Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

Violence aveugle, théâtralisation et médiatisation caractérisent le terrorisme djihadiste, dont la propagande exerce un impact psychologique très fort sur les personnalités fragiles.

Telle est l’opinion d’Asma Guénifi, psychologue clinicienne et auteur d’une étude sur les profils psychologiques des islamistes radicaux. Elle s’est exprimée lors d’une conférence-débat organisée, le 2 avril 2015 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Émotions et héritage. Aujourd’hui, l’islamiste terroriste s’est forgé une identité : « Al Qaïda » et « Daech » (« État islamique »). Selon Asma Guénifi, la musique et les mises en scène de leurs sites internet, comme l’écroulement des Twin Towers de New York le 11 septembre 2001, suscitent l’angoisse. Les images télévisuelles marquent plus que l’écrit. L’inconscient enregistre tout ce qu’il y a autour et anesthésie l’intellect. Frapper un pays puissant l’affaiblit, fragilise les autres et provoque la panique, car l’auteur des faits reste inconnu jusqu’à sa revendication de l’attentat. Dans le monde musulman, l’usage de la terreur à des fins politiques remonte au « Vieux de la Montagne », Hassan ibn al-Sabbah (Iran, XIème siècle), fondateur de la secte des « Assassins », soldats drogués au haschich pour remplir leur mission. En fait, Hassan ibn al-Sabbah appelait ses adeptes « Assassiyoun »,  c’est-à-dire les fidèles au « fondement de la foi ». Sa doctrine prône la pureté de l’âme et l’inutilité du corps. Après la mort, les âmes des « purs » vont au paradis, magnifique jardin secret où 70 « houris » (jeunes femmes, belles et vierges) leur servent des mets délicieux. Les méthodes du « Vieux de la Montagne » seront reprises par Hassan el-Banna, qui fonde l’association des « Frères Musulmans » (Égypte, 1928). Cette organisation, qui manifeste son opposition, parfois violente, aux États arabes laïcs et à Israël, est officiellement considérée comme terroriste par le gouvernement égyptien, la Russie et l’Arabie Saoudite. Elle a rapidement diffusé ses idées dans les pays à majorité musulmane du Moyen-Orient, au Soudan et en Afrique du Nord. Le mouvement politico-militaire « Hamas », créé en 1987 dans la bande de Gaza, en est issu. Il prône la destruction de l’État d’Israël et l’instauration d’un État islamique palestinien sur son territoire, la Cisjordanie et Gaza.

Typologie psychologique. D’après Asma Guénifi, les salafistes ignorent toute logique, sauf celle de remettre en cause toutes les autres. Ses recherches l’ont conduite à l’établissement de divers profils psychologiques. Le salafiste « idéologique », choisi par son chef hiérarchique, doit repérer et endoctriner une personne à qui il inspire confiance. Il va l’isoler de son cercle familial et réduire son champ d’activité intellectuelle. Fin psychologue, il parvient à détecter ses faiblesses et traumatismes psychiques éventuels. Le salafiste « délinquant » a d’abord été incarcéré pour délit de droit commun. Il sort de prison, où il a rencontré un autre salafiste, qui lui a parlé de la fraternité des membres de la communauté musulmane où tous sont égaux, quel que soit le statut social ou la couleur de la peau. Cela le renvoie à sa famille perdue, avec le sentiment de vouloir se racheter. Le salafiste « braqueur » va continuer à voler de l’argent pour le donner à l’organisation. Il poursuit donc son activité antérieure, mais avec un sentiment de rédemption. Le salafiste « suicidaire » souffre de psychose : en rupture totale avec la société, il est prêt à passer à l’acte. Pour lui, la vie terrestre n’ayant plus de sens, il croit trouver ainsi la voie du salut. Après un parcours chaotique de son vivant, le « martyr » croit acquérir, par l’assassinat des « ennemis de la foi », la reconnaissance sociale qui lui permettra de rencontrer les 70 « houris » au paradis. Selon Asma Guénifi, quatre leviers peuvent faire basculer une personne psychologiquement fragile dans le terrorisme islamiste : cellule familiale décomposée ; absence d’autorité parentale ; conscience fragmentaire par manque d’esprit critique ; ignorance totale de la religion. Le salafiste « djihadiste » est un électron libre, dont le passage à l’acte reste imprévisible, souligne Asma Guénifi.

Symptômes révélateurs. Selon elle, le salafiste « djihadiste » souffre d’une névrose obsessionnelle de la « pureté ». Il pense que la répétition du rituel lui permet de vivre comme le prophète Mahomet, dont le quotidien demeure inconnu. Sa paranoïa lui fait considérer « l’autre » comme un ennemi, avec qui il est impossible de discuter. Privé de repères, il souhaite la mort. Son attitude envers la femme reflète sa frustration sexuelle. Selon l’idéologie salafiste, la femme doit cacher entièrement son corps et son visage découvert correspond à son sexe. Une femme qui travaille avec un homme lui renvoie l’image de sa mère et devient intouchable. Le destin de la femme commence au sein de sa famille, se poursuit dans le mariage et la procréation et se termine au cimetière. Le « Vieux de la Montagne » exigeait de ses adeptes l’oubli des opinions des autres, inhibant ainsi l’évolution de leur conscience. Les salafistes « djihadistes » n’ont guère de bagage intellectuel, mais séduisent certains jeunes. Or, précise Asma Guénifi, la vie psychique de chaque individu importe le plus, car il est très difficile de se reconstruire une nouvelle identité et de centres d’intérêt après un endoctrinement. Celui-ci commence à se manifester quand un(e) jeune collégien (ne) ou lycéen (ne) parle trop de religion et change de comportement. Selon Asma Guénifi, il faut alors engager la discussion et proposer d’autres livres que la propagande salafiste. L’éducation constitue la meilleure solution et la laïcité la seule réponse à apporter à la société pour protéger la jeunesse, souligne la psychologue clinicienne. Son frère a été assassiné en 1994 par le Front islamique du salut, formation politique militant pour la création d’un État islamique en Algérie.

Loïc Salmon

 

Le salafisme, mouvement  fondamentaliste sunnite, revendique un retour à l’islam des « salafs » (prédécesseurs), à savoir le prophète Mahomet et ses compagnons, notamment les quatre premiers califes et les deux générations suivantes. Le salafisme s’inspire des enseignements de trois théologiens : Ahmad Ibn Hanbal (mort en 855), qui condamne les innovations théologiques ; Ibn Taymiyya (mort en 1328), qui prêche un retour à la foi des origines lors des invasions mongoles au Moyen-Orient ; Mohammed ben Abdelwahab (XVIIIème siècle), qui s’allie avec Mohammed ben Saoud, fondateur de la dynastie qui dirige l’Arabie saoudite. La prédication salafiste est centrée sur la piété et la moralité. Toutefois, le salafisme « djihadiste », né en Afghanistan lors de la guerre contre l’occupation soviétique dans les années 1980, refuse de limiter l’action religieuse à la prédication et prône le « djihad » (guerre sainte) pour libérer les « terres d’islam » de toute occupation étrangère. En vue d’imposer un État islamique par la force, ses adeptes veulent renverser les régimes musulmans, jugés corrompus et impies, et entreprennent des actions violentes contre les États occidentaux qui les soutiennent.




Renseignement : indispensable à la souveraineté et garant de l’indépendance nationale

Les services de renseignement (SR) français ont connu une grande transformation en France ces dernières années, après la prise de conscience de l’opinion et des pouvoirs publics de la nécessité de leurs travaux.

