Armée de l’Air : l’humain, les opérations et la modernisation

La formation optimisée des personnels de l’armée de l’Air va de pair avec l’amélioration de leur cadre de vie et la modernisation des équipements pour affronter les menaces futures.

Son chef d’état-major, le général d’armée aérienne Philippe Lavigne, l’a expliqué lors d’une rencontre organisée, le 4 décembre 2018 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Formation et fidélisation. Quoique le recrutement soit passé de 2.000 jeunes en 2014 à 3.000 en 2018, l’armée de l’Air entend conserver ses anciens personnels, dont l’expérience permet de travailler le savoir être et le savoir-faire, souligne le général. La « smart school » ou méthode de formation repose sur la numérisation et l’intelligence artificielle pour gérer les compétences. Les personnels demandent de la valorisation et la reconnaissance des compétences acquises. L’adaptation aux besoins présents et futurs, du niveau brevet technique supérieur à celui de la recherche, nécessite d’obtenir la validation des enseignements par des diplômes reconnus par l’Education nationale. L’Ecole de l’Air de Salon-de-Provence a noué des partenariats avec l’ONERA et le CNES. Il s’agit de réduire le temps de formation au « juste besoin », afin de pouvoir exercer rapidement le métier. Ainsi, la réalité virtuelle permet de faire le tour de l’avion…sans avion. L’élève « voit » la manœuvre ou la réparation à effectuer. La simulation permet d’économiser les heures de vol. Un pilote de chasse français, qui effectue actuellement 164 h de vol sur avion et 70 h sur simulateur, devra, à terme, atteindre l’objectif OTAN, soit 180 h de vol et 70 h sur simulateur. La base de Mont-de-Marsan dispose d’un simulateur avec radar de pilote fictif et genèse de plots supersoniques, de missiles de croisière, d’avions de transport ou d’hélicoptères. Il élabore des scénarios de missions de plus en plus complexes et crée un lien avec le pilote qui vole réellement. Ensuite, la vigilance s’impose pour fidéliser les aviateurs, en améliorant leurs conditions de travail sur une base aérienne et celles de leur famille (Plan famille). Le secteur privé accueille en effet très facilement mécaniciens d’aéronautique, informaticiens, personnels médicaux et commandos.

Modernisation et coopération. La Russie et la Chine manifestent leur puissance en déniant l’accès à des théâtres pour des opérations des forces aériennes occidentales, par avions, missiles, défense sol-air et brouillages de GPS et de communications, indique le général Lavigne. D’ici à 2040, la menace portera sur la furtivité, qui sera déjouée par la recherche des failles techniques, et l’hypervélocité. Celle-ci, supérieure à mach 5, nécessitera d’augmenter la distance de tir, par un radar plus puissant, et le combat « collaboratif » : l’appareil repéré fuit, tandis qu’un autre tirera. L’avion de nouvelle génération sera piloté, car un robot n’inspire aucune confiance. Il sera équipé d’intelligence artificielle, comme le sont déjà certains capteurs. La transmission de données par satellite fera progresser le combat collaboratif. Déjà, un exercice dénommé « Point Blank » s’est déroulé en novembre 2018 en Grande-Bretagne pour tester les interopérabilités technique et opérationnelle entre le Rafale et le F-35 américain. Le prochain aura lieu en France en 2020. Le projet franco-allemand SCAF (système de combat aérien futur), dont les études vont commencer dans chaque pays, vise à élaborer des normes communes en vue de réaliser un démonstrateur. Toutefois, quels que soient les domaines concernés, il conviendra de conserver sa souveraineté en ne dévoilant pas tout.

Loïc Salmon

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Défense : le « plan famille » de fidélisation des militaires




Marines : outils de combat et affirmation de puissance

La supériorité navale a retrouvé son application dans les opérations à terre : Balkans, 1986 ; Irak, 1991 et 2003 ; Libye, 2001. Parallèlement, se manifeste une appropriation des océans, où le nombre de sous-marins est passé de 350 en 2000 à 500 en 2018.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 22 octobre 2018 à Paris, par le Groupement des industries de construction et activités navales et la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont intervenus : le vice-amiral d’escadre Denis Béraud, major général de la Marine ; l’amiral Steve Allen, sous-chef d’état-major et commandant l’aviation navale britannique ; le vice-amiral Rainer Brinkmann, major général de la Marine allemande ; Alexandre Sheldon-Duplaix, chercheur à l’Ecole de guerre.

Evolution du contexte naval. Depuis 2010, indique l’amiral Béraud, se manifestent le développement de missiles anti-missiles, la construction accrue de sous-marins en Asie et…le retour des puissances ! Un sous-marin français lanceur d’engins (SNLE) effectue la 500ème patrouille de la dissuasion depuis 1972. L’emploi de la force est à nouveau envisagé à partir de la mer. La logique de captation pour l’accès aux ressources va de pair avec le contrôle de l’espace maritime et l’ambiguïté des intentions. Quelque 3.000 navires surveillent les côtes et archipels. Le détroit de Bab el-Mandeb, passage obligé vers l’océan Indien, est menacé par les mines, drones de combat et missiles, en raison de la guerre au Yémen. Le missile antinavire redevient d’actualité, notamment contre Israël et l’Egypte. Au large de la Syrie, une frégate française renseigne sur les présences aériennes russe, turque et iranienne. Les sous-marins algériens peuvent utiliser des missiles de croisière russes. Le nivellement technologique profite aux acteurs étatiques ou non. Le recueil d’informations par des drones navals permet d’identifier ce qui aura été détecté au radar et de limiter le risque de surprise. Chaque navire de guerre en sera doté dès 2030. La fusion des données obtenues par les navires, hélicoptères et drones facilite l’intervention tactique en temps réel. L’informatique permet le maintien en condition opérationnelle d’un bâtiment à la mer et en optimise l’emploi. Parmi les informations « officielles » fournies obligatoirement par un navire marchand, l’intelligence artificielle détecte les anomalies, qui permettront de déterminer sa destination effective et donc ses intentions véritables.

