KGB-DGSE

Russes ou français, les agents de renseignement acquièrent la même façon de penser et s’intéressent, en priorité, au pillage économique et technologique des pays en pointe. Le reste de leurs tâches s’apparente au travail des diplomates.

Deux anciens officiers traitants (OT), en service des années 1970 à la chute de l’URSS en 1991, l’expliquent sous forme de dialogue. A sa grande époque, le KGB soviétique compte 420.000 personnels, dont la moitié garde les frontières, une bonne partie assure la police politique et seulement 10.000 gèrent le renseignement extérieur sur l’ensemble du monde. Avec un budget dix fois inférieur, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) concentre les efforts de ses 2.500 personnels sur les Etats-Unis, le Japon et l’Allemagne, mais aussi les anciennes colonies françaises pour le renseignement politique. D’une façon générale, le recueil de renseignement porte d’abord sur les sources « ouvertes » : presse spécialisée ; documentations professionnelles ; publications universitaires ou de recherche ; études à diffusion restreinte accessibles dans les bibliothèques d’universités ; interventions dans les colloques et congrès. Viennent ensuite les sources secrètes, à savoir documents internes d’entreprises, de laboratoires, d’institutions ou de ministères. Ce renseignement d’origine humaine concerne rarement des directeurs, ingénieurs ou cadres haut placés, car rapidement identifiables par les services de contre-espionnage adverses en cas de fuite. Or, de bons analystes de sources ouvertes peuvent arriver aux mêmes conclusions que ceux travaillant sur les renseignements confidentiels recueillis…par les OT, qui récoltent aussi du renseignement d’ambiance, très apprécié. Les procédures de transmission ou d’espionnage varient selon la « culture » des services. Ainsi, l’OT du KGB dispose d’un émetteur radio compressant des données transmises en une seconde, quand il passe devant l’ambassade soviétique. La DGSE utilise des « canons spéciaux » qui captent les vibrations de la voix à travers les murs. En URSS, des micros directionnels peuvent écouter des conversations à l’extérieur jusqu’à 500 m. Fort de l’appui des partis communistes locaux, le KGB utilise, dans les années 1950 et 1960, des « agents d’influence » dans les milieux politiques, intellectuels et artistiques des pays capitalistes. Il s’agit souvent de personnalités haut placées, plus ou moins conscientes ou même qui ne se rendent pas compte de la manipulation. De son côté, la DGSE recourt aussi à des « agents inconscients » de la mouvance soviétique, qui servent à faire passer des messages dans certains milieux ou à obtenir du renseignement mais jamais pour la propagande. Tout agent du KGB en mission extérieure doit surveiller les Soviétiques en poste à l’étranger ou des ressortissants ayant émigré partout dans le monde. Toutefois, il ne peut réaliser une opération criminelle qu’avec l’autorisation du Bureau politique ou du secrétaire général du Parti communiste soviétique. Le service action de la DGSE est soumis aux mêmes contraintes politiques. Dans les années 1970, les dirigeants soviétiques cessent de croire à la révolution communiste mondiale. L’agitation dans les pays occidentaux, par l’intermédiaire de groupuscules « gauchistes » soutenus par les pays satellites, devient gênante lors de l’entrée dans une période de coopération économique. Aujourd’hui, le FSB russe a pris la relève du défunt KGB.

Loïc Salmon

 KGB-DGSE », Sergeï Jirnov et François Waroux. Mareuil Éditions, 204 pages. 19 €

Renseignement : la DGSE souhaite être connue

James Bond n’existe pas

Dictionnaire renseigné de l’espionnage




Stratégie : les « think tanks » dans un monde en mutation

Pandémie du Covid-19 et conséquences économiques, changement climatique, rivalité Chine/Etats-Unis et désinformation provoquent doutes, insécurité et instabilité. Les « think tanks » contribuent à la réflexion, à la prospective et au débat public.

Ces instituts de recherche et de réflexion de droit privé ont fait l’objet d’une visioconférence-débat organisée, le 28 janvier 2021 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et animée par sa directrice adjointe, Sylvie Mattely. Y sont intervenus : l’ancien diplomate Jacques Audibert, secrétaire général du groupe Suez ; Vanessa Burggraf, directrice de la rédaction francophone de la chaîne France 24 ; le général de corps aérien Luc de Rancourt, directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées ; Marie-Pierre Vedrenne, vice-présidente de la commission du Commerce international au Parlement européen.

Production. Les entreprises considèrent les organisations non gouvernementales et les think tanks (TT) comme de précieuses sources d’information pour maîtriser les « risques pays », estime Jacques Audibert. Au-delà du devoir de vigilance, elles doivent assumer leurs responsabilités sociales et environnementales pour mieux connaître le marché, car les partenaires financiers ne suffisent plus. Un rapport de qualité d’un TT (qui ne fait pas du lobbying) peut influencer les médias et conduire un haut responsable à modifier sa décision. Les médias ont besoin d’experts pour décrypter l’information et alimenter les débats avec des sensibilités politiques différentes, souligne Vanessa Burggraf. Les TT disposent d’une visibilité médiatique qui complète les participations à des colloques de journalistes anglophones et spécialistes du terrain. Les rapports des TT répondent aux besoins de formation des armées et notamment de l’Ecole de guerre, indique le général de Rancourt. Ils se situent entre le monde universitaire, qui privilégie le temps long, et les médias qui jouent sur le temps court. Ils apportent une vision indépendante et ouvrent un champ de recherche pluridisciplinaire. Ils contribuent au renouvellement de la pensée stratégique de la France et la font connaître par les commandes et soutiens du ministère des Armées. Celles-ci travaillent avec l’Institut français des relations internationales et stratégiques, l’IRIS et la Fondation pour la recherche stratégique, en raison de leurs compétence et rigueur. Comme les entreprises et les institutions, les TT peuvent être victimes de cyberattaques ou de désinformations. Quelle que soit leur orientation politique, ils participent aux discussions du Parlement européen, rappelle Marie-Pierre Vedrenne. Ce dernier compte sur les contributions des TT, en raison de leur prise de recul par rapport au temps politique, en vue de bâtir des politiques publiques.