Jean-Jacques Urvoas, président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, a fait le point de la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 février 2015 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Évolution de l’opinion publique. Dans les pays anglo-saxons, les services de renseignement (SR) sont considérés comme utiles et légitimes et leurs agents comme exerçant « un métier de seigneur ». En France, en dehors des conflits armés, le renseignement a longtemps été perçu comme infâmant et comme un mélange de trahison et de surveillance policière. Cette absence de culture de renseignement ne résulte pas du hasard, estime Jean-Jacques Urvoas. La géographie du pays et son autosuffisance économique pendant longtemps n’ont guère incité ses habitants à s’informer sur l’extérieur, la quête de l’unité l’emportant sur la conquête hors frontières naturelles. Peu curieux, le tempérament français a valorisé la connaissance et méprisé le renseignement. Depuis le Moyen-Age, le risque doit permettre la victoire, qui résulte d’un exploit guerrier. La beauté du geste compte, notion totalement étrangère au monde du renseignement. La mémoire collective a retenu les « affaires » louches : Dreyfus (1894-1906), Ben Barka (1965), micros du Canard enchaîné (1973) et Rainbow Warrior (1985). Les dirigeants politiques français ont longtemps mal connu les possibilités et les contraintes des SR, estimant qu’ils peuvent tout, savent tout et ont réponse à tout… immédiatement ! Jusqu’à Nicolas Sarkozy (2007-2012), indique Jean-Jacques Urvoas, les présidents de la Vème République ont gardé une attitude méfiante ou prudente à leur égard. Toutefois, ces sentiments ne sont pas l’apanage de la France. Aux États-Unis, le président John Kennedy, échaudé par le fiasco de « l’affaire de la Baie des cochons » (1961) imputé à la CIA, avait déclaré à son personnel dans le hall de l’agence de renseignement : « Vos succès ne seront pas rendus publics, mais vos échecs seront annoncés à la trompette » ! Pourtant, tout change après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis par l’organisation terroriste Al Qaïda. Celle-ci, qui ne dépend pas d’un État, peut frapper n’importe où, n’importe quand et n’importe comment. Contrairement à la guerre froide (1945-1991) où les objectifs des SR étaient de grande taille (capacités militaires et économiques adverses), la menace est devenue diffuse. Les renseignements d’origines humaine, technique et satellitaire ne suffisent plus. Il s’agit de détecter les « signaux faibles », cachés probablement au fond d’un ordinateur qui n’est pas connecté à internet. En outre, devant le développement exponentiel de la téléphonie mobile (courriels compris), les défis majeurs résident dans le tri de l’information et la capacité d’analyse. Pour l’opinion publique française, les SR, outils indispensables de l’État, sont devenus des « réducteurs d’incertitude » face à une menace non identifiable.

« Mutation » des SR. Le Livre blanc 2008 sur la défense et la sécurité nationale mentionne la nouvelle fonction stratégique « connaissance et anticipation », au même titre que « dissuasion », « protection », « prévention » et « intervention ». Est également créée la communauté du renseignement, qui regroupe 6 SR : Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Direction du renseignement militaire et Direction de la protection et de la sécurité de la défense rattachées au ministère de la Défense ; Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, police nationale) ; Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (ministère de l’Économie) ; Tracfin (encadré, ministère des Finances). En 2014, le président de la République et le gouvernement ont engagé des mutations juridique et capacitaire des SR, indique Jean-Jacques Urvoas. Un budget supplémentaire de 425 M€ financera les équipements et le fonctionnement. Les effectifs, actuellement de 12.000 personnes, seront renforcés de 1.300 postes. A titre de comparaison, les SR américains emploient 80.000 personnes et les SR britanniques 30.000. En raison de la montée en puissance du terrorisme, le renseignement intérieur a été restructuré. La DCRI a été transformée en « Direction générale de la sécurité intérieure » (DGSI). Le recrutement, auparavant constitué à 66 % de fonctionnaires de police (formation juridique) est ouvert, par des contrats de 3-4 ans, aux informaticiens, mathématiciens (cryptage), traducteurs et analystes financiers. Le maillage territorial est reconfiguré en fonction du risque estimé. La DGSI a accès directement au ministre de l’Intérieur et peut coopérer plus facilement avec la DGSE. Elle peut établir des partenariats avec : la Préfecture de police de Paris pour les recherches sur l’immigration clandestine, les infractions à l’emploi d’étrangers, le terrorisme et l’action violente ; le Service central du renseignement territorial, né en mai 2014, pour le travail de détection en amont de dérives sectaires et de repli identitaire dans les quartiers difficiles ; la sous-direction à l’anticipation opérationnelle de la Gendarmerie nationale, qui dispose de brigades aux échelons départemental, régional et zonal ; le Bureau du renseignement pénitentiaire. En matière d’écoutes téléphoniques, les fichiers de Google et d’Amazon sont plus performants que ceux de la DGSI. En outre, les terroristes, se sachant sur écoutes, ne disent rien au téléphone et ne se parlent que chez eux. Leur domicile doit donc être « sonorisé » et leur véhicule suivi grâce à la pose de balises. Enfin, la loi va bientôt obliger les sociétés étrangères de téléphonie, comme Skype, à coopérer. L’emploi de ces moyens sera validé par une commission de contrôle avec des ingénieurs chargés de la vérification technique, précise Jean-Jacques Urvoas. Enfin, en matière d’espionnage industriel et de pillage de savoir-faire des entreprises, les plus grands prédateurs se trouvent parmi les pays alliés proches, souligne-t-il.

Loïc Salmon

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

Renseignement : cadre législatif à améliorer, selon la DPR

Le service de renseignement financier « Tracfin », qui dépend du ministère des Finances, compte une centaine d’agents. Le département de l’analyse du renseignement et de l’information assure l’intégration, l’enrichissement et la valorisation de l’information. Il entretient des relations avec les professionnels déclarants et les services étrangers homologues. Le département des enquêtes recherche notamment les fraudes financières en matière de jeux et de transferts d’argent. La cellule d’analyse stratégique exploite les informations disponibles, afin d’identifier les tendances en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Une cellule spécifique traite les affaires de financement du terrorisme. Le pôle juridique et judiciaire assure aussi une mission d’expertise. La mission « système d’information » est chargée du fonctionnement et des évolutions des systèmes informatiques de Tracfin.  




Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux

L’exercice annuel interarmées de cyberdéfense DEFNET 2015 (16-27 mars) a expérimenté un centre opérationnel et le fonctionnement d’une réserve. Il a entraîné les personnels à la lutte informatique défensive et à la prise en compte de la dimension cyber des opérations par des non spécialistes.

Dans un contexte international fictif, DEFNET 2015 a simulé des menaces et attaques cyber et mis en œuvre des mesures de défense sur plusieurs sites  avec des thèmes complémentaires. Il a été en partie ouvert à la presse, notamment le 25 mars 2015 pour les présentations des cellules de crise cyber de l’État-major de la Marine et du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes à Paris.

Commandement cyber Marine. DEFNET 2015, articulé selon les normes OTAN, a mobilisé 450 personnes à plein temps dans la Marine. Une vingtaine d’événements se sont produits en deux semaines : détections d’attaques (usurpations de comptes, attaques virales ou pollution d’un système complet) ; actions de résilience. La cellule de crise a assuré la coordination entre le Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées, les spécialistes sur le terrain et les contrôleurs opérationnels sur les navires et les hélicoptères. Une liaison permanente a été maintenue avec le vice-amiral Arnaud Coustillière, responsable de la cyberdéfense au niveau interministériel. Avec leurs systèmes connectés de combat, commandement, communication et propulsion, les bâtiments de la Marine constituent des cibles de choix pour des adversaires potentiels. L’application des directives interarmées cyberdéfense relève actuellement de la contre-amirale Anne Cullerre, sous-chef d’état-major « opérations aéronavales », autorité de coordination de la fonction garde-côtes et déléguée pour la défense et la sécurité L’amirale a dirigé la participation des moyens navals à DEFNET 2015 depuis le Centre de commandement de la Marine à Paris (photo). Cet exercice a permis d’entraîner les personnels en matière d’hygiène informatique de base (prévention) et les « généralistes » embarqués et aussi, en cas de crise, d’armer des structures en fonction des besoins et de les projer par hélicoptère sur les navires attaqués. Selon l’amirale, la Marine monte en puissance en matière de cyberdéfense depuis 2011, veut en balayer tous les domaines et s’implique dans tous les cercles de réflexion. Une chaire cyber a été ouverte à l’École navale en février 2015, en coopération avec des industriels, et une formation cyber est dispensée à tous les niveaux au Centre d’instruction naval de Saint-Mandrier. En outre, parmi les jeunes qui entrent dans la Marine, il convient de détecter ceux qui ont de l’imagination… et la passion de l’informatique ! Pour la Marine, la sensibilisation croissante des personnels à la menace cyber permet d’en prendre conscience puis de l’anticiper. « Dès l’été 2015, le marin sera un cybercombattant », conclut l’amirale Cullerre.

Cellule cyber armée de l’Air. Dans une opération aérienne, rien de ce qui contribue à la réussite de la mission ne doit être perturbé : système de navigation GPS, liaison tactique 16, commande et contrôle de combat ou système de détection et de commandement aéroporté (avion AWACS). Le pilote doit réaliser sa mission dans le respect de la sécurité de vol et celui de la cybersécurité. Le scénario du volet Air de DEFNET 2015 a porté sur les dysfonctionnements inquiétants d’un système d’information opérationnel, avec intervention d’un groupe d’intervention rapide d’experts techniques. Composé de 3 à 5 personnels, ce dernier est toujours commandé par un officier ingénieur, chargé d’expliquer la situation aux autorités et de replacer l’incident détecté dans le contexte de la mission. Il faut d’abord analyser et isoler la menace, surtout la fiabilité des radars, explique le général de brigade Bruno Maurice, commandant la Brigade aérienne d’appui à la manœuvre aérienne et le génie de l’Air et également président de la Commission spécialisée de la formation cybersécurité du ministère de la Défense. Informé du niveau de protection d’un système, un commandeur prend le risque de l’utiliser ou non. L’École des transmissions de Cesson-Sévigné ouvre, en septembre 2015, une formation de spécialistes de la gestion de crises cybernétiques avec leurs implications juridiques, éthiques et doctrinales de l’emploi des forces. Enfin, l’armée de Terre va bientôt créer une compagnie cyber interarmées.

