DRM : des moyens de haute technologie pour le recueil de renseignements

La Direction du renseignement militaire (DRM) assure un appui aux opérations extérieures et une veille stratégique en coordination avec les autres services de renseignement, en vue de mieux anticiper les crises. Elle entretient aussi des coopérations bilatérales et multilatérales avec ses homologues de l’Union européenne et de l’OTAN.

Fondée après la guerre du Golfe pour la libération du Koweït (1991) afin de donner une autonomie d’appréciation stratégique aux autorités politiques, la DRM a fêté ses 25 ans d’existence le 23 mars 2017 lors du lancement de « l’Intelligence Campus » à la base aérienne de Creil (Nord de Paris).

Un scénario opérationnel. Jean-Yves Le Drian, à l’époque ministre de la Défense, le général Pierre de Villiers, chef d’Etat-major des armées, et le général Christophe Gomart, chef de la DRM, ont assisté à la présentation d’un scénario opérationnel. Celui-ci met en scène la chaîne de renseignement et d’action, déclenchée à la suite d’un attentat avec un engin explosif improvisé dans la zone de responsabilité de l’opération « Barkhane » (bande sahélo-saharienne). A Paris, le bureau J2 (renseignement) du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) de l’Etat-major des armées procède à une analyse initiale de la zone et oriente des capteurs, en liaison avec le centre opération de la sous-direction recherche de la DRM. Le Centre interarmées de recherche et de recueil du renseignement humain (CI3RH) envoie une équipe « armement-technologie » pour recueillir des échantillons de l’explosif utilisé, afin d’en identifier les composants. Par ailleurs, il est informé, par une « source », du départ imminent d’une cargaison suspecte. Le Centre de recherche et d’analyse du cyberespace analyse un téléphone portable récupéré sur le lieu de l’attentat et identifie les dernières zones d’évolution des djihadistes avant l’attentat. Le Centre de formation et d’emploi relatif aux émissions électromagnétiques localise, puis suit le navire transportant la cargaison suspecte et confirme, par des interceptions, l’imminence d’un nouvel attentat. Le Centre de formation et d’interprétation interarmées de l’imagerie établit un dossier « image » sur le site de l’explosion et des dossiers sur les zones d’habitation possibles des djihadistes. Un bâtiment de la Marine nationale effectue une visite à bord du navire suspect et précise le renseignement. Des drones Reaper de l’armée de l’Air patrouillent au-dessus des sites possibles de présence des djihadistes, pour les localiser avec exactitude. Le Commandement des opérations spéciales envoie une équipe du 13ème Régiment de dragons parachutistes (RDP) surveiller les déplacements des djihadistes. Le Centre de renseignement géospatial interarmées localise les zones probables de déchargement de la cargaison suspecte et modélisée en 3 dimensions le lieu d’habitation des djihadistes. Le bureau J2 du CPCO rédige une note de synthèse. Il s’ensuit une présentation en conseil de défense, une décision politique et une action militaire.

Le bureau J2. La DRM s’articule en trois sous-directions (recherche, exploitation et appui) et le bureau J2. Tous suivent, de façon transversale par des pôles « analyse » et « opérations », la situation des « points chauds » en cours en 2017 : Levant, avec l’opération « Chammal » (appui aux forces irakiennes) contre l’Etat islamique (Daech) ; bande sahélo-saharienne, avec l’opération « Barkhane » (appui aux armées locales) ; Libye. Le J2 planifie les engagements des armées, élabore des chaînes de renseignement et prépare les personnels spécialisés des unités. Il procède à l’exploitation des renseignements provenant des théâtres et des capteurs. Lors de la conduite d’une opération, il adapte les dispositifs de renseignement, oriente les missions des capteurs, assure la relève du personnel dédié et anime les comités de renseignement. Enfin, le J2 diffuse des notes quotidiennes et des cartes de situation ainsi que des fiches « flash ».

Les capteurs. La sous-direction recherche de la DRM utilise les divers moyens complémentaires des armées pour recueillir des renseignements de diverses origines : électromagnétique (ROEM), image (ROIM), humaine (ROHUM) et chimique (ROC). Le ROC reste de son ressort mais, pour le ROHUM, elle fait appel au 13ème RDP, au CI3RH, au 2ème Régiment de hussards, à la Force maritime des fusiliers marins et commandos, au Commando parachutiste de l’air N°10 et aux attachés de défense français à l’étranger. Pour le ROIM, elle recourt aux drones, Rafale de reconnaissance et avions de patrouille maritime ATL2. Elle reçoit aussi les images des systèmes satellitaires : européen Hélios II (optique) ; français Pléiades (optique) ; allemand Sar Lupe (radar) ; italien COSMO-SkyMed (radar). Le ROEM provient d’abord des moyens interarmées : avions d’alerte avancée E3F AWACS ; C160 Gabriel (Groupement aérien de brouillage, recherche et identification électronique) ; sous-marins nucléaires d’attaque ; frégates ; 44ème Régiment de transmissions, pour la guerre électronique dans la profondeur ; 54ème Régiment de transmissions, pour la guerre électronique de théâtre. Elle dispose aussi de moyens dédiés : bâtiment de recherches électromagnétiques Dupuy-de-Lôme ; radars de la défense aérienne du territoire ; systèmes satellitaires Elisa depuis 2014 puis Ceres à partir de 2019. Tous les satellites sont lancés à partir du Centre spatial guyanais.

