Exposition « Images interdites de la Grande Guerre » à Vincennes

Les Français connaissent la réalité du front entre 1914 et 1918, même si l’information est tronquée. Conscientes de l’impact de la photographie, les autorités politiques l’utilisent pour la propagande, mais l’encadre par la censure au nom des intérêts militaires et diplomatiques.

La photo, un intérêt d’Etat. La Section photographique de l’armée (SPA), ancêtre de l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD), est créée en France au printemps 1915 avec son siège à l’Ecole des beaux-arts disposant d’un laboratoire de développement, explique Hélène Guillot, commissaire de l’exposition. Après la guerre, l’Ecole passera le relais à la Société d’art et d’histoire dépendant du ministère de la Guerre. Pendant le conflit, ce dernier et les ministères des Affaires étrangères et de l’Instruction publique s’associent pour fournir les moyens humains et matériels nécessaires à la réalisation des photos et à leur diffusion en France et à l’étranger. Le « soldat de l’image » de la SPA dispose d’un appareil photographique Gaumont « Spido » et d’un magasin de 12 plaques de verre. Il ne se rend au front qu’à l’issue d’un combat et accompagné d’un officier du 2ème Bureau (renseignement) de l’armé en charge de la zone concernée. Sur le plan technique, la pellicule souple existe déjà, mais composée de nitrate hautement inflammable. La SPA lui préfère la plaque de verre à émulsion « gelatino bromure d’argent », support fragile et lourd  mais plus pérenne. Elle en retient trois formats : 13×18 cm, 9×12 cm et 6×13 cm. Ce dernier permet de réaliser des vues panoramiques ou stéréoscopiques. Moins lourd que les autres, l’appareil pour plaques de 6×13 cm est le plus utilisé sur le front. Dépourvus d’arme et de grade, les reporters de la SPA ont du mal à s’imposer aux officiers et sont considérés comme des « planqués » par les combattants croisés au front. Par ailleurs, tous les combattants ont le droit de prendre des photos du front, mais aussi l’obligation d’en donner un exemplaire à la SPA pour constituer un fonds d’archives destiné à expliquer ce qui s’est passé. Vu la masse considérable de clichés de guerre, beaucoup de photographes amateurs ont œuvré sans autorisation. Au début du conflit, seules les autorités militaires donnent des informations et des photos à la presse. Mais devant la production parallèle de clichés qui alimentent les journaux, elles acceptent de laisser partir des journalistes au front. La Grande-Bretagne donne son autorisation dès 1916, mais la France attendra 1918. Le service cinématographique des armées voit le jour en 1915 en France, dont la SPA aura engrangé plus de 2.000 films à la fin de la guerre, et en 1917 en Allemagne. Par la suite, la production de cartes postales va développer le « tourisme de mémoire ». Le fonds d’archives de la SPA compte quelque 100.000 plaques de verre, dont 10.000 clichés seront sélectionnés pour servir de base à l’exposition qui n’en retiendra que 40. Un siècle plus tard, les collections de l’ECPAD se montent à 12 millions de clichés et 31.000 titres de films. Ce fonds, progressivement numérisé s’enrichit de la production des reporters militaires, des versements des organismes de la Défense et des dons de particuliers.

La censure. Dès 1915, les photographes se voient attribuer une lettre, reportée sur leurs plaques de verre avec un numéro pour composer la référence de la photo. A leur retour de mission, ces plaques sont comptées et doivent correspondre au nombre du départ pour éviter toute fraude. Les photographes ont l’obligation d’imprimer trois tirages pour avis du comité de censure. Les légendes sont inscrites au dos des tirages avec leur référence, selon les informations rapportées du terrain et conservées dans une pochette par l’opérateur. Les agents qui siègent au comité de censure dédié à la SPA sont tous des officiers, pour la plupart issus du 2ème Bureau. Dans un registre, ils indiquent, par plaque, « I » pour interdiction ou « B » bon pour diffusion, sans mentionner le motif de leur décision. En 1917, la SPA rappelle la procédure à suivre concernant les clichés pris par les Français en zone britannique : le double visa des censures britannique et française est obligatoire avant toute utilisation. En outre, son directeur souligne l’intérêt de la SPA à travailler en zone américaine, à condition que les Français soumettent leurs images à la censure américaine et inversement. Enfin, un timbre d’autorisation à l’exportation doit être apposé sur chaque envoi quotidien des clichés de la SPA à l’étranger. De fait, sur les millions de clichés pris par les photographes de la SPA sur tous les fronts dans le monde et diffusés, à peine quelques milliers seront bloqués par la censure.

Les matériels. Tous les clichés de l’exposition ont été censurés, cachés et interdits aux contemporains du conflit. La première partie porte sur les matériels de guerre et équipements avec une explication, qui a valeur d’impératif. Ainsi pour l’artillerie, il faut garder confidentiels le positionnement, les calibres et les mécanismes de mise en œuvre. Pour la Marine et l’Aviation, il ne faut pas divulguer les ressources de la première et les moyens, opérationnels ou encore à l’étude, de la seconde. Le secret technique exige de taire tout élément renseignant sur la conception ou l’utilisation de l’armement en général. Le dispositif défensif et d’observation doit être tenu secret. Enfin, il ne faut pas communiquer sur les impacts de l’artillerie ennemie, susceptibles de faciliter ses réglages, ni sur les destructions de manière générale, synonymes d’échec. Pendant toute la guerre, l’accès à la zone des armées reste sous contrôle militaire qui interdit : la circulation sans autorisation ; la prise de photos ; l’exécution des dessins ou de peintures. Ces dispositions seront levées en avril 1919 sauf la reproduction de vues représentant du matériel militaire, comme les établissements et ouvrages intéressant la défense nationale et de caractère purement militaire ou les bateaux de guerre en construction. En cas d’infraction, les appareils ou matériels seront saisis, sans préjudice de toute autre sanction.

La souffrance humaine. A l’interdiction de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis de photographier des cadavres, s’ajoute l’autocensure du photographe lui-même face à la mort. Il s’agit d’occulter le prix de la guerre, le sacrifice ultime et son ampleur ainsi que l’état déplorable des sépultures du front. Quant aux blessés, le comité de censure ne laisse paraître que les photos des soldats amputés ou défigurés munis de leur prothèse, afin de dissimuler la violence de la guerre, conserver la dignité de ces soldats et de montrer leur prise en charge par la nation. Toutefois, le malaise ainsi suscité incite la SPA à exclure de ses archives les photos prises par les services médicaux. L’Union des blessés de la face sera créée en 1921 pour prendre en compte cette souffrance durable, physique et psychologique. Par ailleurs, il est exclu de diffuser des images de réfugiés fuyant les bombardements et de personnes enfermées dans des camps, ennemies avérées ou potentielles, prisonniers de guerre ou civils. En 1916, des soldats allemands se sont plaints de leurs conditions d’internement en Afrique du Nord auprès des pays neutres, via la Croix-Rouge. Il convient alors d’éviter les attitudes provocantes et de montrer que les soldats français ne sont ni défaitistes ni aussi barbares que leurs ennemis.

Loïc Salmon

Images interdites Grande Guerre

100 ans de photographie aux armées

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

L’exposition « Images interdites de la Grande Guerre » (1er février-30 juin 2017), organisée par le Service historique de la défense (SHD) et l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD), se tient au pavillon du Roi du château de Vincennes (banlieue parisienne). Elle présente 40 clichés censurés pendant le conflit et des documents et objets conservés par le SHD et l’ECPAD. Ils ont été prêtés notamment par : la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du ministère de la Défense ; l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; le Musée de l’armée aux Invalides ; le Musée du service de santé des armées. Renseignements : www.servicehistorique.sga.defense.gouv.f




Défense et sécurité : organiser la guerre et assurer la paix

Garant de l’adaptation, de la cohérence et de la continuité de l’action de l’État, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) doit en renforcer les réponses face aux risques et protéger la population.

