Armée de Terre : choix du « Patroller » comme futur système de drones tactiques

Le groupe français Safran va réaliser le programme « Système de drones tactiques » (SDT), en s’appuyant sur le « Cluster Patroller » (groupement de petites et moyennes entreprises de hautes technologies) et la société allemande Ecarys, spécialisée dans les moto-planeurs et les avions légers.

Le contrat a été signé le 5 avril 2016 à Montluçon, sur le site de la société SAGEM (groupe Safran), par la Direction générale de l’armement. Le programme SDT a été présenté à la presse, le 13 avril  à Paris, par le général de division Bernard Barrera, sous-chef d’état-major Plans/Programmes de l’armée de Terre.

Le contrat. Selon le ministère de la Défense, Safran va livrer 2 systèmes opérationnels, composés chacun de 5 vecteurs aériens de type « Patroller » (photo), 2 stations sol pour le pilotage et le contrôle des drones et des moyens de communication. Le contrat inclut : un système de 4 vecteurs aériens et 2 stations sol pour la formation et l’entraînement en métropole ; le système de soutien ; le maintien en condition opérationnelle des systèmes pendant 12 ans. Ces matériels remplaceront les « Systèmes de drones tactiques intérimaires » (SDTi), en service depuis 2004 au 61ème Régiment d’artillerie de Chaumont. Le programme SDT offrira une plus grande endurance, des images de meilleure qualité et une capacité de recherche plus efficace, grâce à une conception multi-senseurs. Il pourra en effet emporter simultanément deux charges utiles totalisant 250 kg : l’une avec des moyens optique/infrarouge/laser et radar utilisable dans un premier temps ; l’autre de guerre électronique, susceptible de se substituer au radar.

Le programme SDT. Le drone tactique (SDTi puis SDT) présente une forte réactivité au plus près de la manœuvre, en renseignant le chef d’un groupement tactique interarmes ou d’une brigade interarmes, explique le général Barrera. Il effectue des missions de reconnaissance de terrain, d’axes et d’itinéraires, d’observation, de surveillance et de détection, localisation et désignation de cibles. Le SDT, rapide et pratique, rejoindra en une demi-heure sa zone de 150 km de diamètre et pourra y rester plus d’une dizaine d’heures à 1.900 m d’altitude. Avec des livraisons en 2018 et 2019, les SDT entreront en service opérationnel en 2020, date de retrait des SDTi. Le SDT complète les drones au contact (DRAC) et MALE (moyenne altitude longue endurance). Le DRAC, auquel succèdera le SMDR (système de mini-drone de reconnaissance), constitue les jumelles déportées du combattant pour les missions de reconnaissance et d’appui renseignement après un accrochage ou une embuscade. Lançable à bout de bras  et destiné aux armes de mêlée et aux forces spéciales, il évolue pendant 2 heures à 100 m d’altitude sur une zone de 15-20 km de diamètre. Le SMDR, dont 30 exemplaires seront livrés en 2018, permettra de voir, par exemple, les manœuvres d’un groupe adverse. Le drone MALE Harpang, déployé en Afghanistan, puis le Reaper en service dans la bande sahélo-saharienne et, à terme, le drone européen assurent des missions de surveillance et de reconnaissance dans la profondeur. Volant à 3.500 m d’altitude sur une zone de 1.000 km de diamètre, ils permettent l’anticipation des menaces d’un théâtre d’opération, le ciblage d’objectifs et l’évaluation des effets d’une action. A terme, les drones pourront effectuer des vols d’entraînement dans des « espaces ségrégués » au-dessus du territoire national. Des recherches sont en cours sur les mesures de sécurité à prendre.

Loïc Salmon

Le 61ème Régiment d’artillerie (drones et imagerie)

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Drones et robots en mer : toujours garder l’homme dans la boucle de décision




Drones civils : réponses opérationnelles et juridiques aux usages malveillants

La protection contre le large spectre d’utilisation malveillante de drones aériens nécessite des solutions techniques pour leurs détection, identification et neutralisation. L’arsenal juridique doit être renforcé en matière de responsabilisation et de sanctions.

Ces aspects de la prolifération des drones civils ont été abordés au cours d’un colloque organisé, le 28 mai 2015 à Paris, par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale et le Conseil économique, social et environnemental. Y sont notamment intervenus : le contre-amiral Frédéric Renaudeau, directeur de la protection des installations, moyens et activités de la défense au ministère de la Défense ; Patrick Espagnol, directeur de la sécurité d’EDF ; Thierry Michal, directeur technique général de l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) ; Thomas Andrieu, directeur des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’Intérieur ; Bruno Delor, président de la Fédération française d’aéromodélisme.

Adaptation du dispositif de défense. Il s’agit d’abord d’évaluer les besoins de protection, à savoir les installations sensibles, événements particuliers (rencontres politiques, musicales ou sportives), populations et personnalités dans des environnements parfois complexes. Selon l’amiral Renaudeau, un drone distant de 6.000 m et volant à 70 km/h est détecté avec 5 minutes de préavis, dont 1 minute pour la prise de décision. La radiogoniométrie seule ne suffit pas pour interpeller un téléopérateur malveillant, en raison de la diversité des modes de pilotage. Elle est complétée par le radar et les détections acoustique et optronique (équipement combinant l’optique et l’électronique). L’identification, principe de base de la sécurité aérienne, est essentielle pour éviter les méprises : vol licite ou non, objet volant ou oiseau. Le sentiment d’impunité se combat ainsi depuis le sol par les moyens optroniques. Les accords avec les  grands opérateurs de téléphonie mobile permettent d’obtenir un signalement du drone, du « télépilote » ou de l’intention de survol. La neutralisation porte d’abord sur la protection passive par des systèmes aériens, aquatiques ou terrestres, simples et intégrés aux autres fonctions d’autoprotection des sites. Ensuite, elle consiste à brouiller ou leurrer le système de navigation du drone sans le détruire. Enfin, la destruction du drone s’effectue par tir d’arme de précision ou d’un fusil de chasse à chevrotine, selon un cadre juridique de l’emploi de la force après analyse des risques et dommages collatéraux possibles. Une autre solution implique la capture du « microdrone » malveillant au moyen d’un filet transporté par un drone intercepteur. Le commandement et le contrôle des actions de neutralisation reste en cohérence avec la défense aérienne, qui centralise les informations. Le ministère de la Défense élabore des plans d’équipement des sites sensibles, en fonction des vulnérabilités et réponses technologiques disponibles. Mais, souligne l’amiral, le cadre juridique doit évoluer en priorité en matière de neutralisation/destruction et de signalement des drones.

Filière industrielle de la sécurité. Soucieux de protéger son patrimoine, EDF doit assumer ses responsabilités de sécurisation de la population et de l’environnement, dont les centrales nucléaires, rappelle Patrick Espagnol. Il doit donc anticiper cette nouvelle menace complexe et sophistiquée avec surmultiplication des cibles par l’interconnexion. Chaque famille de drones suit sa logique propre, qu’il convient de détecter par expérimentation. Puis, il faut maîtriser le drone malveillant en l’obligeant à se poser à un endroit déterminé. Opérateur privé avec obligation de résultat, EDF compte sur l’État, client et fournisseur de sécurité, pour une mise en commun des réflexions et expertises dans ce domaine. La Gendarmerie et l’armée de l’Air sont chargées de faire respecter l’interdiction de survol de sites sensibles. En matière de sécurité, la réponse doit être adaptée, sans coût excessif, supranationale et s’appuyer sur l’existant, la recherche et le développement, selon Patrick Espagnol.

