Armée de Terre : opérations et relations internationales

La France n’agissant pas seule dans le monde, le « partenariat militaire opérationnel » a remplacé l’ancienne « coopération militaire » pour aller jusqu’à l’engagement armé si nécessaire.

Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 27 novembre 2019 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée François-Xavier Le Pelletier de Woillemont, secrétaire général adjoint de la défense et de la sécurité nationale ; Hervé de Charette, ancien ministre des Affaires étrangères (1995-1997) ; Bertrand Badie, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et au Centre d’études et de recherches internationales ; le colonel des troupes de marine Thomas Pieau, projeté sur les théâtres d’opérations en Bosnie, en Afghanistan et au Liban ; le capitaine Charles Allègre, officier adjoint à la compagnie permanente du 9ème Régiment d’infanterie de marine en Guyane.

L’action militaire. L’interculturalité permet aux forces armées françaises de combattre au loin dans un environnement, sinon favorable, du moins peu hostile, souligne le général Le Pelletier de Woillemont. Elle transforme les procédures, la doctrine et l’entraînement pour agir mieux ensemble entre partenaires et alliés, acquérir l’expérience opérationnelle et la partager pour anticiper l’action de l’adversaire. Elle évite une forme d’isolement physique, linguistique et culturel, pour remplir la mission avec efficacité. Elle permet l’équilibre entre protection des soldats et proximité avec la population. Ainsi l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique 5 pays avec 5 cultures différentes, unifiées par la langue française. La France y agit pour assurer sa propre sécurité et celle de populations locales qu’il convient de respecter. La solidité d’une armée, rappelle le général, repose sur sa chaîne hiérarchique et sa capacité à tenir le terrain au contact. Les soldats français combattent donc ensemble avec leurs partenaires africains. Pour vivre au milieu d’autres cultures, les missions de longue durée (2-4 ans) sont préférables aux affectations de 4 mois de diverses unités, qui tournent trop vite au sein de « Barkhane ». Il incombe aussi aux armées africaines de « gagner les cœurs et les esprits », car les forces françaises partiront un jour. S’y ajoute le risque que les unités françaises soient gagnées à la cause des populations au sein desquelles elles vivent. Par ailleurs, indique le général, la France, dont la culture n’est plus dominante, promeut certaines valeurs universelles comme l’état de droit, le multilatéralisme et la dignité humaine. Or, parallèlement au besoin d’enracinement dans une société, se profilent les affirmations d’identité, de culture et de rapport de forces.

Le travail en amont. Depuis 2008, les troupes françaises sont mises en situation d’interculturalité aux niveaux individuel et collectif, indique le colonel Pieau. L’adaptation se fait en fonction des besoins à partir du plus petit échelon pour éviter les maladresses. L’état-major prépare l’approche tactique selon des méthodes de comportement validées par le chef, qui négocie avec les autorités locales. Une observation décalée permet une analyse plus fine, sachant que la conquête des cœurs et des esprits s’inscrit dans la durée.

L’action diplomatique. Pour défendre ses intérêts, la France prend en compte l’identité de ses interlocuteurs, dont la connaissance lui permet de se faire reconnaître par eux et de respecter leurs différences et particularités, indique Hervé de Charette. Elle doit privilégier l’ouverture sur le monde et éviter l’arrogance pour y conserver son influence et sa place. Parler avec tout le monde implique de ne pas placer les valeurs occidentales au-dessus des autres, mais ne signifie pas renoncer à celles d’une portée universelle, comme les droits de l’Homme. Une dimension affective entre dans la politique étrangère, comme l’a montré l’action de la diplomatie française en 1996, lors de l’opération israélienne « Raisins de la colère » contre le Liban, dans un contexte de tensions avec les organisations politico-militaires Hamas et Hezbollah. Adepte de la « diplomatie militaire », Israël recourt à la force chaque fois qu’il le juge nécessaire pour atteindre ses objectifs. Or, la France attache de l’importance à la souveraineté du Liban, sa première carte d’influence dans la région, pour relancer sa politique arabe et méditerranéenne. Une équipe de diplomates chevonnés, dirigée par le ministre des Affaires étrangères (Hervé de Charette), fait la navette pendant 15 jours entre Tel Aviv, Beyrouth, Damas et Le Caire. Elle obtient un cessez-le feu…qui va durer 4 ans ! Ce succès repose sur la longue expérience de la diplomatie française au Moyen-Orient. La solution a nécessité un dialogue avec la Syrie, qui encourageait le Hezbollah, et avec l’Iran, son principal fournisseur d’armement et inspirateur religieux. Les Etats-Unis considéraient Israël comme leur seul interlocuteur dans la région et refusaient l’intervention d’un pays tiers, mais n’avaient plus de relations diplomatiques avec l’Iran. La France avait accepté d’avance d’en subir les conséquences éventuelles.

La reconnaissance internationale. Le système westphalien (1648) a instauré la reconnaissance mutuelle des Etats sur les plans juridique, politique (leur rôle à jouer) et culturel (égalité et découverte de l’autre), explique Bertrand Badie. Toutefois, il s’ensuit une compétition entre Etats, en rivalité permanente, et un classement hiérarchique. L’entrée de l’idée d’universalité dans l’histoire philosophique européenne a débouché sur l’évangélisation puis la colonisation. En Occident, la découverte de l’altérité s’est manifestée par la solidarité aux niveaux national (XIXème siècle), puis international (XXème siècle). Ensuite, la mondialisation de l’interculturalité a entraîné interdépendance et migrations. La culture, dont la définition varie avec le temps, a servi d’emblème. Lors des décolonisations, l’imposition de systèmes étatiques étrangers a suscité un sentiment d’aliénation de leur propre culture au sein des anciennes colonies. Le passé structure les comportements sociaux. L’altérité a été perturbée par l’humiliation du « dominé », paramètre incontournable des relations internationales, souligne Bertrand Badie. Elle entraîne des diplomaties de la revanche, où l’humilié va chercher à imposer l’humiliation à son tour, et de la réparation par l’ancien pays dominateur.

Loïc Salmon

Les distances et les difficultés de communication imposent la culture de l’autonomie, estime le capitaine Allège (photo), à l’issue d’une étude comparative des missions de combat au Tonkin (journaux de marche 1945-1954) et de lutte contre les orpailleurs clandestins en Guyane (son propre carnet de bord). Milieu difficile, la forêt équatoriale mettant hommes et matériel à rude épreuve, il s’agit d’apprendre de ceux qui y vivent en permanence et d’adapter la logistique. Pour comprendre sa manière de réagir, il faut se mettre à la place de l’adversaire, rustique et qui maîtrise ce milieu. Le succès de la mission dépend de sa durée et du soutien de la population locale, composante essentielle de la mission. Le rapport humain facilite le recrutement local et permet de transformer un adversaire en allié potentiel…à condition de savoir l’utiliser !

Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

Opex, des vies pour la France

Armée de Terre : gagner la paix après l’intervention en Opex

 

 




Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

La dégradation de la situation régionale profite à l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie, qui cherchent à affirmer leur influence et peut-être leur légitimité.

Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 28 novembre 2019 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Le contexte stratégique. Sauf en Tunisie, les révoltes arabes de 2011 ont conduit à des répressions intérieures et des tensions à l’extérieur, au Soudan, en Syrie, au Liban, en Irak et en Iran. Les conflits externes ont débouché sur des impasses militaires, faute de solutions politiques. Daech a perdu ses bastions territoriaux, mais le terrorisme perdure. Le Moyen-Orient est devenu une région « apolaire », car les pôles d’attractivité que constituaient l’Irak, l’Egypte et la Syrie n’existent plus.

