Intelligence artificielle : tirer parti de sa puissance en la maîtrisant

Le chef sur le terrain ne doit pas subir l’intelligence artificielle (IA), mais pouvoir profiter de ses possibilités et être toujours capable de justifier sa décision.

L’IA et les fonctions opérationnelles embarquées ont fait l’objet d’un colloque organisé, à Paris le 20 janvier 2026, par l’Académie militaire Saint Cyr Coëtquidan en partenariat avec KNDS France. Y sont notamment intervenus : le général de brigade Marc Espitalier, officier général « numérique et cyberdéfense » à l’État-major de l’armée de Terre ; Sylvain Thorel, KNDS / Robotics ; Alexandre Chapoutot, École nationale des techniques avancées (ENSTA) Paris ; le colonel Cédric Abriat, adjoint « Plans » à l’État-major de l’armée de l’Air et de l’Espace ; Laurent Duport, président de NEODE Systems ; Thierry Berthier, chercheur associé CReD / AMSCC, Université de Limoges ; Joël Bougron, doctorant, KNDS / ENSTA Paris.

Fonction mobilité. Le numérique, nouveau champ de conflictualité, agit directement sur ceux de la terre, de la mer, des airs et de l’espace, rappelle le général Espitalier. Il impacte les forces armées, mais aussi directement les décideurs et les populations par ses caractéristiques propres (actions cyber et informationnelles). Les drones et robots, nouveaux effecteurs qui incluent le numérique, permettent la saturation, le harcèlement et l’action dans des compartiments de terrain jusqu’à présent interdits à l’homme. Le numérique impacte les systèmes de décision, qui doivent accélérer autant que possible la boucle observation, orientation, décision et action, tout en maintenant la place de l’homme dans ce cycle. Au sein du Commandement des forces terrestres OTAN à Lille, une partie de l’équipe cyberdéfense étudie le projet de dissuasion et de défense à l’Est, consistant à mettre une masse robotique très importante sur le terrain entre les forces armées de la Russie et celles de l’OTAN pour pallier son manque de masse. Dans le domaine terrestre, les robots deviennent multiplicateurs de forces pour la sécurité du périmètre d’emploi et le déminage, mais ne doivent pas entraver la manœuvre, précise Sylvain Thorel. La taille conditionnant l’emploi, les « légers » (1-25 kg) sont utilisés pour la reconnaissance, la surveillance, la détection et l’intervention. Les « moyens » (25-500 kg) servent à la lutte contre les engins explosifs improvisés, la dépollution de munitions non explosées, et le combat. Les « lourds » (500 kg-5 t) sont utilisés pour la logistique notamment en Ukraine, la surveillance et la levée de doutes NRBC (risques nucléaire, radiologique, biologique et chimique). Les « très lourds » (5-40 t) pourront servir pour l’ouverture d’itinéraire, les travaux du génie et le combat. Afin d’accroître l’autonomie de mobilité, la navigation téléopérée permet d’aller rapidement d’un point à un autre sans connaissance à priori ou presque, de nuit, de jour ou dans le brouillard, sur un terrain accidenté et glissant, de façon furtive et sans GPS. L’opérateur doit se repérer lui-même sur une carte en visuel, par lidar (détection et télémétrie par la lumière) ou radar, disposer d’une liaison radio à haut débit, mais de portée limitée et sensible au brouillage, et comprendre la situation. Cela entraîne un accroissement de la complexité et …de sa charge cognitive ! De fait, le domaine d’emploi dépend encore de la maturité technologique. La « traversabilité » du robot, qui dépend de ses capacités de franchissement, consiste à percevoir les espaces en temps réel grâce à des images aériennes ou satellitaires et la méthode SLAM lidar. Celle-ci lui permet de construire la carte d’un environnement inconnu, tout en suivant simultanément sa propre position sur cette carte. Dans la navigation autonome en terrain ouvert, l’IA répond aux besoins d’adaptation à une grande variété de types de terrain, de détection et d’évitement de divers types d’obstacles, indique Alexandre Chapoutot. La perception nécessite une carte satellitaire et les capteurs GPS, lidar, caméras et ultrasons pour caractériser les obstacles et planifier la trajectoire du robot. Les approches de l’IA permettent d’augmenter l’adaptabilité du robot pour la navigation, grâce à un apprentissage en ligne tout en restant vigilant sur les contraintes de l’IA embarquée. La réponse adéquate résulte du développement conjoint des approches théoriques et expérimentales. Dans les airs, une plateforme autonome progressant à basse altitude pourrait profiter des accidents de terrain, mais doit prendre en compte les conditions météorologiques et les masses nuageuses, rappelle le colonel Abriat. Avançant vite, elle doit pouvoir se maintenir en vol et ne pas s’écraser au sol. Dans un contexte de conflictualité accrue, il est probable qu’au cours d’un raid de vingt avions, quelques-uns ne reviendront pas en raison d’une panne de moteur, d’un « décrochage » (perte soudaine d’altitude) ou d’un tir de défense sol-air. Il s’agit de s’adapter à la menace et de reconfigurer rapidement les missions. Sur le terrain, les opérateurs devront traiter les algorithmes. L’agilité ne doit pas faire peser de risque sur la réussite de la mission.

Fonction gestion des effets. La société NEODE Systems, filiale du groupe MBDA, a développé un système senseur-effecteur augmenté par l’IA autour du missile antichar dénommé Akeron MP, indique Laurent Duport. D’une portée supérieure à 4.000 m, ce missile est équipé d’un autodirecteur TV ou infrarouge et d’une liaison de données par fibre optique. Le tireur doit détecter la cible dans le flux vidéo de l’autodirecteur et y « accrocher » le missile, qui va aller la frapper. Au-delà de la vue directe, derrière une colline ou des arbres, il faudra guider le missile dans la bonne direction. NEODE Systems développe donc le « Ground Warden », système senseur-effecteur au niveau du groupe de combat antichar débarqué, constitué de missiles et postes de tir, de missiles moyenne portée, de drones et de tablettes pour l’interface homme-machine. Le Ground Warden nécessite cinq personnes : un pilote de drone, deux tireurs et deux chefs de pièce derrière chaque place de tir. Il est équipé de nombreuses fonctionnalités : compas numérique avec l’IA ; pilotage automatique du drone ; détection automatique de cibles sur flux de données du drone par l’IA ; élaboration d’une situation tactique partagée ; allocation des cibles aux chefs de pièces ; tirs coordonnés de deux missiles ; aide à l’accrochage des missiles en vol grâce à l’IA ; évaluation des résultats des tirs. Dans le domaine aérien, la société EOS Technologie a fait voler, en 2025, un drone intercepteur hypervéloce dénommé Fury, premier vecteur de la robotique « vamafer », acronyme pour vélocité, autonomie, miniaturisation, agressivité, furtivité, endurance et résilience, explique Thierry Berthier. D’une envergure et d’une longueur de 110 cm, il emporte une charge explosive de 2 kg, vole déjà à 700 km/h et devrait bientôt atteindre 1.000 km/h grâce à son microréacteur. Il effectue des carrés dans le ciel par des braquages à plus de 20 G (196 m/s). Mis en œuvre par un seul homme, il se lance par catapulte, rampe ou verticalement. Insensible aux pluies et vents forts, températures hautes ou basses et tempêtes de sable, il peut voler ou planer, réacteur coupé, de manière furtive et concurrence le drone biréacteur américain Roadrunner d’Anduril. Par ailleurs, le champ de bataille se robotise et se massifie avec de plus en plus de télé-opérations à effectuer, souligne Joël Bougron. Cela crée une forte charge cognitive pour les opérateurs et un besoin d’embarquer et d’automatiser certaines fonctions, dont la planification pour assigner les meilleurs effecteurs possibles aux cibles les plus adéquates. La réalité du terrain est perçue par les capteurs, dont les informations peuvent être incomplètes, caduques ou même fausses. Afin de décider, l’humain, responsable, doit pouvoir réduire les incertitudes par l’automatisation de la planification des séquences d’actions (déplacements et engagements) et leur exécution. La hiérarchie algorithmique peut coïncider, partiellement, avec celle entre unités et entre un chef et ses subordonnés.