Capacités navales. En 2018, la Chine arrive à la 2ème place mondiale en nombre de navires et en tonnage, derrière les Etats-Unis, indique Alexandre Sheldon-Duplaix. Elle dispose de 60 sous-marins à propulsion diesel-électrique (SMD), 7 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) et 7 SNLE, dont les deux plus récents lui donnent la capacité de frappe en second et d’atteindre les Etats-Unis, la Russie et l’Inde. Ses 6 transports de chalands de débarquement (TCD) et 2 porte-avions (PA) à tremplin (4 autres à catapultes électromagnétiques programmés) lui donnent une capacité de projection de puissance transrégionale. La Russie la suit avec 22 SMD, 24 SNA, 12 SNLE, 1 PA à tremplin et des missiles de croisière supersoniques. Le Japon (22 SMD et 3 TCD) met en service 4 porte-hélicoptères (PH) et 50 frégates. La Grande-Bretagne (voir encadré) arrive à la 5ème place et la France à la 6ème. L’Inde (14 SMD, 1 SNA, 1 SNLE, 1 PA à tremplin et 1 TCD) peut aussi déployer des missiles balistiques nucléaires à courte portée, à partir de patrouilleurs de haute mer. La Corée du Nord peut lancer un missile nucléaire balistique à courte portée (2.000 km), à partir d’un SMD. La Corée du Sud (12 SMD) déploie 1 PH, de même que le Brésil (5 SMD et 2 TCD) et la Turquie (13 SMD). Le Pakistan et Israël seront bientôt capables de tirer un missile de croisière à tête nucléaire, à partir d’un SMD. Chine, Russie, Corée du Nord et Iran disposent de Marines aux capacités défensives et de déni d’accès. Chine, Japon, Corée du Sud, Italie et Espagne utilisent leurs Marines pour protéger leurs approches maritimes commerciales. En outre, Chine, Russie, Inde, Brésil et Turquie veulent établir une prééminence régionale ou au moins faire face aux Marines plus puissantes, seules ou combinées, à leurs frontières.

Stratégies et technologies. Selon Alexandre Sheldon-Duplaix, la montée en puissance navale de la Chine vise notamment à dissuader ou combattre toute intervention militaire américaine pour soutenir Taïwan, au cas où Pékin déciderait une réunification par la force. Ses capacités de lutte anti-aérienne, antinavire et anti-sous-marine lui permettent d’agir jusqu’à 1.000 milles marins (1.852 km) de sa première chaîne d’îles. Elle déploie aussi un réseau de surveillance par drones sous-marins et poursuit des recherches sur la catapulte électromagnétique pour PA et le « navire tout électrique ». La Russie se sent menacée à ses frontières par l’OTAN et redoute une déstabilisation mondiale ou régionale, consécutive au déploiement des systèmes américains antimissiles en Europe, en Asie-pacifique et au Moyen-Orient, couplé à des systèmes d’armes de précision et au déploiement d’armes dans l’espace. Elle remplace ses SNLE et construit des frégates et corvettes lance-missiles. Son missile hypersonique Zircon, opérationnel vers 2022, pourrait neutraliser les nouveaux PA britanniques (encadré). Pour contourner le bouclier antimissile américain déployé en Roumanie et en Pologne, elle développe une torpille capable de rendre radioactive toute la côte d’un pays, lui causant des dommages économiques inacceptables. Enfin, elle va déployer des drones sous-marins en Baltique et dans l’océan Arctique. L’Inde étend sa zone d’intérêt maritime à la mer Rouge, le Sud-Ouest de l’océan Indien, la Méditerranée, la côte ouest-africaine et le Pacifique-Ouest incluant la mer de Chine du Sud. Pour contrer la Chine, elle noue des partenariats stratégiques avec les Etats-Unis, le Japon, l’Australie, le Viêt Nam, la France et la Grande-Bretagne. La Turquie entend manifester sa présence maritime dans le golfe Arabo-Persique, en océan Indien, Afrique, Asie-Pacifique et Amérique latine. Elle construit un PA et dispose de bases militaires en Somalie et au Qatar. Enfin, l’Iran déploie des drones au-dessus des PA américains dans le golfe d’Oman et en mer d’Arabie.

Loïc Salmon

L’amiral Allen a présenté le retour de la Grande-Bretagne dans la projection de puissance aéronavale pour exercer une diplomatie coercitive vis-à-vis d’Etats côtiers et décourager l’escalade d’un conflit, dans le cadre de l’OTAN. Le porte-avions Queen-Elizabeth, mis en service en 2018, sera suivi du Prince-of-Wales en 2019, pour maintenir une présence permanente à la mer à partir de 2021. D’un déplacement de 65.000 t à pleine charge, chacun est équipé d’un tremplin pour avions américains multi-missions F-35B à décollage court et atterrissage vertical (photo). Selon l’amiral Brinkmann, la Marine allemande participe à toute opération maritime de l’OTAN, notamment sur le front Nord de l’Europe et coopère avec toutes les Marines des pays riverains de la Baltique, sauf la Russie. Elle participe aux opérations européennes « Atalante » de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden et l’océan Indien et « Sophia » (trafics de migrants) en Méditerranée.

Marine nationale : le fait nucléaire, dissuasion politique et actions militaires

331 | Dossier : « La France, puissance maritime »

Marines : l’approche globale, indispensable à la sécurisation future du milieu maritime




Armistice

Cent ans après, 31 écrivains, hommes et femmes, français et étrangers, s’expriment sur ce que représente, pour eux, l’armistice de 1918, à l’origine une simple trêve dans des combats qui durent depuis quatre ans.

Inspirations religieuses et engagements pacifistes en soulignent la complexité. Pour accorder écrits et visuels, les illustrations d’artistes allemands sont placées en vis-à-vis de textes d’auteurs français, celles de femmes face à ceux d’hommes, ou inversement.

Les travailleurs chinois. L’académicien François Cheng rappelle le recrutement de travailleurs chinois pour remplacer les ouvriers et paysans français et britanniques, partis au front. En effet, depuis l’entrée en guerre de la Chine aux côtés des Alliés en 1917, la Grande-Bretagne en fait venir 100.000 et la France 40.000. Quoiqu’exclus de toute opération militaire par contrat, les travailleurs chinois ont payé un lourd tribut au conflit. Environ 10.000, morts de maladies ou d’accidents dans des travaux à haut risque près du front, sont enterrés sur place en Belgique et en France, dont 900 au cimetière de Noyelles-sur-Mer. Après l’armistice, 3.000 décident de rester en France, ouvrant la voie à la venue des générations suivantes. Pour eux, la France représente le « pays du Milieu » (les deux caractères pour Chine dans leur langue) de l’Europe occidentale. Les deux pays partagent le même goût pour les traditions littéraire, artistique et…culinaire. A la fin du XXème siècle, quelque 150.000 travailleurs, commerçants, artistes et intellectuels d’origine chinoise et leur famille vivent en France. La mémoire des défunts du cimetière de Noyelles-sur-Mer est célébrée lors de la fête des Morts chinoise, depuis 1998.