L’Arabie Saoudite. Peuplé de 33 millions d’habitants, le royaume d’Arabie Saoudite veut s’affirmer dans la région. La contestation arabe de 2011 et ses revendications politico-sociales de dignité et de liberté ont effrayé ses dirigeants. L’abandon du président égyptien Hosni Moubarak par ses forces armées et les Etats-Unis leur a fait prendre conscience d’un risque identique. Ils ont alors réagi, avec succès, par une assistance sociale et un programme d’infrastructures totalisant 36 Md$, soit 8,5 % du produit national brut. Depuis sa création en 1932, le royaume saoudien était dirigé par une gérontocratie, où la succession s’effectuait de frère en frère. A son avènement en 2015, le roi Salman (79 ans) va la changer en désignant, deux ans plus tard, son fils Mohamed ben Salman (MBS) comme prince héritier, chargé de l’économie, de la police et des forces armées. Son clan met fin au Conseil d’allégeance fonctionnant par consensus. MBS, qui comprend une partie des aspirations populaires, décrète certaines réformes, comme l’autorisation de conduire une voiture pour les femmes, la tenue de concerts et l’ouverture de quelques cinémas. Pour réduire la dépendance à la volatilité des prix du pétrole, il procède à la diversification de l’économie et à la « saoudisation » des emplois. En outre, il enferme, dans un hôtel de luxe, 200 responsables de hauts niveaux pour qu’ils paient effectivement leurs impôts. A l’extérieur, son action s’enlise dans une guerre contre le Yémen, déclenchée en 2015 et qui perdure en 2019, et une tentative, manquée, de déstabilisation du Qatar en 2017, lequel en profite pour se moderniser. Pourtant, l’Arabie saoudite parvient à conserver le soutien des Etats-Unis, grâce à ses achats d’armement. De son côté, Washington veut s’appuyer sur un Etat stable avec une capacité d’influence par la religion. Les réserves saoudiennes d’hydrocarbures conservent leur importance, car l’exploitation massive des gaz de schiste commence à causer de graves dégâts écologiques dans certaines régions des Etats-Unis. L’opposition récurrente de l’Arabie Saoudite à l’Iran repose davantage sur une concurrence géopolitique que sur un antagonisme religieux (sunnisme saoudien contre chiisme iranien), instrumentalisé par les deux Etats.

L’Iran. Peuplé de 80 millions d’habitants, l’Iran occupe une position centrale sur le plan géographique, avec des frontières terrestres et maritimes avec 15 Etats, et aussi en raison de ses réserves considérables en hydrocarbures et sa fierté nationaliste résultant de sa très longue histoire. Au cours du XXème siècle, il a connu une révolution constitutionnelle en 1906, la nationalisation de son industrie pétrolière en 1951 et la chute de la monarchie en 1979. La République islamique d’Iran combine les légitimités religieuse et républicaine (par des élections). Elle a mis fin à son prosélytisme révolutionnaire lors de sa guerre contre l’Irak (1980-1988), où toutes les énergies ont été mobilisées pour défendre le pays et qui lui a coûté 500.000 morts. Depuis, l’Irak, qui déplore 180.000 morts dans cette guerre, se méfie de son voisin. En revanche, l’Iran souhaite continuer à exercer son influence séculaire au Moyen-Orient, grâce à son corps diplomatique chevronné. L’accord de 2015 sur son dossier nucléaire, valable pendant 10 ans et qui a impliqué tous les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie et Chine), a été scrupuleusement respecté, avec possibilité d’inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Sa dénonciation unilatérale par Washington, le 8 mai 2018, a été suivie un an après, jour pour jour, de la reprise de l’enrichissement de l’uranium par Téhéran. La question des missiles balistiques iraniens, également dénoncée par Washington, n’était pas incluse dans l’accord sur le nucléaire.

La Turquie. Peuplée de 80 millions d’habitants, la Turquie a connu d’importantes transformations sociologiques, économiques et politiques au cours des 25 dernières années. Le niveau de vie y a été multiplié par 2,5 en 7-8 ans depuis l’arrivée du président Recep Tayyip Erdogan. Son réseau d’entreprises de travaux publics s’est développé en Afrique, où le nombre de contrats est passé de 12 en 2002 à 41 en 2018, et en Amérique latine. Mais la situation s’est dégradée en juillet 2016 lors de la tentative de coup d’Etat, que les pays occidentaux n’ont pas condamnée. La réaction a conduit à 70.000 arrestations et à la révocation de 110.000 fonctionnaires, ébranlant l’Etat de droit. Pourtant, l’opposition a conquis la mairie d’Istanbul. A l’extérieur, le rétablissement de relations avec l’Occident, amorcé en 1967, s’est arrêté en 1974 avec l’annexion de la partie Nord de l’île de Chypre. En 2003, la Turquie a refusé l’utilisation de la base d’Incirlik par l’aviation américaine pour attaquer l’Irak par le Nord, attitude partagée à l’époque par la France, l’Allemagne et la Russie, opposées à toute action unilatérale. Surprise par la révolte arabe de 2011, elle a tenté, sans succès, une médiation dans la guerre civile syrienne. Après la défaite militaire de Daech en 2019, elle a envahi une bande au Nord du territoire syrien pour contrer l’organisation PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qualifiée de terroriste. Quoique membre de l’OTAN, elle a acheté des missiles anti-aériens S400 à la Russie, soutien militaire et diplomatique du régime syrien.

Loïc Salmon

Israël, souligne Didier Billion, pratique la fuite en avant grâce au soutien inconditionnel des Etats-Unis, qui lui procure un sentiment d’impunité vis-à-vis de la question palestinienne. Le nombre de colons dans les territoires qu’il occupe est passé de 10.000 en 1973 à 600.000 en 2019. Israël n’accepte pas la solution de deux Etats pour une raison démographique. L’appui américain s’est renforcé avec l’administration Trump : déplacement de l’ambassade de Tel Aviv à Jérusalem (2018) ; reconnaissance de la légalité de la colonisation par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo (2019). En outre, l’Etat hébreu s’est rapproché de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, adversaires, comme lui, de l’Iran. Quoique micro-Etat, le Qatar s’est placé au centre des jeux d’influence par sa richesse en gaz naturel et sa diplomatie sportive. Il compense sa faiblesse militaire par la présence de bases américaine et turque sur son territoire.

Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances




Cyberdjihadisme : baisse de la propagande et réorganistion

L’Etat islamique (EI) et Al Qaïda (AQ), principales organisations terroristes, diffusent plutôt leurs messages vers les petites plateformes et les réseaux chiffrés, pour des raisons financières et de « neutralisation » de leurs comptes sur les grands réseaux sociaux.

Cela ressort d’un rapport publié en mai 2019 par le ministère de l’Intérieur (Délégation aux industries de sécurité et à la lutte contre les cybermenaces). L’EI et AQ utilisent les mêmes codes et protocoles de diffusion de propagande terroriste sur internet, à savoir le « web 2.0 » (interactivité alliant complexification de la technologie et simplicité d’utilisation), les applications mobiles et les réseaux sociaux. Ils visent des objectifs similaires : propagande idéologique et recrutement ; financement ; plateforme opérationnelle ; revendication.

Le réseau global de l’EI. La propagande de l’EI à destination de la mouvance occidentale s’est dégradée en termes de qualité et de quantité. Les vidéos de mise en scène de djihadistes francophones depuis la zone syro-irakienne, qu’il contrôlait, ont disparu depuis le second semestre 2017. La perte de son territoire et de nombreuses infrastructures a conduit à une baisse de production de contenus de propagande sur ses organes officiels Nashir News et Amaq. Le magazine Rumiyah a cessé de paraître en 2017. Cependant, le bulletin en pdf Al Naba et les bulletins quotidiens de la radio Al Bayan continuent leur diffusion. Le groupe sympathisant Fursan Upload présente de nouveaux contenus sur plusieurs canaux du réseau chiffré « Telegram » et différents services d’hébergement, dont le « cloud ». Les anciennes productions perdurent, grâce à des services de copie et de sauvegarde. Telegram demeure le premier vecteur de l’EI pour la publicité et de stockage de nouvelles parutions. Par ailleurs, les sympathisants de l’EI ont exprimé leur volonté d’acheter les outils et les services nécessaires à des cyberattaques par les « volontaires en ligne ». Mais leurs capacités offensives internes semblent limitées et guère organisées. En mars 2018, l’EI a tenté, sans succès, de monter le réseau social « Muslim’s Network ». Le recours aux monnaies virtuelles pour financer des attaques terroristes reste marginal.