Ces domaines régaliens ont fait l’objet d’un colloque tenu les 22 et 23 novembre 2016 à Paris, à l’occasion du 110ème anniversaire du SGDSN. Y sont notamment intervenus : Louis Gautier, secrétaire général du SGDSN ; Nicolas Roussellier, Institut d’études politiques de Paris ; Jean-Claude Mallet, conseiller spécial du ministre de la Défense et ancien secrétaire général du SGDSN (1998-2004) ; le général d’armée (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’État-major des armées (2002-2006) ; Norbert Fargère, inspecteur général de l’armement.

Centre de convergences. Créé en 1906, en tant que Conseil supérieur de la défense nationale, le SGDSN prend sa forme définitive en 2009. A la confluence des diverses sources d’information et de renseignement, il repère toutes les menaces, explique Louis Gautier. Relevant directement du Premier ministre, il assure le secrétariat des conseils de défense et s’intercale entre les plans gouvernementaux, notamment Vigipirate, et l’arbitrage du président de la République. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), le Centre des transmissions gouvernementales et le Groupement interministériel de contrôle lui sont rattachés. Son effectif d’environ 900 personnes compte des militaires, des membres du corps préfectoral, des diplomates, des ingénieurs et des experts scientifiques de haut niveau, qui échangent leur expérience sur des objectifs partagés avec des partenaires internationaux. Pour garder une longueur d’avance dans les enjeux de sécurité, dont la menace cyber en évolution permanente, le SGDSN fait de la prospective (projection dans l’avenir). Le plus difficile, souligne Louis Gautier, consiste à concilier sécurité et liberté.

Perspective historique. L’histoire du SGDSN coïncide avec la transformation du pouvoir exécutif amorcée au début du XXème siècle, explique Nicolas Roussellier. Sous la IIIème République, le chef de l’État dépend uniquement du ministère des Affaires étrangères en matière de politique extérieure, car son équipe d’une dizaine de personnes ne compte aucun conseiller en relations internationales. Il en est de même pour le président du Conseil. Après la seconde guerre mondiale, le président de la République et le chef du gouvernement, équivalent du Premier ministre britannique, disposent de véritables experts qui rédigent des notes de synthèse, en vue d’orienter les décisions. Parallèlement à la concentration et la modernisation de l’administration civile et des armées, apparaissent les secrétariats généraux de la présidence de la République, de la présidence du Conseil et de la Défense nationale (SGDN), à savoir des états-majors d’experts qui interviennent directement. Ces organismes, similaires en Grande-Bretagne et en France, exercent l’autorité dans le monde civil et au sein de l’exécutif selon un modèle militaire, avec une répartition du travail et une planification. Dès 1935, le SGDN effectue un travail interministériel, notamment pour préparer les lois de programmation militaire et les ordonnances, qui se poursuivra jusqu’à l’avènement de la Vème République en 1958.

Évolution du concept. Le chef de bataillon Charles De Gaulle avait été affecté au SGDN de 1931 à 1936. Devenu chef de l’État en 1958, il rédige l’année suivante une ordonnance sur l’organisation de la défense nationale, qui stipule que le président de la République déclenche une opération militaire et que le Premier ministre assume la responsabilité de la défense nationale. Dans ce domaine, la « cohabitation » de 1997-2002 entre les deux têtes de l’Exécutif (Jacques Chirac et Lionel Jospin) a parfaitement fonctionné, souligne Jean-Claude Mallet, qui a dirigé le SGDN de 1998 à 2004. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont provoqué en France une révision de tous les plans de sécurité. L’irruption du numérique a entraîné la création de l’ANSSI pour rattraper le retard en matière de cyberdéfense. En outre, s’est posée la question du pilotage de la politique du renseignement à relever du ministère de l’Intérieur, du SGDN ou du président de la République. Il a finalement été confié au Conseil national du renseignement en 2008. Cela a abouti à l’inclusion de la sécurité nationale dans le Livre blanc de la défense et à la transformation du code de la défense. Le Conseil de défense et de sécurité nationale prend en compte tous les risques qui affectent le pays, sur les plans interne et externe avec des postures militaires et non militaires. Cette tendance générale se manifeste également aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne.

Perception militaire. Selon le général Bentégeat, le SGDN devient un rouage essentiel de l’État au milieu des années 1990. Lors de son affectation comme colonel, adjoint au chef d’état-major particulier du président de la République, il y constate des activités communes aux ministères des Affaires étrangères et de la Défense, à savoir études et analyses de la situation dans le monde. Mais pendant cette période de « cohabitation », le SGDN sert de trait d’union entre l’Élysée et Matignon pour préparer les conseils de défense et les conseils dits « restreints » au cœur des opérations. Tous les sujets sont abordés, y compris la remise à plat de la dissuasion nucléaire. Avec le recul, le général Bentégeat considère qu’il ne faut pas chercher à « lisser » le contenu du domaine d’action du SGDSN par souci d’efficacité, mais l’adapter à l’évolution de l’État, dont les ressources humaines et financières se restreignent. Le SGDSN d’aujourd’hui doit maintenir son autorité sur les ministères, rester un médiateur, sans se substituer aux responsabilités civiles et militaires, et éviter d’être dépassé par l’actualité brûlante : terrorisme, migrations et changement climatique. Principal responsable de la cohérence et de la continuité de l’action gouvernementale, le SGDSN doit s’adapter au changement, où l’équilibre entre le politique et le militaire dépend des circonstances : paix, guerre ou crise.

Loïc Salmon

Défense et sécurité : anticiper puis gérer les crises

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

La menace chimique reste d’actualité, rappelle Norbert Fargère. Un rapport conjoint de l’ONU et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (25 août 2016) a établi l’emploi de l’arme chimique en 2014 et 2015 au Moyen-Orient, à deux reprises par le régime syrien et une fois par l’État islamique (Daech). Le protocole d’accord de 1925 sur l’interdiction de l’arme chimique n’a pas prévu de procédures de vérification. L’Allemagne et la Russie ont alors poursuivi des recherches sur les neurotoxiques et la Grande-bretagne sur la maladie du charbon. La Convention sur les armes chimiques, entrée en vigueur en 1997, prévoit l’interdiction de leurs fabrication, stockage et emploi. Depuis une vingtaines d’années, le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives effectuent des recherches sur la détection, la protection et la décontamination. Depuis 2016, le SGDSN et le Service de santé des armées fabriquent des produits toxiques, en vue de la mise au point de contre-mesures.




Marines : l’approche globale, indispensable à la sécurisation future du milieu maritime

Militarisation des eaux internationales, piraterie, migrations de masse, trafics illicites, terrorisme, pollution marine, catastrophes naturelles et pêche illégale peuvent déboucher sur des crises maritimes, dont l’origine se trouve dans des rivalités géopolitiques terrestres.

Cette globalisation sans précédent a été  abordée lors d’un colloque international organisé, le 18 octobre 2016 au salon Euronaval du Bourget (banlieue parisienne), par  le Groupement des industries de construction et activités navales, l’Agence européenne de défense, l’Institut pour les études de sécurité de l’Union européenne et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : l’ingénieur général François Maistre, Direction générale de l’armement (DGA) ; le préfet Vincent Bouvier, secrétaire général de la Mer ; le vice-amiral britannique Clive Johnstone, chef du Commandement maritime de l’OTAN ; l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine nationale.

