Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

Le renseignement d’intérêt stratégique, avec ses dimensions militaire, économique et politique, s’est développé en France au cours du 1er conflit mondial. Ses ressources humaines, techniques et financières ont considérablement augmenté depuis.

Un colloque sur l’espionnage et le renseignement pendant la 1ère guerre mondiale a été organisé, le 26 novembre 2014 à Paris, par l’Académie du renseignement, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives. Y ont notamment participé : Olivier Forcade, professeur à la Sorbonne ; le commandant Michaël Bourlet, professeur à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan ; le préfet Alain Zabulon, coordonnateur national du renseignement.

Carences et évolution structurelle. Après la défaite de 1870 devant l’armée prussienne, le renseignement militaire français a été réorganisé. Mais la notion de planification annuelle du renseignement n’existe pas. Le 2ème Bureau se concentre sur les intentions adverses d’invasion du territoire national. Après l’affaire Dreyfus (1899) l’espionnage a mauvaise presse, explique Olivier Forcade. La défiance est générale à l’égard du renseignement : l’information brute est préférée au renseignement élaboré, suspect de déformation et de politisation. En 1914, la communauté du renseignement regroupe quelques centaines de personnes sans organisation institutionnelle, qui s’échangent des informations de façon informelle. Elle se répartit entre les ministères de l’Intérieur, de la Guerre et des Affaires étrangères. Contrairement à la Grande-Bretagne, le renseignement n’est pas encore perçu comme une ressource de la décision politique. Pourtant, les armées assurent une formation au renseignement, notamment la reconnaissance de la cavalerie et les investigations des sapeurs. Mais ce savoir-faire tactique ne débouche pas sur une technique professionnelle. L’attentat terroriste de Sarajevo (28 juin) contre l’héritier de l’Empire austro-hongrois, prémisse de la guerre, constitue une surprise diplomatique et stratégique. Par ailleurs, depuis 1857, la police collecte des informations bancaires et installe une vingtaine de postes le long des frontières pour anticiper les intentions adverses et prévenir les crises, savoir-faire qui perdure jusqu‘en 1914. En outre, dès 1880, des agences privées collectent des informations commerciales et économiques. Les consulats à l’étranger font de même et disposent de moyens techniques d’écoute. Les attachés militaires s’intéressent aux industries d’armement. En 1914, ces recueils deviennent systématiques pour la poursuite de la guerre. Ensuite, un contrôle des informations téléphoniques et télégraphiques des entreprises et établissements bancaires est instauré, en raison du blocus du ravitaillement résultant de la « guerre totale ». Les interceptions et écoutes portent sur les flux de marchandises entre pays neutres (Espagne et pays scandinaves) et belligérants, qui pourraient en réexporter vers les Empires centraux. Après l’invasion de la Belgique et d’une dizaine de départements français par les troupes allemandes, des réseaux se constituent parmi les milliers de réfugiés et de personnes déplacées, afin de collecter des renseignements sur l’ennemi et influencer les populations. En outre, la diffusion de fausses « bonnes » nouvelles devient un enjeu en soi pour la désinformation des États neutres (Espagne, Grèce et Pays-Bas).

Les 2ème et 5ème Bureaux. Alors que le 2ème Bureau s’occupe du renseignement militaire, l’état-major général crée le 5ème Bureau fin 1915, pour l’information et la propagande en métropole et la coopération interalliée dans le renseignement, explique le commandant Michaël Bourlet. Tous deux recrutent des personnels très diplômés : 70 % viennent des Grandes Écoles et 30 % de l’Université. Le 2ème Bureau se présente ainsi : 60 personnes au début ; 77 % d’officiers, surtout supérieurs brevetés de l’École de guerre et issus principalement de l’École Polytechnique ; 45-46 ans d’âge moyen. Le 5ème Bureau compte : 220 personnes militaires et civiles ; 20 % d’officiers subalternes venus de Saint-Cyr et surtout de la réserve ; 40 % d’agrégés en langues ou histoire ; 40 ans. Les gens du 5ème Bureau ont participé au combat, sont cités ou décorés et ont été blessés au moins une fois (30 % sont inaptes au front). Ils doivent rédiger avec rigueur et avoir l’esprit de synthèse : les linguistes pour tout ce qui concerne l’étranger (interrogatoires de prisonniers et analyse de la presse) et les « historiens » pour les états-majors. Le 5ème Bureau compte peu d’espions (8 % en 1916), essentiellement envoyés sur le terrain pour organiser des réseaux. La fonction prime le grade : des professeurs militaires du rang commandent à des officiers moins compétents ! Ces élites ainsi formées pendant la 1ère guerre mondiale serviront l’État par la suite.

Le renseignement aujourd’hui. La 1ère guerre mondiale constitue une période charnière pour le renseignement avec les effets induits de l’avion, du char, du sous-marin et de la communication sans fil, rappelle le préfet Alain Zabulon. En outre, les menaces ont évolué. Alors que les grandes puissances s’affrontaient directement, elles se trouvent aujourd’hui impliquées dans des conflits régionaux (Irak, Syrie, Israël et Territoires palestiniens). S’y ajoutent : le terrorisme avec des acteurs non étatiques (Daech, Al Qaïda et groupes djihadistes) ; les atteintes au patrimoine scientifique et technologique national par des puissances étrangères (espionnage) ; les cyberattaques contre les établissements d’intérêt vital. Les services de renseignement assurent des missions essentielles pour l’autonomie stratégique, la conduite des opérations militaires et la sécurité intérieure. Le Comité interministériel du renseignement élabore les directives nationales sous l’autorité du Premier ministre et assure synergie et transversalité des services concernés. Le Conseil national du renseignement, présidé par le président de la République, s’est réuni trois fois depuis 2012 pour définir les orientations et priorités. Le contrôle parlementaire du monde du renseignement a été renforcé. En 2014, l’ancienne Direction centrale du renseignement intérieur, dépendant du ministère de l’Intérieur, s’est étoffée en Direction générale de la sécurité intérieure correspondant à la Direction générale de la sécurité extérieure, rattachée au ministère de la Défense.