La mouvance AQ. L’organisation AQ regroupe également d’autres entités, dont AQMI (Maghreb), AQPA (péninsule arabique), AQSI (Sinaï) et Al-Shebbaab (Somalie). Elle dispose des organes de propagande GIMF, Sahab M.dia, Al Malahem et Al Fustaat ainsi que de services de traduction et utilise aussi Telegram. En outre, elle publie régulièrement des infographies de menaces, lors des fêtes religieuses et des événements de société (« gilets jaunes ») ou sportifs (coupe du monde).

 « Pharos » à la rescousse. Le ministère de l’Intérieur a ouvert sur internet le portail « Pharos », permettant de signaler des contenus illicites, notamment la propagande islamiste. Cette plateforme a recueilli 4.550 signalements de contenus à caractère terroriste ou en faisant l’apologie en 2018, contre 6.750 en 2017 et 11.400 en 2016. Elle a transmis : 12.100 demandes de retrait pour les contenus à caractère terroriste, contre 30.634 en 2017 ; 4.877 demandes de « déréférencement » ; 51 demandes de blocage. Depuis le 28 février 2018, elle dispose d’un relais européen, via une connexion avec l’application IRMa d’Europol. Les échanges de données portent sur les transmissions d’adresses URL de contenus terroristes passibles d’un retrait. Au 31 décembre 2018, Pharos a ainsi transmis, à Europol, 69.937 contenus à caractère terroriste.

Loïc Salmon

Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

Terrorisme : les forces armées préservées de la radicalisation

Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle




Terrorisme : mobilisation internationale publique et privée contre son financement

Pour lutter contre le financement du terrorisme, l’ONU enjoint les Etats à se doter de listes de gels d’avoirs et autorise des sanctions contre des organisations terroristes. Celles-ci reposent sur des spécificités locales mais profitent de facilités, voire de carences, au niveau international.

Cet aspect a été abordé au cours du Forum parlementaire sur la sécurité et le renseignement organisé, le 20 juin 2019 à Paris, par l’Assemblée nationale et le Sénat. Y sont notamment intervenus : Patrick Stevens, directeur du service de contre-terrorisme d’Interpol ; Emanuele Ottolenghi, Fondation pour la défense des démocraties ; Brahim Oumansour, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques ; Duncan Hoffman, directeur chez Chainalysis.

L’action d’Interpol. Les 194 pays membres d’Interpol travaillent sur le financement du terrorisme en établissant des liens entre les cibles et en fusionnant les renseignements sur les activités suspectes, indique Patrick Stevens. Pour les enquêtes conventionnelles, une plateforme permet de partager les informations avec les acteurs présents en Syrie, en Irak et au Mali. En cas d’attentat au Kenya ou au Sri Lanka, cela peut apporter une valeur ajoutée en approfondissant des enquêtes sur les réseaux sociaux. Des banques de données existent sur : les noms des personnes recherchées, dont 50.000 combattants étrangers en 2019 contre 8.000 en 2016 ; les bagages abandonnés ; les renseignements biométriques (8.000 en 2016). Interpol apporte son aide pour la constitution de bases biométriques en Syrie, en Irak et au Mali. La collecte de preuves sur le champ de bataille a permis des enquêtes, qui ont conduit à de nombreuses arrestations. Les banques de données vont inclure les noms de personnes incarcérées pour lien avec le terrorisme et qui restent radicalisées après leur sortie de prison. En matière de financement, Interpol émet des « notices » sur les bonnes pratiques, partagées avec le Groupe Egmond. Il existe une notice spéciale relative à la base de données de l’ONU sur les armes saisies par les armées et celles saisies sur des personnes qui voyagent. Enfin, les banques ont accès à 90.000 documents rédigés par Interpol

Les réseaux du Hezbollah. Le groupe islamiste chiite Hezbollah, considéré comme terroriste notamment par les Etats-Unis et l’Union européenne, a combattu contre l’Etat islamique (EI) en Syrie et en Irak et intervient contre Israël, à partir du Liban, et au Yémen. En Amérique latine, il s’appuie sur l’importante diaspora libanaise chiite pour établir des réseaux de trafics de drogue, d’êtres humains, d’armes et de diamants, explique Emanuele Ottolenghi. Pour se constituer une façade légitime, il y investit dans les mosquées, écoles, centres culturels et associations caritatives. Grâce à ses réseaux de sympathisants, il a conclu des alliances avec les autorités et mouvements politiques locaux. Ses représentants permanents coordonnent les circuits commerciaux, exigent des contributions, recourent à l’extorsion de fonds envers les récalcitrants et assurent les transferts financiers. La plus grande communauté libanaise d’Amérique du Sud se trouve dans la « zone des trois frontières » entre le Paraguay, le Brésil et l’Argentine. Ces trois pays ne considèrent pas le Hezbollah comme une organisation terroriste et seul le Brésil dispose d’une législation contre le financement du terrorisme. Cette zone, traversée par 100.000 personnes/jour et 40.000 véhicules/semaine, est desservie par trois aéroports internationaux et reliée par routes aux principaux ports régionaux et à l’hinterland industriel. Trois juridictions, diverses langues (anglais, espagnol, chinois et persan), plusieurs monnaies (dont le dollar et l’euro) et peu de contrôle aux frontières facilitent la contrebande. Les transactions financières illicites ont atteint 18 Mds$ en 2017, grâce à la zone franche de Ciudad Del Este, la troisième du monde pour le commerce de détail après Hong Kong et Miami. Des entreprises locales, liées au Hezbollah, achètent des produits bon marché en Chine et Hong Kong, par l’intermédiaire de sociétés américaines installées à Miami qui les transportent par avions cargos directement à Ciudad Del Este ou à Asuncion (Paraguay), Montevideo (Uruguay) et Campinas (Brésil) puis par camions à Ciudad Del Este, pour y être revendues. En outre, l’Iran apporte un soutien direct au Hezbollah par ses propres réseaux latino-américains, déploie des agents du Corps des gardiens de la révolution islamique et s’appuie sur les agents de l’Organisation extérieure de sécurité du Hezbollah pour des actions coordonnées.

L’approche globale. La déstabilisation de l’Irak et de la Syrie a induit la montée du terrorisme et non pas l’inverse, souligne Brahim Oumansour. Entre 2000 et 2007, l’EI n’a revendiqué que 5,3 % des attentats dans le monde et Al Qaïda 1,9 %. Des facteurs spécifiques à chaque pays se trouvent à l’origine de la radicalisation politique dans une zone soumise à un conflit interétatique ou à la faiblesse de l’Etat. Nécessité financière et besoins en armes et équipements motivent l’allégeance de groupes locaux au terrorisme international (EI et Al Qaïda). Par ailleurs, l’effondrement du régime irakien a servi les desseins de l’EI et le conflit religieux, entre chiites et sunnites, ceux de l’Arabie saoudite et de l’Iran. En Libye, à la guerre civile entre milices islamistes et tribales se superposent des rivalités internationales entre Egypte, Emirats arabes unis, Qatar et Turquie. Toutefois, l’opération militaire transnationale, réussie, contre l’EI en Libye, doit être suivie par un retour au dialogue et à la réconciliation pour éviter la pérennisation des conflits entre minorités et autorités centrales, estime Brahim Oumansour. Mais cette sécurité apparente ne règle pas les conflits sociaux latents. Dans les pays touchés par le terrorisme majoritairement musulman, il s’agit d’éviter le sentiment d’exclusion. Parmi les 8.000 djihadistes maghrébins partis combattre en Syrie depuis 2013, 6.000 sont venus de Tunisie, 2.000 du Maroc et…78 d’Algérie, où des réformes économiques ont éradiqué les bidonvilles et des programmes sociaux ont réduit la menace terroriste. En Tunisie, l’Etat et son appareil sécuritaire restent fragiles.