Menace complexe et moyens futurs. Selon l’ingénieur général Maistre, un constat s’impose : contestation de la souveraineté maritime de certains pays par d’autres ; emploi de forces régulières ou irrégulières ; activité de l’État remise en cause par des organisations, qui mêlent actions civiles et militaires et maîtrisent l’utilisation de médias. La défense du territoire passe par la sécurité de ses approches maritimes, de ses ports et des flux de marchandises avec des moyens adaptés. Le combat aéromaritime va de l’opération de basse intensité à la confrontation directe. Pour le mener, il faut disposer d’un accès autonome à l’information et de capacités de ravitaillement à la mer, de lutte anti-sous-marine et anti-aérienne ainsi que d’actions autonomes ou interalliées. Outre les drones, il faut pouvoir compter sur des systèmes résilients et sommaires à terre. L’interopérabilité entre la terre et la mer, quoique difficile à établir, devient incontournable. Elle nécessitera : de disposer de davantage d’espace à bord des navires pour l’équipage ; d’identifier les moyens d’analyse des menaces dans un contexte d’emploi de nouvelles technologies ; de passer de la connectivité croissante sur le même navire à la logique de réseaux. La DGA conçoit les référentiels de modélisation structurelle, avec des scénarios opérationnels, pour des effets recherchés dans un cadre optimal établi. Elle mobilise l’état-major de la Marine et les industriels pour imaginer les équipements futurs. Avec la mise en commun des informations des capteurs, le combat « collaboratif » intègre bâtiments de surface, sous-marins, aéronefs et drones dans un ensemble global. Leurs systèmes de détection et de combat devront être en cohérence avec ceux de la guerre des mines, des drones sous-marins et de l’ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) en interarmées.

Sécurité maritime d’aujourd’hui. L’action de l’État en mer se militarise en raison de l’incertitude à l’arrivée sur le lieu d’un sinistre, explique le préfet Bouvier. En raison de la porosité de la menace et pour plus d’efficacité, la coordination entre la Marine nationale, les Affaires maritimes, la Douane et le ministère de l’Intérieur se fait sous l’égide des préfets maritimes. La stratégie nationale de sûreté, adoptée en 2015, porte sur la lutte contre le terrorisme afin de rendre le trafic maritime plus sûr : embarquement de fusiliers marins sur les grands navires à passagers ; plan Vigipirate mer ; autorisation de gardes privées à bord de navires marchands ; radars plus performants ; mutualisation des moyens de secours maritimes et côtiers. Toutefois, les contraintes budgétaires incitent l’État à recourir au secteur privé, notamment pour le contrôle à l’embarquement des navires à passagers. La sécurité et la sûreté maritimes nécessitent un partage de l’information et la construction d’une fonction garde-côte à l’échelle européenne. Ainsi, l’opération militaire « Sophia » (EUNAVFOR Med) d’observation et de renseignement a été lancée le 22 juin 2015 par les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne pour lutter contre le trafic de migrants en Méditerranée, dans le cadre de la Politique de sécurité et de défense commune. Son champ d’action pourrait s’élargir après une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU.

Guerre navale de demain. L’OTAN se trouve confrontée à des scénarios de basse intensité, indique l’amiral Johnstone. Quoique adhérente aux valeurs démocratiques, la Russie agit de façon déstabilisante en Syrie, en Ukraine et en Atlantique Nord. Zone instable de la Syrie à la Libye, la Méditerranée est devenue un théâtre de terrorisme, de trafics d’armes et de migrations massives. L’OTAN, qui défend ses États membres en termes de capacités et de compétences, a pris conscience de ces défis et doit agir maintenant et quotidiennement. Elle intègre les innovations civiles dans l’intelligence artificielle, l’analyse en temps réel de l’action de l’adversaire et la classification des données. Mais elle doit être plus résiliente dans la logistique, la gestion des stocks et la formation des personnels, afin de mobiliser davantage de navires plus rapidement. Son commandement maritime se concentre sur la surveillance de la flotte russe du Nord au Sud et prévoit des exercices communs de lutte anti-sous-marine avec les Marines de l’Union européenne. De son côté, l’amiral Prazuck souligne le pouvoir de nivellement de la technologie face à une menace plus « aisée » : un système de géolocalisation (GPS) et un lance-grenades portatif (RPG7) permettent de devenir un redoutable pirate. La sécurité maritime, multiforme, induit une action internationale, un besoin de savoir (radars, satellites et échanges d’informations) et une présence sur zone. Par ailleurs, le combat naval futur pourrait se produire en haute mer avec des navires spécialisés à haute technologie. La Marine nationale doit convaincre les autorités politiques et l’opinion publique  de la nécessité de la mise au point des hautes technologies dans les 20 ans à venir. Au cours de l’Histoire, sécurité maritime et combat naval ont été privilégiés tour à tour. Pour répondre aux menaces, le meilleur équilibre entre les besoins implique développement de savoir-faire communs, coopération internationale, couverture des espaces maritimes, formation et entraînement.

Loïc Salmon

Marine nationale : la police en mer, agir au bon moment et au bon endroit

Défense : le climat, facteur de dérèglement géopolitique

Marines : coopérations accrues dans les dix prochaines années

Le 18 octobre 2016 à l’occasion du salon Euronaval du Bourget, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian (au centre), a dévoilé la maquette de la future frégate de taille intermédiaire (FTI) de 4.200 t. Armée par un équipage de 125 personnes, détachement aéronaval compris, la FTI disposera des capacités de projection de forces spéciales et de luttes anti-sous-marine, anti-aérienne et antinavire. Premier bâtiment « tout numérique », elle pourra embarquer un hélicoptère et/ou un drone aérien. Son radar de nouvelle génération à panneaux fixes sera intégré à une mâture unique. Les 5 FTI prévues, dont la première sera livrée en 2023, complèteront les 8 frégates multimissions et les 2 frégates anti-aériennes de type Horizon vers 2030. Une FTI pourra être déployée seule ou au sein d’une force interarmées ou interalliés, comme le groupe aéronaval centré sur le porte-avions Charles-De-Gaulle.




La guerre par ceux qui la font

Trois généraux et treize colonels ou assimilés du Centre des hautes études militaires présentent leurs réflexions sur les enjeux de défense et de sécurité.

Depuis l’Antiquité, la guerre a toujours été motivée par la peur, l’honneur ou les valeurs, éventuellement religieuses, et l’intérêt. Dans les années 1990, la « révolution des affaires militaires », d’origine américaine, prône le recours à la guerre psychologique et à la maîtrise du champ de bataille par l’imagerie. La guerre se construit autour de la boucle « observation, orientation, décision et action ». Elle s’appuie surtout sur les innovations technologiques : vélocité des plates-formes, puissance unitaire et précision de l’armement, volume et vitesse des communications et supériorité absolue en matière de « C4ISR » (commandement, contrôle, communications, systèmes informatiques, renseignement, surveillance et reconnaissance). Or, les attentats terroristes du 11 septembre  2001 aux États-Unis, par leur soudaineté, l’ampleur des destructions et la désorganisation qui s’ensuit, atteignent un niveau de violence comparable à celui d’une opération de guerre. Ils annoncent les interactions entre sécurité nationale et sécurité globale et entre territoire national et théâtre extérieur. Leur impact, aussi dévastateur qu’une guerre, a nécessité un investissement limité : Al-Qaïda n’aurait dépensé que 500.000 $, alors que les guerres qui ont suivi (Irak et Afghanistan) auraient coûté 3 Mds$ entre 2001 et 2014. En outre, les armées régulières ont perdu le monopole de la guerre. Terrorisme, guérilla, cyber-guerre et sanctions économiques sont mis en œuvre séparément ou combinés au service d’une stratégie asymétrique, utilisée par les puissances dominantes : cyberattaques menées par les États-Unis,  la Chine ou la Russie ; annexion  de la Crimée par la Russie, sans intervention militaire violente ; stratégie chinoise d’extension de la zone économique exclusive en mer de Chine. Depuis 1945, la dissuasion nucléaire a démontré son efficacité à proscrire toute montée des tensions aux extrêmes ou prévenir tout conflit majeur. Certaines puissances régionales d’Asie et du Moyen-Orient veulent acquérir des capacités nucléaires crédibles et les grandes puissances rénovent les leurs. La France a adopté une dissuasion strictement défensive de frappe en second et uniquement nucléaire. En revanche, les États-Unis basent la leur sur la combinaison des capacités nucléaires et conventionnelles, à caractère offensif et défensif, dans une perspective de prévention d’une guerre majeure et de maîtrise de l’escalade lors de conflits périphériques. Ainsi, les missiles de croisière ou balistiques équipés de charges conventionnelles leur permettent, théoriquement, de neutraliser ou de menacer des cibles à haute valeur politique ou militaire, fugaces, protégées ou camouflées partout dans le monde, en quelques dizaines de minutes et avec une précision métrique. Toutefois, leur emploi reste hasardeux en temps de crise ou de guerre, en raison de leur localisation à proximité des vecteurs d’armes nucléaires. En effet, les moyens d’alerte de la Russie ou de la Chine pourraient l’interpréter comme une attaque nucléaire. Enfin, la « surprise stratégique » reste possible, à savoir la transgression des règles du jeu ou un événement peu ou mal anticipé et à très fort impact sur les fondements d’un État.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

La guerre future : hybride, majeure ou mondiale ?