Loïc Salmon

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Le « renseignement » est une information estimée pour sa valeur et sa pertinence, alors que la « donnée » se réfère à la précision de l’information et le « fait » à sa constatation objective. Collecté et traité par des services militaires et civils, il est destiné à un gouvernement ou une institution pour guider les prises de décision et les actions. En revanche, « l’espionnage », accompli au profit d’une puissance étrangère, est considéré comme un crime et une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. Commis par un Français ou un militaire au service de la France, il constitue une trahison.




Motos et Sides-cars de la seconde guerre mondiale

L’épopée de la moto militaire et de son « side-car », des exercices à leur emploi sur le front, revit dans un album de 40 photos de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD).

Ce dernier a puisé parmi les 110.000 clichés des opérateurs de son ancêtre de l’époque, le Service cinématographique de l’armée, et la part française de la production allemande saisie en 1945. La « motocyclette », vélocipède équipé d’un moteur à vapeur, a été inventée par l’ingénieur français Louis-Guillaume Perreaux, qui a déposé son brevet en 1868. L’inventeur allemand Gottlieb Daimler teste la mise en place d’un moteur à pétrole en 1885. Les fabricants français Eugène et Michel Werner commercialisent, en1895, un de leurs modèles de motocyclette sous l’abréviation de « moto », appellation qui restera. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le « side-car » a été inventé en 1892 par… le Français Jean Bertoux, chef armurier du 46ème Régiment d’infanterie ! A la veille de la seconde guerre mondiale, les futurs belligérants développent la moto, dont l’utilité est reconnue pour la liaison, le combat, la police de la route, l’escorte et la reconnaissance. En France, les études se concentrent sur un engin tout terrain, robuste et de conception simple. En Allemagne, les constructeurs de motos reçoivent des subventions et un allègement de taxes. De plus, les efforts portent sur la formation des motocyclistes à la mécanique et à la conduite de nouveaux modèles. L’URSS dote ses troupes d’une moto avec side-car, copiée sur la BMW de la Wehrmacht. Aux États-Unis, le modèle 1929 de la célèbre Harley-Davidson sert de base aux WLA et WLC de la guerre, dont 100.000 exemplaires équiperont les armées américaine, canadienne et britannique. Pendant la guerre, la Grande-Bretagne construit 425.000 motos utilisées par toutes les armées alliées. L’album de l’ECPAD se déroule comme un film. Au début, les photos des Français insistent sur les exercices des motocyclistes et la pédagogie, alors que celles des Allemands montrent la décontraction des soldats en pays conquis ou leur professionnalisme sur le terrain. En 1941, la Luftwaffe dispose en Ukraine de ses propres motos équipées de side-cars. Les opérateurs du service de propagande allemand se déplacent ainsi au plus près du front. En 1942, la Gendarmerie française utilise des estafettes motocyclistes et … à cheval ! La cavalerie a déjà adopté la moto et le side-car, comme le montre un cliché du stand du 12ème Régiment de cuirassiers à la foire de Marseille de 1942. Puis, commence la campagne de Tunisie (17 novembre 1942-13 mai 1943), où 80.000 Allemands de l’Afrika Korps et 110.000 Italiens affrontent 130.000 Britanniques, 95.000 Américains et 75.000 Français et coloniaux de l’Armée d’Afrique et des Forces françaises libres. Ces derniers récupèrent ensuite des motos italiennes Guzzi puis sont rééquipés avec des modèles américains Indian. En 1943, des motocyclistes en guêtres assurent la circulation routière à bord de Harley Davidson, dont sont ensuite dotés la 2ème Division blindée (Leclerc) et la 1ère Armée française (De Lattre de Tassigny). Enfin, les motos et side-cars d’une unité de reconnaissance ouvrent le cortège du retour des cendres du général Kléber (1753-1800) à Strasbourg en septembre 1945.

Loïc Salmon

Jeep militaires

Char Sherman

« Motos et Sides-cars de la seconde guerre mondiale » ECPAD, agence d’images de la défense, 10 €.

Boutique : www.ecpad.fr/boutique.ecpad.fr/prestations.ecpad.fr




Les cavaleries de l’Histoire

Les expéditions coloniales en Afrique du Nord au XIXème siècle ont conduit l’armée française à constituer des haras militaires, fournisseurs de chevaux de guerre très résistants et destinés à une cavalerie adaptée : les « spahis ».