Loïc Salmon

En 2018, l’activité économique des crypto-monnaies s’est montée à 1.242 Mds$, dont 812 Mds$ de Bitcoins et 430 Mds$ d’Ethereums, indique Duncan Hoffman. Seulement 1,6 Md$ ont été utilisés à des fins criminelles, dont 1 Md$ volé par les hackers et 500 M$ envoyés dans les « darknets » (réseaux anonymes). Plus rapide que le blanchiment d’argent, les chantages et demandes de rançons, effectués par des hackers d’Europe de l’Est disposant d’algorithmes très sophistiqués, portent sur des cibles de haute valeur financière ou de données sensibles, des agences gouvernementales, des contractants de défense, des campagnes électorales et des organisations privées vulnérables sur le plan informatique. Les hackers « étatiques » de Russie, d’Iran et de Corée du Nord veulent des gains financiers mais cherchent aussi à créer des perturbations politiques dans les pays visés.

Terrorisme : menace transnationale et moyens financiers considérables

Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

Sécurité : le renseignement dans la lutte contre le terrorisme




Terrorisme : menace transnationale et moyens financiers considérables

Les organisations terroristes parviennent à s’autofinancer pour leur fonctionnement (moyens militaires, propagande et rémunérations) et leurs attaques ponctuelles à bas coût.

Cet aspect a été abordé au cours du Forum parlementaire sur la sécurité et le renseignement organisé, le 20 juin 2019 à Paris, par l’Assemblée nationale et le Sénat. Y sont notamment intervenus : Anne-Clémentine Larroque, analyste géopolitique au ministère de la Justice ; Arnaud Baleste, responsable de la division lutte contre le financement du terrorisme au sein de Tracfin (service de renseignement du ministère de l’Action et des Comptes publics) ; Jérôme Beaumont, secrétaire exécutif du Groupe Egmont ; Emmanuel Jacque, expert en solutions de renseignement et de lutte contre la fraude ; Sonia Krimi, députée de la Manche ; Valérie Boyer, députée des Bouches-du-Rhône. Ces deux dernières ont publié, en avril 2019, un rapport d’information sur la lutte contre le financement du terrorisme. Elles préconisent six mesures : œuvrer en faveur d’une réponse internationale renforcée et toujours plus efficace ; renforcer l’assistance internationale aux Etats les plus vulnérables ; renforcer l’harmonisation européenne, en droit et plus encore dans les faits ; au plan national, œuvrer pour une pleine application des outils existants ; assurer une pleine mobilisation de tous les acteurs concernés et une coopération optimale entre les acteurs ; renforcer la vigilance sur certains secteurs (cagnottes en ligne et associations à but non lucratif) et outils (« crypto-monnaies » reposant sur la technologie « blockchain »  de stockage et de transmission d’informations sécurisées).

Evolution structurelle. La possession d’un territoire permettait à l’Etat islamique (EI) et Al Qaïda d’établir des liens entre leur idéologie et leurs sympathisants, afin de constituer un réseau et créer le discours qui suscitera une réponse de ces derniers, explique Anne-Clémentine Larroque. Le financement illicite par les trafics d’êtres humains, de drogue ou de cigarettes, quoique interdit par le droit islamique, a été justifié par les cheiks pour combattre les non-musulmans en Syrie, Irak et Afghanistan, comme du temps du califat abbaside (750-1258) mais avec les moyens modernes. En 2015, l’EI a prélevé du pétrole sur des sites libyens et l’a vendu pendant un an et demi, jusqu’à l’arrivée des troupes de la coalition. Pour son financement, il recourt aussi à des femmes, ainsi devenues des combattantes à l’égal des hommes. L’EI agit en Europe, Tunisie, Libye et au Sénégal, tandis qu’Al Qaïda perdure en Afghanistan et au Pakistan. D’autres organisations se développent en Afrique centrale et de l’Ouest, en Indonésie, aux Philippines, au Bangladesh et au Sri Lanka.

Autofinancement prépondérant. Avant sa défaite militaire, l’EI a préparé sa retraite au niveau logistique pour continuer à financer ses actions, notamment par le blanchiment d’argent, explique Arnaud Baleste. Il a envoyé de l’argent dans les pays aux législations plus permissives ou sans réglementation, afin de le faire fructifier et le rendre légal, donc invisible. Des transferts « d’aumônes islamiques » ont été ainsi réalisés par des mandats, inférieurs à 300 €, ou téléphonie mobile vers l’Afrique centrale et de l’Ouest. L’argent vient de revenus personnels, d’héritages, de fraudes aux crédits ou prestations sociales et de braquages. Entre 2014 et 2018, 1.000 personnes ont envoyé, de France, 1,5 M€ à l’EI, contre 5,6 M€ en provenance des pays du golfe Arabo-Persique. Toutefois, les banques disposent aujourd’hui d’outils performants, capables de détecter les « signaux faibles » et d’interpréter les menaces. Elles envoient 70 % de leurs informations à Tracfin, qui les transmet aux autres services de renseignement français et en reçoit les identités des suspects. D’autres informations proviennent des douanes, des attachés de sécurité intérieure dans les ambassades françaises et du GAFI (voir encadré). Enfin, Tracfin travaille avec la Banque de France, chargée de la réglementation des cagnottes en ligne.

Echanges de bonnes pratiques. Le Groupe Egmont mobilise ses 158 membres dans le monde au service des cellules de renseignement financier, pour lutter contre le blanchiment d’argent par la grande criminalité et le financement des réseaux terroristes, dont les intérêts coïncident, indique Jérôme Beaumont. Sous l’impulsion de Tracfin, il essaie d’établir, depuis 2015, le profil financier des personnes parties rejoindre l’EI et identifier leurs réseaux de soutien logistique avant, pendant puis après leur retour. Ensuite, il procède à une analyse financière, à partir d’informations sur un attentat ou une simple présomption d’attentat avec l’aide du GAFI, qui a l’obligation d’échanges à l’international (voir encadré). Comme tout acte terroriste, même à bas coût, nécessite un réseau, il s’agit d’en déterminer le lien financier avec la personne à risque. La coopération avec les banques privées permet le traçage des avoirs financiers et leur gel, notamment des associations caritatives dans les pays n’exigeant pas de déclarations comptables.

Anticiper pour réagir. Crise, propagande et menace cyber peuvent se contrer par une méthodologie, des outils dont l’intelligence artificielle (IA), de l’expertise et une stratégie, explique Emmanuel Jacque. Une radicalisation, qui implique une rupture comportementale dans les habitudes et contacts avec les proches, sera détectée par des analyses sémantiques et relationnelles automatisées à partir des données connues, à traiter selon un cycle comparable à celui du renseignement militaire (photo). Il s’agit de découvrir les liens entre manipulateurs et personnes manipulées, par exemple, quand un document a été diffusé plus de 300 fois par 10 personnes sur Twitter, Facebook ou autres. La Grande-Bretagne a ainsi constitué une liste de 20.000 personnes à surveiller. L’IA modélise une source, fusionne les informations et procède à des extractions d’identité permettant de reconstituer un réseau. L’anticipation empêche une surprise stratégique, comme une cyberattaque massive dont les différents acteurs doivent assembler leurs moyens offensifs. Appliquée au contre-terrorisme, elle détermine la cause des actes des groupes « voyous », propose des priorités sécuritaires (fiches « S »), détecte suffisamment tôt les individus radicalisés et cible les nœuds critiques des réseaux avant le passage à l’acte terroriste.

Loïc Salmon

Les 38 pays membres du Groupe d’action financière (GAFI) et 9 organismes régionaux similaires ont constitué un réseau mondial de plus de 190 juridictions. Il a élaboré une série de recommandations reconnues comme étant la norme internationale en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et de la prolifération des armes de destruction massive. Fondements d’une réponse coordonnée à ces menaces pour l’intégrité du système financier, ces recommandations contribuent à l’harmonisation des règles au niveau mondial. Publiées en 1990 et révisées en 1996, 2001, 2003 et 2012, elles ont vocation à s’appliquer partout, afin de susciter les réformes législatives et réglementaires nécessaires.

Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

Rendre le renseignement plus efficace dans la lutte contre le terrorisme

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

 




Guerre : complexité des approches politique et militaire

Conduire une guerre nécessite une solidarité entre autorité politique, direction militaire et soutien populaire. Cela repose sur la confiance qui se gagne et se maintient en toutes circonstances.

Cette équation complexe a été exposée par le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’état-major particulier du président de la République (1999-2002), d’Etat-major des armées (2002-2006) et du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009), lors d’une conférence débat organisée, le 16 mai 2019 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et Minerve EMSST.

Evolution de la guerre. Les philosophes et les physiocrates du XVIIIème siècle pensaient que la démocratie et les échanges commerciaux supprimeraient la guerre. A l’issue de la guerre froide (1947-1991) l’opinion générale estimait impossible le retour d’un conflit majeur pour trois raisons : supériorité de la puissance économique à la puissance militaire ; forte dévaluation des valeurs guerrières traditionnelles ; coût de la guerre dépassant le bénéfice escompté. Seul ce dernier argument reste valable, estime le général Bentégeat, qui souligne que l’Europe de l’Ouest connaît la paix depuis 1945 et que le nombre de conflits dans le monde a diminué de moitié depuis 1991. Toutefois, des signes avant-coureurs d’un retour probable de la guerre n’ont pas disparu. D’abord, l’obstacle majeur, à savoir la terreur de l’arme nucléaire, se trouve ébranlé par le boycott, par les Etats-Unis, du vote sur le Traité d’interdiction des armes nucléaires, adopté en 2017 par 122 pays lors d’une assemblée générale de l’ONU. Ensuite, des conflits persistent localement au Yémen et dans la bande sahélo-saharienne. Sur le plan économique, le retour à l’unilatéralisme du XIXème siècle vide le G20 de sa substance. Le décalage démographique entre l’Union européenne et l’Afrique va accroître les flux migratoires et le réchauffement climatique entraîner des conflits en Afrique avec des répercussions en Europe. Les ressorts de la guerre persistent : fond d’agressivité lié à la peur du plus fort ; remise en cause de l’état de droit par la violence, la haine et l’intérêt. La guerre change de forme : absence de déclaration formelle ; conflits ethnique et religieux ; élargissements aux cyberespace et espace extra-atmosphérique ; porosité de la frontière entre guerre et paix. La guerre, selon le théoricien militaire Clausewitz (1780-1831), reste un affrontement de volontés, mais avec un caractère hybride, une multiplicité d’acteurs et un poids accru des opinions publiques. En effet, la société ne supporte plus le choc de la mort au combat et n’assume plus des pertes massives. En 1914, au début de la première guerre mondiale, ces dernières avaient atteint 20.000 morts en un jour, sans susciter une émotion comparable à celle des 10 morts dans une embuscade en Afghanistan en 2008.

Eléments-clés. Auteur du livre « Chefs d’Etat en guerre », le général Bentégeat en a dégagé des caractéristiques. Le chef de l’Etat, décideur de la guerre, doit avoir une vision réaliste de la situation, une ambition raisonnable et la capacité de mobiliser la nation et toutes ses ressources. Sans scrupules, il choisit un chef militaire compétent et garde son sang-froid pour ne pas céder à l’émotion ni à la colère. Loyal mais sans complaisance vis-à-vis de lui, le chef militaire a acquis sa compétence par une expérience opérationnelle, quoique pas toujours appropriée. Son « sens politique » lui permet de comprendre les motivations et contraintes du chef de l’Etat, sans pour autant porter atteinte aux exigences opérationnelles. L’adhésion du peuple, facteur crucial du succès, nécessite de gagner la bataille de l’information, notamment sur les réseaux sociaux qui génèrent désinformation, émotion et impatience.

Fonctionnement opérationnel. Dirigeants politiques et militaires partagent un intérêt commun dans l’art de la guerre. Or le succès d’une opération se trouve contraint à l’immédiateté par le calendrier électoral des dirigeants politiques, qui vient dans le temps court, alors que les chefs militaires travaillent dans le temps long. Le politique donne des directives floues pour ménager l’opinion publique, quand le militaire attend des ordres clairs pour une action la plus précise possible. Les armées sont destinées à combattre et à gagner la guerre. Mais ignorer sa finalité politique conduit au risque d’un enfermement technique et tactique. Les chefs d’Etat recherchent le compromis, quand les chefs militaires tendent à s’en tenir aux schémas et slogans de la culture OTAN, indique le général Bentégeat. Quoique s’impose la soumission du chef militaire à l’autorité politique, celle-ci conserve une certaine méfiance à son égard. Elle aura alors tendance à exercer un contrôle, soit absolu et permanent, soit discret et sournois. Normalement, le chef de l’Etat fixe le but à atteindre et les « lignes rouges » spatiale et temporelle à ne pas dépasser et le chef militaire exécute. Toutefois, un échec tactique aura un impact politique susceptible de modifier les équilibres diplomatiques dans la région. En effet, l’action militaire n’est qu’un élément de la stratégie globale, qui inclut des aspects financiers et économiques. L’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique directement la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad et, indirectement, l’Algérie à la frontière Nord et l’Arabie saoudite qui finance. Les militaires ont quelque chose à dire sur les opérations mais ne restent qu’un an sur zone. Le but politique porte sur les aides au développement et aux armées locales. Il nécessite une coordination des actions auprès des gouvernements locaux pour parvenir à une solution diplomatique.

Le cas français. Chaque semaine un conseil restreint de défense et de sécurité nationale réunit le président de la République, le Premier ministre, les ministres concernés et le chef d’Etat-major des armées. Avec pour objectif le succès des opérations, ce dernier assure le commandement opérationnel du feu, le chef d’état-major particulier du président de la République la fonction de conseil et, depuis 2013, le ministre des Armées celle de l’emploi des forces. Le Parlement n’est consulté qu’après quatre mois. Toutefois, la complexité des opérations renforce l’incertitude de la prise de décision, indique le général Bentégeat. En matière de renseignement, les services français donnent une appréciation de la situation complétée, sur le plan opérationnel, par des moyens américains. La conduite d’une guerre par la France seule devient impossible pour des raisons de capacité militaire et de légitimité internationale, toute action unilatérale engendrant la suspicion. Enfin, les sondages soulignent le renforcement du lien Armée-Nation depuis la suspension de la conscription.

Loïc Salmon

Selon le général Bentégeat, l’Union européenne, qui dispose de 1,5 million de militaires, parvient difficilement à en déployer 5.000…dont la moitié de Français ! Ses deux groupements tactiques en alerte n’ont pas été engagés depuis 2005, en raison de difficultés capacitaires et par manque de volonté politique des dirigeants des pays membres. La constitution, à terme, d’une armée de l’UE présuppose une politique étrangère commune. Mais l’idée rencontre déjà une opinion favorable de la part de 43 % des Européens.

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Armement : hausse de 30 % des exportations françaises en 2018

Les prises de commandes (contrats signés et entrés en vigueur) d’armements français à l’export ont dépassé 9 Mds€ en 2018, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 1er juin 2019. Elles se montaient à 6,9 Mds€ en 2017.

En préambule, la ministre des Armées, Florence Parly, souligne l’importance vitale de ces exportations pour l’autonomie stratégique et la diplomatie de la France. Ses relations spécifiques avec l’Inde, l’Australie et les pays du Moyen-Orient, régions-clés pour sa sécurité et ses approvisionnements énergétiques, lui permettent de lutter contre le terrorisme et de protéger ses ressortissants sur place.