Loïc Salmon

Intelligence artificielle : l’enjeu de souveraineté sur le calcul

Armée de Terre : le Commandement du combat futur

Défense : stratégie des armées sur l’intelligence artificielle




Intelligence artificielle : l’enjeu de souveraineté sur le calcul

Le traitement massif de données nécessite les moyens de calcul de l’intelligence artificielle (IA), déportés sur des serveurs loin de la zone d’opération, Cela implique un accès au réseau, via le spectre électromagnétique, souvent soumis à des contraintes et au brouillage.

L’IA et les fonctions opérationnelles embarquées ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 20 janvier 2026 à Paris, par l’Académie militaire Saint Cyr Coëtquidan en partenariat avec KNDS France. Y sont notamment intervenus : le contre-amiral Vincent Sébastien, directeur adjoint & adjoint forces de l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) ; Cécile Jourdas, KNDS France ; le colonel Cédric Abriat, adjoint « Plans » à l’État-major de l’armée de l’Air et de l’Espace ; Frédéric Barbaresco, Thales ; Valentin Ligier, Dassault Aviation ; Olivier Viné, directeur d’Activité GdM & GF Exail.

Fonction perception. L’IA embarquée sert à augmenter la performance opérationnelle, donc à aller plus vite, souligne l’amiral Sébastien. Elle doit assister le combattant, le protéger et garantir l’autonomie des plateformes dans la durée. Elle implique la recherche académique, les industriels et les armées. La recherche nécessite des compromis économiques dans le hardware (équipements) et le software (logiciels), des curseurs dans les composants, la robustesse, le coût et l’organisation…et de la confiance ! L’AMIAD effectue des recherches, étudie, teste et réfléchit au déploiement de l’IA embarquée. KNDS France a procédé à un exercice de coordination aéroterrestre pour identifier des cas d’usage concrets, pertinents et acceptés, explique Cécile Jourdas. Pendant deux jours, des officiers-élèves de la 1ère brigade de l’École militaire interarmes se sont entraînés avec des robots modulaires Nerva de détection de personnes, de véhicules et d’armes, d’un poids de 5 à 15 kg et aux capacités de calcul embarqué limitées, en vue de leur validation opérationnelle. Les robots ont analysé le contexte et rendu une synthèse audio. Leurs enseignements opérationnels incluent une observation déportée et un soutien visuel pour la prise de décision. Outre son ergonomie, l’IA permet de poursuivre la mission en cas de brouillage ou de perte de signal. Les travaux futurs s’orientent vers une plus grande adaptation à l’environnement et vers la résistance au bruit pour l’analyse vocale. Dans le domaine aérien, l’IA doit pouvoir prioriser et expliquer les perceptions qui remontent au pilote, sans le déconcentrer lors du décollage, précise le colonel Abriat. S’il voit s’afficher des pannes sur son écran, il lui faudra des paramètres de confirmation. Il aura besoin d’explications de la part de l’algorithme sur la présentation d’une cible ou d’une décision. Cela nécessitera de la simulation et de l’entraînement. Il faudra de l’IA pour détecter les leurres ou les utiliser contre un adversaire disposant de l’IA. Dans un contexte de guerre ou dans un environnement contesté, le pilote devra allumer son radar…qui le fera repérer ! Il aura besoin d’algorithmes pour interpréter les données des capteurs passifs.

Fonction articulation. Un drone embarque de l’électronique pour effectuer de l’écoute et aussi du brouillage, indique Frédéric Barbaresco. Au cours de sa trajectoire de 180 km en 1 h 30, un drone peut procéder à de la géolocalisation. Des réseaux de drones embarquent des caméras à 360 °. La précision collaborative (par inertie) permet d’exploiter les informations disponibles de tous les capteurs, de tirer parti des mesures hétérogènes (vitesse et angle) ou d’enrichir une mesure homogène (vision binoculaire). Pour remplir la mission, la caméra commande la trajectoire d’un drone sous-marin pour détecter une mine. En surface et pour couvrir une zone plus large, un essaim de quatre drones équipés de caméras va se réorganiser en cas de destruction de l’un d’eux, afin de poursuivre la mission d’observation. Un drone ne pouvant communiquer au-delà de 30 km, un autre va servir de relais. Pour l’interception, les essais portent sur des trajectoires très élaborées avec plongeons, feintes de fuite ou arrêts soudains. Le champ de bataille aérien se densifie (acteurs et moyens de communications), inclut de nouvelles missions avec une multiplication et une complexification des fonctions embarquées (capteurs et effecteurs) et un contrôle à distance des plateformes inhabitées, explique Valentin Ligier. La gestion l’ensemble des missions augmente la charge de travail de l’équipage en cockpit. Un assistant virtuel ou interface humain-machine (IHM) permet de l’optimiser. L’autoprotection est assurée par des systèmes de leurres avec des articulations automatiques avec le sol. Il s’agit de concentrer les capacités cognitives du pilote sur la prise de décisions tactiques. L’IHM repose sur cinq piliers : centraliser, prioriser et alerter pour le choix de la bonne modalité par un canal sonore ou un texte si la radio est saturée ; exécution de macro-commandes complexes par l’automatisation de quelques-unes en gardant la capacité de contrôle des plateformes inhabitées de manière intuitive ; interprétation des échanges entre un pilote et son navigateur, entre un leader et son co-équipier, entre un avion et son C2 (commandement et contrôle) ; faire une requête en langage naturel, comme consulter une base de données ou trouver une aire de ravitaillement ; répartition des tâches en aidant l’équipage à comprendre ce qui ressort de l’humain ou de l’automatisme. L’IHM compte trois composants technologiques principaux : interaction intuitive avec le pilote par la reconnaissance vocale, la synthèse vocale ou la désignation du regard par les caméras intégrées dans le viseur du casque ; base de connaissances, grâce à des données interprétables et mises à jour régulièrement ; moteur de raisonnement pour traiter ces données, réaliser des synthèses pertinentes au bon moment ou traiter les requêtes du pilote. Cela nécessitera aussi de conserver une certaine indépendance vis-à-vis de la connectivité en territoire ennemi, où tout sera brouillé. S’y ajoutent : la fiabilité ; le développement des outils pour l’usage de ces données en raison de l’évolution du champ de bataille ; l’échange de données entre avions et plateformes hétérogènes ou non. Enfin, il faudra mesurer le facteur humain au sein de l’équipage par des capteurs pour suivre le regard du pilote et caractériser son comportement, afin de concevoir des contremesures et l’IHM. L’IA sera intégrée au standard F5 du Rafale. Dans le milieu marin, le navire chasseur de mines restera hors de la zone dangereuse et va y envoyer des robots à sa place, explique Olivier Viné. Auparavant, il faut évaluer très précisément l’environnement à traiter puis les phases de détection, classification, identification et neutralisation. Le dispositif nécessite une collaboration entre plusieurs drones. Alors que le drone suicide de la phase finale sera simple et le moins onéreux possible, les autres, équipés de sonars, coûteront beaucoup plus cher. Le drone aérien détectera les mines en surface et le drone sous-marin celles sous l’eau. Pour les communications, un drone de surface pourra servir de relais avec les autres. Tout se passe dans un système C2 avec différentes consoles pour les opérateurs, afin de réaliser la mission, depuis sa préparation puis son suivi jusqu’à ce que l’objectif soit atteint. Le logiciel Umisoft intègre une mission « management », qui analyse les données, notamment les images sonores qui détectent les mines potentielles et les confirment, puis planifie les missions des drones. Le module « contrôle » suit le déroulement de la mission de chaque drone. Par ailleurs, quelques drones disposent d’une certaine autonomie pour replanifier leur mission en fonction de la réalité qu’ils découvrent sur le terrain. La planification nécessite une cartographie des fonds marins. Un ensemble de logiciels définit la combinaison optimale des missions complexes de reconnaissance, de neutralisation et d’évaluation des résultats.

Loïc Salmon

Défense : le Commissariat au numérique et un supercalculateur dédié à l’intelligence artificielle

Intelligence artificielle : applications au milieu aérospatial

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future




Défense : l’innovation, indispensable aux performances des systèmes d’armes

Dans le cadre des conflits de haute intensité, la maîtrise des nouveaux champs de conflictualité et l’anticipation des technologies de rupture visent à assurer en permanence la supériorité opérationnelle.

L’ingénieur général de l’armement Frédéric Bouyer, directeur de DGA Maîtrise de l’information (DGA MI), et Bertrand Rondepierre, directeur de l’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD), l’ont expliqué à la presse le 13 novembre 2025 à Bruz.

