Défense : intelligence artificielle, vers une norme internationale de fiabilité

La maîtrise des risques liés à l’intelligence artificielle (IA) dans l’industrie de défense implique la détermination de normes ISO pour assurer la fiabilité des systèmes futurs.

Arnault Ioualalen, directeur général de la société Numalis, en a expliqué les enjeux au cours d’une conférence de presse organisée, le 24 septembre 2018 à Paris, par le Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (GICAT). Numalis fournit des outils logiciels de validation et d’aide à la conception de « systèmes critiques » appliqués à l’aéronautique, l’espace et la défense.

Evolution des systèmes. L’IA trouve des applications directes dans la maintenance, la sécurité, la détection de cible, les drones, les missiles, la robotique et les systèmes optroniques. En matière de frappe, il s’agit d’apporter une aide à la décision qui reste du ressort de l’homme. Ainsi dans le guidage terminal d’un drone autonome, il faut éviter l’automatisme du « fire and forget » (tu tires et oublies). Le « client » (utilisateur) fixe les exigences de la mission et en définit les paramètres pour atteindre l’objectif. Le pilote d’un avion ou l’opérateur d’un drone armé qui doit procéder au tir d’un missile, véritable robot qui suit la cible par sa signature thermique, peut décider de l’annuler au dernier moment pour une raison politique ou éthique (victimes collatérales). Quant aux tirs automatiques de systèmes d’armes américains, israéliens ou coréens (installés à la frontière entre les Corées du Nord et du Sud), la décision, prise en amont, ne peut empêcher les erreurs (ratés ou « bavures »). L’IA va permettre d’augmenter la capacité à comprendre et mieux évaluer la cible. Elle va améliorer les systèmes existants pour les rendre plus performants et moins coûteux pour l’utilisateur et l’industriel. Dans le flux des données, elle trie les informations nécessaires qui remontent la chaîne de décision pour la manœuvre ou le bombardement. Elle aide ainsi à la décision en amont, alors qu’une décision automatique manque de fiabilité.

Réseaux de Neurones. L’IA dite « connexioniste » consiste à mimer les mécanismes biologiques du raisonnement humain par les techniques du « Deep Learning » (réseaux de neurones). Ne pouvant retrouver que ce qu’elle connaît, l’IA se spécialise dans un seul usage comme la reconnaissance d’images, l’identification ou la prédiction de comportement en temps réel. Cela nécessite des normes pour établir une relation de confiance entre le concepteur de l’IA et son utilisateur. Il s’agit d’abord de montrer la robustesse et la sécurité de l’IA par une approche technique transverse. Ensuite, il convient de rassurer les citoyens sur son équité, sa transparence et sa confidentialité. Enfin, il faut constituer une barrière juridique contre la « colonisation numérique » (reconnaissance des données et leur traitement) par la responsabilisation des fabricants et vendeurs de systèmes.

Course internationale. L’IA suscite une compétition globale entre les Etats-Unis (entreprises privées) et la Chine (moyens étatiques). France, Allemagne, Grande-Bretagne, Irlande et Canada s’y intéressent de façon active. Russie, Italie, Israël, Japon, Inde et Corée du Sud se spécialisent sur certains sujets. Australie, Finlande, Suède et Luxembourg en observent les évolutions. En France, la Direction générale de l’armement suit l’ingénierie d’IA pour les armées. Au sein du comité ISO, le GICAT et Numalis présentent le projet français « Generate », norme de fiabilité du « Deep Learning ».

Loïc Salmon

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Drones : préparer le combat aérien de demain




Armée de Terre : la remontée en puissance par l’innovation

La supériorité opérationnelle, terrestre et aéroterrestre, repose sur l’innovation technologique, qui démultiplie vitesse, puissance et protection du soldat et nécessite une synergie entre combattants, ingénieurs et industriels.

Ce thème a été abordé au cours d’une table ronde organisée, le 13 juin 2018 en banlieue parisienne, dans le cadre du salon Eurosatory 2018. Y sont intervenus : le général d’armée Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre, Joël Barre, délégué général pour l’armement, et Stéphane Meyer, président du Groupement des industries de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres (GICAT).

Esprit guerrier et technologie. La Revue stratégique 2017 a, notamment, pour ambition de faire de l’armée de Terre la première d’Europe, rappelle le général Bosser. Or en opérations, elle affronte de nouveaux défis, à savoir un réarmement généralisé, des adversaires hybrides, isolés et aux tactiques inédites, des engins explosifs improvisés, des drones et la guerre électronique. Après vingt ans d’opérations extérieures, la préparation de l’avenir s’impose face à une évolution rapide de la menace, constituée de nouveaux systèmes d’armes avec de l’infanterie et des moyens plus mobiles. La préparation du soldat au combat inclut armement, entraînement, tenues diverses, conditions de travail, soutien et aide à sa famille. S’y ajoutent la rénovation des matériels, notamment de l’artillerie après les batailles de Mossoul (Irak) et Raqqa (Syrie) ainsi que la modernisation du parc de véhicules, dont certains dépassent 40 ans. Pour répondre aux besoins, l’armée de Terre coordonne son action avec la Direction générale de l’armement (DGA) et les industriels. Si donner un cap ne pose pas de problèmes avec les grands groupes, il s’avère difficile auprès des petites et moyennes entreprises et surtout des startups, indique le général Bosser. Dans le temps long, cela porte sur les choix capacitaires, les concepts et les préprogrammes. L’innovation en « boucle courte » nécessite davantage de réactivité pour ne pas aller plus lentement que l’adversaire : rapidité des processus d’acquisition, modification des usages, simplification des procédures et invention de nouvelles tactiques. L’efficacité opérationnelle dépend du juste besoin des matériels et de leur livraison à temps aux forces spéciales et conventionnelles. L’innovation récupère toutes les bonnes idées, comme l’impression en 3 D ou les véhicules sans pilote. Elle induit de nouveaux métiers à tous les niveaux, du caporal-chef au commandant sur le terrain. L’armée de Terre vit en permanence dans l’expérimentation, qui implique la responsabilité du commandement. A titre d’exemple, Daech a utilisé un mini-drone en vente dans le commerce (300 €) pour cibler (caméra) et tuer (engin explosif) deux cadres des forces spéciales en train d’instruire des soldats irakiens.