Pacte Défense Cyber. La cyberdéfense militaire regroupe l’ensemble des actions défensives et offensives dans le cyberespace pour garantir le bon fonctionnement du ministère de la Défense et l’efficacité de l’action des forces armées en préparation ou dans la planification et la conduite des opérations. Le « Pacte Défense Cyber », lancé le 7 février 2014, comprend 50 mesures réparties entre celles internes au ministère et celles destinées à créer ou soutenir des projets extérieurs des collectivités locales, grands groupes, petites et moyennes entreprises, partenaires internationaux ou opérateurs en formation. Dans ce cadre, les 19 et 20 mars 2015, l’État-major des armées et la Direction générale de l’armement ont accueilli une délégation du Comité de cyberdéfense de l’OTAN à Rennes et à Bruz (DGA Maîtrise de l’information). Ont été présentés : la politique française de cyberdéfense dans les opérations militaires ; les dispositifs de soutien à l’innovation et à l’industrie en cyberdéfense ; les modules de formation et d’entraînement ainsi que les exercices opérationnels ; les capacités et la montée en puissance de DGA Maîtrise de l’information ainsi que l’expertise technique du ministère. En outre, le « Pôle d’excellence cyber », soutenu par le ministère de la Défense et la Région Bretagne, a présenté : la formation initiale, continue et supérieure ; la recherche ; le développement de produits et services de confiance. Par ailleurs, en matière de cyberdéfense militaire, les États-Unis préfèrent travailler avec le Canada, la Grande-Bretagne, Israël… et la France ! Conformément à leur pragmatisme anglo-saxon, ils privilégient en effet les pays alliés qui agissent sur le terrain, à savoir ceux qui déploient effectivement des combattants sur les théâtres d’opérations.

Loïc Salmon

DEFNET 2015 s’est déroulé du 16 au 27 mars 2015 à Paris, Rennes, Douai, Toulon, Mont-de-Marsan et en mer à bord de 2 bâtiments de projection et de commandement. Il a déployé : 1 centre opérationnel cyber au Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées ; 1 cellule de conduite du Centre d’analyse de lutte informatique défensive ; 4 groupes d’intervention rapide ; 1 système de supervision projetable ;  8 équipes de reconstruction, composées de réservistes, s’appuyant sur le dispositif permanent. Outre des personnels militaires et civils de la Délégation générale de l’armement, de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense et de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, une centaine d’enseignants et élèves de neuf établissements d’enseignement supérieur y ont participé.




Cyber : de l’omniprésence à l’hyperpuissance

Présent dans tous les relais d’activités économiques, le monde numérique (cyber), surtout américain, dispose d’énormes moyens financiers, d’une formidable puissance de calcul et d’une capacité à modéliser des comportements dans tous les domaines.

Olivier Sichel, président-directeur général de Leguide Group et co-fondateur de l’Open Internet Project, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 19 mars 2015 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

L’hégémonie des États-Unis. La puissance financière de l’univers numérique se chiffre en centaines de milliards de dollars, explique-t-il. Sur les 20 plus grandes « plates-formes numériques » dans les monde, 13 sont américaines dont les 3 principales, à savoir Google, Facebook et Amazon, réalisent un chiffre d’affaires cumulé équivalent au produit intérieur brut du Danemark (248,9 Md€ en 2013). Google va devenir un opérateur mondial de téléphones mobiles, réduisant les autres au rôle de poseurs d’infrastructures. La capacité financière des plates-formes américaines leur permet de consolider leurs positions et de racheter des concurrents. Rien qu’en France, les « start up » (jeunes entreprises à fort potentiel de croissance) sont rachetées  jusqu’à 30 fois leur bénéfice annuel ! Il s’ensuit un très fort dynamisme du numérique américain, qui capte systématiquement tous les services informatiques gratuits. Ces données sont ensuite traitées en vue d’une rentabilité publicitaire. La plate-forme LinkedIn connaît ainsi une croissance exponentielle. Par ailleurs, l’irruption des logiciels dans tous les secteurs économiques transforme l’échelle des valeurs. Les États-Unis ne cachent plus leur volonté de contrôler la chaîne des valeurs, indique Olivier Sichel. Le président Barack Obama a même déclaré : « Nous possédons Internet » ! Son cabinet inclut 16 anciens cadres dirigeants venus de Google. Le « complexe digitalo-industriel » apparaît plus puissant que le « complexe militaro-industriel »… dénoncé en 1961 par un autre président américain, le général Dwight Eisenhower. Par la diffusion massive de messages écrits et de vidéos, les plates-formes américaines Facebook et YouTube développent en fait une grille de lecture culturelle de la société et des valeurs et exercent, sur le monde, une influence différente de celle des pays européens. Google, entend aussi conquérir, à terme, le marché de l’automobile. Depuis 2010, il développe le concept de la voiture autonome sans chauffeur, dont le pilotage automatique comprend un « lidcar » (faisceau de lumière), une caméra, un récepteur de navigation GPS et des capteurs sur les roues motrices. En outre, Google a déjà déposé un brevet de sélection des molécules ADN, qui renferment toutes les informations génétiques d’un être vivant et qui permettent son développement et son fonctionnement. D’autres entreprises travaillent sur les nanotechnologies (structures infiniment petites) et la biologie, en vue d’améliorer les capacités du corps humain. L’essentiel des capacités numériques américaines se trouve rassemblé dans la « Silicon Valley » (voir encadré) : laboratoires de recherches, universités de Berkeley et de Stanford, entreprises de hautes technologies, plates-formes numériques et ressources financières.

Le retard des autres pays. La Russie et la Chine ont développé leurs moteurs de recherche, pour éviter de passer par Google, et renforcé leur régulation pour se protéger de l’ingérence américaine. En revanche, l’Union européenne (UE) a raté le départ du « train numérique », constate Olivier Sichel. Selon lui, elle manque « d’intelligence numérique », pour concevoir les innovations qui intéressent l’usager dans sa vie quotidienne comme, par exemple, les bracelets ou lunettes donnant en direct des informations sur sa santé. Il s’ensuit peu de prospective et d’anticipation sur les décisions probables des internautes. Pourtant, les compétences ne manquent pas, mais l’absence de régulation empêche l’émergence de géants informatiques européens. En France, la formation aux hautes technologies se limite à certaines grandes écoles d’ingénieurs. Les crédits à l’innovation et à la recherche favorisent les « start up ». Mais, ils deviennent insuffisants pour les entreprises de taille intermédiaire, alors que leurs homologues américaines peuvent recevoir des millions de dollars. En outre, ces dernières profitent de la défiscalisation du commerce numérique dans certains pays de l’UE, comme l’Irlande ou le Luxembourg, pour s’y installer et payer moins d’impôts qu’aux États-Unis. Chaque année, la France perd 1 Md€ de recettes fiscales imputables à Google, Facebook et Amazon, qui paient 22 fois moins d’impôts que les sociétés françaises de services informatiques !

Comment inverser ces tendances. L’UE devrait se doter d’une autorité de régulation, faire valoir ses droits, imposer ses règles et prévoir des sanctions significatives en cas d’infractions, estime Olivier Sichel. France Télécom, où il a travaillé, pourrait techniquement éliminer du marché l’opérateur de téléphonie mobile Free en changeant simplement sa clé d’accès à Internet. Les pouvoirs publics pourraient créer les conditions de développement d’entreprises de services informatiques par la libre concurrence et éviter de devenir victimes de la position dominante de quelques grands groupes. En outre, l’UE devrait pouvoir conserver chez elle les données numériques ouvertes, d’origine publique ou privée (« open data »), et ne pas les laisser partir aux États-Unis. La France et surtout l’Allemagne, en raison de son passé (Gestapo et Stasi), s’inquiètent aussi de la collecte massive de données personnelles par les plates-formes américaines et exigent la transparence des algorithmes. Par ailleurs, l’affaire Snowden a révélé la collaboration entre l’agence de renseignement NSA et certaines plates-formes numériques américaines pour échanger des données contre un soutien politique, en vue de conquérir des marchés dans le monde. Toutefois, l’UE a compris le danger et rompu tout lien de confiance avec ces entreprises. Enfin, elle devrait développer sa capacité à lever l’impôt. L’Allemagne a pris conscience des enjeux stratégiques et de souveraineté liés au cyber et se positionne sur la scène diplomatique, alors que la France est jugée trop protectionniste pour se faire entendre en matière de fiscalité, souligne Olivier Sichel.