Le wagon de Rethondes. La romancière Sylvie Germain, lauréate de trois prix littéraires, narre l’histoire du wagon où fut signé l’armistice. Cette voiture-restaurant de la Compagnie internationale des wagons-lits n’aura roulé que quelques mois, par intermittence, entre juin 1914 et avril 1945. Après son dernier voyage civil de Paris à Thionville en août 1918, elle est réquisitionnée, transformée en wagon-bureau et incorporée au train de l’état-major du maréchal Foch, en vue de la signature de l’armistice. A l’automne, le convoi prend la direction de la forêt de Compiègne, lieu isolé, discret et célèbre par la capture de Jeanne d’Arc et les chasses royales de François 1er à Louis XVI. L’armistice est signé le 11 novembre à 5 h du matin. « L’aube devait être très noire, écrit Sylvie Germain. Pour les vainqueurs, un noir intense et beau malgré l’immensité du deuil régnant ; pour les vaincus, un noir amer comme une bile pleine de hargne et de rancœur. » L’Etat rachète le wagon à son propriétaire, en réaménage l’intérieur en « bureau de signature de l’armistice » et l’expose dans la cour d’honneur des Invalides pendant six ans, sans entretien. Le mécène américain Henry Fleming s’en émeut, prend en charge sa restauration et l’installe à Compiègne, à l’intérieur d’un édifice-musée. Un peu plus tard, une statue de Foch est érigée à proximité. Lors de la signature de l’armistice du 22 juin 1940, Hitler exige que le wagon serve à nouveau et au même endroit, pour que Foch (mort 11 ans plus tôt), assiste au renversement de la victoire. Tous les monuments du lieu rappelant la première guerre mondiale sont démontés, sauf la statue de Foch. Le wagon, exposé à Berlin puis emporté près du camp de concentration de Buchenwald, sera incendié en 1945. Un jumeau sera reconstruit, décoré à l’identique et installé à Rethondes.

Loïc Salmon

« Armistice », ouvrage collectif. Éditions Gallimard, 304 p, 54 illustrations, 35 €

Exposition « L’Armistice, 11 novembre 1918 : un document, une histoire » à Vincennes

Exposition « 1918, armistice(s) » aux Invalides




Défense : intelligence artificielle, vers une norme internationale de fiabilité

La maîtrise des risques liés à l’intelligence artificielle (IA) dans l’industrie de défense implique la détermination de normes ISO pour assurer la fiabilité des systèmes futurs.

Arnault Ioualalen, directeur général de la société Numalis, en a expliqué les enjeux au cours d’une conférence de presse organisée, le 24 septembre 2018 à Paris, par le Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (GICAT). Numalis fournit des outils logiciels de validation et d’aide à la conception de « systèmes critiques » appliqués à l’aéronautique, l’espace et la défense.

Evolution des systèmes. L’IA trouve des applications directes dans la maintenance, la sécurité, la détection de cible, les drones, les missiles, la robotique et les systèmes optroniques. En matière de frappe, il s’agit d’apporter une aide à la décision qui reste du ressort de l’homme. Ainsi dans le guidage terminal d’un drone autonome, il faut éviter l’automatisme du « fire and forget » (tu tires et oublies). Le « client » (utilisateur) fixe les exigences de la mission et en définit les paramètres pour atteindre l’objectif. Le pilote d’un avion ou l’opérateur d’un drone armé qui doit procéder au tir d’un missile, véritable robot qui suit la cible par sa signature thermique, peut décider de l’annuler au dernier moment pour une raison politique ou éthique (victimes collatérales). Quant aux tirs automatiques de systèmes d’armes américains, israéliens ou coréens (installés à la frontière entre les Corées du Nord et du Sud), la décision, prise en amont, ne peut empêcher les erreurs (ratés ou « bavures »). L’IA va permettre d’augmenter la capacité à comprendre et mieux évaluer la cible. Elle va améliorer les systèmes existants pour les rendre plus performants et moins coûteux pour l’utilisateur et l’industriel. Dans le flux des données, elle trie les informations nécessaires qui remontent la chaîne de décision pour la manœuvre ou le bombardement. Elle aide ainsi à la décision en amont, alors qu’une décision automatique manque de fiabilité.

Réseaux de Neurones. L’IA dite « connexioniste » consiste à mimer les mécanismes biologiques du raisonnement humain par les techniques du « Deep Learning » (réseaux de neurones). Ne pouvant retrouver que ce qu’elle connaît, l’IA se spécialise dans un seul usage comme la reconnaissance d’images, l’identification ou la prédiction de comportement en temps réel. Cela nécessite des normes pour établir une relation de confiance entre le concepteur de l’IA et son utilisateur. Il s’agit d’abord de montrer la robustesse et la sécurité de l’IA par une approche technique transverse. Ensuite, il convient de rassurer les citoyens sur son équité, sa transparence et sa confidentialité. Enfin, il faut constituer une barrière juridique contre la « colonisation numérique » (reconnaissance des données et leur traitement) par la responsabilisation des fabricants et vendeurs de systèmes.

Course internationale. L’IA suscite une compétition globale entre les Etats-Unis (entreprises privées) et la Chine (moyens étatiques). France, Allemagne, Grande-Bretagne, Irlande et Canada s’y intéressent de façon active. Russie, Italie, Israël, Japon, Inde et Corée du Sud se spécialisent sur certains sujets. Australie, Finlande, Suède et Luxembourg en observent les évolutions. En France, la Direction générale de l’armement suit l’ingénierie d’IA pour les armées. Au sein du comité ISO, le GICAT et Numalis présentent le projet français « Generate », norme de fiabilité du « Deep Learning ».

Loïc Salmon

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Drones : préparer le combat aérien de demain




Sécurité : corruption et évasion fiscale, conséquences lourdes

Elément à part entière des relations économiques locales et internationales, l’argent « sale », issu de la corruption ou de l’évitement de l’impôt, sert à financer le terrorisme et les activités criminelles.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 20 mars 2018 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : le magistrat Eric Alt, vice-président de l’association Anticor ; Carole Gomez, chercheuse à l’IRIS et co-auteure du livre « Argent sale. A qui profite le crime ? » ; Eric Vernier, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste du blanchiment de capitaux.

Complexification croissante. La définition de l’argent « sale » varie, car, même gagné de façon légale, il peut être considéré comme « noir » ou « gris » selon les pays et les époques, explique Carole Gomez. Cela permet de dissimuler l’origine des fonds à réinjecter dans les circuits économiques licites (blanchiment). Depuis l’Antiquité, les pouvoirs publics veulent gommer l’origine peu recommandable de certains fonds, afin de les faire rentrer dans les caisses de l’Etat. Ainsi, l’empereur romain Vespasien (9-79 après JC) avait taxé la collecte d’urine, qui servait à fixer la peinture. A son fils, le futur empereur Titus, qui s’en étonnait, il avait répondu : « L’argent n’a pas d’odeur ». Au Moyen-Age et à la Renaissance, les dirigeants politiques ont tenté de lutter contre la corruption, sans grand succès. Au XXème siècle et jusque dans les années 1990, les pots-de-vin versés pour emporter un marché étaient déductibles du chiffre d’affaires de l’entreprise concernée. L’argent sale provient des partis politiques, des groupes criminels, de la contrefaçon ou de trafics divers (drogue, prostitution et racket) pour alimenter des activités illégales. Transparency International, organisation non gouvernementale allemande anti-corruption étatique, établit des classements par pays mais selon des critères peu pertinents, précise Carole Gomez. Ainsi, certains pays comme le Soudan et la Syrie sont toujours mal traités et d’autres très bien, comme les pays scandinaves…dont certaines personnalités politiques ont pourtant placé des fonds dans les paradis fiscaux ! Ces derniers, qui permettent d’échapper à l’impôt, déresponsabilisent les particuliers qui en ignorent les dangers sous-jacents. Les flux d’argent sale se sont accrus avec la mondialisation et le développement de la technologie : la « crypto-monnaie » (argent électronique) a vu le jour en 1997. Les Etats et organisations internationales se sont rendus compte du danger, mais avec retard. Par ailleurs, les média renforcent l’idée de l’augmentation des flux en jeu. Toutefois, la crise économique persistante a rendu la société civile moins tolérante. La connaissance approfondie de ses mécanismes constitue un outil efficace contre l’argent sale. Mais les mesures de prévention et les actions des « lanceurs d’alerte » auront toujours un temps de retard.