Faire plus ou mieux. Les programmes demandent une analyse fonctionnelle entre les armées, qui expriment des besoins, la DGA, qui les transforme en contrats, et les industriels, qui en chiffrent le coût, explique Joël Barre. Une concertation entre les trois acteurs permet de maîtriser les coûts par rapport à la performance attendue. Tout rajout au programme initial implique une évaluation supplémentaire. En matière d’innovation, l’ouverture au monde civil permet de capter l’évolution technique, notamment numérique, pour améliorer la performance des systèmes d’armes. Le dispositif « Rapid » (Régime d’appui pour l’innovation duale) finance la recherche dans des domaines susceptibles d’intéresser la DGA qui, en outre, accorde des subventions au développement de petites et moyennes entreprises. L’Innovation Defense Lab et l’Agence de l’innovation (voir encadré) apportent de nouvelles possibilités à la « boucle courte » entre le Secrétariat général pour l’administration, la DGA et les forces armées. Les innovations proposées par des personnels des armées doivent déboucher sur les programmes planifiés. Ainsi, les processus d’acquisition et le développement du programme national « Scorpion » de l’armée de Terre feront l’objet de rendez-vous périodiques pour y incorporer les innovations, sans attendre le stade ultime qui répondra à l’intégralité des besoins. La phase 2 de Scorpion inclut la robotique, les véhicules complémentaires, leur protection et celle contre la menace cyber, technologies à développer à partir de 2019. Toutefois, indique Joël Barre, il faut savoir accepter l’échec dans l’expérimentation, comme pour les micro-drones « indoors » des forces spéciales destinés à entrer dans les bâtiments fermés. En outre, il faut éviter de créer une dépendance industrielle étrangère pour certains matériaux (terres rares). Enfin, en sus des ressources financières nationales, l’Union européenne prévoit 1 Md€ pour la recherche et le développement de l’innovation, afin de créer des filières de souveraineté sur certains composants, en vue d’en limiter la dépendance vis-à-vis de pays extérieurs.

Etat d’esprit. Priorité à l’attente des clients et compétitivité pour vaincre la concurrence constituent le fil rouge des industriels de l’armement terrestre, souligne Stéphane Meyer. Injecter de l’innovation dans les programmes implique le droit à l’erreur pour lever les risques. La veille technologique permet de constater ce que font les adversaires et le monde civil, notamment en matière d’intelligence artificielle et de robotique. Il s’agit de continuer à travailler en réseau entre utilisateurs, concepteurs et industriels et de se trouver au bon endroit à trois ou à deux. Le retour d’expérience optimise l’intelligence collective au niveau des états-majors et au contact des utilisateurs en opérations, proches du terrain. Le GICAT aide les startups à transformer des idées en produits. En outre, l’Union européenne intervient en soutien à l’innovation. Il convient donc de comprendre les processus, définir des projets, s’appuyer sur les réseaux d’experts et créer des consortiums pour réaliser de bonnes idées à plusieurs entreprises de pays différents. Ainsi, le GICAT poursuit ses activités en Grèce, en Belgique et en Espagne.

Loïc Salmon

La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 1 Md€ par an à partir de 2022 (730 M€ en 2018) pour les études et l’innovation dans la défense, notamment pour les applications opérationnelles de l’intelligence artificielle (IA). A cet effet, une cinquantaine d’experts supplémentaires en matière de science des données numériques et d’IA dont l’investissement progressera jusqu’à 100 M€/an. L’IA sera notamment applicable à la reconnaissance automatique d’images, la guerre électronique, le combat collaboratif, la navigation autonome des robots, la cybersécurité, la « maintenance prédictive » (reconnaissance des signes précurseurs de la défaillance) et l’aide à la décision et au commandement. Une veille technologique sera assurée par l’« Innovation Defense Lab », lieu d’échanges et de réflexions ouvert sur l’écosystème des startups. Lancée le 16 mars 2018, l’étude « Man Machine Teaming » vise à développer l’IA pour l’aviation de combat. Enfin, l’Agence de l’innovation de la défense a été créée à l’été 2018. Rattachée à la Direction générale de l’armement, elle s’ouvre au monde civil, aux startups et à l’Europe.

Eurosatory 2018 : l’accent sur l’innovation technologique

« DGA Innovation » : rendre les projets possibles et rentables sur le long terme




Démineurs

Le métier, très dangereux, de démineur exige une préparation minutieuse de la mission, pour ne rien laisser au hasard. Il implique humilité, malgré l’expérience, et discrétion vis-à-vis des proches, pour ne pas les inquiéter.

Ces hommes et ces femmes travaillent dans l’urgence en France, sur les bombes et obus datant des deux guerres mondiales, mais aussi au Cambodge, au Liban, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, au Tchad ou au Mali, ravagés par des conflits plus récents. S’y ajoutent les colis suspects ou les engins explosifs improvisés (IED en anglais), mis au point par des organisations terroristes pour frapper aveuglément n’importe où. Celles-ci veulent tuer le maximum de gens de façon spectaculaire, en vue de provoquer une forte résonnance médiatique qui pèsera sur l’opinion publique du pays ciblé. Le livre « Démineurs » donne la parole à 70 professionnels du danger permanent, photos à l’appui et à visage découvert ou caché. Leurs motivations varient du goût du défi et de la recherche d’adrénaline en situation extrême à la solidarité et à l’amour des autres, sans oublier la fraternité inhérente à ce métier hors du commun. Agés de 19 à 83 ans, militaires de grades divers, policiers ou personnels de la sécurité civile, ils expliquent, avec simplicité, ce qu’ils font. Les unités d’appartenance de certains militaires parlent d’elles-mêmes : Groupement des commandos parachutistes, Groupement d’intervention du déminage, Groupe de plongeurs démineurs, Régiment du génie, Régiment étranger de génie et Régiment du génie parachutiste. Certains ont fait partie d’une « WIT », acronyme anglais pour « Weapons Intelligence Team », à avoir une équipe qui mène des enquêtes d’armement sur le terrain, afin de prélever des indices pour déterminer des sources sur les plans technique et tactique à des fins de renseignement. Enfin, le traitement des IED nécessite de devenir « EOD » (Explosive Ordnance Disposal), spécialiste qualifié dans le traitement des munitions et engins explosifs.

Loïc Salmon

« Démineurs », par Victor Ferreira. Mareuil Éditions, 160 pages, 20 €

Entreprendre et réussir, histoire du 19ème Régiment du génie

Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

Marine : une FGM projetable partout dans le monde




Guerre : maîtriser la violence humaine et technologique

L’armement létal de demain, potentiellement accessible aux organisations terroristes, ne saurait échapper au contrôle du soldat, formé et entraîné à la maîtrise de la violence par ses qualités humaines, à savoir la force, la justice, la prudence et la tempérance.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 mai 2018 à Paris, par l’Ecole de guerre. Y sont intervenus : Mgr Antoine de Romanet, évêque aux Armées ; Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; le général de division Benoît Durieux, chef du cabinet militaire du Premier ministre ; le lieutenant-colonel Jean-Gaël Le Flem et le capitaine de frégate Olivier Brossolet, stagiaires à l’Ecole de guerre.

