Armement : légère baisse des exportations françaises en 2016

Les prises de commandes d’armements français à l’export ont atteint 14 Mds€ en 2016, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 7 juillet 2017. Elles se montaient à 16 Mds€ en 2015, année exceptionnelle.

Les partenariats « stratégiques ». L’industrie française de défense, qui regroupe une dizaine de grands groupes et 4.000 petites et moyennes entreprises, emploie 165.000 personnes. Elle réinvestit de 10 % à 20 % du chiffre d’affaires des exportations dans la recherche et le développement, afin d’assurer son avance technologique et de maintenir des emplois de haute technicité non délocalisables. Selon la Direction générale de l’armement (DGA), les prises de commandes françaises entre 2012 et 2016 se répartissent ainsi : 47,4 % aux Proche et Moyen-Orient ; 34,1 % en Asie ; 6,9 % en Europe ; 5,1 % dans les Amériques ; 3,6 % en Afrique ; 1,1 % en Océanie ; 1,7 % divers. L’Etat-major des armées (EMA), la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) et la DGA participent à la « diplomatie de défense » par le biais de dialogues, réguliers ou ponctuels, avec les représentants de nombreux pays. L’EMA traite les dossiers opérationnels et de coopération militaire et la DGA ceux relatifs à l’armement. La DGRIS entretient des dialogues sur l’environnement stratégique, la sécurité et les crises régionales en cours avec les grands partenaires, comme l’Australie, la Malaisie, l’Inde, Singapour, la Jordanie, le Nigeria, la Finlande ou la Roumanie. Coopération militaire et dialogue stratégique ont acquis une dimension politique. Des réunions annuelles des hauts comités de défense, présidées par le ministre, permettent de dresser un état complet de ces relations bilatérales.

La concurrence internationale. Face à la contraction de leur marché intérieur sous l’administration Obama, les Etats-Unis recourent aussi aux partenariats commerciaux et politiques pour conclure des contrats intergouvernementaux dénommés « Foreign Military Sales ». Ceux-ci consistent à vendre, à des Etats, notamment du Moyen Orient et d’Asie, des matériels militaires achetés par le gouvernement fédéral à des industriels américains, en vue de profiter de la réduction des coûts unitaires induite par l’effet de série. De même, la Russie propose une coopération de défense et de sécurité à des clients aux ressources budgétaires limitées, afin de s’implanter dans des pays hors de sa sphère traditionnelle, notamment en Asie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. L’Union européenne tente de se constituer une industrie commune de défense, selon le principe « d’interdépendance librement consentie » et grâce aux progrès de la coopération dans le cadre de la « Letter of Intent » (lettre d’intention). Pourtant, ses signataires (Allemagne, Espagne, France, Italie, Grande-Bretagne et Suède) se font concurrence pour trouver des débouchés pour leurs entreprises sur les marchés les plus porteurs. Israël se concentre sur des segments de haute technologie : drones, systèmes spatiaux et missiles. Des pays émergents, comme la Corée du Sud, la Chine et la Turquie, consolident leur propre base industrielle et technologique de défense, à partir des transferts de technologie et de savoir-faire consentis dans le passé par des entreprises occidentales en compensation des grands contrats d’armement. Quoique leur niveau technologique, encore limité, les exclut de fait des secteurs les plus en pointe, ils parviennent quand même à remporter des appels d’offres internationaux. Ainsi, au cours des 15 dernières années, la part des 10 premières entreprises mondiales d’armements, toutes américaines et européennes, est passé de 60 % à 50 %, tandis que celle des pays émergents a progressé de 15 %.

Les embargos en cours. Les institutions internationales ont imposé des embargos sur les armes à destination de plusieurs pays, encore en vigueur au 1er mai 2017. Le Conseil de sécurité de l’ONU et l’Union européenne (UE) en ont décrété vis-à-vis de la Corée du Nord, de l’Iran, du Liban, de la Somalie, de la Libye, du Darfour, de la Centrafrique et des forces non gouvernementales de l’Irak, du Yémen et de la République démocratique du Congo. L’UE a aussi imposé des embargos sur les armes à destination de la Chine, de la Russie, de la Biélorussie, de la Syrie, du Soudan Erythrée, du Soudan du Sud et du Zimbabwe. Enfin, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a imposé un embargo sur les armes et munitions aux forces engagées dans des combats dans la région du Nagorno-Karabakh en Arménie.

Le contrôle des trafics d’APLC. Les armes légères et de petit calibre (ALPC) et leurs munitions, faciles à dissimuler et transporter, constituent l’essentiel des trafics illicites d’armes dans le monde. La France et la Suisse ont réussi à faire adopter « l’Instrument international de traçage » des ALPC. Dans le cadre de l’OSCE, la France est aussi à l’origine de « l’Arrangement de Wassenar » sur la prévention des transferts déstabilisants d’ALPC par voie aérienne. Pendant l’opération « Serval » au Mali (janvier 2013-juillet 2014), les forces françaises ont découvert 200 t d’armements et de munitions. L’opération « Barkhane » (lancée en août 2014), menée avec les pays du G5 Sahel (Tchad, Niger, Burkina Faso, Mali et Mauritanie) vise à réduire la liberté d’action des groupes armés terroristes, en les privant de leurs moyens de combat par la recherche et le démantèlement de leurs caches d’armes, d’explosifs et de munitions (20 t de munitions détruites fin 2016). En outre, la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères apporte un soutien technique, matériel et financier au déminage de Ouidah au Bénin et aux formations de gestion et de sécurisation des stocks d’armes. Enfin, en 2018, la France présidera la 3ème conférence d’examen du Programme d’action des nations unies sur les armes légères.

Loïc Salmon

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Marine nationale : permanence, Opex et police en mer

Le partenariat intergouvernemental de la France avec l’Australie, signé le 20 décembre 2016, fait suite à la vente de 12 sous-marins océaniques à propulsion diesel-électrique pour un montant de 34 Mds€. Conclu avec Naval Group (ex-DCNS) et d’une durée de 50 ans, il porte sur les conception et construction de la plate-forme, en vue de la mise en service actif du premier submersible au début des années 2030. Celui avec l’Inde, qui remonte à 1953 avec les premiers Mirage de Dassault Aviation, s’est renforcé par le contrat de vente de 36 Rafale, signé le 23 septembre 2016. En comptant les achats de l’Egypte et du Qatar en 2015, 84 Rafale ont été vendus en deux ans. Le partenariat stratégique avec le Koweït, en cours depuis plusieurs décennies, a débouché sur la signature, le 9 août 2016 avec Airbus Hélicoptères, d’un contrat de 1 Md€ pour 30 hélicoptères Caracal de sauvetage et de transport de troupes, dont les livraisons s’échelonneront entre 2018 et 2020. Enfin, suite au traité de coopération en matière de défense et de sécurité de Lancaster House (2010), l’accord intergouvernemental entre la France et la Grande-Bretagne a été ratifié par les Parlements à l’automne 2016. Il porte notamment sur les systèmes de missiles du groupe franco-britannique MBDA, 2ème constructeur mondial de missiles tactiques.




Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Le suivi des sanctions internationales envers un pays en guerre puis leur éventuelle levée dépendent notamment du Groupe d’experts de l’ONU. Toute solution de désarment doit prendre en compte la capacité de l’administration de l’Etat concerné et le respect de sa souveraineté.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 24 janvier 2017 à Paris, par le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) avec le soutien de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense (DGRIS). Y sont notamment intervenus : Savannah de Tessières, consultante auprès de l’ONU ; Aurélien Llorca, Université Grenoble-Alpes ; le psychosociologue ivoirien Kouaja Anzian ; le général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée, vice-président de Sovereign Global France. Cornelis Steenken, consultant.

Embargos. L’embargo sur les armes à destination d’un pays reste le moyen le plus adapté pour modifier un comportement et tarir des ressources, indique Savannah de Tessières. Sur les 30 embargos décidés par le Conseil de sécurité de l’ONU depuis 1990, 10 étaient encore maintenus en 2016, afin d’exercer pressions politiques et sanctions ciblées, notamment contre l’Iran, la Corée du Nord, le Soudan et la Libye. Ils peuvent viser un pays entier ou une région, divers types d’acteurs et différents types de matériels : armes légères et de petit calibre ; armes lourdes ; matériels létaux ou non létaux ; formations militaires ; envois de conseillers. Un embargo peut être total, avec possibilité de dérogation ou partiel avec procédure de notification. Toutefois, avertit Savannah de Tessières, l’assouplissement d’un embargo ou sa levée prématurée risque de nourrir des foyers de conflit et une levée totale de faciliter la corruption de responsables, les détournements d’armes ou les achats inconsidérés. Plusieurs mesures palliatives existent : renforcement du dispositif d’acquisition des autorités nationales ; élaboration d’un plan de programmation militaire avec inventaire des stocks et identification des besoins réels ; sélection des partenaires commerciaux responsables ; amélioration de la gestion et du contrôle des stocks ; renforcement des capacités de surveillance aérienne et de sécurité maritime ; soutien aux instituts de recherche indépendants.

Somalie, levée progressive. L’Etat somalien s’est disloqué au cours de la guerre des clans et de la famine de 1991-1992, rappelle Aurélien Llorca. Longtemps morcelé en Somaliland (indépendance autoproclamée), Puntland (semi-autonome), province pro-gouvernementale soutenue par l’Ethiopie et zones soumises aux tribunaux islamiques puis à la milice djihadiste Al-Shabab, il s’est reconstruit entre 1999 et 2013. Pendant ce temps, l’ONU s’est prononcé par diverses résolutions : en 1992, la 733 impose un embargo sur les armes et la 751 établit une commission des sanctions ; en 2002, la 1425 désigne un panel d’experts pour assister la commission ; en 2013, la 2093 lève partiellement l’embargo sur les armes pour aider le gouvernement fédéral de transition. Sous l’égide du groupe de contrôle Somalie/Erythrée, celui-ci, épaulé par le secrétariat général de l’ONU et une équipe de vérification commune, informe le Conseil de sécurité notamment sur : l’infrastructure de stockage, l’enregistrement, l’entretien et la distribution des armes ; les procédures et codes de conduite sur leur utilisation ; le besoin en formation des personnels. Malgré des progrès tangibles dans un contexte difficile, il n’existe pas encore d’armurerie en province ni de contrôle des récipiendaires, indique Aurélien Llorca. Côte d’Ivoire, levée totale. Le 15 novembre 2004, le Conseil de sécurité de l’ONU impose un embargo immédiat sur les armes en Côte d’Ivoire avec un dispositif de suivi (comité des sanctions et groupe d’experts) pour créer les conditions de sortie de crise, rappelle Kouaja Anzian. Le gouvernement ivoirien renforce alors la sécurité des sites de stockage d’armes, de munitions et d’explosifs, selon les normes internationales. Il élabore un manuel de procédures de gestion des stocks, améliore les capacités techniques des personnels et numérise la gestion des armes et munitions avec la création d’une base de données au niveau de chaque unité militaire, soit plus de 95 % de l’armement total des armées. La destruction des armes, munitions et explosifs collectés auprès des civils s’accompagne d’un processus de « resocialisation » individuelle, collective et communautaire. Un dispositif centralise l’importation d’armes et de matériels létaux et non létaux, qui reste de la compétence exclusive du Conseil national de sécurité. Selon Kouaja Anzian, ces réformes ont permis : la réduction des risques de détournement d’armes ; un meilleur contrôle des flux ; le traçage des armes ; le retrait des armes illicites en circulation au moyen des différentes opérations de collecte. L’amélioration de la sécurité dans le pays et le retour au bon fonctionnement de l’administration étatique ont conduit à l’organisation d’élections et à la levée de l’embargo sur les armes en 2015.

Processus DDR et RSS. Fort de son expérience de terrain en Côte d’Ivoire de 2013 à 2016, le général Clément-Bollée estime que le processus « désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR) contribue à sortir de la crise et consolider la paix. Il est complété par celui de la « restauration du système de sécurité » (RSS), à savoir les outils militaire et sécuritaire du pays. Tous deux doivent démarrer simultanément et de façon coordonnée, sans attendre la paix (exemples du Mali et de la Centrafrique). La primauté de l’action, souligne le général, crée une dynamique positive qui inspire confiance à tous les acteurs. Elle implique une volonté forte de l’Etat concerné par le DDR, que la communauté internationale accompagne. Deux questions se posent : les armes collectées seront-elles détruites ou équiperont-elles les forces de sécurité ? Les anciens combattants redevenus civils retrouveront-ils des emplois ? Leur réintégration économique et sociale passe par la poursuite des processus dans la durée. Ceux-ci doivent remplir deux conditions : coordination des acteurs publics nationaux et internationaux ainsi que des organisations non gouvernementales ; transparence des actions entreprises pour dissiper méfiance et suspicion. De son côté, Cornelis Steenken, actif dans les DDR et RSS depuis 1991, en a présenté les facteurs de succès ou d’échec : réalité de la volonté politique ; contexte de la guerre ou du conflit (ethnique, idéologique, pauvres contre riches) ; nature de la paix (règlement politique, pression extérieure) ; gestion des attentes ; sensibilisation du public (acteurs, mandat, calendrier, résultats) ; accord de paix globale (réduction des causes profondes du conflit) ; participation des communautés locales et du secteur privé dans la planification ; absence d’opportunités pour les jeunes (16-35 ans) ; assistance internationale, insuffisante sur le plan technique et tardive pour le financement ; carences administratives et sécuritaires de l’Etat.

Loïc Salmon

Trafics d’armes : les Balkans, fournisseurs du terrorisme international et du crime organisé

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise

Selon un rapport du Groupe d’experts de l’ONU (1997), les armes de « petit calibre », conçues pour un usage personnel, sont transportables par une seule personne : revolvers et pistolets à chargement automatique ; fusils et carabines ; mitraillettes ; fusils d’assaut ; mitrailleuses légères. Les « armes légères », utilisables par une équipe, sont transportables par au moins deux personnes, un animal de trait ou un véhicule léger : mitrailleuses lourdes ; lance-grenades portatifs, amovibles ou montés ; canons antiaériens et antichars portatifs ; fusils sans recul ; lance-missiles antiaériens et antichars portatifs ; lance-roquettes antichars portatifs ; mortiers de calibres inférieurs à 100 mm.




Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

Le flou des menaces pesant sur la défense nationale et la sécurité mondiale déstabilise et fragilise en profondeur les modes d’action et marges de manœuvre des forces armées dans le respect du droit international, d’autant plus que les opinions publiques exigent plus de transparence dans la conduite des opérations.

Les questions juridiques soulevées par  les opérations extérieures (Opex) ont fait l’objet d’un colloque organisé, les 2 et 3 novembre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense. Y sont notamment intervenus : Pierre Boussaroque, jurisconsulte adjoint au ministère des Affaires étrangères ; le général Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées ; Claire Landais, directrice des affaires juridiques au ministère de la Défense ; le général de brigade Thierry Burkhard, chef conduite au Centre de planification et de conduite des opérations.

Légitimité internationale. En cas de menace de la part d’un État, le recours à la force armée est licite s’il s’appuie sur une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui la légitime (chapitre VII), rappelle Pierre Boussaroque. Le déploiement d’une force française dans le cadre d’une Opex, comme « Serval » au Mali, a nécessité une invitation de l’État menacé, afin de respecter sa souveraineté. Par ailleurs, l’article 51 de l’ONU définit le droit naturel à la légitime défense. Il a été invoqué contre Daech, organisation non-étatique qui se revendique comme « État islamique », et à la demande du gouvernement irakien, acceptée par la France. Actuellement, le droit humanitaire du temps de guerre et les droits de l’homme du temps de paix coexistent et les règles fondamentales s’appliquent en Opex, indique Pierre Boussaroque : faire la différence entre civils et militaires ; principe de proportionnalité de l’emploi de la force.

Garantir le succès de la mission. Loin de contrarier l’action militaire, le droit l’encadre et protège celui qui la conduit, estime le général de Villiers. Aujourd’hui, la radicalisation djihadiste, incarnée par Daech et ses affiliés au Levant et au Sahel, correspond à une stratégie délibérée, en vue d’imploser la société et d’imposer leurs normes. Les mouvements terroristes recrutent, se financent et se forment en réseau. Ils désignent leurs cibles et transmettent leurs ordres par les connections internet, hors des frontières et de tout cadre juridique. Les armées françaises inscrivent leur action dans une stricte conformité au droit, qui leur assure légitimité et succès, souligne leur chef d’État-major. Le respect de la charte de l’ONU se complète par une légitimité politique qui prend en compte le contexte et l’opinion publique. Lors d’une intervention en coalition avec d‘autres nations et quel que soit le format de l’intervention, les principes de discrimination et de proportionnalité restent la base de l’emploi de la force. Cette responsabilité collective est régulièrement rappelée aux pays partenaires. Les coopérations n’affranchissent pas du respect du droit, du regard de la Cour pénale internationale (CPI, encadré) ou des obligations humanitaires envers les prisonniers. Cependant, le cyber et l’emploi de drones ou d’automates armés conduisent à s’interroger. Le droit, en perpétuelle construction, se complète par l’éthique, qui entre dans la formation des jeunes militaires comme guide du comportement. En outre, l’action militaire s’inscrit dans le temps long. La résolution d’une crise demande en moyenne une quinzaine d’années d’endurance, de constance et de persévérance, alors que la pression s’exerce sur tous pour une réponse immédiate partout. Selon le général, céder à la violence, à la discrimination, à la non-distinction des moyens ou à toute déviance entraîne l’échec de la mission et de la conscience collective.

Cadre juridique des Opex. L’article 35 de la Constitution prévoit une information au Parlement dans les 3 jours d’une Opex et une autorisation dans les 4 mois, rappelle Claire Landais. Les Opex « Serval » au Mali, « Sangaris » en Centrafrique et « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne se déroulent en situation de conflit armé non-international, où s’applique le Droit international des droits de l’homme. En conséquence, l’usage de la force ne peut aller au-delà de la légitime défense : pour soi-même ou si des forces alliées sont attaquées ; pour autrui, par exemple pour libérer des otages ou protéger des victimes d’exaction. Dans ces conflits, toute personne civile bénéficie d’une protection, sauf quand elle participe directement aux hostilités. Pour l’opération « Chammal » au Levant, la France a répondu à la demande irakienne d’agir en Syrie contre Daech pour des raisons de sécurité nationale et au nom de la défense collective, explique Claire Landais. Elle l’a justifié par les caractéristiques de Daech : ampleur du territoire contrôlé ; capacités militaires ; degré d’organisation ; intentions. La Syrie se trouvant en état de guerre, le droit des conflits armés régit notamment le choix des cibles. Ainsi, lors d’une frappe contre un camp d’entraînement, les forces françaises sont amenées à « neutraliser » des combattants, même de nationalité française, précise Claire Landais.

Poursuivre l’ennemi. Les armées disposent de conseillers juridiques à tous les niveaux, explique le général Burkhard. En liaison avec la Direction des affaires juridiques, ils sont affectés auprès des chefs tactiques, qui prennent leurs décisions en toute connaissance de cause. Présents sur le théâtre d’opérations, ils comprennent les difficultés des militaires sur le terrain.  Ainsi, dans l’océan Indien, il s’agit de capturer des pirates, recueillir des preuves et remonter la filière jusqu’aux commanditaires pour désorganiser leur modèle économique. Lors d’une Opex, l’action judiciaire est évaluée dès la planification. Ainsi, pour « Serval », un accord a prévu le transfert de prisonniers aux autorités maliennes, en présence du Comité international de la croix rouge. Mais, en Centrafrique, par suite à la défaillance des administrations pénitentiaires et judicaires, les prisonniers ont été relâchés après avoir été désarmés. Face à des djihadistes décidés à tuer, la sécurité des soldats et la réussite de la mission priment. La justice ne peut agir que lorsque les combats et l’insécurité diminuent. Les forces déployées coopèrent avec la CPI  en liaison avec le ministère des Affaires étrangères, précise le général.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

La Cour pénale internationale (CPI) est une institution permanente chargée de promouvoir le droit international et de juger les individus ayant commis un génocide, des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité ou des crimes d’agressions. A l’issue de la Conférence diplomatique de plénipotentiaires de l’ONU, le Statut de Rome, signé le 17 juillet 1998, a créé la CPI le 1er juillet 2002 avec son siège à La Haye (Pays-Bas). Toutefois, les procès peuvent se dérouler en tous lieux. Parmi les 121 États signataires du Statut de Rome, 32 ne l’ont pas ratifié, dont la Russie, les États-Unis, Monaco et Israël. A part la Jordanie et la Tunisie, aucun pays arabe n’a ratifié le Statut de Rome. La Chine, l’Inde et presque tous les États d’Asie n’ont même pas signé le Statut de Rome. Seule la Cour internationale de justice, dont le siège est aussi à La Haye, est compétente pour juger les États.




