Violence et passions

La violence interdit le débat, divise la société et attise la haine, mettant en péril la démocratie. La mort des idéologies a ressuscité le nationalisme et le fanatisme religieux.

Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, la guerre devient hybride, à la fois intérieure et extérieure, civile et militaire, régulière et irrégulière. La violence s’appuie sur : le réveil des sentiments identitaires ; l’exaltation de la guerre sainte par le fondamentalisme islamique ; la volonté de revanche des pays du Sud stimulés par leur décollage économique. L’humanité se concentre dans les mégalopoles, à proximité des côtes, dans un « réseau de villes-monde » entre Los Angeles, San Francisco et New York, Londres et Berlin, Dubaï, Singapour, Hongkong et Shanghai et bientôt Sao Paulo et Mexico, Lagos et Le Caire, Istanbul ou Djakarta. Ces métropoles accumulent talents, capitaux et richesses, face aux régions qui s’enfoncent dans misère, désertification et violence. Conflits armés, absence de développement et changement climatique alimentent des flux de réfugiés et de migrants vers l’Europe. Ces évolutions du monde ont conduit aux « démocratures », théorisées après la chute du mur de Berlin (1989). Celles-ci se caractérisent par le culte de l’homme fort, un populisme virulent et le contrôle de l’économie et de la société. Adossée au suffrage universel manipulé par une propagande, relayée par les médias et réseaux sociaux, cette suprématie de la « démocratie non libérale » se manifeste dans la Russie de Vladimir Poutine, la Chine de Xi Jinping, la Turquie néo-ottomane de Recep Erdogan, l’Egypte du maréchal Al-Sissi, les Philippines de Rodrigo Duerte, le Venezuela chaviste, la Hongrie de Viktor Orban et la Pologne des frères Kaczynski. Nationalisme, protectionnisme, xénophobie et racisme prospèrent aussi aux Etats-Unis. Avec 1,5 million de victimes depuis 1968, les armes à feu y ont causé plus de morts que l’ensemble des conflits entrepris depuis la guerre d’indépendance (1775-1783). En outre, la dynamique guerrière du djihad et des « démocratures » se traduit dans les dépenses militaires qui totalisent environ 1.700 Mds$, soit 2,3 % du produit intérieur brut (PIB) mondial, et qui augmentent de 5-10 %/an. Les Etats-Unis vont porter leur budget militaire à 700 Mds$. La Chine a augmenté le sien de 132 % en 10 ans, jusqu’à 4 % de son PIB. La Russie l’a triplé en 15 ans jusqu’à 3,7 % de son PIB. Son intervention en Syrie lui permet de tester ses nouveaux équipements et armements et de montrer sa capacité à conduire des opérations complexes. Pour sa défense, l’Asie dépense 100 Mds$ de plus que l’Union européenne, qui y consacre 220 Mds$. Par ailleurs, les institutions internationales, à savoir, ONU, Fonds monétaire international, Banque mondiale et Organisation mondiale du commerce, subissent les feux croisés des Etats-Unis et des « démocratures ». Le projet chinois des « nouvelles routes de la soie » vise à : contrôler les réseaux vitaux de la mondialisation ; écouler les excédents chinois d’acier, d’aluminium et de ciment ; créer des débouchés pour les exportations ; garantir l’accès aux matières premières et sources d’énergie ; instaurer une dépendance par la dette ; diffuser le modèle « total-capitaliste » chinois. Toutefois, l’Union européenne a compris qu’elle ne peut plus sous-traiter sa sécurité aux Etats-Unis. Les démocraties redécouvrent que la sécurité et la liberté, comme la prospérité, se conquièrent.

Loïc Salmon

« Violence et passions », par Nicolas Baverez. Éditions de l’Observatoire, 132 pages. 15 €

Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région




Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Les espaces aérien et extra-atmosphérique, la haute mer, le cyber, l’émergence d’acteurs non-étatiques et les violences terroristes constituent de nouvelles dissuasions. Celle par l’arme nucléaire, quoique contestée, perdure.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

La dissuasion nucléaire française. Clé de voûte de la stratégie de la France pour la protection de ses intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire fonctionne en permanence depuis 1964, rappelle le général Lecointre. Elle induit chez l’adversaire la certitude que son action, au-delà d’une certaine limite, sera source de dégâts inacceptables pour lui et que le courage de les lui infliger existe. Les armes nucléaires peuvent être mises en œuvre à tout moment avec une palette d’options entre missiles M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (500 patrouilles à ce jour) et le missile air-sol moyenne portée amélioré des Forces aériennes stratégiques (plus de 20.000 jours de vol). La dissuasion française exclut l’arme nucléaire tactique, la riposte graduée et l’abaissement du seuil, pour ne pas laisser à l’adversaire le temps de calculer les risques inhérents à une agression. Le président de la République, chef des armées, décide en dernier ressort et le chef d’état-major des armées prépare les plans de frappe nucléaire. La crédibilité de la dissuasion dépend de l’architecture entre forces nucléaires et forces conventionnelles. La situation géopolitique actuelle produit des ruptures non encore explorées et prend en compte les visions des compétiteurs et des adversaires. La menace évolue avec le perfectionnement des armes nucléaires et leurs capacités. Sa fluidité varie de l’affrontement de nature physique sur terre, sur mer et dans les airs, à la confrontation dans l’espace et le cyber. La conflictualité se durcit avec le retour des Etats puissances, la remise en cause des traités et les tensions à l’Est de l’Europe, aux Proche et Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. La frontière se brouille entre intimidation, chantage nucléaire et agressions de type hybride. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 5 Md€/an pour la modernisation des armes nucléaires, notamment la navigation inertielle, la discrétion acoustique et le ravitaillement en vol. Elle ne se fera pas au détriment des forces conventionnelles, pour éviter tout contournement de la dissuasion ou le dilemme ente escalade et renoncement.