La guerre des robots. Un système d’arme létal autonome (SALA) ou « robot tueur » est capable de choisir sa cible et de s’adapter à un environnement évolutif sans intervention humaine, explique Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer. Le robot tueur se différencie du système d’arme automatique, qui réagit toujours de la même façon aux mêmes stimuli, que ce soit à bord d’un navire, sur un camion ou à partir d’un point fixe. Ainsi, les systèmes SGR-A1 surveillent la frontière entre les deux Corées. Si l’homme est dans la boucle décisionnelle, il peut arrêter le processus à tout moment (drones télépilotés). S’il ne l’est pas, l’arme continue sa mission, même en cas de rupture de communications (missiles tirés de sous-marins). Les SALA font l’objet d’un débat au sein de la représentation de l’ONU à Genève, où se prennent les décisions sur le droit humanitaire, dans le cadre de la Convention sur certaines armes conventionnelles. Les discussions annuelles réunissent 30 Etats et aussi des organisations non gouvernementales. Celles-ci, partisanes de l’interdiction préventive des SALA, ont rallié à leur cause 26 Etats d’Afrique, d’Amérique latine et du Moyen-Orient, l’Autriche et même la Chine, mais seulement pour les SALA « entièrement autonomes ». Selon Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, un débat moral sous-jacent entre sur la scène politique : la guerre souhaitable doit-elle être conforme à une norme (le droit) ou à des règles si elle entraîne de meilleures conséquences sur l’issue d’un conflit ? Ainsi, un bombardement sans discrimination, comme en Syrie par les forces russes et celles du régime syrien, apparaît plus problématique que le tir ciblé et sans dégât collatéral d’un SALA sur un pickup armé. Pourtant, les partisans de l’interdiction des SALA estiment que ceux-ci engendrent des risques : abaissement du seuil de l’emploi de la force, incitant des Etats à s’en doter ; course aux armements entre la Russie, la Chine et les Etats-Unis ; asymétrie des moyens, notamment par l’emploi d’essaims de SALA pour saturer les défenses anti-aériennes (argument de la Chine) ; réaction en chaîne incontrôlable ; acquisition de SALA par des organisations terroristes. Faute d’une entité supra-étatique de vérification avec des pouvoirs contraignants, les discussions semblent s’orienter vers un « code de bonne conduite » s’appuyant sur le droit applicable existant, en y incorporant certaines règles. Il ne s’agit plus d’empêcher la course aux armements dotés d’intelligence artificielle, mais de contrôler la situation pour ne pas inciter certains Etats à développer des SALA, conclut Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer.

Guerre et politique. Depuis des siècles, le concept européen de la guerre consiste à dépasser la contradiction entre la violence (nier l’autre) et la politique (définir ensemble un avenir commun), explique le général Durieux. La guerre est d’abord un reflet de l’environnement politique et une approche déterminante du sens de l’Histoire. Ainsi, en 1815, une victoire de Napoléon à Waterloo n’aurait pas réglé la crise politique profonde. De même en 1962, le général de Gaulle avait compris que la guerre d’Algérie n’entrait plus dans le combat politique. Aujourd’hui, l’usage de la guerre (déclarée) s’avère difficile, en raison de la pression médiatique et de l’évolution de l’opinion publique. La violence politique, visible, se présente comme un moyen « juste » face au « mal ». Elle apparaît comme une solution simple à un problème complexe et apporte des résultats rapides à une situation qui dure. Une belle opération tactique attire toujours les militaires, car techniquement bonne, immédiate et visible. Mais une réflexion s’impose sur son sens stratégique, à savoir l’évolution de la situation politique et une appréciation correcte de la guerre. Une autre concerne le statut de la guerre en tant que violence régulée. En cent ans, rappelle le général Durieux, la guerre a été rendue justifiable (droit international), impossible (dissuasion nucléaire) et inutilisable (opérations ciblées). Mais la violence s’accroît par l’élimination de l’adversaire, pour ne pas avoir à négocier avec lui. L’autorité politique fixe les objectifs, les militaires remplissent leur mission puis l’autorité politique reprend la main, par la diplomatie. De fait, dans la doctrine occidentale de l’effet recherché, l’autorité politique joue un rôle militaire par les plans de frappe et règles d’engagement. En opération extérieure, les militaires exercent un rôle politique par leur interaction avec les chefs de milices locales et entités non-étatiques.

Retours d’expériences.  Selon le lieutenant-colonel Le Flem, lors de l’engagement en Afghanistan (2001-2014), la maîtrise de la violence, pour la coalition occidentale, concernait la limite à ne pas dépasser mais, pour les Afghans, la capacité à vivre sereinement. Il s’agissait donc de comprendre cet écosystème et le risque de dégâts collatéraux par une surutilisation de la violence. Le chef militaire devait rendre ses hommes capables de violence en opération, tout en restant à des niveaux acceptables sur les plans technique et humain. De son côté, le capitaine de frégate Brossolet a souligné l’importance de la sélection des personnels des forces spéciales, aptes à maîtriser tout le spectre de la violence pour ne l’utiliser qu’au niveau requis, implacable ou très mesuré. Il s’agit de permettre à l’autorité politique un contrôle maximal de l’opération pendant un maximum de temps. Cela nécessite une planification extrême et élaborée en commun à tous les échelons, pour imaginer des solutions tactiques favorisant le contrôle de la violence et limitant les dommages collatéraux. Il s’agit d’éviter les dérives dues au surmenage, lors de la lutte contre le terrorisme ou la libération d’otages.

Loïc Salmon

Mgr Antoine de Romanet a mis en garde contre le risque de déshumanisation dû au sentiment d’invulnérabilité. La période de 1985 à 1995 a vu la transformation du vivant, celle de 1995 à 2005 l’essor des nanotechnologies et la suivante leur combinaison avec les communications. Il s’agit donc de savoir jusqu’où laisser la machine décider seule dans un contexte stable ou évolutif. La robotisation déresponsabilise, car chaque partie a été programmée par des individus isolés du « tout ». Malgré la tentation de toute-puissance (technologique), le soldat doit conserver une part de responsabilité pour pouvoir vaincre l’adversaire. L’enjeu consiste à éviter de transformer en machine l’homme par nature vulnérable, car en relation entre la biologie et le psychisme (émotion).