Evaluation. Les TT français, qui effectuent des travaux pour les entreprises, sont surtout financés par des fonds privés et rarement par des partis politiques comme en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, souligne Sylvie Mattely. La grande variété géographique des TT permet d’avoir une vue panoramique sur une situation et de valider ou non certains éléments d’une décision, indique Marie-Pierre Vedrenne. Cela valorise les positionnements de la France sur les questions internationales, d’autant plus que l’Allemagne accorde beaucoup de moyens à ses TT. Les soutiens financiers que reçoivent les TT de France sont dix fois inférieurs à ceux d’Allemagne, de Grande-Bretagne ou des Etats-Unis, qui ont la culture de l’influence, souligne le général de Raucourt. Le ministère des Armées consacre 10 M€/an à la recherche stratégique pour valoriser l’approche française sur le plan international. Il a lancé le « Club Phœnix » pour favoriser le croisement des programmes avec le secteur privé et aider les jeunes chercheurs. Face aux menaces hybrides, il s’agit d’allier l’expertise la plus pointue à l’élargissement du champ de recherche. Les divergences questionnent le raisonnement et aident à construire un argumentaire plus juste. En France, les experts ne partagent pas les mêmes opinions, par exemple sur le conflit israélo-palestinien, contrairement aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, où existe une porosité entre le monde politique et les TT, estime Vanessa Burggraf. La nature des TT américains correspond au « spoil system » (partage des dépouilles) des postes de la haute administration après chaque élection présidentielle, explique Jacques Audibert. Les partants se reclassent dans l’industrie privée, la CIA ou les TT, participant ainsi à une rotation des compétences qui donne des résultats efficaces dans les prises de décisions.

Avenir. Le monde connaît des bouleversements depuis 1945, avec une accélération depuis 2000, estime Jacques Audibert. Les décideurs des entreprises ou des administrations attendent des TT des éclairages contradictoires et surtout originaux, mais pas de répétitions de publications connues. Les « fake news » n’existaient pas il y a cinq ans, rappelle Vanessa Burggraf. Les experts des TT aident à les décortiquer. La richesse de leurs points de vue sur la transition écologique ou le terrorisme permettent d’en mieux saisir les enjeux stratégiques et diplomatiques. Il s’agit de comprendre, par exemple, comment la distribution de vaccins contre le Covid-19 permet à la Chine de s’implanter en Afrique, au Venezuela et au Brésil. Par ailleurs, les experts des TT parviennent à mieux synthétiser leur pensée que les universitaires…dont ils ont besoin pour se faire connaître car certains travaillent aussi pour les TT. Leur expérience des médias permet de mieux faire passer l’information, tandis que les universitaires donnent l’impression de se trouver en cours. Les subventions publiques portent sur des contrats pluriannuels pour obtenir une meilleure visibilité et entretenir un vivier de chercheurs, indique le général de Raucourt. Le volume de TT suffit pour répondre aux enjeux fondamentaux, car les secteurs cloisonnés ont disparu.

Loïc Salmon

Depuis 15 ans, l’Université américaine de Pennsylvanie classe les « think tanks » dans le monde. L’édition 2020, qui porte sur 11.175 think tanks dans 182 pays, a été élaborée par les contributions de 3.974 experts, universitaires, décideurs politiques, représentants d’organisations non gouvernementales et de journalistes de toutes les nationalités. Voici la répartition : Europe : 2.932 ; Amérique du Nord, 2.397 ; Asie, 3.389 ; Amérique centrale et du Sud : 1.179 ; Afrique sub-saharienne, 679 ; Afrique du Nord et Moyen-Orient, 599. La France en compte 275 toutes catégories confondues. Quatre se trouvent parmi les 110 mieux notés dans la catégorie « Défense et sécurité nationale » : l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne ; l’Institut de relations internationales et stratégiques ; l’Institut français des relations internationales (IRIS) ; la Fondation pour la recherche stratégique. L’IRIS obtient la 17ème place dans cette catégorie sur 11.175 think tanks, la 29ème dans celle de « Meilleur think tank sur les questions de politique étrangère et affaires internationales » (11.175), la 21ème dans celle de « Meilleur think tank en Europe de l’Ouest (2.075) et la 41ème dans celle de « Meilleure conférence » (11.175).

Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

Recherche stratégique : lancement du « Club Phœnix »

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux




Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique

La France renforce ses partenariats dans la région indopacifique avec les Etats-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde et entend y soutenir le développement d’une stratégie européenne.

Le général de corps aérien Luc de Rancourt, directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie, et le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, commandant la zone maritime de l’océan Pacifique et les forces armées en Polynésie française, l’ont expliqué, le 6 mai 2021 à Paris, lors d’une visioconférence avec la presse.

Cinq objectifs. Selon le général de Rancourt, la stratégie de la France porte d’abord sur l’intégrité de sa souveraineté sur les départements et territoires de la région (La Réunion, Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et Polynésie française) et la protection de ses ressortissants et de sa zone économique exclusive (9 Mkm2). Ensuite, il s’agit de contribuer à la stabilité et la sécurité régionales par des coopérations. La Chine, compétiteur stratégique, mène une politique de plus en plus agressive, dans le cadre de sa rivalité avec les Etats-Unis. La France, par  son autonomie d’appréciation, propose une voie différente aux autres pays de la région pour défendre leurs intérêts. En troisième lieu, elle compte préserver un accès libre et ouvert aux espaces communs et assurer la sécurité des voies de communications maritimes. Quatrièmement, elle contribue au maintien de la stabilité stratégique par un action globale fondée sur le multilatéralisme. Ainsi, elle participe activement aux enceintes régionales, notamment au « Shangri-La Dialogue » à Singapour depuis 2012. Cette année, elle prend la présidence de la Commission de l’océan Indien et de « l’Indian Ocean Naval Symposium ». Dans le Pacifique Sud, elle est membre du « South Pacific Defence Ministers’ Meeting » et candidate, en Asie du Sud-Est, à un statut d’observateur à « l’ADMM+ » (ASEAN Defence Ministers’ Meeting). Cette organisation regroupe les pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (Bruneï, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Birmanie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Viêt Nam) ainsi que l’Australie, la Chine, l’Inde, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, la Russie et les Etats-Unis. Le cinquième objectif porte sur l’anticipation des risques sécuritaires induits par le changement climatique. Depuis plusieurs années, le ministère des Armées mène une cartographie de ces risques dans l’océan Indien et le Pacifique Sud pour évaluer leurs conséquences en termes de défense et de sécurité. A ce titre, les forces armées françaises interviennent souvent pour répondre aux catastrophes naturelles.