Du « sale » au « propre ». Le blanchiment d’argent n’est jamais abordé dans les réunions du G-20 (19 pays et l’Union européenne), souligne Eric Vernier. L’argent du crime est estimé à 2.000 Mds$, soit autant que le produit intérieur brut du continent africain, et dont la moitié passe par les circuits bancaires. Le GAFI (Groupe d’action financière contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme) établit une liste de pays non coopératifs, mais qui se vide au cours des années et n’inquiète guère la Russie, la Chine, Israël, le Liban, Singapour, Hong Kong ou l’Etat américain du Delaware. Selon des organisations non gouvernementales (ONG), seulement 1 % des avoirs des anciens dictateurs est retrouvé. Ainsi, des avocats recherchant ceux du colonel Kadhafi après sa chute (2011) en ont trouvé 800 M$ dans une banque sud-africaine. Les paradis fiscaux ne profitent qu’aux non-résidents, la France en étant un pour les riches Qataris, estime Eric Vernier. Les ONG spécialisées en dénombrent une soixantaine dans le monde. L’Union européenne (UE) a établi une liste de 17 pays, réduite à 7 après la publication des « Panama Papers » en avril 2016. Cette liste exclut une vingtaine d’Etats européens, dont les Pays-Bas, Malte, Chypre, Gibraltar, la Belgique et la Suisse. Les pays en développement qui acceptent des entreprises multinationales chez eux n’y figurent pas. Depuis, des sociétés extraterritoriales et tout à fait légales sont parvenues à des « arrangements ». Ainsi la société suisse de services financiers UBS a payé 2 Mds$ pour éviter une enquête sur le blanchiment d’argent. La Suisse doit donner les noms de 40.000 clients à la France…qui ne les réclame pas. Barons de la drogue d de la Colombie et du Mexique, hommes politiques et chefs d’entreprises de divers pays ont bénéficié des mêmes montages et avantages financiers. La publication des « Paradise Papers » (novembre 2017) a mis au jour un véritable « système de fraude fiscale », souligne Eric Vernier. Par exemple, un sportif français de haut niveau peut acheter légalement un bateau à Malte sans avoir à payer la taxe à la valeur ajoutée en France. Grâce à des montages sophistiqués, une société française, ayant pignon sur rue, aide des petites entreprises de commerçants ou d’artisans à s’installer en Grande-Bretagne pour éviter l’impôt. Dans le même but, l’agence de location de logements AirBnB propose à des particuliers d’ouvrir un « compte parabancaire » (non soumis aux obligations des banques) à Gibraltar, lequel ne sera pas déclaré aux autorités françaises. Les locations à Paris atteignent plusieurs centaines de millions d’euros par an. Selon Eric Vernier, les nouvelles technologies permettent aux marchés financiers supranationaux d’augmenter les fraudes, mais aussi de lutter contre.

Riposte possible. Au sein même de l’UE, certains Etats proposent des « optimisations fiscales » aux ressortissants des autres pays membres, rappelle Eric Alt. Toutefois, la coopération entre société civile et législateur a conduit à une loi sur la vigilance des sociétés mères et de leurs filiales. Des ONG comme Transparency International, Sherpa et Anticor ont obtenu l’agrément de se porter partie civile. Enfin, le parquet financier compte des personnalités qui prennent des décisions courageuses, conclut Eric Alt.

Loïc Salmon

Le service de renseignement « Tracfin » dépend du ministère des Finances. La cellule d’analyse stratégique exploite les informations disponibles, en vue d’identifier les tendances en matière de blanchiment des capitaux et de financement du terrorisme. Le département d’analyse, du renseignement et de l’information suit les déclarations relatives au soupçon et assure les relations internationales. Le département des enquêtes effectue les investigations approfondies sur tous les types de blanchiment. Le pôle juridique et judiciaire remplit des missions d’expertise et de conseil pour caractériser des faits susceptibles de constituer une infraction. Il travaille en liaison avec la Police nationale, la Gendarmerie nationale et l’Office de répression de la grande délinquance financière. La mission des systèmes d’information s’occupe du fonctionnement et de l’évolution des moyens informatiques de Tracfin.

Sécurité : la contrefaçon et ses conséquences économiques, sanitaires et criminelles

Afrique : fraude et corruption des agents publics, des fléaux difficiles à éradiquer




Guerre : maîtriser la violence humaine et technologique

L’armement létal de demain, potentiellement accessible aux organisations terroristes, ne saurait échapper au contrôle du soldat, formé et entraîné à la maîtrise de la violence par ses qualités humaines, à savoir la force, la justice, la prudence et la tempérance.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 mai 2018 à Paris, par l’Ecole de guerre. Y sont intervenus : Mgr Antoine de Romanet, évêque aux Armées ; Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; le général de division Benoît Durieux, chef du cabinet militaire du Premier ministre ; le lieutenant-colonel Jean-Gaël Le Flem et le capitaine de frégate Olivier Brossolet, stagiaires à l’Ecole de guerre.