Loïc Salmon

Cyberespace : enjeu de puissance ou soupape de sécurité ?

Cyberespace : enjeux géopolitiques

La « Silicon Valley » (vallée du Silicium) dans la baie de San Francisco (côte Ouest des États-Unis) désigne une région de 2 millions d’habitants et 6.000 entreprises de hautes technologies. Elle a connu une immigration massive au début des années 2000. Une autre langue que l’anglais y est aujourd’hui parlée dans 48 % des foyers. Environ 55 % des employés dans les domaines des sciences et technologies sont nés hors des États-Unis, surtout en Inde et en Chine. Toutefois, la « Silicon Valley » est aujourd’hui concurrencée par de nouveaux « technopôles » : Bangalore en Inde, où de nombreuses entreprises de hautes technologies y délocalisent leurs centres d’appel et même une partie de leurs activités ; Paris-Saclay en France ; Skolkovo (banlieue de Moscou) en Russie.




Chine : une stratégie de plus en plus mondiale

Après avoir succédé à l’URSS comme principale nation rivale des États-Unis, la Chine durcit et élargit la dimension régionale de sa sécurité, avec le risque de heurter les pays voisins et au-delà.

Son rôle mondial a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 8 décembre 2014 à Paris, par le Club Participation et Progrès et la revue Défense Nationale. Y sont intervenus : Michel Jan, sinologue ; le général (2S) Alain Lamballe de l’Académie des sciences d’outre-mer ; le général (2S) Henri Paris, président de « Démocraties ».

« L’Empire du Milieu ». En matière de sécurité nationale et de diplomatie, le président Xi-Jinping affirme les ambitions de la Chine sur son environnement régional, souligne Michel Jan. Sa nouvelle équipe dirigeante, opposée à la démocratie à l’occidentale, veut changer les règles internationales, une fois réalisées la stabilité intérieure du pays et la modernisation de ses armées. Résultante d’une classification confucéenne et du maoïsme, la loi chinoise codifie les directives du Parti communiste qui présentent une continuité avec la politique impériale. L’Histoire tumultueuse de la Chine montre que les périodes d’harmonie et de stabilité correspondaient à un pouvoir central fort. Selon Michel Jan, la Chine rêve de donner la priorité à l’Asie, mettre fin à la suprématie des États-Unis et mettre le droit international au service de sa politique commerciale. La puissance économique et militaire du pays devrait lui permettre de rouvrir l’antique « Route de la soie » vers l’océan Indien et l’Europe. Pour se préparer à assurer la sécurité régionale en mer de Chine méridionale, elle envoie ses bâtiments militaires s’entraîner en océan Indien avec ceux des Marines étrangères. Sa diplomatie périphérique porte sur la coopération régionale pour supplanter la suprématie militaire américaine en Asie, qui fait obstacle à sa politique économique et commerciale. La Chine promeut les organisations internationales où la présence occidentale reste limitée. Ainsi, lors du sommet  de la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie, tenue à Shanghai en mai 2014 (27 pays membres et 6 observateurs), Xi-Jinping a proposé une « vision commune, globale, coopérative et durable ». Le 24 octobre 2014, la Chine et vingt autres pays ont signé un protocole d’accord sur l’établissement, en Asie, de la « Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures » (BAII), conçue comme un contrepoids à la Banque mondiale ou à la Banque asiatique de développement. Selon les médias chinois, la BAII disposera d’un capital initial de 50 Md$, principalement d’origine chinoise, pour améliorer transports, barrages et ports dans la région. A l’ONU, la Chine n’hésite pas à utiliser son droit de veto, mais ignore le droit international de la mer. Quoique membre permanent du Conseil de sécurité, elle ne s’implique guère dans la résolution des crises internationales, sauf quand elle peut en tirer un avantage. Elle exige des pays partisans d’un dialogue qu’ils acceptent ses demandes, avec des conséquences insupportables pour eux et un risque élevé de guerre, conclut Michel Jan.

Différends frontaliers et fluviaux. La Chine n’oublie pas les traités qu’elle juge « inégaux » et, depuis 1949, tente de reprendre certains territoires perdus, indique le général Lamballe. Sa frontière avec le Bhoutan n’est pas délimitée et elle a déjà récupéré 1.000  km2 dans le Tadjikistan, riche en minerais. Avec la Russie, le traité de Nertchinsk de 1689 lui avait accordé un droit sur les populations chinoise et mandchoue vivant en Sibérie. Mais celui de Aihun (1858) lui a enlevé la rive gauche du fleuve Amour, qu’elle ne revendique plus. Celui de Pékin (1860), que la Chine conteste encore, lui a retiré la province de l’Oussouri, où sera fondé le port russe de Vladivostok. Aujourd’hui, les travailleurs chinois, dont la Russie a besoin pour développer la Sibérie, affluent à la périphérie des villes. Par ailleurs, la Chine n’a signé aucune convention internationale relative au partage des eaux des fleuves avec les autres pays riverains. Elle a déjà entrepris des travaux sur le Mékong sans en informer les pays en aval (Laos, Thaïlande, Cambodge et Viêt Nam). Ses contentieux avec l’Inde portent sur le Brahmapoutre, qui prend sa source au Tibet, et 90.000 km2 de territoire frontalier. Chine et Inde massent des troupes de part et d’autre, mais préfèrent la négociation à l’affrontement armé. Enfin, le centre de gravité du monde se déplace vers elles, car elles totalisent 40 % de sa population, souligne le général Lamballe.

Duel sino-américain. Grâce à l’extraction du gaz de schiste sur leur sol les États-Unis n’ont plus besoin d’importer du pétrole, contrairement à la Chine dont la consommation en dépend à 50 %, rappelle le général Paris. Il s’ensuit une rivalité entre eux pour le contrôle des zones maritimes riches en ressources pétrolières. Sur le plan militaire, la Chine ne dispose que de 3 sous-marins lanceurs d’engins (SNLE), tout juste capables de prendre la mer. De leur côté, les États-Unis déploient 12 SNLE, dont 4 ou 5 en patrouille opérationnelle, et 11 porte-avions pour contrôler le Pacifique et l’océan Indien. Présents en Extrême-Orient depuis 2012, ils n’ont laissé en Europe, depuis le 1er janvier 2014, que 70.000 hommes peu aptes au combat. En 2002, les États-Unis ont dénoncé le traité sur la limitation des armes nucléaires stratégiques signé en 1972 avec l’URSS, que respectent implicitement la France, la Grande-Bretagne et la Chine. Pour constituer leur bouclier antimissile, ils ont établi 35 sites de lancement en Alaska et dans le Dakota du Nord. Ce bouclier agirait par : destruction du missile assaillant par collision avec un missile lancé d’un de ces sites ; impulsion électromagnétique pour dérégler son système de navigation ; cyberattaque du segment sol par un virus. Il fonctionne grâce à la surveillance spatiale, qui détermine le tir du missile et sa provenance. Or la Chine est déjà parvenue à détruire un satellite par collision. En outre, sur le plan stratégique, elle entretient des alliances avec la Corée du Nord, devenue puissance nucléaire et perturbatrice dans la région Asie-Pacifique, et la Russie, qui s’écarte de l’Occident. Aujourd’hui, les États-Unis l’emportent sur la Chine, mais ce ne sera plus vrai dans 30 ans car celle-ci accroît sa puissance, avertit le général Paris. La perspective d’une guerre existe, non pas « nucléaire » mais « froide » avec l’Afrique comme enjeu, conclut-il.

Loïc Salmon

Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

La France a été le premier grand pays occidental à reconnaître la Chine populaire en 1964 et à y nommer un ambassadeur de plein exercice. Selon le ministère des Affaires étrangères, la relation bilatérale se caractérise, depuis 1997, par un partenariat global stratégique de haut niveau et par un dialogue sur tous les sujets, y compris celui des droits de l’Homme. La Chine, l’un des moteurs de la croissance économique mondiale, est devenue le premier partenaire commercial de la France en Asie. Toutefois, le déficit de la balance commerciale de la France avec elle a atteint 26 Md€ en 2013, soit près de 40% du déficit extérieur total de la France. Le rééquilibrage par le haut s’appuie sur l’application nécessaire du principe de réciprocité, souligne le ministère.




La guerre future : hybride, majeure ou mondiale ?

Les sociétés développées, les plus sensibles à la menace nucléaire, rejettent l’option « guerre » depuis les excès du second conflit mondial. Les « crises » doivent donc se régler par l’intervention militaire (court terme), la diplomatie (moyen terme) et la reconstruction de l’État (long terme), avant qu’elles dégénèrent en « guerres ». Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 décembre 2014 à Paris, par le Club Participation et Progrès et la revue Défense Nationale. Y sont intervenus : le général (2S) Vincent Desportes, professeur de stratégie à l’Institut d’études politiques de Paris et à HEC ; François Géré, président de l’Institut français d’analyse stratégique ; le général (2S) Jean-Paul Perruche, président d’Eurodéfense-France ; Olivier Kempf, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques.