Le rôle de la DGA. Interface entre les industriels et la DRM, la Direction générale de l’armement (DGA) garantit la cohérence des programmes et prépare l’avenir. Selon l’ingénieure générale Caroline Laurent, directrice de la stratégie de la DGA, Pléiades envoie 10 fois plus d’images qu’Hélios II dès le lendemain des prises de vues. Le programme européen MUSIS (optique) remplacera les systèmes existants et comptera 3 satellites à lancer en 2018, 2020 et 2021. L’avenir repose sur les multi-capteurs raccourcissant le cycle du renseignement, avec traitement des données au plus près des capteurs par l’intelligence artificielle. Il faudra résoudre les problèmes concernant la sécurité, la mobilité, le déploiement sur le théâtre d’opération et les réseaux. D’autres sources de renseignements apparaissent : systèmes d’autoprotection des avions, guerre électronique, ondes radio et radar, domaines acoustique et chimique. Ballons gyroscopiques et drones terrestres et sous-marins constituent de nouveaux porteurs de capteurs divers.

Loïc Salmon

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

La Direction du renseignement militaire emploie 1.800 personnes en 2017, dont 26 % de civils, 74 % de militaires et 200 réservistes. Dans l’ensemble, en 2017, le renseignement militaire français dispose d’un effectif de 7.300 personnels qui devrait atteindre 7.600 en 2021. Le Centre de formation interarmées au renseignement accueille 2.000 stagiaires chaque année. Parmi les métiers possibles figurent : analyste en géostratégie ; linguiste d’écoute ; expert en recherche humaine ; interprète image ; analyste du renseignement électromagnétique ; spécialiste du cyberespace ; topographe/géographe ; « data scientist » (analyste de données).




Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Outre la crédibilité de la dissuasion nucléaire, les satellites assurent les communications, le guidage et le renseignement indispensables à la conduite des opérations extérieures. Face aux menaces émergentes, la surveillance de l’espace nécessite une coopération européenne, civile et militaire.

Les perspectives de la politique spatiale française ont été abordées au cours d’une conférence-débat organisée, le 8 décembre 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : un colonel du Commandement interarmées de l’espace de l’État-major des armées ; un représentant d’Airbus Safran Launchers (ASL), co-entreprise des groupes européen Airbus (50 %) et français Safran (50 %) constituée pour le programme de la fusée Ariane 6.

Autonomie stratégique. Selon le colonel, l’espace permet d’abord d’acquérir des données partout dans le monde, discrètement, légalement et sans engager de vie humaine. En outre, il offre un service global au sol avec des infrastructures légères. Toutefois, il reste soumis à des programmes complexes, un cadre juridique « pacifiste » et une mécanique spatiale contraignante. Les armées françaises disposent de toutes les capacités spatiales pour entrer en premier sur un théâtre : optique avec les 2 satellites Hélios 2 (militaires) et les 2 Pleiades (observations civile et militaire) ; radar avec les 5 SAR-Lupe (militaires, en coopération avec l’Allemagne) et 4 Cosmo-SkyMed (duaux, avec l’Italie) ; écoute avec le démonstrateur Elisa composé de 4 satellites ; télécommunications avec les systèmes Syracuse III (2 satellites), Athena-Fidus et Sicral 2 ; surveillance de l’espace par le système Graves ; accès au GPS P/Y pour les positionnement, navigation et datation. Entre 1991 (guerre du Golfe) et 2014 (intervention au Levant), la résolution des images est passée de 50 m à 10 m et leur nombre de 70/jour à 680/jour. Elle permet d’évaluer les dégâts sur un carré de 60 km de côté en complément des autres moyens (drones et avions), d’observer jour et nuit et par tout temps, en comparant les images optique et radar. En remontant dans le temps, l’imagerie spatiale facilite l’appréciation de la situation du théâtre et aide à la décision : détection du déploiement russe en Syrie (observation d’une base aérienne) ; construction d’une piste d’envol sur une île en mer de Chine. Cartes et modèles numériques de terrain sont réalisés à partir d’une image satellite verticale, suivie d’une « vectorisation » des arêtes de structures (bâtiments et routes) et d’une exportation du modèle en 2 dimensions pour l’aide au guidage d’un missile.

Évolution du contexte. Entre 1960 et 1995, l’espace acquiert une dimension stratégique : outil de souveraineté (autonomie d’appréciation de la situation et indépendance d’action), symbole de puissance (volonté politique et capacités financière, technique et industrielle) ; capacités mondiales limitées et sous contrôle étatique ; prolifération des satellites maîtrisée ; besoins opérationnels (planification, confidentialité élevée et nombre d’utilisateurs réduit) ; mise en place d’une logique métier (météorologie, télécommunications, renseignements d’origines optique et électromagnétique). De 1996 à 2016, l’espace est utilisé au profit des opérations. Les conflits évoluent : imprévisibilité ; opérations menées en coalition ; forces adverses mêlées à la population civile et n’utilisant que peu l’espace. En outre, la démocratisation de l’utilisation des moyens spatiaux militaires ouvre des capacités stratégiques par la multiplication des « clients » et la diversité de leurs besoins. Elle facilite l’acquisition de capacités complémentaires en matière de services, coopérations et contrats commerciaux. Demain, l’espace sera contesté, congestionné et compétitif prévient le colonel. Les menaces sur les systèmes spatiaux militaires incluent : armes antisatellites (lasers et micro-ondes) ; brouillage des liaisons ; cyberattaques contre les stations sol ; utilisation de moyens spatiaux par l’adversaire sur le territoire national et pendant les opérations extérieures ; dissimulation d’activités hostiles dans la densité du trafic. D’ici à 2030, la politique spatiale militaire devrait porter sur : la surveillance de l’espace ; le renouvellement des capacités (observation, renseignement d’origine électromagnétique, télécommunications et système de navigation mondiale) ; capacité d’alerte avancée.