Contestations récurrentes. La remise en cause de l’arme nucléaire, pour des raisons diverses, remonte aux bombardements de 1945 et à la constitution des arsenaux américain et soviétique, indique l’ambassadeur Danon. Le premier argument, d’ordre humanitaire et environnemental, rappelle les accidents techniques et les appréciations politiques contradictoires. Le deuxième en souligne l’inutilité, puisqu’elle a quand même conduit à la guerre par procuration en Afrique et en Asie du Sud-Est. Il repose sur la représentation de la détermination de l’adversaire à l’utiliser, à savoir que personne n’osera « appuyer sur le bouton » et assumer la responsabilité d’un suicide collectif. Selon le troisième, l’arme nucléaire ne profite qu’aux neuf pays détenteurs : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. Certains abusent de la situation pour agir sur des théâtres extérieurs en toute impunité, comme la Russie en Crimée, la Chine en mer de Chine et l’OTAN en Libye. Cette situation risquant de perdurer, les contestataires veulent forcer, par traité, les pays nucléaires à désarmer. Or seul le contexte stratégique impose un traité, souligne l’ambassadeur, d’autant plus que les accords de protection mutuelle bénéficient à une trentaine de pays, soit 64 % de la population mondiale. La dissuasion nucléaire, consistant à empêcher la guerre pour préserver la paix, prend aussi une dimension morale. Celle-ci a d’abord reposé sur l’éthique de « conviction » de Churchill, justifiant l’emploi de la bombe atomique en 1945 pour éviter un nombre supérieur de morts dans une guerre conventionnelle. Aujourd’hui, l’éthique de « responsabilité » préfère conserver le système de sécurité collective existant pour éviter une guerre mondiale. Après trente ans de mondialisation, le retour des rapports de puissance démontre que l’architecture de défense et de sécurité établi après la seconde guerre mondiale ne fonctionne plus. En outre, la pérennité des alliances est remise en question par l’administration américaine depuis l’introduction du doute sur l’automaticité de l’article V de l’OTAN. Cet article stipule : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. » Il s’ensuit un clivage entre les pays européens, certains (à l’Est) souhaitant un rapprochement avec les Etats-Unis et les autres (à l’Ouest) voulant une autonomie européenne. La prolifération représente un risque considérable de déstabilisation mondiale car, si l’Iran décide de se doter effectivement de l’arme nucléaire, d’autres pays seront tentés de l’imiter. Nouveau champ d’affrontement, le cyber fait l’objet de réflexions comme autre moyen de dissuasion. Sur le plan technologique, l’utilisation de l’intelligence artificielle devrait permettre de contrer les cyberattaques. Elle existe déjà dans l’armement nucléaire. Le contexte nucléaire évolue en permanence, sans qu’apparaisse encore un autre système de sécurité collective, conclut l’ambassadeur Danon.

Loïc Salmon

Lors du colloque du 6 décembre 2018, la Fondation suisse « the House of the Rising Stars » a présenté un classement par pays en matière de sécurité globale. Elle a analysé l’action des gouvernements dans le domaine de la protection de l’intégrité du territoire et de la population, incluant la défense extérieure, la sécurité intérieure, la liberté d’opinion et d’expression, la santé publique et le développement durable. Voici les critères retenus : dépenses militaires (% du produit intérieur brut) ; dépenses courantes de santé (idem) ; homicides intentionnels pour 100.000 habitants ; espérance de vie à la naissance ; taux de mortalité infantile pour 1.000 enfants de moins de cinq ans ; indice de liberté d’opinion et d’expression ; indice de performance environnementale. Parmi les 127 pays étudiés, Israël arrive en tête des 10 premiers lauréats, devant les Etats-Unis, la France, la Norvège, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Suède, l’Allemagne et le Japon.

Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté




Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Malgré les guerres civiles et conflits régionaux, la dissuasion nucléaire, instrument de rapport de force entre puissances, connaît miniaturisation technique et évolution doctrinale.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : l’ambassadeur Philippe Errera, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ; Benoît d’Aboville, ancien ambassadeur à l’OTAN et vice-président de la Fondation pour la recherche stratégique ; le général de brigade aérienne (2S) Jean-Vincent Brisset, Institut de relations internationales et stratégiques.

La Russie. Depuis 2000, explique l’ambassadeur Errera, la Russie a entrepris de moderniser les vecteurs de ses forces nucléaires sur les plans quantitatif et qualitatif : missiles balistiques intercontinentaux, sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et composante aéroportée. Face à ce qu’elle considère comme une menace euro-atlantique, elle développe le futur missile stratégique mobile MX229 à propulsion nucléaire. Malgré le traité de 1990 conclu avec les Etats-Unis sur la disparition des armes nucléaires tactiques, la Russie en a conservé et a annoncé, en 2018, la mise au point de torpilles nucléaires. Parallèlement, elle a poursuivi la modernisation de ses forces conventionnelles. En octobre dernier, elle a démontré ses capacités de déploiement opérationnel de moyens terrestres, de tir aérien et de lancement de missiles à longue portée à partir de sous-marins. En outre, la doctrine de défense a évolué après les interventions occidentales au Kosovo (1998-1999) et en Afghanistan (2001-2014), qui lui ont fait prendre conscience de la faiblesse de sa capacité militaire conventionnelle. Dès 2000, la doctrine officielle envisage la possibilité d’un conflit nucléaire et, pour les conflits régionaux, celle d’une escalade nucléaire. En 1999, des manœuvres ont simulé un conflit conventionnel de grande ampleur. En 2010, elles ont inclus un volet nucléaire. En cas de conflit régional proche de ses frontières, indique l’ambassadeur, la Russie pourrait utiliser une arme nucléaire de faible puissance pour amener l’adversaire à renoncer à l’action militaire, puis manifester sa volonté politique de recourir à l’arme stratégique contre les capitales occidentales. En outre, sa puissance aérienne lui donne la capacité de déni d’accès. L’intégration de la capacité nucléaire aux forces conventionnelles accroît sa liberté d’action, tout en diminuant celles des pays occidentaux par des manœuvres d’intimidation et de déstabilisation intérieure. Ainsi, en 2015, elle a averti qu’elle reconfigurera ses lignes de défense si la Suède et la Finlande rejoignent l’OTAN. De plus, elle attaquera les bâtiments militaires du Danemark en cas de présence du bouclier américain anti-missiles sur son sol. Cette évolution de la doctrine va de pair avec la remise en cause d’accords bilatéraux et multilatéraux. Par exemple, souligne l’ambassadeur, l’annexion de la Crimée constitue une violation de l’engagement des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la Russie à garantir la sécurité de l’Ukraine.

Les Etats-Unis. Le débat sur le partage du fardeau financier de l’OTAN remonte à l’administration Kennedy (1960-1963), rappelle l’ambassadeur d’Aboville. L’administration Carter (1977-1981) a préconisé une participation des pays membres égale à 3 % de leur produit intérieur brut. L’administration Trump veut la porter à 4 %, alors que les Etats-Unis investissent déjà 1 % de leur part en Europe même. Quoique ces derniers souhaitent une plus grande implication de l’Europe dans l’OTAN, ils maintiennent des troupes chez elle. L’ordre européen, instauré après la dislocation de l’URSS (1991), peut être remis en cause par la Russie. Elle le démontre par son différend avec l’Ukraine et n’exclut pas un chantage nucléaire, comme en 2014. La Pologne, inquiète, se dit prête à verser 2 Md$ pour l’accueil d’une brigade blindée américaine (3.000 personnels), alors que 1.000 GI s’y trouvent déjà. Selon l’ambassadeur, l’OTAN se présente comme un « mix » du bouclier antimissiles et de décisions en matière d’armement nucléaire. L’administration Obama (2009-2017) a lancé des programmes de modernisation des missiles stratégiques, que l’administration Trump veut élargir aux armes de faible puissance. En octobre 2018, les Etats-Unis se sont retirés du traité de 1981 sur les forces nucléaires intermédiaires (entre 500 et 1.000 km de portée), l’estimant violé par la Russie depuis 2014 et qui n’inclut pas la Chine.