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

« La guerre par ceux qui la font », ouvrage collectif. Éditions du Rocher 366 pages, 22 €.




Renseignement : l’affrontement des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Accords secrets, infiltrations, agents doubles, défections, déstabilisation, propagande et moyens techniques caractérisent la guerre de l’ombre, qui succède au second conflit mondial.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 6 juin 2016 à Paris, par l’Académie du renseignement et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : Christian Brumter, ancien diplomate ; Charles Kogan, universitaire américain et ancien de la CIA ; Jean-Marc Lepage, universitaire ; Françoise Thom, universitaire et agrégée de russe.

Berlin, lieu de confrontation. Partagée en quatre secteurs d’occupation (URSS, États-Unis, France et Grande-Bretagne), la ville de Berlin va devenir un centre de renseignement et d’ingérence, explique Christian Brumter. En 1945, le comité allié du renseignement prône la concertation et la coordination en Allemagne, mais l’Union soviétique le quitte trois ans plus tard pour concentrer ses efforts sur le potentiel des pays occidentaux. Son service renseignement (SR) NKVD dispose de quatre sections : « dénazification » ; économie ; espionnage ; manipulation. Des agents polyglottes allemand, français et anglais procèdent aux interrogatoires. Dans le « Grand Berlin » Est et Ouest, une dizaine de commandos de 10 à 15 officiers recueillent renseignements et informations générales, en préalable à des enlèvements et des actions clandestines. De leur côté, les pays occidentaux se fixent comme priorité la situation intérieure en Allemagne et interceptent les communications des personnalités publiques, organisations politiques et syndicales, de façon systématique jusqu’en 1950 puis ciblée jusqu’en 1990. Pour éviter une résurgence du nazisme, ils emploient diverses méthodes : passage d’individus au crible par un tronc commun de questions avec des annexes particulières ; lutte contre les mouvements clandestins opérant à partir de l’Espagne en direction des jeunes ; censure des courriers et colis de tous les Allemands, avec interdiction d’utiliser le téléphone et obligation de traduire tout document en anglais. La lutte contre l’espionnage emprunte différents canaux : mouvements de populations ; endoctrinement des prisonniers de guerre ; surveillance des journalistes communistes ; surveillance des émigrés russes pour les protéger des enlèvements ; surveillance des réfugiés. La France est exclue de l’opération « Gold », à savoir un tunnel passant sous la zone soviétique pour écouter les communications, … dont les plans furent transmis à Moscou par l’agent double britannique Blake ! L’espionnage politico-militaire inclut désinformation et déstabilisation. Soviétiques et Alliés tentent de « retourner » des anciens de la Wehrmacht et de récupérer des fichiers établis pendant la guerre. Selon un transfuge de l’Est, les services français étaient considérés comme astucieux et leurs agents efficaces, car idéalistes. En revanche, l’impuissance de leurs homologues américains résultait de la vénalité de leurs agents.

L’influence américaine. La CIA a vu le jour en 1947, parce que les SR militaires américains n’ont pas su anticiper l’attaque japonaise contre la base navale de Pearl Harbour à Hawaï en 1941, rappelle Charles Kogan. La même année, est créé le Conseil de sécurité nationale (NSC en anglais), chargé des questions stratégiques avec autorité sur la CIA. Celle-ci doit remplir deux missions : le recueil de renseignement ; les activités clandestines, qui ne seront définies par la loi qu’en 1951. Ces dernières consistent à influencer l’environnement politique partout dans le monde, sans que la responsabilité du gouvernement américain soit engagée. Dans les pays satellites de l’URSS, elles se manifestent par des actions de guerres économique et psychologique pour susciter agitations et révoltes. Dès 1948 avec l’aval du NSC, la CIA finance le Parti démocrate-chrétien italien, le Parti socialiste et le syndicat français Force ouvrière, pour éviter que l’Italie et la France ne tombent dans le giron de l’Union soviétique. Il faut attendre 1974 pour qu’un certain contrôle s’exerce sur la CIA. Ainsi, ses activités à l’étranger, hors renseignement, ne peuvent être autorisées par le gouvernement fédéral, et financées par le Congrès, sans explications écrites les justifiant pour la sécurité des États-Unis.

L’Extrême-Orient. Après l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, les États-Unis intègrent la guerre « chaude » en Indochine dans leur stratégie de guerre « froide » en Europe. Pour endiguer la propagation du communisme, explique Jean-Marc Lepage, leurs SR vont coopérer avec ceux de la France en Indochine et de la Grande-Bretagne en Malaisie. Tous les SR occidentaux quittent la Chine pour la colonie britannique de Hong Kong, point central de la collecte du renseignement par l’interrogatoire des réfugiés. En Chine même, toute la population doit participer à la lutte contre l’espionnage et aucun SR étranger ne parvient à infiltrer le gouvernement. En 1950, la guerre de Corée, à laquelle la Chine et l’URSS participent, accélère la prise de conscience de la menace d’une offensive générale communiste. Pour éviter les interceptions électromagnétiques, la Chine recourt au téléphone filaire et la Russie modifie toutes ses procédures de communications avec elle.  En 1951, Truman crée alors la NSA, qui coopère avec le GCHQ britannique de Hong Kong et le service français d’écoute installé au  Laos. A Singapour entre 1951 et 1955, des conférences réunissent les SR américains, français, britanniques, australiens et néo-zélandais dans l’éventualité d’incursions armées chinoises dans les pays d’Asie du Sud-Est : mise à jour de l’ordre de bataille chinois ; interrogations à court terme ; contrôle d’hypothèses ; création de liens professionnels. Si l’engagement de la France aux côtés des États-Unis reste sans faille dans le cadre de la guerre froide, il n’en est pas de même en Indochine où les autorités militaires françaises se méfient de la CIA après 1950. Toutefois, la collaboration des SR se maintient sur le terrain, héritage de la participation de l’OSS américain pendant la lutte clandestine contre l’armée japonaise. Elle s’accroît quand Washington décide de contribuer financièrement à la guerre.

Loïc Salmon

Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

 

Selon Françoise Thom, Beria, chef du service soviétique de renseignement NKVD, crée en son sein des bureaux d’études de l’armement dès 1938, puis récupère, dans les « goulags », les scientifiques ayant obtenu des doctorats aux États-Unis et en Allemagne. En 1942, États-Unis et Grande-Bretagne travaillent à l’élaboration d’une bombe atomique, dont les plans seront transmis à l’URSS par le Britannique Fuchs, recruté par le NKVD dès 1941. En 1945, Beria dirige le projet nucléaire. Outre l’espionnage scientifique, il recourt à un réseau d’influence pour amener des savants anglo-saxons à coopérer techniquement, par antifascisme, puis à participer, par idéalisme, à une propagande contre l’armement nucléaire, qui risque d’anéantir l’humanité. Ainsi, à l’explosion de la bombe au plutonium en 1949, succède celle de la bombe à hydrogène en 1953. L’URSS a pu réaliser d’importantes économies et gagner du temps pour se constituer un armement nucléaire plus rapidement que prévu. Enfin, elle a échappé aux fausses pistes de recherche.




Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Pendant la guerre froide, le renseignement prend une dimension politique et sa composante technique devient stratégique, pour éviter une troisième guerre mondiale.