Lieutenants en Afghanistan, retour d’expérience

Forces spéciales : opérations selon le droit de la guerre




Mexique : ambition économique mais violence récurrente

Très dépendant des Etats-Unis, le Mexique souhaite devenir la 6ème puissance économique mondiale, mais ne parvient pas à réduire une corruption endémique et une insécurité croissante.

Un groupe d’auditeurs de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale s’est rendu sur place du 19 au 30 janvier 2018 et y a rencontré des responsables officiels et d’organisations non gouvernementales.

Les atouts économiques. Deuxième économie d’Amérique latine et quinzième dans le monde, le Mexique dispose d’un vaste marché intérieur. La croissance économique, solide et continue, de ces dernières années lui a permis de passer de la mono exportation de matières premières, surtout de pétrole, à la fabrication de produits à haute valeur ajoutée, notamment dans le secteur automobile. Quoique son économie soit fortement liée à celle des Etats-Unis, le Mexique compte le Canada et la Chine comme principaux clients et le Japon et la Chine comme principaux fournisseurs. Membre du GATT (1986), de l’ALENA (1994) et de l’OCDE (1994), il a conclu 45 accords de de libre-échange. Sur le plan régional, il en négocie un avec le Brésil et l’Argentine. Avec le Chili, la Colombie et le Pérou, il a constitué « l’Alliance du Pacifique » (Panama et Costa Rica observateurs) pour contrebalancer le « Mercosur », qui regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay (Mexique observateur). En mars 2018, il a signé le nouveau « Partenariat Trans-Pacifique », dont les Etats-Unis se sont déjà retirés. Cet accord implique dix autres pays : Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour et Viêt Nam. Enfin, le Mexique et l’Union européenne ont signé, en avril 2018, un « accord de principe » pour moderniser et élargir le traité de libre-échange de 2000.

Le « grand voisin » nord-américain

Les relations avec les Etats-Unis, toujours ambigües, se caractérisent par une interdépendance indéniable et un pragmatisme nécessaire. Les Etats-Unis restent un partenaire obligé, tant sur le plan commercial que social, mais difficile en raison du contexte historique et de la politique de l’administration Trump. Parmi les 55 millions de Latino-Américains résidant aux Etats-Unis, figurent 30-35 millions de Mexicains. En 2015, les transferts de devises des migrants mexicains auraient été supérieurs aux revenus du pétrole. Le Consulat général américain de Monterrey délivre le plus grand nombre de visas de travail : 500.000 chaque année ! Les Etats-Unis sont certes consommateurs des drogues qui transitent par le Mexique, « entretenant » ainsi les trafics. Mais ils sont aussi les principaux pourvoyeurs d’armes au Mexique qui alimentent une violence déjà très forte. Il existe 9.000 points de vente d’armes à la frontière du Texas. Les migrants qui se rendent, illégalement, aux Etats-Unis seraient surtout des ressortissants d’Amérique centrale (Honduras, Guatemala et Salvador) et d’Amérique du Sud en transit par le Mexique, par l’entremise de cartels de « passeurs ». Le Mexique ne pourra résoudre seul ce problème et aura besoin de la coopération des Etats-Unis. Malgré les vicissitudes et difficultés actuelles, 120 ans de relations bilatérales ne peuvent cesser brutalement. Les 3.200 km de frontière commune ont forgé des liens forts et une longue histoire d’échanges, plus que de séparation et d’opposition. En outre, la situation sécuritaire ne pourra s’améliorer si les relations économiques se détériorent.

La sécurité en question. Les autorités mexicaines reconnaissent l’insécurité générale dans le pays. Toutefois, les résultats de la lutte contre la violence semblent surestimés au regard des chiffres rendus publics, notamment par les organisations non gouvernementales (ONG). Le discours officiel, très mesuré, reconnaît, certes, une violence liée à la drogue et aux trafics divers, mais la relativise pour la mettre en parallèle avec la violence ordinaire. La corruption est endémique, condamnée et dénoncée, mais ne semble pas vraiment combattue. Généralisée, notamment dans la police et la justice, elle profite de l’impunité. Ainsi, 70-80 % de la population admet avoir dû payer un « pot de vin » en 2016. Cela induit un manque de confiance dans les institutions et dans les partis politiques : ainsi 97% des victimes de crimes et délits ne porteraient pas plainte… Selon certaines ONG, le niveau d’insécurité au Mexique correspond à celui d’un pays en guerre. Cependant la lutte menée par les gouvernements fédéraux successifs, depuis le début des années 2000, n’a pas éradiqué la violence, mais ne semble pas non plus soutenue par toutes les composantes de la classe politique. Les controverses au sujet de la loi sur la sécurité intérieure, votée en décembre 2017, font apparaître les contraintes posées par le régime fédéral du pays et amènent à s’interroger sur ce qui fait finalement l’unité du Mexique. Les deux ministères en charge de la « Défense », à savoir le secrétariat à la Défense (armées de Terre et de l’Air) et le secrétariat à la Marine, jouent sans doute un rôle politique stabilisateur et fédérateur non négligeable. Mais certains s’interrogent sur la compatibilité de cette loi avec la constitution, dont l’article 21 affirme la séparation des pouvoirs et la seule responsabilité du pouvoir civil en matière de sécurité intérieure. La question se pose de savoir si ces dispositions, destinées à faire obstacle aux « pronunciamentos » (putschs ou coups d’Etat militaires) fréquents en Amérique latine, sont applicables dans les cas de « circonstances exceptionnelles », où la sécurité publique et la sécurité intérieure sont menacées. Le développement économique du Mexique, quoique patent depuis plusieurs années, ne profite pas à tous. Le grand défi à relever reste le partage équitable des richesses.

Hélène Mazeran

 Les relations entre la France et le Mexique, liées à l’émigration française au XIXème siècle, sont aujourd’hui confortées par un partenariat stratégique. Lors de sa visite en novembre 2017, le ministre français des Affaires étrangères, a proposé une évolution du statut de « partenaire » à celui « d’allié » et le président de la République est attendu au Mexique en 2019. En outre, la France et le Mexique ont des approches communes au sein des instances multilatérales, en matière de gouvernance mondiale et de maintien de la paix. Le Mexique développe sa participation aux opérations de maintien de la paix en coordination avec la France. Il s’intéresse aussi à l’OTAN en tant qu’observateur. Enfin, sur le plan économique, la relation du Mexique avec la France, bien que de second rang derrière les Etats-Unis, devrait pouvoir se développer avec notamment la présence de 500 grands groupes français et des opportunités pour les petites et moyennes entreprises.