Vaste domaine de recherche. L’ONERA, explique Thierry Michal, présente un aspect dual. Acteur de la recherche aéronautique, il doit remplir des missions de plus en plus exigeantes dans le respect des règlements. Parallèlement, avec son volet défense, il doit lutter contre tout usage malveillant dans ce domaine. Le contenu très sophistiqué de la charge utile du drone correspond à des besoins variables. Dans ce contexte, il s’agit de mettre en place un système pour contrer la menace future. La détection restera complexe, compte tenu de l’évolution rapide de la technologie des drones. Par ailleurs, la réponse sera globale avec la mise en œuvre d’une chaîne de mesures reposant sur le dynamisme de la filière robotique. Compte tenu de la prolifération des drones bon marché et aux discrétion et capacité d’action accrues, il faudra des capteurs compacts et des senseurs performants. Ceux-ci devront être autonomes en matière de durée d’intervention et de furtivité, à savoir peu détectables ou identifiables. Les drones civils sont en effet particulièrement furtifs, car construits sans métal et volant à très basse altitude dans un environnement urbain. La lutte anti-drones va privilégier la rapidité et « l’approche système », à savoir détection, identification, décision et neutralisation, cohérence essentielle de la chaîne de défense. La tendance s’oriente vers une solution la plus automatisée possible. Mais, prévient Thierry Michal, il faut réfléchir à la place de l’homme dans la boucle, domaine de recherche de l’ONERA.

Difficultés juridiques. Il n’est pas toujours possible d’identifier la provenance des drones et de les arrêter, indique Thomas Andrieu. Par ailleurs, la lutte contre leur usage malveillant ne doit pas conduire à brider un domaine économique en plein essor, au nom de la liberté du commerce et de l’industrie ainsi que du développement de ce secteur. Les critères retenus portent sur le poids et la taille du drone. Les conséquences dommageables posent la question de l’assurance, pas encore disponible. La destruction à distance n’est autorisée que si la menace est identifiable et prouvable. La réglementation prévoit des obligations : information sur les conditions d’utilisation ; formation minimale ; enregistrement et signalement électronique. Il faut ensuite faire le tri entre les types de drones et les malveillances potentielles. Au niveau de l’Union européenne, certains États exigent la présence d’une puce d’identification électronique.

Loïc Salmon

Drones civils : avantages, mais aussi sources de menaces complexes et évolutives

Les drones Un peu d’histoire

La Fédération française d’aéromodélisme regroupe 850 associations totalisant 28.000 licenciés. Pour limiter le risque d’utilisation malveillante des drones de loisir, elle recommande notamment : la mise en place d’un site internet officiel de sensibilisation ; l’incitation des fabricants et vendeurs à une information pour une utilisation licite ; le renforcement du principe de déclaration des sites de vol en groupe ; l’identification électronique et un brevet de « télépilote » pour les drones au dessus d’un seuil de masse à définir.




Armée de Terre : nécessité du renseignement au « bon endroit » et au « bon moment »

Facteur de réduction de l’incertitude de l’action, le renseignement assure l’autonomie du chef tactique, grâce à la « recherche multi-capteurs ». Le raccourcissement de sa boucle contribue à préserver l’intégrité du combattant au contact de l’adversaire.

Le renseignement dans les forces terrestres a fait l’objet d’une conférence-débat, organisée le 26 mai 2015 à Paris, par le Cercle Prospective Terre. Y sont notamment intervenus le général Éric Maury, commandant la Brigade de renseignement, et Alexandre Papaemmanuel, directeur « Grands Comptes Renseignement » chez Airbus Defence and Space.

Enjeux opérationnels. Depuis 2009, les différents chefs interarmes peuvent disposer immédiatement d’outils de recherche et d’exploitation du renseignement à leur niveau et par des capteurs d’origines humaine, électromagnétique, image et géographique, explique le général Maury. Les patrouilles profondes du 2ème Régiment de hussards s’infiltrent discrètement dans un environnement sensible avant le déclenchement d’une opération. Elles constituent des réseaux de sources humaines dans la durée et procèdent aux interrogatoires d’adversaires capturés. Elles peuvent guider n’importe quel système d’armes, des hélicoptères, des unités d’infanterie ou de blindés et des avions de chasse sur un objectif pour le neutraliser ou même le détruire. De son côté, le 54ème Régiment de transmissions intercepte, localise ou brouille les télécommunications adverses (VHF et téléphonie mobile). Ses patrouilles légères d’appui électronique accompagnent au plus près les groupements tactiques interarmes, en vue de leur fournir du renseignement d’alerte, comme la détection d’engins explosifs improvisés, sur les itinéraires empruntés. De nombreux soldats leur doivent la vie au cours des dernières opérations extérieures. Les drones du 61ème Régiment d’artillerie sont totalement dédiés aux chefs tactiques sur le terrain, contrairement aux drones MALE (moyenne altitude longue endurance) Harfang et Reaper de l’armée de l’Air. Leurs informations, communiquées en temps réel par le biais d’un élément de liaison, permettent un ciblage au profit de l’artillerie et des hélicoptères. Le 28ème Groupe géographique contribue à renforcer la compréhension de la situation des chefs opérationnels par des produits cartographiques précis, géo-référencés, réalisés et délivrés au plus près du terrain et en situation de combat. Il envoie également des détachements temporaires, à l’intérieur et à l’extérieur du territoire national, pour renforcer un théâtre d’opérations ou, par exemple à la demande des attachés de défense, sur une zone présumée sensible qui pourrait faire l’objet d’une intervention future. Par ailleurs, ajoute le général, l’armée de Terre alimente la Direction du renseignement militaire (DRM) en flux de données depuis la métropole et les théâtres d’opérations. Ainsi, le centre de guerre électronique du 44ème Régiment de transmissions intercepte, en permanence, des communications HF et satellitaires dans des zones estimées stratégiques. Les forces spéciales disposent du 13ème Régiment de dragons parachutistes pour le renseignement humain. Elles profitent aussi du renseignement de l’armée de Terre par le biais du Groupement d’appui aux opérations spéciales. Ainsi, pendant l‘opération « Ares » en Afghanistan (juillet 2003- décembre 2006), les forces spéciales ont fait appel aux patrouilles légères d’appui électronique. La DRM a récemment ouvert le « Centre de renseignement géospatial interarmées », auquel contribue le 28ème Groupe géographique par sa capacité « Geoint » (renseignement multi-sources intégré sur un support géographique). Les renseignements recueillis par les capteurs de l’armée de Terre sur un théâtre d’opérations sont centralisés, exploités et recoupés avec des informations d’autres sources, en vue d’enrichir des bases de données. Elles renseignent le niveau stratégique ou politico-militaire, à savoir le chef d’État-major des armées, et, en retour, les chefs interarmées de ce même théâtre.

« L’info-numérisation ». La numérisation du renseignement en raccourcit la boucle entre le capteur et l’utilisateur, souligne Alexandre Papaemmanuel. Chaque combattant et véhicule devient un capteur et un « effecteur » (qui échange des informations avec un ordinateur) capable, sur un théâtre d’opérations, de communiquer avec les autres et la métropole. Dans la guerre « asymétrique » d’aujourd’hui, l’adversaire est, lui aussi, équipé de « Smartphone », de messagerie instantanée et de cartographie numérique pour synchroniser son action, même en plein désert. Pour réagir au plus vite, la « numérisation du champ de bataille » contient une application dédiée au renseignement. Celle-ci détecte les « signaux faibles », grâce à des algorithmes de traitement de l’information. Ce sera, par exemple, au milieu de dizaines de millions de communications, la conversation qui annonce la pose d’une bombe ou la planification d’une attaque imminente. L’industrie française, indique Alexandre Papaemmanuel, permet : la traduction automatique des langues étrangères ; la détection automatique, dans un flux vidéo, d’une forme permettant de retrouver un véhicule, un regard ou une silhouette ; de reconnaître une voix dans des millions d’heures de conversations téléphoniques. La visualisation sur une même carte des données des multi-capteurs permet de croiser des informations géographiques et météorologiques, la traçabilité des routes ou pistes praticables, les dernières localisations de téléphone pour comprendre les axes de transit de l’adversaire, les bâtiments pouvant servir de caches ou les puits disponibles utilisables comme lieux d’approvisionnement. Désormais, une infrastructure réseau sécurisée diffuse le renseignement en quelques secondes sur un théâtre d’opérations entre ceux qui ont besoin de le connaître. Pour éviter de dépendre du concept américain « Geoint » et pour le dépasser, Alexandre Papaemmanuel préconise de définir un concept français, basé sur le retour d’expérience opérationnelle, le savoir-faire industriel et la recherche universitaire.