Deux documentaires de l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD) retracent l’histoire et les traditions de ces « hommes libres à cheval ». Le premier, intitulé « Spahis, une vie à part », raconte, avec de nombreuses, illustrations, images et films d’archives, la saga de ces cavaliers, d’abord au service de l’Empire Ottoman jusqu’à la prise d’Alger (1830), puis de la France jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie (1962). La première unité de cavalerie légère prend corps en 1834 sous l’impulsion du futur général Yusuf (1808-1864), né Joseph Valentini, enlevé  tout enfant par des corsaires et vendu au Bey de Tunis. Les spahis sont reconnaissables à leur « burnous », rouge pour les tribus nomades d’Algérie, puis bleu (signe de notabilité) pour celles du Maroc avec l’intérieur blanc. Le burnous tient chaud la nuit et conserve, pendant la journée, la fraîcheur emmagasinée la nuit. Le fanion de l’unité, symbole de commandement, est orné d’une queue de cheval pour permettre de voir partout le chef. Rapidement intégrés à l’armée régulière, les régiments de spahis sont formés à la guerre de surprise et aux coups de mains. Le futur maréchal Lyautey (1854-1934) les emploie pour pacifier la frontière algéro-marocaine, théâtre de razzias de tribus pillardes. La pacification du Maroc (1903-1912) se réalise selon ses  trois principes : montrer sa force militaire, mais ne l’utiliser qu’en cas de nécessité ; inspirer confiance aux grands chefs arabes ; restaurer la puissance temporaire et spirituelle du sultan… qui abandonnera ses pouvoirs exécutifs au résident français. Dans les territoires français d’Afrique du Nord (colonie d’Algérie et protectorats de Tunisie et du Maroc), les spahis jouent un rôle militaire et politique par l’enracinement local et le maintien du contact avec les populations. En 1914, les conscrits algériens sont mobilisés, mais les Tunisiens et Marocains ne s’engagent que sur la base du volontariat. Tous s’illustrent, notamment à Verdun et sur le front d’Orient (Bulgarie, Serbie et Roumanie). En 1943, les combattants musulmans intègrent l’Armée d’Afrique. L’année suivante, un spahi de la 2ème Division blindée réalise le serment de Koufrah (Libye) et accroche le drapeau français à la flèche de la cathédrale de Strasbourg. Aujourd’hui, il ne reste plus que le 1er Régiment de spahis, installé à Valence et fier de son passé africain dont il conserve le burnous et la large ceinture rouge, par dessus la tenue camouflée. Le second documentaire présente les chevaux « barbes », mot dérivé de « berbère », nom des ethnies d’Afrique du Nord. Leur rusticité, docilité et endurance ont permis à la cavalerie du général carthaginois Hannibal (247-181 avant JC) d’arriver jusqu’aux portes de Rome… après avoir franchi les Pyrénées et les Alpes ! Après la conquête de l’Algérie, l’armée française les déploie en Crimée (1853-1856) et au Mexique (1861-1867). Pendant la guerre d’Algérie, elle les réutilise dans le Sud pour la surveillance et la protection de caravanes de chameaux qui traversent le Sahara.

Loïc Salmon

« Les cavaleries de l’Histoire », deux documentaires de l’ ECPAD, agence d’images de la défense : « Spahis, une vie à part », 52 mn ; « Le cheval barbe, une indéfectible alliance », 26 mn.

Boutique : www.ecpad.fr/boutique.ecpad.fr/prestations.ecpad.fr




Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

Le renseignement a connu des innovations majeures pendant la Grande Guerre en France : humaines, technologiques (transmissions, cryptage, écoutes et interceptions) et en matière de photographie aérienne. Mais l’excès du secret aura de graves conséquences en 1939.

Un colloque sur l’espionnage et le renseignement pendant la première guerre mondiale a été organisé, le 26 novembre 2014 à Paris, par l’Académie du renseignement, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives. Y ont notamment participé : le lieutenant-colonel Olivier Lahaie ; Agathe Couderc, universitaire ; Marie-Catherine Villatoux du Service historique de la défense.

Les sources humaines. L’observation du champ de bataille et l’interrogatoire des prisonniers constituent la base du recueil de renseignement. S’y ajoute l’espionnage, consistant à glaner des renseignements sous un faux prétexte. Dès le déclenchement de la guerre, tout espion démasqué est fusillé. En outre, l’image de l’espion est déplorable auprès de l’opinion publique, depuis l’affaire Dreyfus (1899), et du combattant du front, qui le considère comme un « embusqué ». Celle des femmes l’est tout autant au sein des services de renseignement, qui recommandent de s’en méfier. La misogynie virulente de l’époque invoque l’incapacité des femmes à garder un secret, leur vénalité et l’emploi de leurs charmes pour arriver à leurs fins. Contrairement à leurs homologues allemands et anglo-saxons, les agents français ne reçoivent presque pas de formation scientifique. Ceux du 2ème Bureau militaire apprennent un peu l’allemand, l’emploi de l’encre sympathique, la pyrotechnie, le combat rapproché et l’identification des uniformes et insignes des armées ennemies. Toutefois, des évolutions se produisent au cours de la guerre. Le renseignement englobe les champs militaire, économique et de l’influence. Le terme « agent de renseignement » remplace celui « d’espion », qui qualifie désormais un Français au service de l’ennemi, donc un traître. Les agents, permanents ou occasionnels, font alors l’objet d’une typologie fine. La catégorie des « volontaires » et actifs regroupe : les « vénaux », motivés par l’argent et considérés comme dangereux ; les « exaltés », tout aussi dangereux car incontrôlables à cause de leur goût du risque ; les « rancuniers » sans peur, mais imprudents par esprit de vengeance ; les « idéologues » et les « patriotes », prêts à donner leur vie sans trahir, car conscients de leur devoir et des risques encourus. La catégorie des « forcés » et passifs  rassemble : les « inconscients », victimes de leurs indiscrétions verbales ou écrites et de leurs confidences « sur l’oreiller » ; les « conscients », soumis au chantage ou à une menace quelconque ; les prisonniers de guerre ou de droit commun acceptant de parler ou d’espionner en échange d’une remise de peine. Ces agents peuvent être : « mobiles » envoyés en mission à l’étranger ; « fixes » résidant sur un territoire neutre ou ennemi ; « simples » ne servant qu’un camp ; « doubles » par vénalité ou chantage ; de « pénétration » pour faire passer de fausses informations à l’ennemi et influencer ses décisions ; « contre-espion » pour détecter les agents ennemis. Ces agents reçoivent de faux papiers d’identité et des appareils photos miniaturisés faciles à dissimuler.