L’Asie. Après son essai nucléaire en 1964, la Chine a élaboré une doctrine de frappe en second anti-cités. Depuis 1990, elle envisage un usage en premier en cas de menace contre ses intérêts vitaux (villes, centres de décision politique et installations nucléaires) et le déni d’accès en mer, notamment contre les porte-avions américains (Livre blanc 2015). Elle dispose d’au moins 250 ogives nucléaires, dont 200 pour les missiles balistiques sol-sol, 30 pour les SNLE et 20 pour le bombardement stratégique. Elle travaille sur le leurrage et les missiles « « MIRV », équipés de plusieurs têtes nucléaires à trajectoires indépendantes après leur rentrée dans l’atmosphère. La Corée du Nord, aidée dès 1952 par l’URSS, a poursuivi seule son programme nucléaire et procédé à six essais entre 2006 et 2017. Pourtant, l’administration Obama a retiré la garantie du parapluie nucléaire américain à la Corée du Sud et au Japon. Ce dernier pourrait développer très rapidement une capacité nucléaire. Taïwan a renoncé à s’en doter. L’Inde a lancé un programme nucléaire civil dès 1948, avec l’aide des Etats-Unis et du Canada. Son programme militaire a été décidé après son conflit contre la Chine en 1962 et l’explosion de la bombe atomique chinoise deux ans plus tard. Son premier tir nucléaire, en 1974, a été suivi du lancement d’un programme spatial. Après le succès de ses cinq essais en 1998, elle dispose aujourd’hui d’une triade, terrestre, aérienne et sous-marine, dirigée contre la Chine et le Pakistan. Ce dernier a bénéficié d’un soutien, matériel et non pas militaire, de la Chine au cours de ses trois guerres contre l’Inde. Il a effectué également cinq essais nucléaires en 1998, en réplique à ceux de l’Inde. Le Pakistan envisage l’utilisation strictement tactique de l’arme nucléaire, qu’il peut tirer à partir d’un sous-marin. Sa capacité technique nourrit la crainte d’une « bombe atomique islamique », montée sur un missile balistique chinois.

Loïc Salmon

La Fondation pour la recherche stratégique a répertorié les « crises nucléaires » depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le niveau d’alerte a été élevé lors de six d’entre elles : Berlin, 1948 ; Asie du Sud, 1971 ; Kippour, 1973 aux Etats-Unis et en Israël ; Able Archer, 1983 en URSS ; Cachemire, 1990 ; Kargil, 1999 en Inde et au Pakistan. Trois autres crises ont donné lieu à une planification de circonstance, sans emploi sérieusement envisagé : Dien Bien Phu, 1954 ; Viêt Nam, 1969 ; Golfe arabo-persique, 1980 ; Golfe arabo-persique, 1991. L’emploi de l’arme nucléaire a été sérieusement envisagé à quatre occasions : Corée, 1950-1953 ; Formose, 1954-1955 ; Formose, 1958 ; Cuba, 1962.

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Baltique : Suède et Finlande, de la neutralité à l’engagement




Marine nationale : un BSAH autour du monde, via l’Arctique

Pour la première fois, une unité militaire française, le bâtiment de soutien et d’assistance hauturier (BSAH) Rhône, a relié Brest à San Francisco après avoir franchi le détroit de Béring, au cours d’un déploiement de 104 jours.

Ont été présentés à la presse, le 20 décembre 2018 à Paris : son périple par son commandant, le capitaine de frégate Philippe Guena, et un premier maître chef de quart ; le programme BSAH par un ingénieur en chef des études et techniques de l’armement.

Le périple. En 73 jours de navigation, le Rhône a parcouru 35.000 km à 25 km/h en moyenne, à travers les océans Arctique, Pacifique et Atlantique, onze mers et le canal de Panama, avec des variations de température de – 0,5°C à 3°C pour l’eau de mer et de – 10°C à 38°C pour l’air. Après avoir quitté Brest le 23 août et le port norvégien de Tromso le 1er septembre, il a franchi le détroit de Béring le 14 septembre et fait escale à Dutch Harbor (Alaska), Victoriaville (Canada), San Francisco (Californie), Huatulco (Mexique). Après Panama, il a relâché à la Martinique, Halifax (Canada), Saint-Pierre-et-Miquelon et La Corogne (Espagne), avant de rentrer à Brest le 4 décembre. Des conditions météorologiques clémentes et la fonte importante des glaces ont permis une bonne visibilité des icebergs (eau douce gelée) et de la banquise (eau de mer gelée et recouverte de glace), car seul l’œil peut appréhender la glace. Pendant la traversée de la mer de Sibérie orientale (4 jours), le Rhône s’est faufilé entre les énormes glaçons sans les toucher, en navigant de jour pour plus de sécurité. Celle-ci a été renforcée par la présence à la passerelle de deux chefs de quart au lieu d’un et de deux veilleurs supplémentaires, en raison de la concentration nécessaire pendant des « quarts » de 4 à 6 heures. La redondance des équipements et le recours, éventuel, aux centres de secours russes auraient permis de pallier tout incident sérieux. Ce déploiement s’est déroulé dans les eaux internationales avec des « passages inoffensifs » dans les eaux territoriales russes, dans le cadre de la Convention de Montego Bay. Il a inclus des entraînements communs avec les Marines riveraines et la formation d’un 2ème équipage sur la fin de la traversée. Outre le raccourcissement des distances et des délais, la voie maritime du Nord présente, pour le transport de vracs et de matières premières, les avantages de l’absence de taxes et de l’inexistence de la piraterie. Son trafic commercial pourrait atteindre 20 à 40 navires par an, par suite du réchauffement climatique. La Chine en tient compte pour ses « nouvelles routes de la soie ». La Russie redoute une dégradation de l’environnement, en raison de l’exploitation future des réserves de gaz de l’Arctique estimées à 50 Mt.

Le programme BSAH. D’un coût de 162 M€, le programme BSAH porte sur quatre navires de 2.960 t répartis entre Brest et Toulon et armés chacun de deux mitrailleuses de 12,7 mm. Le Rhône et la Loire ont été livrés en 2018. La Seine et la Garonne suivront en 2019. Chacun compte deux équipages de 17 marins et peut accueillir 12 passagers ou plongeurs équipés. Capable de remorquer le porte-avions Charles-de-Gaulle ou un bâtiment de projection et de commandement, un BSAH peut effectuer des recherches sous-marines ou réaliser des équipements pour l’accueil de sous-marins nucléaires d’attaque. Avec 30 jours de vivres, il peut parcourir 9.260 km à 20-22 km/h. Le maintien en condition opérationnelle inclut une formation sur la conduite et l’entretien des installations, qui assure une disponibilité de 330 jours/an.

Loïc Salmon

L’océan Arctique : nouveaux enjeux stratégiques

L’océan Arctique : atouts économiques, guerre froide larvée

Défense : le climat, facteur de dérèglement géopolitique




Blocus du Qatar : l’offensive manquée

Quatre Etats arabes ont tenté, sans succès, de déstabiliser un cinquième, petit mais très riche, par la diffusion de fausses informations dans les médias et les réseaux sociaux, les cyberattaques, l’action de lobbyistes aux Etats-Unis et en Europe, les pressions diplomatiques et les sanctions économiques.