Loïc Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

Le 61ème Régiment d’artillerie (drones et imagerie)

Anticipation, planification et conduite des opérations terrestres procèdent du renseignement. L’anticipation stratégique repose sur la veille (sources « ouvertes » comprises), la recherche documentaire et la mobilisation des capteurs de terrain, afin de connaître exactement la complexité de l’environnement du théâtre d’opérations. La planification valide des scénarios et prépare la manœuvre en mobilisant toutes les sources alliées et nationales (Direction générale de la sécurité extérieure et Direction du renseignement militaire). Pendant la conduite des opérations, la chaîne du renseignement s’adapte à la manœuvre et intensifie ses processus de recherche. Coordination et circulation du renseignement permettent au chef d’organiser, de commander et de contrôler, en permanence, la participation maximale des moyens déployés pour atteindre les objectifs.




Drones et robots en mer : toujours garder l’homme dans la boucle de décision

Les drones navals et les robots sous-marins permettront une protection accrue des navires, de leurs équipages et du territoire maritime national. L’emploi de la force, décision politico-militaire, exclut de tout automatiser.

Un colloque sur l’expérience acquise sur ces engins et leurs perspectives a été organisé, le 17 décembre 2014 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM). Y ont notamment participé : Océane Zubeldia de l’Institut de recherches stratégiques de l’École militaire ; les capitaines de vaisseau Olivier Lebas et Marc Aussedat de l’État-major des armées ; l’ingénieure Sophie Vacher de la Direction générale de l’armement (DGA) ; le capitaine de vaisseau François Moreau et le capitaine de corvette Raphaël Burgun de l’état-major de la Marine.

Besoins opérationnels. Le drone naval doit s’adapter au sévère milieu marin et permettre d’économiser du personnel, explique Océane Zubeldia. Il s’agit de l’intégrer au système de combat du bâtiment et de le mettre en condition opérationnelle. Par ailleurs, drone et robot constituent des capteurs de renseignement déportés en altitude, en profondeur ou en immersion dans un environnement hostile, indique le capitaine de vaisseau Aussedat. Leur discrétion dans l’espace littoral contourne l’avantage militaire adverse et, du point de vue national, assure une meilleure surveillance des côtes et exerce un effet dissuasif pour leur protection. A l’horizon 2040-2050, les systèmes embarqués à bord des drones pourront analyser automatiquement toutes les informations recueillies pour choisir la plus opérationnelle ou bien la masse d’informations disparates sera analysée par des hommes à terre. Aujourd’hui, la capacité à déceler les signaux faibles (indices) reste du ressort de l’homme, qui simplifie la situation tactique en vue de prendre la décision la plus efficace. Par son déplacement, le drone perturbe l’environnement tactique, mais ne doit pas gêner l’intervention décidée par l’autorité politique. L’ouverture du feu dépend d’une appréciation de la situation globale. A terme, cette appréciation pourra être automatisée si la situation est simple, mais pas si elle est complexe. L’art de la guerre ne se modélise pas. Neutre, le drone n’affecte pas le déroulé des opérations et de la planification. En outre, explique le capitaine de vaisseau Lebas, l’évolution technologique du drone nécessite de repenser son concept d’emploi. Il s’agit d’en saisir les opportunités pour qu’elles répondent aux besoins opérationnels, tout en maintenant la chaîne de commandement. En 1988, dans le contexte de la guerre Iran/Irak, un avion de ligne iranien avait été abattu dans le golfe Persique par deux missiles surface/air tirés du croiseur américain USS-Vincennes, dont le système radar/tir entièrement automatisé l’avait identifié comme hostile ! Depuis, l’industrie de défense a capitalisé les retours d’expérience technique des drones aériens militaires et civils, comme les matériaux, la miniaturisation, la puissance des calculs embarqués et la communication, indique Sophie Vacher. Après les essais de drones à ailes fixes ou tournantes en 2003-2004, la Marine nationale a privilégié les seconds, susceptibles d’apponter sur une frégate (photo). Les concepts d’emploi et performances sont étudiés en amont. Les drones et robots marins permettent d’économiser heures de vol et jours de mer et de créer des métiers nouveaux, mais leur coût élevé de développement exige les bons compromis de performance et de polyvalence. Les efforts portent sur l’optronique, la guerre électronique, le radar, la communication (bandes passantes) ainsi que la standardisation et « l’encapsulage informatique » des messages.

Retour d’expérience. En 2012, au large de Toulon, la DGA a procédé avec succès aux essais de décollage et d’appontage automatiques du drone D2AD, à partir de la frégate Guépratte. Le système D2AD comprend : un segment « vol » avec une balise et un harpon ; un segment « sol » avec des senseurs sur le pont d’envol du bâtiment, une station de prédiction des mouvements du navire et une station de guidage du drone. Les essais se sont poursuivis à partir du patrouilleur l’Adroit avec le Serval (encadré), qui a effectué quelque 170 h de vol et 300 appontages à la date du colloque du 17 décembre 2014. Selon le capitaine de corvette Burgun, divers enseignements ont été tirés : coûts d’emploi réduits par rapport à l’effectif optimal de l’équipe et à la surface maritime surveillée ; performances de la charge utile optronique ; entraînement et qualification des opérateurs ; dimensionnement du lot de soutien ; capacité de transmissions de vidéos en temps réel. Il fallait éviter que l’Adroit brouille les signaux d’autres bateaux. En effet, les futures missions du drone porteront sur la police des pêches dans l’océan Indien, la lutte contre les trafics illicites, la surveillance côtière et l’identification des pistes détectées par le bâtiment porteur. En outre, des solutions ont été identifiées pour l’embarquement sur des frégates de 1er rang et l’intégration minimale sur des bâtiments de projection et de commandement (BPC). Un shelter pourrait être installé sur le pont d’envol du BPC, d’où un drone décollerait pour une mission amphibie avec retour vers une installation au sol. Des réflexions sont en cours sur la complémentarité d’emploi des drones et des hélicoptères embarqués. Parallèlement, depuis 2011 au large de Brest, la DGA explore l’usage de drones et robots marins dans la guerre des mines, à partir du concept de « drone porte drones ». Un projet d’études amont, dénommé « Espadon » (Évaluation incrémentale de solutions potentielles d’automatisation de déminage pour les opérations navales), prépare le programme SLMAF (Système de lutte antimines futur) pour remplacer les moyens actuels. Les mines sont présentes dans tous les conflits maritimes (golfe Persique 1988 et Libye 2011). D’un emploi simple et d’une gamme très large, rudimentaires ou très sophistiquées, elles peuvent être mouillées jusqu’à 300 m de fond par des moyens non spécialisés.

Impact stratégique. Les drones faciliteront de nouvelles missions de la mer vers la terre et diminueront les risques en opérations, souligne le capitaine de vaisseau Moreau, qui met en garde contre la focalisation sur l’engin au détriment de l’entraînement. Le « tout technologique » doit être robuste pour affronter l’environnement marin (météo, courants, corrosion et distances), car la récupération d’engins en mer est plus difficile qu’à terre. Enfin, l’intelligence humaine peut faire autre chose que le traitement de l’information, qui peut être automatisé, conclut le capitaine de vaisseau Moreau.