Face à la puissance des services soviétiques, ceux de la France et de l’Allemagne coopèrent dès 1945, tandis que ceux de Grande-Bretagne et des États-Unis constituent une véritable communauté.Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 juin 2016 à Paris, par l’Académie du renseignement et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : Maurice Vaïsse, historien ; Wolfgang Krieger, universitaire allemand ; Christopher Andrew, universitaire britannique ; Jean-François Clair, ancien responsable  de la lutte anti-terroriste à la Direction de la surveillance du territoire (DST).

Organisation et travaux. La défiance entre l’URSS et les Alliés occidentaux s’installe dès 1945, rappelle Maurice Vaïsse. Churchill attire l’attention sur le «  rideau de fer » en 1946. L’année suivante, Truman lance le plan Marshall de reconstruction économique de l’Europe, que les démocraties populaires refusent. En réponse, Staline s’appuie sur les réseaux du Komintern (Internationale communiste). Le monde se divise en deux camps : communiste, dirigé par l’URSS, et capitaliste sous l’égide des États-Unis. L’incapacité des vainqueurs de la seconde guerre mondiale à régler la question allemande entraîne l’affrontement de deux idéologies et l’établissement d’une solide frontière au milieu de l’Europe. Le besoin d’informations sur l’adversaire prend une importance sans précédent. Les services de renseignement (SR), dont les effectifs et les moyens augmentent, sont rattachés directement au plus haut sommet de l’État. Le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) est créée en France en 1946 et la CIA américaine l’année suivante. Pour la France, les dangers allemand et italien restent d’actualité jusqu’en 1950. La DST recherche les collaborateurs et sympathisants nazis et les partisans de la décolonisation. La pesanteur du secret en URSS freine les recherches des SR occidentaux dans sa zone d’influence, en raison du peu de contacts avec les populations et des difficultés à recruter des espions. Il s’ensuit un recours aux anciens agents de l’Abwehr allemande. Le mythe de la «  5ème colonne » (partisans cachés) renaît en France et en Italie, où les partis communistes jouissent d’une grande audience depuis la Résistance. Aux États-Unis, une campagne anti-communiste, due à l’initiative du sénateur Mc Carthy, se déclenche après la découverte de la trahison des époux Rosenberg au profit de l’URSS. En Grande-Bretagne, l’agent double Philby informe Moscou sur le déchiffrement des messages soviétiques. Le renseignement technique prend de l’ampleur pour voir et écouter les pays voisins, surtout à partir de Vienne et Berlin. Les avions de transport, qui survolent l’URSS, testent ses défenses au profit des pays occidentaux. La Grande-Bretagne installe des stations d’interception radio et téléphonique dans les pays du Commonwealth. Les démocraties populaires, surtout la Pologne, truffent les ambassades occidentales de micros pour informer le KGB et le GRU (SR militaire) soviétiques. L’atome devient la cible principale, où convergent le secret scientifique, la guerre froide et le renseignement. Lors du projet de recherche « Manhattan » (1939-1946)  sur la première bombe atomique, les États-Unis en écartent la France, soupçonnée de connivence possible avec l’URSS. Mais ce sera le physicien britannique Fuchs qui en transmettra les plans à l’Union soviétique. En 1949, celle-ci fait exploser sa première bombe atomique, qui sera détectée par l’analyse de poussières radio-actives par les SR américains.

Résultats et conséquences. Malgré tous les efforts déployés par les SR, l’évaluation de la menace s’est avérée peu performante, souligne Maurice Vaïsse. Selon la CIA, l’URSS ne pouvait réaliser la bombe avant 1950, faute d’une quantité suffisante d’uranium. Les évaluations des capacités des armées conventionnelles ont varié du « tigre de papier » au « géant surarmé ». De Gaulle voyait la menace soviétique à deux étapes du Tour de France et le général de Lattre de Tassigny pensait que 4.000 chars soviétiques pourraient envahir la France. Or, sur les 175 divisions de l’URSS, un tiers d’entre elles étaient bien équipées, un tiers partiellement et un tiers mal. De son côté, le KGB a exagéré les forces soviétiques. La détection des mouvements suspects de troupes et l’anticipation du potentiel de destruction adverse ont exercé une influence politique. Finalement, le rôle stabilisateur des SR aura été un facteur de paix, conclut Maurice Vaïsse.

 Le SR ouest-allemand. En 1947, les SR français prennent contact avec le général Gehlen, ancien de l’Abwehr et fondateur d’une organisation de renseignement sur l’URSS surommée « l’org ». En vue d’un plan d’alerte avancée, ils souhaitent échanger des informations en matière de contre-espionnage et sur l’armement et les intentions militaires soviétiques, notamment en Pologne et dans les Balkans, contre des renseignements sur la Yougoslavie. La France voulait faire du renseignement militaire un élément fort de sa politique en Europe, face à la suprématie anglo-saxonne. Mais les États-Unis, qui comptent sur la France pour le renseignement en Afrique et sur l’Australie pour celui en Asie, entendent rester maîtres de « l’org ». En 1956, celle-ci devient le SR de la République fédérale allemande sous le nom de BND et la direction de Gehlen.

Le contre-espionnage britannique. Le gouvernement travailliste Attlee (1945-1961) a mobilisé le MI5 (contre-espionnage), contre l’Irgoun (organisation armée sioniste), auteur d’attentats terroristes en Palestine sous mandat britannique, et contre l’infiltration de la Chambre des communes par des agents communistes. Il instaure l’habilitation de sécurité dans la fonction publique. Un accord secret en matière de renseignement électronique est signé en 1946 avec les États-Unis. Le projet « Venona » de cryptanalyse a permis de déchiffrer quelque 3.000 messages soviétiques et de découvrir la liste de 36 agents en Grande-Bretagne depuis 1936, dont les « 5 taupes de Cambridge ». Celles-ci ont été plus habiles que leurs officiers traitants du KGB, souligne Christopher Andrew.

Loïc Salmon

Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Le contre-espionnage français, créé en 1872, connaît diverses péripéties jusqu’au second conflit mondial, explique Jean-François Clair. Pendant la Résistance, Roger Wybot (1912-1997) monte le service de contre-espionnage du Bureau central de renseignement et d’action puis, en 1944, la Direction de la surveillance du territoire (DST) qu’il va diriger jusqu’en 1959. Il y instaure notamment les habilitations spéciales et divers services : technique ; manipulation ; documentation sur les papiers de toute origine pour orienter la recherche et les opérations. La DST a compétence sur le renseignement et la police judiciaire pour faciliter le dépistage des espions par recoupement. Elle doit notamment refuser d’accepter une allégeance à un pays étranger et épurer les colonies étrangères, surtout russes et polonaises, après les grandes grèves de 1947 et 1948.




L’ONAC-VG : 100 ans au service du monde combattant

L’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONAC-VG) a célébré son centième anniversaire, le 6 mai 2016, dans le grand salon de l’Hôtel de Ville de Paris. L’événement s’est terminé en musique avec le « Chant des partisans », entonné par le chœur Hugues Reiner (photo) devant une assistance debout !