Ce quartet, composé de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis (EAU), de Bahreïn et de l’Egypte, a donc employé tous les moyens, sauf militaires, pour réduire le Qatar, qui a riposté et est parvenu à obtenir l’aide de l’Iran, de la Turquie et surtout… des Etats-Unis qui y stationnent 10.000 soldats sur leur base d’Al Udeid. Cette crise a été suivie attentivement par Israël, qui reproche au Qatar son soutien économique au mouvement islamiste palestinien Hamas, très implanté dans la Bande de Gaza (entre Israël et l’Egypte). Israël entretient des relations étroites avec la Russie (présente en Syrie), pour lutter contre le terrorisme islamiste, et des liens officieux avec les EAU. Comme le quartet anti-Qatar, il veut contrer l’influence régionale de l’Iran. Tout commence le 23 mai 2017 par le piratage de l’agence de presse du Qatar (QNA). Celle-ci diffuse des extraits d’un prétendu discours de l’émir faisant l’éloge de la puissance de l’Iran chiite, avec des critiques à peine voilées de l’administration américaine, et présente le Hamas comme le « représentant légitime du peuple palestinien ». Ensuite, les médias du quartet dénoncent « l’aventurisme et la traîtrise du perfide Qatar ». Or ces extraits, entièrement faux, et le piratage de QNA ont été réalisés par les EAU, comme le prouvera une enquête du FBI quelques semaines plus tard. Malgré le démenti du gouvernement qatari, la crise atteint son paroxysme le 5 juin avec la rupture des relations diplomatiques du quartet avec le Qatar, qui se voit aussi interdire le franchissement de leurs frontières terrestres et l’accès à leurs espaces aériens, avec de graves conséquences économiques. L’Iran propose alors son aide au Qatar pour contourner l’embargo. Washington appelle le quartet à la retenue, car la plus grande partie des raids aériens de la coalition internationale contre Daech, en Syrie et en Irak, s’effectue à partir de la base d’Al Udeid. Conformément à l’accord bilatéral de défense, Ankara active sa base au Qatar en y envoyant 1.000 soldats et des véhicules blindés. Le quartet n’ose prendre le risque d’un affrontement militaire direct. Mais la confrontation se poursuit. Au piratage de QNA, le Qatar répond par celui de la boîte mail du très influent ambassadeur des EAU à Washington et divulgue ses manœuvres. Par ailleurs, le Qatar pratique une diplomatie relativement indépendante, avec des rapports directs avec les grandes puissances, et une stratégie d’influence dans le monde musulman, grâce à son assise financière. Plus grand exportateur mondial de gaz naturel, il l’exporte par ses 60 méthaniers directement à partir du port Hamad, inauguré le 5 septembre 2017. Le blocus l’a incité à développer l’économie locale et un commerce maritime vers Oman, la Turquie, le Pakistan, Koweït et l’Inde. Sa réputation de soutien au terrorisme remonte à la guerre d’Afghanistan (2001-2014), quand il avait autorisé les talibans à disposer d’une représentation à Doha…à la demande de Washington ! Ensuite, des financiers, privés, du terrorisme s’y sont installés jusqu’en 2015. Toutefois, le 11 juillet 2017, le Qatar a signé, avec les Etats-Unis, un accord sur la lutte contre le financement du terrorisme.

Loïc Salmon

« Blocus du Qatar : l’offensive manquée » par le général François Chauvancy. Éditions Hermann, 330 pages. 18 €

Qatar, vérités interdites

Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

L‘Égypte en révolutions




Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances

Le destin des pays situés entre la Méditerranée orientale et l’océan Indien, autrefois enjeux des grandes puissances, reste lié à celui des Etats occidentaux, selon un schéma hérité de l’Histoire.

Henry Laurens, professeur au Collège de France, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 septembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques.

Le temps des empires. Au XVIème siècle, l’arrivée des Portugais prend à revers l’islam qui se propage jusqu’en océan Indien, rappelle Henry Laurens. Avant eux, l’Asie est dominée par les « empires de la poudre à canon », à savoir les Empires ottoman et iranien, l’Inde, la Chine et le Japon. La Guerre de Sept Ans (1756-1763), qui déborde le cadre européen jusqu’en Amérique du Nord et en Inde, provoque une rupture de l’équilibre militaire. La Grande-Bretagne s’empare du Bengale et la France perd ses colonies américaines. Les pays européens vont alors poursuivre leur extension dans l’Ancien Monde. Ils considèrent les empires locaux comme soumis au pouvoir centralisé et absolu de despotes, alors qu’en réalité ils sont décentralisés et fonctionnent selon des négociations avec des « marches » (territoires frontaliers) autonomes. L’Empire russe poursuit ses conquêtes vers le Sud. Pour l’empêcher d’arriver jusqu’en Inde, la Grande-Bretagne en contrôle les accès terrestres et maritimes et anticipe une route par l’isthme de Suez dès 1780. L’expédition française en Egypte (1798) inquiète la Russie et provoque l’intervention de la Grande-Bretagne aux côtés de l’Empire ottoman. Ensuite, le Moyen-Orient jusqu’à l’Inde sera intégré au système politique européen. Après le traité de Paris (1858) qui met fin à la guerre de Crimée, les rivalités entre France, Grande-Bretagne, Prusse puis Empire allemand, Russie et Italie se manifestent dans la région jusqu’en 1914. Les Etats-Unis vont maintenir une présence militaire en Méditerranée, hors guerre de Sécession (1860-1865).