Surveillance et résilience. L’espace a pris un virage commercial, explique le représentant d’ASL. De nouveaux acteurs sont apparus : les « start up » et les géants américains de l’internet (Google, Apple, Facebook et Amazon), qui y déploient 600 satellites. En outre, les coûts de lancement des satellites en orbite géostationnaire a diminué de moitié en 20 ans. Dans le domaine spatial, aujourd’hui à 50 % civil et 50 % militaire, les recherches et technologies développées à des fins commerciales trouvent des applications militaires, multipliant ainsi les menaces intentionnelles et fortuites. Les systèmes de détection infrarouge repèrent les décollages de fusées civiles, qui ravitaillent la station spatiale internationale, et de missiles, pour évaluer leur trajectoire et identifier l’agresseur. États-Unis, Russie et Chine développent des systèmes antisatellites. L’Inde et le Japon en sont, potentiellement, capables. Le Pakistan, Israël et la Corée du Nord pourraient, techniquement, faire exploser une arme nucléaire dans l’espace, créant une impulsion électromagnétique aux graves conséquences. Face à ces menaces, seuls les États-Unis disposent d’un système qui détecte tout objet de quelques centimètres dans l’espace. Pour les autres pays, les réponses accessibles portent sur la surveillance et le renseignement, en profitant des initiatives industrielles à coût raisonnable (optique et laser) et en multipliant les sources de caractérisation et d’identification (imagerie, analyse spectrale et alerte avancée). La résilience met en œuvre : protection des satellites et segment sol ; durcissement des moyens de communications ; antibrouillage ; architectures robustes ; capacités d’évitement ; « boîtes noires » ; gestion de fin de vie des satellites et des débris spatiaux. La dissuasion contre toute menace spatiale repose notamment sur l’autoprotection des satellites et le développement de véhicules de destruction des armes antisatellites.

Loïc Salmon

Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Défense antimissile : surtout protection des forces, moins celle des populations

Lors de sa visite à Airbus Safran Launchers le 14 décembre 2016 à Paris, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a souligné les enjeux de la filière des lanceurs de satellites : synergie entre les mondes civil et militaire et complémentarités technologiques et industrielles ; coopération entre l’État et l’industrie ; autonomie de l’Union européenne d’accès à l’espace. Le programme Ariane 6 vise à garantir aux États membres la mise sur orbite de leurs outils de souveraineté et l’indépendance économique aux fabricants de satellites européens et à leurs clients. Tous les sous-marins nucléaires français lanceurs d’engins sont équipés des missiles M51, la version M51.2 est opérationnelle et la réalisation de la version M51.3 a été lancée.




Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire

Le Traité international de 1967 sur l’espace présente des ambiguïtés en matière de « militarisation » (moyens de soutien d’opérations à terre) et « d’arsenalisation » (mise en orbite d’armes). Cela sert les intérêts des grandes puissances, qui mettent ce qu’elles veulent dans l’espace.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 5 avril 2016 à Paris, par  le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont notamment intervenus : Philippe Achilleas, professeur à l’Institut du droit de l’espace et des télécommunications ; Xavier Pasco, chercheur à la FRS ; Isabelle Sourbès-Verger, chercheur au Conseil national de la recherche scientifique ; Florence Gaillard-Sborowsky, chercheur à la FRS.

Les armes antisatellites (ASAT). L’utilisation pacifique de l’espace est une utopie, estime le professeur Achilleas. D’abord, l’espace peut servir pour le transit d’armes de destruction massive et le placement d’armes autres que celles-ci. S’y ajoute la faiblesse des mécanismes de vérification, en raison de diverses dérogations : observation des vols spatiaux, autorisée sur une base de coopération (article X du Traité de 1967) ; droit de visite des installations, après notification préalable (article 15 de l‘Accord sur la Lune de 1979) ; informations trop générales sur l’immatriculation des objets lancés dans l’espace, dont la surveillance et l’identification est requise uniquement en cas de dommage (Convention de 1975). Officiellement, aucune puissance spatiale n’annonce de programme ASAT opérationnel (brouillages de communications ou explosions volontaires). Seules sont connues des capacités technologiques expérimentales ou de programmes passés. Ainsi, des programmes à énergie cinétique ont été testés et développés : basés dans l’espace (16 américains et 8 russes) ; au sol (12 américains et 3 russes) ; aéroportés (4 américains et 2 russes). Mais il est difficile d’avérer un programme ASAT avec certitude. Les essais sans satellite cible ne se distinguent pas d’essais antibalistiques. Les essais de microsatellites ont des objectifs inconnus, sur lesquels les États laissent planer le doute. En outre, des programmes « noirs » (sans information) peuvent exister. Enfin, certains programmes sont potentiellement utilisables en ASAT rapidement, comme le programme « Pegasus » de la société américaine Orbital Sciences Corporation.