Mémoire et solidarité. Paris sait ce qu’il doit aux anciens combattants et à ceux d’aujourd’hui avec l’opération « Sentinelle », a rappelé Catherine Vieu-Charier, adjointe à la maire de Paris, chargée de la mémoire et du monde combattant, correspondant défense. « L’actualité récente, avec les attentats odieux qui ont frappé Paris en 2015, mais je veux penser aussi à Bruxelles, Madrid, Londres, Copenhague, Bamako, Tunis et tant d’autres lieux, montre bien, hélas, que le monde n’a tiré aucune leçon du passé », ajoute-t-elle. La Ville de Paris apporte diverses formes de soutien à l’action de solidarité de l’ONAC-VG ainsi qu’à celle de la mémoire. La capitale et sa proche banlieue comptent trois hauts lieux de mémoire : celui de la France combattante au Mont-Valérien ; celui de  la guerre d’Algérie et des combats de Tunisie et du Maroc au quai Branly ; celui des martyrs de la déportation sur l’île Saint-Louis. En outre, la construction en 2018 d’un monument des Parisiens morts pendant la Grande Guerre sera financée par souscription. L’ONAC-VG, qui relève du ministère de la Défense, est géré par les représentants des associations et ceux de l’État à parité. En 2016, il assure 105 services de proximité (un par département de métropole et d’outre-mer) et entretient 9 hauts lieux de mémoire et 256 nécropoles nationales. Il gère 9 écoles de reconversion professionnelle, 1 centre de pré-orientation et 8 établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Il suit trois millions de personnes, hommes, femmes et enfants, qui bénéficient de l’aide sociale et d’appuis divers. Les nouveaux « anciens combattants » existent, rappelle sa directrice générale, Rose-Marie Antoine. « Ce sont, dit-elle, les nouvelles générations du feu, ceux qui ont participé aux opérations extérieures, le Liban, la guerre du Golfe, l’ex-Yougoslavie, l’Afghanistan, la Côte d’Ivoire, la Centrafrique, le Mali. Ils sont parfois très jeunes. Tous sont engagés volontaires, puisque le service militaire n’existe plus ».

Témoignages. Divers bénéficiaires des prestations de l’ONAC-VG se sont confiés au cours d’une « table ronde ». Une Résistante de 96 ans continue de parler de ce que qu’elle a vécu : « On voit l’intérêt des jeunes qui croient en ce qu’on pouvait faire ». Un rescapé du camp de la mort de Dachau explique que pour « survivre là-bas, il fallait avoir de la chance » et que « les jeunes écoutent ». Un appelé du contingent, âgé de 20 ans pendant la guerre Algérie, déclare : A l’époque, on était mineur (la majorité était fixée à 21 ans), il m’a fallu un an pour m’en remettre ». Un harki avoue qu’il « est très difficile d’en parler à des jeunes, car on risque un mauvais accueil. Les harkis sont mal vus ». La veuve d’un combattant en opération extérieure indique que ses cinq enfants ont été adoptés par l’État, statut unique au monde ! Un pupille de la nation, qui termine ses études d’ingénieur, ajoute : « A l’école, on est quelqu’un à part entière, dont le passé est reconnu. En parler permet de mieux se relever ». Un survivant de l’attentat terroriste de l’hyper cacher (Paris, 13 novembre 2015) reconnaît que s’exprimer sur le sujet constitue une thérapie : « Il faut en parler dans les écoles pour qu’il n’y ait plus jamais ça ». Par la qualité de son accueil et sa disponibilité, l’ONAC-VG reste pour eux…une famille.

Loïc Salmon

11 novembre 2015 : la croix de Guerre à l’Arc de Triomphe

Lieutenants en Afghanistan, retour d’expérience




Défense et sécurité : les enseignements de la contre-insurrection

Dans la lutte contre le terrorisme sur le territoire national, les règles d’ouverture du feu des forces de sécurité sont régies par la nécessité et la proportionnalité. Dans les opérations extérieures, les forces militaires appliquent le droit des conflits armés.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 2 mars 2016 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : Louis Gautier, secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale ; la professeure Alya Aglan, Université de Paris I ; le professeur Douglas Porch, Université de Californie (États-Unis) ; le docteur Élie Tenenbaum, Institut français des relations internationales.

La France occupée (1940-1944). L’armistice du 22 juin 1940 entre la France et l’Allemagne ne vaut pas la paix et la seconde guerre mondiale est également une guerre de subversion, explique Alya Aglan. L’Allemagne limite les effectifs de l’armée française à 100.000 hommes, fixe la ligne de démarcation entre les zones Nord et Sud et déclare « zone interdite » la façade maritime atlantique. Le haut commandement militaire allemand détient l’autorité en matière de défense et de sécurité. Le régime de Vichy veut la paix pour continuer à exister dans le Reich, censé durer 1.000 ans. Il collabore avec lui par sa police et son administration et instaure le Service du travail obligatoire en Allemagne. Sont déclarés ennemis intérieurs : les juifs ; les francs-maçons ; les « dissidents » de la France Libre, après la déchéance de nationalité du général De Gaulle pour désertion ; les communistes, après l’invasion de l’URSS en 1941. Une justice préventive sous juridiction militaire allemande et une répression par des polices spécialisées sont mises en œuvre. Les miliciens français président les cours martiales et gèrent les prisons. Les Waffen SS assurent le maintien de l’ordre dans toute l’Europe, avec opérations aériennes et infiltrations des maquis pour réduire les mouvements de résistance. La politique allemande vise à créer des liens de sang entre puissance occupante et pays occupés. Il s’ensuit une confusion entre les domaines civil et militaire ainsi que sur le plan idéologique : ceux qui sont considérés comme ennemis ne sont plus protégés par le droit des conflits armés. En conséquence, la notion de défense va fusionner les objectifs politiques et militaires. Enfin, les intérêts de toutes les parties convergent sur l’empire colonial français : Vichy entend y conserver sa souveraineté ; l’Allemagne veut le mettre au service des forces de l’Axe ; le gouvernement de la France Libre s’y constitue une assise territoriale avec la création du Conseil de défense de l’Empire en octobre 1940.

Les guerres irrégulières (1945-1975). La police maintient l’autorité publique et la paix civile dans la cité, conformément au droit, et l’armée a pour mission de détruire l’ennemi, rappelle Élie Tenenbaum. Pendant les guerres de libération nationale, les forces de police se sont trouvées en première ligne, face aux mouvements clandestins. En France, la loi martiale et l’état de siège prévoient le transfert des pouvoirs de police aux armées en cas de guerre étrangère ou d’insurrection armée. Toutefois, en 1948, la Grande-Bretagne a préféré décréter l’état d’urgence lors de l’insurrection communiste en Malaisie : l’armée est intervenue en appui et non à la place de la police et sous autorité civile. Une branche particulière de la police était chargée d’infiltrer les réseaux clandestins et de surveiller les sociétés secrètes. La CIA américaine a fait de même parmi les mouvements paramilitaires vietnamiens. L’administration coloniale française en Afrique du Nord ne disposant que de 7.000 policiers, le gouvernement y a envoyé 80.000 soldats de l’armée de Terre, au début de l’insurrection en Algérie en 1954. La contre-guérilla, qui nécessite reconnaissance et mobilité, est confiée à la Légion Étrangère, aux troupes de Marine et aux parachutistes. Elle s’accompagne d’une action psychologique et d’une politique sociale envers la population. En 1956, la Chambre des députés vote le transfert des pouvoirs de police à l’armée et subordonne la police à la hiérarchie militaire. Leur suspension l’année suivante n’empêchera pas le « pseudo coup d’État » de 1958 et le putsch des généraux de 1961. Par crainte des rebellions communistes, les coups d’État se sont succédé au Viêt Nam et en Amérique latine jusqu’aux années 1970.

Idéologie et technologie. Les doctrines de contre-insurrection, mises en œuvre depuis le XIXème siècle par la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis ont échoué, estime Douglas Porch. Ces trois puissances ont proposé un modèle universel à des sociétés qu’elles voulaient moderniser. Le lien entre mondialisation et démocratie a remplacé le concept de pacification. Les méthodes étatiques contre les mouvements de libération sont longtemps restés les mêmes : bouclage et ratissage de zones ; bienveillance de l’Occident pour gagner l’adhésion des populations locales. Les soldats de la guerre conventionnelle ont dû affronter des combattants organisés selon une doctrine politique. Or la contre-insurrection, forme particulière de la guerre, nécessite  des forces spécialement formées et entraînées. La conduite de la guerre du Viêt Nam par les civils a été ressentie, par les chefs militaires américains, comme un coup de poignard dans le dos. Ils ont obtenu la suppression de la conscription, au motif que les appelés se battaient mal et écrivaient à leurs députés. Depuis 1984, les États-Unis n’interviennent militairement que si les conditions de succès semblent remplies par la haute technologie, qui doit permettre de vaincre avant que le conflit ne s’enlise et prenne une ampleur politique. L’administration Bush a cru que les conflits en Afghanistan et en Irak se régleraient rapidement. A la suite de ces échecs, l’administration Obama a misé sur les drones et les opérations spéciales. Le président désigne lui-même les cibles de la semaine, comme Lyndon Johnson au temps de la guerre du Viêt Nam. Selon Douglas Porch, cela encourage l’anarchie et le déplacement du conflit sur d’autres théâtres. En outre, il s’ensuit des tensions entre le personnel politique et les militaires et une manipulation de l’opinion publique.