L’électronique et le cryptage. Le renseignement technique s’obtient par interceptions et écoutes des transmissions ennemies, recoupées par radiogoniométrie pour repérer l’émetteur. Les transmissions s’effectuent par télégraphe filaire ou optique, TSF, relais de la Tour Eiffel, téléphone et messages écrits acheminés par pigeons voyageurs. Après les tâtonnements de 1914-1915, le  commandement français reconnaît l’importance du renseignement technique dans l’élaboration du renseignement stratégique. Le 2ème Bureau entreprend une écoute permanente des communications pour localiser les troupes ennemies. Les services du génie et de la radiotélégraphie mobilisent ainsi 12.000 hommes sur le front. A Verdun, le renseignement technique complète les rapports des patrouilles d’observation et les interrogatoires de prisonniers allemands. En 1918, il permet de déterminer les lieux de déclenchement des attaques futures, d’évaluer le moral des soldats allemands et d’anticiper la capitulation du IIème Reich. Son existence même suscite le besoin de développer le cryptage, dénommé « chiffre ». Peu nombreux en 1914, les effectifs du chiffre atteignent 55.000 hommes en 1918. La même année, les échanges d’informations se produisent entre les services de renseignement, du génie, de la Marine nationale et du chiffre de la TSF, début d’une restructuration du renseignement technique en temps de guerre. Un secret total sur les écoutes décryptées est imposé pour éviter que les Allemands ne s’en aperçoivent et changent leurs codes. L’interdiction d’en parler sera maintenue chez les officiers et sous-officiers de réserve, démobilisés, et les personnels d’active, affectés dans d’autres unités. Faute de cette mémoire, le 2ème Bureau se retrouvera, en 1939, dans la même situation qu’en 1914 !

La photographie aérienne. La reconnaissance aérienne met en œuvre avions, dirigeables et…ballons captifs à 2-5 km du front et 1.500-2.000 m d’altitude ! Les observateurs embarqués prennent des photos et renseignent par radio sur les mouvements de troupes et les tirs d’artillerie (bataille de la Marne). La guerre de positions va renforcer l’importance de la photo : mises à jour des cartes vieilles de 50 ans ; prises de vues stéréoscopiques ; rôle décisif des interprétateurs. Le général Joffre et le colonel Barès réorganisent l’aviation militaire : reconnaissance stratégique à haute altitude à l’intérieur du dispositif ennemi (40 km) ; observation tactique à basse altitude (150 m) …qui rendra le camouflage indispensable ! Lors des offensives de 1918, l’ingénieur Paul-Louis Weiller crée une escadrille de biplans Bréguet XIV pour le renseignement stratégique dans la profondeur (100 km), intégrant la photo aérienne dans la manœuvre. Celle-ci permet de frapper l’ennemi là où il ne s’attend pas et de corriger les bombardements. Le nombre de photos aériennes est passé de 40.000 en 1914 à 1 million  en 1918. Les photographes et interprétateurs sont astreints au secret absolu, de sorte que, par ignorance, les chefs militaires de 1939 estimeront impossible le renseignement aérien dans la profondeur. Les 250 techniciens survivants pourront en parler en 1970 !

Loïc Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Les performances des télécommunications sont équivalentes dans les deux camps. Les dirigeables allemands ont pu effectuer des bombardements jusqu’à Londres, de nuit par guidage radio. Mais les Britanniques ont développé des contre-mesures électroniques pour les égarer. Les belligérants ont adapté des technologies déjà existantes pour les utiliser au front : radio, avion et photographie. Trois appareils à distances focales différentes sont utilisés pour les prises de vues aériennes avec des plaques de verre de 6-7 kg. Il faut 2 h pour développer une photo dans un camion.




L’École militaire, une histoire illustrée

Ce monument parisien du « Siècle des lumières », où se développent l’action et la réflexion militaires,  a connu une histoire mouvementée, indissociable de celle du Champ-de-Mars qui la jouxte.