Les États-Unis en tête. Les programmes ASAT américains ont connu des dynamiques différentes et ont conduit à une arsenalisation de l’espace, explique Xavier Pasco. Entre 1960 et 1990, les gouvernements successifs estiment nécessaire de combler le retard vis-à-vis de l’URSS, qui aurait une avance considérable en matière de missiles intercontinentaux à têtes nucléaires et de lanceurs de satellites. Il s’ensuit un débat intense sur la politique extérieure des États-Unis, lors des campagnes présidentielles et entre les pouvoirs exécutif et législatif. Le programme spatial doit permettre de déceler les missiles soviétiques, d’élaborer les frappes des États-Unis et de protéger les satellites américains. Le système antibalistique doit faire exploser les missiles intercontinentaux dans l’espace et détruire les satellites adverses. Progressivement, le risque de destruction mutuelle assurée (acronyme MAD en anglais) conduit à un dialogue avec l’URSS, qui aboutit aux traités de limitation des armes nucléaires stratégiques SALT I (1972) et SALT II (1979). En même temps que SALT I, un traité est signé sur les systèmes de défense anti-missile, lequel en autorise un autour de Moscou et un pour protéger le site de lancement américain dans le Dakota du Nord. Les tests ASAT sont gelés, mais la fabrication de satellites espions, garants de la dissuasion nucléaire, reste « sanctuarisée ». Pour les États-Unis, le maintien du programme ASAT constitue un outil de négociation future avec l’URSS. Reliquat du système antimissile balistique, le projet de « guerre des étoiles » (acronyme IDS en anglais) lance une réflexion sur ses conséquences. Après la disparition de l’URSS fin 1991, la politique spatiale américaine bascule. Le contrôle de l’espace orbital devient un intérêt national pour la conduite des opérations militaires à terre. Compte tenu de l’importante avance technologique des États-Unis, l’espace quitte le débat politique. Toutefois, les systèmes spatiaux militaires, devenus des cibles pour un adversaire éventuel, perdent leur « sanctuarisation ».

La Russie, à la suite de l’URSS. La Russie est habituée aux invasions et reconquêtes, alors que la culture militaire américaine vise à protéger les populations civiles des effets de la guerre, rappelle Isabelle Sourbès-Verger. Pendant l’ère soviétique, elle mise sur la menace qu’elle représente pour les États-Unis. Le programme ASAT, qui doit protéger les satellites espions, sert à gérer les crises depuis celle de Cuba (1962) et à éviter tout « dérapage », mais non à détruire les satellites adverses. L’IDS et la remise en cause de la MAD ont notamment conduit l’URSS au dialogue avec les États-Unis, afin de lui permettre de combler son retard sur le plan économique. La Russie d’aujourd’hui tente d’éviter une militarisation à outrance pour préserver sa capacité civile de recherche et développement et pour maintenir sa compétence spatiale à parité avec celle des États-Unis et vis-à-vis de la Chine, estime Isabelle Sourbès-Verger.

Vers une diplomatie spatiale. L’exploitation politique de l’espace s’est renforcée par ses conséquences juridiques (droit international) et militaires, estime Florence Gaillard-Sborowsky. La sécurité spatiale englobe la militarisation, l’arsenalisation, les débris divers en orbite et la météorologie de l’espace. La diplomatie de l’espace se structure selon trois axes : objet d’une conduite bilatérale ou multilatérale ; au service d’un objectif de politique étrangère ; en soutien de l’activité diplomatique d’un pays (observation, télécommunications, recueil d’information). Les États-Unis, qui redoutent les menaces contre leurs satellites, envisagent l’installation d’armes en orbite et se refusent à toute déclaration du type « pas d’emploi en premier ». Par ailleurs, l’arsenalisation de l’espace nécessite d’énormes investissements technologiques et financiers. Toutefois, des moyens technologiques, aux possibilités ASAT réelles, se développent dans d’autres domaines, comme le système laser anti-débris, basé dans l’espace ou au sol.

Loïc Salmon

Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Selon l’article IV du Traité international de l’espace (1967), les États parties s’engagent à : ne mettre sur orbite autour de la Terre aucun objet porteur d’armes nucléaires ou de tout autre type d’arme de destruction massive ; ne pas installer de telles armes sur des corps célestes ; ne pas placer de telles armes, de toute autre manière, dans l’espace extra-atmosphérique. Tous les États parties au traité utiliseront la Lune et les autres corps célestes exclusivement à des fins pacifiques. Sont interdits sur les corps célestes : l’aménagement de bases et installations militaires et de fortifications, les essais d’armes de tous types et l’exécution de manœuvres militaires.




Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

La France développe, en coopérations multiples, une capacité de surveillance de l’espace, de plus en plus menacé, pour y garantir sa liberté d’action et protéger ses intérêts et ses forces militaires déployées, tout en respectant ses engagements internationaux.