Loïc Salmon

Marine : « navalisation » d’un drone aérien et test d’un système vidéo embarqué

Marine : une FGM projetable partout dans le monde

La Marine nationale a expérimenté un système de drone S-100 Camcopter, rebaptisé « Serval » (Système embarqué de reconnaissance vecteur aérien léger) : longueur, 3,10 m ; diamètre rotor, 3,40 m ; emport charge utile, 50 kg ; vitesse en patrouille, 60 nœuds (111 km/h) ; endurance, 5h30. Le robot naval est un véhicule sous-marin autopropulsé et filoguidé par fibre optique. Équipé de capteurs pour une imagerie en deux ou trois dimensions, il permet une localisation précise par transpondeur acoustique.




Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

A l’horizon 2035, les drones et missiles hypersoniques, difficiles à intercepter en raison de leur très grande vitesse, pourront agir dans la profondeur, avec précision et à distance de sécurité. Leur coût élevé nécessitera des choix budgétaires et opérationnels.

Ils ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 novembre 2014 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Y sont notamment intervenus : le général Denis Mercier, chef d’état-major de l’armée de l’Air ; Laurent Serre, responsable des programmes hypersonique à l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) ; Philippe Migault, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques ; André Geoffroy, consultant.

Drones de demain. Un drone de reconnaissance hypersonique se rendra très vite sur zone et en reviendra avec des informations fraîches immédiatement utilisables, explique Laurent Serre (ONERA). Ce drone peut être tiré sous avion, du sol ou depuis la mer (bâtiment de surface ou sous-marin). Un propulseur d’appoint lui donne une accélération jusqu’à Mach 2 (680 m/s), qu’il maintient par son statoréacteur aux conditions de croisière à haute altitude. Sa portée croît alors avec sa vitesse. En conséquence, il peut réaliser une mission loin à l’intérieur d’un territoire hostile sans disposer de la supériorité aérienne. A une altitude donnée, voler plus vite lui donne un avantage de manœuvrabilité face à un intercepteur (avion ou missile sol/air). En outre, à une vitesse donnée, voler plus haut réduit les performances de l’intercepteur. La mission du drone est entièrement automatique. Pendant sa phase de croisière, il atteint un territoire, même très défendu, en 20 mn, puis y parcourt plus de 600 km dans la profondeur et capte des images par son radar SAR à haute résolution (10 à 30 cm) sur une sélection de sites de points chauds d’intérêt du moment. Sa phase de récupération se décompose en : vol de retour vers le lieu choisi ; décélération jusqu’à une vitesse subsonique ; descente freinée par parachute ; récupération par hélicoptère, méthode utilisée pendant la guerre du Viêt Nam (1955-1975) ; retour vers l’infrastructure de base. Les données captées au cours de la reconnaissance ont été extraites et disséminées vers les destinataires pendant le vol du retour. Par exemple, au cours d’une mission d’une heure, le drone hypersonique peut recueillir des informations sur une dizaine de zones (4 km de côté) réparties dans un carré (500 km de côté) et sous 2 angles d’observation aller/retour pour les reconstituer en 3 dimensions. Mais l’expression du besoin de « renseignement stratégique réactif tout temps » reste à affiner, souligne Laurent Serre. Des missions, quotidiennes ou hebdomadaires, permettraient d’affiner la base de données, de détecter les changements et de prendre des vues dans de nouvelles conditions, elles porteraient notamment sur : la surveillance de sites de missiles ou de radars fixes ou déplaçables ; l’indice d’activité de réseaux de communications terrestres et fluviaux ; l’indice d’activité d’installations sensibles ; le recensement de capacités aériennes ou navales.

Projets français. Face aux menaces futures, la technologie des armes hypersoniques fera la différence entre les grandes puissances qui s’en doteront, estime le général Mercier. Leur concept d’emploi sera le même qu’aujourd’hui pour garder la capacité d’entrer en premier sur un théâtre,  mais avec une différence importante : la distance de tir ! L’armée de l’Air a déjà entrepris des études très poussées sur les techniques essentielles et les enjeux opérationnels. La constante restera la liberté d’action sur les espaces terrestre et maritime, qui dépend de celle dans l’espace aérien. Contrer le déni d’accès à ces espaces nécessite d’imaginer des armements à forte réactivité, longue portée et précision des effets. La furtivité des avions de chasse se trouve déjà mise à mal par les radars passifs. En outre, les missiles sol/air et air/air augmentent leur allonge. La vitesse devient donc un facteur d’efficacité contre les systèmes de défense au sol. Le niveau déjà atteint ne permet plus de progresser, mais la vitesse hypersonique constituera un facteur opérationnel important dans une dizaine d’années. Or, la dissuasion nucléaire devra moderniser sa partie aéroportée après 2030. Sa crédibilité dans un monde changeant résidera encore sur la complémentarité de ses composantes océanique (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins) et aérienne (avions Rafale). A la même époque, le Rafale et le missile ASMP-A (air-sol moyenne portée amélioré) arriveront à mi-vie. Ce missile, que la France est la seule à posséder, est équipé d’un statoréacteur de haute technologie, dont il convient de garder les compétences pour préserver l’avenir, souligne le chef d’état-major de l’armée de l’Air. Le maintien de ce niveau passe par la simulation numérique de la poussée et de la trainée, les applications de la technologie du plasma, l’amélioration de la chambre de combustion et les matériaux résistants à la chaleur. L’ONERA et MBDA (missiles et systèmes de défense) poursuivent leurs recherches dans ces domaines. Le démonstrateur technologique Neuron permettra d’affiner le concept d’emploi du drone de combat. Il devra répondre à deux questions : imaginer un système complexe de capteur et de frappeur et limiter le coût budgétaire.

A l’étranger. La Russie a élaboré des applications tactiques du statoréacteur et les exporte, indique Laurent Serre. Ainsi le missile Yakhont (Mach 2,5), qui peut être tiré d’une rampe terrestre, d’un avion ou d’un sous-marin, a été livré à la Syrie. Le missile air-sol et antinavire KH31 (Mach 3,5) peut être tiré des avions Mig 29 et Su 27. Le missile antinavire Moskit (Mach 3), utilisé par la Russie, l’Ukraine, la Chine et l’Inde, peut être lancé de diverses plates-formes. Pour les États-Unis, les armes hypersoniques constituent un élément essentiel au maintien de la supériorité aérienne, selon André Geoffroy. La NASA, Boeing et l’armée de l’Air américaine procèdent à des essais de prototype de missile volant à Mach 5, en vue d’une mise en service vers 2020. L’Inde  a développé avec la Russie le missile de croisière BrahMos (Mach 3), tirable de la terre et de la mer, et compte l’exporter. L’expérimentation du BrahMos-II, version hypersonique (Mach 7), devrait commencer en 2017. La Chine développe un missile hypersonique avec des résultats mitigés. Enfin, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Australie s’y intéressent.

Loic Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Drones Air et Marine : surveillance, renseignement et… combat

L’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) a mis au point un concept de drone à statoréacteur capable de voler au-delà de Mach 5 (1.701 m/s) et plus, avec du kérosène comme combustible. Selon le contexte, il pourrait parcourir 1.000 km en 14 minutes à Mach 4 (1.361 m/s) et en 7 minutes à Mach 8 (2.722 m/s). Récupérable à un point de rendez-vous prédéterminé, il ne nécessiterait ni communication, ni contrôle pendant le vol. Il pourrait emporter : un radar à synthèse d’ouverture, qui améliore la résolution en azimut ; un système de traitement de données ; un système de navigation inertielle et GPS.




