Armée de Terre : nouveau format plus « au contact »

L’armée de Terre doit repenser son organisation en rééquilibrant ses interventions sur le territoire national et en opérations extérieures. La modernisation de la manœuvre tactique implique de renouveler la formation et l’entraînement.

Telle est l’opinion du général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre, exprimée lors d’une rencontre organisée, le 19 mai 2015 à Paris, par l’Association des journalistes de défense. Évolution de l’environnement. L’armée de Terre de 1972, avec corps d’armée, divisions et brigades, était conçue pour affronter les troupes du Pacte de Varsovie. Le numéro d’avril 2015 de Terre Information Magazine (TIM) rappelle que ce modèle d’armée a été professionnalisé en 1995, autour de forces modulables et projetables dans une logique d’intervention. En vingt ans, ce « corps expéditionnaire » a fait ses preuves et acquis une solide expérience sur tous les théâtres d’opération. En outre, la manœuvre tactique a été accélérée par la numérisation progressive du champ de bataille et « l’infovalorisation ». Cette dernière est un procédé rapide de remontée, d’exploitation et de dissémination de l’information du champ de bataille, qui facilite la détection et le traitement des menaces. Par ailleurs, TIM indique que, sur le plan humain, le moral de l’armée de Terre est fragilisé, son avenir peu lisible et que ses réformes s’accumulent. La transformation des forces armées, définie par le Livre Blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale et la Loi de programmation militaire 2014-2019, entraîne une contraction des ressources ainsi qu’une centralisation et une rationalisation des moyens. De son côté, le général Bosser estime que la dissolution d’une vingtaine de régiments, en dix ans, a provoqué un déséquilibre dans la vie courante des unités et leur préparation opérationnelle. En outre, de nouveaux équipements sont entrés en service : véhicule blindé du combat d’infanterie, équipement Félin et surtout lance-roquettes unitaire, dont la puissance de feu correspond à un demi-régiment d’artillerie. Selon TIM, les menaces se durcissent et se rapprochent : persistance d’adversaires potentiels conventionnels ; djihadisme international avec ramifications sur le territoire national. A ce sujet, dans l’éditorial, le chef d’état-major évoque la deuxième rotation « Sentinelle » (plan Vigipirate) : « Avec 6.400 soldats déployés et 3.000 en alerte, et en comptant ceux qui sont en projection extérieure, pour l’essentiel en Afrique et au Levant, l’armée de Terre vit une cadence qu’elle n’a pas connue depuis plusieurs décennies ». Le 19 mai, devant l’Association des journalistes de défense, il mentionne d’autres menaces comme les États faillis et celles qui n’ont pas  de frontières : catastrophes écologiques ou sanitaires, cyberattaques, terrorisme et migrations massives de populations.