De l’asymétrie à l’hybride. La guerre « hybride », semi-conventionnelle, n’est ni la paix ni la guerre, estime François Géré. Aujourd’hui, la transformation du monde crée de nouvelles formes de guerre. Le dépérissement de la suprématie de l’État nation conduit à des séparatismes en Europe, en Afghanistan et au Moyen-Orient, de façon pacifique, violente ou mixte comme en Ukraine. Les combattants de Daech, en Syrie et Irak, et ceux d’Ukraine mènent une guerre, non pas « asymétrique » mais « hybride ». Celle-ci consiste en un mélange d’actions hétérogènes dans un contexte mouvant. Les forces en présence appliquent une stratégie indirecte avec des opérations militaires variables : engagement de combattants en uniforme ou non ; agressions par entités mal définies, comme les bateaux de pêche ou les navires garde-côtes en Asie du Sud-Est ou en Afrique ; intervention de forces spéciales sans insignes et le visage dissimulé par une cagoule ; moyens militaires classiques. En Crimée, la guerre électronique a paralysé les moyens de transmissions des forces ukrainiennes, coupées de leurs centres de commandement. Le chantage énergétique, financier ou bancaire de la Russie a pesé sur l’économie de l’Ukraine. La manipulation de l’information, consistant à ne pas dire que c’est la guerre, est menée en Ukraine et par Daech. Elle vise à désinformer les populations locales, le monde musulman et les sociétés occidentales. Parallèlement, la Russie tire des missiles pour montrer la modernité de ses capacités nucléaires, fragilisant les traités de régulation. Selon le professeur Géré, la responsabilité de cette évolution générale incombe aux États-Unis, dont les politiques de délocalisation industrielle et de déréglementation ont conduit à l’obsolescence de l’État nation. Les flux sont devenus transnationaux. Les États-Unis ont la capacité d’en tirer bénéfice, grâce à leur puissance technologique, notamment dans le cyberespace où ils investissent massivement dans la recherche et le développement. En outre, les sociétés évoluent dans l’économie numérique. Dans le cyberespace, les États-Unis arrivent en tête, loin devant la Chine et l’Union européenne (UE), qui n’a pas pris le tournant numérique à temps. Après l’échec du « plan calcul » en 1966, l’informatique française est devenue américaine. Par ailleurs, ajoute le professeur, l’UE est incapable d’élaborer une stratégie nucléaire et de devenir la troisième puissance mondiale.

Guerre froide limitée. Le contexte actuel présente des similitudes et des différences avec celui de la guerre froide (1947-1991), estime le général Perruche. La terreur qu’inspire l’arme nucléaire empêche la montée aux extrêmes d’un affrontement militaire. La Russie instrumentalise une minorité dans un pays et l’arme : Corée, Viêt Nam et Afghanistan hier ; Ossétie du Sud, Abkhazie, Géorgie et Crimée aujourd’hui. Toutefois, l’idéologie n’est plus de mise : la Russie rejette les valeurs occidentales qui réduisent sa puissance. La confrontation entre États de puissance équivalente n’est plus concevable : la Russie, dominée par l’Occident, passe après la Chine comme principale rivale des États-Unis. Mais elle se sert de sa présence militaire pour appuyer des populations qui lui sont favorables, en vue de récupérer ressources et territoires, où vivent d’importantes minorités russophones. L’Ukraine a déjà perdu, avec la Crimée, 16 % de sa population et veut conserver l’intégrité de son territoire. En outre, les autres pays voisins de la Russie (Pologne, Estonie, Lettonie et Lituanie) se tiennent sur la défensive, car elle reste présente chez eux par ses minorités. Moscou joue sur le nationalisme et la fierté russes pour faire oublier la faiblesse de l’économie du pays. La popularité du président Vladimir Poutine est au zénith en Russie. Mais celle-ci, perçue à l’étranger comme hostile, se trouve de plus en plus isolée, même parmi les pays émergents. Elle se rapproche donc de la Chine (gazoducs), dont elle fait le jeu en incitant les États-Unis à revenir en Europe renforcer le flanc Est de l’OTAN. En effet, Washington ne peut affaiblir la crédibilité de l’OTAN en ignorant la situation en Europe orientale, mais n’envisage pas une option militaire contre la Russie. Enfin, l’UE, divisée,  souhaite une désescalade des sanctions économiques contre la Russie.

Mondialisation de la guerre. La fin de la « guerre » ne signifie pas celle de la violence politique, souligne Olivier Kempf. Selon lui, les guerres révolutionnaires et napoléoniennes (1792-1815) ont été « mondiales », quoiqu’elles se soient déroulées surtout en Europe. La guerre de 1914-1918 entre États, surtout européens, a été mondiale sur le terrain. Celle de 1939-1945 a eu le monde pour théâtre d’opérations. La guerre froide en Centre-Europe a connu des débordements armés en Afrique, Asie et Amérique du Sud. Les guerres de décolonisation ont impliqué les populations civiles dans les combats, en tant que victimes ou combattantes, avec des pratiques atypiques comme la guerre « psychologique » et la guerre « révolutionnaire ». Après la guerre froide, l’affrontement violent entre États disparaissent, faute de pouvoir désigner clairement l’ennemi. Aujourd’hui, il n’y a plus de mêlée générale ni de duel étendu, mais des conflits où sont mis en œuvre drones, cyberattaques, guerres médiatique et économique. Des affrontements multicentriques fragilisent certaines zones et affectent la régulation et les flux mondiaux. Ils se transforment en crises internationales, de plus en plus difficiles à gérer.

Loïc Salmon

La guerre : phénomène social et politique

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Guerre de l’information et information de guerre

 

Athéna, déesse grecque de la sagesse, est aussi celle de la guerre et…de la stratégie militaire qui nécessite de réfléchir. Aujourd’hui, il est illusoire de penser pouvoir anticiper la surprise stratégique, estime le général Desportes. S’il est possible de connaître les capacités, il est difficile de comprendre les intentions. La résistance des acteurs aux accidents de l’Histoire de 1914 à 2001 a résulté de leur capacité de « résilience » après un désastre, à savoir « encaisser et réagir » : France, victoire en 1914 mais défaite en 1940 ; Russie, défaite en 1917 mais résistance en 1941 ; États-Unis, résiliences en 1941 et 2001. Réflexion et préparation à la surprise stratégique par divers moyens sont indispensables : renseignement et alerte précoce ; réduction des risques et prévention ; atténuation des effets par la capacité de résilience.




Drones et robots en mer : toujours garder l’homme dans la boucle de décision

Les drones navals et les robots sous-marins permettront une protection accrue des navires, de leurs équipages et du territoire maritime national. L’emploi de la force, décision politico-militaire, exclut de tout automatiser.

Un colloque sur l’expérience acquise sur ces engins et leurs perspectives a été organisé, le 17 décembre 2014 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM). Y ont notamment participé : Océane Zubeldia de l’Institut de recherches stratégiques de l’École militaire ; les capitaines de vaisseau Olivier Lebas et Marc Aussedat de l’État-major des armées ; l’ingénieure Sophie Vacher de la Direction générale de l’armement (DGA) ; le capitaine de vaisseau François Moreau et le capitaine de corvette Raphaël Burgun de l’état-major de la Marine.