Drones Air et Marine : surveillance, renseignement et… combat

Les drones de surveillance participent à la collecte du renseignement et accélèrent la boucle décisionnelle, en vue d’une intervention aérienne ou navale. Complémentaires des avions et hélicoptères, les drones de combat apportent de nouvelles perspectives opérationnelles.

Les spécificités des besoins de l’armée de l’Air et de la Marine dans ce domaine ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 3 décembre 2012 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Les interventions ont été rassemblées dans un ouvrage publié en 2013 (Prividef Éditions 224 pages 25 €).

Armée de l’Air. Les conflits récents ont montré l’efficacité des drones pour la surveillance et la reconnaissance de cibles fugaces, la surveillance des habitudes de vie sur un théâtre d’opérations et le besoin accru de discrimination des cibles, afin d’éviter les tirs fratricides ou les dommages collatéraux. La neutralisation des cibles à haute valeur ajoutée peut être assurée par les drones de surveillance dotés d’un armement, explique le lieutenant-colonel Virginie Bouquet de l’état-major de l’armée de l’Air. Aujourd’hui, les drones MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) répondent aux divers besoins de surveillance : frontières et approches maritimes ; convois « spéciaux » ; événements particuliers ; feux de forêt ; zones de pêche et de trafic routier ; conditions météorologiques. A l’avenir, le drone de surveillance devra élargir son champ de détection par l’emport de capteurs de localisation de communications ou d’un radar à synthèse d’ouverture, qui traite les données reçues sur une cible mobile pour en améliorer la résolution en azimut. La séquence «  surveillance, détection, reconnaissance et identification » sera achevée avec des capteurs vidéo à champ plus étroit dans l’électro-optique et l’infrarouge. Le drone de combat devrait arriver dans l’armée de l’Air française vers 2030. Les système de drones (vecteurs, liaisons de données et stations au sol) rempliront des missions dans des contextes ennuyeux, pollués ou dangereux. Ils renforceront plusieurs capacités : initiative des armées ; entrée d’une nation en premier sur un théâtre d’opérations ; frappe dans la profondeur tout en préservant la vie humaine pour éviter une exposition diplomatique et médiatique qu’exploiterait l’adversaire. Le vecteur devra pouvoir supprimer ou détruire des défenses aériennes adverses et assurer une reconnaissance stratégique au regard des menaces futures. Il devra renforcer les modes d’action des forces spéciales, grâce à ses furtivités électromagnétique et infrarouge, et larguer une arme d’une grande précision. Suite aux accords-cadres franco-britanniques de 2012, un démonstrateur commun de drones de combat devrait résulter des retours d’expérience des prototypes français « Neuron » et britannique « Taranis ». En outre, des démonstrations technico-opérationnelles se poursuivront jusqu’en 2020, dans le cadre du programme commun sur le système de combat aérien futur. Celui-ci inclura des avions de chasse et/ou des drones de combat. Il s’intégrera à un dispositif comprenant : des drones de surveillance MALE et HALE (Haute Altitude, supérieure à 20.000 m, Longue Endurance) ; des avions ravitailleurs ; un système de détection et de commandement aéroporté (AWACS en anglais), composé d’une station radar montée sur un avion de guet ; des avions de transport tactiques.

Marine nationale. Dans la combinaison drones/aéronefs habités, les premiers sont dédiés à la surveillance et l’identification et les seconds à l’intervention, indique le capitaine de frégate Hervé Chevalier de l’état-major de la Marine. L’absence d’équipage à bord d’un drone permet de l’exposer plus fortement au danger, d’exploiter son endurance et sa vélocité et de réduire les dépenses en ressources humaines (formation, qualification et entraînement). Le drone tactique contribue à la sûreté d’une unité navale, au recueil du renseignement d’intérêt maritime et au soutien de la lutte anti-surface et anti-sous-marine. Il sert aussi comme relais de communications, intercepteur radio/radar et transporteur de petites charges. L’équipage de l’hélicoptère embarqué se concentre sur l’intervention : tir de semonce ; recherche et sauvetage de personnes tombées en mer ; signification à un navire en infraction de se dérouter. La mise en œuvre du système de drone tactique dépendra du type de navire qui devra rester, le plus possible, maître de sa manœuvre. Le porte-avions Charles-de-Gaulle et les bâtiments de projection et de commandement à « pont droit » peuvent embarquer les drones MALE et ceux à voilure tournante à décollage et atterrissage verticaux (VTOL en anglais). Ils effectuent des missions de projection de puissance ou d’une force, de la mer vers la terre et sous escorte de frégates de lutte anti-aérienne, anti-surface ou anti-sous-marine. Équipées d’une plate-forme hélicoptère et capables de remplir des missions de maîtrise de zones opérationnelles, ces frégates peuvent emporter des drones VTOL de 50 kg de charge utile. Chargée de la maîtrise des approches maritimes, les vedettes, avisos et patrouilleurs, dépourvus de pont d’envol, n’emporteront que des minidrones de moins de 25 kg. La réversibilité de la trajectoire du drone VTOL lui permet de choisir l’instant adéquat pour se poser quand la mer est forte, contrairement aux autres drones à trajectoire irréversible. Capable de rester sur zone, il accroît le préavis de détection et donc d’intervention. Ce dernier, de l’ordre de 10 minutes contre un skiff (bateau pirate somalien) repéré à 5-7 milles marins (environ 9-13 km), monte à 30 minutes contre une frégate hostile à 15-20 milles (28-37 km) et 60 minutes contre un navire de commerce en infraction à 25-30 milles (46-56 km). Il dépasse 120 minutes pour des missions de routine contre n’importe quel navire dans une zone de 20 à 30 milles (37 à 56 km) de rayon et située à 40-60 milles (74-111 km) de son bâtiment porteur. Un hélicoptère embarqué sur une frégate ne peut voler que 3 heures par jour… mais son commandant de bord peut prendre l’initiative sur place !

Loïc Salmon

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

Marine : « navalisation » d’un drone aérien et test d’un système vidéo embarqué

Opex : enjeux et perspectives des drones militaires

Fin 2013, l’armée de l’Air française a pris livraison de 2 drones américains de surveillance MQ-9 « Reaper » (photo). La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit la commande de 4 systèmes (12 vecteurs) Reaper avec des systèmes adaptés : liaison de données à vue directe et compatible avec le plan de fréquences français ; capteurs optroniques ou électromagnétiques réalisés en Europe. Voici les caractéristiques du Reaper français : envergure, 20,1 m ; longueur, 11 m ; hauteur, 3,8 m ; poids à pleine charge, 4,76 t ; vitesse maximale, 240 km/h ; plafond, 15.200 m ; rayon d’action, 1.850 km ; endurance, plus de 24 heures. Les armées de l’Air américaine et britannique ont déjà utilisé en Afghanistan la version combat du Reaper qui peut emporter, au choix : 4 missiles air-sol Hellfire ; 2 missiles air-air Stinger ; 2 bombes à guidage laser GBU-12 de 225 kg.  