Recrutement et transformation. Les effectifs projetables de l’armée de Terre passeront de 66.000 à 77.000 personnels par des recrutements de 5.000 hommes en 2015, 5.000 en 2016 et 1.000 en 2017. Actuellement il y a 3 candidats pour 1 poste. Afin d’éviter de former de futurs adversaires, chaque candidat retenu fera l’objet d’une enquête de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense. Il s’agit de recruter plus et de faire partir moins, souligne le général. Ceux qui ont quitté l’armée de Terre un an auparavant pourront la réintégrer, sauf ceux jugés indésirables. Certains, partis après 8 ans de service et en situation difficile (chômage ou précarité), seront repris pour des durées variables (1 à 3 ans). Les chefs de corps seront autorisés à recruter localement 30 à 45 jeunes. Compte tenu du délai de 6 mois de formation initiale, l’armée de Terre devrait retrouver, à l’été 2017, le volume de forces projetables d’avant l’opération « Sentinelle », consécutive au plan « Vigipirate alerte attentats » lancé en janvier 2015. Ces forces bénéficieront du programme « Scorpion » de modernisation des capacités de combat des groupements tactiques interarmes (GTIA), engagés au contact direct de l’adversaire. Selon le général Bosser, elles seront regroupées en deux divisions, l’une en préparation opérationnelle et l’autre en opération extérieure (Opex) ou intérieure (territoire national). Chacune s’articulera en 3 brigades à 7.000 personnels correspondant à 7 régiments et 7 PC de GTIA. Maillon clé de l’armée de Terre, la brigade d’infanterie va monter en puissance. Elle bénéficie en effet d’une bonne image dans l’opinion publique, comme la 11ème Brigade parachutiste ou la 27ème Brigade d’infanterie de montagne. L’actuelle 3ème Brigade mécanisée, installée à Clermont-Ferrand, sera dissoute et transformée en brigade d’aérocombat avec un savoir-faire élargi. Celle-ci sera utilisée pour : les actions dans la 3ème dimension ; le flanc-garde de troupes en progression ;  les raids dans la profondeur ; le transport tactique ; les opérations combinées avec des troupes au sol. Déployée en Opex ou sur le territoire national, elle fournira aussi des PC volants. Tout ce qui concerne les hélicoptères sera placé sous le Commandement de l’aviation légère de l’armée de terre : brigade spéciale aéromobile, groupement d’appui à l’aérocombat, soutien et école. Avec plus de 350 appareils, l’armée de Terre est la première utilisatrice d’hélicoptères en Europe. Sa Direction des ressources humaines assure la sélection, la gestion des carrières et la reconversion des personnels avec autorité sur les écoles militaires de formation initiale des officiers et des sous-officiers. En revanche, les écoles de spécialisation seront du ressort des commandements spécifiques : renseignement, aviation légère de l’armée de Terre, logistique, forces spéciales, maintenance des forces et systèmes d’information et de commandement. Le renseignement reste assuré par le 2ème Régiment de hussards, le Bataillon de guerre électronique et le 61ème Régiment d’artillerie qui met en œuvre des drones. Dans immédiat, ces derniers ne sont utilisés que pour le renseignement, précise le général Bosser. Enfin, directement rattachée à son état-major, la Section technique de l’armée de terre assure la veille technico-opérationnelle et l’adoption des matériels futurs.

Loïc Salmon

Défense : actualisation de la LPM 2014-2019

Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés

ALAT : forte qualification et uniquement de l’opérationnel

Le général d’armée Jean-Pierre Bosser choisit l’infanterie de marine à sa sortie de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1981. Breveté de l’École de guerre (1996), il a notamment commandé le 8ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine (2001-2003) et la 11ème Brigade parachutiste (2008-2010). Il a participé à diverses opérations : Liban (1982) ; Tchad (1983 et 1989) ; République Centrafricaine (1984, 1988 et 2003) ; évacuation de ressortissants au Gabon (1990) ; Kosovo (2002). Il a aussi effectué une mission d’assistance technique en Mauritanie (1985). Il a été affecté à la Direction des ressources humaines (2007) et nommé  sous-chef « performance-synthèse » de l’état-major de l’armée de Terre (2010). Il prend la tête de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense en 2012, avant d’être nommé chef d’état-major de l’armée de Terre le 1er septembre 2014. Titulaire de la croix de la Valeur militaire, le général Bosser est commandeur de la Légion d’Honneur  et de l’Ordre national du Mérite.




Exposition « Churchill-De Gaulle » aux Invalides

Cette exposition retrace les destins, hors du commun, de ceux qui ont incarné la résistance pendant le second conflit mondial et dirigé leur pays au début de la guerre froide : Winston Churchill (1874-1965) en Grande-Bretagne et Charles De Gaulle (1890-1970) en France.

A cette occasion, le musée des blindés de Saumur a prêté deux chars de 1940, placés de chaque côté de l’entrée du porche de la façade des Invalides. Le char lourd français BI bis a équipé les bataillons commandés au feu par le colonel De Gaulle. Le nouveau char lourd britannique Matilda II affrontera plus tard l’Afrikakorps du maréchal Rommel. Deux halls retracent le contexte historique. Extraits d’actualités cinématographiques et documents sonores font revivre le général français « à titre temporaire » et le « bouledogue » britannique. L’exposition commence avec l’enfance de ces chefs et se termine par leurs obsèques présentées simultanément, solennelles pour Churchill (30 janvier 1965) et très simples pour De Gaulle (12 novembre 1970). Leur existence aura été partagée entre le métier des armes, la politique et l’écriture.