Besoins opérationnels. Le drone naval doit s’adapter au sévère milieu marin et permettre d’économiser du personnel, explique Océane Zubeldia. Il s’agit de l’intégrer au système de combat du bâtiment et de le mettre en condition opérationnelle. Par ailleurs, drone et robot constituent des capteurs de renseignement déportés en altitude, en profondeur ou en immersion dans un environnement hostile, indique le capitaine de vaisseau Aussedat. Leur discrétion dans l’espace littoral contourne l’avantage militaire adverse et, du point de vue national, assure une meilleure surveillance des côtes et exerce un effet dissuasif pour leur protection. A l’horizon 2040-2050, les systèmes embarqués à bord des drones pourront analyser automatiquement toutes les informations recueillies pour choisir la plus opérationnelle ou bien la masse d’informations disparates sera analysée par des hommes à terre. Aujourd’hui, la capacité à déceler les signaux faibles (indices) reste du ressort de l’homme, qui simplifie la situation tactique en vue de prendre la décision la plus efficace. Par son déplacement, le drone perturbe l’environnement tactique, mais ne doit pas gêner l’intervention décidée par l’autorité politique. L’ouverture du feu dépend d’une appréciation de la situation globale. A terme, cette appréciation pourra être automatisée si la situation est simple, mais pas si elle est complexe. L’art de la guerre ne se modélise pas. Neutre, le drone n’affecte pas le déroulé des opérations et de la planification. En outre, explique le capitaine de vaisseau Lebas, l’évolution technologique du drone nécessite de repenser son concept d’emploi. Il s’agit d’en saisir les opportunités pour qu’elles répondent aux besoins opérationnels, tout en maintenant la chaîne de commandement. En 1988, dans le contexte de la guerre Iran/Irak, un avion de ligne iranien avait été abattu dans le golfe Persique par deux missiles surface/air tirés du croiseur américain USS-Vincennes, dont le système radar/tir entièrement automatisé l’avait identifié comme hostile ! Depuis, l’industrie de défense a capitalisé les retours d’expérience technique des drones aériens militaires et civils, comme les matériaux, la miniaturisation, la puissance des calculs embarqués et la communication, indique Sophie Vacher. Après les essais de drones à ailes fixes ou tournantes en 2003-2004, la Marine nationale a privilégié les seconds, susceptibles d’apponter sur une frégate (photo). Les concepts d’emploi et performances sont étudiés en amont. Les drones et robots marins permettent d’économiser heures de vol et jours de mer et de créer des métiers nouveaux, mais leur coût élevé de développement exige les bons compromis de performance et de polyvalence. Les efforts portent sur l’optronique, la guerre électronique, le radar, la communication (bandes passantes) ainsi que la standardisation et « l’encapsulage informatique » des messages.

Retour d’expérience. En 2012, au large de Toulon, la DGA a procédé avec succès aux essais de décollage et d’appontage automatiques du drone D2AD, à partir de la frégate Guépratte. Le système D2AD comprend : un segment « vol » avec une balise et un harpon ; un segment « sol » avec des senseurs sur le pont d’envol du bâtiment, une station de prédiction des mouvements du navire et une station de guidage du drone. Les essais se sont poursuivis à partir du patrouilleur l’Adroit avec le Serval (encadré), qui a effectué quelque 170 h de vol et 300 appontages à la date du colloque du 17 décembre 2014. Selon le capitaine de corvette Burgun, divers enseignements ont été tirés : coûts d’emploi réduits par rapport à l’effectif optimal de l’équipe et à la surface maritime surveillée ; performances de la charge utile optronique ; entraînement et qualification des opérateurs ; dimensionnement du lot de soutien ; capacité de transmissions de vidéos en temps réel. Il fallait éviter que l’Adroit brouille les signaux d’autres bateaux. En effet, les futures missions du drone porteront sur la police des pêches dans l’océan Indien, la lutte contre les trafics illicites, la surveillance côtière et l’identification des pistes détectées par le bâtiment porteur. En outre, des solutions ont été identifiées pour l’embarquement sur des frégates de 1er rang et l’intégration minimale sur des bâtiments de projection et de commandement (BPC). Un shelter pourrait être installé sur le pont d’envol du BPC, d’où un drone décollerait pour une mission amphibie avec retour vers une installation au sol. Des réflexions sont en cours sur la complémentarité d’emploi des drones et des hélicoptères embarqués. Parallèlement, depuis 2011 au large de Brest, la DGA explore l’usage de drones et robots marins dans la guerre des mines, à partir du concept de « drone porte drones ». Un projet d’études amont, dénommé « Espadon » (Évaluation incrémentale de solutions potentielles d’automatisation de déminage pour les opérations navales), prépare le programme SLMAF (Système de lutte antimines futur) pour remplacer les moyens actuels. Les mines sont présentes dans tous les conflits maritimes (golfe Persique 1988 et Libye 2011). D’un emploi simple et d’une gamme très large, rudimentaires ou très sophistiquées, elles peuvent être mouillées jusqu’à 300 m de fond par des moyens non spécialisés.

Impact stratégique. Les drones faciliteront de nouvelles missions de la mer vers la terre et diminueront les risques en opérations, souligne le capitaine de vaisseau Moreau, qui met en garde contre la focalisation sur l’engin au détriment de l’entraînement. Le « tout technologique » doit être robuste pour affronter l’environnement marin (météo, courants, corrosion et distances), car la récupération d’engins en mer est plus difficile qu’à terre. Enfin, l’intelligence humaine peut faire autre chose que le traitement de l’information, qui peut être automatisé, conclut le capitaine de vaisseau Moreau.

Loïc Salmon

Marine : « navalisation » d’un drone aérien et test d’un système vidéo embarqué

Marine : une FGM projetable partout dans le monde

La Marine nationale a expérimenté un système de drone S-100 Camcopter, rebaptisé « Serval » (Système embarqué de reconnaissance vecteur aérien léger) : longueur, 3,10 m ; diamètre rotor, 3,40 m ; emport charge utile, 50 kg ; vitesse en patrouille, 60 nœuds (111 km/h) ; endurance, 5h30. Le robot naval est un véhicule sous-marin autopropulsé et filoguidé par fibre optique. Équipé de capteurs pour une imagerie en deux ou trois dimensions, il permet une localisation précise par transpondeur acoustique.




Marine nationale : une capacité opérationnelle globale

La capacité opérationnelle de la Marine repose sur la possibilité d’intervention partout dans le monde (groupes aéronaval et amphibie), la dissuasion (Forces océanique stratégique et d’action navale nucléaire), la protection (contre-terrorisme et guerre des mines) et le renseignement (connaissance et anticipation).

Son chef d’état-major, l’amiral Bernard Rogel a fait le point de la situation le 9 février 2015 à Paris, au cours d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense.

Permanence des opérations. En raison de la richesse du fond des océans, les pays riverains instaurent de nouvelles frontières maritimes pour y imposer leur souveraineté, à l’origine de tensions. Alors que le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale fixe 2 zones de surveillance à la Marine, celle-ci en couvre 4 ou 5 pour préserver les intérêts de la France, rappelle son chef d’état-major. Ainsi, le porte-avions Charles-de-Gaulle et un groupe de guerre des mines se trouvent en océan Indien, zone stratégique. Environ 90 % de la consommation mondiale de pétrole y transite et passe par le canal de Suez et les détroits d’Ormuz, de Bab-el-Mandeb et de Malacca. La piraterie continue en océan Indien et repart en Asie du Sud-Est (Malacca et Sud de la Chine) avec le détournement de pétroliers ou le siphonage des cargaisons en mer. Elle arrive dans le golfe de Guinée, où sévissent le brigandage maritime (attaques de navires de soutien des plates-formes pétrolières), la pêche illégale et surtout les trafics de drogue, d’armes et de cigarettes, qui alimentent le terrorisme à terre. Dans le cadre de l’opération permanente « Corymbe », un bâtiment de la Marine nationale patrouille dans le golfe de Guinée, où 75.000 ressortissants français vivent dans les pays riverains. Il s’agit notamment d’éviter un lien entre piraterie et l’organisation djihadiste Boko Haram, très active dans la région. Outre la prévention, « Corymbe » inclut un volet formation des Marines africaines. Le sommet de Yaoundé sur la lutte contre la piraterie, qui a réuni 13 pays africains en 2013, a décidé d’ouvrir des centres de surveillance en Afrique Centrale et de l’Ouest. Des moyens maritimes ont été fournis par 8 pays, dont la France. Cette dernière coopère avec l’agence européenne Frontex pour lutter contre l’immigration illégale en Méditerranée occidentale par le détroit de Gibraltar. Toutefois, « un immigrant illégal est un naufragé à sauver », rappelle l’amiral, qui indique que 13.000 migrants ont été interceptés ou secourus à Mayotte en 2014. Par ailleurs, la France entretient un partenariat stratégique avec l’Inde, qui acquiert une puissance navale. La Russie a conservé sa capacité sous-marine et déploie notamment une quinzaine de bâtiments au large de la côte syrienne. La montée en puissance de la Marine chinoise se manifeste par la présence croissante de frégates et de sous-marins en Méditerranée, autour de l’Afrique, en océan Indien et dans le golfe Arabo-Persique.