Défense : la guerre, une notion de plus en plus diffuse

Défense extérieure et sécurité intérieure  se confondent. La guerre doit donc être imaginée, non pas  avec les références d’hier, mais avec celles d’aujourd’hui, où le mandat de l’ONU rend légitime une intervention militaire extérieure.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 7 octobre 2015 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et l’Agence internationale diplomatie et opinion publique (AIDOP). Parmi les intervenants figurent : Fred Moore, dernier chancelier de l’Ordre de la Libération ;  le colonel (er) Paul Gaujac , ancien chef du Service historique de l’armée de terre ; le général (2S) Philippe Morillon, commandant des forces armées de l’ONU en Bosnie-Herzégovine (1992-1993) ; le général Olivier Salaün du Commandement des forces terrestres ; le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’État-major des armées ; l’ambassadeur Henri Froment-Meurice, président d’AIDOP ; des officiers stagiaires de l’École de guerre.

Maintien de la paix sous mandat ONU. Dès 1948, peu après la création de l’ONU, la France était partagée entre la satisfaction de son appui à la défense du monde libre et la crainte de la voir intervenir dans ses affaires intérieures (décolonisation), explique le général Morillon. En 1950, sa participation à la guerre de Corée sous mandat de l’ONU a été motivée par l’espoir d’une aide des États-Unis dans sa guerre contre le Viêt Minh en Indochine. En 1956, l’expédition franco-britannique de Suez, lancée après la nationalisation du canal par le gouvernement égyptien, s’est achevée sous la pression conjointe des États-Unis et de l’URSS, qui ont fait directement appel à l’assemblée générale de l’ONU sans passer par le Conseil de sécurité. Londres et Paris l’ont ressenti comme une humiliation, car ils n’ont pu utiliser leur droit de veto. La réticence française s’est alors transformée en opposition, surtout avec le retour au pouvoir du général De Gaulle en 1958. Quand Israël a envahi le Sud du Liban en 1978, la France a porté sa participation à la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) à 1.500 hommes avec un mandat autorisant l’emploi de la force, uniquement en cas de légitime défense, pour s’interposer dans la zone exposée. Toutefois, faute d’une doctrine satisfaisante de son emploi, la FINUL n’a pu s’opposer à l’offensive de l’armée israélienne. En 1983, des attentats suicides à Beyrouth ont coûté la vie à 58 parachutistes français et 241 « marines » américains. Après la chute de l’URSS en 1990, la France a envoyé plusieurs milliers d’hommes au Cambodge, dans les Balkans et au Rwanda, au nom du droit d’ingérence humanitaire et sous mandat de l’ONU. La nécessité d’une doctrine claire de l’engagement du feu s’est imposée, avec une force de réaction rapide pour protéger ses soldats et quand la mission le justifie. (Bosnie-Herzégovine, 1995).

Mali, conflit local devenu régional. L’opération « Serval », lancée en 2013, a bloqué l’avancée de djihadistes dans la boucle du fleuve Niger, à la demande du gouvernement malien de transition et sous couvert d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Par la suite, l’opération « Barkhane » concerne un conflit armé dans la bande sahélo- saharienne, en tenant compte du droit local et des différentes règles d’engagement du feu de cinq pays, à savoir la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso. Dans le temps court, la mission de la force « Barkhane » (3.000 hommes) porte d’abord sur la lutte contre les groupes armés djihadistes, qui pratiquent le harcèlement et refusent le combat. Après leur localisation par le renseignement, elle doit : les neutraliser par des frappes ou les capturer en vue d’obtenir des renseignements ; réduire les attaques et attentats en les privant d’armements et de munitions ; tarir leur financement par la lutte contre les trafics, notamment de drogue. Parallèlement et dans le temps long, « Barkhane » a établi un partenariat élargi avec « G5 Sahel », l’organisation politique des cinq pays concernés, en vue d’assurer la sécurité par la création de structures transfrontalières permanentes. Le pilier défense du G5 Sahel consiste à passer des opérations conjointes ponctuelles à des dispositifs permanents. Enfin, La substitution des pratiques traditionnelles aux trafics illégaux (dont certaines tribus vivent) favorise l’aide au développement.

Prise de conscience européenne. Depuis la fin de la guerre froide en 1990, le nombre de conflits armés dans le monde a diminué de 80 %. Même si la liberté de déplacement s’est accrue, la situation n’est pas sûre dans certains pays, avertit le général Bentégeat. L’absence de menaces directes aux frontières de la France et de l’Union européenne (UE) a suscité une réticence de l’emploi de la force pour servir les intérêts nationaux ou communautaires. Avec la montée du néo-pacifisme, la guerre est devenue immorale. Les opinions publiques refusent le risque. En outre, le coût des opérations militaires augmente en raison des technologies nouvelles. La situation actuelle en Afghanistan, en Libye, en Irak et l’action contre Daech démontrent la puissance relative de la force dans la résolution des crises, pour des raisons politique, économique, militaire et institutionnelle. Il s’ensuit des désaccords au sein de l’ONU. Par ailleurs, l’évolution sociétale, liée à internet et aux téléphones portables, entraîne une transparence (révélations du lanceur d’alerte Wikileaks), qui crée des vulnérabilités pour les forces en opérations. L’impatience des opinions publiques résulte de l’instantanéité d’internet, qui va à l’encontre du temps long nécessaire. Les autorités politiques recourent alors systématiquement à des coalition ad hoc ou sous l’égide de l’ONU. Les restrictions d’emploi des forces de chaque pays participant, l’inégalité du partage de l’information et des règles d’engagement différentes entraînent un commandement de « marchandages », souligne le général. En outre, la relève tous les six mois nuit à la continuité du renseignement opérationnel. Enfin, « l’approche globale » de résolution des crises  avec des acteurs privés et locaux et des organisations non gouvernementales, s’avère très complexe à mettre en œuvre. Toutefois, le général note le succès de la lutte contre la piraterie au large de la Somalie, l’augmentation des crédits militaires de l’UE et la prise de conscience de la réalité au Moyen-Orient. Il convient de connaître l’ennemi et de le désigner.

Loïc Salmon

La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

Les Forces françaises libres ont combattu pour l’honneur, se souvient Fred Moore. Les gouvernements français et britannique s’étaient engagés sur l’honneur à ne pas solliciter de l’ennemi un armistice séparé, « or Pétain l’a fait, donc il a terni notre honneur », précise-t-il. Opération de maintien de l’ordre, la guerre d’Algérie n’a pris cette appellation qu’une fois terminée, rappelle le colonel Gaujac. Les appelés du contingent, qui effectuaient un service militaire de près de trois ans, étaient d’excellents combattants à condition d’être bien commandés, ajoute-t-il. Par ailleurs, malgré les tensions extrêmes de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a fonctionné, indique l’ambassadeur Froment-Meurice. L’Union européenne est devenue une zone de paix, mais les tensions persistent de façon permanente au Proche-Orient et en Afrique.




Sécurité : risques et tensions liés au désordre climatique

Eau, terres arables et ressources halieutiques subissent les effets du réchauffement climatique. Ses phénomènes extrêmes, plus nombreux et plus intenses, provoquent des déplacements de populations, qui  fragilisent des États d’Afrique et d’Asie.

Les conséquences sur la sécurité et la stabilité régionale ont fait l’objet d’un colloque international organisé, le 14 octobre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense dans le cadre de la Conférence de Paris pour le climat (COP21, voir encadré). Y ont notamment participé : Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, président de la COP21 (photo) ; Ibrahim Thiaw, directeur exécutif adjoint du Programme des nations unies pour l’environnement ; Smaïl Chegui, commissaire à la Paix et à la Sécurité de l’Union africaine (UA).