L’architecte numérique des systèmes d’armes. DGA Mi est né de la fusion, en 2009, du Centre électronique de l’armement et du Laboratoire de recherche balistique et aérodynamique, rappelle l’ingénieur général Bouyer. Cela a permis de rassembler les expertises complémentaires de l’électronique de défense, de la cybersécurité et des systèmes d’armes. Aujourd’hui, DGA MI est devenu le centre d’expertise et d’essais dédié à la cyberdéfense, aux systèmes d’information et de télécommunication sécurisés, au quantique, au spatial, à la guerre électronique, à l’autoprotection, au guidage-navigation et aux systèmes de missiles. Présent dans plus de 50 domaines d’expertise, DGA MI emploie 1.500 personnes, dispose de 54 moyens techniques et de 200 systèmes d’information et investit plus de 100 M€ par an. Éclaireur technologique, il doit anticiper les technologies de rupture pour maintenir une longueur d’avance face aux menaces émergentes. En tant que référent technique cyber du ministère des Armées et expert des systèmes numériques, il contribue directement à la performance et à la sécurité des systèmes d’armes français. DGA MI travaille avec le Commissariat du numérique de défense, l’AMIAD, l’État-major des armées, le Secrétariat général pour l’administration et des entreprises extérieures. Le site de Bruz, situé au cœur de la Bretagne, s’est engagé localement avec le Pôle d’excellence cyber et le « Cluster Bretagne Innovation Grand Ouest ». Il constitue le laboratoire des solutions de demain pour préparer l’efficacité opérationnelle des armées. Ainsi, les techniques innovantes en cyber et en numérique appliquées à l’autoprotection des systèmes d’armes permettent, d’analyser, de neutraliser et de contrer les menaces pesant sur les forces engagées sur un théâtre d’opération. Les moyens de survivre et d’évoluer dans un environnement brouillé, comme en Ukraine, sont devenus indispensables, en raison de l’omniprésence des brouillages ennemis et même…amis !

Les solutions d’intelligence artificielle. L’AMIAD doit rester connectée à l’ensemble de l’écosystème des armées et y déployer des solutions d’intelligence artificielle (IA), souligne Bertrand Rondepierre. L’innovation militaire ne fonctionne que lorsque l’opérationnel se trouve impliqué, notamment avec l’IA dans le numérique et les systèmes d’armes. La montée en puissance de la technologie dans la guerre impose de réfléchir à la conception du combat. En 18 mois d’existence, l’AMIAD a recruté 150 ingénieurs pour ses sites de Bruz (pôle technique et siège) et de Palaiseau (pôle recherche) et compte arriver à 300 personnes en 2026. Elle pourra alors « passer à l’échelle », à savoir changer de taille selon les besoins en matière d’IA et d’ingénierie. En mars 2025, elle s’est engagée à livrer, à l’automne 2027, une unité robotique de combat autonome avec des robots terrestres et des drones légers (photo). Il s’agit du projet « Pendragon », qui fonctionne avec de l’IA. Les moyens d’expérimentation et de développement sont déjà en cours. Par ailleurs, l’AMIAD a mis en œuvre le supercalculateur Asgard, qui commence à utiliser les volumes massifs de données issues de capteurs militaires pour l’IA embarquée, l’IA des opérations et l’IA organique des armées. Il s’agit d’entraîner des modèles spécifiques et non pas de reproduire ce qui se fait déjà dans le domaine civil.

Loïc Salmon

Défense : généraliser l’utilisation de l’IA au ministère des Armées

Défense : stratégie des armées sur l’intelligence artificielle

Défense : le Commissariat au numérique et un supercalculateur dédié à l’intelligence artificielle




Défense : le Commissariat au numérique et un supercalculateur dédié à l’intelligence artificielle

Le Commissariat au numérique de défense (CND) rassemble les structures et compétences numériques du ministère des Armées depuis le 1er septembre 2025. Son supercalculateur classifié Asgard, dédié à l’intelligence artificielle et installé au Fort du Mont-Valérien (banlieue parisienne), sera opérationnel en novembre 2025.

Le Commissariat au numérique. Les conflits récents en Ukraine et au Moyen-Orient soulignent la nécessité d’innover dans le domaine du numérique sur le champ de bataille. Le CND concentre donc les ressources existantes pour remplir trois missions : apporter un appui numérique performant et résilient aux opérations ; faciliter la construction du futur système de combat autour du numérique et de la donnée ; apporter un appui numérique au fonctionnement du ministère. Il pilote les domaines répartis entre la Direction générale du numérique et des systèmes d’information et de communication, la Direction interarmées des réseaux d’infrastructures et des systèmes d’information de la Défense et l’Agence du numérique de défense, dont il occupe les locaux. L’Agence ministérielle pour l’intelligence artificielle de défense (AMIAD) l’intégrera en 2026. Le CND est dirigé par le général de corps d’armée Erwan Rolland (commissaire) et l’ingénieur général hors classe de l’armement Lionel Morin (commissaire adjoint). Doté d’un budget de 20 Mds€ par la loi de programmation militaire 2024-2030, le CND emploie 6.745 personnes (55 % de militaires et 45 % de civils), effectif qui augmentera de 5, 8 % d’ici à 2030. Il dispose de plus de 2.000 systèmes d’information et de communication et d’une enveloppe annuelle de 1,3 Md€ pour des acquisitions numériques. Il développe 220 projets numériques complexes, organiques et non organiques, sur 600 marchés actifs et procède à 530.000 interventions par an pour installer, assister et dépanner 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. Ses ressources humaines, métiers et compétences s’exercent dans cinq fonctions transverses. La gouvernance et la stratégie définissent la politique numérique du ministère des Armées, notamment en termes de souveraineté numérique. Le commandement numérique interarmées met en œuvre les systèmes numériques et de communication nécessaires au fonctionnement courant et à la conduite des opérations dans toutes les fonctions stratégiques, dont la dissuasion nucléaire. La fabrique numérique porte sur la fabrique des systèmes d’information et leur soutien. Les données et l’intelligences artificielle (IA) sont traitées par l’AMIAD. Les achats, la logistique et la distribution des ressources numériques sont assurés en cohérence avec les besoins opérationnels. Un secrétariat commun du « numérique de système de défense », qui réunit le CND, l’État-major des armées et la Direction générale de l’armement, intervient dans les programmes d’armement.

Le supercalculateur Asgard. Capable de traiter les données classifiées et celles non protégées, Asgard couvre l’IA embarquée, l’IA des opérations et l’IA organique des armées, directions et services. Il permet notamment d’entraîner des modèles d’IA générique adaptables à un large éventail de tâches nécessitant de grandes quantités de données et d’importantes capacités de calcul. Ses GPU (unités de traitement graphiques), optimisées pour les opérations matricielles et les algorithmes d’apprentissage profond, pourront traiter d’énormes quantités de données de manière collective. Mis en œuvre par l’AMIAD, Asgard est exclusivement opéré et maintenu en condition opérationnelle par des citoyens français habilités au secret de la Défense nationale. N’étant pas connecté à internet, il permet à la France de conserver sa souveraineté dans le traitement des données confidentielles pour les besoins de ses armées. Enfin, la loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 10 Mds€ pour l’innovation, dont notamment le développement de l’IA.

Loïc Salmon

Défense : l’essor du numérique sur le champ de bataille

Intelligence artificielle : applications au milieu aérospatial

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future




Intelligence artificielle : applications au milieu aérospatial

L’intégration de l’intelligence artificielle (IA) à la gestion du champ de bataille aérien sur les plans stratégique, opératif et tactique permet d’accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) à partir des retours d’expérience des conflits.

Le capitaine Malcolm Pinel, chef de la section « enseignements stratégiques de la chaire de stratégie aérienne et spatiale appliquées » du Centre des études stratégiques et aérospatiales, l’a expliqué au cours d’un colloque organisé, le 28 mai 2025 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire.