Présence militaire régulière. Les forces armées pré-positionnées (6.800 militaires, 15 bâtiments de la Marine nationale, 22 avions de transport et 16 hélicoptères) patrouillent sur la zone indopacifique pour garantir sa capacité d’évaluation autonome de situation, souligne le contre-amiral Rey. La France participe à la mission « Aeto », dispositif international de lutte contre la prolifération nucléaire et les contournements des sanctions établies par le Conseil de sécurité de l’ONU contre la Corée du Nord. Ainsi, le sous-marin nucléaire Emeraude, accompagné du bâtiment de soutien Seine, a patrouillé en mer de Chine jusqu’au 9 février 2021. La frégate Prairial s’est rendue en mer de Chine orientale du 10 au 19 février et la mission « Jeanne d’Arc » (porte-hélicoptères amphibie Tonnerre et de la frégate Surcouf) s’y trouve en mai. En juin, 3 Rafale, 2 avions ravitailleurs Phénix et 2 avionsA400M iront jusqu’à Tahiti et Hawaii.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Chine : montée en puissance régionale et internationale

Inde : du non-alignement à la volonté de grande puissance




Les ors de la République

Maillon de la chaîne de commandement, l’Etat-major particulier (EMP) du président de la République se caractérise par sa compétence et sa loyauté. Apolitique, il se situe au-dessus des divergences partisanes.

Le général Henri Bentégeat y a servi pendant sept ans, d’abord comme adjoint « Terre » auprès de François Mitterrand (1993-1995) et de Jacques Chirac (1995-1996) puis comme chef (1999-2002), avant d’assumer les fonctions de chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Il a vécu les cohabitations, où ces chefs d’Etat ont dirigé la France avec un Premier ministre d’une sensibilité politique différente de la leur. L’EMP participe à la gestion des crises et des conflits selon une procédure de décision réactive, sans frein de la part du Parlement, informé d’une opération militaire dans les trois jours puis qui doit autoriser sa prolongation au-delà de quatre mois. En outre, toutes les administrations sont concernées et les chefs militaires y sont associés de bout en bout. L’EMP assiste à toutes les réunions de crise au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et du ministère des Affaires étrangères, quand les intérêts de la Défense peuvent se trouver mis en cause. L’émotion, l’hypermédiatisation et l’information en continu effacent le recul et négligent le temps long, où se mesure l’efficacité. Chaque matin, les adjoints de l’EMP (Terre, Marine et Air) lisent notes des services de renseignement, messages des attachés de défense, analyses du SGDSN et de la Délégation aux affaires stratégiques, études de l’Etat-major des armées et télégrammes diplomatiques, pour traquer l’information destinée au chef de l’Etat, un fait inattendu demandant confirmation ou les signes d’une menace potentielle nécessitant une vigilance accrue. Le soir et les week-ends, ils prennent à tour de rôle l’astreinte à domicile. Tenus informés par le centre de transmission militaire de la présidence, ils doivent être en mesure de rédiger une note urgente pour le chef de l’Etat ou de rejoindre l’Etat-major des armées pour y suivre les développements d’une situation de crise potentiellement explosive. Le secrétaire général de l’Elysée gère alors la suite à donner à tout événement qui exige une réaction immédiate de la présidence de la République. L’ordre protocolaire place le chef de l’EMP juste derrière lui, pour souligner l’importance de la responsabilité de chef des armées, qui ne se partage pas. Ainsi, le lendemain de son intronisation, le nouveau président est informé, en tête à tête, des plans et procédures des codes nucléaires par le chef de l’EMP. Ces plans ne sont accessibles qu’à « ceux qui ont à en connaître ». La dissuasion nucléaire, socle de l’indépendance stratégique de la France, vise désormais, non plus les grandes villes d’un Etat adverse, mais ses centres de pouvoirs politiques, militaires ou économiques, en limitant les dégâts collatéraux. La protection des intérêts vitaux, jamais explicites, de la France serait affirmée par un tir d’ultime avertissement. Le chef de l’EMP, qui ne dépend que du chef de l’Etat, éclaire ses choix en amont. Son influence dépend des relations qu’il a su établir avec lui. Les décisions présidentielles sont prises en conseil de défense ou en conseil restreint, où tous les participants peuvent s’exprimer. Leur mise en œuvre relève du ministre ou du chef d’état-major des Armées. Parmi les administrations, seules celles de la Défense et des Affaires étrangères appliquent intégralement les décisions du chef de l’Etat…sans tergiverser !

Loïc Salmon

« Les ors de la République » par le général d’armée Henri Bentégeat. Editions Perrin, 220 pages, 17 €.

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Chefs d’Etat en guerre

Guerre : complexité des approches politique et militaire




Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Les provocations militaires de la Chine envers Taïwan menacent la stabilité de la zone Indopacifique. Un affrontement armé pourrait déboucher sur une guerre avec les Etats-Unis. En conséquence, Taïwan renforce son action diplomatique et sa capacité militaire.

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’a expliqué au moyen de deux programmes en audio, les 13 et 28 janvier 2021, et d’une note publiée le 8 mars, après son audition par le Parlement européen le 24 février.

Diplomatie taïwanaise. Depuis 2016, date de l’arrivée au pouvoir de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen réélue en 2020, Pékin renforce sa stratégie d’isolement de Taipei sur la scène internationale. Aujourd’hui, seulement 15 Etats, dont le Vatican, maintiennent des ambassades avec Taïwan, qui dispose toutefois de 111 « bureaux de représentation diplomatique » à l’étranger. Selon Antoine, Bondaz, ce réseau lui donne la 7ème position en Asie, devant la Malaisie, et la 31ème place dans le monde, devant la Suède et Israël. Peu présent en Afrique, il l’est beaucoup plus dans les Amériques et en Europe. Malgré l’absence d’ambassades, Taïwan reste pour la France et l’Union européenne un partenaire économique et commercial ainsi que dans la recherche, le changement climatique, l’éducation, l’enseignement supérieur et la coopération culturelle et linguistique.