Bilan des exportations. Les prises de commandes incluent six grands contrats d’un montant supérieur à 200 M€, dont la part augmente de 30 % par rapport à 2017. Parmi eux, cinq d’un montant supérieur à 500 M€ totalisent 3,5 Mds€. La part de l’Europe dépasse 25 % du total, contre 10 % en moyenne au cours des dix dernières années. Dans le cadre d’un partenariat stratégique, le contrat « CaMo » avec la Belgique porte sur la vente de véhicules blindés et entre dans la réalisation du programme « Scorpion » sur la mobilité terrestre. En outre, l’Espagne a acheté 23 hélicoptères de manœuvre et d’assaut NH90 (programme réalisé par la France, l’Italie, l’Allemagne et les Pays-Bas). Les prises de commandes au Moyen-Orient, encadrées par un dispositif rigoureux de contrôle des exportations, ont représenté un peu plus de 50 % du montant total, mais sont en baisse de 10 % par rapport à 2017. A lui seul, le Qatar a conclu deux grands contrats, à savoir l’achat de 28 NH90 et l’entrée en vigueur du contrat portant sur 12 avions de chasse Rafale supplémentaires, option prise lors de l’achat des 24 premiers appareils en 2015. La part des ventes en Asie-Pacifique reste inférieure à 15 % du total, comme en 2017. Les contrats inférieurs à 200 M€ totalisent un peu moins de 4 Mds€, comme en 2017. Ils correspondent à des activités de formation de personnels et de maintien en condition opérationnelle ou de modernisation de matériels acquis dans le cadre des grands contrats de la décennie précédente. Parmi les vingt principaux clients d’équipements militaires ou d’armements français entre 2009 et 2018, l’Inde arrive en tête devant l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Egypte, le Brésil, les Emirats arabes unis, les Etats-Unis, Singapour, la Malaisie, le Koweït, la Corée du Sud, la Russie, la Grande-Bretagne, la Belgique, l’Indonésie, la Chine, l’Allemagne, l’Espagne, le Maroc et le Pakistan.

Evolution de la demande. La vive concurrence sur le marché mondial implique de consentir à des transferts de technologies ou de nouer des coopérations industrielles avec des pays désireux de développer leur industrie d’armement. Ainsi via le processus des « Strategic Partners », l’Inde incite les entreprises étrangères à investir sur place pour fabriquer leurs produits. Au Moyen-Orient, l’anticipation de la fin de la manne pétrolière et la nécessité de développer une politique économique et sociale ont amené les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite à inclure, dans les contrats de défense, des transferts de technologies et de production dans des domaines duaux comme l’aéronautique, l’espace ou les télécommunications. Toutefois, ces transferts sont examinés au cas par cas pour ne pas menacer les intérêts de la France. Des plans d’action, mis en œuvre par les industriels français, protègent leurs savoir-faire et leurs avantages. En outre, l’Agence de l’innovation de défense vise à leur conserver un temps d’avance.

Loïc Salmon

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Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

L’Etat islamique modifie sa propagande sur internet et les réseaux sociaux pour diversifier ses débouchés et perdurer, après sa défaite militaire en Irak et en Syrie face à la coalition internationale.

Laurence Bindner, consultante en « cyber renseignement », a présenté le fonctionnement du « cyberdjihadisme » à l’occasion d’une conférence-débat organisée, le 13 mai 2019 à Paris, par le Commandement Terre pour le territoire national (voir encadré).

Evoution médiatique. L’Etat islamique (EI) s’est d’abord exprimé sur les sites internet et les forums dans les années 2000, puis sur les réseaux sociaux en 2011-2015 et enfin sur les applications chiffrées et autres plateformes depuis 2015. Il en a vite saisi les atouts : instantanéité, large audience et gestion relativement modique. En 2014, sa présence accrue sur internet correspond à son occupation d’une partie des territoires irakien et syrien. A partir de 2016, ses revers militaires ont conduit ce « proto-Etat » à muter vers un groupe insurrectionnel clandestin et migrer vers une semi-clandestinité sur internet. Passant ensuite à la guérilla et aux attaques éclairs, l’EI a envoyé des contenus djihadistes vers les réseaux sociaux, très prisés pour leur usage agile et habile par les jeunes Européens pendant la guerre civile en Syrie. Il a hésité au début en raison du risque de leur infiltration par les services de renseignement américains, car ces réseaux sont hébergés aux Etats-Unis. De son côté, le « think tank » Combating Terrorism Center de l’Académie militaire américaine de West Point a constaté que le nombre de productions visuelles de l’EI a culminé à 754 en août 2015 puis est tombée à 44 en juin 2018. Cette chute de 94 % résulte de la désorganisation de l’EI après la perte de sa capitale Raqqah (Syrie) et le ciblage direct de ses responsables médiatiques (une trentaine) par la coalition internationale. Toutefois, à partir d’août 2018, l’EI a procédé à de nouveaux types de production, à savoir des infographies hebdomadaires en arabe, anglais et français récapitulant ses interventions de la semaine. Il a aussi maintenu certaines productions et recyclé d’anciens contenus. Des sympathisants les relaient et les traduisent en 16 langues, comme la « bataille du Sri Lanka » (21 avril 2019, 257 morts) avec emplacements des cibles, à savoir « des églises et des hôtels fréquentés par des ressortissants de pays de l’alliance Croisée (sic) ». Ils créent leurs productions, difficiles à distinguer de celles de l’EI. D’autres groupes djihadistes mettent des vidéos en ligne. Alors qu’Al Qaïda améliore la qualité de ses vidéos, l’EI exacerbe la violence, montre l’entraînement de ses troupes et filme, avec un drone, une attaque contre la force française « Barkhane » au Sahel.

Adaptation. Après la perte de son territoire, l’EI lance sur internet une nouvelle phase de communication, destinée à ses troupes, ses ennemis et ses concurrents. Le 29 avril 2019, son chef, Abou Bakr al-Baghadadi, quoique donné pour mort à plusieurs reprises, est apparu dans une vidéo, la première depuis 2014. Il y souligne l’importance du djihad médiatique pour le mouvement francophone : « Ô frère des médias, tu es un mujâhid » (combattant de la foi) avec la même valeur qu’un combattant l’arme à la main. Selon Laurence Bindner, cet éloge s’explique par des raisons idéologique et opérationnelle. La vidéo a été disséminée sur plus de 36 plateformes (200 liens) en moins de trois jours. Elle inclut une photo d’Al-Baghadadi à côté d’une kalachnikov et un montage avec une photo ancienne d’Oussama ben Laden, pour en souligner l’héritage. « L’allégeance de vos frères au Burkina Faso et au Mali » est indiquée et une photo les montre en train de la regarder sur un ordinateur, pour signifier qu’elle a été entendue et acceptée. Ce « produit » véhicule la propagande tout au long de sa « vie » sur internet : lancement par « teaser » en arabe ; vidéo elle-même ; « teaser » avec sous-titres anglais ; produits dérivés après la diffusion de la vidéo (extraits). Une campagne pour lever des fonds prend parfois l’apparence d’aide à des organisations caritatives, comme le « Projet Ribat » pour l’achat de sacs de couchage avec une photo envoyée en retour au donateur. Des « tutoriels » (guides informatiques d’apprentissage) expliquent comment fabriquer des explosifs ou tuer à l’arme blanche pour préparer un attentat. Ainsi, Husnain Rashid, en anglais, et Rachid Kassim, en français, prodiguent incitations et conseils en la matière. Le candidat doit envoyer sa photo et son allégeance audio avec un message de revendication avant l’attaque. Le tout sera diffusé 10 minutes avant sur Facebook avec des liens vers des sites de l’EI. Une attaque diffusée en direct ou juste après lui permet de démontrer sa capacité et d’obtenir l’impact le plus large possible. Ainsi, les attentats suicides simultanés du 7 juin 2017, au Parlement iranien et au mausolée de l’ayatollah Khomeini, ont été revendiqués le jour même sur Facebook, qui a enregistré 2,5 millions de mentions « j’aime » en deux jours. Sur un autre registre, l’EI utilise internet à des fins opérationnelles défensives, comme la nécessité de la protection informatique, négligée par nombre de ses adeptes. Un hacker est en effet parvenu à récupérer des adresses mails et postales personnelles du réseau de l’EI et les a publiées. L’EI s’est alors tourné vers l’application Telegram, plus sécurisée et permettant de créer des chaînes vers des destinataires individuels. Il contourne la censure des réseaux sociaux par distorsion d’images, logo caché et insertion de messages dans les « commentaires ». Les relais cachés facilitent la résilience en ligne. Le réseau de comptes relais se reconstruit par capillarité grâce à des algorithmes.