Capacités de demain. La Marine doit recevoir 4 frégates multimissions (FREMM) avant 2016 et 6 autres avant 2018, qu’elle mettra en service 6 mois après leur livraison. Leur financement entre dans le budget annuel de la Défense, complété par les ressources exceptionnelles des « sociétés de projet ». Ces dernières, à capitaux publics et privés, achèteront des équipements (FREMM et avions de transport tactique A400M) qu’elles reloueront aux armées, avec une clause de rachat par l’État à tout moment. Toutefois, précise l’amiral Rogel, l’activité opérationnelle de la Marine française sera préservée si un bâtiment est vendu en priorité à l’export. Déjà, la Marine égyptienne a manifesté son intention d’acquérir rapidement 1 FREMM (6.000 t) et 4 corvettes Gowind (2.700 t) auprès du constructeur DCNS, pour moderniser sa flotte. Les FREMM françaises, très automatisées, remplaceront progressivement les frégates F70 (4.900 t), très mécaniques. Leurs équipages, composés surtout de spécialistes, seront deux fois moins nombreux, impliquant une adaptation de la Marine. A l’horizon 2025, cette dernière aura besoin de 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) de type Barracuda, livrables à partir de 2017, et de 15 frégates, dites de 1er rang. Celles-ci, destinées à aller au plus près des zones de crise, auront des capacités de défense aérienne et aussi de lutte anti-sous-marine, en raison de la prolifération des sous-marins dans le monde. Pour compléter les FREMM, la Marine étudie un projet de frégate de taille intermédiaire de l’ordre de 4.000 t. Le choix sera arrêté après la livraison des 3 dernières FREMM, fin 2018. SNA Barracuda et FREMM seront équipés du missile de croisière naval (MDCN) pour frapper dans la profondeur du théâtre d’opérations, dans le cadre d’un engagement en coalition. Cela implique une réflexion sur la stratégie et la tactique à partir de la mer, compte tenu de la polyvalence des missiles de précision Aster 15 (1,7-30 km de portée), Aster 30 (3-120 km) ou MDCN (1.000 km). La Marine, qui dispose déjà de 3 BPC (Mistral, Tonnerre et Dixmude), ne reprendra pas le Vladivostok, destiné à l’origine à la Marine russe et dont les spécificités diffèrent, indique l’amiral. L’avenir du Vladivostok dépendant d’une décision politique, le constructeur DCNS pourrait le proposer à l’exportation. Enfin, la coopération opérationnelle franco-britannique se renforce, notamment par la surveillance aérienne des côtes de la Grande-Bretagne…qui ne dispose plus d’aviation de patrouille maritime !

« Etre marin ». En 2015, après 226 ans de présence à la Place de la Concorde, la Marine installe son état-major à Balard, déménage son service des ressources humaines à Tours et transfère celui du recrutement à Vincennes. Mais elle conserve ses compétences, ses valeurs et son rôle d’intégrateur social, souligne son chef d’état-major. La Marine recrute 180 jeunes par an hors concours, dont 1 parviendra au grade d’amiral ! Elle s’évertue à leur donner une formation diplômante avec équivalence civile, qui facilitera leur reclassement ensuite. Comme plus de 80 % des personnels qui la quittent trouvent un emploi dans l’année qui suit malgré la mauvaise conjoncture économique, il faut fidéliser ceux qui restent, souligne l’amiral Rogel.

Loïc Salmon

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Marine : obligation permanente d’innover pour rester performante

Marine nationale : motiver, fidéliser et accompagner

La flotte de surface de la Marine nationale inclut notamment : 1 porte-avions ; 3 bâtiments de projection et de commandement et 1 transport de chalands de débarquement ; 26 frégates ; 4 bâtiments de commandement et de ravitaillement ; 11 chasseurs de mines ; 20 patrouilleurs. La flotte sous-marine compte : 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ; 6 sous-marins nucléaires d’attaque. La flotte d’aéronefs totalise : 27 avions de patrouille et de surveillance maritime ; 57 avions de chasse embarquée (Rafale et Super Étendard modernisé) ; 3 avions de guet aérien (Hawkeye) ; 47 hélicoptères de combat et de sauvetage ; 56 aéronefs de service public, soutien et écoles. S’y ajoutent les fusiliers marins, pour la protection des « points sensibles », et les commandos Marine, pour les forces spéciales. En janvier 2015, 38 bâtiments et 5.039 marins sont déployés en Méditerranée occidentale et orientale, océans Atlantique, Indien et Pacifique, Antilles et Guyane.




Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Lutte contre le terrorisme et les trafics transfrontaliers illicites, opérations de maintien de la paix, aide à la sortie de crise et soutien aux exportations françaises d’armement, d’équipements et de savoir-faire constituent les priorités de la DCSD.

Il s’agit de la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères, que son directeur, le vice-amiral d’escadre Marin Gillier, a présenté lors d’une rencontre organisée, le 15 janvier 2015 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Organisation et objectifs. La DCSD met en œuvre des projets, bilatéraux ou multilatéraux, portant sur la formation, l’expertise et le conseil, dont elle assure le pilotage et la gestion. Elle agit selon les directives de la présidence de la République et sous la conduite du ministère des Affaires étrangères, avec la participation de ceux de la Défense et de l’Intérieur. Son budget, de 90 M€ en 2015, a été réduit de moitié en dix ans. Son effectif compte 63 personnes à Paris et 330 correspondants dans le monde, dont 280 militaires et 50 diplomates, policiers et experts de la protection civile. Sa coopération, structurelle, complète celles, opérationnelles, de l’État-major des armées, la Gendarmerie et la Direction de la coopération internationale du ministère de l’Intérieur. Systématiquement et partout, elle soutient l’État de droit par la mise en place d’institutions régaliennes pérennes comme la police judiciaire, appuyée par les moyens de la police scientifique, en vue de poursuites en justice fondées sur des preuves et non plus seulement sur des aveux.

Le théâtre africain. Les États africains doivent décider de leur bonne gouvernance, souligne l’amiral. Environ 75 % des actions de la DCSD se déroulent en Afrique subsaharienne. La France coopère avec l’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest et la Communauté économique des États d’Afrique centrale pour que l’État de droit soit respecté dans les pays concernés. Quand il ne l’est plus, elle met sa coopération entre parenthèses. La DCSD promeut les moyens de développement et la langue française avant le déploiement éventuel des forces de l’ONU. Celles-ci effectuent 55 % de leurs opérations de maintien de la paix en Afrique francophone mais, pour plus de 30 %, n’ont qu’une connaissance basique du français. En accord avec l’Organisation de l’aviation civile internationale, elle apporte son appui à la surveillance du trafic aérien et la sécurité aéroportuaire à 22 pays : ciblage de passagers ; repérage de faux documents de fret ; forums d’échanges d’informations entre pays africains et avec les pays occidentaux. Pour lutter contre l’épidémie Ébola, la DCSD n’a pas envoyé des médecins, mais 50 spécialistes de la sécurité pour aider les autorités guinéennes à s’organiser. Pays le plus aidé par la communauté internationale, le Mali s’est pourtant écroulé en trois semaines en 2012 pour des raisons diverses, explique l’amiral. La démocratie de façade est minée par le clientélisme et la corruption. L’administration demeure incapable et la volonté politique d’appliquer les accords de paix n’existe pas. L’armée, laissée à l’abandon pour éviter qu’elle fomente des coups d’État, dispose de moyens logistiques disparates, à savoir américains, français et autres. L’assistance internationale échoue, car les institutions chargées du développement refusent de coopérer avec les militaires malgré l’insécurité. La coordination internationale connaît des dysfonctionnements : quand  trois pays financent le développement, un quatrième alimente la corruption. En Libye, la légitimité institutionnelle se trouve remise en cause par plusieurs Parlements et autorités (une à l’Est et l’autre à l’Ouest), dont aucune n’a d’emprise sur la majeure partie du territoire et de la population, ni ne souhaite vraiment sécuriser le pays. Pour relancer les flux pétroliers sortant du pays, l’armée de l’Air française a participé à la restructuration de la surveillance de l’espace aérien et la Marine nationale a remis en état les patrouilleurs capables de prendre la mer. Puis, tout a été suspendu quand l’ambassade de France a été relocalisée en Tunisie. Dans la bande sahélo-sahélienne, la DCSD coopère avec les Niger, Tchad, Mali, Burkina Faso et Mauritanie, pour sécuriser leurs frontières, avec l’aide des forces françaises de l’opération « Barkhane ».  Dès 2013, l’amiral Gillier avait rencontré un chef touareg du Burkina Faso pour lui proposer un projet de police des frontières avec le Mali. La sécurité permet en effet de lutter contre le terrorisme du Nord, le vol de bétail, les « coupeurs de routes » (racketteurs) et la délinquance de proximité. Par ailleurs, le développement du Niger, qui manque déjà d’eau et de nourriture, est indispensable pour éviter une « bombe démographique » dans 20 ans, quand 66 % de sa population aura moins de 20 ans, avertit l’amiral.