Les soldats. Le lieutenant Winston Churchill choisit la cavalerie à sa sortie de l’École royale militaire de Sandhurst. Il reçoit le baptême du feu en 1895  à Cuba…au service des forces loyalistes espagnoles pour mater une révolte ! Deux ans plus tard, il sert dans le Nord de l’Inde et obtient son premier commandement au feu contre des tribus afghanes. Pendant la guerre des Madhistes au Soudan, il prend part à la bataille d’Omdurman (2 septembre 1898), l’une des dernières charges de cavalerie de l’histoire militaire britannique. Il participe ensuite à la très meurtrière guerre des Boers (1899-1900) contre l’État libre d’Orange et la République du Transvaal. Capturé, il parvient à s’évader et à rejoindre l’unité de cavalerie « South African Light Horse ». Sa tête est même mise à prix par les Boers pour 25 £, somme importante pour l’époque. Premier lord de l’Amirauté en 1914, Churchill doit démissionner l’année suivante après la bataille désastreuse des Dardanelles. Il revêt alors l’uniforme de lieutenant-colonel pour se battre dans les tranchées des Flandres. Il y rencontre son cousin, le 9ème duc de Malborough. Tous deux échappent à la mort au cours d’un bombardement et gravent leurs initiales sur un éclat d’obus. A l’été 1940, Churchill, Premier ministre, met sur pied un service secret d’action subversive, le « Special Operations Executive » (SOE), composé de deux sections : la « F » avec une organisation et un commandement uniquement britanniques ; la « RF » pour coopérer avec son homologue gaulliste, le « Bureau central de renseignements et d’actions » (BCRA). Entré à Saint-Cyr en 1908, le lieutenant Charles De Gaulle est affecté en 1912 au 33ème Régiment d’infanterie, commandé par le colonel Philippe Pétain. Il reçoit le baptême du feu à la bataille de Dinant, en 1914. Blessé pour la  troisième fois à Verdun en 1916, il est capturé par les Allemands. Malgré cinq tentatives d’évasion, il reste prisonnier jusqu’à la fin de la guerre. Dans les années 1920 et 1930, il sert en Pologne, dans l’armée française du Rhin et au Levant. Devenu colonel, il ne parvient pas à faire adopter son projet de corps blindé mécanisé par sa hiérarchie. Après l’appel du 18 juin 1940, le tribunal de Clermont-Ferrand le condamne par contumace « à la peine de mort, à la dégradation militaire et à la confiscation de ses biens » (2 août).

Les hommes politiques. Élu député du parti Conservateur en 1900, Churchill occupe divers postes ministériels importants, avant et après la Grande Guerre, jusqu’en 1929. A nouveau Premier lord de l’Amirauté en 1939, il devient Premier ministre en 1940. En juin, il rencontre De Gaulle, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale dans le gouvernement Raynaud et envoyé à Londres pour négocier l’aide britannique, afin de pouvoir continuer la guerre. A l’annonce radiodiffusée de l’armistice français, Churchill l’autorise à utiliser le micro de la BBC pour lancer un appel à la résistance. Les deux hommes concluent un accord sur la constitution de la « France Libre », mouvement militaire et entité politique représentant la France, avec son siège à Londres. La plupart des volontaires français combattent aux côtés des armées britanniques. A Brazzaville, De Gaulle institue un « Conseil de défense de l’Empire », afin d’établir des relations d’État à État avec le gouvernement britannique. L’image de chacun se dessine. Churchill se caractérisera par le chapeau, le gros cigare, le nœud papillon et le pistolet mitrailleur. Quant à De Gaulle, sa voix entendue régulièrement à la BBC sera vite associée à un général en uniforme. Malgré le bombardement de la flotte française de Mers-El-Kébir par la Marine britannique (3 juillet 1940) et l’échec de la tentative de ralliement de Dakar par une flotte anglo-française libre (23-25 septembre), Churchill et De Gaulle conservent leur confiance réciproque. Par la suite, leurs relations seront tendues et même au bord de la rupture. Finalement, grâce à l’unification de la Résistance et au soutien populaire, De Gaulle s’impose et écarte le risque d’une guerre civile en France. En 1944, celle-ci se voit attribuer une zone d’occupation en Allemagne. Le 26 juillet 1945, Churchill perd les élections. Six mois plus tard, De Gaulle démissionne du gouvernement provisoire de la République française. Le premier revient au pouvoir de 1951 à 1955 et le second de 1958 à 1969.