Le général de division aérienne Yves Arnaud, commandant le Commandement interarmées de l’espace, a fait le point sur la question au cours d’une conférence-débat organisée, le 17 décembre 2013 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Enjeu de puissance. Aujourd’hui, quelque 50 pays disposent d’une capacité spatiale par l’acquisition de satellites, sans posséder de lanceurs. « Google Earth » réalise des images satellites avec des résolutions inférieures à 50 cm… que peuvent éventuellement se procurer des organisations terroristes. L’espace est devenu un instrument de politique étrangère et un multiplicateur de forces militaires. Grâce au niveau élevé de ses ingénieurs et une volonté de soutien à l’industrie et la recherche, la France est la seule en Europe à mettre en œuvre une capacité spatiale complète : alerte avancée pour détecter le départ de missiles, navigation par satellites (système de positionnement Galileo) et lancement (Ariane Espace et Soyouz depuis la base de Kourou). Sa capacité autonome de situation lui donne son autonomie stratégique. La capacité spatiale permet de remplir les missions militaires. Le Livre blanc 2008 sur la défense et la sécurité nationale précise : « L’espace extra-atmosphérique est devenu un milieu aussi vital pour l’activité économique mondiale et la sécurité internationale que les milieux maritime, aérien et terrestre ». Sur le plan juridique, l’espace n’appartient à personne, mais le Traité de 1967 interdit d’y placer des armes de destruction massive. Toutefois, l’espace est devenu une zone de confrontation, où certains États ont déjà manifesté leur capacité d’agression. Ainsi, la Chine, qui a réalisé en quelques années des progrès remarquables dans le domaine spatial, a tiré en 2007 un missile sur un de ses satellites en orbite. L’année suivante, les États-Unis ont fait de même sur un satellite en orbite plus basse… démontrant ainsi leur propre capacité. Leur système de positionnement GPS, constitué d’une constellation de satellites en orbite à 20.400 km d’altitude, permet de prévoir les précisions de tir sur un théâtre donné. L’autorisation de tir de l’arme dépend en effet de la qualité du signal. En outre, le GPS fournit l’horloge de référence pour toutes les opérations bancaires dans le monde, dont le dysfonctionnement engendrerait un véritable chaos. Mais, leurs propres intérêts les obligent à en garantir l’accès aux services civils. Les petits satellites ont une orbite et une durée de vie inférieures aux gros satellites militaires, qui emportent de lourds moyens optiques performants. Ainsi, les satellites « Pleiades » français pèsent 980 kg et « Hélios » 4,2 t. Ils surveillent les zones où sont déployées les forces et renseignent les autorités politico-militaires. Les études des satellites post-Pleiades et post-Hélios commenceront en 2017.

Surveillance indispensable. Un débris de 1 cm2, qui se déplace dans l’espace à 7 km/s,  détruit un satellite de plusieurs tonnes. Le 10 février 2009, la collision entre le satellite américain « Iridium-33 » de téléphonie mobile et le satellite russe « Cosmos-2251 » a causé plusieurs milliers de débris d’une surface supérieure à 1 cm2 et dispersés sur des orbites de 250 km à 1.300 km. Ces « nuages » de débris menacent notamment les orbites des satellites français « Hélios » (observation optique) et « Elisa » (écoute électromagnétique pour la détection des radars). Une collision similaire polluerait, par une réaction en chaîne, la totalité des orbites basses. Actuellement, 30.000 débris en orbite basse sont « traçables ». Un satellite, dont l’orbite est modifiée, peut éviter une collision, mais au détriment de sa durée de vie. La redondance de ses appareils vitaux, placés à des endroits séparés, augmente sa capacité de survie. En outre, la rentrée d’un satellite dans l’atmosphère représente un risque pour les populations sur terre. Par ailleurs, la menace, intentionnelle et identifiée, contre un satellite en orbite constitue un acte de guerre. La surveillance de l’espace porte donc sur la détection des risques et menaces et la protection des satellites contre collisions et attaques. La France met en œuvre le radar « Graves » (grand réseau adapté à la veille spatiale), conçu pour détecter les objets en orbite de 400 km à 1.000 km, en suit environ 2.400. Les Etats-Unis, la Russie, la Chine et le Japon disposent des mêmes capacités. Les autres moyens français incluent les radars de trajectographie « SATAM » (centres d’essais et champs de tir) et « TIRA » (franco-allemand) et ceux du Monge, bâtiment d’essais et de mesures des tirs de missiles balistiques (dissuasion nucléaire). Les logiciels français « Ciborg » et américain « STK » analysent les données de « Graves ». Depuis 2012, le programme « Oscegeane » permet d’observer depuis la terre les satellites géostationnaires à 36.000 km d’altitude et de suivre les satellites d’écoute de communications.  C’est aussi à partir des données de « Graves » et des radars américains plus performants que le Centre national d’études spatiales élabore les risques de collision. Son centre opérationnel d’orbitographie détecte également des objets d’intérêt militaire en coordination avec le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes.

Coopérations incontournables. Les coopérations opérationnelle et de partage de données avec les États-Unis, diplomatiques au début, sont devenues commerciales. La confidentialité est de règle, car chaque pays connait les orbites fines des satellites de l’autre. Les satellites optiques français complètent les satellites radars allemands et italiens. Une observation optique donne une image réelle…quand le ciel est dégagé. Une observation radar est de moins bonne qualité, mais possible par tous les temps ! Toutefois, son interprétation est plus complexe que celle de l’image optique. Enfin, la coopération franco-allemande (armée de l’Air, CNES et centre allemand GSSAC) constitue le noyau du programme européen de surveillance de l’environnement spatial à l’horizon 2020 (« Galileo » et « Copernicus »).

Loïc Salmon

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Les « géocroiseurs » ou astéroïdes susceptibles de rencontrer la terre y causeraient des dégâts considérables. Les effets des rayons solaires peuvent perturber le fonctionnement ou même endommager les satellites. S’y ajoutent les millions de débris de toutes sortes dans l’espace (photo), dont la durée de vie varie de 6 mois à plus de 10.000 ans selon les orbites. Le Centre national d’études spatiales (CNES) et l’Agence spatiale européenne assurent la météorologie de l’espace. A ce titre, le CNES entretient des relations avec la Russie et la Chine. L’armée de l’Air surveille l’espace pour détecter les collisions possibles et les rentrées à risques dans l’atmosphère. Elle évalue aussi les menaces que représentent les survols de satellites adverses ou le rapprochement de satellites français d’intérêt militaire.




Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Pour la Chine, le domaine spatial exprime ses compétences nationales. Le régime communiste a toujours soutenu ce programme technologique, considéré comme essentiel à la modernisation et la reconnaissance internationale du pays.