La guerre des robots. Un système d’arme létal autonome (SALA) ou « robot tueur » est capable de choisir sa cible et de s’adapter à un environnement évolutif sans intervention humaine, explique Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer. Le robot tueur se différencie du système d’arme automatique, qui réagit toujours de la même façon aux mêmes stimuli, que ce soit à bord d’un navire, sur un camion ou à partir d’un point fixe. Ainsi, les systèmes SGR-A1 surveillent la frontière entre les deux Corées. Si l’homme est dans la boucle décisionnelle, il peut arrêter le processus à tout moment (drones télépilotés). S’il ne l’est pas, l’arme continue sa mission, même en cas de rupture de communications (missiles tirés de sous-marins). Les SALA font l’objet d’un débat au sein de la représentation de l’ONU à Genève, où se prennent les décisions sur le droit humanitaire, dans le cadre de la Convention sur certaines armes conventionnelles. Les discussions annuelles réunissent 30 Etats et aussi des organisations non gouvernementales. Celles-ci, partisanes de l’interdiction préventive des SALA, ont rallié à leur cause 26 Etats d’Afrique, d’Amérique latine et du Moyen-Orient, l’Autriche et même la Chine, mais seulement pour les SALA « entièrement autonomes ». Selon Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, un débat moral sous-jacent entre sur la scène politique : la guerre souhaitable doit-elle être conforme à une norme (le droit) ou à des règles si elle entraîne de meilleures conséquences sur l’issue d’un conflit ? Ainsi, un bombardement sans discrimination, comme en Syrie par les forces russes et celles du régime syrien, apparaît plus problématique que le tir ciblé et sans dégât collatéral d’un SALA sur un pickup armé. Pourtant, les partisans de l’interdiction des SALA estiment que ceux-ci engendrent des risques : abaissement du seuil de l’emploi de la force, incitant des Etats à s’en doter ; course aux armements entre la Russie, la Chine et les Etats-Unis ; asymétrie des moyens, notamment par l’emploi d’essaims de SALA pour saturer les défenses anti-aériennes (argument de la Chine) ; réaction en chaîne incontrôlable ; acquisition de SALA par des organisations terroristes. Faute d’une entité supra-étatique de vérification avec des pouvoirs contraignants, les discussions semblent s’orienter vers un « code de bonne conduite » s’appuyant sur le droit applicable existant, en y incorporant certaines règles. Il ne s’agit plus d’empêcher la course aux armements dotés d’intelligence artificielle, mais de contrôler la situation pour ne pas inciter certains Etats à développer des SALA, conclut Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer.

Guerre et politique. Depuis des siècles, le concept européen de la guerre consiste à dépasser la contradiction entre la violence (nier l’autre) et la politique (définir ensemble un avenir commun), explique le général Durieux. La guerre est d’abord un reflet de l’environnement politique et une approche déterminante du sens de l’Histoire. Ainsi, en 1815, une victoire de Napoléon à Waterloo n’aurait pas réglé la crise politique profonde. De même en 1962, le général de Gaulle avait compris que la guerre d’Algérie n’entrait plus dans le combat politique. Aujourd’hui, l’usage de la guerre (déclarée) s’avère difficile, en raison de la pression médiatique et de l’évolution de l’opinion publique. La violence politique, visible, se présente comme un moyen « juste » face au « mal ». Elle apparaît comme une solution simple à un problème complexe et apporte des résultats rapides à une situation qui dure. Une belle opération tactique attire toujours les militaires, car techniquement bonne, immédiate et visible. Mais une réflexion s’impose sur son sens stratégique, à savoir l’évolution de la situation politique et une appréciation correcte de la guerre. Une autre concerne le statut de la guerre en tant que violence régulée. En cent ans, rappelle le général Durieux, la guerre a été rendue justifiable (droit international), impossible (dissuasion nucléaire) et inutilisable (opérations ciblées). Mais la violence s’accroît par l’élimination de l’adversaire, pour ne pas avoir à négocier avec lui. L’autorité politique fixe les objectifs, les militaires remplissent leur mission puis l’autorité politique reprend la main, par la diplomatie. De fait, dans la doctrine occidentale de l’effet recherché, l’autorité politique joue un rôle militaire par les plans de frappe et règles d’engagement. En opération extérieure, les militaires exercent un rôle politique par leur interaction avec les chefs de milices locales et entités non-étatiques.

Retours d’expériences.  Selon le lieutenant-colonel Le Flem, lors de l’engagement en Afghanistan (2001-2014), la maîtrise de la violence, pour la coalition occidentale, concernait la limite à ne pas dépasser mais, pour les Afghans, la capacité à vivre sereinement. Il s’agissait donc de comprendre cet écosystème et le risque de dégâts collatéraux par une surutilisation de la violence. Le chef militaire devait rendre ses hommes capables de violence en opération, tout en restant à des niveaux acceptables sur les plans technique et humain. De son côté, le capitaine de frégate Brossolet a souligné l’importance de la sélection des personnels des forces spéciales, aptes à maîtriser tout le spectre de la violence pour ne l’utiliser qu’au niveau requis, implacable ou très mesuré. Il s’agit de permettre à l’autorité politique un contrôle maximal de l’opération pendant un maximum de temps. Cela nécessite une planification extrême et élaborée en commun à tous les échelons, pour imaginer des solutions tactiques favorisant le contrôle de la violence et limitant les dommages collatéraux. Il s’agit d’éviter les dérives dues au surmenage, lors de la lutte contre le terrorisme ou la libération d’otages.

Loïc Salmon

Mgr Antoine de Romanet a mis en garde contre le risque de déshumanisation dû au sentiment d’invulnérabilité. La période de 1985 à 1995 a vu la transformation du vivant, celle de 1995 à 2005 l’essor des nanotechnologies et la suivante leur combinaison avec les communications. Il s’agit donc de savoir jusqu’où laisser la machine décider seule dans un contexte stable ou évolutif. La robotisation déresponsabilise, car chaque partie a été programmée par des individus isolés du « tout ». Malgré la tentation de toute-puissance (technologique), le soldat doit conserver une part de responsabilité pour pouvoir vaincre l’adversaire. L’enjeu consiste à éviter de transformer en machine l’homme par nature vulnérable, car en relation entre la biologie et le psychisme (émotion).

Lieutenants en Afghanistan, retour d’expérience

Forces spéciales : opérations selon le droit de la guerre




Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

Résilience de la société et débat libre et ouvert, atouts des démocraties, leur permettent de lutter contre la manipulation de l’information par des Etats autoritaires ou des organisations non étatiques, qui exploitent leurs vulnérabilités à des fins stratégiques.

Le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) ont rendu public, le 4 septembre 2018, leur rapport sur les manipulations de l’information. Le même jour à Paris, ils l’ont présenté au cours d’une conférence-débat, ouverte par Florence Parly, ministre des Armées. Parmi les intervenants figurent : Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’IRSEM ; Marine Guillaume, chargée de mission au CAPS ; Alexandre Escorcia, directeur-adjoint du CAPS ; le diplomate Manuel Lafont Rapnouil, Conseil européen des relations internationales ; Grégoire Lemarchand, Agence France Presse.