Les protections et les alliances. Le Moyen-Orient connaît en permanence ingérences de puissances étrangères et invitations à intervenir de la part des gouvernements locaux, explique Henry Laurens. Les grandes puissances européennes pratiquent la « politique de la canonnière » pour projeter des forces au loin lors de conflits locaux. Poussés par leurs opinions publiques, elles profitent du soulèvement d’une population contre un régime autoritaire dans la région pour intervenir au nom de l’urgence humanitaire. La crise grecque de 1821 (massacre de Chio et mort de Byron à Missolonghi) provoque une alliance entre Russie, France et Grande-Bretagne contre l’Empire ottoman et aboutit à l’indépendance de la Grèce en 1831. De même, une coalition internationale attaquera l’Irak en 1991, suite à son invasion du Koweït. Après la guerre de Crimée, l’Empire ottoman émancipe les communautés non-musulmanes avant 1914. La France, la Grande-Bretagne, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et l’Italie font de même envers les juifs, mais pas l’Empire russe. En Orient, la société d’ordre devient égalitaire. Les populations adoptent le modèle européen (habitat et vêtements). Parallèlement, face à la menace étrangère, les gouvernements des pays d’Orient ont pris conscience des nécessités d’établir des Etats modernes et de rattraper le retard économique par rapport à l’Occident. La centralisation met fin à l’autonomie des « marches » de l’Empire ottoman et entraîne l’émergence des nationalismes. La religion devient l’identité de base. Pendant la première guerre mondiale, l’Allemagne organise le « djihad » (guerre sainte) pour déstabiliser l’Empire russe et les empires coloniaux britannique et français. L’islam arrive en France avec l’enrôlement de soldats musulmans. La Grande-Bretagne conquiert l’Irak. Après la guerre, elle conclut des pactes de non-agression avec la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan. Les « mandats » de la France et de la Grande-Bretagne évoluent entre confrontation et collaboration dans la construction et le tracé des frontières des Etats. Pendant le second conflit mondial, le Moyen-Orient sera géré comme un ensemble, de l’Inde à la Méditerranée. Ensuite, les Etats se sentiront suffisamment forts pour considérer les « autres » (minorités) comme des étrangers. La première guerre israélo-arabe, en 1948, provoque un exode de réfugiés palestiniens. La guerre froide (1947-1991) permet aux Etats-Unis de cogérer le Moyen-Orient, au même titre que l’URSS. L’accord de Quincy entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, conclu en 1945 et renouvelé en 2015, vise à conserver les approvisionnements pétroliers vers l’Europe, déstabilisée par les interruptions de production, embargos ou blocus pendant les deux guerres mondiales. Seuls les Etats-Unis et leur Marine peuvent garantir la sécurité des transports maritimes pétroliers. Auto-suffisants en 1945, ils considèrent que le pétrole de tout le continent américain doit rester sur place, par sécurité. Ils deviendront importateurs vers 1960 et jusqu’en 2010. L’accord de Quincy les engagent à intervenir, en cas de menace militaire contre l’Arabie saoudite. A cet effet, celle-ci effectue des commandes massives d’armements lourds, pour financer l’industrie américaine, et prépare de quoi accueillir les troupes américaines, le cas échéant. En 1990, il n’a en effet fallu que six mois pour installer 500.000 GI en Arabie saoudite, qui se sentait menacée par l’Irak. En 2015, celle-ci déclare que tous les musulmans vivant à l’étranger doivent obéir aux autorités de leur pays de résidence. En 2018, les Etats-Unis maintiennent encore leur VIème flotte en Méditerranée et leur VIIème flotte en océan Indien. Leurs bombardiers, basés en Europe, peuvent intervenir à tout moment au Moyen-Orient…où la Russie demeure incontournable (Syrie).

L’échec de la modernisation. La rente pétrolière a financé les guerres contre Israël et fourni une aide économique, indique Henry Laurens. Les régimes autoritaires, garants de l’indépendance nationale et des stabilités interne et régionale, conviennent à l’Occident pour lutter contre l’islamisme et le terrorisme (coopération en matière de renseignement). Le djihadisme constitue une réaction à la révolution chiite de 1979 en Iran. L’échec des printemps arabes de 2011 entraîne migrations vers le Nord de la Méditerranée et guerres civiles en Syrie et au Yémen.

Loïc Salmon

Le « Moyen-Orient », terme occidental datant de la fin du XIXème siècle, regroupe l’Arabie saoudite, Bahreïn, Chypre, l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Irak, l’Iran, Israël, la Jordanie, Koweït, le Liban, Oman, les Territoires palestiniens, le Qatar, la Syrie, la Turquie et le Yémen. L’arabe constitue la langue commune sauf à Chypre (grec), en Israël (hébreu), Iran (persan) et Turquie (turc). Le kurde est parlé dans une partie de l’Irak. A part le judaïsme en Israël et le christianisme à Chypre et en partie au Liban, l’islam reste la religion dominante. Ce dernier se répartit entre le chiisme à Bahreïn, en Iran et partiellement en Irak, et le sunnisme dans tous les autres pays, avec des minorités diverses. En 2016, la population du Moyen-Orient a atteint 415,38 millions d’habitants en 2016, dont 90,71 millions en Egypte, 79,13 millions en Iran et 78,74 millions en Turquie.

Moyen-Orient : mondialisation, identités et territoires

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Turquie : partenaire de fait au Proche et Moyen-Orient




Géopolitique : la souveraineté démocratique face aux GAFA

L’Etat a toujours utilisé les technologies pour asseoir ou élargir sa souveraineté. Mais les ingérences récentes d’algorithmes dans les processus démocratiques soulignent l’influence des GAFA, les groupes américains Google, Apple, Facebook et Amazon.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 6 septembre 2018 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : le professeur Pierre Musso, Université de Rennes 2 ; François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’IRIS ; Charles Thibout, chercheur à l’IRIS.

Perspective historique. L’idée de l’Etat apparaît en Occident au XIIème siècle, rappelle le professeur Musso. La souveraineté repose sur les institutions juridiques, où le droit (la norme) constitue le lien avec une vision du monde (la chrétienté). La défense du territoire dépend de l’industrie militaire, qui se développe au XVème siècle. Une rupture dans cette vision du monde se produit au XVIIème siècle : il faut utiliser la science pour dominer la nature, cartographier le territoire, établir une comptabilité et inventer la statistique. Au cours des deux siècles suivants, l’essor scientifique et technique et l’innovation permanente conduisent à l’idée de « progrès » et à l’industrialisation, en partant du principe que la société suit. Or, souligne le professeur Musso, la technique ne peut se dissocier d’une « culture », vision du monde ou d’une société. La technologie de production va osciller entre puissance publique et service public, notamment dans les transports. La politique industrielle d’après 1945, du ressort de l’Etat guidé par la rationalité, sera progressivement déléguée aux grandes entreprises au cours de la construction européenne, amorcée dans les années 1980. En outre, la révolution numérique, lancée dans les années 1950-1960, débouche sur la rencontre du « management » (organisation et gestion des entreprises) avec l’efficacité, dont profite l’Etat ingénieur pour produire plus, plus vite et moins cher. Aujourd’hui, il a perdu sa capacité à produire de l’intelligence et de la capacité, car les techniques sont mises au point par les étudiants et les industriels. L’Union internationale des télécommunications, créée en 1865, a proposé, dès 2003, une régulation mondiale d’internet, refusée par les Etats-Unis qui l’estiment aussi important que le domaine militaire. L’informatique et ses applications à la production constituent le système nerveux de l’économie mondiale. Leur réputation, qui relève de l’imaginaire et du symbolique, et leur audience, pour les ressources publicitaires, imposent aux GAFA de capter la confiance des internautes à l’échelle internationale.