Menaces pour la paix. Le réchauffement climatique provoque sècheresses, famines et inondations de zones côtières ou submersions de certains territoires, facteurs majeurs de déclenchement des conflits pour les générations à venir, avertit Laurent Fabius. Les exodes de « déplacés climatiques » pourraient atteindre, à terme, plusieurs centaines de millions de personnes. En outre, l’usage massif d’énergies carbonées, à savoir charbon, pétrole et gaz, constitue un accélérateur de conflits car leurs gisements sont très inégalement répartis. Les dépendances et les rivalités qui en résultent représentent autant de menaces pour la sécurité internationale. Les tensions actuelles en Asie trouvent leurs origines dans l’exploitation des fonds marins, riches en hydrocarbures, et la sécurisation de leurs voies d’acheminement. Une dépendance moindre du carbone sur le plan économique réduirait les risques de conflits pour le contrôle des énergies fossiles, estime le ministre. En revanche, les énergies renouvelables, comme le soleil et le vent, appartiennent à tous. Par ailleurs, exceptés notamment les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient, près de 150 États, correspondant à presque 90 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ont déjà présenté leur objectif national de limitation des émissions. Cela devrait permettre de réduire à moins de 3 °C la trajectoire du réchauffement climatique, au lieu des 4-6 °C envisagés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Prix Nobel de la Paix en 2007). Selon l’OCDE, les pays riches du Nord ont consacré 62 Mds$ en 2014 pour aider les pays pauvres du Sud à atteindre leurs objectifs climatiques. Ils se sont engagés à porter ce montant à 100 Mds$ par an, à partir de 2020. Un rapport du G7 sur les liens entre sécurité et climat montre que les diplomates, experts et praticiens du maintien de la paix ignorent tout des politiques de lutte contre les risques climatiques. De plus, seule une minorité d’entre eux considère que les politiques d’adaptation aux impacts du dérèglement climatique contribuent au maintien de la paix.

Constats de l’ONU. Le changement climatique ignore les frontières, rappelle Ibrahim Thiaw. Les catastrophes naturelles déstabilisent les économies et déstructurent les populations, qui émigrent vers les villes puis vers des pays de plus en plus lointains. La compétition pour l’accès à l’eau, aux terres arables et aux autres ressources naturelles provoque 45 % des conflits interétatiques. Le réchauffement climatique affecte les populations les plus pauvres. La sécurité doit donc mobiliser les organisations civiles et militaires, estime Ibrahim Thiaw. L’exploitation illégale de la faune et de la flore, l’extorsion, le terrorisme et les trafics d’armes et d’êtres humains privent les pays pauvres de ressources financières pour la construction d’écoles et d’hôpitaux. Les conflits internes causent des pertes estimées à 213 Mds$/an, soit 164% de l’aide publique au développement. Entre 1950 et 2000, 90 % d’entre eux se sont produits dans les pays riches en biodiversité. Faute de sûreté, les pays pauvres dépendant de leurs ressources naturelles courent dix fois plus de risques de guerre civile que les autres. La mauvaise gouvernance de ces ressources en constitue l’une des causes. La solidarité transfrontalière et la responsabilisation en matière de paix et de sécurité s’imposent. L’ONU devrait apporter des solutions pour pallier les impacts du dérèglement climatique, notamment en partenariat avec l’Union européenne, souligne Ibrahim Thiaw. Selon lui, l’interdépendance entre la sécurité environnementale et le réchauffement climatique prend une dimension stratégique. Les forces armées de tous les pays pourraient réduire leur empreinte écologique par des choix technologiques simples d’économie d’eau et d’énergie, notamment dans les transports logistiques terrestre, aérien et maritime.

Approches de l’UA. Le dérèglement climatique pourrait compromettre le développement durable de l’Afrique, estime Smaïl Chegui. La hausse des températures, l’élévation du niveau des océans, l’assèchement croissant du lac Tchad et la déforestation aggravent le déficit économique, la pauvreté, l’insécurité alimentaire, les inégalités et les mouvements migratoires massifs. Ainsi, la guerre civile au Darfour (Soudan), très dépendant de ses ressources agricoles, a commencé dans les années 1970, par suite de la sècheresse et de la désertification. Les relations conflictuelles entre éleveurs et sédentaires ont été exacerbées par des motifs religieux, avec le risque de radicalisation qui alimente le terrorisme. Face au dérèglement climatique, l’UA recommande une action collective et soutenue. Son plan 2015-2020 inclut : un système d’alerte précoce des catastrophes naturelles avec des indicateurs spécifiques ; une préparation opérationnelle de la Force africaine en attente pour réagir aux catastrophes naturelles en identifiant les vulnérabilités suffisamment tôt pour en atténuer les conséquences. Pour lutter contre le réchauffement climatique, fardeau supplémentaire des pays en développement, l’Afrique compte sur les aides financières des pays riches et l’introduction d’énergies renouvelables. Smaïl Chegui s’est félicité du rapprochement, dans ce domaine, de la Chine et des États-Unis, grands pays pollueurs, et a salué l’initiative de la France (COP21). Enfin, il a évoqué le concept « d’éco-défense » pour renforcer la prise de conscience, à l’échelle mondiale, du réchauffement climatique.

Loïc Salmon

Marine nationale : sécuriser les espaces maritimes, mais aussi les protéger

La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro  en 1992 et ratifiée par 196 pays, est en vigueur depuis 1994. De caractère universel, elle reconnaît l’existence d’un changement climatique d’origine humaine et donne aux pays industrialisés le primat de la responsabilité pour lutter contre ce phénomène. La Conférence des parties (COP), composée de tous les États « parties », constitue l’organe suprême de la Convention. Elle se réunit chaque année lors de conférences mondiales, où sont prises des décisions pour respecter les objectifs de lutte contre les changements climatiques. Les décisions sont prises à l’unanimité ou par consensus. La COP organisée à Paris (30 novembre-11 décembre 2015) est la 21ème, d’où son nom de « COP21 ». Elle a pour objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2 °C.




Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

L’identification des crises nécessite de prendre du recul. Leur traitement à chaud est complexe, tout comme leur règlement dans le temps long. Les diplomates chargés de les gérer doivent aussi tenir compte des intérêts de la France et de l’Union européenne.