Israël. Le bilan de l’attaque terroriste du mouvement politico-militaire palestinien Hamas, à l’intérieur d’Israël depuis la bande de Gaza le 7 octobre 2023, se monte à 1.995 victimes et plus de 250 otages. Quelques mois après, le site web d’investigation israélien +972 Magazine signale que l’unité militaire israélienne 8-200, spécialisée dans le décodage et l’analyse des informations d’origine électromagnétique, a développé deux logiciels d’IA concourant au ciblage. Ce processus consiste à réaliser un dossier d’objectif, en vue d’une éventuelle frappe pour produire de effets. Le logiciel Habsora agrège une grande quantité d’informations de plusieurs sources, à savoir renseignements d’origine électromagnétique, écoutes téléphoniques, témoignages, images satellitaires, vidéos de drones et autres informations en source ouverte sur un immeuble, une voiture ou une personne, qui va devenir une cible. Installé dans une base aérienne israélienne, l’opérateur d’Habsora va recommander une cible. Puis un second logiciel, dénommé Lavander, va intégrer ces flux de renseignements, y ajouter des conversations téléphoniques et des mails puis proposer, selon certains paramètres, le degré de probabilité qu’une personne soit membre du Hamas. Par exemple, un homme pourrait l’être à 45 % si sa sœur est politiquement engagée et soutient financièrement le Hamas. A titre indicatif, en avril 2024, selon des médias israéliens, ces logiciels auraient désigné jusqu’à 37.000 combattants ou militants du Hamas ou du Jihad islamique palestinien, parmi les 2,3 millions d’habitants de Gaza, comme cibles potentielles de bombardements aériens. Ce processus de renseignement, souligne le capitaine Pinel, soulève la question de l’importance de l’opérateur qui décide de transmettre une cible à l’échelon opératif, afin qu’un effet soit délivré sur elle, notamment par l’envoi de drones de reconnaissance tactique. Ces derniers, de tailles diverses, évoluent d’un mètre à mille mètres d’altitude au profit du combattent d’infanterie. Son « imageur » permet au drone d’identifier ce qu’il voit et d’aider l’opérateur à interpréter l’image. Par exemple, si le drone voit du matériel, un petit cadre rouge s’affiche avec sa spécification. S’il voit un homme armé d’une arme légère ou d’un RPG (lance-roquettes individuel), l’image du combattant sera détourée pour que l’opérateur puisse l’identifier avec précision. Dans les combats en zone urbaine, les opérateurs de ces logiciels ont ainsi appuyé la manœuvre terrestre par l’envoi de petits drones dans des pièces d’habitations pour éviter de pertes humaines. Le Hamas a publié des faux enregistrements audios et vidéos générés par l’IA. De leur côté, les communicants de l’armée israélienne ont utilisé l’IA pour traduire automatiquement et diffuser massivement les vidéos d’interrogatoires de prisonniers membres du Hamas, afin d’exercer une influence dans le champ informationnel. Par ailleurs, les 8 et 9 septembre 2024, des commandos de l’Air israéliens de l’unité spéciale Shaldag, spécialisée dans les opérations clandestines, les recherches et le sauvetage d’otages, ont neutralisé un camp d’entraînement militaire iranien sur le territoire syrien, quatre mois avant la chute du régime de Bachar al-Assad. Lors de la préparation de l’opération, ils ne disposaient pas de renseignement d’origine humaine à l’intérieur du camp. Toutefois, grâce à l’IA, ils ont réussi à en modéliser les tunnels et les infrastructures à l’aide d’images satellitaires et de renseignements d’origine électromagnétique. Le fait de diffuser cette information entre aussi dans le champ informationnel.

Le théâtre ukrainien. Les forces armées russes et ukrainiennes ont intégré l’IA pour la reconnaissance au niveau des imageurs de drones pour cibler les objectifs avec précision et, estime le capitaine Pinel, peut-être dans la phase de guidage final. Cela implique un drone piloté par un opérateur et quelqu’un derrière, équipé d’un casque et d’une télécommande, pour guider le drone. Les drones suicides ou munitions téléopérées FPV nécessitent en effet d’être guidés jusqu’à la cible. Il semblerait que l’IA en soit capable en cas de brouillage. Quoique pourvue de peu de moyens, l’armée ukrainienne s’est montrée particulièrement agile, notamment dans l’innovation numérique en matière de commandement et de contrôle des opérations (C2). Des groupes d’opérateurs ont développé une application numérique dénommée Delta à base d’IA et qui relie le combattant, en train de préparer sa mission dans sa tranchée, aux échelons supérieurs au niveau du commandement de la brigade et jusqu’au poste de commandement opératif, voire stratégique. Delta centralise tous les flux de données satellitaires, vidéos des drones, renseignements électromagnétiques et observations des opérateurs et des combattants en temps réel.

Les États-Unis. Le retour d’expérience du conflit ukrainien inspire l’armée de Terre américaine pour la réalisation d’un outil de gestion du champ de bataille. Ainsi le « Maven Smart System » représente un saut technologique du C2 intégrant l’IA et l’apprentissage automatique pour les opérations de ciblage et de logistique. En outre, les avions de chasse sont équipés d’un système d’alerte radar, qui capte les signaux des radars et des armements adverses. L’intégration de l’IA permettrait de les classifier et, en cas de détection d’une émission électromagnétique non reconnue, de proposer des options d’actions au pilote. Elle équipera le futur avion de chasse Boeing F-47, dont le développement a été annoncé le 21 mars 2025. Le programme NGAD de supériorité aérienne de la prochaine génération, lancé par l’armée de l’Air, suspendu en 2024 à cause de son coût puis relancé en 2025, consiste en un avion de chasse avec un système de drones ailiers, comme le projet européen SCAF (système de combat aérien du futur). En 2020, à la demande de l’Agence chargée de la recherche et du développement des technologies émergentes destinées aux forces armées (DARPA, similaire à la Direction générale de l’armement), l’entreprise américaine de défense et de sécurité Lockheed Martin a expérimenté une simulation de combat aérien entre deux IA. En 2023, l’armée l’Air a procédé une simulation de combat entre un chasseur F-16, piloté par un humain, et un drone, piloté par un logiciel intelligent mais avec la présence d’un opérateur par sécurité. L’IA sera installée sur les avions et non sur les drones, car la réglementation en vigueur interdit le vol d’un drone piloté par l’IA au-dessus du territoire des États-Unis. Selon le capitaine Pinel, l’IA va occuper une place majeure dans les opérations aériennes. Elle permettra de gagner du temps dans l’élaboration de scénarios de conflictualités en Indopacifique ou au Proche-Orient. Déjà, la DARPA finance un programme de scénarios, mis en œuvre par l’entreprise britannique de défense BAE Systems. Enfin, des études en cours portent sur l’application de l’IA dans la gestion des bases de données, la maintenance et la logistique des vecteurs nucléaires.

Les limites. L’efficacité de l’IA dépend de la qualité des données injectées dans les algorithmes, avertit le capitaine Pinel. Celles-ci peuvent être incomplètes, biaisées, non représentatives ou intoxiquées par un autre acteur. Il s’agit donc de réduire ces risques dans les opérations militaires, où les principes de discrimination, de proportionnalité et d’humanité entrent en compte.

Loïc Salmon

Drones : retour d’expérience de la guerre en Ukraine

Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future

Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements




Marine nationale : l’IA dans la guerre navale future

Face au risque de déclassement, la Marine doit adapter les technologies et méthodes éprouvées dans le monde civil, dont l‘approche centrée-donnée augmentée par l’intelligence artificielle (IA), la connectivité et l’amélioration continue. L’autonomie de décision restera garantie par un regard critique sur les informations transmises.

La Marine nationale a présenté son projet de « Stratégie d’intelligence artificielle pour la guerre navale » (SIGNAL) dans un document rendu public en mai 2025.

Conserver l’avantage dans la durée. Le domaine naval allie en permanence des dynamiques capacitaires dans le temps immédiat avec des programmes inscrits dans le temps long. Les prochaines ruptures capacitaires incluent l’accélération de renouvellement des puces à hautes performances, les télécommunications laser, le quantique, le développement des drones et les systèmes autonomes. Il s’agit de les intégrer aux grands programmes navals pour leur permettre d’évoluer. Le porte-avions de nouvelle génération, l’avion de patrouille maritime futur et le sous-marin lanceur d’engins de troisième génération, déjà en cours de préparation, devraient entrer en service après 2035. SIGNAL vise à valoriser les données contribuant au combat naval, à la résilience et à la performance des forces à la mer. L’intégration des briques technologiques de la donnée et de l’IA améliore les capacités d’analyse pour gagner du préavis dans l’action. L’IA embarquée sur des plateformes (aéronefs et bâtiments de surface) assure le continuum entre le contrôle de l’équipement et le contrôle des données. Cela permet de croiser des données issues à chaud du système de combat (environnement immédiat) avec celles à froid provenant de systèmes opérationnels et organiques. Dans une logique de combat, il s’agira d’accroître le niveau d’informations pertinentes de bout en but, via des connectivités adaptées aux contraintes des technologies de la donnée qui permettent débits importants et faible latence (temps total entre l’action de l’utilisateur et la réception de la réponse). Parallèlement, il faudra conserver le socle de connectivité résiliente : capacité de déconnection ; gammes de fréquences moyennes et basses ; liaisons de données tactiques ; messagerie non classifiée. Des algorithmes d’IA permettront d’échanger des données au sein de la force navale et avec les centres à terre dans le tempo du besoin opérationnel.