Marine : « navalisation » d’un drone aérien et test d’un système vidéo embarqué

Pour la première fois en Europe, la Délégation générale de l’armement (DGA), la Marine nationale et le groupe DCNS ont validé l’intégration d’un drone aérien à voilure tournante au système de combat d’un bâtiment militaire (photo). Des essais à la mer ont été effectués du 9 au 13 décembre 2013 à bord du patrouilleur L’Adroit, dans le cadre du programme de déploiement SERVAL (Système Embarqué de Reconnaissance – Vecteur Aérien Léger). Ils ont évalué le module DIOD-A, intégré au système de combat Polaris®, développé par DCNS et servant au contrôle électro-optique des données de charges utiles du drone Camcopter® S100. Ils ont aussi démontré que la connexion entre le calculateur de vol du Camcopter® S100 et le Polaris® n’avait pas d’incidence sur la sécurité du vol. L’intégration et le déploiement d’un drone aérien à bord d’un bâtiment permettent d’obtenir, en temps réel, des informations sur le théâtre d’opérations, mais hors de portée des senseurs du bord. Véritable caméra déportée, un drone équipé d’un ensemble optronique contribue à l’identification d’un navire pirate ou au suivi de l’inspection d’un bateau de pêche. Par ailleurs, DCNS a mis au point un système vidéo embarqué facilitant les missions de protection et de sauvegarde d’une force navale, face aux évolutions de la menace terroriste, de la piraterie et du narcotrafic. Ce système a été testé en décembre 2013 en rade de Toulon avec le concours de la DGA. Capable d’accélérer la prise de décision sur une zone d’opération, il comprend notamment : des caméras thermiques ; une technologie de mur d’images et de logiciel de gestion de sources de tout type ainsi que le transport de vidéos sans perte en temps réel ; le système SURVI® (SUrveillance Radar Vidéo et Infrarouge) avec radar, caméra haute définition, antenne AIS (système d’authentification automatique), station météo et capacités de communication. Les vidéos sont exploitées sur un poste de tenue de situation visuelle multi-écrans. Selon DCNS, la réception sur écran en temps réel d’images vidéo, issues de capteurs performants, donnera aux opérateurs un supplément d’informations essentielles sur la cible et sur ses intentions et, ainsi, leur permettra de garder l’ascendant tactique sur elle.

Loïc Salmon

DCNS : défense aérienne pour sous-marins et FREMM-ER

Opération européenne « Atalante » : piraterie contenue en océan Indien




Opex : enjeux et perspectives des drones militaires

Les drones assurent une surveillance du terrain permanente qui, transmise en temps réel aux troupes au sol, permet de mieux appréhender la situation en opération extérieure (Opex). La technologie des missiles hypersoniques pourrait leur être appliquée demain.

Les enjeux et perspectives des drones ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 décembre 2012 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Les interventions ont été rassemblées dans un ouvrage publié en 2013 (Prividef Éditions 224 pages 25 €).

Les opérations terrestres. En France, l’emploi de drones remonte à 1965 pour déceler les mouvements de troupes du Pacte de Varsovie, indique le colonel Aymeric Bonnemaison de l’état-major de l’armée de Terre. Le drone rapide R20 puis, en 1980, le CL89, véritables missiles de reconnaissance, ont fourni un renseignement en temps différé par récupération des films à l’atterrissage. Ensuite, le Mart (Mini-avion de reconnaissance télépiloté), le drone tactique CL289 (successeur du CL 89) et le système d’arme Crécerelle dans les années 1990, puis le SDTi (Système de Drone Tactique intérimaire) et le Drac (Drone de reconnaissance au contact) à la décennie suivante, plus lents, diffusent une information vidéo en temps réel pour offrir une réactivité suffisante aux forces  sur le terrain. Ainsi, le Mart est utilisé pendant la guerre du Golfe (1990-1991), les Crécerelle et CL289 vont en Bosnie et au Kosovo (1996-2002). Leur succèdent le SDTi et le Drac au Kosovo et en Afghanistan (2008-2012). Enfin, un SDTi est déployé au Liban (2006-2007) et un CL289 au Tchad (2008-2009). En 2012, le « concept interarmées sur l’emploi des systèmes de drones aériens » formalise la complémentarité et la segmentation de la panoplie de drones disponibles pour satisfaire le « juste besoin opérationnel », selon la finalité d’emploi, le niveau d’appui attendu, les capacités requises, l’empreinte au sol consentie et le rapport coût/efficacité. Les SDTi (330 kg) appuient les forces du niveau division à brigade, les Drac (<10 kg) de la brigade au groupement tactique interarmes. Les microdrones (<2 kg) constituent les jumelles déportées du combattant au niveau compagnie. Face à l’obsolescence du SDTi et du Drac, l’armée de Terre devra renouveler ses capacités en la matière dans un avenir proche. Toutefois, le futur système de drone devra garantir au chef tactique la réactivité et l’appui direct indispensable à la manœuvre et la sécurité des soldats, lors d’un engagement intense avec l’adversaire. Les progrès technologiques permettront d’élargir les missions de surveillance et de renseignement à celles de logistique et de combat. Le retour d’expérience d’Afghanistan a permis de faire évoluer le système de drone tactique et affiner le besoin opérationnel pour son successeur, explique le colonel Gilles Randreau, commandant le 61ème Régiment d’artillerie (régiment de drones et d’imagerie de l’armée de Terre). Plusieurs améliorations ont été obtenues : fourniture d’un appui image aux forces, grâce aux terminaux vidéo déployés au sol avec des analystes d’images ; optimisation de la logistique et de la maintenance par le développement des capacités de réparation du drone tactique ; gestion du potentiel dans la durée par l’achat de pièces de rechange ; développement des capacités d’interopérabilité et d’optimisation de l’analyse d’images.

L’option hypersonique. Le statoréacteur permet une vitesse « hypersonique », c’est-à-dire plusieurs fois supérieure à celle du son (340 m/s ou Mach 1). Depuis 2009, il équipe le missile ASMP-A (Air Sol Moyenne Portée-Amélioré) à tête nucléaire, en service sur les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine dans le cadre de la dissuasion. Cette technologie pourrait s’appliquer à un drone de reconnaissance pour des missions dans la profondeur ne nécessitant pas une supériorité aérienne préalable sur la zone considérée, propose Laurent Serre, responsable des programmes hypersoniques à l’Office national d’études et de recherches aérospatiales. Ce drone pourrait être tiré du sol, d’avion ou depuis la mer et à une distance supérieure à 600 km pour prendre automatiquement des images radar sur une sélection de sites d’intérêt stratégique. Il retournerait ensuite vers son lieu de récupération à une vitesse redevenant progressivement subsonique. Sa descente freinée par parachute, il serait alors récupéré en vol par un hélicoptère jusqu’à l’infrastructure de base et, pendant ce vol, ses données seraient extraites et disséminées vers les destinataires habilités. Selon Laurent Serre, la mise en œuvre du drone hypersonique à partir du porte-avions Charles-De-Gaulle permettrait de réaliser un système intégré : avion Rafale porteur ; hélicoptère de récupération ; préparation de la mission ; traitement des données ; maintenance ; capacité décisionnelle et, éventuellement, de frappe réactive. La prise d’images à haute résolution (10 à 30 cm) par « radar à synthèse  d’ouverture », qui améliore la résolution en azimut, est possible jour et nuit et indépendante des conditions météorologiques. Les analystes trouvent, dans ces images, des informations invisibles pour des yeux non exercés, car la nature des signaux est très différente de celle des images optiques. Une mission d’une heure peut examiner simultanément 10 zones de 8 km2 réparties sur 250.000 km2 et reconstruire, en 3 dimensions, des sites missiles ou radars fixes ou déplaçables. Elle détermine l’indice d’activité de réseaux de communications terrestres ou fluviaux et celui d’installations sensibles. Elle recense aussi des capacités aériennes ou navales. Un drone hypersonique furtif pourra notamment constituer et mettre à jour un catalogue d’objectifs d’intérêt stratégique, enrichi au fil des missions successives. Pendant sa phase d’intrusion, le recueil du renseignement électronique sollicitera les défenses du système détecté, écoutera ses réactions et laissera peu de temps de réflexion à l’adversaire, qui réagira selon ses principes de base. En outre, l’analyse des réactions automatiques renseignera sur les caractéristiques intimes des systèmes concernés. Des essais de prises d’images radar à synthèse d’ouverture ont déjà été réalisés en vol subsonique sur le drone CL289. L’enjeu porte surtout sur la réalisation d’équipements compacts. Enfin, l’expression du besoin de « renseignement stratégique réactif tout temps » reste à affiner.