 




Trafics d’armes légères : comment les contrer

La construction des capacités étatiques de lutte contre les trafics d’armes légères et de petit calibre (ALPC), à destination des mouvements terroristes, nécessite une coordination entre experts et institutions internationales en matière de marquage et de traçage.

Ce thème a été traité lors d’un colloque organisé, le 31 janvier 2018 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées, le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité et l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : Thierry Jacobs, entreprise belge d’armement FN Herstal ; Claudio Gramizi, organisation « Conflict Armament Research » ; Johan Drugmand, police judiciaire belge.

Marquage industriel. Le fabricant de l’ALPC, qui en effectue le premier marquage (numéro de série), constitue le premier intervenant dans son traçage, souligne Thierry Jacobs. La firme FM Herstal conserve les fiches techniques de ses produits depuis 1889, numérisées depuis 1993. Elle reçoit 350 demandes de traçage par an, dont 90 % d’autorités judiciaires et 10 % de l’ONU. Elle donne l’information dans 100 % cas, si l’arme a moins de 25 ans, et dans 95 % des cas selon l’exactitude du numéro de série des armes plus anciennes. Elle connaît les caractéristiques des ALPC et de leurs marchés, différents pour les armes civiles ou militaires. Un même modèle d’ALPC militaire, d’une durée de vie supérieure à 30 ans, peut être fabriqué par plusieurs entreprises, qui lui conservent son interopérabilité. Le marquage repose sur les normes définies par l’ONU et l’Union européenne : numéro de série ; nom du fabricant ; pays d’origine ; calibre et année de fabrication si possible. Le marquage reste unique, difficile à effacer ou falsifier et facile à mettre en œuvre à grande échelle, sur différents types d’armes à feu, et à lire dans n’importe quelle condition. Une confusion peut se produire quand le numéro de série de l’arme diffère de celui de la pièce de rechange provenant d’un autre fabricant. En conséquence, le numéro authentique de série, accompagné d’un signe distinctif au poinçon, défini par le fabricant d’origine et approuvé par une commission d‘experts, devient obligatoire pour tous les fabricants du même modèle ou d’un modèle compatible, des pièces de rechange et des parties essentielles de l’arme vendues séparément. L’OTAN a standardisé les calibres des ALPC des pays membres (5,56 mm et 7,62 mm) et les marquages des munitions et emballages. En revanche, il existe plus de 350 calibres pour les armes civiles et une dizaine pour certaines armes militaires récentes. De nombreux fabricants produisent les mêmes munitions, en entier ou en partie, rechargeables par l’usager et d’une durée de vie supérieure à 25 ans, soit environ 10 milliards d’unités par an.

Traçage policier. Le numéro de série d’une ALPC et ses caractéristiques (marque, modèle et calibre) permettent d’identifier son dernier propriétaire légal connu, explique Johan Drugmand. La police belge, précise-t-il, n’enquête que sur les ALPC fabriquées, neutralisées et utilisées ou légalement importées en Belgique. Une première consultation de ses bases de données établit l’usage de l’arme pour commettre une infraction ou simplement son signalement en cas de perte ou de vol (enquête judiciaire). Une seconde vérification constate la détention, actuelle ou passée, de l’arme en Belgique (enquête administrative). Pour le traçage d’une arme fabriquée en Belgique, la recherche s’effectue dans les registres des armuriers qui y sont installés, surtout ceux de FN Herstal pour les marques FN (militaires) et Browning (civiles). La police reçoit des demandes de traçage par trois canaux et répond par les mêmes :  SIENA (Europol mailbox) pour les pays européens et quelques autres ; I-arms pour les pays membres d’Interpol ; Service mailbox pour les demandes belges. Ainsi, en 2017, la police belge a reçu 958 demandes de traçage de 43 pays, dont 75 pour FN Herstal, et a envoyé 941 réponses. En outre, 19 demandes ont nécessité des investigations plus approfondies en Belgique. Le délai de réponse varie de quelques minutes (contrôle) à plusieurs semaines (traçage approfondi), selon le type de la demande ou la complexité de la réponse.

Situation de conflit et après. L’organisation « Conflict Armament Research » (CAR), présente dans une vingtaine de pays du Moyen-Orient et de la bande sahélo-saharienne, agit sous mandat du Conseil de l’Union européenne. Elle recherche des preuves circonstancielles sur les approvisionnements en armes dans les zones de conflit et leur entourage immédiat ou de « post-conflit » aux structures étatiques faibles ou inexistantes, explique Claudio Gramizi. Les collectes de données (modèle, calibre, marquage et photo) sur le terrain, en vue d’un profilage individuel des armes et munitions illicites, sont enregistrées dans la banque de données interne « Trace », d’où sont exclues les informations non vérifiées ou non vérifiables. Les experts de CAR identifient ensuite le matériel documenté, éventuellement par des contributions externes. Chaque pièce fait l’objet d’une demande de traçage formelle auprès des producteurs, autorités ayant autorisé son exportation ou de tout détenteur légal connu. Ensuite, chaque arme et munition est présentée sur une fiche technique accessible au public. Ainsi, institutions étatiques et producteurs d’armement peuvent exercer un droit de réponse pour chacune, en vue de corriger ou compléter certaines informations. CAR complète les outils développés par Interpol et l’ONU et garantit la confidentialité de données couvertes par le secret d’une instruction judiciaire. Toutefois, son efficacité dépend du niveau de coopération volontaire des partenaires locaux et internationaux. Une gestion insuffisante des stocks d’armes illicites ne permet pas de reconstituer l’historique d’une pièce saisie, sans compter l’accès unique ou même restreint aux lots saisis. En outre flux et marchés illicites différents se superposent (groupes d’insurrection armés ou protections personnelles). Souvent, policiers et militaires ne remarquent pas les différences entre les fusils d’assaut « kalachnikov » fabriqués en Russie, Chine ou Egypte. Enfin, CAR contribue au renforcement de capacités techniques d’Etats, notamment au Burkina Faso, au Niger et au Nigeria, par l’établissement de procédures communes à partir de formatages corrects.