Isabelle Sourbès-Verger, géographe et chercheur au CNRS et au centre Alexandre Koyré, a présenté le programme spatial chinois au cours d’un séminaire organisé, le 8 avril 2013 à Paris, par la Délégation aux affaires stratégiques et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire.

Histoire d’une ambition. Dès 1956, le Comité central du parti communiste chinois perçoit l’intérêt potentiel de l’espace et crée, au sein du ministère de la Défense, la « 5ème Académie » qui regroupe les compétences scientifiques et technologiques du pays. Quatre ans plus tard, celle-ci lance un premier missile dénommé Dong Fang-1et copié du missile soviétique R-2. De son côté, l’Académie (civile) des sciences lance la première fusée-sonde T-7M. Le programme de lanceurs est maintenu malgré la fin de l’assistance soviétique, consécutive au refroidissement des relations entre la Chine et l’URSS après 1960. Les activités spatiales, implantées à Shanghai et à Pékin, sont regroupées autour de  « l’Académie chinoise de la technologie des lanceurs » (militaire) et de « l’Académie chinoise de la technologie de l’espace » (civile). Pendant la Révolution culturelle (1966-1976), les activités spatiales repassent sous contrôle militaire. Puis, leurs applications (télécommunications et télédétection) constituent un élément important de la modernisation du pays. En vue de combler ses lacunes, la Chine conclut des accords de coopération avec les pays européens et, en 1980, devient membre de la Fédération internationale de l’espace. Elle tente d’acheter des technologies en vue d’acquérir les compétences qui lui manquent et ainsi limiter ses dépenses en recherche et développement. Mais les pays occidentaux, peu enclins à lui transférer des technologies de pointe qu’elle n’a pas toujours les moyens d’intégrer, préfèrent mettre à sa disposition leurs systèmes nationaux, comme le satellite franco-allemand Symphonie pour des essais de téléphonie et de télévision. Un ministère civil de l’Industrie aérospatiale voit le jour en 1982. Trois ans plus tard, apparaît la Compagnie de la Grande Muraille pour la commercialisation internationale des lanceurs Longue Marche, moins chers que leurs homologues américains et européens. Quoique la priorité soit donnée aux programmes d’applications, la recherche fondamentale de haut niveau se poursuit. Les technologies de l’espace arrivent derrière celles de la biologie, mais devant celles de l’information, du laser, de l’automation, des nouvelles sources d’énergie et des nouveaux matériaux. Entre 1978 et 1983, la Chine parvient à maîtriser les systèmes de télécommunications sur orbite géostationnaire et les systèmes météorologiques. Elle améliore ses satellites récupérables FSW, d’une durée de vie de 18 jours. En 1992, elle annonce un programme de vol habité, en vue d’acquérir la totalité des compétences spatiales et une reconnaissance internationale. Elle profite en effet de la disparition de l’URSS et de l’ouverture du secteur spatial en général, contraint de proposer ses produits sur le marché international pour survivre. En 1993, par souci d’efficacité économique, le ministère de l’Industrie aérospatiale est remplacé par deux organismes : « l’Agence spatiale chinoise », à vocation administrative, pour le  suivi et la coordination des entreprises ; la « China Aerospace Corporation », à vocation industrielle, pour l’organisation de l’industrie spatiale civile et militaire. Selon le Livre Blanc sur l’espace, publié en 2000, ce domaine d’activités participe aux besoins de la construction économique, au développement de la sécurité nationale, des sciences et de la technologie, au progrès social et à la protection des intérêts nationaux.

Performance des moyens. En 2012, la Chine a déjà assuré plus de 130 lancements de satellites sur orbites basse et géostationnaire pour des missions scientifiques, d’exploration, d’observation, de télécommunications et de navigation. Elle dispose à cet effet de trois bases de lancement : Jiuquan, Taiyuan et Xichang (voir carte). La nouvelle base de Wenchang, sur l’île de Hainan, doit accueillir le nouveau lanceur Longue Marche 5 dont les « boosters » de 5 m de diamètre seront acheminés par mer. En conséquence, la base de Xichang (Sud), choisie au départ dans la profondeur du territoire pour des raisons stratégiques, devrait être fermée en raison de sa difficulté d’accès et de sa proximité de zones habitées. Le lanceur Longue Marche 5, dont le premier tir est attendu en 2014, pourra placer un satellite de 25 t sur orbite basse ou un autre de 14 t sur orbite géostationnaire, performances comparables aux fusées européenne Ariane 5 et américaine Atlas HLV. Selon ses configurations, ce lanceur pourra mettre des satellites commerciaux sur orbite, lancer des modules de station spatiale et envoyer des sondes lunaires. De nouveaux lanceurs, en cours de développement, permettront d’accroître les capacités de lancement en orbite géostationnaire et d’assurer les besoins de futures missions d’exploration habitées ou même plus lointaines que la lune. Dès 2003, la Chine a démontré sa capacité à envoyer un homme dans l’espace de façon autonome. Dans les années 1990, les activités spatiales ont fait l’objet d’une synergie civilo-militaire avec deux filières distinctes. Les compétences industrielles sont du ressort de la tutelle civile, mais la responsabilité des bases de lancement et celle des vols habités incombent  à l’Armée de libération nationale. Depuis 2007, les entreprises privées ont accès au marché de la défense via le Département général de l’armement (DGA), fondé en 1998 sur le modèle de la Direction générale de l’armement française. Le DGA, qui centralise les programmes militaires depuis la recherche et le développement jusqu’aux essais de mise en œuvre opérationnelle, suit désormais les activités spatiales. Depuis ses sites de commande et de contrôle, il procède à tous les lancements et dirige les manœuvres spatiales, de la mise sur orbite d’un satellite à sa destruction éventuelle en orbite (interception réussie en 2007). Il finance en grande partie une centaine de laboratoires civils pour évaluer les meilleurs choix technologiques et proposer des orientations. Toutefois, pour combler son retard sur l’Occident en matière de systèmes de télécommunications et de télédétection, la Chine recherche des coopérations diversifiées. Elle a conclu des accords en ce sens avec la Russie et le Brésil et en négocie avec le Chili, la Mongolie, la Corée du Sud, la Thaïlande, le Bangladesh, le Pakistan et l’Iran.