Pouvoirs des GAFA. Au niveau « macro », les GAFA occupent le temps d’autrui et reconfigurent complètement les liens sociaux par l’usage du téléphone portable depuis huit ans, rappelle François-Bernard Huyghe. Au niveau « micro », ils déterminent le profil comportemental de chaque individu, après quelques dizaines de clics. Leur richesse leur permet de créer de nouveaux rapports économiques en se jouant des règles fiscales, juridiques et financières. Ils établissent des codes (« protocoles »), auxquels les Etats ne peuvent guère s’opposer, d’autant plus que leurs rapports avec eux restent ambigus. Les pouvoirs publics américains ont en effet négocié avec eux, notamment pour la surveillance des citoyens révélée par le lanceur d’alerte Edward Snowden (2013). Une véritable diplomatie des GAFA est apparue avec la nomination, en France, d’un ambassadeur pour le numérique en 2017. Ils exercent un pouvoir de « dressage mental » sur des milliers de gens, qu’ils connaissent parfaitement, et créent une nouvelle circulation des biens et des échanges, estime François-Bernard Huyghe. Certains GAFA ont envahi le champ politique et s’arrogent un droit de censure, comme la suppression de milliers de comptes par Google et Facebook. Ce dernier a laissé fuir les données personnelles de 4 millions d’internautes, facilitant la prévision de leurs votes. Enfin, les GAFA véhiculent une idéologie visant à créer une « super-élite » échappant à l’Etat. Ce dernier doit disparaître au profit d’une société nouvelle « post-politique », excluant la souveraineté. Toutefois, souligne François-Bernard Huyghe, la Chine est entrée en conflit avec Google qui a cédé, notamment sur les logiciels de notation des citoyens et de reconnaissance faciale. Alors que les pays européens témoignent d’une grande impuissance face aux GAFA, le droit américain donne aux citoyens une capacité de nuisance à leur égard.

Attrait de l’intelligence artificielle. Les Etats-Unis et la Chine estiment que l’intelligence artificielle (IA) peut affecter les relations internationales, indique Charles Thibout. Dans leur logique de puissance mondiale, les Etats-Unis opposent la force à un environnement international menaçant. Dès 2014, ils incluent l’IA dans le domaine militaire, comme la robotique et les « Big Data » (mégadonnées). Le Pentagone associe des acteurs privés à son développement et y investit 60 Mds$/an. La Chine compte sur l’IA pour retrouver l’espace politique de l’époque impériale. Le parti communiste dirige grandes entreprises et forces armées dans la réalisation de programmes militaires. L’IA doit permettre de passer de la guerre de l’information, dominée par les Etats-Unis, à celle de la guerre « intelligencielle » où s’accélère la prise de décision. La Chine, qui compte rattraper les Etats-Unis en matière d’IA dès 2025, prévoit d’y investir jusqu’à 50 Mds$ en 2030. Des opérations de propagande se superposent à cette compétition technique pour dissuader le camp adverse. Par ailleurs, les GAFA sont portés par le néolibéralisme, auquel adhère la plupart des dirigeants politiques occidentaux et qui fait passer l’économie avant l’intérêt général, estime Charles Thibout. Déjà, les GAFA s’émancipent du gouvernement fédéral américain en vendant leurs technologies à la Chine. Leurs postures politiques et diplomatiques conduisent à la déconstruction des Etats-nations, en vue de constituer des populations transnationales et apolitiques.

Loïc Salmon

Google, fondé en 1998, fournit des services technologiques via son moteur de recherche. Propriétaire du site YouTube et du système téléphonique Android, sa valeur boursière est passé de 176 Mds$ en 2008 à 550 Mds$ en 2016. Apple (1976), conçoit et commercialise produits électroniques grand public, ordinateurs personnels et logiciels informatiques (Macintosh, iPod, iPhone et iPad), dont une grande partie est fabriquée en Inde et en Chine. En 2017, il emploie 116.000 personnes dans 22 pays et est valorisé à 170 Mds$. Facebook (2004), réseau social en ligne, permet à ses usagers de diffuser images, photos, vidéos, fichiers, messages et de constituer des groupes. Son usage des données personnelles, son rôle dans la propagation de fausses nouvelles (« fake news ») et sa politique de régulation des contenus suscitent des interrogations. En juin 2015, il a réalisé un chiffre d’affaires de 17,9 Mds$. Amazon (1995) commercialise tous types de produits culturels et alimentaires avec des sites spécifiques dans 15 pays (Europe, Asie et continent américain). Sa capitalisation boursière atteint 586 Mds$ en novembre 2017.

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux




Défense : intelligence artificielle, vers une norme internationale de fiabilité

La maîtrise des risques liés à l’intelligence artificielle (IA) dans l’industrie de défense implique la détermination de normes ISO pour assurer la fiabilité des systèmes futurs.

Arnault Ioualalen, directeur général de la société Numalis, en a expliqué les enjeux au cours d’une conférence de presse organisée, le 24 septembre 2018 à Paris, par le Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (GICAT). Numalis fournit des outils logiciels de validation et d’aide à la conception de « systèmes critiques » appliqués à l’aéronautique, l’espace et la défense.

Evolution des systèmes. L’IA trouve des applications directes dans la maintenance, la sécurité, la détection de cible, les drones, les missiles, la robotique et les systèmes optroniques. En matière de frappe, il s’agit d’apporter une aide à la décision qui reste du ressort de l’homme. Ainsi dans le guidage terminal d’un drone autonome, il faut éviter l’automatisme du « fire and forget » (tu tires et oublies). Le « client » (utilisateur) fixe les exigences de la mission et en définit les paramètres pour atteindre l’objectif. Le pilote d’un avion ou l’opérateur d’un drone armé qui doit procéder au tir d’un missile, véritable robot qui suit la cible par sa signature thermique, peut décider de l’annuler au dernier moment pour une raison politique ou éthique (victimes collatérales). Quant aux tirs automatiques de systèmes d’armes américains, israéliens ou coréens (installés à la frontière entre les Corées du Nord et du Sud), la décision, prise en amont, ne peut empêcher les erreurs (ratés ou « bavures »). L’IA va permettre d’augmenter la capacité à comprendre et mieux évaluer la cible. Elle va améliorer les systèmes existants pour les rendre plus performants et moins coûteux pour l’utilisateur et l’industriel. Dans le flux des données, elle trie les informations nécessaires qui remontent la chaîne de décision pour la manœuvre ou le bombardement. Elle aide ainsi à la décision en amont, alors qu’une décision automatique manque de fiabilité.

Réseaux de Neurones. L’IA dite « connexioniste » consiste à mimer les mécanismes biologiques du raisonnement humain par les techniques du « Deep Learning » (réseaux de neurones). Ne pouvant retrouver que ce qu’elle connaît, l’IA se spécialise dans un seul usage comme la reconnaissance d’images, l’identification ou la prédiction de comportement en temps réel. Cela nécessite des normes pour établir une relation de confiance entre le concepteur de l’IA et son utilisateur. Il s’agit d’abord de montrer la robustesse et la sécurité de l’IA par une approche technique transverse. Ensuite, il convient de rassurer les citoyens sur son équité, sa transparence et sa confidentialité. Enfin, il faut constituer une barrière juridique contre la « colonisation numérique » (reconnaissance des données et leur traitement) par la responsabilisation des fabricants et vendeurs de systèmes.

Course internationale. L’IA suscite une compétition globale entre les Etats-Unis (entreprises privées) et la Chine (moyens étatiques). France, Allemagne, Grande-Bretagne, Irlande et Canada s’y intéressent de façon active. Russie, Italie, Israël, Japon, Inde et Corée du Sud se spécialisent sur certains sujets. Australie, Finlande, Suède et Luxembourg en observent les évolutions. En France, la Direction générale de l’armement suit l’ingénierie d’IA pour les armées. Au sein du comité ISO, le GICAT et Numalis présentent le projet français « Generate », norme de fiabilité du « Deep Learning ».