Tout commence en 1750, quand le « contrôleur de l’extraordinaire des guerres » Pâris-Duverney soumet à Louis XV un mémoire sur l’utilité d’un collège académique pour la formation des jeunes officiers. Il bénéficie de l’appui de la favorite du Roi, la marquise de Pompadour, qui souhaite un projet architectural supérieur à l’Hôtel des Invalides dont Louis XIV décida la construction en 1671. L’édit royal de 1751 concerne la création de l’École militaire, qui sera achevée en 1785 sous la direction des architectes Gabriel (celui des Hôtels de la Place de la Concorde) et Brongniart (celui du Palais de la Bourse et du Cimetière du Père-Lachaise à Paris). La marquise, qui y contribuera avec ses deniers personnels, y est immortalisée sous la forme d’une jeune femme symbolisant la « Vigilance », en support de la grande horloge de la cour d’honneur. L’édit précise que l’École est destinée  à « cinq cents jeunes gentilshommes nés sans biens, dans le choix desquels nous préférerons ceux qui, en perdant leur père à la guerre, sont devenus les enfants de l’État ». L’enseignement porte sur la géographie, le génie, l’équitation, l’artillerie, le maniement des armes (fusil et baïonnette) et l’escrime. Les élèves travaillent beaucoup et sous une discipline sévère, mais sont « servis magnifiquement », comme le note Bonaparte qui y séjourne d’avril 1779 à septembre 1784. Le Champ-de-Mars, vaste terrain d’exercice entre l’École et la Seine, sera le théâtre d’événements marquants dont notamment : la fête de la Fédération le 14 juillet 1790, dont la commémoration est devenue nationale en 1880 et non pas en référence à la prise de la Bastille en 1789 ; la remise des emblèmes (drapeaux, étendards et guidons) à toutes les unités militaires par Napoléon le 5 décembre 1804 ; la fête du mariage de Napoléon et de Marie-Louise le 24 juin 1810 ; la prise d’armes du 24 août 1855, où les officiers de Saint-Cyr arborent le « casoar » (plumet rouge et  blanc) en l’honneur de Victoria, Reine d’Angleterre. L’École militaire aura été  fermée à plusieurs reprises et transformée en caserne par intermittence jusqu’en 1945. Le capitaine Dreyfus y a été dégradé en janvier 1895, puis fait chevalier de la Légion d’Honneur en juillet 1906 après sa réhabilitation. Le bâtiment retrouve sa vocation première et deviendra « l’école des généraux », avec l’arrivée de l’École supérieure de guerre (ESG) en 1882, puis du Centre des hautes études militaires en 1911. Le lieutenant-colonel Foch, professeur à l’ESG de 1895 à 1901, y théorise ses principes de la guerre : économie des forces, liberté d’action et concentration des efforts. Il précise : « La réalité du champ de bataille est qu’on n’y étudie pas ; simplement on fait ce que l’on peut pour appliquer ce que l’on sait. Dès lors, pour pouvoir un peu, il faut savoir beaucoup et bien ». Sorti de l’ESG en 1924, le capitaine De Gaulle est convié par le maréchal Pétain à prononcer trois conférences devant les stagiaires et une grande partie de l’état-major général en avril 1927. Intitulées « L’action de guerre et le chef », « Du caractère » et « Du prestige », elles seront réécrites et complétées dans l’ouvrage « Le fil de l’épée » publié en 1932. Aujourd’hui,  l’École militaire accueille des officiers chercheurs… de plus de 80 pays !

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Les généraux français de la Grande Guerre

Les généraux français de 1940

« L’École militaire, une histoire illustrée » par Christian benoît. Éditions Pierre de Taillac, 128 pages, 150 illustrations, 14,90 €




Soldats de Napoléon

Malgré ses dysfonctionnements, la Grande Armée a connu peu de réfractaires et de désertions, grâce à la solidarité de village de ses soldats et la discipline militaire.

Abondamment illustré, ce livre la fait revivre à travers des extraits de lettres de grognards, écrites à leur famille lors de haltes et…guère soumises à la censure ! Dans la Grande Armée, héritière des armées révolutionnaires, le métier des armes repose sur l’honneur et l’excellence de ses membres. La conscription de 1798 concerne tous les Français de 20 à 25 ans, car les volontaires de l’an II ne suffisent plus. Ils seront plus de 2 millions sous les drapeaux d’avril 1792 à juin 1815. L’embrigadement de jeunes hommes du même village garantit en effet la cohérence de la troupe. L’infanterie de la Garde Impériale, créée en 1800 et réorganisée en 1804, constitue la réserve d’élite, composée de sous-officiers et de soldats s’étant distingués sur les plans moral et militaire et ayant participé à au moins deux campagnes. L’aigle, symbole de la victoire au combat, devient l’emblème de l’Empire en 1804 et orne drapeaux, étendards, shakos, gibernes et sabretaches. Malgré une solde irrégulière et le coût élevé de la vie, le statut d’officier est attractif et magnifié par le régime impérial. A partir de 1811, les officiers révolutionnaires, qui avaient appris leur métier sur le tas, sont surtout remplacés par des jeunes gens issus des écoles militaires. Mais le sentiment patriotique et politique du soldat révolutionnaire perdure chez le soldat impérial. En outre, l’Empereur exerce une réelle fascination sur lui. Voir physiquement Napoléon exerce un impact moral immense sur le soldat. L’aura des chefs importe beaucoup, car combattre sous leurs ordres c’est partager leur gloire. La motivation se trouve renforcée par l’espoir de promotion et surtout les récompenses pour intelligence, bonne conduite, bravoure et zèle. Créée en 1802, la Légion d’Honneur est attribuée pour services rendus dans des fonctions législatives, diplomatiques, judiciaires, scientifiques, militaires ou administratives. Toutefois, Napoléon ne l’accordera jamais aux comédiens, qui risquent d’être sifflés par le public, ni aux agents de renseignement, qui peuvent trahir, ni aux financiers qui peuvent être véreux, précise Jérôme Groyet. Malgré sa violence, la guerre est considérée comme une succession d’opérations militaires, où les combattants respectent une forme de code d’honneur. Ce n’est pas le cas avec les guérilleros espagnols. De 1800 à 1815, le nombre de soldats décédés au combat ou des suites de leurs blessures est estimé à 427.000, auxquels s’ajoutent les 550.000 morts de maladie et prisonniers jamais rentrés en France. Malgré le dévouement des médecins et infirmiers, les blessés manquent souvent de soins et les plus gravement atteints sont abandonnés sur le champ de bataille. Mais l’État paie la dot des filles pauvres qui épousent des anciens combattants. Après 1815, les soldats sont licenciés et les officiers mis en demi-solde, soit environ 1,5 million d’hommes. Les soldats, issus du monde rural y retournent. Les sous-officiers et officiers subalternes parviennent à se reconvertir dans la fonction publique, mais au prix d’un déclassement. Il faudra attendre la Monarchie de Juillet (1830-1848) pour que les combattants de l’épopée impériale passent du rejet social à la considération. Enfin, la Grande Armée a réalisé le rêve républicain…où la valeur et l’excellence l’emportent sur la naissance !