Les écrivains. Contre tous les usages, Churchill mène une double carrière d’officier et de correspondant de guerre pendant cinq ans (1895-1900). Ses articles assurent sa renommée en Grande-Bretagne et lui inspirent la rédaction de plusieurs livres, dont il tire l’essentiel de ses revenus. Après 1945, il écrit le premier tome de « La seconde guerre mondiale », qui en comptera six. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1953. De Gaulle publie son premier livre en 1938 : « La France et son armée », rédigé dix ans plus tôt à la demande du maréchal Pétain. Il se remet à l’ouvrage après la guerre et publie ses « Mémoires de guerre » entre 1954 et 1959. Churchill travaille avec une équipe de chercheurs et dicte, la nuit, à sa secrétaire qui tape à la machine. De son côté, De Gaulle écrit à la main et rature beaucoup. Deux ou trois personnes effectuent des recherches et vérifient l’exactitude des événements. Sa fille Élisabeth tape l’épreuve finale, qu’il aura réécrite… plus lisiblement !

Loïc Salmon

Churchill De Gaulle

Parachutée au clair de lune

L’exposition « Churchill-De Gaulle » (10 avril-26 juillet 2015), organisée par le musée de l’Armée avec le concours de la Fondation Charles De Gaulle, se tient aux Invalides à Paris. Elle rassemble photos, tableaux, documents, affiches, lettres, uniformes, appareils et objets provenant notamment du Churchill Archives Centre de Cambridge et du musée de l’Ordre de la Libération. Parallèlement, ont été programmés : des conférences en avril et mai ; un cycle cinématographique « Churchill-De Gaulle » du 4 au 8 juin ; des concerts d’avril à juin dans la cathédrale Saint-Louis des Invalides, pour rappeler la fin de  la seconde guerre mondiale et découvrir les grands compositeurs du XXème siècle, de Benjamin Britten au « Beatle » Paul Mc Cartney. Renseignements : www.musee-armee.fr




La puissance au XXIème siècle : le poids de l’Histoire

La force militaire suffit-elle à garantir la puissance d’un État ? Russie, OTAN, Grande-Bretagne et Allemagne conservent-elles leur puissance ?

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 13 avril 2015 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), EuroDéfense-France, l’Institut Jean Lecanuet et la revue France Forum. Y ont notamment participé : le général de brigade Benoît Durieux, directeur du Centre des hautes études militaires ; Gabriel Bernier du secrétariat international de l’OTAN ; Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe ; le général (2S) Maurice de Langlois de l’IRSEM.

Capacité militaire durable. Le discrédit moral et juridique de la guerre perdure depuis 1945 dans une Europe qui se démilitarise, alors que les violences armées s’en rapprochent, note le général Durieux. Mais, la réflexion sur la puissance militaire se poursuit depuis une quinzaine d’années. Après leurs interventions en Afghanistan et en Irak, les États-Unis ont compris l’inadaptation de leur force militaire, dans un environnement mal perçu et un mode de combat déconnecté de la réalité du terrain et de la situation politique. Un débat s’est ouvert sur l’offensive et la défensive. Celle-ci l’emporte avec la dissuasion nucléaire et des armées conventionnelles qui coûtent de plus en plus cher. L’offensive repose sur la faiblesse conceptuelle de la puissance militaire. La destruction de l’adversaire rassure, mais c’est un résultat à court terme. Il faut donc repenser le concept de puissance militaire, estime le général. En raison de la nature politique de la guerre, les militaires ne peuvent pas régler des problèmes non militaires. La singularité de la guerre nécessite une approche globale : contrôle des milieux marin et aérien et destruction de l’adversaire. S’y ajoute le temps long du développement de la puissance militaire. Le premier effort porte sur « l’intelligence stratégique » : comprendre l’adversaire et ses motivations pour éviter la « facilité tactique », uniquement militaire, et la tentation de la « morale », conception étrangère à la politique. Le deuxième effort concerne la capacité d’un pays à s’engager de façon autonome sur un théâtre d’opérations, comme les États-Unis dans le passé, la France au Mali ou le Tchad contre l’organisation terroriste Boko Haram. Enfin, la pérennité de l’action militaire dépend de la capacité industrielle du pays et de la formation des personnels.