Loïc Salmon

Les drones dans les forces terrestres

Le 61ème Régiment d’artillerie (drones et imagerie)

Évoluant à faible et moyenne altitudes et cohérent avec la manœuvre aéroterrestre, le drone apporte d’abord au commandant des forces un appui par le renseignement, grâce à ses capteurs (caméras, radars ou dispositifs de détection électromagnétiques). Toutefois, son emploi impose des contraintes sur le plan opérationnel : intégration et navigabilité dans la circulation aérienne ; législation ; sécurité ; altitude. Il doit aussi surmonter des obstacles d’ordre technique : gestion des pannes en vol et des situations dégradées ; transmission des données ; discrétion ; mode de propulsion ; réactivité automatique et intervention humaine ; entretien, entreposage et maintien en condition opérationnelle ; formation et entraînement des opérateurs.




Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR

En matière de renseignements d’origine électromagnétique (« sigint » et « comint ») et par imagerie les drones complètent les aéronefs légers de renseignement, surveillance et reconnaissance (ISR), selon les critères de missions définis par leurs utilisateurs.

Certains aéronefs (avions, drones, hélicoptères et dirigeables) peuvent opérer avec ou sans pilote. Leur « dronisation » a fait l’objet d’un colloque organisé le 30 septembre 2013 à Paris, par le Club Participation et Progrès, le magazine Air et Cosmos et la revue Défense nationale.

Systèmes et emplois. En 2008, le secrétaire américain à la Défense Robert Gates, ancien directeur de la CIA, lance le programme « Liberty » de plate-forme ISR pour les opérations en Irak et en Afghanistan en vue de dresser des cartes de renseignement sans intervention des troupes au sol, explique le lieutenant-colonel Eric Tantet de l’état-major de l’armée de l’Air. « Liberty » a récupéré un avion civil à faible coût de maintien en condition opérationnelle. Le cahier des charges varie selon la taille du vecteur et le nombre de capteurs installés. La plate-forme emporte divers types de charges utiles dont notamment: la boule optronique (imagerie) à « champ étroit » ; le radar à « champ moyen », indicateur de cibles mobiles et utilisable tous temps ; le capteur de communications à « champ large » pour localiser des émetteurs dans des zones désertiques ; la télédétection par laser ; la caméra hyper-spectrale ; le système américain « Gorgon Stare » (5 caméras électro-optiques et 4 autres infrarouges) pour couvrir le maximum de terrain ; le système de fusionnement des informations des capteurs. Le concept d’emploi de l’avion léger de surveillance et de reconnaissance (ALSR) s’articule ainsi : « champ large » pour la recherche de cibles sur la zone d’intérêt définie ; « champ moyen » pour la détection et la localisation des cibles ;  « champ étroit » pour leur identification ; production et transmission des renseignements vers les autorités politico-militaires ou les éléments terminaux de la chaîne d’action (troupes au sol, bâtiments et aéronefs de combat) ; poursuite éventuelle de la cible ou surveillance de la zone. Dans le cadre d’une crise émergente, l’ALSR peut être utilisé sous faible préavis pour renforcer les moyens de recueil déployés sur un théâtre extérieur. Sur le territoire national, il peut participer à un dispositif de sûreté du ministère de la Défense ou en appui d’autres ministères pour la lutte anti-drogue, la sécurité intérieure, la lutte contre la piraterie, l’anti-terrorisme et l’évaluation rapide de la situation après une catastrophe naturelle ou technologique. Divers ALSR sont en service dans les armées de Terre et de l’Air aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne et dans les forces aériennes du Canada, d’Israël et d’Algérie. D’autres sont déjà commandés par celles d’Irak et de Singapour.

Comparaison et perspectives. Guillaume Steuer (Air et Cosmos) a dressé un tableau comparatif entre le drone moyenne altitude longue endurance (Male) et l’ALSR. Tous deux se valent en discrétion moyenne. Le drone Male l’emporte pour l’endurance (plus de 24 h sur zone contre 6-8 h pour l’ALSR) et l’armement éventuel. L’ALSR présente des avantages en termes de flexibilité d’emploi, d’évolution dans l’espace aérien civil, d’acquisition (offres multiples) et d’autoprotection. L’armée de l’Air américaine (USAF) dispose de 160 drones armés MQ-1 B « Predator » mis en service opérationnel en 2005, 100 drones de combat MQ-9 « Reaper » (2007) et 42 ALSR MC-12 W « Liberty » (2009). Le Commandement des opérations spéciales de l’USAF déploie des MQ-1B « Predator » sur 6 orbites permanentes et des MQ-9 « Reaper » sur 4. Il emploie aussi 36 petits avions Pilatus PC-12/U-28 capables d’utiliser des pistes sommairement aménagées et en a commandé 18 exemplaires pour les forces spéciales afghanes. Outre ces trois types de vecteurs, la CIA possède des DHC6 « Twin Otter » équipés de roues, de skis ou de flotteurs. Depuis sa base de Waddington, l’armée de l’Air britannique déploie 10 MQ-9 « Reaper » et 6 petits avions « King Air 350 » équipés de multicapteurs. En France, indique Guillaume Steuer, les drones Male sont peu nombreux et peu adaptés aux besoins : optronique obsolète et absence de capacité « sigint ». En outre, les capacités ISR aéroportées sont éparpillées entre les avions de transport tactiques « Transall » et « Hercules », les avions de patrouille maritime « Atlantique 2 »  et le C-160 « Gabriel » de guerre électronique. Le projet de loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit des vecteurs aéroportés complémentaires des renseignements d’origine image. Finalement, les drones Male devraient être affectés d’abord au soutien des forces et les ALSR au Commandement des opérations spéciales, à la Direction du renseignement militaire (DRM) et à la Direction générale de la sécurité extérieure.

« Dronisation » et complémentarité. Malgré le développement du drone, l’ALSR rebondit en raison de son moindre coût et du savoir-faire venu du monde civil, indique le général de corps aérien (2S) Jean-Patrick Gaviard, ancien sous-chef opérations de l’État-major des armées. Mais, il ne fonctionne qu’avec la supériorité aérienne, comme pour les interventions en Libye (2011) et au Mali (2013). En temps de crise, les « sigint » et « comint », captés aussi par les sous-marins et navires de surface, constituent les renseignements initiaux, que doivent compléter l’imagerie et l’infrarouge pour l’identification des cibles. « Même pour les théâtres africains, ça commence par là ». Le successeur de l’avion C-160 « Gabriel » devra disposer d’une capacité « sigint » plus importante pour informer la DRM et les forces sur le théâtre des bandes d’émissions à brouiller. Une réflexion est en cours sur la reconstitution d’une escadre de reconnaissance, basée dans le centre de la France et incluant les drones, les ALSR et du personnel hautement qualifié. De son côté, le général de corps aérien (2S) Michel Asencio, ingénieur consultant en technologies nouvelles, rappelle la vulnérabilité des moyens de transmissions des renseignements des drones. Ainsi informé début août 2013, le mouvement chiite Hezbollah avait pu piéger le passage de commandos israéliens en territoire libanais, faisant plusieurs blessés.

Loïc Salmon

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

La guerre électronique : nouvel art de la guerre

Le drone français (mode piloté en option) « Patroller » peut croiser sur zone à 25.000 pieds (7.620 m) d’altitude plus de 20 heures et même jusqu’à 30 heures dans sa configuration capteur optronique jour/nuit avec deux réservoirs sous voilure. Il emporte des caméras TV (couleurs ou noir et blanc) et infrarouges, des radars météorologiques, de détection NBC (nucléaire, chimique et biologique) et à synthèse d’ouverture et un télémètre laser. Il transmet directement des images aux personnels au sol ou aux véhicules d’intervention via un terminal tactique vidéo portable. Aéronef à décollage et atterrissage automatiques, le « Patroller » est aérotransportable par avion-cargo. Son rayon d’action varie de 200 km (liaison de données à portée optique) à 2.000 km (liaison satellite).