Pressions militaires chinoises. Depuis 2019, les incursions aériennes dans la « zone d’identification aérienne de défense » de Taïwan se sont multipliées. Au total, plus de 380 avions de chasse ou de reconnaissance chinois y sont entrés en 2020, dont 41 entre le 1er novembre et le 31 décembre. C’est le plus haut niveau atteint depuis les crises dans le détroit de Taïwan de 1954, 1958 et 1996, souligne Antoine Bondaz. Cette tendance se poursuit avec 81 incursions aériennes au cours du mois de janvier 2021. A l’appui, la propagande chinoise s’exerce par ses relais d’opinion, notamment le journal Global Times dont l’édition en anglais lui donne une audience internationale importante. Un récent éditorial annonce même que les avions de chasse et les navires militaires chinois ont « normalisé leurs vols et leur navigation autour de l’île ». Il indique aussi que la politique de respect de la zone d’identification aérienne de défense de la ligne médiane du détroit de Taïwan, en vigueur depuis vingt ans, ne s’applique plus. Ces incursions visent à s’approprier le détroit, tester le dispositif de défense anti-aérienne de Taïwan et accélérer le vieillissement de ses capacités aériennes. Pékin compte ainsi faire pression sur le gouvernement de Taïwan, intimider ses forces armées, démoraliser sa population, influencer son opinion publique et…évaluer la réaction de la communauté internationale ! La Chine, qui dispose des forces armées les plus nombreuses du monde (plus de deux millions de militaires), les modernisent en augmentant leur budget grâce à sa puissance économique. Elle dépense plus pour sa défense que tous les pays de la zone Indopacifique réunis. Selon l’Institut international de Stockholm de recherche sur la paix, la Chine a multiplié, par sept en vingt ans, ses dépenses militaires, passées de 40 Mds$ en 1999 à 265 Mds$ en 2019. Pendant cette période, les dépenses militaires du Japon ont stagné à 45 Mds$ et celles de Taïwan à 10 Mds$. Entre 2014 et 2018, la Marine chinoise a accru sa flotte d’un tonnage équivalent aux flottes française et italienne combinées. Pour développer sa capacité amphibie dans le détroit de Taïwan, l’effectif du Corps de marines, passé de 10.000 soldats en 2017 à 35.000 en 2020, devrait se monter à 100.000 à terme. Pour moderniser ses équipements militaires, la Chine investit massivement dans les nouvelles technologies dans le cadre de la stratégie nationale civilo-militaire de 2015, qui tire notamment profit de la surveillance limitée de certaines coopérations scientifiques et techniques sensibles…en Europe ! En réponse à cette progression quantitative et qualitative des forces armées chinoises, le ministère taïwanais de la Défense a obtenu une hausse de son budget, qui atteint quasiment 15 Mds$ en 2021. Les investissements portent sur l’augmentation des capacités de lutte antinavires, de défense antimissile et de guerre électronique.

Conséquences possibles. L’article 8 de la loi chinoise anti-sécession de mars 2005 prévoit le recours à la force, notamment après épuisement de toutes les possibilités de « réunification pacifique » de Taïwan, considérée par Pékin comme une province de la Chine. Celle-ci, estime Antoine Bondaz, augmente ainsi la flexibilité de sa réponse politico-militaire dans la cadre d’une ambiguïté stratégique délibérée. Par ailleurs, l’ouvrage « La science de la stratégie militaire », publié en 2013 par l’Académie chinoise des sciences militaires, recommande une préparation prioritaire à un conflit avec Taïwan, susceptible d’entraîner une intervention américaine sur un champ de bataille maritime et dans un contexte de dissuasion nucléaire. Toutefois, les forces armées chinoises pourraient se contenter de constituer un blocus aérien et maritime autour de Taïwan, en vue de la forcer à capituler avant l’unification. Le Parti communiste chinois considère comme plus efficace de dissuader les Etats-Unis d’intervenir plutôt que d’envahir l’île. L’impact psychologique devrait forcer le gouvernement de Taïwan à entamer des négociations politiques. Pour Pékin, la détermination de la population et des forces armées de Taïwan à se battre ainsi que la volonté d’intervention des Etats-Unis comptent davantage que leurs capacités militaires. Par ailleurs, toute crise autour de Taïwan ou dans la péninsule coréenne, aurait un impact considérable sur la sécurité de l’Union européenne, tant sur le plan militaire qu’économique. La fermeture du détroit de Taïwan aurait des conséquences sur ses approvisionnements, notamment en micro-processeurs indispensables à son industrie, et ses échanges commerciaux avec la Chine, la Corée du Sud et le Japon. L’Union européenne et la France n’entretiennent plus de relations officielles avec Taïwan et ne prévoient pas d’en avoir à l’avenir. Toutefois, elles partagent avec Taïwan des intérêts communs en matière de sécurité : lutte contre la manipulation de l’information ; liberté de navigation ; diversification des chaînes d’approvisionnement ; lutte contre les cyberattaques ; prévention d’une future pandémie ; résilience démocratique ; protection des droits humains ; prévention et assistance en matière de catastrophe naturelle.

Loïc Salmon

D’une superficie de 35.980 km2, l’île-Etat de Taïwan compte une population de 23,6 millions d’habitants. Sixième puissance économique de la zone Indopacifique, elle réalise le double du produit intérieur brut du Viêt Nam. Le Forum économique mondial la classe en 3ème position, devant la Corée du Sud et l’Australie pour la compétitivité. L’organisation Reporters sans frontières la met à la 5ème place pour la liberté de la presse, devant le Japon. Elle occupe la même pour le développement humain, calculé par l’ONU, devant la Corée du Sud. Elle atteint la 4ème en matière de libertés publiques selon l’indice publié chaque année par les Instituts Cato (Etats-Unis), Liberales (Allemagne) et Fraser (Canada).

Chine : montée en puissance régionale et internationale

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Europe : l’autonomie stratégique, réflexion et construction d’une capacité

L’efficacité d’une politique de sécurité commune entre les Etats membres de l’Union européenne (UE) s’appuie sur des capacités militaires appropriées.

Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’a expliqué dans un « podcast » audio diffusé le 12 novembre 2020 à Paris.

Communauté de destins. La crise sanitaire du Covid-19 provoque une crise économique durable, qui détourne l’attention politique sur l’autonomie stratégique de l’UE. Outre la fracture interne du « Brexit », cette dernière constate : la résurgence de la Russie comme acteur stratégique agressif ; des inquiétudes diverses quant à la garantie de la sécurité américaine ; une appréhension vis-à-vis de la Chine ; la perception de menaces diverses à ses frontières du Sud-Est et du Sud. Benjamin Hautecouverture souligne le manque de capacité militaire en matière de partage de l’information et d’inégalité dans les investissements de défense entre les Etats membres. Le manque collectif d’investissements, de l’ordre de 300 Mds$, pourrait être comblé en vingt ans. En ce qui concerne sa sécurité, l’UE se scinde en trois groupes : les tenants de la garantie américaine en cas de conflit en Europe ; ceux favorables à une autonomie stratégique plus poussée, prenant en compte les armes nucléaires stratégiques britanniques et françaises (France, Allemagne, Italie et Espagne) ; ceux partisans d’un désarmement nucléaire radical (Autriche notamment). L’idée d’une politique européenne de sécurité a préparé la voie au traité franco-britannique de Lancaster House (2010), à l’Initiative européenne d’intervention (2018) et à certaines dispositions du traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle (2019). Elle se concrétise dans les programmes de coopération : projet de drone MALE (moyenne altitude longue endurance) ; missions et opérations militaires européennes ; mise en concurrence des Etats générateurs de forces pour des missions civiles ou militaires. Parmi elles, figurent les opérations « Atalante » de lutte contre la piraterie le long de la côte somalienne et « Sofia » contre les passeurs de migrants en Méditerranée.

Ambition française. L’approche de la France en matière d’autonomie stratégique européenne porte sur les moyens de l’action militaire. A l’appui, Benjamin Hautecouverture cite le président de la République Emmanuel Macron dans son discours à l’Ecole de guerre en février 2020, dans la ligne de ses prédécesseurs Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande : « La France vit dans un tissu d’intérêts qui s’étend au-delà de ses frontières. Elle n’est pas isolée. L’Europe occidentale, dans son ensemble, ne peut pas ne pas bénéficier indirectement de la dissuasion française, qui est un facteur stable et déterminant de la sécurité européenne. » La France souhaite façonner une « culture stratégique européenne partagée ». Selon cette logique exprimée par le président, le désarmement n’est pas une fin en soi, mais doit permettre d’accroître la sécurité de tous. Son discours vise à reconstruire une politique européenne du désarmement sous des considérations de stricte sécurité et non sur des considérations idéologiques ou humanitaires. Il s’agit de comprendre la dynamique de l’escalade d’un conflit et de chercher à la prévenir ou à l’éviter par des normes claires et vérifiables. La prise en compte de l’évolution des armements contemporains doit permettre de défendre les intérêts européens et ce qui apparaît favorable à la préservation de la stabilité stratégique du continent.

Loïc Salmon

Europe : défense future, la dimension militaire

Europe : une défense commune par des réalisations progressives et protéiformes

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention

 




Forces nucléaires : Covid-19, dissuasion et désarmement

La pandémie du Covid-19 et ses conséquences économiques et industrielles affectent la dissuasion nucléaire (via ses arsenaux et ses personnels), la maîtrise des armements nucléaires et la non-prolifération.

Ces thèmes ont fait l’objet d’une note et d’un « podcast » (diffusion par service audio) de la Fondation pour la recherche stratégique. La note, publiée le 11 mai 2020, a été rédigée par Marie-Alix Lanternier, assistante de recherche, et Emmanuelle Maitre, chargée de recherche et intervenante dans le podcast, diffusé le 16 octobre 2020.

Effets de la pandémie. Les forces nucléaires des Etats détenteurs cherchent un équilibre entre le maintien de leurs capacités en matière de dissuasion et la protection de la santé des personnels qui la mettent en œuvre, indiquent Marie-Alix Lanternier et Emmanuelle Maitre. Pour certains, la pandémie offre une occasion de militer pour le désarmement, d’autres y voient une opportunité d’utiliser l’arme nucléaire en riposte à une éventuelle attaque biologique de la part d’un Etat. Aux Etats-Unis, Hans Kristenstein, membre du groupe de réflexion et d’information Federation of American Scientist (Fédération des scientifiques américains), écrit, le 29 avril 2020, qu’une seule base nucléaire a été épargnée par le Covid-19. Toutefois, celui-ci a contaminé les équipages de quatre porte-avions, dont le Theodore-Roosevelt, contraint de rentrer au port de l’île de Guam (océan Pacifique). Le commandement stratégique US Stratcom assure que le coronavirus n’a pas diminué la capacité de dissuasion, en raison de la culture et de l’entraînement des forces nucléaires stratégiques, programmées pour agir dans des circonstances difficiles. Dès le début de la pandémie, les personnels des forces nucléaires aériennes, navales et terrestres ont fait l’objet d’un dépistage et d’une protection prioritaires et ont bénéficié de mesures de prophylaxie. De son côté, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, souligne la nécessité de maintenir les capacités de défense et de dissuasion. Il estime que la pandémie a renforcé les menaces dans le domaine de la sécurité et que les adversaires de l’Alliance atlantique pourraient en tirer parti. En Grande-Bretagne, lors de la contamination du Premier ministre, Boris Johnson, par le Covid-19 en avril 2020, le commandement nucléaire et la responsabilité d’ordonner une frappe ont été délégués à des membres désignés du gouvernement. La Marine britannique, qui a déjà envisagé le risque d’une épidémie, souligne la nécessité de maintenir en service quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, et non pas trois, pour assurer la permanence à la mer, car deux se trouvent actuellement en entretien de longue durée. Seul Etat membre de l’Union européenne (UE) à disposer de forces nucléaires, la France a connu la contamination de plus de 1.000 marins du groupe aéronaval, qui a été rapatrié sur Toulon. Toutefois, cela n’a guère mis en péril la dissuasion. En effet, la force nucléaire du porte-avions Charles-de-Gaulle, assurée par le missile ASMPA monté sur Rafale Marine, n’est pas activée en permanence. En Russie, seul l’équipage d’un sous-marin d’attaque a été placé en quarantaine, à la suite d’un contact indirect avec un cas confirmé de Covid-19. La Chine, engagée dans une rhétorique agressive en riposte à sa gestion de l’origine de la pandémie, investit massivement dans la modernisation de ses moyens militaires et renforce son arsenal nucléaire. Sur le plan budgétaire, la crise sanitaire pourrait inciter les Etats membres de l’UE à réduire leurs dépenses militaires au profit d’un soutien économique et social à leurs populations. Une analyse du German Council on Foreign Relations (Conseil allemand pour les relations étrangères) estime que si les dirigeants européens réagissent en ce sens, comme lors de la crise financière de 2008, l’ambition d’une posture autonome de défense et de dissuasion risque de s’effondrer, accroissant la vulnérabilité de l’UE. La crise économique pourrait inciter davantage les Etats-Unis à envisager de se retirer de l’OTAN pour ne plus avoir à financer la défense de l’Europe. Cette étude estime que l’issue de la crise sanitaire et économique pourraient constituer une opportunité à saisir en matière de désarmement, en raison de la diminution possible des dépenses militaires dans la plupart des Etats. Elle envisage un scénario de négociations en ce sens entre les Etats-Unis et la Russie, affectés par la baisse du prix du pétrole. La Russie ne sera plus en mesure de poursuivre ses plans de modernisation de ses forces armées comme prévu. De leur côté, les Etats-Unis viennent à peine de commencer à moderniser leur arsenal nucléaire.