L’OTAN, outil de puissance. Pour l’opinion publique, l’OTAN se présente comme un multiplicateur de forces militaires entraînées et constitue un saut qualitatif en terme de puissance  avec la dissuasion nucléaire, indique Gabriel Bernier. Cela implique : un partage du fardeau transatlantique et intereuropéen, avec une plus grande autonomie pour l’Union européenne ; l’élaboration d’une politique de défense et d’une doctrine pour le contrôle de l’espace stratégique ; une approche internationale en matière d’équipements par la mutualisation et le partage des moyens. Le retour de la menace russe et l’apparition de Daech ont conduit à l’adaptation de la capacité de réaction rapide de l’OTAN, qui doit d’abord éviter tout conflit en Europe.

Résurgence de la Russie. Puissance régionale moyenne, la Russie s’étend de la Baltique au Pacifique. Inquiète pour sa sécurité, elle s’attend à une confrontation avec l’Occident, notamment au Moyen-Orient, estime Arnaud Dubien. En outre, elle ne s’estime pas vaincue à l’issue de la guerre froide (1947-1991). La dissuasion nucléaire a été modernisée, mais les forces conventionnelles devront être mises à niveau d’ici à 2020. Depuis les années 2000, la Russie souhaite la prise en considération de ses intérêts stratégiques, ignorés depuis 1990, surtout l’élargissement de l’OTAN aux pays de l’Europe de l’Est. Pour la Russie, l’Ukraine, dont elle est frontalière, ne doit appartenir ni à l’OTAN, ni à l’Union européenne. Considérant que son intérêt stratégique vital y est engagé, elle entend maintenir son rang dans les décennies à venir et est prête à en payer le prix, malgré les sanctions  économiques. La crise semble durable avec les États-Unis, malgré l’absence de véritable confrontation idéologique. L’attitude des autres pays est variable. Grande-Bretagne, Suède, Pologne et Pays Baltes prônent une ligne dure en matière de sanctions économiques. L’Espagne, l’Italie, la Grèce, Chypre, la République Tchèque et la Hongrie préfèrent un assouplissement. L’Allemagne adopte une position médiane. La Russie, pour qui l’Occident a cessé d’être la référence, se tourne d’abord vers la Chine, qui représente 17 % de ses échanges extérieurs. Elle recherche des partenariats dans les domaines nucléaire et militaire avec l’Afrique du Sud et le Brésil. Enfin, elle développe ses relations diplomatiques et économiques avec l’Inde, le Viêt Nam, l’Égypte, la Turquie et l’Iran.

Prise de conscience de l’Allemagne. L’Allemagne se considère comme une puissance « civile », sceptique sur l’emploi de la force, explique le général Maurice de Langlois. Privilégiant une approche multilatérale pour éviter les risques, son Livre Blanc 2006 sur la sécurité n’évoque pas la notion d’intérêt national et manque de réflexion stratégique, selon le général. Intégrée à l’OTAN dès 1955, la Bundeswher est pourtant intervenue en ex-Yougoslavie, Afrique et Afghanistan, quoique souvent soumise au « caveat » national (limitation des missions opérationnelles par le gouvernement). Mais en 2011, l’opinion publique a pris conscience de la nécessité de maintenir la violence en cas de remise en cause de la co-existence pacifique. Le délai d’alerte opérationnelle de la Bundeswehr est passé à 48 h. Le budget de la Défense doit croître de 8 Md€ d’ici à 2019, notamment pour augmenter ses investissements et améliorer la disponibilité de ses équipements.