Loïc Salmon

Des Aigles et des Hommes : sur les traces de la Grande Armée

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

« Soldats de Napoléon» par Jérôme Groyet. Éditions Gaussen, 144 pages, 29 €




Armes secrètes de l’Allemagne nazie

Le tournant de la seconde guerre mondiale se produit après le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord en 1942 et la défaite de la Wehrmacht à Stalingrad en 1943. Pour le contrer, le IIIème Reich accélère le développement d’armes, dites de « représailles », contre la Grande-Bretagne et dont la technologie est très en avance sur celles des États-Unis, à savoir les V1, V2 et V3. Le V1, véritable bombe volante (7,90 m de long et 2,25 t) est le premier missile de croisière. Le V2 (14 m, 12,5 t), à propergol liquide, est le premier missile balistique opérationnel et le prototype des lanceurs spatiaux. Le V3 est un canon (longueur 130 m et calibre 150 mm), profondément enfoui sous terre et protégé par une épaisse couche de béton. Il aurait dû lancer des obus de 3 m de long et 140 kg à 165 km, grâce à un apport d’air comprimé par chacune de ses 32 sections. Repéré lors d’une reconnaissance de l’aviation britannique, le site de lancement, en cours de construction, a été bombardé à plusieurs reprises. Le canon a été saisi par les troupes canadiennes en 1944, sans avoir tiré un seul obus. En revanche les V1 et V2 ont été utilisés contre la Grande-Bretagne, la Belgique et les Pays-Bas en 1944 et 1945. Le V2, mis au point à la base secrète de Peenemünde sur la côte baltique, a été fabriqué par des déportés des camps de Dora-Mittelbau et Buchenwald. Il a été conçu par une équipe de savants allemands, dont le fameux Wernher von Braun, âgé de 32 ans en 1944. Ce dernier et le V2 constituent les thèmes de l’ouvrage « Armes secrètes de l’Allemagne nazie », recueil de trois histoires de la bande dessinée britannique « Commando », publiée à partir de 1961. Pour une fois, les guerriers britanniques ne jouent que les seconds rôles. De surcroît, ils s’aperçoivent que les Allemands ne sont pas tous nazis et devront même une fière chandelle à certains d’entre eux. La 1ère histoire, intitulée « Opération Valhalla », relate comment des soldats britanniques rencontrent, par hasard, un vieux savant allemand en fuite, révolté par l’usage que son gouvernement entend faire de ses travaux sur la balistique. La 2ème histoire, intitulée « Attaque de fusée » met en scène un « As » de l’aviation britannique et son alter ego dans la Luftwaffe. Ils font connaissance lors de la bataille de Dunkerque en 1940, puis les circonstances vont les amener à agir dans l’ombre, ensemble et dans le même but : anéantir un site de lancement de V2. La 3ème histoire, intitulée « Projet Jugement dernier » a été publiée en 1975. Cette année-là, Von Braun, citoyen américain depuis 20 ans, reçoit la « National Medal of Science » pour ses travaux, notamment comme directeur de recherches de l’Agence pour les missiles balistiques de l’armée de terre américaine (missiles Pershing et Jupiter), puis directeur du Centre de vol spatial de la NASA pendant 12 ans (1958-1970). Son projet de mise en orbite de satellite artificiel date de 1954, mais l’URSS devancera les États-Unis avec le « spoutnik » en 1957 ! Avant de se rendre aux Américains (2 mai 1945), Von Braun avait été incarcéré deux semaines (mars-avril 1944) pour « désagrégation du potentiel militaire et défaitisme » sur ordre de Himmler, chef de la SS et de la Gestapo. Dans « Projet Jugement dernier », un savant britannique va mener de main de maître une opération commando contre une basse secrète de V2… à la stupeur admirative des baroudeurs qui l’accompagnent !