Désarmement nucléaire difficile. Le désarmement nucléaire implique un traité interdisant la possession d’arme atomique, car une seule ogive entraîne des conséquences stratégiques énormes, explique Emmanuelle Maitre. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, signé par 84 pays et ratifié par seulement 44, n’inclut pas de protocole de vérification de désarmement. Celui sur l’interdiction des essais, pas encore en vigueur, en prévoit. Les stations d’enregistrement sismiques, réparties dans le monde, détectent les explosions nucléaires. Le désarmement restera un vœu pieux s’il n’y a pas certitude de la destruction d’un arsenal nucléaire, estime Emmanuelle Maitre. Les dimensions réduites d’une bombe atomique actuelle facilitent sa dissimulation sur une vaste zone. Le protocole de vérification comprend des mesures très intrusives sur les objectifs des recherches en cours et le résultat dépend de la coopération de l’Etat inspecté. Certitude scientifique et confiance d’Etat à Etat se complètent. Ainsi, quand l’Afrique du Sud a décidé de détruire son arsenal nucléaire dans les années 1977-1980, Pretoria avait fait preuve d’une ouverture d’esprit suffisante pour convaincre l’Agence internationale de l’énergie atomique que ses engagements avaient été respectés. Personne, y compris les Etats-Unis, n’avait cru que l’Irak possédait des armes nucléaires dans les années 1990, le démantèlement ayant déjà eu lieu. Quant à la Corée du Nord, il n’y a aucune certitude absolue sur les déclarations de Pyongyang sur les installations et les matières nécessaires à un arsenal nucléaire. Les travaux sur le désarmement nucléaire ont commencé au sein de laboratoires américains dans les années 1960, rappelle Emmanuelle Maitre. Il s’agissait d’évaluer la possibilité de négociations sur la maîtrise des armements avec l’URSS et donc d’autoriser des experts soviétiques à visiter des installations américaines. L’inspection doit en effet établir qu’une arme et ses matières (uranium ou plutonium) ont bien été démantelées. Il lui faut observer la signature radioactive de l’arme en cours de démantèlement et la comparer avec les différents composants destinés à être démantelés, pour déceler un éventuel détournement. Cela nécessite des mesures fiables. Or les données entrant dans la composition d’une arme nucléaire, trop « sensibles », dépassent le cadre d’une inspection par des inspecteurs étrangers ou d’une institution internationale. Le Partenariat international sur la vérification du désarment nucléaire (plus de 20 Etats) étudie les procédures en vue d’un traité.

Loïc Salmon

Nucléaire : conséquences du Covid-19 sur le TNP

Armes nucléaires : l’interdiction des essais en question

Armes nucléaires : vérifier pour lutter contre la prolifération




Nucléaire : conséquences du Covid-19 sur le TNP

La 10ème conférence quinquennale d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), prévue à New York du 27 avril au 22 mai 2020, a été reportée en 2021 à cause de la pandémie du Covid-19. Mais ce report pourrait se révéler utile.

Cette question a fait l’objet d’une note publiée le 27 mai 2020 à Paris par Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, (FRS) et qui a animé une visioconférence sur le même sujet, le 10 juin 2020 à Paris (voir encadré). Y sont intervenus : Martin-Pierre Charliat, conseiller politique à la Direction des affaires stratégiques de sécurité et du désarmement au ministère des Affaires étrangères ; Tiphaine de Champchesnel, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Emmanuelle Maitre, chargée de recherche à la FRS.