Terrorisme et brigandage maritime. La DCSD participe à la lutte contre les trafics de cocaïne originaires d’Amérique latine et des drogues de synthèse provenant des pays asiatiques. Ces trafics passent par l’Afrique de l’Ouest pour atteindre les marchés européens. Leur perturbation en Afrique gêne, à terme, le terrorisme qui en tire profit, explique l’amiral, fort de son expérience en Afghanistan au sein du Commandement des opérations spéciales. Il s’agit en effet d’éviter une fusion des mouvements terroristes, qui sévissent en Somalie et aux Nigeria, Nord Mali et Sud Soudan. En outre, la Libye, zone refuge des terroristes d’où ils repartent vers l’Irak, exporte des armes vers le Sahel. Par ailleurs, dans le cadre de l’opération « Corymbe » et depuis vingt ans, des bâtiments français sécurisent le golfe de Guinée, où se concentrent les zones économiques exclusives de 18 États. La DCSD coopère avec 15 d’entre eux pour déterminer la menace et les richesses à défendre. Au Bénin, qui protège les entreprises pétrolières notamment françaises, elle assure un conseil juridique sur l’action de l’État en mer avec guide de procédures et établissement d’une préfecture maritime. Elle met aussi en œuvre trois patrouilleurs… qui ont dissuadé toute attaque près de la côte béninoise depuis plus d’un an !

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Entré à l’École navale en 1977, le vice-amiral d’escadre Marin Gillier est nageur de combat et moniteur parachutiste. Diplômé d’arabe de l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris, il est breveté de l’École supérieure de guerre navale (1993) et auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut des hautes études de défense nationale (2006). Il a participé aux opérations du Liban (1989), du Rwanda (1994), des Balkans (1999), d’Afghanistan (2003-2004) et de Somalie (libération des otages du voilier de croisière Le-Ponant, 2008). Il a commandé la Force maritime des fusiliers marins et commandos (2007-2010) et les Forces françaises aux Émirats arabes unis (2010-2013). Attaché naval en Égypte (1995-1998), puis conseiller « opérations spéciales » en Jordanie (1999-2002), il est nommé directeur de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) au ministère des Affaires étrangères en août 2013. Titulaire de la croix de la Valeur militaire (4 citations), l’amiral Gillier est commandeur de la Légion d’Honneur.




Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale

La première guerre mondiale donnera ses lettres de noblesse au renseignement, pris depuis longtemps au sérieux par la Grande-Bretagne et l’Allemagne, contrairement aux États-Unis qui le redécouvriront.

Un colloque sur l’espionnage et le renseignement pendant la 1ère guerre mondiale a été organisé, le 26 novembre 2014 à Paris, par l’Académie du renseignement, l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire et la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives. Y ont notamment participé : Taline Ter Minassian, professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris ; Christopher Andrew, universitaire britannique ; Wolfgang Krieger, universitaire allemand.

Efficacité, technicité et naïveté. Jusqu’au début de la guerre, les gouvernements attachent moins d’importance à la cryptographie que le cardinal de Richelieu (1585-1642), qui avait attribué un château à son cryptographe pour le récompenser, chose inimaginable aujourd’hui, rappelle avec humour Christopher Andrew. George Scovell, cryptographe du général anglais Wellington casse le « grand chiffre » de Napoléon. Pendant la crise d’Agadir (1911) entre la France et l’Allemagne, l’ambassade allemande comprend que ses chiffres sont décryptés…par des indiscrétions du ministre français des Affaires étrangères ! Plus tard, les ambassadeurs français Paul Cambon (Londres) et Jules Cambon (Berlin) confient leurs correspondances personnelles aux valises diplomatiques, non pas françaises mais britanniques…qu’ils considèrent au-dessus de tout soupçon ! Alors que George Washington (1732-1799) estimait évidente la nécessité de bons renseignements, jusqu’à l’entrée en guerre des États-Unis, le président Woodrow Wilson (1856-1924) ignore que l’Allemagne n’est pas la seule à maintenir un service de renseignement. Dès 1914, le service de sécurité britannique MI5 instaure la censure postale et l’interception des communications. Il découvre ainsi le réseau allemand d’espionnage implanté en Grande-Bretagne et arrête ses agents. L’Allemagne ne reçoit donc aucun renseignement sur le départ du corps expéditionnaire britannique (70.000 hommes) pour la France en août 1914. Toutefois, le même mois, les officiers de renseignement allemands interceptent un message du commandement russe, en clair, qui entraîne la capitulation des troupes russes à Tannenberg. La coopération entre services de renseignement des pays alliés, à l’origine de la « relation spéciale » entre la Grande-Bretagne et les États-Unis, débute en 1914. Ainsi, le chef de station du futur MI6 (service de renseignement extérieur) aux États-Unis parvient à exercer une influence certaine en matière de politique étrangère, en raison de sa proximité avec le président Wilson. En outre, Reginald Hall, chef du renseignement naval britannique, convainc l’ambassadeur américain à Londres de la menace allemande d’espionnage et de sabotage aux États-Unis. Le « Bureau 40 » de l’Amirauté décrypte les chiffres et codes ennemis, notamment le télégramme du ministre allemand des Affaires étrangères Zimmermann du 16 janvier 1917 (encadré). Publié dans la presse américaine, il révèle une proposition d’alliance avec le Mexique pour reconquérir les territoires du Texas, du Nouveau Mexique et de l’Arizona, au cas où les États-Unis renonceraient à leur neutralité. Hall impressionne aussi le secrétaire adjoint à la Marine et responsable du renseignement naval, Franklin Roosevelt (président de 1932 à 1944), par des récits d’exploits imaginaires d’agents britanniques. Par ailleurs, des agents doubles américains, travaillant pour le compte du MI5 et dont l’identité n’a jamais été divulguée, se sont rendus en Allemagne jusqu’en 1917. Enfin, lors de la révolution russe de 1917, le meilleur cryptographe de l’Ochrana (service de renseignement, ancêtre du KGB et du FSB) fuit en Grande-Bretagne et mettra son expérience à son service contre l’URSS.

Subversion et sabotage. Le renseignement allemand aux États-Unis repose sur l’importante minorité germanophone (7 millions de personnes en 1914), qui pèse sur la politique étrangère américaine, explique Wolfgang Krieger. Concentrée dans le Nord-Est, elle joue un rôle éminent dans la finance, l’industrie et le commerce. Pendant la guerre, les agents allemands agissent en Russie, en Inde et en Turquie et veulent empêcher une participation américaine en Europe. Leurs opérations secrètes, qui finiront par pousser Washington à intervenir, sont peu prises en compte avant la déclaration de guerre, en raison de l’actualité de la menace sous-marine. Faute de service national de renseignement extérieur, les consulats allemands disposent de leur propre service. Les agents sont en contact avec l’attaché militaire Franz Von Papen (futur et éphémère compagnon d’Hitler). Début 1914, les réservistes allemands résidant aux États-Unis tentent sans succès de déclencher des émeutes avec les immigrés irlandais, hostiles à la Grande-Bretagne. Les agents britanniques mettent les lignes téléphoniques des diplomates allemands sur écoutes, en raison de la guerre secrète d’influence auprès des dirigeants d’entreprises et de mouvements politiques. Avec l’aide des Irlandais et des syndicats américains d’extrême-gauche, les agitateurs allemands organisent des grèves dans les usines de munitions. Les opérations de propagande échouent, car divulguées dans la presse à l’instigation des agents britanniques. En 1915, un sous-marin allemand torpille, au large de l’Irlande, le paquebot transatlantique Lusitania, parti de New York avec 1.158 passagers, dont 128 Américains, et un chargement secret de munitions. Des opérations clandestines seront entreprises aux États-Unis par un réseau allemand très actif, soutenu directement par le commandement militaire de Berlin, à l’insu de l’ambassadeur allemand à Washington. Ce sont surtout des sabotages de la production d’armements destinés à la Grande-Bretagne. Ainsi, l’origine de l’explosion d’un dépôt de munitions près de New York sera établie après la guerre. Reconnue coupable en 1939, l’Allemagne sera condamnée à verser une indemnité de 53 M$… qu’elle paiera entre 1953 et 1979.

Loïc Salmon

Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

Renseignement : hommes et moyens techniques pendant la première guerre mondiale

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

En1912, le pétrole remplace le charbon pour la propulsion des navires et revêt une importance stratégique. D’importants gisements ont été découverts en Asie centrale (Azerbaïdjan actuel) et en Perse (Iran actuel). Celle-ci, sous protectorat de la Russie au Nord et de la Grande-Bretagne au Sud, a entrepris des pourparlers secrets avec l’Allemagne. Au début de la première guerre mondiale, l’Allemagne et la Turquie menacent l’Asie centrale et l’Inde. Le lieutenant britannique Reginald Teague-Jones (25 ans) va déclencher une guerre de subversion avec les tribus locales en Afghanistan, zone du « Grand Jeu » entre Moscou et Londres. Lancé à la poursuite du diplomate allemand Wilhelm Wassmuss qui fait la même chose, il récupérera un exemplaire du code allemand, qui permettra de déchiffrer le fameux télégramme Zimmermann à l’origine de l’entrée en guerre des États-Unis en 1917.