Libye : Retex de l’armée de l’Air

Pendant l’opération Harmattan au large de la Lybie, l’armée de l’Air, disponible à 92 %, a dû combiner réactivité,  allonge endurance, polyvalence et précision. Le colonel Jean Rondel, chef de l’état-major opérationnel du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes, a présenté un retour d’expérience (Retex) à froid, au cours d’une conférence organisée, le 15 mars 2012 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Préparation et déroulement : les opérations aériennes en Libye ont duré plus de sept mois, contre deux mois et demi au Kosovo (1999) et un mois pendant la guerre du golfe (1991). Elles ont été initiées par la France et la Grande-Bretagne le 19 mars, avant de passer sous commandement OTAN le 1er avril (revue téléchargeable septembre 2011, p.11-12). Pour la première fois, elles ont été exercées au profit de forces terrestres étrangères (le Conseil national libyen, CNT), morcelées et sans véritable coordination. Avant le début des combats, la France a évacué, le 22 févier en deux missions Airbus A-340, les ressortissants européens (400) résidant dans les grandes villes. La Grande-Bretagne a envoyé, par avions de transport tactique Hercules, des forces spéciales récupérer ceux qui étaient dispersés dans le pays. Pour la première fois, le Commandement du transport européen (Allemagne, France, Belgique et Pays-Bas), opérationnel fin 2010, a été mis en œuvre. L’Allemagne a participé à la logistique, mais pas aux frappes. La logistique a inclus le largage de sacs de riz et d’armes et équipements aux forces du CNT, en coopération avec le Qatar et les Emirats arabes unis. Pour la première fois, les Etats-Unis ont participé aux premières frappes (missiles de croisières navals et quelques raids aériens), puis se sont limités à l’appui : lutte anti-radar, ravitaillement en vol (75 %) et renseignement. Avec les ravitaillements en vol, les avions de reconnaissance ont poursuivi et surveillé les bandes armées pro-Kadhafi s’enfonçant vers le sud de la Libye. Du côté français, le recueil de renseignements électromagnétiques, en vue de régler les contre-mesures électroniques, commencé dès le 5 mars, a duré 14 jours au moyen des capteurs des AWACS, de l’avion d’écoute Transall C160 Gabriel et des Mirage F1 CR  équipés de la nacelle d’analyse de signaux tactiques. Le drone Harfang, dont les missions pouvaient dépasser 19 heures d’affilée, a servi à lever les incertitudes sur des cibles. Cette autonomie d’appréciation a pallié l’insuffisance de renseignements en provenance du groupe des « Five Eyes » (cinq yeux) alliés (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande), pas toujours coopératifs.  Frappes : les premières, sous commandement national (19-21 mars), ont interdit de vol les forces aériennes libyennes. Celles du 19 mars avec des bombes guidées laser de 250 kg ont eu une portée stratégique : l’arrêt de la progression des colonnes blindées pro-Kadhafi vers le port de Benghazi tenu par le CNT. La vitesse d’intervention a été essentielle : la frappe s’est produite deux heures après la déclaration du président de la République Nicolas Sarkozy, les avions étant déjà en l’air. Du 22 au 31 mars, les avions américains, britanniques et français ont effectué des reconnaissances, des frappes ciblées sur des blindés et des raids dans la profondeur, en vue de protéger les populations et d’affaiblir le potentiel des forces pro-Kadahi. Le 23 mars, les premières frappes de missiles de croisière français Scalp ont eu lieu : deux Rafale Air ont décollé de Saint-Dizier et deux Mirage 2000 D de Nancy pour se poser au retour à Solenzara (Corse) avec deux ravitaillements en vol entretemps. Simultanément, deux Rafale Marine sont partis du porte-avions Charles-De-Gaulle. Le Rafale Air emporte deux Scalp, le Mirage 2000 un et le Rafale Marine un. Les Scalp ont été tirés à 21 h 33 à une distance de sécurité de 400 km, avec la possibilité d’interrompre l’intervention jusqu’à huit minutes avant grâce à une liaison radio avec un AWACS. Du 1er avril au 31 octobre, l’opération OTAN « Unified Protector » a évolué vers un soutien accru au CNT par des vols de reconnaissance sur toute la Libye, des raids dans la profondeur et des frappes ciblées sur des forces et des infrastructures militaires (dépôts de munitions), à savoir au bon moment et au bon endroit pour inverser le cours des opérations. L’analyse et le ciblage des objectifs ont suscité quelques tiraillements entre Alliés, dont les appréciations ont parfois divergé. Toutes les frappes françaises devant recevoir l’approbation de Paris, le contrôle très serré du Centre de planification et de contrôle des opérations (CPCO) a ralenti la vitesse d’appréciation et donc la réactivité. Les pays alliés délèguent en effet davantage de responsabilités à leur commandement sur zone. Ainsi le 20 octobre, un drone armé américain a repéré un véhicule militaire et l’a détruit peu après. Sa capacité d’écoute des communications téléphoniques permet de décider la frappe en un temps très court. Enfin, pendant Harmattan, 11 Scalp ont été tirés sur les 400 en soute. L’annulation d’une frappe avec des bombes guidées laser (250 kg et 1.000 kg) résultait de l’appréciation de la valeur ajoutée de l’objectif et non pas du prix de la munition.

Enseignements : Harmattan a permis de valider la polyvalence du Rafale : défense aérienne, reconnaissance et assaut. Equipé de plusieurs armements et grâce à la fusion des informations de l’ensemble de ses capteurs, il peut même tirer un missile sur une cible… située derrière lui ! Un drone MALE (moyenne altitude longue endurance) peut effectuer des missions d’une durée de 19 heures, chose impossible  pour un pilote d’avion. Toutefois, il convient de développer : les armes à létalité modulaire ; les capacités de renseignement d’origine électromagnétique (ELINT/COMINT) ; la capacité radar à couverture synthétique/indicateur de cibles en mouvement (SAR/MTI) ; la coordination entre avions et hélicoptères de combat ; le ravitaillement en vol ; la réactivité et la capacité à durer. Enfin, Harmattan constitue une participation majeure de la France au sein de l’OTAN… qui lui permettra de peser sur les décisions futures !

Loïc Salmon

L’opération Harmattan, qui a duré du 19 mars au 31 octobre 2011, a déjà été traitée à plusieurs reprises : voir « Archives » des 22-06-2011, 02-09-2011, 15-09-2011, 28-09-2011 et 01-02-2012. Cette fois-ci, il s’agit du retour d’expérience (Retex) spécifique à l’armée de l’Air, mobilisée sur un théâtre de 1.500 km de large sur une profondeur de 1.000 km. Elle a effectué 78 %  des 5.800 sorties de chasse françaises. Ses avions se trouvaient à 3 h de vol de Saint-Dizier en métropole (2.300 km), 1 h 20 de la base de Solenzara en Corse (1.000 km), 1 h de celle de Souda en Crète (850 km) et 45 minutes de celle de Sigonella en Sicile (540 km). L’autonomie d’un Mirage F1 est de 7 h, celle d’un Mirage 2000 de 9 h et celle d’un Rafale de 10 h. L’OTAN a mis en œuvre 15 avions radar AWACS, la Grande-Bretagne 6 et la France 4 (20 % des sorties). L’unique drone français Harfang, déployé du 23 août au 31 octobre, a effectué 22 sorties à partir de Sigonella (7-8 h de transit aller-retour).