Bilan. Le TNP aurait dû fêter le cinquantième anniversaire de son entrée en vigueur en mars 2020… en pleine crise du Covid-19, rappelle Benjamin Hautecouverture. Il repose sur trois piliers : non-prolifération ; désarmement ; usages pacifiques. Entre 1970 et 2000, il a assuré le rôle de chambre d’enregistrement des modifications profondes de l’environnement stratégique et celui d’instrument utile pour influer sur le facteur nucléaire de la sécurité internationale. Sa réussite se mesure dans le temps long, à savoir 20 ou 25 ans, et au faible nombre d’Etats engagés, avec succès, dans un programme nucléaire militaire. L’Iran, qui l’a ratifié, a tenté un programme militaire en 1999 et 2003 puis l’a gelé lors des négociations qui ont abouti à l’accord de Vienne de 2015, conclu avec l’Union européenne, la France, l’Allemagne, la Chine, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie. La Corée du Nord s’est retirée du TNP en 2003 et a effectué plusieurs essais nucléaires souterrains à partir de 2006. Ce traité est réexaminé tous les cinq ans depuis 1995. Le cycle d’examen se compose d’une année vierge suivant celle de la conférence, puis de trois années destinées à préparer la conférence d’examen suivante dans le cadre de trois commissions préparatoires successives. Celles-ci se tiennent traditionnellement à Vienne, Genève et New York. La conférence d’examen proprement dite a lieu habituellement à New York, siège de l’ONU où beaucoup d’Etats parties au TNP sont représentés. Vienne abrite l’Agence internationale de l’énergie atomique (171 pays membres) et l’Organisation du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (183 pays membres). Les deux tiers des activités de l’ONU ont lieu à Genève. Le document final par consensus n’a clôturé que quatre des neuf conférences d’examen du TNP. Or, parmi les autres, deux ont abouti à des résultats sensibles : la sûreté dans l’examen des usages pacifiques de l’énergie nucléaire en 1990 ; la durée illimitée du TNP en 1995. Parmi les 191 Etats parties du TNP, 153 ont participé à la conférence d’examen de 2005, 172 à celle de 2010 et 161 à celle de 2015.

Environnement stratégique. Le contexte international exerce une influence négative sur la conférence d’examen, explique Benjamin Hautecouverture. Ses caractéristiques incluent : réémergence des rivalités entre Etats dotés de l’arme nucléaire ; stagnation de la maîtrise bilatérale des armements stratégiques ; aggravation des crises nord-coréenne et iranienne en matière de prolifération ; suspension du processus de désarmement nucléaire ; foyers d’instabilité régionale accrus, surtout au Moyen-Orient ; désaccords sur le cycle du combustible pour les usages civils ; baisse de l’intérêt en matière de sécurité nucléaire, thème pourtant consensuel entre Etats dotés de l’arme nucléaire et Etats non dotés. Le processus d’examen du TNP se trouve fragilisé par la rivalité entre les Etats-Unis et la Russie, l’émergence de la Chine comme puissance mondiale et les dissensions entre les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne). Cela se répercute sur le désarmement nucléaire, où s’exacerbe le clivage traditionnel entre Etats dotés et les autres. Pourtant le nombre de ratifications du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires progresse. Début mai 2020, ce dernier compte 81 signatures et 36 ratifications. Il ne pourra entrer en vigueur qu’à partir de 50 ratifications.

Enjeux. Le report à 2021 de la 10ème conférence d’examen du TNP présente une opportunité pour la recentrer sur ses priorités, estime Benjamin Hautecouverture. Les évolutions technologiques constituent des facteurs de renforcement…ou de fragilisation. Les enjeux politico-juridiques détermineront de plus en plus la qualité du respect des engagements des Etats parties. Les crises de la prolifération ou du Moyen-Orient pourraient entrer dans le champ des discussions. Enfin, le processus d’examen lui-même nécessite un renouvellement. En effet, la lisibilité d’une conférence est devenue accessible uniquement à un public d’observateurs très au fait de la question et donc limités en nombre. Les insuffisances et dysfonctionnements en réduisent l’efficacité. Ils portent sur la durée de la conférence (quatre semaines), la longueur du document final, l’exhaustivité pour l’obtention d’un accord de consensus, la quantité des documents institutionnels et étatiques et l’extrême formalisation, comparée à la place prise par les tractations informelles, orchestrées ou non par la présidence de la conférence. Selon Benjamin Hautecouverture, un tel état de fait a peu à peu pavé la voie à une simplification des messages délivrés à l’issue des conférences quinquennales et allant dans le sens de l’intérêt d’un Etat, d’une organisation régionale ou d’un groupe de pression en particulier. Malgré quelques critiques officielles sur l’inefficacité ou le caractère discriminatoire du TNP, l’immense majorité des Etats parties n’en remet pas en cause l’esprit ni la lettre.

Loïc Salmon

Le report de la conférence quinquennale sur le TNP à une date encore indéterminée laisse du temps pour remplir le cahier des charges, d’autant plus que la crise du Covid-19 n’a pas interrompu les discussions en cours sur les essais nucléaires, indique Martin-Pierre Charliat. Il permet de saisir des opportunités de dialogue. Un exercice franco-allemand de vérification du désarmement nucléaire a eu lieu en septembre 2019. La préservation de l’autorité du TNP réduit les armements stratégiques pour limiter les risques d’escalade en cas d’affrontement. Selon Tiphaine de Champchesnel, l’ambiance des discussions revêt une grande importance car elle a été propice à un accord des Etats parties. Par ailleurs la reprise des rivalités entre les grandes puissances conduit certains Etats tiers à considérer la non-prolifération comme une invention au service du club, très fermé, des puissances nucléaires. Le report de la conférence du TNP ne devrait pas modifier le contexte stratégique en raison de l’absence de risque de dégradation, estime Emmanuelle Maitre. Les présidents russe et américain décident seuls dans ce domaine. Or les Etats-Unis créent eux-mêmes des risques stratégiques. La dissension entre la Russie et les Etats-Unis aura une influence sur la rédaction du document final en 2021.

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Covid-19 : conséquences stratégiques pour l’UE et le Sud de la Méditerranée

La pandémie du Covid-19 a entraîné une crise sanitaire et économique pour l’Union européenne (UE) et fait cesser, temporairement, les mouvements sociaux au Proche-Orient et au Maghreb.

Olivier de France et Didier Billion, chercheurs à l’Institut de relations internationales (IRIS), l’ont expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 15 septembre 2020 à Paris, par l’IRIS.