Loïc Salmon

La convention de Kinshasa a pour but de renforcer le contrôle des armes légères et de petit calibre, de leurs munitions et de toutes pièces et composantes pouvant servir à leur fabrication, réparation et assemblage et de lutter contre leur commerce et trafics illicites en Afrique centrale. Adoptée le 30 avril 2010 par le Comité permanent de l’ONU chargé des questions de sécurité dans cette région, elle est entrée en vigueur le 8 mars 2017. La Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale, créée en 1983, compte 11 membres : Angola ; Burundi ; Cameroun ; République centrafricaine ; Congo ; République démocratique du Congo ; Gabon ; Guinée équatoriale ; Tchad ; Sao Tomé-et-Principe ; Rwanda.

Trafics d’armes légères : la lutte contre les filières terroristes

Trafics d’armes : les Balkans, fournisseurs du terrorisme international et du crime organisé




Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

L’année 1918, marque un tournant dans le premier conflit mondial, en raison de l’évolution du combat terrestre, de l’emploi du char et de l’avion et enfin de l’intervention de l’armée américaine, qui se modernise très rapidement.

Evolutions et innovations. Au début de la guerre, l’infanterie, « reine des batailles », dispose de la cavalerie, pour l’éclairage et la reconnaissance en avant-garde et la protection de la retraite, et de l’artillerie, pour accompagner ses mouvements. Des tranchées sur un front de 700 km et les hécatombes de 1915-1917 remettent en question ces tactiques. Outre les premières lignes, l’artillerie frappe désormais les zones de ravitaillement et de concentration des troupes adverses, situées à une dizaine de km à l’arrière du front. Elle conquiert le terrain par un « barrage de feu roulant », inventé par les Français, pour annihiler toute résistance de l’ennemi et permettre à l’infanterie d’avancer de 200 m toutes les trois minutes. En quatre ans, cette dernière passe de 67 % à 47 % des effectifs de l’armée française. Pour éviter les pertes importantes, elle ne part plus à l’assaut par vagues de bataillons ou régiments entiers, cibles de choix pour les mitrailleuses adverses. Quoique réduites en taille, les unités d’infanterie disposent d’une puissance de feu très supérieure. Ainsi, entre 1914 et 1918, un bataillon français passe de 1.100 hommes et 24 mitrailleuses à 700 hommes, 108 mitrailleuses et 24 fusils-mitrailleurs, inexistants au début de la guerre. L’artillerie légère s’est enrichie des mortiers de 81 mm et de canons de 37 mm. De petits unités, spécialisées et très bien équipées, s’infiltrent dans le dispositif adverse pour en détecter les faiblesses et laisser aux troupes, qui les suivent, le soin de réduire les poches de résistance. Gaz et lance-flammes changent le visage du combat. L’avion de chasse, qui vole à 300 km/h en 1918 contre 100 km/h quatre ans plus tôt, dispose de lance-bombes et de mitrailleuses synchronisées, qui empêchent l’ennemi de se fixer dans des tranchées profondes comme auparavant. La mobilité, grâce au char capable de franchir les tranchées, devient un facteur de victoire. La coordination de toutes les armes et services nécessite un important travail, souvent méconnu, des états-majors. Enfin, la mise au point en 1918 du commandement unifié, confié à Ferdinand Foch, maréchal de France, de Grande-Bretagne et de Pologne, ouvre la voie aux grands combats interarmées.

L’armée allemande. L’armistice de Brest-Litovsk signé avec la Russie le 3 mars 1918 permet à l’Allemagne de concentrer ses forces sur le front Ouest. Elle veut gagner la guerre avant l’arrivée des renforts venus des Etats-Unis, qui ont décidé, le 6 avril 1917, de participer au conflit. Elle peut aligner 3,5 millions d’hommes, soit 400.000 de plus que les Alliés. Son artillerie, qui dispose de canons modernes et diversifiés, ne cherche plus à anéantir ses objectifs. Pour gagner du temps et économiser ses munitions, elle effectue des bombardements brefs et concentrés, qui conservent l’effet de surprise, sur des objectifs soigneusement repérés par l’aviation d’observation. Les tirs mixtes d’obus explosifs et toxiques empêchent les fantassins adverses de sortir de leurs abris. Les « offensives de printemps » mobilisent toutes les ressources de l’armée allemande pour percer le front par des coups de boutoir successifs. Mais elles occasionnent de lourdes pertes : 500.000 hommes entre mars et juillet puis encore 300.000 entre juillet et septembre. Faute d’une victoire décisive, l’armée allemande se met en position défensive dès le 16 juillet. Elle ne dispose pas de force adaptée contre les chars et le manque de chevaux et de camions gêne sa mobilité. Sa résistance s’écroule début novembre.

L’armée française. Les lourdes pertes de l’été 1914 font prendre conscience de l’impact des armes modernes. Dès le mois de novembre, les comportements des soldats et des matériels sont adaptés à la guerre de tranchées. L’effort porte aussi sur le développement de l’aviation et de l’artillerie. Celle-ci triple de volume en quatre ans et comble son déficit en canons de gros calibre dès 1916. La mise en place d’une réserve d’artillerie lourde permet des concentrations rapides de canons. La multiplication des tracteurs automobiles accroît la mobilité de pièces. L’aviation commence par des missions de renseignement puis acquiert, dès l’été 1917, la supériorité aérienne qui lui permet de pratiquer le bombardement sur les arrières de l’ennemi. En 1918, la coordination devient effective entre les troupes au sol, l’artillerie et l’aviation. En outre, l’armée française a multiplié son format par huit. A partir de l’été, les fantassins associent leur expérience des tranchées à la redécouverte du mouvement…qu’ils maîtrisent moins bien que les troupes d’assaut allemandes. Entre chaque offensive et malgré leur épuisement, ils doivent poursuivre l’armée allemande qui se replie. La motorisation progressive facilite leur mobilité et celle des matériels. S’y ajoute l’emploi massif de chars légers pour ébranler, lentement mais sûrement, les lignes allemandes.