L’ambassadeur Didier Le Bret, directeur du Centre de crises du ministère des Affaires étrangères, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 15 décembre 2014 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Crises multiformes. En 20 ans, le nombre de conflits a été divisé par 2, mais celui des crises a augmenté. Autrefois d’origines naturelles (séismes ou inondations) ou humaines (accidents industriels ou mouvements sociaux de très grande ampleur), leur distinction s’estompe, car la plupart des crises naturelles est d’origine humaine, par suite de tensions liées à la démographie et aux ressources alimentaires et en eau. En outre, elles évoluent et s’étendent géographiquement. Ainsi, une crise de politique intérieure en Ukraine (2013) a dérivé vers un conflit larvé avec la Russie, qui s’est approprié une partie de son territoire (Crimée). Suite à la crise des « subprimes » (2008), la faillite de la banque d’investissements américaine Lehman Brothers s’est répercutée sur les principales places financières mondiales. Après sa conquête d’une partie de la Syrie et de l’Irak (2014), l’organisation djihadiste « Daech » y a instauré un « califat », avatar des empires antiques situés entre le Tigre et l’Euphrate. Selon les estimations de l’ONU, le réchauffement climatique déplacera, d’ici à 2020, 45 millions d’Africains au Moyen-Orient, au Maghreb et dans l’Union européenne. En 2050, il touchera 150 millions de réfugiés et fera perdre à l’Espagne 20 % de son territoire et à l’Afrique 66 % de ses terres arables. Aujourd’hui, le Sud de l’Europe est confronté à une migration massive d’origine africaine, événement inimaginable il y a 10 ans. La coût de la gestion des crises humanitaires sera passé de 2 Md$ en 2000 à 19 Md$ en 2015. Dans l’ensemble, les crises deviennent interdépendantes. Un incident local prend une dimension internationale. Par exemple, le virus Ebola, parti d’Afrique de l’Ouest, menace les États-Unis et l’Europe. Une crise interne en Syrie a provoqué des réactions en chaîne en Égypte, en Tunisie et au Yémen. Au monde bipolaire de la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS (1947-1991), a succédé l’hyperpuissance américaine puis un monde, non pas multipolaire, mais « a-polaire », souligne l’ambassadeur.

Traitements incertains. La diplomatie doit porter le meilleur diagnostic et le plus en amont possible pour anticiper les crises, indique-t-il. Les attentats d’Al Qaïda à New York et Washington en 2001, que personne n’avait anticipés, ont ébranlé la première puissance du monde et l’ont paralysé pendant plusieurs jours. La diplomatie doit traiter les crises très vite, comme l’intervention française en Libye pour arrêter un massacre programmé (2011). Mais l’action à chaud ne doit pas déclencher des phénomènes impossibles à contrôler (guerre civile en Libye, 2014). L’émotion par l’image, qui prend une dimension politique, ne doit pas empêcher la réflexion sur l’après-crise. Le séisme en Haïti (2010) a fait moins de victimes que la mauvaise organisation des secours dans ce pays, où il a fallu restaurer l’État de droit. Selon Didier Le Bret, ambassadeur à Port-au-Prince à l’époque, « l’effet émotion » exige une réaction immédiate mais qui « n’arrive pas à éteindre l’incendie de manière durable ». Il met en garde contre le piège humanitaire, « une belle idée dangereuse, car difficile à manier », et rappelle que les expéditions coloniales répondaient au devoir de civilisation. Par ailleurs, le monde devient manichéen avec les « bons » et les « méchants » : tout changement de régime est lourd de conséquences et nourrit le soupçon d’intention. Le « logiciel de la peur » est apparu, à savoir l’inversion maligne de ce qui paraissait acquis depuis des siècles. Ainsi, la science, autrefois facteur de progrès, doit être contrôlée (énergie nucléaire ou révolution verte en Chine). Tout ce qui a protégé hier fait peur aujourd’hui. Les solidarités de famille, de village ou de patrie disparaissent. Le principe de précaution a des conséquences sur la conduite des opérations militaires : sécurité sans morts, frappes chirurgicales sans dommages collatéraux, aversion du risque et besoin de protection.

L’action de la France. Contrairement aux propos défaitistes actuellement à la mode, la France n’est pas au bord du gouffre, rappelle l’ambassadeur. Elle reste la 5ème puissance économique du monde et dispose du 2ème domaine maritime (après les États-Unis) et d’un appareil diplomatique réactif, malgré les restrictions budgétaires (1,2 % de celui de l’État). Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, elle participe au contrôle de la prolifération nucléaire en raison de sa dissuasion. Acteur majeur dans la résolution des crises, elle contribue à 8 des 16 opérations de maintien de la paix de l’ONU et propose entre 25 % et 50 % des résolutions en ce sens présentées au Conseil de sécurité. Outre sa capacité unique d’intervention militaire (Mali, 2013), elle agit dans le domaine humanitaire en coopération avec la Croix-Rouge et après l’arrivée d’organisations non gouvernementales comme Médecins sans frontières (virus Ebola en Guinée, 2014). Le ministère des Affaires étrangères (MAE) développe les initiatives d’associations locales avec une approche anthropologique, car l’aide publique au développement contribue à la prévention des crises. Son Centre de crises dispose d’une batterie d’indicateurs, qui analysent dans le temps long (mouvements sociaux et religieux, échéances politiques critiques) et suivent les événements immédiats, à croiser avec les intérêts nationaux (encadré). Il s’intéresse particulièrement à trois zones. Les pays du Maghreb (de la Mauritanie à l’Égypte) constituent le premier cercle de bon voisinage. Ceux du Machrek (Irak, Syrie, Liban, Jordanie et Territoires Palestiniens) ne sont pas intégrés dans le monde, contrairement à ceux d’Amérique latine (Mercosur) ou d’Asie du Sud-Est (ASEAN). L’Afrique subsaharienne, zone d’incertitude, compte 220 millions de francophones qui seront 720 millions d’ici à 2050 avec un fort potentiel économique. En outre, 1,5 million de Français se sont expatriés, dont 90.000 en Afrique du Nord, 127.000 au Proche-Orient et 127.000 en Afrique subsaharienne. Sur son site internet, le MAE évalue régulièrement les pays à risques et appelle à la vigilance.

Loïc Salmon

IHEDN : vision présidentielle de la défense et de ses moyens

Les devoirs et les intérêts diplomatiques de la France

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Le Centre de crise du ministère des Affaires étrangères mobilise et coordonne l’ensemble des moyens de toutes les administrations en cas de crise à l’étranger. Doté d’une soixantaine d’agents, il permet de suivre l’évolution des risques et des menaces, et, dans certains cas, de déclencher des opérations de secours. Il est compétent pour les crises mettant en danger la sécurité des Français à l’étranger et celles à caractère humanitaire. Il assure quatre grandes missions : veille mondiale permanente ; analyse et suivi des situations d’urgence ; préparation des plans de réponse des autorités françaises ; conduite des opérations sur les théâtres de crise.