L’Union européenne. Outre son rôle commercial, l’UE va devoir construire son propre modèle et devenir un acteur géopolitique, estime Olivier de France. Ses membres sont déjà parvenus à se mettre d’accord sur un budget commun. Leurs approches diverses lui permettent de comprendre les événements différemment, en vue de créer une valeur ajoutée. Il s’agit d’enclencher une dynamique pour réduire sa dépendance militaire et technologique à l’égard des Etats-Unis et sa dépendance sanitaire vis-à-vis de la Chine. Auparavant, elle va devoir traiter les conséquences stratégiques du « Brexit ». Ce dernier va toucher directement la population britannique par le chômage et les faillites d’entreprises, au-delà des lourdes pertes de points de produit intérieur brut au niveau national. Les conservateurs britanniques espèrent que ces perspectives seront occultées par les conséquences de la pandémie du Covid-19. S’appuyant sur le droit international, l’UE doit négocier avec un Etat qui « détricote » l’accord de sortie, qu’il a signé un an auparavant. Cette recherche de l’intérêt à court terme discrédite la parole de la Couronne britannique, souligne Olivier de France. Désormais, l’UE se trouve face à deux capitalismes : l’un, « populiste » incarné par Londres et l’administration Trump à Washington, l’autre, « autoritariste » par Pékin. L’UE va devoir définir et défendre ses propres intérêts et non plus réagir en fonction de ce que dit Londres, Washington ou Pékin. Elle ne présente pas encore d’approche commune dans la gestion des relations internationales. Ainsi, le différend chronique, qui oppose la Grèce et la Turquie en mer Egée, ne devrait pas déboucher sur un affrontement militaire, mais des incidents sont à craindre. Face à Ankara, Paris choisit le rapport de force par l’envoi d’avions et de navires militaires, tandis que Berlin préconise la négociation. La présence d’une importante communauté turque en Allemagne n’y est sans doute pas étrangère. Par ailleurs, la guerre des prix du pétrole entre l’Arabie saoudite et la Russie ne le remet pas en question, car 93 % de la consommation mondiale en énergie est constituée de produits fossiles, précise Olivier de France.

Le Sud de la Méditerranée.  Suite tardive du printemps arabe de 2011, mouvements sociaux et revendications des processus démocratiques se sont déclenchés au Soudan, en Algérie et au Liban en 2020, rappelle Didier Billion. Le Covid-19 les a interrompus, mais ils peuvent resurgir. Selon les chiffres officiels et en raison de la jeunesse de leur population, le nombre de contaminations par million d’habitants reste inférieur à ceux d’Amérique latine et d’Europe occidentale. Le Covid-19 a plus touché l’Iran, déjà affaibli par les sanctions économiques américaines. La forte abstention aux élections législatives de 2020 a provoqué une poussée conservatrice. Par ailleurs, l’accord entre Israël, Bahreïn et les Emirats arabes unis, signé le 15 septembre à Washington, reconfigure le Moyen-Orient. Selon Didier Billion, il favorise la politique d’annexion d’Israël et complète le plan Trump, conçu pour être refusé par les Palestiniens, qui se trouvent encore plus isolés.

Loïc Salmon

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Liban : l’opération « Amitié », réactivité et efficacité

Manœuvre logistique d’ampleur réalisée en urgence, l’opération « Amitié » de projection d’une force française de soutien dans le port de Beyrouth s’est déroulée du 4 août au 23 septembre 2020, pour aider l’armée libanaise.

Des retours d’expérience (Retex) ont été présentés à la presse le 22 septembre à Paris par l’Etat-major des armées. Y sont intervenus : le colonel Frédéric Barbry, son porte-parole (photo) ; le lieutenant-colonel chef opération du Groupement terre génie « Ventoux » ; le capitaine de corvette commandant le groupe de plongeurs-démineurs de la Méditerranée ; le lieutenant-colonel commandant l’Escadron de ravitaillement en vol de transport stratégique 1/31 « Bretagne » ; le commissaire principal adjoint au chef de bureau Planification de l’état-major opérationnel du Service du commissariat des armées.

Opération interarmées. En réponse aux explosions de 2.750 t de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth (190 morts et 6.500 blessés), l’opération « Amitié » a été lancée dès le 4 août, a rappelé le colonel Barbry. Elle a nécessité l’acheminement de 750 militaires et 1.200 t de fret humanitaire, en coordination avec les ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Santé. Les 8 projections aériennes ont mis en œuvre : 4 A400M Atlas, 1 C-130J Super Hercules et 1 C-160 Transall pour le transport tactique ; 1 Airbus A310 pour le transport stratégique ; 1 avion ravitailleur A330 Phénix. La projection maritime a inclus le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre avec des moyens amphibie de débarquement, véhicules incendie, engins de déblaiement et travaux sous-marins et d’investigation, 1 hélicoptère Alouette III (Marine nationale) et 1 hélicoptère Caracal (armée de l’Air) ; le porte-conteneurs Calao, affrété militaire. Avec 1.100 rotations de camions bennes, l’opération « Amitié » a permis de dégager 25 ha de terrain et 17.000 t de gravats.

Retex Terre. L’effectif terrestre a inclus 390 hommes du Groupement génie « Ventoux » (dont des équipes pour les travaux en hauteur), 55 sapeurs-sauveteurs et 13 marins-pompiers de la Sécurité civile. Il a disposé d’un état-major opératif et de 4 PC successifs dans le département du Vaucluse, à Toulon, à bord du Tonnerre et dans le port de Beyrouth. Celui-ci a été « scanné » pour en vérifier les infrastructures. En outre, 37 missions d’information et 11 chantiers ont été lancés en ville, dont le découpage de 3.000 m de charpente métallique, pour la reprise de l’activité.

Retex Marine nationale. Les 15 plongeurs-démineurs, déjà en alerte, et les éléments du génie maritime ont reconfiguré leurs matériels, dont un appareil spécial pour la soudure sous-marine à 3.000 °C, un casque de plongée en surpression pour éviter des entrées d’hydrocarbures et un robot télé-opéré dans les endroits dangereux. Le Service hydrographique et océanographique de la marine a cartographié le fond du port sur 1 km2. 80 plongées d’identification ont eu lieu, facilitées par l’interopérabilité avec les plongeurs libanais formés en France.

Retex armée de l’Air. Les A 400M ont effectué 4 rotations entre la France et Beyrouth pour transporter 75 marins-pompiers, 3 chiens de recherche et 6 t de matériel. Le Phénix a réalisé un aller-retour Istres-Beyrouth, soit 4.000 km en 4 heures de vol, avec un seul « plein » et 2 heures d’escale. Le Caracal a été mis en alerte pour évacuer, éventuellement, un plongeur accidenté sur Chypre.

Retex Commissariat. Un détachement mixte a établi un dispositif financier et monté un réseau Wifi pour les liaisons avec les familles des militaires projetés.

Loïc Salmon

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