Menace et arme à contrer. La manipulation de l’information crée crispation et haine de l’autre et sème trouble et zizanie, estime Florence Parly. La désinformation remplace la critique raisonnée par la défiance a priori et profite de la liberté d’expression des sociétés démocratiques. La répétition et la diffusion rendent légitimes et « vraies » de fausses informations, qui mélangent habilement le vrai et le faux. Elles peuvent viser les forces armées pour tenter de faire croire à leur inefficacité et saper leur crédibilité en dénonçant des agissements supposés. Toutefois, le rapport CAPS/IRSEM identifie, chez les adversaires des démocraties, trois vulnérabilités, donc des opportunités pour leur permettre de riposter. D’abord, les services de renseignement pénètrent le champ des perceptions adverses, détectent les innombrables comptes twitter ou d’agents virtuels, relais de fausses nouvelles et amplificateurs d’anecdotes. Les experts du Centre interarmées des actions sur l’environnement et le Commandement de la cyberdéfense participent aux détections et déconstructions des tentatives de manipulation de l’information. Ensuite, la détermination à innover constitue une autre opportunité. Bientôt, l’intelligence artificielle pourra signaler et contrer la diffusion d’une information inventée. Elle dénichera les faux comptes et garantira la sécurité numérique. Enfin, la riposte à la désinformation nécessite actions interministérielles et partenariats avec les acteurs privés. La lutte contre le terrorisme, via internet, a déjà amélioré les relations de l’Etat avec les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon). Les coopérations concernent tous les pays membres de l’Union européenne et du G7, touchés par la manipulation de l’information. Ce sujet s’inscrit dans l’établissement d’un dialogue avec la Russie sur l’architecture de la sécurité européenne, conclut Florence Parly. Ensuite, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Marine Guillaume ont présenté le rapport CAPS/IRSEM.

Daech. Selon ce rapport, la campagne de l’Etat islamique (Daech) sur les médias sociaux lui a permis d’attirer plus de 18.000 combattants étrangers de 90 pays entre 2005 et 2015. Sa propagande propose une vision du monde manichéenne, simple et « complotiste » (actions d’un groupe occulte) pour expliquer l’ensemble de la vie en société. Elle cible les vulnérabilités sociales, économiques, politiques et culturelles des sociétés visées. Possesseur de sites internet, forums de conversations et revues en ligne, Daech recourt de façon intensive aux réseaux sociaux, blogs, messageries instantanées et sites de partage vidéo. Actif sur les forums spécialisés (« terror forums »), il prépare ses opérations terroristes sur le « Darknet » (réseau permettant l’anonymat sur internet).

Russie. Les ingérences constatées lors des référendums (Pays-Bas, « Brexit » et Catalogne) et des élections (Etats-Unis, France et Allemagne) sont liées de près ou de loin à la Russie, indique le rapport. Dans l’ensemble, 80 % des efforts d’influence en Europe lui sont attribués, le reste se répartissant, en gros, entre la Chine, l’Iran et Daech. Seules l’URSS puis la Russie ont officialisé la manipulation de l’information pour affaiblir l’Occident. Celle-ci a d’abord été utilisée contre les minorités ethniques, nationales et religieuses de la Russie elle-même. Aujourd’hui, la manipulation mélange propagande de tradition soviétique et divertissement à l’américaine. Il s’agit moins de convaincre que d’affaiblir en divisant. En outre, des « cyberbrigades » ont été mises sur pied en 2017. Moscou considère ses méthodes comme défensives, face à la guerre de l’information menée par les Etats-Unis, et la promotion des valeurs libérales et démocratiques comme une action subversive pour renverser son régime.

Chine. Le savoir-faire de la tradition de la lutte idéologique et de la propagande est aujourd’hui au service des intérêts chinois, précise le rapport. Le parti communiste entend entretenir sa légitimité à l’intérieur, influencer les opinions internationales et mettre en œuvre la guerre de l’information. Il s’agit de contrôler le discours dominant et d’influencer les croyances et perceptions des sociétés ouvertes, en vue de servir les intérêts de la Chine et de réduire leur capacité de réponse. Ingérence et influence se manifestent par l’instrumentalisation des diasporas chinoises (prises de contrôle des médias en chinois) et d’anciens hommes d’Etat européens, la pénétration d’organisations régionales (Interpol et Conseil de l’Europe) et les pressions sur les chercheurs (visas et financement de programmes). Elles ciblent surtout l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les pays d’Europe de l’Est et d’Afrique.

Union européenne. La manipulation de l’information s’infiltrant au cœur des mécanismes internationaux pour entraver la décision, il faut aussi lutter contre notre propre crédulité, souligne Manuel Lafont Rapnouil. L’expérience de l’Estonie, qui y a été exposée, lui donne une capacité de prévision, indique Alexandre Escorcia. Déjà, la lutte contre la manipulation de l’information est particulièrement prise en compte par la Commission européenne et le Service européen pour l’action extérieure.

Média. Dans ce domaine, les média sont passés du déni à la vérification des sources sur les réseaux sociaux en cas de « partage », souligne Grégoire Lemarchand. De leur propre initiative, ils ont établi collectivement des normes (« fact-checkings ») sur la déontologie et la transparence pour intervenir sur les moteurs de recherche et auprès des annonceurs en ce qui concerne les sites colportant de fausses nouvelles.

Loïc Salmon

Le rapport « Les manipulations de l’information » résulte d’une enquête de terrain à l’initiative du CAPS et de l’IRSEM, qui ont effectué une centaine d’entretiens auprès : d’institutions publiques (ministères et services de renseignement) d’une vingtaine de pays (Asie, Europe, Amérique du Nord et Russie) ; d’organisations internationales (OTAN, OSCE et Union européenne) et d’organisations non gouvernementales ; d’universitaires, de « think tanks » et de journalistes. Il s’appuie aussi sur la littérature scientifique disponible. Il examine les causes, conséquences et réponses aux manipulations de l’information d’origine étatique, visant les populations d’autres Etats et présente 50 recommandations pour s’en protéger.

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

La face cachée d’internet




Armement : baisse de 50 % des exportations françaises en 2017

Les prises de commandes d’armements français à l’export ont atteint 6,9 Mds€ en 2017, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 4 juillet 2017. Elles se montaient à 14 Mds€ en 2016 et 16 Mds€ en 2015.

En préambule, la ministre des Armées, Florence Parly, souligne la vigilance de l’Etat dans la protection des savoir-faire de la France en matière d’exportations d’armement et du soutien à son autonomie stratégique. Cette vigilance s’exerce du contrôle de la fabrication des matériels de guerre à celui, a posteriori, des exportations, moyen de lutter contre la prolifération des armes de destruction massive et de prévenir la dissémination des armements conventionnels.