Efficacité opérationnelle. Dans le domaine aéromaritime, l’ascendant opérationnel s’articule autour des supériorités informationnelle, décisionnelle et de l’engagement. Il s’inscrit dans un contexte de révolution numérique, de développement exponentiel des drones, des capacités aéronavales et de l’IA. L’adversaire combine les effets d’action dans les zones « grises » (seuil d’agression entre la guerre et la paix), d’une masse considérable de drones et de l’autonomie de systèmes létaux. La prise de décision dépend d’une profonde transformation des architectures et mécanismes de traitement et de valorisation des données. SIGNAL cherche à mieux comprendre la situation afin de décider à temps, grâce aux outils de la configuration « homme-machines ». Dans le traitement manuel, les processus nécessitent l’intervention humaine directe. Dans un cycle partiellement automatisé, les machines effectuent une partie du travail tandis que l’humain s’assure que les processus se déroulent normalement et vérifie l’exactitude des données. Lorsque les machines sont suffisamment précises et autonomes pour fonctionner de manière indépendante, l’humain se contente de surveiller les automatismes. Déjà, la guerre russo-ukrainienne en mer Noire et les ripostes occidentales aux attaques des rebelles Houthis en mer Rouge modifient la conduite de la guerre navale. Elles mettent en œuvre des architectures de stockage de données, des algorithmes d’IA et de nouvelles formes de connectivité, comme le « New Space » (industrie spatiale d’initiative privée) et les radios à très haut débit. Les pays compétiteurs de la France profitent aussi de ces technologies, qui contribuent au développement de nouvelles menaces imposant de repenser les processus et les systèmes. D’ici à 2030, toutes les unités de combat de la Marine auront embarqué l’IA. A l’horizon 2035, celles en service auront suffisamment évolué pour bénéficier des possibilités du partage de la donnée et de l’IA à l’échelle de la force navale. La réalisation du projet « Artemis.IA », piloté par l’Agence du numérique de défense, a été lancé en 2022 par la Direction générale de l’armement pour le traitement massif de données et d’IA, dont profitera la Marine nationale. Cela implique de nouveaux métiers pour ses personnels, afin d’acquérir et de développer les compétences nécessaires.

Soutien industriel. Le secteur privé, notamment les groupes américains GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), investit considérablement dans le numérique, l’IA et le quantique. Le champ d’application de l’IA se trouve porté par les cas d’usage (aides à la décision) civils, duaux et militaires. Les marins « experts métiers », embarqués sur des unités navales et aéronavales, peuvent construire les cas d’usages spécifiques avec les développeurs, tout en apportant les garanties de protection du secret industriel. Les marins disposeront de ces technologies, intégrées aux systèmes d’armes, pendant la préparation opérationnelle et en opérations. L’usage de l’IA militaire embarquée repose sur quatre briques technologiques complémentaires. La première, dite infrastructure de stockage et de traitement de données, permet les technologies du « Cloud » (disponibilité de ressources informatiques à la demande) et des puces à hautes performances telles que les GPU (circuits électroniques capables d’effectuer des calculs mathématiques à grande vitesse). Elle inclut des architectures logicielles de serveurs aux performances élevées, à haute sécurité et présentant une faible latence. La deuxième brique ou infrastructure d’échange et de partage de données s’appuie sur des algorithmes d’IA d’optimisation de l’emploi du spectre électromagnétique, afin de parer aux risques d’une exposition accrue aux cyberattaques et de l’indiscrétion électromagnétique d’une force. La troisième brique concerne les mécanismes d’interopérabilité et de sécurité par la technologie émergente ZT/DCS. La sécurité est traitée par le réseau mais aussi par la donnée elle-même, dans une logique de défense en profondeur autorisant l’usage de technologies duales sans renoncer à la souveraineté. Les investissements de recherche des GAFAM permettent les avancées les plus rapides qui s’imposent comme normes d’interopérabilité, car elles irriguent les industries de défense et l’OTAN. La quatrième brique concerne la capacité de production d’algorithmes en interne au sein de la Marine. L’IA sera intégrée par étapes successives. En deux ans, un prototype de croisement de données, dénommé « Data Hub Embarqué », a été conçu, réalisé et déployé sur une puis plusieurs unités de combat. Grâce à lui, un bâtiment de surface reçoit, d’un satellite surveillant une zone, des informations qui sont d’abord labellisées par des experts métiers puis exploitées par des ingénieurs « Cloud » et des développeurs « big data ». Ces informations sont lors valorisées par l’État-major de la marine, l’État-major des armées, la Direction générale de l’armement et les industriels, en vue de leur réutilisation par les forces maritimes. A moyen terme, il faudra définir les systèmes embarqués sur les futurs sous-marins, navires de surface, hélicoptères et drones avec des « architectures centrées-données ». Celles-ci permettront aux plateformes de s’affranchir des Data Hub Embarqués.

Synergie interarmées. Le projet SIGNAL s’inscrit dans le réseau Multi-Senseurs Multi-Effecteurs de l’État-major des armées pour accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider, agir) en partageant les mêmes standards de sécurité portés par la donnée, afin de dominer l’adversaire.

Loïc Salmon

Défense : stratégie des armées sur l’intelligence artificielle

Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements

Défense : l’IA et la simulation pour la formation des personnels




Russie : menaces informationnelles contre l’Ukraine et les pays occidentaux

L’ingérence numérique russe en Ukraine et dans les pays occidentaux se manifeste par la diffusion de narratifs négatifs pour influencer leurs opinions publiques, en réagissant à l’actualité et en discréditant leurs dirigeants et leurs institutions.

Viginum, service rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, le démontre dans un rapport rendu public à Paris en mai 2025.

Ciblage. Entre août 2023 et mars 2025, « Storm-1516 », mode opératoire informationnel russe, a attaqué l’Ukraine, les États-Unis, la Commission européenne, la France et l’Allemagne au cours de 77 opérations. L’Ukraine a été visée par 35 d’entre elles via le recyclage de narratifs employés par la Russie depuis la Révolution ukrainienne de Maïdan en février 2O14, qui avait entraîné la destitution du président pro-russe Viktor Ianoukovitch et l’annexion de la Crimée. Après le déclenchement de la nouvelle agression russe contre l’Ukraine en 2022, Storm-1516 cherche à la discréditer auprès des audiences occidentales, afin de saper le soutien des populations européennes à l’assistance fournie par leurs gouvernements. Par exemple, ses narratifs accusent l’Ukraine de complicité de terrorisme, en recrutant des membres de l’État islamique pour venir combattre chez elle, ou en organisant des entraînements communs entre des membres de l’organisation palestinienne Hamas (Gaza) et du bataillon Azov (volontaires ukrainiens nazis et ultra-nationalistes). Mais les 14 attaques les plus virulentes sont dirigées contre le président ukrainien Volodymyr Zelensky et ses proches, accusés de détourner l’aide financière occidentale à leur profit personnel. Pendant la période analysée par Viginum, 42 attaques informationnelles ciblent directement l’Occident par des narratifs adaptés à des contextes politiques variés pour affecter durablement les audiences européennes et nord-américaines. Ainsi avant les élections présidentielles aux États-Unis en 2024, les opérateurs de Storm-1516 propagent les théories conspirationnistes comme la mise sur écoutes d’une des propriétés du candidat républicain Donald Trump par le FBI, l’implication de l’ex-président démocrate Barack Obama dans la tentative d’assassinat de ce dernier le 13 juillet 2024 ou encore le financement de l’opposition russe par Washington. Entre avril et novembre 2024, 12 opérations informationnelles ciblent le processus électoral lui-même, dont certaines ont été attribuées au gouvernement russe par les autorités américaines. En Europe, Storm-1516 choisit des thématiques clivantes, liées à l’immigration, ou anxiogènes, relatives au terrorisme (menaces d’attentats du Hamas pendant les Jeux olympiques de Paris). En outre, 20 opérations ont visé les élections européennes de juin 2024, les élections législatives françaises anticipées de juillet 2024 et les élections fédérales allemandes de février 2025. Elles ont cherché à dénigrer un candidat à des élections nationales, soutenir des candidats de partis favorables à Moscou et au positionnement « antisystème » ou remettre en cause l’intégrité du scrutin. Dès le 26 mai 2024, , Storm-1516 a diffusé sur You Tube une vidéo accusant Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, d’avoir aidé une entreprise métallurgique russe à contourner les sanctions de l’Union européenne imposées à la Russie après son attaque contre l’Ukraine en février 2022. Cette vidéo, où apparaît une fausse activiste du parti écologiste allemand Die Grünen, a été amplifiée par des comptes à fortes audiences sur le réseau social X (ex-Twitter). La France est ciblée après l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024. Le 19 juin, les opérateurs de Storm-1516 enregistrent le nom de domaine « ensemble-24.fr» en usurpant l’identité graphique du site officiel de la coalition « Ensemble ». Le faux site « ensemble24.fr » propose aux électeurs une prime de 100 € en échange de leur voix, à condition d’envoyer leur numéro de sécurité sociale à une adresse officielle du parti Renaissance. L’Allemagne est ciblée dès la chute de la coalition du chancelier Olaf Scholz mi-novembre 2024, entraînant la dissolution du Bundestag et des élections législatives le 23 février 2025. Entre le 19 novembre 2024 et le 5 janvier 2025, plus d’une centaine de noms de domaines sont enregistrés et exploités par les opérateurs de Storm-1516.

