Union européenne : une diplomatie en progression lente

L’autonomie stratégique de l’Union européenne (UE), prise en compte par ses 27 Etats membres juste après le vote du « Brexit » (2016), n’affecte en rien le lien avec les Etats-Unis. Elle se concrétise par un « partage du fardeau » notamment en Indopacifique et au Sahel.

La diplomatie de l’UE et son action extérieure ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 18 octobre 2021 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et EUROPE IHEDN, l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et la Revue Défense nationale. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Benoît Durieux, directeur de l’IHEDN ; l’ambassadeur François Laumonier ; l’administrateur général Pierre Mayaudon, ancien ambassadeur de l’UE ; le vice-amiral d’escadre Hervé Bléjean, directeur général de l’état-major de l’UE ; l’ingénieur général de l’armement Jean Fournet, ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN.

De l’euroscepticisme au réalisme. En dix ans, l’opinion publique en France a évolué, explique le général Durieux. Elle a pris conscience de la dégradation rapide de l’environnement international, du monde numérique et de l’utilisation de la force dans ce qui est extraterritorial. Des actes terroristes et des trafics en tous genres se produisent sur le territoire de l’UE. La démocratie est contestée et vilipendée. Mais l’UE intervient à l’extérieur en coordination avec l’ONU. Elle dispose de capacités pour agir sur tout le spectre de la menace, à condition d’être claire sur ce qu’elle veut en termes d’indépendances militaire, industrielle et technologique. Elle a un rôle à jouer, quoique le multilatéralisme soit mis à rude épreuve. Cela implique une plus grande convergence dans la formation des élites militaires pour la gestion commune de crise et la résilience. L’UE a institué le Fonds européen de défense, a réalisé des progrès en cybersécurité et a développé des partenariats en diplomatie.

Avancer de façon pragmatique. L’Europe n’est plus le centre du monde et son poids s’est affaibli par rapport aux géants (Etats-Unis et Chine) et aux pays émergents (Moyen-Orient et Asie-Pacifique), rappelle l’ambassadeur Laumonier. L’UE s’est bâtie sur un projet économique, sans idée de souveraineté. Son Haut-représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité doit exercer une diplomatie de compréhension et d’écoute dans le cadre de la PESC (politique étrangère et de sécurité commune, traité de Maastricht 1992). Le Conseil européen (chefs d’Etat et de gouvernement des Etats-membres) travaille et prend les décisions sur le commerce, la finance, la technologie, les normes juridiques et la sécurité. L’UE, dont la voix porte de plus en plus, représente une communauté de valeurs, à savoir respect, dignité, dialogue et absence de régimes autoritaires. Elle est devenue le premier donateur d’aide au développement et remporte des succès technologiques comme le système mondial de positionnement Galileo. Avec la volonté de vivre en paix, elle influence sans contraindre ni chercher à déstabiliser d’autres pays. Les échanges entre universités européennes créent des liens entre chercheurs et scientifiques qui, à leur retour, influencent leur propre pays. Une vision stratégique globale émerge sur une politique de voisinage (Russie) et un partenariat oriental (Asie-Pacifique). Toutefois, il existe des divergences sur les priorités stratégiques entre les pays du Nord de l’UE et ceux du Sud et entre ceux de l’Est et ceux de l’Ouest.

A l’épreuve du terrain. Par le traité de Lisbonne (2009), le délégué diplomatique de l’UE a été élevé au rang d’ambassadeur, rappelle Pierre Mayaudon qui l’a été en Afghanistan de 2017 à 2020. L’UE est alors perçue comme acteur de premier plan, en ce qui concerne la peine de mort ou les droits de l’homme. Son action en matière d’actions humanitaires et de recherche se monte à 90 Mds€ sur 7 ans, soit dix fois celle de la France dans un pays donné. Cela crée une influence qu’illustre sa participation à une cinquantaine de missions d’observateurs des processus électoraux. Par ailleurs, l’accès d’un pays tiers au marché européen sans droit de douane constitue un élément fort de l’action bilatérale de l’UE. Toutefois, la création d’un lien entre aide au développement et influence politique se heurte à la fierté de la souveraineté du pays bénéficiaire, qui risque de s’adresser…à la Chine ! Il s’agit de trouver un équilibre entre devoir d’assistance et réalisme commercial.

Opérations, la paix comme objectif. Bras armé du Conseil européen, l’état-major de l’UE constitue son seul organisme militaire, indique l’amiral Bléjean. Ses 200 membres travaillent au profit du Service (diplomatique) européen pour l’action extérieure et font bénéficier la Commission européenne de leurs expertises. L’état-major inclut une direction des capacités et de la planification, à laquelle la Grande-Bretagne s’opposait systématiquement jusqu’au « Brexit ». Depuis 2017, il connaît un nouvel élan avec la génération de forces militaires de l’UE pour répondre à une situation de crise, à la demande d’Etats qui ne veulent pas d’une relation avec un seul pays. Des missions de formation et de protection ont ainsi été envoyées dans quatre pays : Centrafrique, avec la participation de 8 Etats membres atteinte à 80 % ; Somalie, 5 Etats membres, 70 % ; Mozambique, 12 Etats membres, 70 % ; Mali, 25 Etats membres, 95 %. Au Mali, l’environnement politique et sécuritaire est rendu compliqué par deux coups d’Etat militaires en 2020 et 2021 (la force d’intervention européenne « Takuba » monte en puissance). La force de l’UE, limitée à 60 personnes pourrait être renforcée par 90 militaires en cas d’opération. Les investissements militaires de l’UE sont financés par le Fonds européen de défense pour 7 Mds€ en 2021…con2re 0 € en 2018 ! Un document intitulé « Boussole stratégique », en cours d’élaboration par les services de renseignement des 27 Etats membres, sera publié en mars 2022. Il porte sur l’évaluation des menaces étatiques, hybrides et environnementales.

Utiliser la « para-diplomatie ». Vers la fin de la guerre froide (1947-1991), les scientifiques de l’URSS et des pays de l’OTAN s’entretenaient, de façon informelle, des questions d’environnement et d’influence, indique l’ingénieur général Fournet. Aujourd’hui, militaires en opérations, ingénieurs de l’armement, scientifiques et journalistes parlent de sujets d’intérêt commun avec leurs homologues étrangers. Leur expérience de terrain pourrait être utilisée comme celle des expatriés et des retraités résidant à l’étranger. Cette multiplicité des acteurs pourrait travailler en concertation et coordination. Elle constitue un réseau de confiance, à réaliser dans la durée, et qui devrait s’accompagner d’un suivi des carrières des expatriés pour valoriser leurs compétences à leur retour. Jean Fournet donne quelques conseils à ces « para-diplomates » : apprendre l’histoire des peuples des pays de résidence ; se méfier des « faux amis » linguistiques ; éviter l’humour, qui ne se partage pas ; ne pas chercher à convaincre, mais plutôt écouter et proposer ensuite. Selon lui, l’UE ne sait pas communiquer sur ses succès ni mettre en valeur ses aides, pour les transformer en avantages politiques.

Loïc Salmon

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »

Europe : l’autonomie stratégique, réflexion et construction d’une capacité

Europe : dynamique de défense et coopération en Centrafrique




Chine : ingérence et « guerre politique » croissantes

Les opérations d’influence de la Chine incluent la subversion, l’intimidation et les pressions politiques dans son environnement régional et aussi en Amérique du Nord et en Europe.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM)et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » de l’IRSEM.