Bilan des exportations. L’année 2017 a été nettement moins favorable que la précédente pour les ventes d’armement. L’incertitude des élections présidentielle et législatives en France a incité les partenaires traditionnels de la France à attendre la tendance générale qui en résulterait, avant de s’engager sur des prises de commandes. En outre, suite à la baisse des prix du pétrole, la plupart des pays producteurs ont subi un ralentissement économique et ont reporté des acquisitions de systèmes d’armement. Par ailleurs, certains grands contrats signés en 2017, comme l’achat de 12 Rafale supplémentaires par le Qatar, n’entrent en vigueur qu’en 2018. Les missiles destinés aux Marines étrangères et les hélicoptères ont représenté plus de la moitié des ventes à l’export. En 2017, le Proche-Orient et le Moyen-Orient ont cumulé un peu plus de 60 % des exportations françaises d’armement. La zone Asie-Pacifique arrive à la deuxième place avec 17 % des commandes, alors qu’elle occupait la première en 2016 grâce la vente de 36 Rafale à l’Inde. Viennent ensuite l’Europe et le continent américain.

Capacités militaires accrues. Première puissance militaire, les Etats-Unis effectuent 40 % des dépenses mondiales. Après plusieurs années de baisse pendant la période 2008-2016, le budget du ministère de la Défense s’élève à 598,5 Mds$ pour l’année fiscale 2017, soit 20 Mds$ de plus que la requête initiale de l’administration Obama. En outre, l’administration Trump prévoit 639,1 Mds$ pour 2018 et 686 Mds$ pour 2019. Très engagée dans la modernisation des capacités de ses forces armées (armement, formation et entraînement) et désireuse de rattraper son retard technologique, la Chine devrait doubler son budget militaire d’ici à 2020. Ce dernier pourrait alors dépasser celui, cumulé, des 28 Etats membres de l’Union européenne (UE). En 2030, les dépenses militaires de la Chine devraient être supérieures à celle de tous les autres pays d’Asie (Inde et Japon compris). Asie et Moyen-Orient ont concentré près des trois quarts des importations mondiales d’armement entre 2012 et 2017. La zone Asie-Pacifique, qui consacre déjà plus de moyens à la défense que l’UE, ont augmenté leurs dépenses militaires de 5 % par an entre 2013 et 2016 afin, notamment, de développer des capacités navales et aériennes de projection. Cette militarisation de la zone résulte des contentieux territoriaux en mer de Chine, attisés par l’affirmation de puissance de Pékin, et des provocations nord-coréennes (tirs de missiles et essais nucléaires), actuellement suspendues. Les 27 pays membres de l’Agence européenne de défense (les 28 de l’UE moins le Danemark) ont augmenté leurs dépenses militaires de 9 % entre 2013 et 2016, dont une hausse de 23 % pour les investissements (achats d’équipements et recherche et développement) entre 2014 et 2016.

Loïc Salmon

Armement : légère baisse des exportations françaises en 2016

Défense : vers 2 % du Produit intérieur brut à l’horizon 2025

Défense : 2017, budgets mondiaux et modernisation




Marine nationale : « Jeanne d’Arc 2018 », missions opérationnelles et de formation

Outre son volet « entraînement », le voyage annuel du Groupe école d’application des officiers de marine (GEAOM), dit « Mission Jeanne d’Arc », constitue un outil de connaissance et d’anticipation et un ensemble de moyens visibles pour intervenir loin.

Le GEAOM est déployé du 26 février au 20 juillet 2018 dans le Sud de la Méditerranée, la mer Rouge et les océans Indien et Pacifique. Il compte le bâtiment de projection et de commandement (BPC) Dixmude, la frégate Surcouf et 5 hélicoptères (1 Alouette III Marine, 2 Gazelle de l’armée de Terre et 2 Wildcat de la Marine britannique). Son commandant, le capitaine de vaisseau Jean Porcher, s’est entretenu avec la presse, le 7 juin à Paris, en visioconférence à bord du BPC.

Les opérations. Le déploiement dans des zones d’intérêt stratégique pour la France permet un soutien naval à sa diplomatie, une interopérabilité militaire et une coopération internationale pour conduire une action militaire de haute intensité ou une opération de gestion de crise humanitaire. La préparation opérationnelle a inclus un exercice amphibie en Corse en février, puis des entraînements avec les forces maritimes libanaise, israélienne et égyptienne. En mars, l’exercice amphibie majeur « Wakri 18 » a mobilisé 300 militaires du 3ème Régiment d’infanterie de marine et du 5ème Régiment interarmes d’outre-mer, les moyens interarmées des forces françaises stationnées à Djibouti et 45 « marines » américains. En mai, le GEAOM a participé à l’exercice de soutien humanitaire « Komodo 2018 », qui a nécessité 35 navires et 27 aéronefs de 42 autres pays au large de l’île indonésienne de Lombok. En outre, il s’est entraîné avec les Marines de l’Inde, de Malaisie, de l’Indonésie, de Singapour, du Viêt Nam et de l’Australie, partenaires stratégiques de la France. En effet, environ 1,5 million de ressortissants des départements et territoires d’outre-mer et 200.000 expatriés résident dans la zone Indo-Pacifique. Les escales, équilibrées avec les différents pays de la zone, sont préparées en amont par la Direction des relations internationales et de la stratégie. En tant que membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, la France contribue au respect de la liberté de navigation en mer de Chine méridionale. La « Mission Jeanne d’Arc » s’y est rendue en mai, avec des observateurs européens (militaires, réservistes et universitaires) pour montrer ce qui s’y passe et comment elle agit. Elle a patrouillé autour des atolls et îlots artificiels, où la Chine construit des ports et des aéroports, et y a recueilli des renseignements par radar, photos, caméras, drones et hélicoptères. Les échanges, courtois, avec les navires chinois, se sont faits selon le code de communication « Q », commun à 11 pays asiatiques, pour éviter toute incompréhension fâcheuse.

La formation « in situ ». Le GEAOM embarque 131 officiers-élèves, 35 cadres, 60 stagiaires (administrateurs des Affaires maritimes, médecins, sous-lieutenants de Saint-Cyr Coëtquidan, ingénieurs de l’armement et élèves de l’EDHEC), 25 marins de la flottille amphibie, 21 fusiliers marins, 7 membres du détachement drone, 9 commissaires « Marine », 10 officiers étrangers et 36 marins britanniques (pilotes d’hélicoptères, techniciens et soutien). Les missions de ces derniers portent sur le renforcement de la capacité « porte-hélicoptères d’assaut » du BPC et le partage de savoir-faire amphibie, pour intensifier l’intégration des forces armées franco-britanniques.

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Défense : 2017, budgets mondiaux et modernisation

Les budgets militaires ont stagné dans le monde en 2017, sauf en Europe. Chine et Russie améliorent la qualité de leurs armements. Etats-Unis, Chine et Russie modernisent leur arsenal nucléaire. L’Afrique de l’Est s’internationalise.

Tel est le constat du document « Military Balance 2018 » de l’Institut d’études stratégiques de Londres (International Institute for Strategic Studies, IISS), présenté lors d’une conférence-débat organisée, le 28 février 2018 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont notamment intervenus : François Heisbourg, président du conseil de l’IISS ; le général de brigade (2S) britannique Ben Barry, chercheur à l’IISS ; Sonia Le Gouriellec, maître de conférences à l’Université Catholique de Lille.