Falsifications. Depuis février 2024, les opérateurs de Storm-1516 utilisent des outils capables de générer artificiellement des voix ou des images pour rendre crédibles les profils de « lanceurs d’alerte », en mettant en scène des individus à visage découvert, et pour usurper l’identité de personnalités politiques et d’internautes sans lien avec les narratifs. Selon la communauté américaine du renseignement, citée en mai 2024 par le quotidien New York Times, la vidéo accusant la CIA de conduire à Kiev des « fermes à trolls » (internautes, voire hackers, diffusant des messages provocateurs pour susciter une polémique), en faveur du candidat démocrate Joe Biden, contient une voix réalisée de manière synthétique. En octobre, des opérateurs de Storm-1516 publient un faux témoignage mettant en cause Timothy Walz, colistier de la candidate démocrate Kamala Harris. Le même mois et à partir d’un document d’un service de renseignement (SR) européen, le journal Washington Post révèle que le SR militaire russe GRU a aidé un opérateur de Storm-1516 à obtenir un serveur générateur de vidéos et de textes falsifiés par l’intelligence artificielle. Le 31 décembre, le ministère américain du Trésor corrobore cette information par l’annonce de sanctions à l’encontre de plusieurs opérateurs de Storm-1516. Pour rendre crédibles ses narratifs, Storm-1516 y inclut des montages photos et vidéos pour contrefaire logos de médias, affiches de films, registres publics, documents étatiques, factures, articles de presse ou captures d’écran de réseaux sociaux. Il en utilise pour prouver la prétendue existence de transactions compromettantes ou de malversations relatives à des personnalités politiques ukrainiennes. Dans la moitié de ses opérations, les opérateurs de Storm-1516 emploient des acteurs, recrutés en Russie et à l’étranger, pour enregistrer des voix en « off », jouer les lanceurs d’alerte ou intervenir dans une mise en scène.

Diffusion. En analysant 77 opérations informationnelles de Storm-1516, Viginum en a reconstitué les cinq étapes et les principaux vecteurs. La première étape porte sur la planification, qui inclut la conception des narratifs, le recrutement d’acteurs amateurs, la génération de vidéos falsifiées et le montage de photos, audios et vidéos. La deuxième étape ou primo-diffusion concerne les sites internet dédiés, les comptes de réseaux sociaux, les comptes de tierces personnes rémunérées, les comptes X liés au « projet Lakhta » (opération de manipulation et d’influence favorable à la Russie) et des comptes anonymes « jetables », créés pour les besoins d’une seule opération. Les opérateurs de Storm-1516 ont diffusé leurs contenus sur les plateformes You Tube, Instagram, Facebook, TikTok et Rumble mais dont peu de faux comptes, pourtant identifiés comme liés à lui, ont été suspendus. La troisième étape porte sur le « blanchiment » des narratifs, via des médias étrangers rémunérés et des comptes de réseaux sociaux rémunérés. La quatrième étape concerne l’amplification des informations fallacieuses sur de faux sites locaux, des comptes rémunérés, des comptes X liés au projet Lakhta, les chaînes Telegram et les influenceurs BJA et FCI. Les étapes 2, 3 et 4 sont réalisées sur le réseau d’influence russe CopyCop, qui utilise l’intelligence artificielle générative. La cinquième étape porte sur les reprises des contenus falsifiés par d’autres modes opératoires informationnels, le réseau diplomatique russe, les médias liés aux SR russes, les médias d’État russes, les médias biélorusses et les écosystèmes occidentaux favorables à la Russie.

Loïc Salmon

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

Défense : la désinformation, la comprendre puis la contrer

Sécurité : la menace informationnelle visant les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024




Défense : généraliser l’utilisation de l’IA au ministère des Armées

Avec déjà plus de 400 cas d’usage de l’intelligence artificielle (IA), le ministère des Armées développe l’accès aux données, les infrastructures, les capteurs et les capacités de calcul dans l’administration et les opérations. Un investissement massif dans ce domaine en France a été annoncé lors du sommet mondial pour l’action sur l’IA tenu à Paris les 10 et 11 février 2025.

Orienter, anticiper et accélérer. L’Agence ministérielle pour l’IA de défense (Amiad), créée en mai 2024, dispose d’un pôle recherche, situé à l’École polytechnique à Palaiseau (banlieue parisienne), et d’un pôle technique, localisé chez DGA Maîtrise de l’Information à Bruz (Bretagne), afin que la France conserve sa souveraineté en matière d’IA. Son effectif de 100 personnes au 1er janvier 2025 doit passer à 300 en 2026, dont 250 au pôle technique et 50 au pôle recherche. Le 10 février, le président de la République Emmanuel Macron a annoncé un investissement de 109 Mds€, auquel participent les Émirats arabes unis, sur les cinq prochaines années pour la construction de centres de données et d’infrastructures associées dans une trentaine de sites en France. Dès 2025, un super calculateur permettra de mettre en œuvre des opérations mathématiques considérables pour préserver et traiter les données confidentielles. L’IA pourra traiter la masse de données générées par les satellites, radars, smartphones et réseaux sociaux pour proposer des choix prévus à l’avance, afin de gagner du temps en raison de l’urgence d’une situation ou du volume trop important de données. Elle devient indispensable dans l’autonomie des systèmes d’armes, l’observation, la logistique, le ravitaillement, la santé du personnel et les ressources humaines. Sur le champ de bataille où chaque seconde compte, l’IA permet au commandement de mieux comprendre, d’anticiper et de décider plus vite que l’adversaire. L’IA analyse et traite l’information de façon plus globale et rapide qu’un opérateur humain.

Combat collaboratif info-valorisé. Les forces armées vont se transformer en réseaux de systèmes interconnectés, capables de s’adapter rapidement à un environnement opérationnel en constante évolution. L’IA va collecter et fusionner les données de multiples capteurs (radars, caméras, véhicules et drones) pour fournir une image complète de l’environnement opérationnel en temps réel. Ce sera le cas pour l’armée de l’Air et de l’Espace avec le programme Scaf (Système de combat aérien du futur) et pour l’armée de Terre avec le programme Scorpion (Synergie du contact transformée par la polyvalence et l’info-valorisation). Pour les systèmes d’observation de Scorpion, l’Amiad a mis au point une « détection d’engins assistée par l’IA » (Demaia) qui alerte l’équipage d’un véhicule des premiers indices de danger et accélère sa compréhension de l’environnement en vue d’une décision plus rapide. Libéré des tâches d’observation, l’équipage se concentre alors sur ses actions en vue d’un avantage décisif sur le terrain. La Demaia dispose de viseurs optroniques de nouvelle génération enrichissant en temps réel les flux vidéo des différents capteurs. Son algorithme avancé assure une détection précise des véhicules amis ou ennemis, tout en intégrant ces données à l’environnement tactique. Il s’ensuit un gain en sécurité et en réactivité. Par ailleurs, l’Amiad et DGA Maîtrise de l’Information ont développé le démonstrateur Oasis qui détecte et identifie les drones amis ou ennemis dans l’environnement électromagnétique, grâce à une analyse fine et précise par l’IA. En outre, Oasis neutralise les capacités adverses par un brouillage sélectif rendant la détection du brouilleur plus difficile, tout en préservant les capacités opérationnelles alliées. L’Amiad et la section technique de l’armée de Terre travaillent sur le système Proteus standard 2, constitué d’un canon anti-aérien de 20 mm, d’une caméra et d’un ordinateur, pour intégrer l’IA, prédire la position future de la cible, proposer la visée et calculer des tirs ultraprécis.