Loïc Salmon

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Drones : préparer le combat aérien de demain




Défense : le cinéma, de la communication à la réalité

Dans les films mettant en scène des combattants, y compris de l’ombre, la réalité prend de plus en plus le pas sur l’antimilitarisme et la caricature d’hier. De leur côté, les institutions de défense les considèrent comme des canaux de communication et de recrutement.

Ce thème a été abordé lors d’une conférence-débat organisée, le 28 juin 2018 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Bénédicte Chéron, enseignante à l’Institut catholique de Paris ; Pauline Blistène, chercheuse à l’Institut des sciences juridiques et philosophiques de la Sorbonne Paris I ; Cécile Ducrocq, scénariste et réalisatrice.

Relation aléatoire en France. La guerre constitue un sujet cinématographique porteur pour les armées, explique Bénédicte Chéron. Dès 1897, les frères Lumière tournent le film « La dernière cartouche » sur la bataille de Bazeilles (1870), reconstituée en studio. Les armées, qui ont pris conscience de la nécessité de garder des images des opérations, créent un service photographique et cinématographique en 1915, qui deviendra plus tard l’ECPAD (Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense). L’action militaire sert la propagande destinée à la population à l’arrière du front. En racontant la vie militaire, le cinéma va jouer un rôle dans la relation des Français avec leurs armées pendant une centaine d’années. Dès 1920, le soldat n’apparaît plus comme un héros du XIXème siècle, mais plutôt comme un martyr ou une victime. La Grande Guerre, souvent désignée sous le terme de « boucherie », n’incite guère à traiter des conflits ou de l’héroïsme. Après 1940, les civils remplacent les militaires vaincus, qui n’incarnent plus l’héroïsme de la littérature historique. Ils sont mis en scène dans « La bataille du rail » (1946) et « L’armée des ombres » (1969). Il faudra attendre « La 7ème Compagnie » (1973), qui connaît un gros succès en salle, pour renouer avec le second conflit mondial. Les guerres de décolonisation modifient encore la représentation des armées, avec quelques films sur celle d’Indochine puis sur celle d’Algérie, où surgit l’antagonisme entre les « appelés » du contingent, les « engagés » et surtout les officiers d’active. Les premiers sont présentés comme des victimes envoyées à la mort par une hiérarchie politique et militaire sans conscience morale, notamment dans « Avoir vingt ans dans les Aurès » (1972) et « R.A.S. » (1973). A la suite des conflits précédents, les militaires professionnels sont perçus comme des « bourreaux », qui trouvent un exutoire dans la pratique de la torture. Ces caricatures ne facilitent pas le dialogue entre les milieux militaire et cinématographique. Pierre Schoendoerffer, cameraman pendant la guerre d’Indochine, pense à la postérité. Il met en scène des héros universels, héritiers du XIXème siècle et moines-soldats, avec « La 317ème section » (1965) et « Le Crabe-tambour » (1976). La sortie du film « L’honneur d’un capitaine » (1982), pour lequel la hiérarchie militaire a découragé le réalisateur, a rouvert de vieilles blessures dans l’institution. Avec la suspension du service militaire obligatoire (2002), la présentation cinématographique de la vie militaire dans sa diversité devient plus réaliste.

Partenariat aux Etats-Unis. Les liens entre la défense et le cinéma américains remontent à des décennies, rappelle Pauline Blistène. Dès 1931, le FBI (police fédérale et service de renseignement intérieur) a noué des relations avec le cinéma pour obtenir le soutien de la population et du Congrès…qui vote son budget ! Le Pentagone (ministère de la Défense) a suivi très tôt son exemple, au point de créer un « complexe militaro-divertissement », similaire au complexe militaro-industriel dénoncé par le président Eisenhower en 1961. Pendant le second conflit mondial, le monde du cinéma a contribué à l’effort de guerre pour unir la population américaine, par le biais de films de propagande, comme « Destination Tokyo » (1943), ou ceux de John Ford. Ce partenariat s’officialise en 1948 par l’ouverture d’un bureau de liaison à Hollywood, en vue d’une représentation réaliste des armées américaines à l’écran. Après la critique hollywoodienne de la guerre au Viêt Nam dans les années 1970, le Pentagone a négocié le prêt de matériels contre un droit de regard sur le scénario, notamment pour le film « Top Gun » (1984). Pendant la guerre froide (1947-1991), la CIA (service de renseignement extérieur) a souffert de son image, systématiquement mauvaise, à l’écran. Les scénaristes se sont notamment inspirés des « mémoires » des anciens agents de renseignement. Jalouse de la relation privilégiée du Pentagone avec Hollywood, la CIA a dû lutter pour sa survie à l’issue. Elle s’est donc résolue à communiquer en ouvrant un bureau à Los Angeles en 1995, puis un site internet. Après les attentats terroristes de 2001, la fiction étant l’unique point de contact entre les services de renseignement (SR) et le cinéma, elle a organisé des réunions entre ces derniers et des scénaristes, considérés comme plus imaginatifs. Sa culture du secret lui interdisant toute contrepartie, elle laisse le champ libre aux réalisateurs auxquels elle reproche la méconnaissance de la réalité, même si elle participe à la production ! En France, le premier film sur la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), « Secret Défense », sort en 2008. Deux ans plus tard, celle-ci crée un poste de « chargé de communication ». Les attentats terroristes à Paris (2015) et Nice (2016) font prendre conscience de la nécessité d’entrer dans leur réalité par la fiction. La série télévisée sur la DGSE, « Le Bureau des Légendes », démarrée dès avril 2015, continue en 2018. Elle a contribué à un accroissement qualitatif du recrutement, selon Pauline Blistène.

« Le Bureau des Légendes ». Le film (français) sur les SR israéliens, « Les Patriotes » (1994), est montré au jeunes recrues de la DGSE pour rendre hommage à l’institution, indique Cécile Ducrocq, qui participe à la réalisation du « Bureau des Légendes ». La matière première vient des livres, souvent à charge, des anciens de la DGSE, de la presse, d’internet à condition de faire le tri, des personnels de la DGSE, à qui le scénario est raconté en gros, et de visites à son siège pour les décors. Ensuite, l’invention totale prime, car il ne s’agit pas d’être réaliste mais crédible. La partie romanesque, qui porte sur un agent mettant ses collègues en danger, inclut héros, martyrs, victimes, trahison et dilemme moral permanent. L’espionnage constitue un vrai « pain bénit » pour les scénaristes.

Loïc Salmon

Intégrée à la Direction à l’information et à la communication de la défense, la Mission cinéma s’adresse aux professionnels de l’audiovisuel désireux de conduire des projets relatifs au ministère des Armées. Encadrée sur les plans juridique et financier, elle les accompagne, des premiers conseils à l’écriture à la communication lors de la distribution du film, en passant par l’accueil des tournages, la mise à disposition de matériels, de fonds de soutien financier et d’archives ou une proposition de co-production. En vue d’une mise en contact des réalités de la défense, la Mission cinéma accueille les scénaristes en immersion, sur le terrain ou dans les entités militaires.