Loïc Salmon

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Avec un budget de 3,1 Md$ en 2012, l’industrie spatiale chinoise emploie environ 250.000 personnes, dont 10.000 à 15.000 chercheurs et ingénieurs. D’une superficie de 9,6 Mkm2, la Chine compte 14.500 km de frontières maritimes et 22.177 km de frontières terrestres. Celles-ci touchent 14 pays : Afghanistan, Bhoutan, Birmanie, Inde, Kazakhstan, Corée du Nord, Kirghizstan, Laos, Mongolie, Népal, Pakistan, Russie, Tadjikistan et Viêt Nam.




Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Outil d’aide au développement économique, l’industrie spatiale fait l’objet d’un consensus politique en Inde. Toutefois, quoiqu’à finalité civile, elle présente des aspects stratégiques (renseignement et missiles balistiques).

Isabelle Sourbès-Verger, géographe et chercheur au CNRS et au centre Alexandre Koyré, a présenté le programme spatial indien au cours d’un séminaire organisé, le 8 avril 2013 à Paris, par la Délégation aux affaires stratégiques et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Ce programme a été traité dans un rapport d’étude de la politique spatiale des pays émergents, réalisé par elle-même et les chercheurs Florence Gaillard et Emmanuel Puig, pour le compte de la Fondation pour la recherche stratégique.

Autonomie et coopération internationale. Au cours des vingt dernières années, l’Inde a mis sur orbite plus de cinquante satellites nationaux. Ses besoins portent sur la mise en valeur du territoire, la prévision des risques météorologiques et le développement des communications. Le secteur spatial a eu des retombées : efficacité plus grande de la pêche, recherche d’eau et de matières premières, suivi des récoltes, télé-enseignement et médecine. Il naît au début des années 1960 sous la forme du Comité national indien pour la recherche spatiale, au sein du Département de l’énergie atomique. Une première fusée-sonde est lancée en 1963. Dans la décennie suivante, sont instaurés trois organismes, directement rattachés au Premier ministre et présidés par la même personne pour faciliter leur fonctionnement. La Commission de l’espace et le Département de l’espace formulent et mettent en œuvre la politique spatiale et les programmes étatiques. L’Organisation indienne de recherches spatiales (ISRO) réalise ces programmes avec l’aide de l’agence de télédétection NRSA, le laboratoire de recherche en physique PRL, le laboratoire national de recherche sur l’atmosphère NARL et le centre d’applications spatiales du nord-est NE-SAC. L’ISRO identifie les capacités technologiques existantes dans le pays et les adaptent aux besoins spatiaux. En trente ans, cinq grandes entreprises ont émergé : BrahMos, Aerospace, ECIL, BEL, HAL et BHEL. Par ailleurs, par le biais de la société Antrix, son bras commercial, l’ISRO, vend des technologies et des matériels provenant de ses différents centres. Une partie des recettes vient compléter le budget, limité, du Département de l’espace. En outre, en raison de la faiblesse de sa base industrielle, l’Inde poursuit sa politique de coopération internationale commencée pendant la guerre froide. Profitant de son statut de pays non aligné et affichant des ambitions exclusivement civiles, elle a pu recourir aux technologies américaines, européennes et soviétiques. L’URSS a en effet lancé plusieurs satellites indiens dans les années 1970 et envoyé un cosmonaute indien dans l’espace en 1984. Les Etats-Unis ont mis à la disposition de l’Inde des satellites géostationnaires de télécommunications pour tester ses programmes d’éducation. Aujourd’hui, l’Inde a conclu des accords de coopération bilatérale avec plus de 25 pays. Arianespace a lancé les gros satellites indiens de communications et, en 2011, des satellites destinés à l’étude du climat en coopération avec la France. Une mission lunaire, dénommée Chandrayaan-2, effectuée dans le cadre de la coopération russe, est prévue pour 2013 : un robot devrait se déplacer sur la lune, analyser des échantillons sur place et envoyer les résultats à un satellite resté en orbite. Par ailleurs, l’Inde assure la mise sur orbite de petits satellites étrangers dans le cadre de sa coopération avec l’Indonésie, mais aussi des satellites européens dans celui de missions expérimentales et scientifiques. Sont aussi prévues la poursuite du programme de retour sur terre d’une capsule, qui pourrait ultérieurement être habitée, et des expérimentations en microgravité (biologie et nouveaux matériaux). En outre, l’ISRO compte développer un système de navigation autonome dit GAGAN avec la mise sur orbite, d’ici à 2014, de sept satellites pour assurer une couverture régionale destinée notamment à l’aviation civile. Enfin, soucieuse de reconnaissance internationale, l’Inde entend tenir sa place en termes de technologies et d’influence élargies… à la sécurité !