L’Europe. L’analyse des exercices budgétaires 2016-2017 relatifs à la défense des pays européens, dont la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, montre une augmentation sensible en valeur absolue. Cela correspond à une rupture avec la politique des « dividendes de la paix » (prônée après la dissolution de l’URSS en 1991), souligne François Heisbourg. La France et la Grande-Bretagne suivent des trajectoires très convergentes. La France pourrait bientôt dépasser la Grande-Bretagne lorsqu’elle y consacrera 2 % de son produit intérieur brut (PIB), objectif fixé par l’OTAN à ses membres. Malgré l’augmentation régulière de son budget militaire, l’Allemagne glisse plutôt vers 1 %, car son PIB croît plus rapidement.

La Chine. La modernisation des forces aériennes se poursuit, explique le général Barry. L’avion de combat furtif Chengdu J-20 devrait entrer en service vers 2020, mettant fin au monopole américain dans ce domaine. En matière de missiles air-air, le PL-10 d’une portée de 30 km, en service depuis 2015, sera suivi, dès 2018, du PL15 (150 km) et, vers 2020, du PL XX, tous deux de même portée avec statoréacteur et radar à antenne active contre toutes cibles aériennes. Des missiles à longue portée (400 km) contre avions gros porteurs sont en développement. Le PL 10 a été proposé à l’exportation peu après son entrée en service dans l’armée de l’Air chinoise. La suprématie aérienne des Etats-Unis et de ses alliés n’est plus assurée. Depuis 2000, la Chine a construit plus de sous-marins, frégates et corvettes que la Corée du Sud, l’Inde et le Japon réunis. Le tonnage en bâtiments de combat et de soutien, lancés au cours des quatre dernières années, dépasse celui de toute la Marine française. Avec la mise à l’eau du premier croiseur de la classe 055 (12.000 t), la Chine rattrape son retard en capacité offensive. Sa Marine navigue jusqu’au large de l’Europe et sa base de Djibouti lui permettra d’autres déploiements. S’y ajoute le renforcement des infrastructures militaires sur des atolls en mer de Chine méridionale. Les recherches progressent en matière de technologies avancées, y compris dans l’informatique et la « communication quantique ». La Chine ne se contente plus de rattraper l’Occident et innove dans la défense globale. Ses dépenses militaires s’alignent sur une croissance annuelle de 6-7 % de son PIB. Toutefois, l’emploi optimal de toutes ces capacités implique des progrès similaires dans l’entraînement, la doctrine et la tactique. En matière de dissuasion nucléaire, la Chine devrait en reconstituer la composante aérienne dans le cadre d’une future force de bombardement. Enfin, pour contrer les défenses antimissiles adverses, elle poursuit le développement de planeurs hypersoniques.

La Russie. Principal sujet de préoccupation pour la sécurité de l’Est et du Nord de l’Europe, la Russie déploie des équipements militaires de pointe, dont le système de défense aérienne et antimissile S-400 et les missiles balistiques Iskander de 500 km de portée, sur son flanc Ouest, indique le général Barry. Quoique les forces armées reçoivent des matériels neufs, la rupture technologique annoncée semble plus lente que prévu. La Russie connaît des insuffisances sur les plans financier et industriel. Les systèmes d’armes avancés, comme l’avion de combat Su-57 et le char de bataille T-14, vont entrer en service, mais en nombre plus réduit qu’initialement prévu. Encore plus affectée, la Marine compte compenser la limitation des constructions de grands navires neufs par l’équipement d’unités plus petites en systèmes d’armes de haute précision. Parallèlement, la Russie investit dans les lance-roquettes unitaires, parties intégrantes de son arsenal depuis longtemps. Elle continue de manifester sa volonté d’utiliser ses moyens militaires à ses frontières et à l’étranger. Elle tire profit de sa réelle puissance militaire pour développer équipements et formations des personnels. Elle s’intéresse aussi aux capacités, dépassant les simples forces conventionnelles, mais faciles à développer et à déployer sans qu’on sache pourquoi. Les pays occidentaux n’ont guère réagi par des contremesures ou des sanctions. Ainsi, il convient d’observer : ses tentatives de puissance financière, notamment par la prise de participations de blocage dans des infrastructures économiques ; sa propagande ciblée vers les minorités russophones et partis politiques pro-russes ; l’affirmation de sa « cyberpuissance » par l’interférence dans les processus démocratiques. Comme les Etats-Unis, la Russie, modernise les composantes terrestre, navale et aérienne de sa dissuasion nucléaire. Comme la Chine, elle met au point des planeurs hypersoniques pour percer les défenses antimissiles.

L’Afrique de l’Est. La contribution des pays est-africains aux opérations de maintien de la paix dans le cadre de l’ONU leur permet de constituer un socle pour leurs propres armées, explique Sonia Le Gouriellec. Forts de leur expérience, le Kenya et l’Ethiopie ont même ouvert des écoles de maintien de la paix. Ces opérations permettent aux Etats de professionnaliser leurs armées, de renouveler leurs matériels selon les normes ONU et de toucher des indemnités par prélèvement d’une partie des soldes versées. Djibouti, qui déploie ainsi 34 % de ses troupes à l’étranger, compte faire passer ses forces armées de 8.000 à 15.000 hommes et développer ses capacités aérienne, navale, terrestre et de renseignement. Plusieurs pays étrangers y disposent de bases militaires : la France depuis 1977 ; les Etats-Unis qui y investissent 64 M$/an ; la Chine pour stationner 10.000 hommes dans le cadre du projet des « nouvelles routes de la soie » ; le Japon et l’Italie pour lutter contre la piraterie.

Loïc Salmon

 

L’institut d’études stratégiques de Londres publie chaque année un document intitulé « Military Balance » sur les capacités militaires et les budgets de défense de plus de 170 pays. L’édition 2018 présente les budgets 2017 : Etats-Unis, 602,8 Mds$ ; Chine, 150,5 Mds$ ; Arabie saoudite, 76,7 Mds$ ; Russie, 61,2 Mds$ ; Inde, 52,5 Mds$ ; Grande-Bretagne, 50,7 Mds$ ; France, 48,6 Mds$ ; Japon, 46 Mds$ ; Allemagne, 41,7 Mds$ ; Corée du Sud, 35,7 Mds$ ; Brésil, 29,4 Mds$ ; Australie, 25 Mds$ ; Italie, 22,9 Mds$ ; Israël, 21,6 Mds$ ; Irak, 19,4 Mds$. Sur la période 2010-2017, l’effort européen de défense, calculé en milliards de dollars constants et qui était d’environ 297 Mds$ en 2010, a baissé à 264 Mds$ en 2014 puis est remonté à 295 Mds$ en 2017, soit autant qu’en 2011.