Limites. Selon Laurence Bindner, la propagande terroriste sur internet devient de moins en moins accessible et donc très difficile à éradiquer. La lutte doit s’exercer aux niveaux privé et sociétal, mais aussi étatique et européen par l’évolution de la législation. Il s’agit de déterminer ce qu’il faut supprimer (contenus), qui décide (désignations), quelles mouvances extrémistes et par quels moyens (intelligence artificielle). Cela implique une veille active pour anticiper les prochains mouvements des groupes terroristes en ligne par la surveillance de leurs modes opératoires.

Loïc Salmon

Le Commandement Terre pour le territoire national (COMTN) constitue le référent de plus de 19.000 militaires d’active et 21.000 réservistes opérationnels, chargés de la protection de la population, de la résilience de la nation et du renforcement de la cohésion nationale. Il assure la synergie entre : le groupement interarmées d’hélicoptères au profit du GIGN (Gendarmerie) et du Raid (Police) ; le 25ème Régiment du génie de l’air ; la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris (8.600 spécialistes) ; les formations militaires de la sécurité civile (1.400 spécialistes des catastrophes naturelles et technologiques) ; la réserve opérationnelle Terre (ministère des Armées et Garde nationale) ; le service militaire volontaire (insertion professionnelle en métropole) ; le service militaire adapté (insertion professionnelle en outre-mer). Spécialiste de la diffusion des contenus djihadistes en ligne et diplômé de l’Ecole des hautes études commerciales, Laurence Bindner a travaillé au Centre d’analyse du terrorisme (« think tank » européen).

Terrorisme : Daech, propagande habile et maîtrise technique

Stratégie : l’évolution du terrorisme djihadiste




Défense : la place de l’homme dans les systèmes d’armes létales autonomes

Au-delà des choix militaires, techniques et juridiques, la décision sur la place du combattant dans l’emploi des systèmes d’armes létales autonomes (SALA) reste du ressort de l’autorité politique.

Telle est la conclusion d’une table ronde organisée, le 11 avril 2019 à Paris, par le député Fabien Gouttefarde, membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Y sont intervenus : le colonel Marc Espitalier, bureau plan de l’état-major de l’armée de Terre ; Julien Ancelin, enseignant à l’Université de Bordeaux et à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ; Didier Gazagne et Alix Desies, cabinet Lexing Alain Bensoussan Avocats.

Le combat terrestre. Outre ses aspects rugueux et abrasif mettant en danger la vie humaine, le combat terrestre se déroule parfois au milieu de populations avec des complications légales et le risque de dommages collatéraux, rappelle le colonel Espitalier. Par exemple, pour contrôler 1 km2 avec 4 véhicules et 40 soldats, le chef doit apprécier la situation tactique et l’information doit circuler. L’intelligence artificielle (IA) lui permet de mieux la comprendre et d’éviter de se gêner les uns les autres. Outre la modélisation du terrain réel sans laquelle l’IA n’existe pas, la difficulté réside dans le traitement des données en vue d’une prise de décision. Quoiqu’inspirée de celle du monde civil, l’IA militaire présente des compatibilités particulières et des développements différents. L’emploi de la force implique une éthique, enseignée dans toutes les écoles militaires et entretenue par la culture du métier. Il repose sur le principe de proportionnalité pour être respecté sur le terrain, à savoir la bonne force au bon endroit. Les autorités politiques décident d’un engagement selon les rapports militaires et l’ambiance internationale. La chaîne de commandement en définit les règles, spécifiques au terrain d’intervention, et contrôle l’action militaire. Le chef exerce la responsabilité de la mise en œuvre des armes, a confiance en ses soldats et reste conscient de l’interdiction d’obéir à un ordre manifestement illégal. En matière d’IA, la Direction générale de l’armement certifie les matériels commandés, conformément à la règlementation et en tenant compte du risque acceptable, dont la pollution des données. Demain, l’évolution des systèmes imposera une rupture des équilibres. L’ennemi, étatique ou non, se dotera de tous les équipements pour atteindre ses fins. Il s’agira de disposer des moyens pour aller plus vite que lui.

L’éthique. En 2013, l’ONU a défini les SALA comme des « systèmes d’armes robotiques qui, une fois activés peuvent sélectionner et attaquer des cibles sans intervention complémentaire d’un opérateur humain. L’élément à retenir est que le robot choisit de façon autonome de viser telle cible et d’utiliser la force meurtrière ». Toutefois, estime Julien Ancelin, du drone aux hybridations technologiques, trois modèles de SALA se présentent, dont deux à autonomie partielle et un à autonomie totale. Ainsi, dans le modèle de l’être humain « dans » la boucle, l’opérateur déploie un SALA, qui sélectionne une cible. Dans le modèle de l’être humain « sur » la boucle, l’opérateur déploie le SALA et peut décider de la suspension de l’engagement de la force. Le SALA sélectionne alors la cible et engage la force, sauf décision contraire de l’opérateur. En revanche, dans le modèle « hors » de la boucle, l’opérateur déploie le SALA, qui sélectionne la cible et engage la force sans que l’opérateur puisse l’en empêcher. En 2017, une déclaration commune franco-allemande précise que seul l’être humain doit rester capable de prendre la décision ultime de recourir à la force létale et exercer un contrôle suffisant sur les armes létales qu’il emploie. Depuis, les besoins de responsabilité et de vérification humaine ont été réaffirmés par le président de la République Emmanuel Macron. Puis la ministre des Armées, Florence Parly, a précisé que l’homme restera dans la boucle des systèmes d’armes admis, la machine ne devant, « sur la base d’une numérisation, (que) traiter de façon massive des données provenant des capteurs ».

Les enjeux diplomatiques. En matière d’applications civiles et militaires de l’IA, la Convention de l’ONU sur certaines armes classiques (CCAC) a défini diverses postures diplomatiques, expliquent Didier Gazagne et Alix Desies. La CCAC vise à interdire ou limiter l’utilisation d’armes pouvant être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs sur les combattants ou comme frappant des civils sans discrimination, dont notamment les SALA. Elle recommande : le maintien de la responsabilité humaine ; l’application sans exception du droit international ; la sécurité dès la conception ; pour le secteur civil, de ne pas faire obstacle au progrès scientifique à des fins pacifiques. Au cours des discussions d’experts gouvernementaux entre 2013 et 2019, trois ensembles se dégagent : les opposants aux SALA, à savoir Cuba, tous les pays d’Amérique centrale et du Sud, l’Algérie, quelques pays d’Afrique, l’Egypte, l’Irak, le Pakistan et l’Autriche ; les observateurs, à savoir l’Iran et quelques pays d’Asie centrale et d’Afrique ; les partisans des SALA, à savoir quelques pays d’Afrique et les autres membres de l’ONU. Les Etats-Unis consacrent 716 Md$ à la défense, dont plus de 13,7 Md$ à l’IA, et ont adopté des normes nationales pour le développement et l’utilisation des SALA (voir encadré). La Russie développe des « armes invincibles », comme le planeur hypersonique Avangard et la torpille furtive Poseidon à charge et propulsion nucléaires. Elle perfectionne la guerre électronique avec les systèmes de brouillage Leer-3 contre les drones et Krasukha contre les missiles à guidage radar. Enfin, elle compte ouvrir une université de formation à l’IA vers 2035. La Chine entend devenir la première puissance mondiale dans le domaine de l’IA d’ici à 2025, où son investissement se monterait à plus de 14,7 Md$. Outre la fusion des secteurs civil et militaire, elle développe un programme expérimental d’armes intelligentes. Un traité, contraignant, d’interdiction des SALA se heurterait au refus de signature des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, d’Israël de l’Arabie saoudite et peut-être de la France. En outre, il amplifierait des écarts technologiques et l’état de dépendance des Etats signataires.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, l’autonomie de systèmes d’armes se décline selon diverses graduations. Ainsi, le Département de la sécurité intérieure présente une échelle croissante de 0 à 10 : 0) véhicule téléguidé ; 1) mission préprogrammée ; 2) mission modifiable ; 3) réponse effective en temps réel aux erreurs ; 4) adaptation aux erreurs et événements ; 5) coordination de plusieurs véhicules en temps réel ; 6) coopération de plusieurs véhicules en temps réel ; 7) connaissance du champ de bataille ; 8) compréhension du champ de bataille ; 9) compréhension de « l’essaimage » du champ de bataille ; 10) autonomie totale. La graduation du bureau de recherche navale du Département de la marine ne croît que de 1 à 6 : 1) véhicule télé-opéré ; 2) assistance humaine ; 3) délégation de contrôle ; 4) surveillance humaine ; 5) initiative partagée ; 6) autonomie totale du véhicule.