Loïc Salmon

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Adversaire « hybride » : une menace élargie

Selon Louis Gautier, l’extension des flux et la dislocation des frontières physiques ont facilité les migrations, dont certains pays européens se prémunissent en les rétablissant à l’intérieur même de l’espace Schengen. La mondialisation a distendu le lien entre activité économique et nationalité. Daech, fort de son ancrage territorial en Syrie et en Irak, développe sa capacité à radicaliser de jeunes occidentaux, les former et les renvoyer dans leurs pays d’origine perpétrer des attentats. En France, les divers services de renseignement sont mobilisés pour la prévention, la protection et la lutte contre le terrorisme. Cette dernière a nécessité le redéploiement de l’armée de Terre sur le territoire national pour en assurer la cohésion et la sécurité, en cohérence avec l’armée de l’Air (espace aérien) et la Marine (approches maritimes). Cela implique une harmonisation des équipements et des règles d’ouverture du feu entre les forces armées et celles de sécurité (police, gendarmerie et douane).




Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

Les archives du contre-espionnage en Afrique du Nord (1930-1944), des services de renseignement de la France Libre (1940-1944) à Londres, de la police de Vichy, de la Gestapo, des tribunaux militaires allemands et des dossiers d’agents de l’Abwehr (Service de renseignement militaire allemand) sont, en partie, accessibles au public.

Certaines ont été présentées à la presse, le 16 mars 2016 au château de Vincennes (banlieue parisienne), par des archivistes et des historiens du Service historique de la défense. (SHD). L’exploitation de ces archives, lancée en janvier 2013, fait l’objet d’un numéro spécial de la revue Les chemins de la Mémoire du ministère de la Défense intitulé : « Dans les archives secrètes de la seconde guerre mondiale ».

La Résistance. Quelque 500 m de linéaires de documents du Bureau central de renseignement et d’action (Londres), de la Direction de la sécurité militaire, des autres services spéciaux et des réseaux de résistance ont été versés au SHD en 1999, par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Dans un avant-propos de la revue, son directeur, Bernard Bajolet, rappelle que les missions de la DGSE consistent à informer les autorités politiques de l’état de la menace extérieure, qui pèse sur la France, sa population et ses intérêts à l’étranger, et à les éclairer sur les enjeux internationaux. Les archives allemandes, récupérées après 1945, ont été exploitées par les services de renseignement français, notamment pour rechercher collaborateurs et criminels de guerre. Les nombreux documents présentés à la presse donnent une idée du recrutement des Forces françaises libres et du fonctionnement des actions clandestines. Ainsi, des prisonniers de guerre français, évadés des camps allemands et ayant franchi la frontière lituanienne, ont été internés dans les prisons soviétiques. Libérés après le déclenchement de l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht en 1941, ils rallient, pour la plupart, les rangs de la France libre. Par ailleurs, ont été présentés des textes courts dactylographiés sur les échanges radiotélégraphiques entre la centrale de Londres ou d’Alger et les réseaux implantés en France occupée. Leur furent affectés, en 1943 et 1944, des opérateurs radio formés et infiltrés secrètement pour émettre et/ou recevoir, en alphabet morse, des messages cryptés sur un poste dédié. Textes officiels, organigrammes et comptes rendus de missions mettent en lumière l’organisation et l’activité des services spéciaux français et allemands. Les comptes rendus d’interrogatoires, relevés d’écoutes téléphoniques et documents interceptés rappellent les méthodes de contre-espionnage. Les services s’observaient mutuellement pour percer les secrets de leurs pratiques respectives. Les archives des services français de l’entre-deux-guerres  et du régime de Vichy, saisies par les Allemands en 1943, ont été récupérées par l’armée soviétique en 1945 et restituées à la France en 1984.

Les « personnalités ». Les services des deux bords constituaient des dossiers sur toutes les personnes en vue de la société civile, parfois pour les recruter. Ainsi, une fiche de l’Abwehr sur la créatrice de mode Coco Chanel, non signée de sa main, précise qu’elle a été approchée par le lieutenant Niebuhr en 1941. Un autre document du Deuxième Bureau français (1944) indique qu’elle a été, en 1942-1943, « la maîtresse et l’agent du baron Guenter von Dinklage », ancien attaché à l’ambassade d’Allemagne à Paris en 1935. Une  fiche de la sécurité militaire d’Alger (1943) fait état des indiscutables sentiments nationaux, du dévouement et du désintéressement de la chanteuse américaine Joséphine Baker et indique qu’elle pourrait « rendre de très grands services dans l’étude des milieux des grands Chefs marocains » qu’elle connaît bien. Après la chute du Reich, le contre-espionnage français a longuement interrogé le lieutenant Roland Nosek, chargé en 1940 de suivre les troupes allemandes dans leur progression vers l’Ouest et d’étudier les possibilités d’activité de la police de sûreté (SIPO-SD) dans les futurs territoires occupés. Parlant couramment français et spécialiste du renseignement « mondain », il a commencé par collecter des renseignements politiques en France. Son interrogatoire a notamment porté sur ses relations avec les milieux artistiques français, des généraux et des personnalités du gotha. Parmi celles-ci, figure un prince de Rohan, autrichien comme lui, rencontré à Paris en 1943 et qui avait joué un rôle important dans le parti nazi de son pays avant son annexion par l’Allemagne en 1938.

« L’ennemi de l’intérieur ». En 1940, la Gestapo compte 500 agents en France chargés de traquer les opposants politiques allemands émigrés (communistes et démocrates-chrétiens). La collaboration est facilitée par le fait que les services de police allemand et français se connaissent depuis les années 1930. L’exploitation de leurs archives donnent un éclairage sur leurs techniques et leurs priorités fin 1943 : le génocide des Juifs ; les réfractaires au Service du travail obligatoire en Allemagne ; la lutte contre la Résistance, en infiltrant ses réseaux. Dès 1941, le bulletin hebdomadaire de presse de l’Institut des questions juives écrit notamment que  « les juifs, toujours à l’affût des grands moyens publicitaires (…) sentirent, avec leur flair destructeur coutumier, le parti qu’ils pouvaient tirer d’un journal ». Par ailleurs, le réseau Alliance, dépendant de l’Intelligence Service (service de renseignement britannique), sera démantelé par la police française en 1942-1943. Parmi ses 2.405 agents, plus de 400 seront exécutés en 1944. En outre, dans le procès-verbal de son interrogatoire de 1948, Klaus Barbie, chef de la SIPO-SD de Lyon, qui ne sera jugé en France qu’en 1987, déclare « pendant ma présence à Lyon, j’ai traité en particulier l’affaire Hardy et l’affaire (Jean) Moulin », lequel sera capturé, torturé et laissé pour mort. Enfin, une notice technique précise que l’AST (service de contre-espionnage de l’Abwehr) d’Arras, «  ange gardien des V1 », a pour missions de surveiller les terrains de lancement de ces bombes volantes dans le Nord de la France et d’y convoyer les engins depuis la frontière allemande.