De l’influence à l’ingérence. Pour les autorités chinoises, en l’occurrence le Parti communiste (PCC) il s’agit d’abord de séduire et subjuguer les publics étrangers en soulignant la croissance économique spectaculaire du pays, son efficacité administrative et la supériorité de son régime politique sur la démocratie libérale. Vient ensuite la tradition plurimillénaire de la Chine, dont sa médecine. En politique étrangère, le PCC a imaginé une « émergence pacifique » destinée à dissiper l’impression de « menace chinoise ». Depuis une vingtaine d’années, la puissance de la Chine se manifeste sur le plan militaire mais aussi par ses prouesses architecturales, scientifiques ou technologiques et l’organisation d’événements d’envergure mondiale (Jeux olympiques d’été en 2008 et d’hiver en 2022). Certaines opérations d’influence consistent à contraindre les sociétés adverses par une infiltration lente afin d’entraver toute velléité d’action contraire aux intérêts du PCC. Depuis 2018, elles visent d’abord les diasporas chinoises à l’étranger, très hétérogènes, en créant ou entretenant un sentiment d’appartenance à une même nation et pour bénéficier de leurs connaissances de leur pays de résidence. Afin d’éviter qu’elles deviennent une menace pour le PCC, la Chine exerce une pression constante d’abord sur elles, mais aussi sur les Etats des pays de résidence pour en faire arrêter certains membres et éventuellement les extrader. Vis-à-vis des pays étrangers, elle pratique la diplomatie du « loup guerrier » », à savoir les postures agressives du porte-parole du ministère des Affaires étrangères et d’une dizaine de diplomates qui, via les réseaux sociaux, recourent à l’invective ou même l’intimidation en brouillant ce qui relève du PCC et de la Chine comme « pays-culture ». Au sein de l’ONU, Pékin détient plusieurs postes-clés, fournit d’importantes contributions financières et exerce des pressions économiques et politiques ou pratique la cooptation, la coercition et la corruption. Il s’agit de renforcer sa présence, cadrer les débats et contrôler les discours, obtenir des soutiens, imposer un ordre du jour et influencer l’élaboration et l’interprétation des normes. Le PCC utilise aussi les universités pour acquérir des connaissances et des technologies par le biais de programmes de recherche conjoints, de façon légale ou par le vol et l’espionnage. En outre, des « stations de recrutement » à l’étranger font venir des candidats potentiels en Chine et collectent des informations sur les personnalités scientifiques et les programmes de recherche. Ainsi, plusieurs bases chinoises de données contiennent des millions de profils ciblés dans le monde. Souvent, les chercheurs ainsi recrutés travaillent au développement des capacités militaires chinoises. Plusieurs scandales ont éclaté en 2020 et 2021 au sujet de programmes conjoints avec des universités occidentales aidant, involontairement, Pékin à construire des armes de destruction massive ou à mettre au point des technologies de surveillance de la population chinoise. La manipulation de l’information passe par les réseaux sociaux avec la création de faux comptes, de « trolls » (messages destinés à susciter des polémiques) et de « l’astrosurfing » (simulation d’un mouvement populaire spontané). Ces procédés, inspirés de ceux de la Russie, visent d’abord la population chinoise, pour empêcher des actions collectives non contrôlées par le PCC, puis la scène internationale. La manipulation inclut l’achat d’un message, d’influence sur un compte, d’un compte ou d’une page. Depuis 2019, Twitter, Facebook et YouTube identifient de telles campagnes originaires de Chine et suspendent des dizaines de milliers de comptes. Les relais de la propagande chinoise incluent le recrutement d’universitaires étrangers et d’« influenceurs » (vedettes de réseaux sociaux) occidentaux. L’intelligence artificielle génère des textes et des images de profils. Les touristes chinois à l’étranger peuvent faire passer des messages, comme l’appui des revendications territoriales de Pékin en mer de Chine méridionale. Enfin, la « diplomatie des otages », détention arbitraire de ressortissants étrangers pour faire basculer un rapport de force, a été utilisée par Pékin contre la Suède, le Canada, le Japon et Taïwan.

« Guerre politique » ciblée. Prenant exemple sur les opérations d’influence de la Russie contre la Géorgie (2008) et l’Ukraine (depuis 2014), la Chine en a lancé contre l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Europe et l’Amérique du Nord. Mais Hong Kong et Taïwan, cibles prioritaires, constituent de véritables laboratoires de recherche et développement de la « guerre politique ». A Taïwan, le PCC utilise des relais locaux pour dissimuler ses traces. Il a commencé par des pressions sur certains médias, qui se sont autocensurés afin de pouvoir continuer à poursuivre leurs activités en Chine. Cela passe par la publicité, l’achat d’actions de médias jusqu’à en prendre le contrôle (avec des conséquences sur la ligne éditoriale), le financement clandestin, les nominations d’ « amis » à des postes-clés et les forums sino-taïwanais. Pékin recourt aussi à des « cyberarmées », groupes menant campagne contre quelque chose ou quelqu’un. Dans le monde politique local, des micro-partis, favorables au rattachement de Taïwan à la Chine, et des personnalités, ciblées pour leur inclination prochinoise, servent de relais. S’y ajoutent célébrités culturelles ou artistiques, organisations civiques, réseaux de temples bouddhistes et taoïstes, milieux d’affaires, Taïwanais résidant en Chine et Chinois vivant à Taïwan. Toutefois, ces ingérences de Pékin ont produit l’effet inverse parmi la population, qui s’identifie à 67 % comme « seulement taïwanaise ». La crise hongkongaise de 2019 a en effet joué un rôle de repoussoir. Sur les réseaux sociaux, Pékin a submergé les opinions publiques, de Hong Kong et d’autres pays, de contenus manipulés ou sensationnels, comparant les manifestants à des cafards ou des terroristes djihadistes. Ces campagnes, dont la moitié des comptes a été créée en trois mois, diffusent des récits orientés sur le rejet des manifestants, le soutien à la police de Hong Kong et un « complot d’Occidentaux ». Par ailleurs, Pékin considère Singapour comme un « pays chinois », en raison de l’origine à 74,5 % chinoise de sa population. Pékin veut que la Cité-Etat cesse de parler de liberté de navigation et d’entraîner ses forces armées à Taïwan et aussi qu’elle développe davantage ses relations commerciales avec la Chine. Singapour, où sont parlés l’anglais et le chinois, résiste en prônant son identité spécifique, à savoir pluriethnique et multiculturelle avec une particularité « chinoise singapourienne ».

Loïc Salmon

Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

Guerre de l’information et information de guerre




Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

La mondialisation a développé considérablement la puissance économique de la Chine et consolidé l’influence du Parti communiste chinois (PCC), qui tente d’imposer ses normes, valeurs et institutions au monde.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » à l’IRSEM.

Le concept de « Front uni ». Le PCC cherche à éliminer ses adversaires intérieurs et extérieurs, contrôler les groupes susceptibles de défier son autorité, construire une coalition pour servir ses intérêts et projeter son influence à l’étranger. Il s’agit de vaincre sans combattre en constituant un environnement étranger favorable à la Chine et défavorable à ses adversaires. Dès le temps de paix, trois guerres doivent donc être menées simultanément. La première, celle de l’opinion publique, vise à rallier les publics cibles, modeler les esprits des masses populaires en excitant leurs émotions et contraignant leur comportement. La deuxième guerre, à savoir psychologique, vise à : démoraliser les forces adverses ; les dissuader ; distiller le doute sur leur action, quitte à les terroriser pour miner leur capacité et leur volonté de combattre ; briser le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés ; perturber le processus décisionnel du pays ennemi. La troisième guerre consiste à utiliser le droit pour dissuader, attaquer, contre-attaquer, contraindre et sanctionner. Ainsi le PCC a émis une nouvelle interprétation du droit de la mer et promulgué une loi sur la sécurité nationale de Hong Kong en 2020. Au moyen de procédures financièrement dissuasives, il entame des poursuites judiciaires contre quiconque s’oppose à ses intérêts en l’accusant de diffamation. En outre, certaines opérations portent sur le contrôle des capacités cognitives de l’ennemi et de prise de décision en manipulant ses valeurs, son éthique nationale, ses idéologies, traditions culturelles ou croyances historiques de son pays, en vue de l’inciter à abandonner son système social et sa voie de développement. S’y ajoutent les mesures actives inspirées de l’Union soviétique : désinformation ; contrefaçons ; sabotage ; discrédit et déstabilisation de gouvernements étrangers ; provocations ; opérations de fragilisation de la cohésion sociale ; recrutement « d’idiots utiles » (admirateurs naïfs de la Chine) ; assassinats et actions terroristes. Les opérations d’influence sont mises en œuvre par des entités relevant du PCC, de l’Etat, de l’Armée populaire de libération et des entreprises.

Le PCC. A lui seul, le PCC dispose de cinq organismes dédiés. Le département de la propagande contrôle tous les médias et la production culturelle, afin de restreindre la liberté d’expression et l’esprit critique. Il oriente l’opinion publique, défend les intérêts de la Chine, justifie ses actions et la présente sous son meilleur jour. Son vaste réseau s’étend à l’étranger, où il se montre de plus en plus agressif. Le département du « Travail du Front uni » dispose d’une douzaine de bureaux pour cibler : les partis politiques ; les minorités ethniques ; les entreprises privées ; les intellectuels non membres du PCC ; les nouvelles classes sociales ; Hong Kong ; Macao ; Taïwan ; le Tibet ; le Xinjiang, où se trouve la minorité ouïgoure ; les Chinois d’outre-mer ; les affaires religieuses. Le département des liaisons internationales s’occupe de la « diplomatie de parti », à savoir les relations avec les partis politiques étrangers pour accroître le nombre d’amis de la Chine, servir de plateforme d’observation et d’analyse et collecter des renseignements. La Ligue de la jeunesse communiste compte 80 millions de membres âgés de 14 à 28 ans. Elle sert de courroie de transmission vers les jeunes, de pépinière de futurs cadres du PCC et de force mobilisable en cas de besoin (les jeunes « gardes rouges » avaient lancé la « Révolution culturelle » de 1966-1976). Avec ses propres moyens de propagande en chinois et en anglais, elle accroît sa présence sur les réseaux sociaux pour promouvoir le PCC et la Chine et critiquer les Etats-Unis par l’humour et le sarcasme. Le Bureau 610 regroupe 15.000 personnes en Chine et à l’étranger pour éradiquer, en dehors de tout cadre légal, le mouvement Falun Gong créé en 1992 et prônant la méditation et le travail sur soi. Chaque mission diplomatique compte un membre du Bureau 610, chargé d’en détecter les adeptes, les ficher et les intimider. En outre, il s’efforce de dissuader les gouvernements étrangers d’entretenir des relations avec eux.

L’Etat. Principale agence civile de renseignement, le ministère de la Sécurité d’Etat mène des opérations à l’étranger avec un peu moins de vingt directions ou bureaux, dont l’un se dissimule sous le nom de « Bureau de coopération scientifique avec Taïwan, Hong Kong et Macao » de l’Académie des sciences. Le Bureau des affaires taïwanaises surveille divers médias pour distiller la propagande vers Taïwan.

L’Armée populaire de libération (APL). Bras armé du PCC, l’APL inclut la Force de soutien stratégique, dont le département des systèmes de réseaux s’occupe des domaines cyber, électromagnétique et informationnel. La Base 311 centralise l’action psychologique contre Taïwan et mène des recherches sur l’environnement informationnel aux Etats-Unis. Composée essentiellement de chercheurs et d’ingénieurs, la Base 311 s’intéresse aux technologies, dont l’intelligence artificielle, pour agir sur l’opinion publique. Elle gère des entreprises comme Voice of the Strait, China Huayi Braodcasting Corporation et la maison d’éditions Haifeng pour exercer une influence via la radio, la télévision, les réseaux sociaux ou les livres. Elle contrôle la plateforme-relais China Association for International Friendly Contact, chargée des relations avec les élites de pays étrangers.

Les entreprises. Privées ou publiques, les entreprises collectent des données par l’espionnage, le piratage, la construction d’infrastructures ou les nouvelles technologies pour servir à des fins militaires. L’article 7 de la loi sur le renseignement les contraint ainsi que tout citoyen à soutenir, aider et coopérer aux efforts nationaux dans ce domaine. En matière d’infrastructures, des entreprises chinoises ont construit ou rénové 186 bâtiments étatiques en Afrique, dont le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, et créé au moins 14 réseaux gouvernementaux sensibles de télécommunications, dont les systèmes informatiques pourraient être équipés de « portes dérobées » destinées à capter tous les échanges. Cela permettrait de recruter des agents potentiels, compromettre et contraindre certains dirigeants et faciliter les opérations d’influence. Il en est de même pour les câbles sous-marins, l’une des priorités des « routes numériques de la soie ». S’y ajoutent les plateformes WeChat, Weibo et TikTok ainsi que le système de navigation Beidou. Enfin, la société Huawei (électronique grand public) entretiendrait des relations avec les services de sécurité et l’APL.

Loïc Salmon

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Chine : Covid-19, propagande active et une image dégradée

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan




Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité

La récurrence d’incidents frontaliers avec la Chine pourrait conduire l’Inde à inclure Taïwan dans sa contribution à l’architecture de sécurité régionale.

C’est ce qui ressort d’une note publiée en juillet 2021 à Paris par Gilles Boquerat, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.

Contentieux frontalier. Le différend territorial entre la Fédération indienne et la République populaire de Chine porte sur le tracé de la frontière himalayenne, à savoir sur l’Aksai Chin à l’Ouest et sur l’Etat indien l’Arunachal Pradesh à l’Est (voir carte). A l’Ouest, aucune démarcation n’a été tracée au sol. A l’Est, une ligne, dite Mac Mahon, suit la ligne de crête himalayenne. De fait, la Chine contrôle l’Aksai Chin depuis son invasion du Tibet en 1950. Elle y a construit une route reliant le Tibet à sa province du Xinjiang. A l’Est, l’Inde revendique une démarcation passant au pied des contreforts himalayens en bordure de la vallée du Brahmapoutre et incluant une zone dénommée « Tibet du Sud » par la Chine. En 1960, Pékin a proposé de reconnaître la ligne Mac Mahon en échange de l’Aksai Chin. Le refus de New Delhi a débouché, deux ans plus tard, sur une guerre…gagnée par la Chine, qui s’est contentée de consolider ses positions sur l’Aksai Chin. Une « Line of Actual Control » (LAC, ligne de contrôle effectif) sépare les deux pays sur 3.500 km, dont 1.600 km dans l’Aksai Chin. Le tracé de cette LAC, jamais accepté formellement par les deux parties, fait l’objet de désaccords ponctuels. Pour prévenir toute confrontation, Pékin et New Delhi ont conclu des accords en 1993, 2003, 2012 et 2013, excluant le retour à la force et prônant le développement de relations bilatérales, surtout économiques. Pour affirmer ses revendications sur la LAC, l’Inde a organisé 65 points de patrouille par ses forces armées et de police au Ladakh. Les 5 et 9 mai et 15 juin 2020, des affrontements meurtriers se sont produits entre soldats indiens et chinois. Depuis, les forces déployées sur la frontière restent en état d’alerte. Fin août, une unité indienne de la Force spéciale des frontières, composée notamment de réfugiés tibétains, a pris par surprise le contrôle de la chaîne du Kailash, surplombant la rive Sud du lac Pangong et la garnison chinoise de Moldo. Des pourparlers en avril et juin 2021 n’ont pas abouti à un retrait chinois de Gogra/Hot Spring ni des autres zones contestées. Pour l’Inde, la plaine de Depsang constitue un enjeu important, car l’aéroport militaire de Doulat Beg Oldie (DBO) y a été construit, à 5.000 m d’altitude, lors du conflit de 1962. La piste d’atterrissage se trouve près de la nouvelle route stratégique Darku-Shylok-DBO (en vert sur la carte), longue de 255 km et qui permet de ravitailler les forces déployées jusqu’au pied du col de Karakorum.

Militarisation accrue. L’Inde cherche à mettre en place une dissuasion crédible contre toute intrusion chinoise sur l’ensemble de la LAC et disposer d’une capacité de surprise. Depuis l’été 2020, 50.000 soldats y sont déployés sur 800 km. Le 1er Corps d’armée, composé de deux divisions d’infanterie, a été déplacé de la frontière avec le Pakistan vers le Ladakh. Le 17ème Corps, seule unité de montagne, reste basé dans le Bengale occidental, face aux Etats du Nord-Est (Sikkim, Népal et Bhoutan). La construction de routes, d’héliports et de camps est programmée dans les zones frontalières, afin de faciliter le déplacement de soldats et de matériels. Les sévères conditions météorologiques éprouvent les chars de combat T72MI Aleya et T905 Bhishma, les véhicules de combat d’infanterie BMP-2, les obusiers M777 de 155 mm et les batteries de missiles. Pour améliorer sa capacité de transport, l’armée de l’Air indienne a récemment acquis des hélicoptères CH-47 Chinook et des avions de transport tactique C-130J Super Hercules et Boeing C-17. De son côté, l’armée chinoise a équipé ses avant-postes de radars, capteurs et drones et les relient aux installations de l’arrière par des routes et la pose de fibres optiques. De plus, des villages sont édifiés à la frontière pour servir de postes de surveillance et matérialiser les revendications territoriales. A l’Est, la construction d’une voie ferrée entre Chendu (Sichuan) et Lhassa (Tibet), permettra le déploiement rapide de troupes et d’équipements en cas de tension frontalière entre l’Arunachal Pradesh et le Sikkim. Un premier tronçon de 435 km entre Lhassa et Nyingchi, a été inauguré en juin 2021. Toutefois, l’Inde ne semble guère en mesure de reconquérir le terrain perdu. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, le budget de défense de la Chine a atteint 252 Mds$ en 2020, contre 72,9 Mds$ pour celui de l’Inde. De 2011 à 2020, les dépenses militaires ont augmenté de 76 % en Chine, contre 34 % en Inde. Par ailleurs, pour contrer l’expansionnisme maritime chinois, l’Inde a relancé, en 2020, le forum « Quadrilateral Security Dialogue » (Dialogue quadrilatéral sur la sécurité), portant notamment sur une synergie entre sa Marine et celle des Etats-Unis, du Japon et de l’Australie.

Contexte économique. L’Inde a reconnu très tôt la légitimité de la Chine populaire, après son accession au pouvoir en 1949. Puis, dans les années 1990, elle a procédé à un échange de représentations commerciales faisant office d’ambassades avec Taïwan. Après les incidents frontaliers de 2020, le représentant de Taïwan en Inde a proposé d’étendre les relations bilatérales à la sécurité régionale. Une montée de la tension entre Pékin et Taipei aurait en effet des conséquences géopolitiques graves. La liberté de navigation dans le détroit de Taïwan constitue un enjeu stratégique pour l’Inde, car 40 % de son commerce avec l’Asie orientale y transite. En octobre 2020, l’institution National Maritime Foundation, qui dépend du ministère indien de la Défense et de la Marine, a signé un accord avec la Taïwan-Asia Exchange Foundation pour réfléchir ensemble sur les questions d’intérêt commun liées au domaine maritime. Début 2019, l’Inde a proposé à Taïwan une assistance technologique pour la construction de sous-marins et a évoqué une collaboration en matière de cybersécurité. Pékin avait alors mis en garde New Delhi contre toute coopération militaire avec Taipei. En novembre 2020, l’Inde a refusé d’adhérer au « Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat économique pour l’ensemble de la région), vaste zone de libre-échange entre Australie, Brunei, Cambodge, Chine, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Birmanie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Corée du Sud, Thaïlande et Viêt Nam. Elle y voit un moyen pour la Chine de renforcer sa position économique dominante sur la zone indopacifique. Toutefois, elle dépend de la Chine dans les secteurs de l’électronique, de l’industrie pharmaceutique, de l’automobile et des télécommunications. Pour l’exercice 2019-2020, ses achats à la Chine, incluant machines et équipements médicaux, ont atteint 65,3 Mds$ et ses ventes 16,6 Mds$, surtout des minerais pour soutenir le rebond de l’économie chinoise. En incluant Hong-Kong, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Inde, devant les Etats-Unis. L’Inde n’est que le 17ème partenaire commercial de Taïwan, qui reste son 31ème partenaire.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Asie du Sud : Inde et Pakistan se veulent des puissances nucléaires responsables

Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu




Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »

L’Union européenne (UE), réduite à 27 Etats membres, élabore une stratégie portant sur la réponse aux conflits et crises externes, le renforcement de ses capacités militaires et la protection de son territoire et de sa population.

L’équipe « B2 » (cinq auteurs) l’explique dans l’ouvrage intitulé « La boîte à outils de la défense européenne Nouveautés 2020-2021 », publié à Bruxelles aux éditions du Villard en mai 2021.

Les risques et menaces. La Russie multiplie les actes d’intimidation contre l’UE. Ont été attribués à ses services de renseignement : la cyberattaque contre le Bundestag (Parlement fédéral) allemand en 2015 ; l’agression chimique en mars 2018 contre l’ancien agent russe Sergueï Skripal, réfugié en Grande-Bretagne ; des explosions dans des entrepôts en République tchèque en 2014 ; l’accueil hostile, le 3 février 2021 à Moscou, réservé au Haut représentant de l’UE venu plaider la libération de l’opposant Alexeï Navalny. Depuis 2019, la Turquie se confronte aux pays européens. En Méditerranée orientale, elle effectue des forages d’hydrocarbures dans les zones maritimes considérées comme chypriotes ou grecques. Elle a conclu un accord avec la Libye sur une zone économique exclusive empiétant sur celles de l’Italie, de Chypre et de la Grèce. Elle en conclu un second de nature militaire avec l’envoi de soldats et de matériels. Lors de la guerre dans le Haut-Karabagh (27 septembre-10 novembre 2020), elle a soutenu l’Azerbaïdjan par l’envoi d’hommes et de matériels. Elle maintient une présence en Somalie et dans les Balkans. La Chine est perçue par l’UE comme rivale, partenaire et concurrente, qui affiche sa souveraineté très au-delà de son environnement proche. Elle intervient jusqu’en Europe par le développement des « Nouvelles routes de la Soie », l’acquisition de biens économiques souverains ou sa « diplomatie des vaccins ». Outre le terrorisme interne ou externe, les Etats membres de l’UE font l’objet de tentatives de déstabilisation par des groupuscules militarisés ou des mouvements séparatistes, notamment en Espagne (Catalogne et Pays basque). D’anciennes menaces réapparaissent : armes chimiques ou bactériologiques ; espionnage politique ou industriel ; pressions sur les approvisionnements en énergie. Conséquences des technologies émergentes, de nouvelles menaces surgissent, à savoir la désinformation, l’ingérence électorale et les cyberattaques.

L’analyse géopolitique et spatiale. Depuis novembre 2020, la menace est évaluée par le Centre unique d’analyse du renseignement (SIAC, sigle anglais), qui regroupe le centre de renseignement militaire de l’Etat-major de l’UE et le centre de situation et de renseignement du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), placé sous l’autorité du Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Le SIAC reçoit des informations des services de renseignement civils ou militaires des Etats membres. L’UE dispose du Centre satellitaire de Torrejon (Espagne) pour le renseignement géo-spatial destiné aussi aux Etats membres et à des organisations internationales. Ainsi, lors du conflit dans l’ex-Yougoslavie (1991-2002), ce centre a adressé des cartes au Comité international de la Croix-Rouge. Il a fourni certaines analyses sur le Darfour à la Cour pénale internationale et d’autres à la mission de l’ONU en Libye. Il a confirmé l’existence de dépôts de munitions en Syrie, les déplacements de matériels le long de la frontière ukrainienne et les camps de prisonniers ouïgours dans le Xinjiang chinois. Par ailleurs, le centre de Torrejon évalue les risques de collision entre engins spatiaux et lance des alertes d’évitement. Il calcule les trajectoires d’objets artificiels lors de leur rentrée incontrôlée dans l’atmosphère. Il détecte et caractérise les fragmentations d’orbite. Enfin, l’UE dispose, à Bruxelles, du Collège européen de sécurité et de défense, dont le budget est passé de 500.000 € en 2013 à 2,06 M€ en 2021. Ce collège forme les personnels permanents du SEAE et ceux envoyés dans les missions de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) ou du SEAE, avec renforcement des formations pour les missions civiles et le domaine du cyber.

Une BITD européenne. L’UE dispose de moyens militaires nombreux, mais disparates et à différents niveaux de modernisation et d’interopérabilité. Ainsi, elle compte : 1.700 avions de combat de 16 types différents ; 380 hélicoptères d’attaque de 5 types ; 4.200 chars de 12 types, contre un seul aux Etats-Unis ; 120 navires de surface de 33 types (4 aux Etats-Unis). Le développement d’une base industrielle et technologique de défense (BITD) commune a nécessité l’instauration d’un fonds européen de défense (FED) pour la mise au point de nouvelles capacités de défense, mais pas leur acquisition…qui reste à la charge des budgets des Etats membres ! Adopté par le Parlement européen le 29 avril 2021, le FED se monte à 8 Mds pour la période 2021-2027, contre 0 € pour l’industrie de défense en 2014. L’enveloppe se répartit entre 2,7 Mds€ pour la recherche et la technologie et 5,3 Mds€ pour la recherche et le développement. La coopération en matière d’armement porte sur six domaines prioritaires : char de combat ; patrouilleurs de haute mer ; équipement individuel des fantassins ; lutte contre les drones et dénis d’accès ; défense spatiale ; mobilités aérienne et maritime ; installations logistiques ; résilience des systèmes informatiques.

Les conséquences du « Brexit ». Depuis l’entrée en vigueur du « Brexit » le 1er février 2020, l’UE a perdu 66 millions d’habitants et un important partenaire économique et financier, doté d’un vaste réseau diplomatique et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Toutefois, pendant des années, la Grande-Bretagne a limité sa contribution aux missions et opérations de la PSDC au strict minimum. Son départ élimine une possibilité de blocage de la PSDC. La politique étrangère, la sécurité extérieure et la coopération en matière de défense ne sont pas couvertes par l’accord avec l’UE. Depuis le 1er janvier 2021, il n’y a plus de cadre formel pour coordonner les « listes noires » individuelles (gel des avoirs0) ou les mesures d’embargo économique contre des pays tiers. La Grande-Bretagne ne peut plus participer aux missions et opérations de la PSDC ni aux structures de commandement de l’UE. Elle ne bénéficie plus des accords internationaux négociés par l’UE, dont ceux sur le transfert de pirates. Elle peut participer aux programmes européens de surveillance de la terre (Copernicus) et de surveillance par satellite (EU satellite surveillance & tracking). Mais elle n’a plus accès au signal crypté réservé à la sphère gouvernementale du système Galileo de positionnement par satellites. Considérée comme un pays tiers, elle ne peut plus participer aux efforts d’intégration de la défense et de développement des capacités. Elle ne participe plus aux réunions des ministres de la Défense ni à l’élaboration de la politique de défense européenne. Elle peut être associée à certains projets, sur décision au cas par cas. Enfin, elle reste étroitement associée à l’Agence européenne de cybersécurité.

Loïc Salmon

Stratégie : éviter le déclassement de l’Europe

Europe : défense future, la dimension militaire

Europe : l’autonomie stratégique, réflexion et construction d’une capacité




Grèce : partenariat stratégique et achat de trois frégates FDI

Le 28 septembre 2021, la Grèce a conclu avec la France un partenariat en matière de défense et de sécurité, incluant l’acquisition de trois frégates de défense et d’intervention (FDI) et une en option.

Hervé Grandjean, porte-parole du ministère des Armées, l’a expliqué à la presse le même jour à Paris.

Le partenariat. Les ministres des Armées et des Affaires étrangères des deux pays ont signé un accord pour l’établissement d’un partenariat stratégique. L’article 2 spécifie : « Les parties se portent mutuellement aide et assistance par tous les moyens appropriés et, si besoin, l’emploi de la force armée, si elles constatent conjointement qu’une agression armée survient contre le territoire de l’une d’entre elles. » Il est conforme à l’article 51 de la charte de l’ONU (1945), au traité de l’OTAN (1949) et à celui de l’Union européenne (1993). Cette clause souligne la profondeur et la densité des relations de la France et de la Grèce en matière de sécurité et de défense. Les deux pays avaient déjà publié une déclaration commune sur la sécurité et la défense en 2008, puis signé un texte en 2015. Dans le cadre de ce partenariat stratégique, le 28 septembre et en présence de la ministre française des Armées, le ministre grec de la Défense et les présidents-directeurs généraux des entreprises françaises Naval Group et MBDA (missiles) ont signé un « Memorandum of Understanding » (protocole d’entente). Celui-ci porte sur l’acquisition, par la Marine grecque, de trois FDI construites en France avec une quatrième en option ainsi que leur maintenance et les armements associés. Cette commande fait suite à celles de 24 avions de chasse polyvalents Rafale pour l’armée de l’Air grecque. Une première commande, d’un montant de 2,5 Mds€ et conclue le 29 janvier 2021, porte sur 18 avions, dont 6 neufs et 12 d’occasion prélevés sur le parc de l’armée française de l’Air et de l’Espace. Celle-ci a alors bénéficié d’une commande de 12 appareils neufs à Dassault Aviation pour une livraison en 2025. Une deuxième commande grecque, annoncée le 12 septembre, porte sur 6 Rafale supplémentaires, dont le contrat est en cours de discussions.

Les frégates. Exportée pour la première fois, la FDI est très résiliente aux cyberattaques. Elle déplace 4.650 t et emporte : 32 missiles Aster 30 d’une portée de 3 à 120 km contre avion et de 30 km contre missile de croisière ou antinavire ; des missiles antinavires Exocet, d’une altitude de croisière de 2 m et d’une portée de 42 à 180 km selon les versions ; des torpilles Mu 90, portée de 12 à 23 km selon la vitesse ; des leurres anti-torpilles ; un radar multifonctions Sea Fire à antenne active. La commande grecque, d’un montant d’environ 3 Mds€, n’inclut pas la fourniture d’hélicoptères ni de drones. Naval Group et MBDA assurent les parties navire et armement ainsi que le maintien en condition opérationnelle sur trois ans. Les FDI seront construites à Lorient, avec six « ensembles » sous-traités en Grèce. Le contrat devrait être signé à la fin de l’année, après une étude détaillée de trois mois entre Naval Group et une centaine d’entreprises grecques. Deux FDI seront livrées en 2025 et la 3ème suivra en 2026. Cette commande s’intercale entre celles de 5 FDI, prévues par la loi de programmation militaire pour la Marine française d’ici à 2029. Le calendrier des livraisons, avec quelques mois de retard pour certaines, s’établit ainsi : FDI N°1 en 2024 ; FDI N°2, 2026 ; FDI N°3, 2027 ; FDI N°4, 2028 ; FDI N°5, 2029. Le format des frégates de premier rang reste fixé à 15 unités en 2030 avec les frégates de type La-Fayette rénovées.

Loïc Salmon

Marine : technologie de pointe pour combattre partout

Aviation militaire : les Rafale F3-R en service opérationnel

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles




Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu

Pour le Japon, allié des Etats-Unis et partisan du multilatéralisme en matière de politique étrangère, la sécurité régionale l’emporte parfois sur les enjeux commerciaux.

Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans deux notes publiées le 18 novembre 2020 et le 24 mars 2021.

Le contexte stratégique. Le pacte d’alliance entre le Japon et les Etats-Unis, conclu à l’issue de la seconde guerre mondiale, reste au cœur de la sécurité du Japon et de la région Asie-Pacifique. La Corée du Nord demeure la menace la plus immédiate (voir encadré). De mai 2019 à novembre 2020, celle-ci a effectué 35 tirs d’essais de missiles, dont un seul a échoué. Les derniers concernaient des missiles de courte portée à combustible solide, signe d’un progrès technologique considérable. Ces essais, prélude à une éventuelle attaque massive, constituent une menace crédible et immédiate pour le Japon, qui abrite les bases américaines les plus importantes en Asie. Par ailleurs, la Chine a remplacé l’Union soviétique comme adversaire commun du Japon et des Etats-Unis, Son idéologie communiste se trouve masquée par les réformes économiques et la stratégie d’ouverture sur le monde mise en œuvre depuis 1979. Toutefois, la Chine demeure un partenaire économique majeur pour le Japon. Son deuxième partenaire pour les exportations après les Etats-Unis, elle en est devenue le premier pour les échanges commerciaux, passés de 1Md$ par an à la fin des années 1970 à 317 Mds$ en 2019. La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine affecte certaines entreprises japonaises. Ainsi les fabricants de micro-processeurs sont concernés par l’interdiction de vente de technologies américaines à des entreprises chinoises, dont ZTE (réseaux et de communication et fabrication de téléphones mobiles) et Huawei (smartphones). La menace chinoise porte notamment sur l’archipel des Senkaku et d’autres îles de l’espace maritime japonais. Pour Pékin, la contestation des limites en mer de Chine orientale constitue un moyen de de contrôle de la puissance japonaise. Cette posture se traduit par la multiplication des incursions dans les eaux entourant les Senkaku. Entre avril 2019 et août 2020, des navires chinois ont passé 456 jours dans les eaux contigües. Des garde-côtes chinois ont même pénétré à quatre reprises dans les eaux territoriales japonaises en 2019 et sept fois en 2020. Certains sont restés 39 heures et même jusqu’à 59 heures, maintenant en alerte permanente les unités navales et de garde-côtes japonais. Le Livre blanc de la défense du Japon, publié en juillet 2020 mentionne comme menace importante « la tentative constante de modifier unilatéralement le statu quo autour des Senkaku et en mer de Chine méridionale en utilisant la coercition. » Selon un sondage réalisé le même mois, 90 % des personnes interrogées ont déclaré avoir une opinion négative de la Chine. Cette perception de la Chine comme une menace et un facteur d’instabilité croît dans la région. En conséquence, le Japon a adopté une stratégie de sécurité nationale en 2013. Le budget de la défense représente 1,1 % du produit intérieur brut pour l’année fiscale 2020-2021. Mais l’augmentation cumulée entre 2012 et 2019 a atteint 13 % à 48,6 Mds$. Une loi de 2015 autorise le principe « d’auto-défense collective ». Il s’agit de construire une « force de défense multi-domaines », capable de défendre le territoire, y compris les îles éloignées, et de donner aux forces d’auto-défense la capacité de contribuer à la paix, même loin des côtes.

L’action extérieure. La montée en puissance de la Chine transforme en profondeur le cadre de la politique extérieure du Japon. La « doctrine Fukuda » (Premier ministre de 1976 à 1978), énoncée en 1977, a amorcé le retour du Japon comme puissance pacifique sur la scène internationale, en commençant par l’Asie du Sud-Est, important récipiendaire de son aide au développement. Un premier accord de libre-échange, signé avec Singapour en 2002, a été suivi deux ans plus tard d’un autre avec l’ASEAN qui regroupe 11 pays (Brunei, Birmanie, Cambodge, Timor-Leste, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Viêt Nam). En vue d’un rééquilibrage entre les domaines économique et stratégique, le Japon soutient, dès 2016, le « Trans-Pacific Partnership » (Partenariat trans Pacifique), accord commercial entre Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour et Viêt Nam. Il propose des normes démocratiques, transparentes et libérales, face à l’influence chinoise. En effet, Pékin ne trace pas de frontières entre les théâtres d’actions économiques, militaires, stratégiques, scientifiques et légales, qu’ils soient bilatéraux ou multilatéraux, afin de servir les intérêts définis par le Parti communiste. En intégrant l’Organisation mondiale du commerce avec des conditions spécifiques, elle a tenté de se servir des règles qui l’avantagent, sans respecter celles qui limitent sa marge de manœuvre et en imposant son propre « multilatéralisme », à savoir le projet des « Nouvelles routes de la soie ». En outre, elle contrôle 4 des 15 organisations internationales sous l’égide l’ONU, afin d’exercer une influence indirecte par l’intermédiaire des Etats membres dont elle est proche. En vue d’équilibrer la puissance chinoise dans une vaste zone de libre-échange, le Japon a adhéré, en 2021, au « Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat économique pour l’ensemble de la région), vaste zone de libre-échange entre Australie, Brunei, Cambodge, Chine, Indonésie, Laos, Malaisie, Birmanie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Corée du Sud, Thaïlande et Viêt Nam. Par ailleurs, en 2018, le Japon a signé un accord de partenariat économique avec l’Union européenne, doublé d’un partenariat stratégique. Le concept d’une « zone indo-pacifique libre et ouverte », prôné par le Japon en 2016, refuse l’usage de la force, le non-respect des règles internationales et la remise en cause du libre-échange par décision unilatérale ou manipulation des règles existantes.

Loïc Salmon

Le 15 septembre 2021, les deux Corées ont procédé à des tirs de missiles. Le missile sud-coréen a été tiré d’un sous-marin de la classe Ahn Chang-ho, récemment mis en service et équipé de systèmes de lancement verticaux pour missiles de croisière. Quelques heures auparavant, deux missiles à courte portée, lancés depuis le centre de la Corée du Nord vers la mer du Japon, ont parcouru environ 800 km à une altitude maximale de 60 km, selon l’Etat-major interarmées sud-coréen. Le 13 septembre, la Corée du Nord avait annoncé que des « missiles de croisière à longue portée » avaient parcouru 1.500 km pendant deux heures au-dessus de son territoire et de ses eaux territoriales. Selon les analystes, ces missiles pourraient atteindre la Corée du Sud et le Japon. Les sanctions de l’ONU contre la Corée du Nord portent sur l’armement nucléaire et les missiles balistiques, mais pas sur le développement de missiles de croisière. Le 28 septembre, l’agence de presse de la Corée du Nord a annoncé l’essai réussi d’un missile planeur hypersonique Hwasong-8 sur une distance de 200 km et une apogée de 30 km.

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Les espions du Vatican

Etat souverain, le Vatican dispose de moyens de renseignement pour soutenir son action diplomatique et assurer sa sécurité intérieure. Les six derniers papes les ont utilisés selon leurs priorités stratégiques et doctrinales, où le sentiment de continuité prédomine.

Le réseau diplomatique du Saint-Siège passe de 41 nonces (ambassadeurs) et 20 délégués apostoliques en 1945 à 183 représentations diplomatiques en 2018. La sécurité relève des Gardes suisses, pour la protection du pape, et de la « Vigilanza » (gendarmerie), qui rend compte directement au secrétaire d’Etat, chef du gouvernement du Vatican. Ce micro-Etat combine le domaine temporel aux directives spirituelles envers 1,3 milliard de catholiques dans le monde. Ainsi crédité d’une influence exceptionnelle, il a fait l’objet d’une attention particulière des services de renseignement (SR) des grandes puissances du moment. Dès les accords du Latran (1929) établissant les conditions juridiques et territoriales du Vatican, les SR italiens y infiltrent des agents et procèdent à des écoutes téléphoniques. Au début de la seconde guerre mondiale, le Vatican accepte d’inclure sa correspondance diplomatique…dans la valise diplomatique de la Suisse. Par la suite, il recourt aux SR britanniques, pour la correspondance avec l’empire, et américains. Dès les années 1930, il mène une politique offensive de lutte contre le communisme, avec un volet d’action clandestine, vis-à-vis de l’Union soviétique. Celle-ci considère alors la papauté comme le centre nerveux d’une « Internationale d’espionnage », opposée à l’Internationale communiste. Pour les Etats-Unis, le Vatican constitue un poste d’observation crucial sur le reste de l’Europe. Le plan Marshall (1947) de reconstruction économique de l’Europe de l’Ouest et endiguement de la menace du bloc de l’Est inclut un volet occulte pour financer l’Eglise dans sa lutte contre l’influence communiste en Italie. Dès 1949, la CIA développe un programme d’infiltration d’agents en URSS. Avec le MI6 britannique et le SDECE français, elle subventionne le « Russicum » (collège pontifical pour étudiants russophones), qui dispense aussi à ses missionnaires une formation militaire adaptée. Pape de 1939 à 1958, Pie XII mène cette croisade, qui durera jusqu’à la fin de la guerre froide (1991). Peu avant sa mort, il nomme évêque un prêtre polonais qui, vingt ans plus tard, deviendra pape jusqu’en 2005 sous le nom de Jean-Paul II et accomplira la mission, après la période de détente Est-Ouest amorcée sous les pontificats de Jean XXIII (1958-1963) et Paul VI (1963-1978). Jean-Paul II entend gérer directement les dossiers de tous les pays de l’Est, organise des « opérations spéciales » et développe une intense activité diplomatique. Plusieurs SR étrangers accroissent écoutes téléphoniques et infiltrations de « taupes » au Vatican. Cela n’empêchera pas le pape de contribuer à la chute du rideau de fer (1989) et à la fin de l’URSS en 1991. La lutte anti-communiste menée par le Saint-Siège a nécessité d’importants moyens financiers. La papauté a notamment bénéficié de l’aide de la riche organisation catholique Opus Dei, qui promeut « l’apostolat de pénétration » et fonctionne comme un service de renseignement. La gestion des « fonds secrets » du Saint-Siège a connu des dérapages. Ainsi, l’Institut pour les œuvres de religion, (banque du Vatican) s’est trouvé lié à divers scandales politico-financiers qui ont, parmi d’autres, provoqué la démission du pape Benoît XVI (2005-2013).

Loïc Salmon

« Les espions du Vatican », Yvonnick Denoël. nouveau monde éditions, 636 pages, 25,90 €.

Profession Espion

KGB-DGSE

Dictionnaire renseigné de l’espionnage




Espace : un commandement dédié pour comprendre et agir

Le Commandement de l’espace (CdE) développe en permanence ses capacités de surveillance et de réaction aux menaces croissantes dans ce domaine.

Le général de brigade aérienne Philippe Dedobbeleer, adjoint au commandant de l’Espace, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 8 juin 2021 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Montée en puissance. Organisme interarmées, le CdE dépend directement du chef d’Etat-major des armées pour la stratégie, les capacités, la coopération internationale et les opérations. Il est rattaché à l’armée de l’Air et de l’Espace pour l’expertise, la préparation des forces, la mise en œuvre de contrats opérationnels, l’élaboration de la doctrine et le retour d’expérience dans le domaine spatial et enfin la maîtrise des risques. La pleine capacité des opérations spatiales militaires devrait être atteinte vers 2030. La tutelle du CdE sur le Centre national d’études spatiales (CNES) de Toulouse sera redéfinie pour y concentrer l’expertise de l’écosystème spatial. Celui-ci comprend des entreprises, des pôles de compétitivité et des centres universitaires à Paris, Lille, Saint-Quentin, Mulhouse, Besançon, Lyon, Grenoble, Nice, Marseille, Toulon, Bordeaux, Brest, Rouen et Cayenne (Centre spatial de Kourou). Le centre spatial de Toulouse verra ses effectifs passer de 200 personnes en 2019 à 500 en 2025. Il devra voir et écouter l’espace, mieux et plus loin, par l’acquisition de données par des satellites (optique, radar et infrarouge) à orbites basses, moyennes et hautes. Vu le nombre croissant d’objets divers dans l’espace à suivre pendant toute leur durée de vie, les données s’accumulent, de quelques mois à plusieurs décennies. La capacité de calcul à haute performance de l’intelligence artificielle permettra de traiter leur comportement quasiment en temps réel et, le cas échéant, d’agir vite puis rendre compte aux niveaux stratégique et tactique.

Innovation continuelle. Le CdE va construire un incubateur d’innovation dédié à l’espace militaire et ses applications. Dans un environnement sécurisé, un réseau aura pour missions de capter des idées, concrétiser des projets et conduire des expérimentations dans les laboratoires existants. A cet effet, l’Agence de l’innovation de défense développe des liens avec le CNES, la Direction générale de l’armement (DGA), la Direction du renseignement militaire, l’Office national d’études et de recherches aérospatiales et les partenaires alliés.

Souveraineté et interopérabilité. Le développement d’un système spatial militaire constitue un enjeu de souveraineté numérique et d’autonomie stratégique, souligne le général Dedobbeleer. Celui d’une compréhension commune avec des pays alliés permet une interopérabilité des moyens avec des standards techniques identiques (doctrine, capacités et opérations). En février 2020, la France a adhéré à « l’Initiative opérations spatiales interalliées » (sigle anglais CSpO) et y a rejoint les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Ce forum de réflexion et d’échanges vise à coordonner les capacités alliées, en augmenter la résilience pour assurer le soutien aux opérations multi-domaines (terre, air, mer, cyber et spatial), garantir la liberté d’accès à l’espace et y protéger, en coalition, les moyens qui s’y trouvent. Il donne lieu à des travaux réguliers, auxquels participent le CdE, la DGA et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie.

Loïc Salmon

Armée de l’Air : création du « Commandement de l’espace »

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Espace exo-atmosphérique : compétition stratégique




Asie du Sud : Inde et Pakistan se veulent des puissances nucléaires responsables

Vecteurs de leur armes nucléaires, les missiles balistiques de l’Inde et du Pakistan affectent la sécurité régionale. La maîtrise des armements, réelle au niveau bilatéral, reste faible quant aux instruments juridiques internationaux.

Seule l’Inde a adhéré, en 2016, au Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC, voir encadré). Emmanuelle Maitre et Lauriane Héau, chargées de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, ont présenté la situation en Asie du Sud dans une note publiée à Paris en mars 2021.

Arsenaux balistiques. L’Inde a procédé avec succès à l’explosion d’un premier engin nucléaire en 1974 et le Pakistan en1998. Tous deux ont développé des technologies balistiques dès les années 1960. L’acquisition de missiles balistiques a été motivée par le statut et le prestige qui en résultent, la capacité d’infliger des dommages considérables, par l’emport d’armes de destruction massive (nucléaires, chimiques ou biologiques), et l’effet psychologique associé à une frappe éventuelle. Les tensions entre l’Inde et le Pakistan et entre l’Inde et la Chine ont contribué au développement des arsenaux dans la zone Asie-Pacifique. Parallèlement à la recherche et au développement dans le domaine spatial, l’Inde a lancé des programmes de missiles dans les années 1970 et 1980. Dans la catégorie des missiles balistiques à courte portée (SRBM, jusqu’à 1.000 km), elle a mis au point, à partir de 1988, les Prithvi-I, II et III, Agni-1 et Dhanush et développe le Prahar. Elle dispose aussi du missile Agni-2 à moyenne portée (MRBM, de 1.000 à 3.000 km). Les missiles Agni-3 et 4 ont des portées intermédiaires (IRBM, de 3.000 à 5.000 km). Les Agni- 5 et 6, en développement, entrent dans la catégorie des missiles intercontinentaux (ICBM, au minimum 5.500 km). Le Sagarika K-15, réalisé, et le Sagarika K-4, en développement, pourront être tirés d’un sous-marin (SLBM, plus de 5.500 km). En outre, l’Inde a lancé un programme de défense anti-missile. De son côté, le Pakistan a poursuivi simultanément ses recherches spatiales et balistiques. Dès 1989, il a commencé les essais des SRBM Haft-1 et 2, suivis de ceux des Haft-3, 4 et 9. Dans la catégorie des MRBM, il dispose des Haft-5 et 6 et met au point les Ababeel et Shaheen 3. En outre, il développe plusieurs IRBM avec l’aide de la Corée du Nord (technologie Nodong) et de la Chine (achat de missiles M-11). De plus, il investit dans le système chinois LY 80 de défense aérienne à basse et moyenne altitudes et aurait acquis des « MIRV », à savoir des ogives de missiles capables d’emporter plusieurs bombes nucléaires et de les envoyer sur diverses cibles parfois distantes de centaines de km les unes des autres. Par ailleurs, dans la catégorie des missiles de croisière, l’Inde développe les BrahMos et Nirbay et le Pakistan les Ra’ad et Babur. Tous seront capables d’emporter une arme nucléaire ou une charge militaire conventionnelle.

Domaine spatial. A l’exception des Maldives, tous les Etats d’Asie du Sud possèdent au moins un satellite ou participent à sa mise en œuvre. Ainsi, l’Inde a construit le centre spatial Satish Dharwan à Sriharikola et la station équatoriale de lancement de fusées à Thumbo-Thiruvananthapuram. Sa présence s’affirme sur l’ensemble du spectre du domaine spatial : lanceur ; fusée sonde ; satellite de communications ; satellite d’observation terrestre ; satellite à vocation scientifique ; satellite militaire ; vol interplanétaire. Le Pakistan s’en rapproche : fusée sonde ; satellite de communications ; satellite d’observation terrestre ; satellite à vocation scientifique. Le Sri Lanka exploite des satellites de communications et à vocation scientifique. Le Bangladesh se limite aux satellites de communications ou à vocation scientifique. Actuellement, les satellites à vocation scientifique suffisent au Népal et au Bhoutan et ceux de communications à l’Afghanistan. L’exploitation pacifique des satellites porte notamment sur l’agriculture ou la réponse aux catastrophes naturelles. Toutefois, l’essai réussi d’une arme antisatellite par l’Inde en 2019 inquiète la communauté internationale, car tout nouvel essai d’une telle arme rendrait l’espace dangereux pour les entreprises civiles. Avec l’émergence du « New Space », industrie spatiale née aux Etats-Unis, des entités privées peuvent en effet utiliser des constellations de petits satellites en vue de développer des produits commerciaux. En conséquence, des petits systèmes de lancement pourraient envoyer dans l’espace des objets, dont certains risqueraient d’être confondus avec des missiles.

Freins limités à la prolifération. Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan et Sri Lanka ont ratifié (ou adhéré à) la Convention internationale sur les armes chimiques et à celle sur les armes biologiques. Tous ont envoyé un rapport initial au « Comité 1540 », créé en application de la Résolution 1540 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée à l’unanimité le 28 avril 2004. Cette résolution stipule « que tous les États doivent s’abstenir d’apporter un appui, quelle qu’en soit la forme, à des acteurs non étatiques qui tenteraient de mettre au point, de se procurer, de fabriquer, de posséder, de transporter, de transférer ou d’utiliser des armes nucléaires, chimiques ou biologiques ou leurs vecteurs, en particulier à des fins terroristes. » Toutefois, aucun n’a soumis au Comité 1540 de plan national de mesures de prévention de la prolifération de ces armes et de leurs vecteurs. Par ailleurs, l’Inde et le Pakistan n’ont pas ratifié le Traité sur la prolifération des armes nucléaires ni le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires et ni le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. Cependant, l’Inde a signé un protocole additionnel avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, ouvrant la voie à un accord de coopération avec les Etats-Unis en 2006. Quant à la lutte contre la prolifération de missiles balistiques, le Pakistan s’abstient systématiquement lors des votes des résolutions bi-annuelles de l’ONU en faveur du HCoC. Toutefois, l’Inde et le Pakistan ont conclu un accord en 2005, prolongé en 2011 et portant sur un préavis de 72 heures des essais en vol de missiles balistiques, en fixant des limites géographiques et des trajectoires claires pour ces essais.

Loïc Salmon

Seul instrument multilatéral centré sur les vecteurs d’armes de destruction massive, le Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC), créé en 2002, compte 143 Etats signataires en décembre 2020. Ceux-ci s’engagent à : respecter les traités de l’ONU et les conventions internationales sur la sécurité spatiale ; soumettre une déclaration annuelle sur leurs capacités en matière de missiles balistiques et leur politique nationale sur la non-prolifération et le désarmement ; envoyer des notifications préalables à tout lancement de missile balistique ou de lanceurs spatial. L’Autriche, qui assure le contact central immédiat du HCoC, met ces informations en ligne sur une plateforme réservée aux Etats signataires. Ceux-ci s’engagent à la plus grande retenue dans le développement de leurs capacités balistiques, sans pour autant y renoncer. Le HCoC permet d’accroître la transparence, d’éviter tout malentendu et de développer pacifiquement des activités spatiales.

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