Loïc Salmon

Défense : l’IA et la simulation pour la formation des personnels

Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements

Défense : stratégie des armées sur l’intelligence artificielle

 




Défense : la simulation et l’IA pour la conception des armements

La modélisation numérique des blindés, drones et robots multi-milieux permet une immersion dans un contexte tactique complexe. L’intelligence artificielle (IA) peut les confronter à un ennemi réactif dès la conception et évaluer leurs avantages, points faibles et doctrines d’emploi.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 14 novembre 2024 à Paris, par le Centre de recherche Saint-Cyr Coëtquidan (CReC) en partenariat avec KNDS France (armement terrestre) et la participation de Naval Group (construction navale de défense). Y sont notamment intervenus : Fabien Lionti, doctorant à l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique ; Olivier Parodi, expert en autodirecteurs, et Jean-Michel Tran, responsable du domaine scientifique IA chez Naval Group ; Thierry Berthier, chercheur au CReC ; Bruno Ricaud, spécialiste IA chez KNDS France.

Véhicule terrestre. L’IA sert à construire des modèles pour valider le comportement d’un véhicule afin d’en analyser la sécurité, indiquent Fabien Lionti. La modélisation de toute l’enveloppe dynamique du véhicule sur de longs horizons temporels pourra limiter l’accumulation des erreurs. Celles-ci résultent de la faible quantité de données, de données parasitées par des bruits ou perturbées et des limitations des instruments de mesure eux-mêmes. En revanche, l’IA permet d’exploiter des connaissances « a priori » (déjà acquises) sur la dynamique du véhicule et réutilise des campagnes d’essais antérieures. Elle établit des méthodologies d’apprentissage robustes au bruit. La recherche porte sur la maîtrise des connaissances « a priori », en identifiant les informations utiles parmi toutes celles disponibles. La prise en compte de phénomènes dynamiques implicites (stabilité du véhicule) entraîne une complexification de l’architecture.

Domaine naval. La simulation d’un combat naval consiste à entraîner une IA face à d’autres IA, expliquent Olivier Parodi et Jean-Michel Tran. L’accélération du temps de calcul permet de confronter l’IA apprenante à des scénarios qu’un être humain n’a peut-être pas encore imaginés. Cela répond au besoin de réponses en temps réel, voire plus rapides que le temps réel, de modèles souvent complexes. L’IA doit générer des solutions tactiques respectant les doctrines en usage dans les armées. Pour cela, il faut réaliser des aides à la décision pour l’emploi de systèmes d’armes qui soient entraînées, en amont, à répondre dans le cadre des doctrines. Celles-ci vont évoluer grâce aux scénarios inédits de l’IA, qui va d’abord en détecter les failles puis les améliorer. Les images synthétiques et la base de données permettront de déterminer plus rapidement la classification d’un navire et son fonctionnement. L’IA permettra d’hybrider la situation tactique d’un sous-marin, d’un porte-avions ou d’une frégate en simulant des adversaires qui n’existent pas et d’autres mus par une certaine intelligence. Par exemple, des IA ennemies conduiront des torpilles, tandis que des IA amies proposeront des solutions de trajectoires, de plans et de contre-mesures. Puis, petit à petit, le niveau des incidents va monter. L’idée consiste à modéliser les doctrines à partir de machines, d’entraîner un réseau et, dans un second temps, de les utiliser avec des humains dans la boucle. Par ailleurs, l’emploi de l’IA et de la simulation nécessite une approche complémentaire pour la validation des comportements des drones de surface et sous-marins. Cette dernière subit diverses contraintes : travail dans un environnement marin européen tout en préservant la sécurité de défense ; protection de la confidentialité de la doctrine vis-à-vis des industriels ; interfaçage avec d’autres acteurs ; rapidité de la mise à disposition de prototypes à bord des navires ; ressources très limitées ; simplicité d’emploi pour l’opérateur. Outre les aspects technique et opérationnel cités plus haut, la « war room » (salle de crise) doit transférer plus rapidement la recherche et le développement dans les mains des opérationnels et rationaliser l’utilisation des ressources. Les simulateurs d’entraînement embarqués sur des navires de surface permettent d’expérimenter, sous contrôle humain, les solutions à base d’IA, d’évaluer les IA en environnement réel et de tester le facteur humain face à l’IA. Simulation et IA vont entraîner l’évolution des systèmes d’armes autonomes : drones ; torpilles ; aides à la décision ; outils d’analyse et de conduite de l’action. L’apprentissage par renforcement permet à un agent autonome (robot) d’apprendre à prendre des décisions face à une menace dans un environnement dynamique, en fonction du temps, de l’incertitude et des conséquences non immédiates de ses actions.

Drones aériens. La robotique, notamment aérienne, connaît une montée en puissance en termes de vélocité, d’autonomie, de miniaturisation, d’agressivité, de furtivité, d’endurance et de résilience, indique Thierry Berthier. Ainsi, le 26 septembre 2024, la Chine a procédé au-dessus du parc de la baie de Shenzhen à un vol simultané de 10.197 drones d’une vitesse de 200 km/h. Pour militariser cet essaim civil, il suffit d’embarquer 1 kg d’explosif sur chaque drone, portant sa puissance destructrice à plus de 10 tonnes d’explosif conventionnel. L’attaquant a l’avantage, car la défense s’avère plus complexe et doit se constituer elle aussi en essaim. Un intercepteur, en vol automatique, doit détecter une cible mobile, effectuer un suivi de vol, la rattraper et la neutraliser par choc cinétique, détonation à distance pour l’endommager ou déclencher sa charge militaire. La société française Eos Technologie a déjà mis au point le drone Veloce 330 « kamikaze » (munition opérée à distance) d’une vitesse de 500 km/h avec une extension possible à 800 km/h. Grâce à l’IA, le simulateur capacitaire de combat Blacksoft a déjà intégré : l’autopilote embarqué ; les détection, suivi, poursuite et ciblage ; l’identification amie ou ennemie ; l’optimisation de trajectoires d’interception ; l’optimisation de trajectoire pour échapper à l’intercepteur. Un essaim de lutte anti-drones à vitesse faible peut contrer l’attaque d’un essaim adverse à vitesse élevée si son propre effectif lui est supérieur en nombre.

Coopération humain-robot. Le domaine militaire terrestre évolue selon le contexte géopolitique et le niveau technologique qui intègre très rapidement les innovations civiles, rappelle Bruno Ricaud. L’IA accroît l’automatisation pour améliorer la protection des opérationnels, en évitant le contact direct, et l’optimisation des forces par rapport à l’adversaire. Sur le terrain, la coopération entre un robot et un être humain vise à laisser à ce dernier la prise de décision d’ouvrir le feu. La simulation de l’activité opérationnelle prépare et accompagne les changements, anticipe les besoins d’utilisateurs futurs et mesure les incidences d’un nouveau système dans le déroulement des activités des opérateurs. Ainsi le moyen d’étude, dénommé « principe du magicien d’Oz », consiste à immerger l’utilisateur de systèmes blindés futurs au sein de robots hautement automatisés, en se concentrant sur son « ressenti ». Il simule un niveau variable d’automatisation et de robotisation ainsi que des interactions via la commande vocale pour donner des ordres de haut niveau. Il varie aussi le nombre d’opérateurs et la fréquence d’apparitions d’impondérables. Le facteur humain s’y trouve associé par le recueil de données objectives et subjectives. Les résultats de la répartition des rôles entre l’humain et le robot portent sur l’identification des informations cruciales pour l’opérateur et l’évaluation de la collaboration de l’humain avec des systèmes automatisés. Ils identifient le moment et de la raison de la reprise du contrôle de leurs robots par les humains, grâce à l’analyse et la gestion de la complexité de l’imprévu par l’humain. Toutes ces informations permettent une analyse fine de l’intégration de l’IA et des systèmes automatisés dans les opérations, afin d’orienter les développements technologiques effectués en parallèle pour, finalement, disposer de technologies répondant aux besoins opérationnels.

