

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Avec 11 Mkm2 de zones économiques exclusives réparties sur 7.000 km de côtes sur tous les océans, la France dispose du 2ème domaine maritime mondial, après les États-Unis. Sa Marine compte : 10 sous-marins, dont 6 d’attaque (SNA) et 4 lanceurs d’engins (SNLE) ; 42 bâtiments de combat et de soutien ; près de 200 avions de chasse, de patrouille et de surveillance ainsi que des hélicoptères ; 15 unités de fusiliers et commandos Marine ; 34.000 hommes et femmes, dont 3.000 civils. Le taux de féminisation atteint 13,8 %. Dès 2017, l’équipage du premier SNA Barracuda intégrera 3 officiers féminins. Toutes les spécialités sont ouvertes aux femmes, y compris celles de pilote de chasse embarquée et de commando Marine, si elles réussissent les mêmes tests que les hommes.