Centrafrique : l’opération « Sangaris » un an après

Depuis leur intervention en République Centrafricaine le 5 décembre 2013, les forces françaises de l’opération « Sangaris » ont réussi à rétablir la sécurité dans la capitale Bangui et l’Ouest du pays. Leur commandant depuis le 17 juin 2014, le général Éric Bellot des Minières, a dressé un premier bilan devant la presse au cours d’une visioconférence, réalisée le 4 décembre 2014, entre Bangui et le ministère de la Défense à Paris. En un an, 9.000 soldats se sont succédé au sein de « Sangaris », qui déplore 3 morts et 120 blessés. Quelque 14 t de munitions et d’explosifs et 8.000 armes de guerre ont été saisis. « Le moral des troupes est bon », a souligné le général, qui l’a constaté à tous les niveaux. Par ailleurs, « la population, exaspérée, aspire à une paix durable. Les groupes armés ont perdu l’essentiel de l’adhésion de la population ». Les réfugiés estiment le niveau de sécurité suffisant pour envisager leur retour. En un an, leur nombre est passé de 100.000 à 20.000. Des pics d’insécurité demeurent, mais sont de plus en plus courts et de moins en moins violents. Il n’ y a pas de relents de djihadisme. L’action des groupes armés reste limitée et s’apparente plus au banditisme qu’à la lutte idéologique. L’activité économique a repris à Bangui et le contrôle douanier assure à nouveau des recettes fiscales importantes à l’État. Les soldats de « Sangaris » appuient ceux de la Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation de la République Centrafricaine (MINUSCA) et ceux de la force de l’Union européenne en République Centrafricaine (EUFOR RCA). Le mandat initial de l’EUFOR RCA, qui devait se terminer mi-décembre, sera prolongée jusqu’en mars 2015. Cela permettra d’établir un calendrier de retrait de « Sangaris », en phase avec la montée en puissance de la MINUSCA. « Sangaris » densifie sa présence en diminuant le nombre de personnels sur le terrain, mais en accroissant celui des matériels pour renforcer les capacités aéromobiles et d’appui feu. A cet effet, , trois hélicoptères Tigre sont arrivés en novembre pour effectuer des missions d’attaques au sol, de reconnaissance et de protection, de jour comme de nuit. Ils complètent l’action des véhicules blindés de combat d’infanterie et des drones de reconnaissance au contact. Toutefois, la solution n’est pas seulement militaire, précise le général Bellot des Minières, et nécessite une approche plus globale avec l’action des organisations non gouvernementales sur le terrain et l’arrivée d’investisseurs industriels. Les autorités politiques de transition parcourent le pays pour adresser des messages d’apaisement à la population. Enfin, le Conseil national de transition réfléchit au mode de scrutin, en vue d’élections générales en été 2015.

Loïc Salmon

Centrafrique : passage de relais des forces Sangaris et EUFOR RCA à la MINUSCA

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise




Centrafrique : passage de relais des forces Sangaris et EUFOR RCA à la MINUSCA

Les forces française Sangaris et européenne EUFOR RCA, engagées en Centrafrique pour assurer la protection de la population civile et sécuriser l’accès des convois humanitaires, commencent à passer le relais à la Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation de la République Centrafricaine (MINUSCA), a expliqué l’État-major des armées les 25 et 18 septembre 2014 à Paris. Présente en Centrafrique depuis le 5 décembre 2013 pour mettre fin aux exactions de bandes armées qui menaçaient la population, Sangaris (2.000 hommes) était jusque là composée de trois groupements tactiques interarmes (GTIA), répartis entre la capitale Bangui, la province Ouest et la province Est, ainsi que des éléments de soutien regroupés au camp de M’Poko près de Bangui. Dans la province Ouest, la MINUSCA a déjà relevé le GTIA, dont les effectifs sont rentrés en France et au Tchad (photo). Toutefois, l’effectif total de Sangaris reste identique, afin de renforcer les GTIA de Bangui et de la province Est. En effet, conformément à la résolution 2149 du Conseil de sécurité de l’ONU, Sangaris peut intervenir en appui de la MINUSCA là où se produisent des pics de violence. A partir d’avril 2014, Sangaris a été renforcée progressivement par la force de l’Union européenne en République Centrafricaine (EUFOR RCA, 750 hommes dont 250 Français), pour faciliter la montée en puissance de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique de la Commission de l’Union africaine (MISCA), forte de 6.500 hommes du Burundi, du Cameroun, du Congo-Brazzaville, du Tchad, du Gabon, de la Guinée équatoriale, de la République démocratique du Congo (RDC) et du Rwanda. A la suite de la résolution 2134 du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant le recours à la force, la MISCA a été relevée le 15 septembre 2014 par la MINUSCA (6.700 hommes) qui compte des contingents de l’ex-MISCA (Burundi, Cameroun, RDC, Gabon et Rwanda) ainsi que du Bangladesh, du Maroc, du Pakistan, de l’Indonésie et du Sri Lanka. A cette occasion, le général de division Philippe Pontiès, commandant l’EUFOR RCA, a présenté un bilan positif devant la presse le 18 septembre à Paris. Les taxis sont revenus dans Bangui, où le marché a repris ses activités, les stations-service ont rouvert et la presque totalité de la population a quitté le camp de réfugiés à proximité de l’aéroport. Le passage est assuré sur la principale route des approvisionnements entre la frontière camerounaise et Bangui. Des jeunes gens sont employés aux travaux de réhabilitation des habitations. La période du Ramadan s’est bien passée. Pour la première fois, précise le général, des gendarmes sont employés dans une opération européenne, à laquelle participent la France, l’Espagne, l’Italie, la Pologne, l’Estonie, la Lettonie et la Géorgie. Les gendarmes patrouillent dans Bangui avec les soldats de la MISCA puis de la MINUSCA, à pied et à bord de pick-up avec des systèmes radio pour réagir rapidement, afin de poursuivre le désarmement des bandes armées, lutter contre l’impunité et créer les conditions d’un retour durable des organisations humanitaires. L’EUFOR RCA coordonne ses patrouilles avec Sangaris et la MINUSCA, en raison des « poussées de fièvre » dans certains arrondissements de Bangui. En outre, elle assure la formation des gendarmes et policiers des forces de sécurité intérieures centrafricaines. Elle transfèrera son autorité à la MINUSCA fin novembre, car son mandat s’achève le 15 décembre 2014, a précisé le général Pontiès.

Loïc Salmon

Evolution et continuité de la gestion des crises en Afrique

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

 




Armements : la France parmi les cinq principaux exportateurs

Avec 4,8 Md€ de prises de commandes d’armement en 2012 contre 6,5 Md€ l’année précédente, la France se maintient dans le peloton de tête des exportateurs mondiaux. Toutefois, le marché de l’armement fonctionne par cycles où le poids des contrats majeurs prédomine, explique le rapport au Parlement sur les exportations françaises d’armement, présenté le 11 septembre 2013 par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Pour la période 2008-2012, les prises de commandes françaises (contrats signés et premiers acomptes versés) se répartissent essentiellement entre l’Asie avec 26,9 %, les Amériques (26,3 %), les Proche et Moyen-Orient (21,4 %), l’Europe (16 %) et l’Afrique (5,2 %). Sur le plan mondial entre 2006-2011, les Etats-Unis arrivent en tête avec 48 % des parts du marché, suivis de la Russie (12 %), de la Grande-Bretagne (10,8 %), de la France (8,6 %) et d’Israël (5 %). Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les dépenses militaires dans le monde, quoiqu’en baisse de 0,5 % en un an, ont totalisé 1.244 Md€ en 2012 et le volume des exportations d’armement a augmenté de 9 % avec des prises de commandes de 79,5 Md€. La Russie, qui souhaite se donner les moyens militaires d’une politique de puissance a augmenté ses dépenses d’armement de 113 % entre 2003 et 2012 et va y consacrer 600 Md€ d’ici à 2022. Malgré la réduction des budgets de défense, les dépenses militaires des Etats-Unis représentent 40 % du total mondial et celles des pays européens 18 %, dont celles de la France 3,4 %. Selon les données officielles des Etats, les pays européens de l’OTAN ont dépensé 285 Md€ pour leur défense, soit moins que ceux d’Asie-Pacifique avec 300 Md€. Ces derniers, qui ont connu une croissance économique depuis dix ans, renforcent en effet leurs capacités de défense en raison de leur perception des risques et menaces liés à leur environnement régional. Par ailleurs, le 2 avril 2013, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté le Traité sur le commerce des armes à une très large majorité. La France l’a signé le 3 juin ainsi que 66 Etats, dont 24 de l’Union européenne. Ce traité interdit tout transfert d’armement qui aurait pour conséquences, notamment, la violation d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, le non-respect par un Etat de ses obligations internationales ou encore des attaques dirigées contre des populations civiles ou des biens civils protégés par des accords internationaux. Ce traité doit encore être ratifié par les Parlements de 50 Etats pour entrer en vigueur.