Défense : l’IA, nombreuses applications militaires possibles

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale




Armée de Terre : gagner la paix après l’intervention en Opex

La lutte contre le terrorisme en opération extérieure (Opex) nécessite de prendre en compte la culture du pays concerné, des regards croisés sur le contexte et les impératifs diplomatiques.

Ces questions ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 28 novembre 2018 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général d’armée Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; l’ambassadeur Jean-Marc Châtaigner, envoyé spécial pour le Sahel ; Parfait Onanga-Anyanga, chef de la Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) ; Vincent Hugueux, journaliste spécialiste de l’Afrique et du Moyen-Orient ; Francis Simmons, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille.

Complexité opérationnelle. La conduite des opérations extérieures prend en compte culture et environnement locaux, souligne le général Bosser. Elle doit éviter le piège ethnocentrique, consistant à utiliser sa propre culture pour analyser celle de l’autre. S’y ajoute le relativisme culturel, qui empêche de porter un véritable jugement sur les autres cultures et de condamner ou nier les différences qu’on ne comprend pas. En outre, la France a tendance à considérer ses valeurs comme universelles. Une crise met en lice des populations et des acteurs différents dans leurs rapports à la culture, la religion et la famille. Le progrès seul ne pourra la régler sans le concilier avec les cultures traditionnelles. Après une intervention pour secourir un village, victime d’actions terroristes, il s’agit de remplir les conditions pour un retour à la vie normale. Mais la foule reste versatile et peut changer de camp après un accueil chaleureux. De plus, l’adversaire d’hier peut devenir le partenaire de demain. Les troupes de Marine s’adaptent et disposent de la capacité à s’intégrer et à capter la confiance des populations locales et des partenaires étrangers. Cette spécificité française diffère de la « culture stratégique » américaine en Afrique ou ailleurs, où les troupes restent cantonnées dans leurs bases et n’en sortent que puissamment armées.

Impact diplomatique. Dans un pays africain en crise, la paix durable implique la diplomatie, la défense et la sécurité, le développement et le droit, explique l’ambassadeur Châtaigner. Se l’approprier prend du temps. Le pouvoir politique définit les objectifs et donne mandat aux diplomates de faire accepter sa défaite par l’adversaire. Il s’agit ensuite de faire appliquer les accords de paix par les forces armées. La population, qui aspire à vivre mieux, ressent de l’injustice quand l’Etat ne garantit plus la sécurité et qu’il participe à l’insécurité. Les terroristes islamistes tentent d’utiliser le sentiment de précarité et les différences ethniques et religieuses pour attirer des gens dans leurs rangs. Il devient alors impératif d’intégrer les populations locales dans les armées nationales. Au niveau des pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), la création d’une force militaire supranationale constitue un facteur d’unité et d’action. Quant au développement économique, l’utilisation imposée d’un seul modèle fondé uniquement sur l’argent, qui supprime les modèles culturels propres, a contribué à la déstabilisation des populations. Les nécessités institutionnelles (sécurité, justice, santé, développement culturel) varient selon les pays concernés. Les modèles français, britannique, allemand ou des pays nordiques échouent quand ils n’en tiennent pas compte. Ils risquent même d’arriver à l’effet inverse et d’empêcher les dirigeants locaux d’atteindre leur but. La vision unitaire de l’Etat, comme en France ou en ex-Union soviétique, prévaut au Mali, mais pas au Niger qui conserve les chefferies traditionnelles. Le droit de base coexiste avec les spécificités locales, malgré la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) et celle sur le développement durable (2015). Il s’agit de s’habituer à comprendre amis et adversaires, pour agir plus efficacement sur le temps culturel, long, et le temps politique, court, conclut l’ambassadeur.

Perception « onusienne ». L’approche stratégique et le mode d’action opérationnel de la MINUSCA s’enrichissent des technicités américaine et européenne, indique son chef, Parfait Onanga-Anyanga. Toutefois, tout contingent doit intégrer les limitations fixées par les pays contributeurs de troupes. L’ONU, qui agit dans l’urgence pour sauver des vies, ne dispose que de troupes hétérogènes et souvent mal préparées, équipées et entraînées. Celles déployées pour la première fois ne sont guère familières de la professionnalisation d’un détachement aguerri de l’ONU et n’ont pas l’expérience de l’interculturalité. Leur attitude apparaît comme en deça des normes fixées par l’ONU. Elles doivent intervenir dans des pays où l’instabilité structurelle de l’Etat fragilise le contrat social. Un conflit intracommunautaire met à mal les particularités locales et rend leur accueil difficile. Souvent, la société se trouve fracturée par l’instrumentalisation de la religion. Or, une seule défaillance discrédite le contingent de l’ONU. Il doit pourtant affirmer la primauté du droit et conserver une empathie avec les populations les plus vulnérables. Ainsi, en Centrafrique, la MINUSCA se trouve confrontée à la rumeur et à la désinformation consécutives à l’ignorance, comme l’accusation de sorcellerie envers les femmes et les enfants. Le chef de village se révèle plus influent que le représentant de l’autorité centrale. La population du pays éprouve alors un sentiment de conspiration à son égard par les troupes de l’ONU, qui maîtrisent mal les réalités locales.

Loïc Salmon

Selon Vincent Hugueux, le militaire et l’expatrié doivent déjouer les traquenards de la méconnaissance et des stéréotypes. Ainsi, le Touareg « prince du désert », cliché hérité de la colonisation, peut devenir un nouveau djihadiste. En Afrique, il faut découvrir qui détient les attributs du pouvoir ou sa réalité et la double allégeance. La réalité peut se trouver troublante et inacceptable, comme le déni du fait ethnique pendant les campagnes électorales en Côte d’ivoire, au Mali ou en Centrafrique. Le conflit de loyauté s’est posé en Afghanistan. Les interprètes travaillant pour les étrangers bénéficiaient d’un prestige et aussi de ressources supérieures à la moyenne mais étaient considérés comme traîtres par les talibans. Les militaires africains partenaires connaissent mieux leurs homologues français que l’inverse car ils parlent la même langue et ont été formés dans les mêmes écoles, rappelle Francis Simmons. Malgré la fraternité des armes, le poids de l’Histoire reste prépondérant. Les officiers français considèrent les Touaregs du Nord du Mali comme leurs égaux, alors que les Maliens du Sud n’oublient pas que ceux-ci sont d’anciens marchands d’esclaves. L’opération « Serval » au Mali, bien perçue au début, est aujourd’hui vue comme une intervention néo-colonialiste sur un territoire, dont la France n’avait jamais vraiment accepté l’indépendance. Enfin, quoique l’islamisation de l’Afrique subsaharienne date des années 1950, ses élites tiennent encore compte de la magie et des protections surnaturelles.

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