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Jour-J

Derrière les lignes ennemies

« Armes secrètes de l’Allemagne nazie », bande dessinée britannique Commando. Éditions Pierre de Taillac, 200 pages. 9,90 €




Derrière les lignes ennemies

Les « opérations spéciales » remontent à l’Antiquité avec … le cheval de Troie ! Mais les « forces spéciales » ont forgé leur légende en Grande-Bretagne pendant la seconde guerre mondiale. Elles font la guerre autrement que les troupes conventionnelles, en s’infiltrant dans le dispositif adverse pour une opération ponctuelle et de courte durée. Le mot « commando », qui caractérise aussi bien les unités que leurs actions, date de la guerre des Boers en Afrique du Sud (1899-1902) pour désigner les actions de guérilla et les raids des Afrikaners… contre les troupes britanniques ! Un certain Winston Churchill a participé à cette campagne, tantôt comme civil en tant que correspondant de presse, tantôt comme officier de cavalerie. Il saura en tirer les leçons lorsqu’il sera Premier ministre pendant la seconde guerre mondiale. Après la bataille de Dunkerque (21 mai-4 juin 1940), ce qui reste de l’armée britannique a rembarqué en abandonnant son matériel. Dix compagnies indépendantes de l’armée de Terre sont alors créées pour mener des raids de faible envergure dans l’Europe occupée. Appelées plus tard « Special Service Battalions » et connues sous le nom de « Commandos », elles seront regroupées en une « Special Service Brigade », dont les raids éclairs sur les côtes maintiennent en haleine les troupes allemandes qui y sont stationnées. En 1943, les « Royal Marines » (troupes de débarquement) forment leurs propres commandos. L’année suivante, la Special Service Brigade change son nom en « Commando Brigade », car le sigle « SS » figurant sur son insigne avec deux poignards horizontaux avec la garde en forme de « S » se rapprochait trop de celui de l’organisation nazie « SS ». Dès l’été 1941 en Afrique du Nord, est mis sur pied le « Special Air Service » (SAS), dont les combattants, bien équipés et très entraînés, sont parachutés en territoire hostile pour s’y cacher et frapper l’ennemi avant de disparaître. Pendant 15 mois, ils sèment une telle confusion dans les rangs germano-italiens, que le maréchal Rommel reconnaîtra qu’ils lui avaient causé plus de dommages que toute autre unité d’une force équivalente. Les SAS ont adopté la devise « Qui ose gagne ». L’ouvrage « Derrière les lignes ennemies », au titre révélateur, regroupe trois exploits romancés des forces spéciales britanniques, écrits dans les années 1960 par des anciens combattants pour la bande dessinée « Commando ». Le 1er, intitulé « Au pays des bandits », se passe en Italie occupée par la Wehrmacht, où s’affrontent résistants au fascisme et bandits de grands chemins. Un lieutenant et un sous-officier anglais tentent d’exfiltrer, en employant les grands moyens, un grand seigneur italien arrêté par la Gestapo. Le  2ème, intitulé « Un homme en guerre », commence en Espagne (neutre) et se termine à Gibraltar (territoire britannique), après un détour par l’Écosse. C’est la rocambolesque aventure d’un policier anglais qui, ayant failli à sa mission de protection d’une importante personnalité, effectue sa propre opération spéciale. Le 3ème, intitulé « Piège à espions » a pour théâtre l’Allemagne. De loin le plus « psychologique » des trois récits, il met en lumière les états d’âme de ces combattants perpétuellement sous tension et… à l’ego particulièrement développé ! Mais il montre aussi les limites des forces spéciales, qui peuvent aussi avoir besoin des unités conventionnelles pour réussir leurs missions.

Loïc Salmon

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Jour-J

« Derrière les lignes ennemies », bande dessinée britannique Commando. Éditions Pierre de Taillac, 200 pages. 9,90 €




Char Sherman

Élément principal de la force blindée alliée pendant la seconde guerre mondiale, le char américain « Sherman » a connu plusieurs versions jusqu’en 1945. Utilisé par la suite dans divers pays, il intéresse encore les collectionneurs fortunés.

Il porte le nom du général nordiste William Sherman qui vainquit les armées sudistes en 1864 et 1865, mettant ainsi fin à la guerre de Sécession. En 1944, la 3ème Armée américaine met au point une tactique de lutte « char contre char », reposant sur l’effet de surprise cher à son chef, le général George Patton. En face, la Wehrmacht aligne en effet ses « Panther » et surtout  ses « Tigre » au blindage plus épais. Pendant la première partie de la guerre, au cours de ses offensives éclair sur la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique et la France, elle a démontré sa maîtrise de la guerre des blindés par des mouvements de pénétration rapide du dispositif ennemi avec des chars suivis de près par une infanterie très mobile et entraînée, parfois précédée de troupes aéroportées. Toutefois, bien que dépourvu du raffinement des chars allemands, le Sherman compense son manque de protection et de puissance de feu par sa disponibilité en nombre. En effet, il se montre fiable, manœuvrant, facile à piloter et surtout à produire en masse. Entre 1942 et 1945, 10 entreprises américaines et 1 canadienne en construisent 49.422, alors que les usines allemandes ne livrent que 24.360 chars entre 1940 et 1945. Le Sherman connaît son baptême du feu à El-Alamein au sein de la 8ème Armée britannique en octobre 1942. Il surclasse les blindés britanniques, notamment par son canon capable de tirer des obus brisants ou perforants (charge creuse). Son nombre élevé permet de l’adapter pour diverses spécialités, très utiles lors du débarquement du 6 juin 1944 en Normandie : dépannage, lance-flammes, lance-roquettes, déminage, char amphibie, engin de pontage, transport de troupes, canons autopropulsés et canons anti-aériens. L’équipage, réduit à 4 hommes (chef de char, pilote, tireur et chargeur) fait preuve d’une grande solidarité, où tout se partage dans ce qui constitue sa « demeure » pendant des semaines ou des mois. Un projectile pénétrant à l’intérieur du char, sans en ressortir, déclenche une tempête de particules en fusion, pouvant blesser ou tuer un ou plusieurs hommes, détruire les circuits électriques et causer un incendie. Pendant les derniers mois de la guerre, les soldats allemands lancent, des toits ou des étages supérieurs des maisons, des « panzersfäuste » (grenades antichar) capables d’incendier un Sherman. Enuite, les surplus sont repris par divers pays, dont l’Argentine, le Chili, l’Égypte, la France, l’Inde, l’Indonésie, Israël, le Japon, le Mexique, le Nicaragua, le Pakistan, les Philippines, l’Ouganda et la Syrie. Les Sherman sont utilisés lors de la guerre indo-pakistanaise de 1965 et les conflits israélo-arabes de 1948, 1956 et 1973. Pendant 25 ans, l’armée israélienne augmente son parc jusqu’à 700 chars, dont une partie récupérée chez les armées arabes vaincues. A partir de 1953, elle les modernise avec un canon français de 75 mm puis développe son propre modèle dénommé « Isherman », en service jusque dans les années  1980. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Afrique du Sud, au Canada et en URSS, les Sherman ont été transformés pour des usages civils. Enfin, aujourd’hui encore, des collectionneurs restaurent et maintiennent en état de marche de vieux Sherman… « démilitarisés » !