Intérêt et compétences militaires. L’espace intéresse le ministère de l’Environnement par nécessité, celui des Affaires étrangères par ses implications internationales et celui de la Défense par son prestige technologique. Ses applications militaires, évoquées publiquement, portent sur l’aide à la sécurité nationale et la prévention des conflits. Depuis le milieu des années 2000, l’armée de l’Air lance des appels répétés en faveur de la création d’un « commandement de l’espace ». Cette préoccupation de sécurité nationale présente un caractère résolument défensif, en raison des tensions récurrentes avec le Pakistan et du renforcement des liens avec les Etats-Unis. Ainsi, l’ISRO a souligné l’usage dual (civil et militaire) du satellite radar de renseignement RISAT-2, acheté à Israël. Le rapport d’études, présenté par Isabelle Sourbès-Verger, précise que ce système spatial n’a pas suscité d’opposition de Washington, alors qu’il n’est probablement pas tout à fait conforme à la réglementation américaine ITAR sur la vente de matériels de guerre et assimilés américains. Par ailleurs, le budget du secteur spatial indien est aussi abondé par des ressources extérieures d’un montant d’environ 100 M$ par an. Parmi elles, figure notamment un montant de 38 M$ de la part de l’Organisation de recherche et développement de défense (DRDO), dont le budget est indépendant de celui du ministère de la Défense. S’y ajoutent 40 M$ de l’Organisation nationale de recherche technique (NTRO), composante de la communauté indienne du renseignement et dépendant directement du Premier ministre. La NTRO achète des satellites ou participe, en tant que cliente, aux « activités lanceurs ». En effet, les réalisations de lanceurs indiens sont allées de pair avec l’acquisition de compétences en matière de missiles balistiques. Ces derniers sont construits par la société Hindoustan Aeronautics Limited, également liée par contrat à l’organisme de recherche militaire Defense Research and Development Laboratory. Enfin, le satellite indien d’observation de la terre IRS 1-C, dont les capteurs fournissent une résolution de 5 m, contribue au développement des compétences militaires dans le domaine spatial.

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Le budget de l’industrie spatiale indienne est passé de 1,8 Md$ en 2011 à 2,3 Md$ en 2012. Sa base de Sriharikota a procédé aux tirs de 12 lanceurs de satellites PSLV (1,5 t de charge utile) entre 1993 et 2008 et de 5 lanceurs  GSLV (2,25 t) entre 2001 et 2007. Le lanceur GSLV MkIII (4-4,5 t) est en cours de développement. D’une superficie de 3,3 Mkm2, l’Inde compte 7.000 km de frontières maritimes et 14.103 km  de frontières terrestres. Celles-ci touchent six pays : Bangladesh, Bhoutan, Birmanie (Myanmar), Chine, Népal et Pakistan.

 




Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Une fusée russe Soyouz a lancé quatre nouveaux satellites de renseignement d’origine électro-magnétique (ROEM) du programme « Elisa » et un satellite de renseignement optique « Pléiades », à partir de la base de Kourou (Guyane) le 17 décembre 2011 à 03h03 (heure de Paris). Ils complètent, pour l’engagement opérationnel des forces, les deux satellites d’observation optique Helios (4,2 t) 2 A et 2 B lancés respectivement en 2004 et 2009.

Le ROEM, complémentaire de l’imagerie satellitaire (optique et radar) et des capteurs terrestres, maritimes et aéroportés, consiste à intercepter, localiser et caractériser les capacités d’un adversaire en radar, systèmes d’armes et moyens de communication. Il établit notamment une cartographie des émetteurs au sol dont les paramètres seront intégrés à la bibliothèque d’un Rafale, dont le pilote pourra déceler les menaces sol/air qu’il risque de rencontrer au cours de sa mission, les éviter ou s’en protéger par le brouillage. La détection, discrète car sans interférence dans l’espace aérien national ou de l’adversaire potentiel, puis la reconstitution d’un réseau radio déterminent l’organisation d’un état-major ou d’une force de théâtre, dont l’évolution du niveau d’activité permet d’anticiper son action. Elisa comporte : quatre microsatellites (130 kg) en orbite à 700 km d’altitude et capables de couvrir simultanément une zone d’une manière très fine ; un segment sol (expérimentation technique) pour la Direction générale de l’armement (DGA) ; un segment sol pour la Direction du renseignement militaire. Pendant au moins trois ans, Elisa va devoir : démontrer la capacité de cartographier depuis l’espace les émissions radar ; compléter  la démonstration du système Essaim (4 microsatellites de 120 kg lancés en 2004)  dédié à l’interception des signaux de télécommunications ; préparer le futur système opérationnel Ceres (Capacité ROEM Spatiale), qui doit entrer en service en 2019-2020. La DGA a confié à Astrium et Thales Systèmes Aéroportés la réalisation des quatre satellites et du segment sol.

Par ailleurs, le satellite Pléiades 1 (1 t), en orbite à 694 km d’altitude, réalise des images en couleurs, fréquentes et précises de zones urbaines ou de terrain (60 km x 60 km) pour la planification, le ciblage et la caractérisation des objectifs: résolution de 70 cm et images en trois dimensions pour les missiles de croisière. Péiades 1 étant dual (militaire et civil), le commandement interarmées de l’espace de l’Etat-major des armées reçoit en priorité 50 images par jour. Il dispose également des images radar des systèmes allemand SAR Lupe et italien Cosmo Skymed.  Enfin, le Centre national d’études spatiales assure le lancement des satellites, leur mise en orbite définitive et leur maintien en position (correction des dérives et évitement des débris dans l’espace).

Loïc Salmon