Loïc Salmon

Défense : l’IA et la simulation pour la formation des personnels

Armée de Terre : l’IA dans l’analyse après l’action

Défense : généraliser l’utilisation de l’IA au ministère des Armées




Défense : l’IA et la simulation pour la formation des personnels

L’immersion des combattants dans des environnements opérationnels virtuels, grâce à la simulation puis l’intelligence artificielle (IA), permet d’évaluer l’acquisition de leurs savoir-faire.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 14 novembre 2024 à Paris, par le Centre de recherche Saint-Cyr Coëtquidan en partenariat avec KNDS France (armement terrestre) et la participation de Naval Group (construction navale de défense).Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Bruno Baratz, commandant du combat futur ; le lieutenant-colonel Grégory Fierling, officier de synthèse de la fonction simulation à la section technique de l’armée de Terre ; le capitaine de frégate Laurent Ollivier, division Plans & Programmes à l’état-major de la Marine ; le capitaine Erwan Le Garrec, officier de cohérence opérationnelle sur la simulation, armée de l’Air et de l’Espace.

Le combat futur. La simulation permet de se préparer à faire face à tous les types de conflit possibles afin d’améliorer les capacités de l’armée de Terre, estime le général Baratz. Elle sera encore plus utilisée pour la formation des combattants avec l’arrivée des systèmes immersifs, générés par l’IA, pour un apprentissage en ciblant des pédagogies pour chaque soldat confronté à des situations anormales. La simulation, très employée pour la formation des équipages de blindés et d’hélicoptères, vise à mécaniser systématiquement certaines activités. Chaque régiment dispose d’un espace de simulation et de numérisation, en vue du combat info-valorisé du système Scorpion qui met en réseau l’ensemble des moyens. L’armée de Terre envisage de mettre en réseaux tous les systèmes d’entraînement collectif afin d’entrevoir des scénarios. Ainsi, le simulateur Élite permet de faire travailler plusieurs équipages simultanément en variant les conditions métrologiques et d’engagement, en vue d’une acquisition plus rapide de compétences. Pour l’entraînement tactique, la simulation permet d’avoir une vision objective de la phase d’entraînement lors du « débriefing » du soir et de gagner en réalisme et en efficacité.  En outre, la simulation collective, accrue par l’IA, forge les esprits des officiers d’état-major. Via les « jeux de guerre », ces derniers s’habituent à saisir les opportunités face à un adversaire manœuvrant. Les analyses à froid avec des algorithmes dégagent des tendances, notamment l’efficacité des combinaisons des capacités, et de comprendre ce qui n’a pas fonctionné. La simulation valide des hypothèses ou des choix possibles. Enfin, elle permet de tester des doctrines, d’envisager les armements futurs et de préparer des opérations.

L’armée de Terre. Les outils de simulation, apparus en 1992 pour l’entraînement des états-majors, atteindront la 6ème génération dénommée Taran et utilisant l’IA en 2026-2030, indique le lieutenant-colonel Fierling. En école, le soldat apprend à utiliser un système d’arme avec des simulations d’armements légers en cabine pour qu’il puisse manœuvrer. L’IA facilitera l’adaptation des processus pédagogiques aux caractéristiques des différents individus ou à leur amélioration. Des outils de simulation permettent déjà de générer des situations tactiques pour provoquer la rédaction d’ordres de la part des chefs et la rédaction de comptes rendus de la part des servants. Ensuite, tous sont envoyés dans des structures de combat en zone ouverte ou en zone urbaine, où leurs savoir-faire et aguerrissement sont contrôlés face à un ennemi réaliste en vue de combattre dans les engagements les plus durs. Des outils de simulation, disposés sur des engins et des systèmes réels, modélisent les cibles à viser et les tirs par des rayons laser. Ils optimisent les savoir-faire individuels et collectifs avant l’emploi effectif de matériels très onéreux. L’armée de Terre dispose de 6.000 machines installées dans 120 sites et reliées par 160 serveurs. Les outils de simulation génèrent des situations tactiques pour entraîner les postes de commandement, du niveau de groupement tactique interarmes (infanterie, cavalerie et génie ou artillerie) à celui de la division. Ce dispositif permet de faire travailler, ensemble et dans leur garnison, des individus issus de ces différentes fonctions opérationnelles. Il permet aussi aux états-majors de brigades de s’entraîner depuis leur garnison avec des unités subordonnées du niveau régiment qui restent chez elles. Il intègre des situations tactiques réalisées de manière réelle sur le terrain. Grâce à l’IA, les outils de simulation procèdent à la confrontation des modes d’action amis et ennemis. Ils donnent une indication sur la manœuvre interarmes (combinaison du feu et du mouvement) choisie et sur ses chances de succès. Le prochain enjeu porte sur le combat interarmées.

La Marine nationale. La formation à de nombreux métiers s’effectue sur des simulateurs d’apprentissage avec des instructeurs, explique le capitaine de frégate Ollivier. Les simulateurs, embarqués ou à terre et destinés à l’entraînement tactique, correspondent aux composantes de la Marine. Ceux des forces sous-marines sont installés à Toulon : Sycobs pour la sécurité/plongée ; Mercure pour la conduite normale de propulsion ; Vulcain pour la conduite en cas d’incident de propulsion ; Jupiter et Minerve pour la conduite des opérations et Mars pour la mise en œuvre des armes. Les simulateurs Espadon et Esturgeon reconstituent l’environnement du Central Opérations d’un bâtiment de surface pour les luttes anti-sous-marine, sur la mer et anti-aérienne. L’aviation navale dispose du Simulateur d’entraînement tactique pour l’équipage d’avion de patrouille maritime ATL2 et du Centre de simulation de la base aéronavale de Landivisiau pour les Rafale Marine et les avions de guet aérien avancé E2C Hawkeye du porte-avions Charles-de-Gaulle. L’entraînement des états-majors de niveaux opératif et stratégique est réalisé avec Taran (technologie de l’IA), Direct CGF et CMO (Command Moderne Operations) pour configurer des scénarios impliquant différents types de plateformes en interaction (jeux de guerre). A terme, la Marine nationale va disposer de simulateurs drones, d’autres pour la lutte asymétrique (défense à vue) ainsi que d’une simulation distribuée entre les navires de surface et les aéronefs et des liaisons entre simulateurs des unités en mer et à quai. L’IA présente des avantages pour l’analyse et la reprise de scénarios simulés mais également des contraintes : capacité d’enregistrement et de stockage des informations ; définition de critères de succès pour les tactiques envisagées ; confidentialité de la modélisation, réalisée par les industriels, des tactiques et doctrines de la Marine nationale.

L’armée de l’Air et de l’Espace. La simulation existe pour tous les types d’aéronefs, de systèmes et de missions simples, rappelle le capitaine Le Garrec. Les pilotes passent 70.000 heures chaque année dans une cabine de simulateur Rafale qui coûte plus cher qu’un avion, soit un peu moins de la moitié des heures de vol. Mais la simulation reste insuffisante pour les misions complexes et les exercices nationaux et internationaux, qui nécessitent un environnement réaliste et immersif. Les outils doivent être complétés pour : l’entraînement à la haute intensité impliquant de plus en plus de moyens et d’acteurs connectés ; la maîtrise des coûts ; l’enrichissement des missions d’entraînement en vol ; la diversification et la densification de l’entraînement tactique simulé. Le spectre s’élargit avec le combat collaboratif et l’arrivée du système de combat aérien futur dans un contexte multi-milieux (terre, mer, air, espace et cyber) et multi-champs (informationnel et électromagnétique). La simulation massive en réseau permet de réaliser des missions tactiques, simples et complexes, faisant intervenir des acteurs plus variés et en plus grand nombre. Sur la période 2023-2025, les 12 bases aériennes auront remplacé 12 anciennes cabines et reçu 65 nouvelles : 31 typées chasse ; 13 typées avions de transport tactique ; 21 typées hélicoptères.

Loïc Salmon

Armée de Terre : l’IA dans la conduite des opérations

Armée de Terre : l’IA dans l’analyse après l’action

Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle