La guerre par ceux qui la font

Trois généraux et treize colonels ou assimilés du Centre des hautes études militaires présentent leurs réflexions sur les enjeux de défense et de sécurité.

Depuis l’Antiquité, la guerre a toujours été motivée par la peur, l’honneur ou les valeurs, éventuellement religieuses, et l’intérêt. Dans les années 1990, la « révolution des affaires militaires », d’origine américaine, prône le recours à la guerre psychologique et à la maîtrise du champ de bataille par l’imagerie. La guerre se construit autour de la boucle « observation, orientation, décision et action ». Elle s’appuie surtout sur les innovations technologiques : vélocité des plates-formes, puissance unitaire et précision de l’armement, volume et vitesse des communications et supériorité absolue en matière de « C4ISR » (commandement, contrôle, communications, systèmes informatiques, renseignement, surveillance et reconnaissance). Or, les attentats terroristes du 11 septembre  2001 aux États-Unis, par leur soudaineté, l’ampleur des destructions et la désorganisation qui s’ensuit, atteignent un niveau de violence comparable à celui d’une opération de guerre. Ils annoncent les interactions entre sécurité nationale et sécurité globale et entre territoire national et théâtre extérieur. Leur impact, aussi dévastateur qu’une guerre, a nécessité un investissement limité : Al-Qaïda n’aurait dépensé que 500.000 $, alors que les guerres qui ont suivi (Irak et Afghanistan) auraient coûté 3 Mds$ entre 2001 et 2014. En outre, les armées régulières ont perdu le monopole de la guerre. Terrorisme, guérilla, cyber-guerre et sanctions économiques sont mis en œuvre séparément ou combinés au service d’une stratégie asymétrique, utilisée par les puissances dominantes : cyberattaques menées par les États-Unis,  la Chine ou la Russie ; annexion  de la Crimée par la Russie, sans intervention militaire violente ; stratégie chinoise d’extension de la zone économique exclusive en mer de Chine. Depuis 1945, la dissuasion nucléaire a démontré son efficacité à proscrire toute montée des tensions aux extrêmes ou prévenir tout conflit majeur. Certaines puissances régionales d’Asie et du Moyen-Orient veulent acquérir des capacités nucléaires crédibles et les grandes puissances rénovent les leurs. La France a adopté une dissuasion strictement défensive de frappe en second et uniquement nucléaire. En revanche, les États-Unis basent la leur sur la combinaison des capacités nucléaires et conventionnelles, à caractère offensif et défensif, dans une perspective de prévention d’une guerre majeure et de maîtrise de l’escalade lors de conflits périphériques. Ainsi, les missiles de croisière ou balistiques équipés de charges conventionnelles leur permettent, théoriquement, de neutraliser ou de menacer des cibles à haute valeur politique ou militaire, fugaces, protégées ou camouflées partout dans le monde, en quelques dizaines de minutes et avec une précision métrique. Toutefois, leur emploi reste hasardeux en temps de crise ou de guerre, en raison de leur localisation à proximité des vecteurs d’armes nucléaires. En effet, les moyens d’alerte de la Russie ou de la Chine pourraient l’interpréter comme une attaque nucléaire. Enfin, la « surprise stratégique » reste possible, à savoir la transgression des règles du jeu ou un événement peu ou mal anticipé et à très fort impact sur les fondements d’un État.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

La guerre future : hybride, majeure ou mondiale ?

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

« La guerre par ceux qui la font », ouvrage collectif. Éditions du Rocher 366 pages, 22 €.




Afrique : les armées et leur implication dans la politique

Les officiers des pays africains appartiennent au même type de société que les dirigeants politiques. Mais le recours à la violence dans la pratique du pouvoir, dysfonctionnement des institutions, peut conduire au putsch.

Cet aspect a été abordé au cours d’un colloque international organisé, le 5 octobre 2016 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y ont notamment participé : Maggie Dwyer, Université d’Édimbourg ; Judith Verweijen, Université de Gand ; Marc-André Boisvert, Université d’East Anglia (Angleterre).

Mutineries militaires. Entre 1960 et 2014, quelque 60 mutineries se sont produites dans les pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, indique Maggie Dwyer. Définies comme des actes d’indiscipline collective sans rapport avec l’accession au pouvoir, elles ont en commun un malaise des soldats envers leurs supérieurs pour diverses raisons : insuffisances en matière de solde, d’administration et d’habillement, incompétence des chefs et décisions hâtives sur les effectifs, affectations et promotions. Par contre, la hiérarchie et l’organisation des armées sont bien acceptées. Même si chacune présente des aspects uniques dans le temps et les pays, les mutineries ressemblent aux mouvements sociaux du monde civil : détermination d’objectifs qui nécessitent planification et coordination ; prises d’otages ; occupation d’infrastructures stratégiques comme les centrales électriques, ports et aéroports ; usage des médias (radio et réseaux sociaux) pour attirer l’attention sur leur cause. Quoiqu’en majorité soucieux de stabiliser la situation sans violence, les mutins ne savent pas toujours la maîtriser, avec comme conséquence un nombre élevé de victimes. En Afrique de l’Ouest et du Centre, les mutins reprochent aux officiers supérieurs, qui disposent d’avantages économiques pour des raisons historiques, leur style de vie (luxe et belles demeures) et leur comportement, en contradiction avec les valeurs qu’ils devraient prôner. Nombre d’officiers supérieurs se considèrent comme une élite avec une organisation homogène dotée de privilèges dont ils abusent. Ainsi, au Burkina-Faso, certains faisaient entrer leurs fils dans les armées, quelles que soient leurs aptitudes ou qualifications. Mais depuis quelques années, les jeunes officiers ressentent un besoin profond de justice.

Réseaux clientélistes. Les liens, risqués, d’interdépendance entre forces armées et autorités politiques se manifestent notamment en République démocratique du Congo (RDC). Judith Verweijen cite à l’appui une étude de 1985 sur ses armées : « L’hégémonie et le pouvoir de l’État reposent sur la force militaire qu’il contrôle. Mais cette force n’est guère fiable en temps  de crise, car ses déprédations minent la crédibilité de l’État et ses caprices pourraient menacer l’État lui-même. » La chaîne de commandement peut être contournée par le cabinet présidentiel. Véritable archipel d’États, la RDC est régie par des réseaux, qui fonctionnent par coercition ou cooptation. Les autorités locales ou des groupes armés gèrent des régions entières de façon quasi autonome. Les troupes régulières comprenent : la Garde républicaine, chargée de la répression dans les zones critiques ; l’infanterie légère, formée à l’étranger, pour répondre aux menaces majeures ; la masse des troupes, mal équipées et déployées dans l’Est du pays pour y contenir les groupes armés et assurer un minimum de maintien de l’ordre. Pour conserver leur loyalisme, les autorités politiques procèdent à des restructurations fréquentes ou des rotations rapides de commandement. Ainsi, pour améliorer sa maigre solde (120 $/mois), un colonel va demander une affectation dans une zone lucrative, qui lui donne accès à des ressources supplémentaires, officielles ou officieuses. La haute hiérarchie militaire locale fait remonter les recettes des extractions minières ou des ressources agricoles vers la capitale Kinshasa, en prélevant sa dîme. Pour les soldats, qu’accompagne leur famille, les conditions de service se négocient, notamment les demandes de congé.  Toutefois, les réseaux parallèles peuvent influencer la hiérarchie. Selon Judith Verweijen, cette insécurité permanente maintient le statu quo, et bloque toute velléité de réforme.

Autopsie d’une défaillance. La crise au Mali (2012-2013) montre l’écroulement de la cohésion, de la discipline et de l’autorité au sein des forces armées, explique Marc-André Boisvert. Journaliste au Mali en 2013, il y a réalisé 70 interviews. L’armée régulière, perçue par la population du Nord du pays comme un corps expéditionnaire puis une troupe d’occupation, en a déjà perdu le contrôle lors de l’invasion de rebelles touaregs. Les autorités politiques n’avaient pas pris en compte les difficultés des soldats démoralisés, qui se sentaient isolés de l’État avec l’impression de ne pas faire partie de la même institution que leurs cadres. Le commandement militaire était miné par la corruption, surtout dans le Nord. Le recrutement et les plans de carrière reposaient sur les relations de clientélisme. Alors que les sous-officiers connaissaient leurs soldats et la situation sur le terrain, les officiers avaient été, pour la plupart, formés à l’étranger (France, Union soviétique ou Chine), avec un choc des cultures conséquent. Depuis l’indépendance en 1960, les forces armées ont fonctionné de façon empirique, sans véritable doctrine militaire. Sur le front, les combattants n’avaient pas eu le temps de bien se connaître, en raison des rotations fréquentes, d’un entraînement au jour le jour, des tensions entre unités et de la violence autour de la capitale Bamako. Le général Moussa Traoré, arrivé au pouvoir par un coup d’État militaire puis renversé par un autre (1968-1991), l’a même théorisé, indique Marc-André Boisvert : « C’est une prise de conscience par les militaires qui ont compris qu’il faut une solution militaire et que leurs supérieurs ne pourront pas la gérer. (…)  Juste avant le coup d’État, il y  avait deux groupes distincts qui avaient compris que les politiques ne pouvaient pas gérer la crise ».

Loïc Salmon

Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise

Parmi les 218 officiers africains issus de l’École de formation des officiers du régime transitoire des troupes de marine (ex-d’outre-mer) entre 1956 et 1965, 81 ont occupé de hautes fonctions militaires ou civiles : chefs d’état-major, commandants des forces armées ou commandants de la gendarmerie, 22 ; préfets, 9 ; ambassadeurs, 8 ; ministres, 26 ; ministres de la Défense ; 5 ; chefs de l’État, 14. Parmi les 218 élèves sortis officiers, 1 est mort pour la France, 2 ont été tués au combat et 4 par accident. En outre, 13 ont été assassinés et 27 ont été impliqués dans des putschs militaires. Certaines promotions comptent des chefs d’État dans leurs rangs : celle du « Centenaire » (1956-1958), 1 colonel et 1 général au Dahomey (devenu Bénin) ; « N’Tchoréré » (1957-1959), 1 commandant au Dahomey , 1 général au Niger, 2 généraux au Tchad, 1 général à Madagascar et 1 colonel en Haute-Volta (devenue Burkina-Faso) ; « Communauté » (1958-1960), 1 général et 1 commandant au Dahomey ; « Monthermé » (1959-1961), 1 capitaine au Congo et 1 général au Mali ; « Saint-Exupéry » (1961-1964), 1 général au Niger et 1 général en République Centrafricaine.




Les ONG : sécurisation des humanitaires en zone de crise

Les personnels des organisations non gouvernementales (ONG), qui partent secourir des populations sinistrées dans des pays en crise, sont devenus des cibles pour des raisons politiques ou crapuleuses (rançons). Leurs employeurs doivent assurer leur sécurité, sans trop entraver leurs activités sur le terrain.

Ces questions ont fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 17 mai 2016 à Paris, par l’Association pour la formation et les études de défense et de sécurité de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y ont participé : Éric Lavertu, sous-directeur du Centre de crise et de soutien du ministère des Affaires étrangères et du Développement international ; Emmanuelle Strub, conseillère sécurité à l’ONG « Médecins du Monde » ; Nicolas Robe, directeur sécurité et sûreté à l’ONG « ACTED » (Agence d’aide à la coopération technique et au développement).

L’action de l’État. L’augmentation du nombre de victimes parmi les humanitaires correspond à la croissance de leurs activités. Au cours des 30 dernières années, ils sont passés de 13.500 à 24.500 dans le monde, indique Éric Lavertu, qui a œuvré notamment au Pakistan, en Éthiopie et même en Afghanistan du temps de l’invasion soviétique. L’année 2015 a connu 118 incidents graves parmi les humanitaires : 96 morts, dont 9 « internationaux » ; 49 enlèvements (7 internationaux). Environ 50 % se sont produits lors de déplacements vers les lieux où se trouvent les bénéficiaires de l’aide, à savoir le Soudan du Sud, l’Afghanistan, le Yémen, la Syrie et la République démocratique du Congo. Agir en Afghanistan dans les années 1980 nécessitait d’y entrer clandestinement, de marcher longtemps et d’accompagner des convois avec les risques de bombardements ou d’embuscades par l’Armée rouge. Mais la population faisait bon accueil aux organisations humanitaires de divers horizons. Aujourd’hui, ces dernières font l’objet d’attaques « collatérales », comme le bombardement d’un hôpital de l’ONG « Médecins sans frontières » en 2015 et d’un autre en Syrie en 2016. Différents acteurs apparaissent avec la volonté d’empêcher toute aide médicale extérieure à un pays en guerre depuis longtemps, en vue d’en interdire l’accès ou d’en tirer des profits. C’est la continuation de la politique suivie par l’URSS contre les dispensaires français en Afghanistan. Leur proximité de la population rend les ONG plus vulnérables. Elles sont alors tentées de se regrouper dans la capitale, plus sûre, et d’intervenir à distance à partir d’un pays voisin. Leurs personnels locaux, restés sur place, deviennent à leur tour des victimes. Le ministère des Affaires étrangères, comptable de la sécurité des ressortissants français, rappelle aux ONG les risques encourus dans les pays classés en « zone rouge » et élaborent des « protocoles de sécurité ». L’inscription au dispositif « Ariane » leur permet de se signaler gratuitement et facilement. Le Centre de crise et de soutien (CCS, voir encadré) les accrédite auprès des ambassades, qui les incluent dans les plans de sécurité. Il peut aussi faciliter leur évacuation vers un pays voisin avec l’aide des forces françaises sur place,  comme en Centrafrique en octobre 2015. Lors d’une prise d’otage, la négociation relève du Centre international de la Croix-Rouge. De son côté, le CCS entretient les relations uniquement avec la famille. Après la libération de l’otage, souvent très affecté psychologiquement, il facilite sa réinsertion dans la vie quotidienne.

« Officialisation » de la sécurité. « Médecins du Monde » (MdM) emploie 120 humanitaires « internationaux » et 1.500 « locaux » dans 40 pays. Les interventions restent difficiles en Afghanistan, en Somalie, en Centrafrique, en Syrie, au Yémen et en Irak, souligne Emmanuelle Strub, qui a connu les catastrophes humanitaires de l’ex-Yougoslavie, de la Tchétchénie et du Burundi. Depuis, la sécurité s’est imposée comme une évidence par un plan en 2000, réactualisé en 2010. Légalement, l’ONG doit protéger ses employés. S’y ajoute la contrainte de l’article 22 de la loi dite « Kouchner » (fondateur de MdM et ancien ministre des Affaires étrangères 2007-2010) : l’État peut demander le remboursement des dépenses occasionnées pour le sauvetage des personnes, qui se seraient délibérément exposées dans des zones occupées par des organisations terroristes. Un enlèvement est plus difficile à gérer qu’un décès, indique Emmanuelle Strub. Les ONG comptent sur la convention de Genève, peu respectée, qui interdit de tirer sur les ambulances, les personnels soignants et les blessés. Le « référent de sécurité » doit identifier les risques en amont et déterminer les moyens humains et financiers. Cela demande du temps et des capacités d’analyse pour intervenir en amont. Conseiller du décideur, le référent doit assurer la sécurité à tous les niveaux par la formation et l’information des personnels. Des procédures écrites formalisent les risques, partagés par le siège de l’ONG et les gens sur le terrain. Le « pilotage à distance » consiste à prendre des décisions loin des bénéficiaires et du lieu de l’intervention pour  éviter que le décideur, étranger, ne devienne une cible. Ainsi en Syrie, les personnels de MdM sont des Syriens ou des gens eux-mêmes déplacés.

Pouvoir continuer à travailler. L’ONG « ACTED » emploie 3.500 personnes (500 expatriés) pour réaliser quelque 400 projets par an dans 36 pays. Elle s’est dotée d’un conseiller sécurité en 2010 et d’un département sécurité en 2013, en vue de poursuivre ses activités  dans les zones à hauts risques avec les moyens les plus adaptés, souligne Nicolas Robe. La gestion de la sécurité commence par l’analyse du milieu géographique, de la situation politique et de la probabilité de la menace. Une ONG spécialisée envoie des appels d’offres en ce sens. La formation des personnels implique l’acceptation du risque sur le terrain : profil bas, là où le terrorisme perdure ; apparaître comme neutre dans les zones de conflit armé ; protection des bâtiments par gardiennage, clôtures et barbelés. Le « pilotage à distance » reste la dernière solution car conduisant à la « bunkerisation », que connaît l’ONU à Bagdad depuis 2003. Se sentant abandonnée, la population pourrait ne plus accepter l’ONG ultérieurement. ACTED laisse alors sur place des personnels originaires du pays. Toutefois, le renouvellement fréquent des équipes entraîne une perte de la « mémoire » du pays et celui des matériels souffre de la baisse du financement.

Loïc Salmon

Les ONG : gestion civile des crises dans la durée

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Le Centre de crise et de soutien mobilise et coordonne l’ensemble des moyens du ministère des Affaires étrangères et des autres administrations, pour réagir aux crises à l’étranger impliquant des ressortissants français ou appelant une réponse humanitaire. Il assure le soutien à la stabilisation post-crise. Ses 72 agents assurent son fonctionnement 24h/24h, en liaison avec tous les autres ministères concernés. Il constitue aussi un pôle de partenariat pour : les ONG ; les entreprises ; les fondations ; les collectivités territoriales ; les Français résidents ou de passage à l’étranger ; leurs élus ; les organismes européens et de l’ONU ; les centres de crise étrangers.




Renseignement : l’affrontement des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Accords secrets, infiltrations, agents doubles, défections, déstabilisation, propagande et moyens techniques caractérisent la guerre de l’ombre, qui succède au second conflit mondial.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 6 juin 2016 à Paris, par l’Académie du renseignement et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y sont notamment intervenus : Christian Brumter, ancien diplomate ; Charles Kogan, universitaire américain et ancien de la CIA ; Jean-Marc Lepage, universitaire ; Françoise Thom, universitaire et agrégée de russe.

Berlin, lieu de confrontation. Partagée en quatre secteurs d’occupation (URSS, États-Unis, France et Grande-Bretagne), la ville de Berlin va devenir un centre de renseignement et d’ingérence, explique Christian Brumter. En 1945, le comité allié du renseignement prône la concertation et la coordination en Allemagne, mais l’Union soviétique le quitte trois ans plus tard pour concentrer ses efforts sur le potentiel des pays occidentaux. Son service renseignement (SR) NKVD dispose de quatre sections : « dénazification » ; économie ; espionnage ; manipulation. Des agents polyglottes allemand, français et anglais procèdent aux interrogatoires. Dans le « Grand Berlin » Est et Ouest, une dizaine de commandos de 10 à 15 officiers recueillent renseignements et informations générales, en préalable à des enlèvements et des actions clandestines. De leur côté, les pays occidentaux se fixent comme priorité la situation intérieure en Allemagne et interceptent les communications des personnalités publiques, organisations politiques et syndicales, de façon systématique jusqu’en 1950 puis ciblée jusqu’en 1990. Pour éviter une résurgence du nazisme, ils emploient diverses méthodes : passage d’individus au crible par un tronc commun de questions avec des annexes particulières ; lutte contre les mouvements clandestins opérant à partir de l’Espagne en direction des jeunes ; censure des courriers et colis de tous les Allemands, avec interdiction d’utiliser le téléphone et obligation de traduire tout document en anglais. La lutte contre l’espionnage emprunte différents canaux : mouvements de populations ; endoctrinement des prisonniers de guerre ; surveillance des journalistes communistes ; surveillance des émigrés russes pour les protéger des enlèvements ; surveillance des réfugiés. La France est exclue de l’opération « Gold », à savoir un tunnel passant sous la zone soviétique pour écouter les communications, … dont les plans furent transmis à Moscou par l’agent double britannique Blake ! L’espionnage politico-militaire inclut désinformation et déstabilisation. Soviétiques et Alliés tentent de « retourner » des anciens de la Wehrmacht et de récupérer des fichiers établis pendant la guerre. Selon un transfuge de l’Est, les services français étaient considérés comme astucieux et leurs agents efficaces, car idéalistes. En revanche, l’impuissance de leurs homologues américains résultait de la vénalité de leurs agents.

L’influence américaine. La CIA a vu le jour en 1947, parce que les SR militaires américains n’ont pas su anticiper l’attaque japonaise contre la base navale de Pearl Harbour à Hawaï en 1941, rappelle Charles Kogan. La même année, est créé le Conseil de sécurité nationale (NSC en anglais), chargé des questions stratégiques avec autorité sur la CIA. Celle-ci doit remplir deux missions : le recueil de renseignement ; les activités clandestines, qui ne seront définies par la loi qu’en 1951. Ces dernières consistent à influencer l’environnement politique partout dans le monde, sans que la responsabilité du gouvernement américain soit engagée. Dans les pays satellites de l’URSS, elles se manifestent par des actions de guerres économique et psychologique pour susciter agitations et révoltes. Dès 1948 avec l’aval du NSC, la CIA finance le Parti démocrate-chrétien italien, le Parti socialiste et le syndicat français Force ouvrière, pour éviter que l’Italie et la France ne tombent dans le giron de l’Union soviétique. Il faut attendre 1974 pour qu’un certain contrôle s’exerce sur la CIA. Ainsi, ses activités à l’étranger, hors renseignement, ne peuvent être autorisées par le gouvernement fédéral, et financées par le Congrès, sans explications écrites les justifiant pour la sécurité des États-Unis.

L’Extrême-Orient. Après l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, les États-Unis intègrent la guerre « chaude » en Indochine dans leur stratégie de guerre « froide » en Europe. Pour endiguer la propagation du communisme, explique Jean-Marc Lepage, leurs SR vont coopérer avec ceux de la France en Indochine et de la Grande-Bretagne en Malaisie. Tous les SR occidentaux quittent la Chine pour la colonie britannique de Hong Kong, point central de la collecte du renseignement par l’interrogatoire des réfugiés. En Chine même, toute la population doit participer à la lutte contre l’espionnage et aucun SR étranger ne parvient à infiltrer le gouvernement. En 1950, la guerre de Corée, à laquelle la Chine et l’URSS participent, accélère la prise de conscience de la menace d’une offensive générale communiste. Pour éviter les interceptions électromagnétiques, la Chine recourt au téléphone filaire et la Russie modifie toutes ses procédures de communications avec elle.  En 1951, Truman crée alors la NSA, qui coopère avec le GCHQ britannique de Hong Kong et le service français d’écoute installé au  Laos. A Singapour entre 1951 et 1955, des conférences réunissent les SR américains, français, britanniques, australiens et néo-zélandais dans l’éventualité d’incursions armées chinoises dans les pays d’Asie du Sud-Est : mise à jour de l’ordre de bataille chinois ; interrogations à court terme ; contrôle d’hypothèses ; création de liens professionnels. Si l’engagement de la France aux côtés des États-Unis reste sans faille dans le cadre de la guerre froide, il n’en est pas de même en Indochine où les autorités militaires françaises se méfient de la CIA après 1950. Toutefois, la collaboration des SR se maintient sur le terrain, héritage de la participation de l’OSS américain pendant la lutte clandestine contre l’armée japonaise. Elle s’accroît quand Washington décide de contribuer financièrement à la guerre.

Loïc Salmon

Renseignement : recomposition des services au début de la guerre froide (1945-1955)

Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

 

Selon Françoise Thom, Beria, chef du service soviétique de renseignement NKVD, crée en son sein des bureaux d’études de l’armement dès 1938, puis récupère, dans les « goulags », les scientifiques ayant obtenu des doctorats aux États-Unis et en Allemagne. En 1942, États-Unis et Grande-Bretagne travaillent à l’élaboration d’une bombe atomique, dont les plans seront transmis à l’URSS par le Britannique Fuchs, recruté par le NKVD dès 1941. En 1945, Beria dirige le projet nucléaire. Outre l’espionnage scientifique, il recourt à un réseau d’influence pour amener des savants anglo-saxons à coopérer techniquement, par antifascisme, puis à participer, par idéalisme, à une propagande contre l’armement nucléaire, qui risque d’anéantir l’humanité. Ainsi, à l’explosion de la bombe au plutonium en 1949, succède celle de la bombe à hydrogène en 1953. L’URSS a pu réaliser d’importantes économies et gagner du temps pour se constituer un armement nucléaire plus rapidement que prévu. Enfin, elle a échappé aux fausses pistes de recherche.




Les ONG : gestion civile des crises dans la durée

Voir les gens affectés par une crise aux graves conséquences humanitaires et leur inspirer confiance dans la durée permet de contribuer à son règlement par des moyens civils, en vue d’une solution pérenne.

Ce mode opératoire d’organisations non gouvernementales (ONG), engagées sur le terrain, a été présenté au cours d’une conférence-atelier organisée, le 15 mars 2016 à Paris, par l’Association pour la formation et les études de défense et de sécurité de l’Institut des hautes études de défense nationale (AFEDS-IHEDN) et l’ONG Peace Brigades international. Y sont notamment intervenus : Cécile Dubernet, Comité français pour une intervention civile de paix ; le colonel en retraite Yves Durieux, qui totalise dix ans d’expérience au sein du département des Opérations de maintien de la paix de l’ONU ; Andres Gutierrez, ONG Nonviolent Peaceforce.

Le contexte sécuritaire. En 2014 et 2015, des crises se sont produites en Libye, Syrie, Centrafrique, Irak, Soudan du Sud et dans la bande de Gaza, rappelle Cécile Dubernet. L’expansion des conflits armés implique circulation des armes, propagande sur les réseaux sociaux et recherche de financements et recrutement de combattants. Les victimes sont surtout civiles. Selon l’Agence des nations unies pour les réfugiés (UNHCR), 60 millions de personnes ont été déplacées en 2015, dont plus de 40 millions dans leur propre pays, dont elles fragilisent la situation. Cela remet en cause l’efficacité des interventions militaires et des programmes de reconstruction de l’ONU. Malgré les patrouilles et la surveillance des frontières en Afrique, l’anticipation des événements reste très difficile et le délai ne dépasse guère trois mois selon le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère français des Affaires étrangères. Les forces armées sont très sollicitées, en raison de la multiplication des théâtres et des types de mission. Les interventions coûtent cher : 21 Md€ pour les opérations extérieures de la France en 2015 et du même ordre en 2012 et 2013 ;  3.000 Md$ pour la guerre américaine en Irak (2003-2011). S’y ajoute le coût humain en blessés et traumatisés psychiques. Les efforts de reconstruction demeurent insuffisants, car aucune zone n’est stabilisée.

L’intervention civile. A la demande des sociétés civiles locales, il convient de développer les lieux de rencontre pour permettre un « modus vivendi » moins violent, souligne Cécile Dubernet. Cela consiste en l’envoi d’équipes non armées et formées à la protection civile avec pour missions : l’observation de la situation sur le terrain ; la médiation ; l’accompagnement protecteur ; la diplomatie de proximité ; la formation. Ces « interventions civiles de paix » reprennent l’idée du Mahatma Gandhi, lors de la lutte pour l’indépendance de l’Inde : combiner les actions non violentes avec la rigueur et la formation de l’armée britannique. Les brigades de paix internationales (voir encadré), qui ont démarré dès 1983 au Nicaragua et au Guatemala, réalisent une quarantaine d’interventions par an en Asie, Europe de l’Est et Afrique. Leur efficacité repose sur le fait que leurs agents ne sont pas armés et ne présentent donc aucune menace. Ces derniers veulent, en toute impartialité, défendre l’état de droit, le droit humanitaire et les droits de l’Homme. Alors que tous les pays interdisent la torture dans leur constitution, le décalage est flagrant dans la pratique. Excluant toute ingérence, les BPI n’interviennent que sur la demande d’acteurs locaux, auxquels ils laissent la priorité d’action, comme la police pour assurer la protection de la population. L’intervention civile part du principe que la violence n’est pas une fin, mais un moyen utilisé de façon rationnelle pour un gain personnel et/ou politique. Elle vise d’abord à dissuader l’emploi de la violence en lui retirant toute légitimité par l’identification des organisations qui y recourent. Elle cherche à réduire son efficacité, en permettant aux acteurs locaux d’envisager des solutions de rechange. Selon Cécile Dubernet, cette logique connaît ses limites quand la violence devient légitime et l’impunité extrême. Son concept, mal connu, dérange, car il suggère que des ONG peuvent influer sur ce qui était dévolu à l’État.

L’outil militaire. Les premières missions militaires non armées datent de 1948 et ont permis d’acquérir un savoir-faire, rappelle le colonel Durieux. Dans le cadre d’opérations multinationales ONU et OTAN, il a servi au Liban, en Syrie, en Égypte, à Haïti, en Yougoslavie, en Afghanistan, au Mali en Centrafrique et en République démocratique du Congo. Dans les années 1990, l’ONU a déployé une force de protection de trois zones en Yougoslavie pour calmer les tensions sur le terrain, où œuvraient les ONG et l’UNHCR. Elle a montré son impuissance lors du génocide des Tutsis par les Hutus au Rwanda en 1994 et des massacres de musulmans bosniaques en 1995. Pourtant, quelles que soient les difficultés, l’outil militaire a obtenu des résultats au Cachemire, en Namibie et à Haïti. Selon le colonel Durieux, cela tient à l’excellente connaissance des acteurs sur le terrain et au courage physique affirmé de professionnels crédibles et disponibles. L’objectif est de maintenir une paix sur une zone ou de la ramener en toute neutralité et impartialité. L’action non violente implique une connaissance du terrain et de la culture de la population, que les interventions militaires visent à protéger. Depuis une vingtaine d’années en France, les relations entre les militaires et les ONG sont régies par des structures de dialogue avec les unités civilo-militaires. Mais, il reste des efforts à faire en « franco-français », estime le colonel, qui confirme que les pertes sur le terrain sont plus civiles que militaires.

Leçons et défis. Andres Gutierrez a tiré quelques enseignements d’expériences concrètes de protection de populations civiles dans le Sud du Soudan : protection armée parfois inadaptée ; contrôler la perception de l’action des ONG par la population ; importance de la planification ; nécessité de responsabiliser et d’impliquer les autorités. Vu que toute action connaît un certain nombre d’échecs et de réussites, l’effet dissuasif de la violence reste difficile à quantifier. Enfin, il convient de tenir compte de l’indiscipline des forces armées locales et des effets psychologiques et physiques sur les accompagnateurs.

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Marine et Diplomatie

Défense et sécurité : les enseignements de la contre-insurrection

Le « Comité français pour une intervention civile de paix » forme et soutient des volontaires, sensibilise l’opinion publique et effectue des recherches sur la gestion des conflits. « Peace Brigades international » est une organisation non gouvernementale (ONG) reconnue par le département de l’Information de l’ONU. Elle organise une présence protectrice dans les zones de conflit, afin de sauvegarder l’espace politique nécessaire à la résolution non-violente des conflits. Elle compte plus de 300 volontaires et bénévoles, qui agissent en Colombie, au Guatemala, au Honduras, en Indonésie, au Kenya, au Mexique et au Népal. Plus grand groupe non armé de protection de civils dans le monde, l’ONG  « Nonviolent Peaceforce » compte plus de 250 membres issus d’une quarantaine de pays. Elle pilote actuellement des projets au Myanmar (Birmanie), au Soudan du Sud, aux Philippines et en Syrie.




Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

Face aux menaces hybrides, les démocraties libérales doivent convertir un résultat militaire sur le terrain en effet politique durable, avec les capacités disponibles en interalliés et malgré des budgets de défense restreints.

Les réponses possibles ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 février 2016 à Paris, par le Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général de corps d’armée Éric Margail, Corps de réaction rapide-France (OTAN) ; le général de division Bernard Barrera, État-major de l’armée de terre ; Corentin Brustlein, Institut français des relations internationales.

Le modèle « au contact ». L’armée de Terre, qui embrasse toute la complexité du combat au sol et près des populations, devient une cible à part entière en opération extérieure (Opex) et sur le territoire national, rappelle son chef d’état-major. Pour lui, la guerre hybride se caractérise par des actions plus courtes et plus brutales, dans une stratégie de contournement de puissance, qui offre une caisse de résonnance plus grande. La seule attrition de l’adversaire ne suffit plus, il s’agit de le désorganiser. Le champ de l’information et les vecteurs de communication occupent une place croissante, qui n’est plus la propriété exclusive des puissances établies. L’adversaire hybride, système dynamique, fonctionne en réseau. Il faut donc le frapper de façon juste et utile, indique le général Bosser, avec divers moyens : systèmes d’information et de commandement ; renseignement ; forces spéciales, aérocombat : divisions « Scorpion ». L’organisation de l’armée de Terre, selon le modèle « au contact », sera plus fluide et déconcentrée aux échelons division, brigade et régiment, pour faciliter la montée en puissance et être capable de s’engager dans une guerre, petite ou grande, à l’Est et au Sud de l’Europe. Le même soldat sert en Opex et sur le territoire national, en coordination avec les services de renseignement et de sécurité intérieure. La réponse, globale, à l’adversaire hybride inclut un appel aux alliés de l’Union européenne avec un déclinement à l’international. Pour répondre aux menaces de guerres de haute intensité et hybride, l’armée de Terre remonte en puissance et entreprend des réformes structurelles, explique le général. Depuis 2015, l’approche de la puissance est plus quantitative : 24.000 personnels d’active et de réserve déployés sur le territoire national ; forces prépositionnées à l’extérieur pour réagir rapidement, avant qu’une crise ne devienne incontrôlable. En outre, une « posture de protection terrestre » va compléter la sauvegarde maritime et la défense de l’espace aérien. Enfin, il s’agit d’inverser le rapport de forces temporel : soit le ralentir, ce que le général Bosser qualifie de « patience stratégique » ; soit l’accélérer pour reprendre l’initiative.

L’approche capacitaire. L’adversaire hybride, en perpétuelle mutation, est bien équipé sur les plans informatique et militaire, explique le général Barrera. Internet, téléphonie mobile et cryptage lui donnent les capacités de commandement de grandes unités et de planification au niveau tactique. En outre, sa possession de missiles sol/air marque la fin de la domination technologique des pays occidentaux. La menace qu’il représente repose sur : des motivations identitaires ou religieuses dans le temps long, constituant des leviers de recrutement par les réseaux sociaux ; une volonté farouche ; une aptitude au combat sans recul moral, avec l’enrôlement de combattants au suicide et d’enfants soldats. Pour la contrer, le cycle « connaissance et influence » met en œuvre le renseignement d’origines électromagnétique et humaine, les drones, la cyberdéfense et le Centre interarmées des actions sur l’environnement. Ce dernier, créé en 2012, forme les personnels projetés dans les missions civilo-militaires et dans les opérations militaires d’influence pour gagner la confiance des populations : aide directe ; gestion de chantiers de reconstruction ; actions de communication d’influence auprès de la population, des élites et élus locaux. En, outre, l’armée de Terre doit renforcer sa capacité logistique, former des détachements d’assistance opérationnelle et améliorer son aptitude à opérer dans un milieu complexe, pour chercher l’adversaire, le trouver et le détruire, souligne le général Barrera.  Cela implique un volume de forces suffisant pour : projeter des forces spéciales puis des troupes conventionnelles de niveaux médian et lourd ; appliquer les plans tactiques élaborés à partir du retour d’expérience. Par ailleurs, les forces déployées doivent disposer de capacités de lutte informatique défensive et projetable, pour se protéger, et de lutte contre les drones, pour anticiper des modes d’action. Enfin, elles doivent aussi agir sans haine, en respectant certaines règles contraignantes d’engagement.

L’approche en interalliés. L’adversaire hybride déborde le champ de la guerre conventionnelle en s’affranchissant du droit des conflits, estime le général Margail. Il crée la surprise dans le temps et dans un espace d’action de dimensions variables. Les crises en Ukraine et au Moyen-Orient ont catalysé la réflexion au sein de l’OTAN : identifier les actions hybrides ; avoir une analyse rapide et décisive ; activer la résilience aux menaces hybrides et y répondre de manière adaptée. Selon l’article 5 de la charte de l’OTAN, la défense collective exige une situation conflictuelle claire pour tous les États membres. Or, la guerre hybride rend difficile le partage de l’analyse de l’agression, l’identification de l’agresseur et un accord sur les moyens de répondre à une agression, qui dépendent des cultures militaires nationales. L’adversaire hybride tente une action spectaculaire, qui répond à l’attente des médias, alors qu’une coalition vise un objectif politique à long terme. Pour satisfaire son opinion publique, la coalition doit donc travailler vite en s’interdisant les erreurs et en partageant la compréhension des situations et les moyens d’agir. Cela nécessite : de grands exercices, rares faute de temps et de disponibilité ; des entraînements plus légers et plus nombreux pour élaborer des solutions à réinjecter dans les états-majors. Comme ces entraînements se déroulent dans des contextes éloignés de la réalité, le général Margail suggère de travailler sur des zones de conflit potentiel et d’en évaluer les enjeux, en vue d’y déployer une force.

Loïc Salmon

Adversaire « hybride » : une menace élargie

Armée de Terre : nouveau format plus « au contact »

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

 

Selon Corentin Brustlein, les guerres limitées définissent le rapport au temps, le rythme opérationnel et la capacité à poursuivre une action. Pour les démocraties libérales, la force armée est utilisée pour le bien commun. Leurs adversaires recourent à la cyberguerre. De plus en plus compétents et capables de couvrir tout le spectre de la guerre, ils intègrent même leurs types d’opérations et ce qu’elles se refusent à faire, dans un tout cohérent. En conséquence, les armées des démocraties libérales doivent disposer de chaînes de commandement agiles et redondantes et accroître leur entraînement. L’échelon politique doit maintenir son autonomie de commandement et sa résilience auprès de l’opinion publique.




Adversaire « hybride » : une menace élargie

Aujourd’hui, les belligérants manœuvrent entre actions d’éclat spectaculaires, manipulations (médias, réseaux sociaux et cybermenaces) et utilisation d’institutions étatiques instables. Ils profitent des failles et opportunités d’un monde en pleine mutation, interdépendant et technologiquement fragile.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 10 février 2016 à Paris, par le Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : Patricia Adam, présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; le général de corps d’armée Didier Castres, sous-chef « opérations » de l’État-major des armées ; Élie Tenenbaum, Institut français des relations internationales ; le général de division Jean-François Parlenti, Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentations.

Le système Daech. Le terrorisme salafiste, représenté par Al Qaïda et Daech, constitue un ennemi immédiat et pour longtemps, estime le général Castres. Les crises récentes en Irak, Syrie et Libye, interconnectées, ne peuvent être réglées successivement, mais doivent être traitées comme un « système » et par une stratégie globale, à savoir interarmées, interministérielle et internationale. Selon le général, pour empêcher que les différents foyers de Daech se rejoignent, il faut d’abord : cloisonner les zones, la Syrie et l’Irak de l’Égypte et la Libye de l’Égypte ; s’en prendre à ses flux financiers et d’armements dans un cadre international. Daech a fait passer ses effectifs de 7.000 combattants en juin 2014 à 37.000 début 2016. Il sera contenu par un appui à ses forces adverses, régulières et irrégulières, en termes de formation, équipement et aide au commandement. L’assistance aux pays voisins (Tunisie, Égypte et Sud de la Libye) confinera le développement de Daech, déjà capable de se fondre dans les populations et de décider où et quand entreprendre une action grâce à son réseau de renseignement. En face, les armées régulières doivent contrôler un espace de dimension variable et y effectuer des transferts de forces. A titre d’exemples, le théâtre du Kosovo s’étend sur  environ 11.000 km2, celui du Levant sur 550.000 km2, soit la superficie de la France, et celui de la bande sahélo-saharienne sur 2,4 fois la France. Daech est organisé en réseaux structurés, redondants et protégés par des moyens efficaces. Il appuie son action par des capacités bon marché : engins explosifs improvisés, armes chimiques, combats en zone urbaine, dissimulations dans les foules et combattants au suicide. Chaque semaine, près de 200 étrangers rejoignent ses rangs. Selon le général Castres, la riposte à Daech repose sur quatre principes. Il s’agit d’abord d’inverser le principe d’incertitude en prenant l’initiative et en gardant l’ascendant. La fréquence et l’intensité des opérations doivent se poursuivre jusqu’à la disparition de l’ennemi. Le principe d’ubiquité porte à agir partout où il se dévoile. Celui de foudroyance consiste à ne pas rater sa neutralisation quand il commet une faute. Enfin, il convient de ne pas lui laisser l’exclusivité de l’action dans le champ des perceptions, à savoir : contester, retourner et interdire sa propagande ; proposer une alternative aux populations, clé de la sortie de crise.

La guerre « hybride ». Selon Élie Tenenbaum, la guerre « hybride » consiste en une seule manœuvre de guerre « régulière » et « irrégulière », avec des applications distinctes au Levant et en Ukraine. La guerre régulière, qui implique chars, artillerie et ligne de front, comme relevant de l’État depuis le XVIème siècle, avec pour objectif la destruction de l’ennemi. La guerre irrégulière inclut la guérilla, la propagande et les guerres de libération nationale en Asie, Afrique, Amérique latine et même Europe. En 2005, deux officiers supérieurs américains analysent la situation militaire en Irak  comme une concentration de guerre civile, de terrorisme international et de risque de dissémination d’armes de destruction massive. En 2012 au Liban, l’armée israélienne est mise en difficulté par le mouvement paramilitaire chiite Hezbollah, adversaire asymétrique disposant pourtant d’une puissance de feu et de moyens techniques jusque-là utilisés par une armée nationale régulière. En Ukraine depuis 2014, la Russie soutient militairement le mouvement politique rebelle du Donbass. La menace hybride consiste à placer une armée régulière dans le dilemme insoluble de concentration de ses efforts sur un théâtre extérieur et leur dispersion pour protéger le territoire national, livré à la propagande et au terrorisme adverses. La force de l’adversaire réside dans sa capacité à passer, très vite, du stade de guerre irrégulière à celui de guerre régulière et inversement. La manœuvre révolutionnaire consiste à transformer un outil paramilitaire irrégulier et défensif en une armée régulière et offensive (Mao Tsé Toung en 1949 et Daech en 2014). La possession de missiles sol/air à courte portée, chars, mines antipersonnel et missiles antinavires procure un effet tactique à une armée irrégulière. S’y ajoute l’accès facile à des moyens techniques autrefois réservés aux services de renseignement des États : observation satellitaire par « Google Earth » et transmission de messages dans les pays visés par les réseaux sociaux.

Les vulnérabilités. L’instabilité du monde résulte de révolutions technologique et sociale, indique le général Parlenti, Le numérique place les opinions publiques au cœur des enjeux et provoque une addiction aux informations. La perception d’un monde plus confus et plus ambigu affecte les sociétés. Les violences vues à la télévision ou sur internet surprennent toujours, avec un décalage quant au sens des mots et à celui de la vie humaine. Il s’ensuit une érosion de la confiance en l’État et le sentiment que l’ennemi est partout et nulle part. Or, la puissance d’un État repose notamment sur sa diplomatie et ses assises juridique, économique et culturelle. Toute montée aux extrêmes de l’un des facteurs déséquilibre l’ensemble. L’immédiateté médiatique influe sur le raisonnement politique. Certains États saisissent alors l’occasion d’augmenter leur puissance ou de revenir sur la scène mondiale, en contournant le droit international. La guerre hybride leur paraît la plus adaptée pour parvenir à leurs fins, sans perdre leur statut ni déclencher une escalade difficilement maîtrisable.

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Loïc Salmon

Selon Patricia Adam, Daech, monstre froid et manipulateur, est une organisation qui pratique la « guerre hybride », alliant bataille rangée au Levant, action psychologique, cyberguerre et terrorisme ciblé notamment sur la France. L’éradication de cet adversaire, qui suit une logique de  guerre totale, exige : la protection des citoyens par l’opération « Sentinelle » ; la reconquête de territoires pour empêcher sa prédation de richesses pétrolières et archéologiques (opérations « Chammal » et « Barkhane ») ; de redonner la sécurité aux pays du Levant et à leurs minorités. Les forces armées apportent leur appui aux forces de sécurité, mais les soldats ne sont pas officiers de police judiciaire. Si la frontière juridique entre défense et sécurité tombe, ce serait une victoire pour Daech, souligne Patricia Adam.




École de guerre : « Coalition 2016 », exercice d’état-major pour conflit hybride ou asymétrique

Les officiers stagiaires de l’École de guerre (ÉdG) à Paris effectuent, chaque année, un exercice de synthèse de « l’approche globale » d’une crise internationale et des engagements militaires en opération.

Dénommé « Coalition », cet exercice (21 mars-15 avril 2016) a fait l’objet d’une présentation à la presse le 7 avril par le contre-amiral Loïc Finaz, directeur de l’enseignement de l’ÉdG, et d’une journée ouverte à la presse et aux attachés de défense étrangers le 13 avril.

Scénario. Les officiers stagiaires doivent appliquer l’enseignement dispensé en matière de stratégie, géopolitique, relations internationales, planification et conduite des opérations, en vue de se préparer à leurs responsabilités futures en état-major, interarmées et interalliés, ou dans des organismes ministériels ou interministériels. L’édition 2016 de « Coalition » met en œuvre toutes les structures, du niveau politique et international au niveau tactique et prend en compte l’influence de la société civile et des médias. Des outils de simulation font vivre les scénarios selon les décisions prises. Deux coalitions sont confrontées aux menaces hybrides et aux modes d’action asymétriques, comparables à celles que connaissent les forces françaises aujourd’hui. Les acteurs gèrent une crise née de tensions ethniques sur des territoires économiquement riches avec deux légitimités : les traités internationaux pour un camp ; le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour l’autre. Ces tensions sont jugées suffisamment sérieuses pour justifier la préparation d’une éventuelle opération. Pendant la période de planification, incidents et troubles à l’ordre public vont crescendo, jusqu’à l’événement déclencheur de l’affrontement des deux coalitions.

Participation pluridisciplinaire. « Coalition 2016 » mobilise près de 600 acteurs, dont 4 officiers généraux et 30 officiers d’état-major opérationnels. L’École de guerre y envoie ses 227 stagiaires, dont 80 officiers étrangers venus de 62 pays, et 57 stagiaires de 17 ÉdG étrangères. Au cours de leur scolarité, les 147 Français, sélectionnés par concours et issus des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et de la Gendarmerie nationales, bénéficient du concours du Commandement pour les opérations interarmées, qui attribue une qualification standardisée OTAN. Les autorités militaires aux niveaux opératif, stratégique et politique sont représentées par 8 auditeurs du Centre des hautes études militaires, lesquels sont destinés à exercer de hautes responsabilités ultérieurement. L’exercice « Coalition », qui implique 6 ambassadeurs, s’inscrit dans le programme de 74 diplomates en formation à l’Institut diplomatique et consulaire, créé en 2009 pour répondre aux besoins du Livre blanc sur la politique étrangère et européenne de la France (juillet 2008). Partenaire de l’ÉdG, le Centre d’études diplomatiques et stratégiques, qui appartient au groupe European Business School Paris, envoie 14 étudiants jouer les représentations diplomatiques et les instances internationales dans « Coalition ». De son côté, l’Institut supérieur de la communication, de la presse et de l’audiovisuel mobilise 67 élèves journalistes de toutes les catégories pour incarner la tension médiatique. S’y ajoutent 14 étudiants de l’Université américaine de Paris, qui représentent les organisations non gouvernementales (droits de l’Homme, action humanitaire, écologie). Enfin, le Comité international de la Croix-Rouge assure l’engagement humanitaire et fait respecter le droit des conflits armés.

Loïc Salmon

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Un CICDE, pour quoi faire ?




Sécurité : « Orphé », plongée au cœur des cellules de crise

En matière de sécurité intérieure, chaque crise est gérée par une cellule, dont les membres, venus d’horizons divers, doivent très vite travailler ensemble, en vue de gérer une situation nécessitant une coordination serrée des interventions et ressources déployées.

Les résultats d’une analyse des processus de décision de cette cellule, organisation éphémère (projet « Orphé »), ont été présentés lors d’un colloque organisé, le 28 janvier 2016 à Paris, par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et l’Université Laval (Québec). Y sont notamment intervenus : Carole Dautun, chef du département Risques et Crises de l’INHESJ ; le professeur Christophe Roux-Dufort, Université Laval.

Comportements humains. Depuis les années 1980, des recherches universitaires sont entreprises pour trouver des modalités de coordination spécifiques, rapides et efficaces des cellules de crise, explique Christophe Roux-Dufort. Pendant ces crises, qui vont des catastrophes naturelles aux accidents industriels, il faut d’abord sauver des vies et préserver des infrastructures vitales. La réussite de la gestion d’une crise de grande ampleur réside dans la capacité à coordonner des acteurs différents (gendarmerie, police, sapeurs-pompiers, secouristes, équipes médicales), qui ne se connaissent pas, ne travaillent pas ensemble ou peu. Comme leurs attentes et motivations varient, le risque de dysfonctionnement existe, surtout si la situation présente un niveau élevé d’incertitude (environnement dynamique) et d’ambiguïté (objectifs changeants, mal définis et contradictoires). Or, les crises évoluent très vite et les réseaux sociaux accélèrent l’information. Les cellules ont peu de temps pour se coordonner et doivent répondre aux exigences des autorités politiques et des médias. Les autorités administratives prennent des décisions en fonction de leurs expérience et expertise. Le modèle de décision, dit « naturaliste », s’intéresse aux informations concrètes, que les décideurs utilisent et sélectionnent, et aux arguments auxquels ils recourent pour identifier et interpréter ces informations, en vue de construire une correspondance entre contexte, expérience et action. Pour compenser la diversité de leurs origine et expérience, les membres de la cellule vont se mettre d‘accord sur une représentation commune, plausible mais pas totalement exacte, de la situation de crise, qui va guider leur action. Il s’agit de déterminer très rapidement les faits, avec des ordres de grandeur, et de se mettre d’accord sur le lieu, le temps et l’action. La cellule va ensuite rechercher des indices supplémentaires, comme pour une enquête policière, et procéder à une vérification de l’hypothèse retenue, puis à une simulation de la décision pour en vérifier la solidité, mais avec la possibilité de la faire évoluer.

Émotions, stress et action. La simulation qu’effectue chaque membre de la cellule de crise repose sur des connaissances conceptuelles et pratiques, acquises par l’expérience, la formation et les exercices, explique Carole Dautun. Les situations de crise provoquent des émotions spécifiques : peur, anxiété, surprise, colère, espoir et regret. Ainsi, deux émotions inhibent notamment la vérification des sources d’informations : l’anxiété, qui conduit à surestimer les risques par rapport aux autres éléments de la situation ; la surprise, qui  dirige systématiquement l’attention vers de nouvelles informations, même si elles ne sont pas pertinentes. En outre, les crises génèrent un état de stress. Au niveau individuel, celui-ci se manifeste par des effets physiologiques : pâleur, tremblement, rythme cardiaque plus rapide que la normale, voix chevrotante, agitation et hyper vigilance. Psychologiquement, le stress entrave le traitement de l’information, la capacité d’anticipation et la prise de décision. Au niveau collectif, il érode les aspects relationnels de la cellule de crise. Toutefois, émotions et stress guident le processus décisionnel en vue de l’action, à savoir la perception des faits, l’analyse des informations et la représentation commune de la situation. La simulation mentale de chaque membre de la cellule devient ensuite collective par la communication, la coordination, la coopération et l’utilisation des outils disponibles. Cela permet de projeter la situation dans le futur et d’en imaginer les conséquences. La communication joue un rôle déterminant pour la production d’un travail collectif. Elle assure une circulation efficace des informations en quantité et en qualité, avec une sémantique différente selon les métiers des membres de la cellule. Elle procède aussi de leurs gestes, postures corporelles et mouvements. La communication verbale ou écrite facilite la coordination des actions et responsabilités de chacun et donc la performance des différentes équipes de la cellule. Le partage de connaissances communes préalables suscite une coordination implicite complémentaire. Basée sur les relations et attitudes de chacun, la coopération dépend de plusieurs facteurs : culture spécifique du métier ; confiance mutuelle ; niveau de confiance dans les informations ; écoute ; perception individuelle de la situation. Pour faciliter l’interaction, les cellules disposent de sources d’informations variées : « mains courantes » (consignations de faits par la police ou la gendarmerie), tableaux de suivi, cartographies, outils de simulation, reports vidéos, vidéoconférences et bases documentaires.

Gestion optimisée d’une crise. Le projet Orphé, qui s’est déroulé de 2011 à 2015, a mobilisé une équipe de chercheurs en gestion, psychologie sociale et science du risque. Il a mis en œuvre exercices, scénarios, observations participatives, questionnaires et équipe d’animation, afin d’enrichir les pratiques actuelles de réponse, les méthodes d’organisation et les dispositifs de formation et d’entraînement. Pour réguler émotions et stress aux niveaux individuel et collectif, Orphé recommande : de les analyser, évaluer, anticiper et accepter ; de sensibiliser les personnels par une première expérience de crise (exercice par exemple) ; d’utiliser les experts dans leur domaine de compétence. Lors des points de situation successifs, précise Christophe Roux-Dufort, le « leader » doit montrer sa capacité à trancher à ce moment-là. L’action engendre ensuite un retour d’expérience ou d’information, qui accroît son efficacité.

Loïc Salmon

Résilience : la survie de la collectivité nationale

Crises : prévention et gestion en Ile-de-France

La sûreté nucléaire des installations de défense

L’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), créé en 2009, dépend du Premier ministre. Il réunit des responsables de haut niveau, magistrats et cadres de la fonction publique, civile et militaire, et de différents secteurs d’activité français et étrangers, pour approfondir en commun leurs connaissances des questions de sécurité. Il prépare à l’exercice de responsabilités des cadres supérieurs, français et étrangers, exerçant leur activité dans les domaines de recherche sur les questions de sécurité intérieure, de nouveaux risques, d’intelligence économique, de sécurité sanitaire, environnementale ou économique, de droit et de justice. L’INHESJ dispose de sa propre capacité recherche.




Opex : protéger juridiquement le combattant et garantir son droit à réparations

Devant la complexité croissante des opérations extérieures (Opex), l’action de combat, qui amène à donner la mort, implique de protéger le combattant contre toute « judiciarisation » excessive et déstabilisante. En outre, le soldat et ses ayants droit bénéficient de réparations consécutives à des blessures morales et/ou psychiques.

Ces aspects des Opex ont fait l’objet d’un colloque organisé, les 2 et 3 novembre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense. Y sont notamment intervenus : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; le général Didier Castres, sous-chef « Opérations » à l’État-major des armées ; François Molins, procureur de la République auprès du Tribunal de grande instance de Paris ; Jacques Feytis, directeur des ressources humaines du ministère de la Défense.

Combattre en « zones grises ». Aujourd’hui, l’insécurité est omnidirectionnelle et l’adversaire peut se trouver partout, explique le général Castres. Dans ce type de conflit asymétrique, la destruction du potentiel militaire de l’adversaire doit s’accompagner de l’affaiblissement et de la désorganisation de ses réseaux et de ses flux financier, logistique, de commandement, de recrutement, de formation et de propagande. A titre indicatif, les 2.760 sites francophones pro-Daech ne représentent que 25 % du total, où des milliers de « tweets » sont échangés chaque jour. Il s’agit dès lors d’identifier les points de fragilité de l’État islamique et de les mettre hors d’état de fonctionner. Il en est de même pour les individus y jouant un rôle majeur, quelle que soit leur nationalité, mais jamais en raison de leur seule nationalité, précise le général. Pour contourner l’avance technologique d’une armée régulière sur un théâtre d’opérations, cet adversaire asymétrique recourt aux armes chimiques de fortune, engins explosifs improvisés, tireurs d’élite, zones urbanisées, foules et combattants-suicides. Les actions militaires doivent donc s’adapter pour conserver l’ascendant. Dans ce but, le sous-chef « Opérations » préconise de : prendre l’initiative par la surprise, l’intensité et la fréquence des opérations ; développer l’ubiquité pour pouvoir agir en tout point de la zone d’opération, parfois très étendue ; d’accentuer la précision et la fulgurance des actions afin de contourner les mesures de sécurité de l’adversaire ; d’offrir une liberté de destin aux populations. Affronter un adversaire aussi déterminé que Daech impose une part de risque qui suppose de sortir du dogme de « zéro mort », souligne le général. Les conditions d’engagement et d’emploi de la force dans des pays différents varient, car ils sont rarement englobés dans la même logique en matière de droit international. De plus, la très courte durée d’une action militaire, entreprise avec des effectifs restreints, rend difficilement conciliables temps judiciaire et temps opérationnel. Enfin, le volet sécuritaire d’une crise doit être mené en continuité, cohérence et coordination avec les actions de nature politique, économique ou diplomatique, souligne le général.

Responsabilité pénale. L’intervention de la France en Syrie est licite, en raison de la menace permanente de terrorisme par Daech sur son territoire, rappelle François Molins. Par sa résolution 2170, le Conseil de sécurité de l’ONU qualifie Daech d’organisation terroriste et lie ses actions en Irak et en Syrie. Sa résolution 2178 fait de même envers les combattants rejoignant Daech et qui peuvent être poursuivis judiciairement et « ciblés » militairement. La légitimité des interventions armées est incontestable dans la bande sahélo-saharienne et dans la zone irako-syrienne, où les situations doivent être appréhendées comme des actions de combat asymétrique, souligne le procureur. Quand des personnes sont tuées au combat en Opex, les prévôts établissent les circonstances de la mort, procède à l’examen des corps et fournissent les renseignements judiciaires au Tribunal de grande instance de Paris, qui en informe éventuellement les familles à leur demande (encadré). Seul le procureur de la République peut engager des poursuites judiciaires en cas de délits et crimes commis par des militaires en Opex, y compris pour la libération d’otages ou l’évacuation de ressortissants. Il n’agit que sur dépôt de plainte ou dénonciation. Dans un contexte opérationnel, les homicides involontaires, comme les tirs fratricides ou les accidents aériens ou de convoi, sont classés sans suite. La responsabilité pénale d’un militaire n’est pas engagée quand l’usage de la force se justifie dans le cadre du droit international, par exemple quand un civil a été tué ou blessé pour n’avoir pas obtempéré aux sommations, indique le procureur.

Réparations et indemnisations. Le régime de pension militaire d’invalidité a pour missions d’exprimer une reconnaissance et de réparer le préjudice subi par un combattant blessé, explique Jacques Feytis. Les infirmités relatives aux Opex résultent surtout de : traumatismes par balles ou éclats ; « blast », variation de pression par explosion dans un environnement confiné ; mines, brûlures et accidents de véhicules ; stress post-traumatique, en hausse ; maladies exotiques (paludisme, tuberculose et parasitose) ; séquelles de la guerre du Golfe (1991, exposition à l’uranium appauvri). L’infirmité, dont le taux détermine l’accessibilité à pension, doit relever d’un fait précis et d’une relation directe avec une Opex. Sur les quelque 10.000 dossiers traités par an, 20 % sont rejetés. Enfin, l’État prend directement en charge les appareillages.

Éviter le doute. L’intervention militaire avec usage de la force létale doit se situer dans un cadre politique et juridique, clair et robuste, avec des conditions d’engagement (ouverture du feu) et une articulation entre objectifs et moyens, souligne Jean-Yves Le Drian. En raison de l’importance croissante de la dimension judiciaire, nationale ou internationale, dans la résolution des crises, il convient de tenir compte de la spécificité du métier des armes et de l’action de combat. En outre, la création d’un droit pénal du conflit armé, intermédiaire entre les temps de paix et celui de guerre, s’avère nécessaire, estime le ministre. Selon lui, la Loi de programmation militaire 2013-2019 a permis d’équilibrer la protection du combattant, agissant pour le succès de la mission confiée aux armées, avec les nécessités de la manifestation de la vérité et de la poursuite des infractions.

Loïc Salmon

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

OPEX : prise en charge et suivi des grands blessés

La Gendarmerie prévôtale a pour mission principale la police judiciaire militaire auprès des forces armées françaises stationnées hors du territoire national. En leur qualité d’officier de police judiciaire, les prévôts sont chargés de constater les infractions commises par ou contre les forces armées françaises ou contre leurs établissements ou matériels, d’en rassembler les preuves et d’en rechercher les auteurs sous la direction exclusive des magistrats du Tribunal de grande instance de Paris. Spécialisé dans les affaires militaires, ce dernier est notamment compétent pour le terrorisme et les crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Les prévôts sont détachés de façon permanente auprès des forces stationnées à l’étranger ou constituent des détachements de circonstance auprès des forces en opérations extérieures.