Loïc Salmon

Patton, le chasseur de gloire

Jeep militaires

« Char Sherman » par Pat Ware. Éditions E-T-A-I, 164 pages. 40 €




Patton, le chasseur de gloire

A force d’ambition et de talent militaire, George Patton (1885-1945) est devenu, parce qu’il croit en sa destinée, l’un des plus célèbres généraux américains de la seconde guerre mondiale… mais aussi le plus controversé pour ses outrances !

William Huon raconte l’homme dans son intimité et le soldat d’exception, après avoir puisé directement dans le fonds (documents, lettres et journaux personnels, photos et objets) du musée « General George Patton Museum of Leadership », situé à Fort Knox dans l’État du Kentucky. Le grand-père et le grand-oncle de Patton, tous deux colonels sudistes, furent tués au combat pendant la guerre de Sécession. A l’école, George privilégie l’histoire et fait de deux grands personnages ses héros, choix qu’il justifiera plus tard : César pour « l’excellence de son système de renseignements qui l’informe sur les mouvements de l’ennemi » ; Alexandre le Grand, « l’un des hommes les plus ambitieux qui ait jamais vécu ». Toute sa vie, il fera référence à Napoléon en distinguant, parmi ses maréchaux, Berthier, son chef d’état-major, et Murat, décrit comme « flamboyant, fou, impétueux et irréfléchi », qualificatifs attribués ultérieurement à Patton lui-même. George entre à 17 ans à l’Institut militaire de Virginie, puis à l’Académie militaire de West Point l’année suivante. Malgré sa dyslexie, il se montre excellent dans les disciplines militaires, moyen dans les matières académiques (il a redoublé une année) et sort 46ème sur 103 en 1909. Un an plus tard, il épouse une riche héritière, Beatrice Ayer, à qui il devra beaucoup au cours de sa carrière. Officier de cavalerie, Patton sait aussi cultiver ses relations, grâce à son entregent, sa haute taille et son charme. Il se trouve aussi à l’aise dans un salon du grand monde, pour cultiver ses relations, que pour parler de façon virile à ses troupes ou manier le sabre et le pistolet. En 1916, il participe à une expédition punitive au Mexique contre Pancho Villa, en tant qu’aide de camp du général Pershing. Celui-ci devient commandant en chef des troupes américaines en Europe l’année suivante. Intégré à son état-major, Patton se voit confier la création du « Tank Corps » pour l’emploi du char d’assaut, mis au point par les Britanniques et les Français. Le 26 septembre 1918, il reçoit le baptême du feu avec ses chars, lors de l’offensive de Saint-Mihiel (département de la Meuse). Blessé au combat, maniaque de la discipline et du détail, il termine la guerre avec la Distinguished Service Cross américaine et la croix de Guerre française. Sorti 25ème sur 248 du Command and General Staff College (l’équivalent de l’École de guerre française) en 1924 et de l’US Army War College (l’équivalent du Centre des hautes études militaires) en 1932, puis promu lieutenant-colonel en 1934, tous les espoirs de hautes responsabilités militaires lui sont permis. Elles se feront attendre…jusqu’en 1940, où il est enfin promu général de brigade ! En 1942, il prend le commandement du 1er Corps blindé, qui deviendra la 7ème Armée. La suite est connue : débarquement au Maroc la même année puis en Sicile en 1943. A partir d’août 1944, à la tête de la 3ème Armée, il participe à la libération de la Bretagne, de la Normandie et de la Lorraine. En avril 1945, promu général 4 étoiles (le maximum), il fait la jonction avec les troupes soviétiques en Autriche. Le 5 juin, il reçoit un accueil triomphal à Los Angeles. Fait citoyen d’honneur de 9 villes de France, il est élevé à la dignité de Grand Officier de la Légion d’Honneur. Il meurt le 21 décembre, en Allemagne, des suites d’un accident de voiture.

Loïc Salmon

Maréchaux du Reich

Les généraux français de la Grande Guerre

« Patton, le chasseur de gloire » par William Huon. Éditions E-T-A-I, 224 pages. 46 €