Loïc Salmon

Exposition « Churchill-De Gaulle » aux Invalides

La Résistance en Europe, les combattants de l’ombre

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Centre unique d’archives du ministère de la Défense le Service historique de la Défense (SHD) regroupe ceux des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et de la Gendarmerie nationales. Il a pour missions : le contrôle scientifique et technique des archives courantes ; le contrôle scientifique et technique, la collecte, la conservation et la gestion des archives intermédiaires de la défense qui relèvent de sa compétence ; la collecte, la conservation et la gestion des archives définitives de la défense ; la collecte, la conservation et la gestion des autres documents qui sont attribués ou remis au ministère de la Défense, à titre onéreux ou gratuit ; la communication des archives de la défense et leur mise en valeur ; l’instruction des demandes de communication, par dérogation, des archives de la défense ; la gestion des bibliothèques qui relèvent de sa compétence ; la gestion de la symbolique militaire. Enfin, le SHD contribue aux travaux relatifs à l’histoire de la défense




La logistique opérationnelle : intégrée à toutes les opérations militaires, de Verdun aux Opex

L’arme du train est engagée dans les opérations extérieures (Opex) au même titre que les forces spéciales et l’aérocombat, avec des dimensions interarmées et internationales.

Le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre l’a souligné au cours d’un colloque organisé, le 4 février 2016 à Paris, par les Écoles militaires de Bourges (train et matériel) à l’occasion du centenaire de la bataille de Verdun. Y sont aussi intervenus : le général de brigade (2S) Jean-Marc Marill, historien de la Grande Guerre ; le général de division Bernard Barrera, commandant de la brigade « Serval » au Mali (2013) ; le colonel Roberto Ramasco, adjoint pour le soutien interarmées lors de l’opération « Sangaris » en Centrafrique (2015) ; le colonel Bruno Depré, chef du bataillon logistique de l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne (2015).

La « Voie Sacrée » de Verdun. Un maillon fragile peut mettre en péril tout un dispositif, rappelle le général Bosser. Il souhaite un commandement spécifique avec un état-major et un PC, chargés d’organiser la formation, l’entraînement et la préparation opérationnelle de 7 escadrons de logistique, comme en 1914. Il a cité le général allemand Ludendorff (1918), selon lequel Verdun fut la victoire du camion français sur le wagon allemand. Cette victoire résulte de la constitution de la « Voie Sacrée » entre Bar-le-Duc et Verdun (57,2 km), rappelle le général Marill. La bataille de Verdun, (21 février-18 décembre 1916) a fait l’objet d’un « tourniquet » de relèves, pour ménager les troupes, et d’un flot logistique inconnu à cette échelle. La Commission régulière automobile, créée dès le 20 février, a pour mission d’acheminer hommes, munitions et matériels. Les vivres et le fourrage des chevaux sont transportés par voie ferrée. Le général Pétain, commandant en chef à Verdun, institue une véritable noria pour alimenter le champ de bataille et en retirer en priorité les blessés, gage du moral du combattant. Quelque 200.000 blessés sont évacués par ambulances et voie ferrée entre mars et juin. Artère vitale, la « Voie Sacrée » est empruntée par 3.500 camions (répartis en 42 groupes), 800 autobus, 2.000 véhicules légers et 500 tracteurs d’artillerie pour acheminer, au plus fort de la bataille, 90.000 hommes et 50.000 t de ravitaillement par semaine. Les chauffeurs conduisent quotidiennement 18 heures pendant 10 jours. Au total, 2,4 millions d’hommes et 2 Mt de ravitaillement sont passés par la « Voie Sacrée ». L’armée française, devenue une référence mondiale, forme les troupes américaines à la logistique et la gestion des flux dès 1917. Lors de la guerre du Golfe de 1991, l’armée américaine s’inspire du remodelage à la française du champ de bataille de Verdun.

Les contraintes de « Serval ». Faute de logistique, l’opération « Serval » se serait arrêtée au bout de deux jours, estime le général Barrera, qui s’était souvenu de la « Voie Sacrée ». La logistique, fonctionnelle au début, est devenue opérationnelle par la suite. La phase de reconnaissance offensive au Mali (11- janvier-7 février 2013) se caractérise par la rapidité de la manœuvre tactique et des élongations de zones de combat de 500 km à 1.500 km. Il s’ensuit une logistique des flux tendus, en limite de rupture, pour assurer : l’autonomie des groupements tactiques interarmes ; l’approvisionnement par voie aérienne et « poser d’assaut » ; le maintien d’un dispositif de santé évolutif. Il y a eu en effet : ruptures de tirs d’artillerie pendant 2 heures, faute d’arrivage d’obus par avions puis hélicoptères ; « cannibalisation » de vieux camions maliens et entre véhicules français pour pallier les divers ennuis mécaniques. Dans son « barda » de 40 kg, chaque combattant n’emportait que 2 jours de réserve d’eau, alors que la température atteignait 50° C. Il a fallu assurer l’acheminement de 20 t d’eau par jour. Par précaution, 70 t de pièces détachées pour hélicoptères ont été acheminées lors du départ de France. A partir du 8 février, la brigade Serval, stabilisée, a pu rattacher ses unités à des bases logistiques à Bamako, Gao et Tessalit. Le soutien a reposé sur : des approvisionnements par voie routière avec des trajets de 4 à 6 jours aller-retour ; la création et la consolidation des stocks ; un maillage santé stabilisé ; une maintenance de proximité pour les matériels. Outre le ravitaillement des troupes tchadiennes, il a fallu procéder aux évacuations sanitaires des blessés et des cas de gastro-entérite et de coups de chaleur. Le « soutien de l’homme », pour durer, n’a pas été oublié : 1 oignon (vitamines complémentaires de la boîte de ration) et 1 bière légère par personne et par semaine ; une douche tous les 3 jours ; 5 minutes de communication aux proches par  semaine dans les PC. La France dispose d’une organisation logistique modulaire et interopérable, mais le système D (débrouillardise sans moyens conséquents) persiste et l’aide des alliés devient incontournable (avions gros porteurs), estime le général. Enfin, l’externalisation de certains services logistiques reste limitée, en raison des mines et de l’intensité des combats.

Conditions du succès. Les enseignements de « Serval » ont été pris en compte lors de l’opération « Sangaris » et du soutien à partir de Bangui, précise le colonel Ramasco. Le détachement logistique a dû soutenir 1.800 personnels, 750 véhicules, dont 191 blindés, et 15 aéronefs. Pays enclavé à 6.000 km de la France, la Centrafrique est desservie à partir du Cameroun par un grand axe routier et des routes secondaires. Pendant la saison des pluies (mi-juin/mi-décembre), le temps de trajet étant multiplié par 3, leur observation par satellite météorologique est indispensable. Le camp militaire de M’poko (Bangui), où atterrissaient les avions gros porteurs (Antonov et C17), ayant été attaqué, le détachement de soutien a entretenu un dialogue permanent avec le Centre de planification et de conduite des opérations à Paris. Au niveau opératif (théâtre), la logistique opérationnelle représente 25 % de la force engagée. De son côté, le colonel Depré a présenté le retour d’expérience logistique pour maintenir un tempo élevé à l’opération « Barkhane ». Le bataillon logistique déployé doit remplir plusieurs critères : entraîner son personnel et entretenir les matériels ; être capable de conduire une mise en condition avant projection et de s’engager d’emblée ; intégrer les fonctions logistiques au niveau interarmées ; rester le pion unique de la manœuvre logistique.

Loïc Salmon

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Depuis les guerres napoléoniennes (1800-1814), l’arme du train permet aux forces terrestres de se projeter sur les théâtres d’opération et de mener leurs missions dans la durée. Elle garantit leur autonomie en organisant et coordonnant l’ensemble des mouvements et des ravitaillements. De leurs garnisons jusqu’au théâtre, elle achemine : une partie des moyens des forces, à savoir véhicules, pièces de rechange, carburants et munitions ; les ressources nécessaires à la vie en opération, c’est-à-dire vivres de combat, eau, ameublement et couchage de campagne, effets de protection balistique et vêtements  spécifiques. Sur le théâtre d’opération, l’arme du train met en place les zones logistiques et assure l’acheminement des ressources vers les zones de combat.