L’armée américaine. Jusqu’à l’été 1918, la doctrine américaine prône la guerre de mouvement et donc l’attaque frontale de fantassins, le fusil à la main, comme…les Français en 1914 ! Les combattants en première ligne passent de 100.000 en mars à 750.000 en août. La mort de 60.000 hommes en quatre mois conduit à un infléchissement de la doctrine. Celle-ci reconnaît le rôle de l’artillerie lourde et recommande l’emploi de chars en soutien. Les soldats doivent évoluer en dispositif souple, attaquer les flancs de l’ennemi et utiliser des armes automatiques. Toutefois, la doctrine ignore la logistique (ravitaillement et munitions) et le travail d’état-major, rendant difficile la coordination avec les Alliés. Soucieux d’être « associé » à la guerre et non plus un simple exécutant, le général John Pershing obtient de Foch de participer à la reprise du saillant de Saint-Mihiel (12-13 septembre), pour couper la retraite de l’armée austro-allemande (80.000 hommes + 30.000 en réserve). Les effectifs se montent à 216.000 Américains (+ 200.000 en réserve) avec 260 chars (50 % pilotés par des Français) et 48.000 Français. Le capitaine Harry Truman, futur président des Etats-Unis (1945-1953) et le colonel Douglas Mac Arthur, qui jouera un rôle majeur dans la guerre du Pacifique (1941-1945), participent à la bataille. Avec la victoire de Saint-Mihiel, l’armée américaine a démontré sa valeur au combat, qu’elle poursuivra en Meuse-Argonne au prix de lourdes pertes. Mais elle aura réussi sa montée en puissance.

Loïc Salmon

L’exposition « Le nouveau visage de la guerre » (4 juillet-21 décembre 2018), est organisée par le Mémorial de Verdun-champ de Bataille et le National WWI Museum and Memorial de Kansas City. Elle met en exergue l’intervention des troupes américaines lors des offensives sur la Meuse en 1918. Outre des photos, documents, dessins et armes, elle présente, à l’extérieur du Mémorial, l’évolution d’une arme nouvelle : le char de combat Renault FT (6,7 t) de 1917 et le char Leclerc (57,7 t) de 1993. Cette exposition s’accompagne d’une reconstitution historique (24-26 août 2018) par environ 1.000 figurants des 18 nations belligérantes de la Grande Guerre (1914-1918) avec leurs armes et équipements. Renseignements : www.memorial-verdun.fr

Le nouveau visage de la guerre

Grande Guerre : l’action des « Sammies » en Meuse-Argonne

« La Nuit aux Invalides », spectacle du centenaire de 1918

 




Armement : baisse de 50 % des exportations françaises en 2017

Les prises de commandes d’armements français à l’export ont atteint 6,9 Mds€ en 2017, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 4 juillet 2017. Elles se montaient à 14 Mds€ en 2016 et 16 Mds€ en 2015.

En préambule, la ministre des Armées, Florence Parly, souligne la vigilance de l’Etat dans la protection des savoir-faire de la France en matière d’exportations d’armement et du soutien à son autonomie stratégique. Cette vigilance s’exerce du contrôle de la fabrication des matériels de guerre à celui, a posteriori, des exportations, moyen de lutter contre la prolifération des armes de destruction massive et de prévenir la dissémination des armements conventionnels.

Bilan des exportations. L’année 2017 a été nettement moins favorable que la précédente pour les ventes d’armement. L’incertitude des élections présidentielle et législatives en France a incité les partenaires traditionnels de la France à attendre la tendance générale qui en résulterait, avant de s’engager sur des prises de commandes. En outre, suite à la baisse des prix du pétrole, la plupart des pays producteurs ont subi un ralentissement économique et ont reporté des acquisitions de systèmes d’armement. Par ailleurs, certains grands contrats signés en 2017, comme l’achat de 12 Rafale supplémentaires par le Qatar, n’entrent en vigueur qu’en 2018. Les missiles destinés aux Marines étrangères et les hélicoptères ont représenté plus de la moitié des ventes à l’export. En 2017, le Proche-Orient et le Moyen-Orient ont cumulé un peu plus de 60 % des exportations françaises d’armement. La zone Asie-Pacifique arrive à la deuxième place avec 17 % des commandes, alors qu’elle occupait la première en 2016 grâce la vente de 36 Rafale à l’Inde. Viennent ensuite l’Europe et le continent américain.

Capacités militaires accrues. Première puissance militaire, les Etats-Unis effectuent 40 % des dépenses mondiales. Après plusieurs années de baisse pendant la période 2008-2016, le budget du ministère de la Défense s’élève à 598,5 Mds$ pour l’année fiscale 2017, soit 20 Mds$ de plus que la requête initiale de l’administration Obama. En outre, l’administration Trump prévoit 639,1 Mds$ pour 2018 et 686 Mds$ pour 2019. Très engagée dans la modernisation des capacités de ses forces armées (armement, formation et entraînement) et désireuse de rattraper son retard technologique, la Chine devrait doubler son budget militaire d’ici à 2020. Ce dernier pourrait alors dépasser celui, cumulé, des 28 Etats membres de l’Union européenne (UE). En 2030, les dépenses militaires de la Chine devraient être supérieures à celle de tous les autres pays d’Asie (Inde et Japon compris). Asie et Moyen-Orient ont concentré près des trois quarts des importations mondiales d’armement entre 2012 et 2017. La zone Asie-Pacifique, qui consacre déjà plus de moyens à la défense que l’UE, ont augmenté leurs dépenses militaires de 5 % par an entre 2013 et 2016 afin, notamment, de développer des capacités navales et aériennes de projection. Cette militarisation de la zone résulte des contentieux territoriaux en mer de Chine, attisés par l’affirmation de puissance de Pékin, et des provocations nord-coréennes (tirs de missiles et essais nucléaires), actuellement suspendues. Les 27 pays membres de l’Agence européenne de défense (les 28 de l’UE moins le Danemark) ont augmenté leurs dépenses militaires de 9 % entre 2013 et 2016, dont une hausse de 23 % pour les investissements (achats d’équipements et recherche et développement) entre 2014 et 2016.

Loïc Salmon

Armement : légère baisse des exportations françaises en 2016

Défense : vers 2 % du Produit intérieur brut à l’horizon 2025

Défense : 2017, budgets mondiaux et modernisation




Rendre le renseignement plus efficace dans la lutte contre le terrorisme

Interne à un pays, international et combiné à la criminalité protéiforme, le terrorisme a suscité une coordination plus intense entre les services de renseignement, nationaux, européens et même au niveau de l’ONU…longtemps rétive au renseignement !