Loïc Salmon

DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

Eurosatory 2012: armements terrestres, enjeux et perspectives

Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés




Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

Un contexte géostratégique éclaté, l’abandon quasi généralisé de la conscription en Europe, l’idée de nation en crise, le poids de l’opinion publique et la toute-puissance du Conseil de sécurité de l’ONU quant à l’usage de la force font que beaucoup de militaires européens se sentent plus fonctionnaires de l’OTAN que « défenseurs de la cité ».

Le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées françaises et président du Comité militaire de l’Union européenne, s’est exprimé sur tout cela à Paris au cours d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense le 15 juin 2012, puis lors d’une conférence tenue le 18 juin à l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le contexte géostratégique a explosé depuis vingt ans. La plupart des pays européens ont délégué leur défense à l’OTAN, c’est-à-dire aux Etats-Unis qui fournissent en effet 50 % du financement mais 80 % des moyens militaires. Ils ont donc de moins en moins la capacité de dire leur mot sur les choix militaires américains, d’autant plus que leurs budgets de défense diminuent. En Afghanistan, les responsables politiques européens n’osent pas dire non aux Etats-Unis mais, sous la pression de leurs Parlements, ils font faire de la figuration à leurs troupes, sauf en ce qui concerne la France, la Grande-Bretagne et le Danemark. La médiatisation du conflit suscite l’émotion et, par voie de conséquence, la tentation de remettre la stratégie en cause. Par ailleurs, le déroulement d’une opération extérieure peut devenir l’objet d’un débat de politique intérieure. En Libye, sous la pression de l’opinion publique quant au sort d’une population menacée, l’opération « Harmattan » a été décidée dans l’urgence, sans prendre le temps de définir le projet politique indispensable à la gestion de sortie de crise. Toutefois, son succès technique présente des avantages : pas de pertes pour la coalition et peu de victimes civiles grâce à la précision des armes ; l’absence de déploiement au sol a évité de passer pour une armée d’occupation ; les factions locales ont effectué le « sale boulot ». Mais, aucune opération ne ressemble à une autre pour servir de modèle aux suivantes. Par ailleurs, depuis 1990, presque tous les pays européens ont le sentiment que plus rien ne les menace, sauf dans les Balkans où leurs troupes sont présentes depuis 1992. La lutte contre le terrorisme relève plus de la police que des armées. Cependant, les Etats baltes, la Pologne et la Roumanie redoutent la puissance de la Russie. Celle-ci, qui a réussi sa contribution à l’indépendance de l’Ossétie du Sud par rapport à la Géorgie, reste attachée à l’ancien espace soviétique et à la grandeur attribuée à son ancienne puissance militaire. Par ailleurs, elle estime que le projet de défense anti-missiles de l’OTAN menace sa capacité de dissuasion nucléaire. Ce projet affecte également la France et la Grande-Bretagne, car leur dissuasion nucléaire leur assure la sécurité et aussi un statut de grande puissance.

Le vague-à-l’âme des militaires européens résulte du flou du retour de la guerre depuis 1945, à l’exception des conflits des Balkans, de la décolonisation, de l’Irak et de l’Afghanistan. S’y ajoute le flou des missions au niveau de l’OTAN et de l’Union européenne. Les documents de base existent, mais la stratégie de sortie de crise n’est pas définie et les règles d’ouverture du feu diffèrent. En effet, chaque pays se réserve le droit de les modifier pour ses troupes et peut exercer des interférences nationales dans la chaîne de commandement d’une coalition, sources de frustrations et de malentendus. Par ailleurs, l’ONU ne se connaît pas d’ennemi mais se découvre tout à coup un adversaire, car elle ne disposait pas de services de renseignement jusqu’à récemment. Ses troupes, tenues de respecter les lois internationales, se trouvent face à des civils qui prennent les armes au dernier moment, des attentats suicides, des embuscades et des miliciens qui tuent surtout des femmes et des enfants. En Afghanistan, la relève tous les six mois des troupes de l’OTAN entraîne la perte des liens avec la population… qu’il faut reconstruire ! La majorité des contingents européens font essentiellement de l’autoprotection. De plus, le retrait annoncé de ce théâtre donne aux militaires européens l’illusion, déstabilisante, qu’il n’y aura plus d’opérations extérieures par la suite. Par ailleurs, celles-ci consomment les crédits destinés à l’entraînement en Europe, devenu insuffisant. Enfin, la numérisation de l’espace de bataille, projet déjà lancé par quelques pays européens, favorise une guerre virtuelle et l’emprise croissante du commandement à tous les niveaux, qui déresponsabilise de fait les échelons subalternes.

Les valeurs militaires spécifiques, à savoir l’abnégation, le courage, la solidarité, la discipline, l’honneur et le patriotisme, ainsi que le droit de tuer avec le risque d’être tué apparaissent décalés par rapport à la société civile, pour qui la vie humaine est la valeur suprême. Le patriotisme se forge chez les jeunes recrues au cours des opérations et se cristallise autour des morts et des blessés. En outre, les armées, bien considérées par 80 % de la population française, constituent un facteur d’intégration pour les jeunes défavorisés. Toutefois, elles doivent faire face à un phénomène nouveau : la « judiciarisation », susceptible de conduire, chez les militaires, à l’abandon de l’idée de sacrifice personnel pour la sécurité de la communauté et au sentiment d’être « lâché par l’arrière ». Outre le risque d’arbitraire d’un juge, la condamnation d’un officier ou d’un sous-officier pour son action au combat pourrait avoir comme conséquences l’hésitation du combattant et l’inhibition du commandement, remettant ainsi en cause une opération.

Loïc Salmon

Le général d’armée (2S) Henri Bentégeat  a été chef de l’état-major particulier du président de la République (1999-2002) puis chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Saint-Cyrien (1965), il choisit les Troupes de marine puis entre à l’Ecole d’application de l’arme blindée cavalerie. Licencié en Histoire et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’Ecole supérieure de guerre (1985), il est auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut de hautes études de défense nationale (1992). Au cours de sa carrière, il a effectué des missions opérationnelles au Tchad et en République Centrafricaine, commandé le Régiment d’infanterie de chars de marine et les Forces armées aux Antilles. Attaché de défense adjoint à l’ambassade de France à Washington (1990), il a été aussi directeur adjoint de la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense (1992) et président du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009). Auteur du livre « Aimer l’armée, une passion à partager » (2011), il est aujourd’hui membre de l’Association nationale maréchal Lyautey (photo) et de l’association EuroDéfense-France. Titulaire de nombreuses décorations étrangères, le général Bentégeat est grand officier de la Légion d’Honneur et commandeur de l’Ordre national du Mérite.