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles

 




Sécurité : corruption et évasion fiscale, conséquences lourdes

Elément à part entière des relations économiques locales et internationales, l’argent « sale », issu de la corruption ou de l’évitement de l’impôt, sert à financer le terrorisme et les activités criminelles.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 20 mars 2018 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : le magistrat Eric Alt, vice-président de l’association Anticor ; Carole Gomez, chercheuse à l’IRIS et co-auteure du livre « Argent sale. A qui profite le crime ? » ; Eric Vernier, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste du blanchiment de capitaux.

Complexification croissante. La définition de l’argent « sale » varie, car, même gagné de façon légale, il peut être considéré comme « noir » ou « gris » selon les pays et les époques, explique Carole Gomez. Cela permet de dissimuler l’origine des fonds à réinjecter dans les circuits économiques licites (blanchiment). Depuis l’Antiquité, les pouvoirs publics veulent gommer l’origine peu recommandable de certains fonds, afin de les faire rentrer dans les caisses de l’Etat. Ainsi, l’empereur romain Vespasien (9-79 après JC) avait taxé la collecte d’urine, qui servait à fixer la peinture. A son fils, le futur empereur Titus, qui s’en étonnait, il avait répondu : « L’argent n’a pas d’odeur ». Au Moyen-Age et à la Renaissance, les dirigeants politiques ont tenté de lutter contre la corruption, sans grand succès. Au XXème siècle et jusque dans les années 1990, les pots-de-vin versés pour emporter un marché étaient déductibles du chiffre d’affaires de l’entreprise concernée. L’argent sale provient des partis politiques, des groupes criminels, de la contrefaçon ou de trafics divers (drogue, prostitution et racket) pour alimenter des activités illégales. Transparency International, organisation non gouvernementale allemande anti-corruption étatique, établit des classements par pays mais selon des critères peu pertinents, précise Carole Gomez. Ainsi, certains pays comme le Soudan et la Syrie sont toujours mal traités et d’autres très bien, comme les pays scandinaves…dont certaines personnalités politiques ont pourtant placé des fonds dans les paradis fiscaux ! Ces derniers, qui permettent d’échapper à l’impôt, déresponsabilisent les particuliers qui en ignorent les dangers sous-jacents. Les flux d’argent sale se sont accrus avec la mondialisation et le développement de la technologie : la « crypto-monnaie » (argent électronique) a vu le jour en 1997. Les Etats et organisations internationales se sont rendus compte du danger, mais avec retard. Par ailleurs, les média renforcent l’idée de l’augmentation des flux en jeu. Toutefois, la crise économique persistante a rendu la société civile moins tolérante. La connaissance approfondie de ses mécanismes constitue un outil efficace contre l’argent sale. Mais les mesures de prévention et les actions des « lanceurs d’alerte » auront toujours un temps de retard.

Du « sale » au « propre ». Le blanchiment d’argent n’est jamais abordé dans les réunions du G-20 (19 pays et l’Union européenne), souligne Eric Vernier. L’argent du crime est estimé à 2.000 Mds$, soit autant que le produit intérieur brut du continent africain, et dont la moitié passe par les circuits bancaires. Le GAFI (Groupe d’action financière contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme) établit une liste de pays non coopératifs, mais qui se vide au cours des années et n’inquiète guère la Russie, la Chine, Israël, le Liban, Singapour, Hong Kong ou l’Etat américain du Delaware. Selon des organisations non gouvernementales (ONG), seulement 1 % des avoirs des anciens dictateurs est retrouvé. Ainsi, des avocats recherchant ceux du colonel Kadhafi après sa chute (2011) en ont trouvé 800 M$ dans une banque sud-africaine. Les paradis fiscaux ne profitent qu’aux non-résidents, la France en étant un pour les riches Qataris, estime Eric Vernier. Les ONG spécialisées en dénombrent une soixantaine dans le monde. L’Union européenne (UE) a établi une liste de 17 pays, réduite à 7 après la publication des « Panama Papers » en avril 2016. Cette liste exclut une vingtaine d’Etats européens, dont les Pays-Bas, Malte, Chypre, Gibraltar, la Belgique et la Suisse. Les pays en développement qui acceptent des entreprises multinationales chez eux n’y figurent pas. Depuis, des sociétés extraterritoriales et tout à fait légales sont parvenues à des « arrangements ». Ainsi la société suisse de services financiers UBS a payé 2 Mds$ pour éviter une enquête sur le blanchiment d’argent. La Suisse doit donner les noms de 40.000 clients à la France…qui ne les réclame pas. Barons de la drogue d de la Colombie et du Mexique, hommes politiques et chefs d’entreprises de divers pays ont bénéficié des mêmes montages et avantages financiers. La publication des « Paradise Papers » (novembre 2017) a mis au jour un véritable « système de fraude fiscale », souligne Eric Vernier. Par exemple, un sportif français de haut niveau peut acheter légalement un bateau à Malte sans avoir à payer la taxe à la valeur ajoutée en France. Grâce à des montages sophistiqués, une société française, ayant pignon sur rue, aide des petites entreprises de commerçants ou d’artisans à s’installer en Grande-Bretagne pour éviter l’impôt. Dans le même but, l’agence de location de logements AirBnB propose à des particuliers d’ouvrir un « compte parabancaire » (non soumis aux obligations des banques) à Gibraltar, lequel ne sera pas déclaré aux autorités françaises. Les locations à Paris atteignent plusieurs centaines de millions d’euros par an. Selon Eric Vernier, les nouvelles technologies permettent aux marchés financiers supranationaux d’augmenter les fraudes, mais aussi de lutter contre.

Riposte possible. Au sein même de l’UE, certains Etats proposent des « optimisations fiscales » aux ressortissants des autres pays membres, rappelle Eric Alt. Toutefois, la coopération entre société civile et législateur a conduit à une loi sur la vigilance des sociétés mères et de leurs filiales. Des ONG comme Transparency International, Sherpa et Anticor ont obtenu l’agrément de se porter partie civile. Enfin, le parquet financier compte des personnalités qui prennent des décisions courageuses, conclut Eric Alt.

Loïc Salmon

Le service de renseignement « Tracfin » dépend du ministère des Finances. La cellule d’analyse stratégique exploite les informations disponibles, en vue d’identifier les tendances en matière de blanchiment des capitaux et de financement du terrorisme. Le département d’analyse, du renseignement et de l’information suit les déclarations relatives au soupçon et assure les relations internationales. Le département des enquêtes effectue les investigations approfondies sur tous les types de blanchiment. Le pôle juridique et judiciaire remplit des missions d’expertise et de conseil pour caractériser des faits susceptibles de constituer une infraction. Il travaille en liaison avec la Police nationale, la Gendarmerie nationale et l’Office de répression de la grande délinquance financière. La mission des systèmes d’information s’occupe du fonctionnement et de l’évolution des moyens informatiques de Tracfin.

Sécurité : la contrefaçon et ses conséquences économiques, sanitaires et criminelles

Afrique : fraude et corruption des agents publics, des fléaux difficiles à éradiquer