Cet ouvrage est issu d’un colloque organisé, le 25 septembre 2017 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Malgré la résonance médiatique, les attentats en France (2015 et 2016) et en Grande-Bretagne (2017) n’ont guère pesé sur les élections. Les terroristes islamistes veulent « tuer une idée », à savoir ce qu’ils rejettent (permissivité, laïcité, individualisme et liberté de mœurs) et donc ceux qui la véhiculent : jeunes gens insouciants, foules cosmopolites et représentants de l’Etat. Pourtant, malgré des effectifs sans précédent en matière de terrorisme, Daech et Al Quaïda n’ont pu devenir des mouvements de masse, car la grande majorité des musulmans dans le monde exprime une opinion négative à leur égard. La lutte contre le terrorisme a altéré progressivement leurs capacités d’action, par l’élimination de leurs chefs, a enrayé leur développement et les a placés sur la défensive. Au Proche-Orient et dans la bande sahélo-saharienne, des groupes armés terroristes utilisent des modes d’action militaires, quand ils sont en position de force, et recourent aux agressions aveugles quand ils ne le sont plus. La lutte contre le terrorisme commence par le renseignement. Celui-ci collecte des données puis construit une « réalité », basée sur la capacité à comprendre les actions humaines et à leur trouver un sens pertinent. Les services de renseignement (SR) doivent surmonter leurs défaillances : idées préconçues, préjugés et tendance à plaquer des schémas anciens sur des phénomènes nouveaux. Il s’agit de déterminer le ratio entre la volonté et la capacité de nuisance des groupes terroristes. L’identification des vulnérabilités psychologiques de leurs membres et des faiblesses de leurs organisations permet de repérer leurs contradictions internes, les divergences de vues sur la stratégie à mener et les rivalités personnelles, souvent très violentes. Comparable à la Direction nationale du renseignement aux Etats-Unis ou au « Joint intelligence Committee » en Grande-Bretagne, le Conseil national du renseignement (CNR), créé en 2008 en France, a pris une dimension supérieure en 2017 avec la mise en place du Centre national de contre-terrorisme, qui fait remonter directement au chef de l’Etat une information immédiate, recoupée et pertinente. Des analyses « prospectives » passent au crible les menaces émergentes liées à la crypto-monnaie (« Bitcoin »), aux imprimantes 3D, aux engins explosifs improvisés ou à la cybersécurité. Au sein du CNR, des spécialistes, issus des divers SR, traitent du contre-terrorisme, de la contre-ingérence ou de la contre-prolifération des armes de destruction massive. Un magistrat, venu du parquet anti-terroriste, assure le suivi judiciaire et facilite les relations entre le milieu du renseignement et celui de la justice. Le contre-terrorisme nécessite le partage immédiat d’informations entre les SR, bâtis sur le long terme, le cloisonnement et le secret. Enfin, « l’intelligence Campus » (2017) allie réflexion et expérimentation en réunissant, en réseau et en un même lieu, militaires, financiers, chercheurs, entrepreneurs, techniciens, philosophes et… artistes !

Loïc Salmon

Sécurité : le renseignement dans la lutte contre le terrorisme

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

« Rendre le renseignement plus efficace dans la lutte contre le terrorisme », ouvrage collectif. Éditions L’Harmattan, 132 pages, 15 €




14 juillet 2018 : l’engagement citoyen et patriote

L’édition 2018 du traditionnel défilé sur les Champs-Elysées à Paris met en valeur le caractère collectif (esprit d’équipe et interopérabilité), solidaire (blessés, familles et anciens) et international de l’engagement pour la défense et la sécurité de la France.

Le général de corps d’armée Bruno Le Ray, gouverneur militaire de Paris, a présenté le défilé à la presse le 28 juin à Paris. Le dispositif militaire « Sentinelle » de protection contre le terrorisme a été adapté, en coordination avec la Police et la Gendarmerie.

La coopération internationale. Cette année, le Japon et Singapour sont à l’honneur. Leurs emblèmes, à savoir un détachement de sept militaires autour du drapeau, ouvrent le défilé des troupes à pied en compagnie d’un emblème de la Marine française. Le 13 juillet, une visite a été organisée à la base aérienne 942 de Lyon-Mont Verdun pour le Premier ministre Lee Hsien Loong et son chef d’état-major, à l’occasion du renouvellement pour vingt ans de l’accord de défense bilatéral, justifiant la présence en France de forces aériennes de Singapour à des fins d’entraînement. Chargé de la formation avancée des pilotes de chasse, le Squadron 150 de Singapour compte une centaine de militaires qui, avec les familles, constituent une communauté de 300 personnes vivant au Sud du bassin d’Arcachon. Le défilé aérien inclut un avion d’entraînement avancé M346 singapourien, un avion d’entraînement ou d’attaque au sol Alphajet belge et de trois avions allemands de transport tactique (C160 Transall, A400M et C130J Super Hercules). Un premier escadron franco-allemand doit voir le jour sur la base aérienne105 d’Evreux en 2021. Une compagnie franco-espagnole de gendarmes, dite « compagnie Valdemoro », défile à pied. En effet, selon un partenariat bilatéral, une formation commune est dispensée aux gendarmes français et aux gardes civils espagnols. Dans le défilé motorisé, des blindés belges sont incorporés à ceux du 152ème Régiment d’infanterie. Enfin, dans le cadre de la coopération entre la France et la Grande-Bretagne, la 1ère Division de l’armée de Terre française, compte un officier général adjoint de nationalité britannique, qui défile dans le véhicule de commandement.

Les hommages. L’édition 2018 du défilé militaire marque divers anniversaires : le 130ème des troupes de montagne, le 70ème des opérations de maintien de la paix de l’ONU, le 50ème de l’équipe de voltige de l’armée de l’Air et le 20ème de l’escadron singapourien à la base aérienne 120 de Cazaux. Parmi les participations exceptionnelles, figurent : l’avion multi-rôles (transport et ravitaillement en vol) Airbus A330 ; le commandement de la cyberdéfense ; les centres d’instruction élémentaire de conduite ; la Musique de la flotte ; le service militaire adapté ; une formation des hôpitaux d’instruction des armées ; deux avions à décollage et atterrissage courts Pilatus PC6 de l’Aviation légère de l’armée de terre, inclus dans le défilé des hélicoptères. En outre, 305 personnels militaires et civils appartenant aux 13 unités ayant participé à l’opération « Irma » d’assistance aux Antilles, ravagées par le cyclone du même nom (septembre 2017), participent au défilé. D’une durée de deux heures, ce dernier totalise 4.290 personnels défilant à pied, 220 véhicules, 250 cavaliers de la Garde républicaine, 64 avions et 30 hélicoptères. Par ailleurs, chaque année, à l’occasion du 14 juillet, le Souvenir Français rend hommage aux 19 présidents de la République décédés et inhumés en France, dont 7 à Paris.

Loïc Salmon

14 juillet 2017 : « opérationnels ensemble » en interarmées, interministériel et international

14 juillet 2016 : les engagements militaire, sécuritaire et national