Réticences de la Grande-Bretagne. Malgré l’hésitation de son opinion publique à l’envoi de troupes en opérations extérieures, la Grande-Bretagne se croit encore une grande puissance et veut étendre son influence dans le monde, souligne le général de Langlois. Elle préfère envoyer des experts militaires et civils, à titre préventif. La force armée, quoique considérée comme la clé de voûte de la sécurité, ne doit être employée qu’après tous les autres moyens. De leur côté, les États-Unis estiment que la Grande-Bretagne ne remplit plus son rôle dans les grandes opérations qu’ils mènent.

Loïc Salmon

Selon Falashadé Soulé-Kohndou, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud constituent un groupe « d’États émergents », qui recherchent une influence politique internationale, basée sur leur statut de puissance régionale. Ils développent leur capacité militaire et préfèrent l’action collective à l’initiative individuelle. Ils utilisent la diplomatie selon les enjeux : système financier international, droits de l’Homme, gouvernance internationale ou réforme du Conseil de sécurité de l’ONU. Ils s’impliquent dans les médiations entre pays en litige et dans les opérations de maintien de la paix. Toutefois, leur influence politique reste limitée. Ainsi, l’Inde et l’Afrique du Sud s’abstiennent régulièrement lors du vote sur des résolutions des Nations unies mettant en cause la Russie ou la Chine.




Marine nationale : en opérations sur toutes les mers

En posture permanente de sûreté, la Marine agit, dès le temps de paix, sur l’espace marin de liberté stratégique et de manœuvre. Responsable de l’action de l’État en mer, elle participe aussi aux opérations sur les théâtres extérieurs.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 15 avril 2015 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine. Y sont notamment intervenus : la contre-amirale Anne Cullerre, sous-chef d’état-major « Opérations aéronavales » ; le capitaine de vaisseau (R) Lars Wedin, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique ; le capitaine de vaisseau Jacques Rivière, chef du bureau « Opérations aéronavales ».

Enjeux et menaces. Outre ses ressources halieutiques et son importance pour le transport de marchandises dans le monde (90 % des échanges), la mer devient un enjeu énergétique, explique le capitaine de vaisseau Wedin. Le parc d’environ 170.000 plates-formes de production d’hydrocarbures (pétrole et gaz) s’accroît de 400 unités par an. S’y ajoutent les éoliennes et hydroliennes (sous-marines), génératrices d’électricité. Or, ces infrastructures affectent l’emploi des radars et les trajectoires de manœuvre des navires marchands pour les éviter. Ces entraves à la circulation maritime se répercutent sur la liberté de navigation. Certains pays riverains, notamment en mer de Chine, créent des zones d’interdiction pour les protéger, notamment des organisations terroristes susceptibles d’utiliser vedettes rapides ou sous-marins de poche pour les endommager, avec des conséquences écologiques et médiatiques. Le commandant Wedin en déduit une stratégie maritime pour le XXIème siècle avec ses composantes économique, financière, industrielle, de défense (OTAN et accords bilatéraux), diplomatique et morale, à savoir la prise en compte de l’importance de la mer par l’opinion publique. L’amirale Cullère rappelle que tous les pays commerçants disposent de Marines militaires pour défendre leurs intérêts maritimes. Ainsi, la Chine et les pays d’Asie du Sud-Est développent leur Marine pour s’assurer la maîtrise des mers environnantes. La guerre froide (1947-1991) semble de retour. Si un bâtiment étranger se rapproche trop près de la Crimée, des unités russes vont immédiatement à sa rencontre. La Russie reconstruit en effet sa Marine, qui montre son pavillon en océan Indien et en Méditerranée. Parallèlement, des avions russes se manifestent le long des côtes atlantiques, indique le capitaine de vaisseau Rivière.

Missions permanentes. Pour garantir la crédibilité de la dissuasion nucléaire, le programme « Cœlacanthe » poursuit la modernisation de la Force océanique stratégique par la mise au format du missile balistique M51 du 3ème SNLE. Pour participer à la protection de ses 80.000 ressortissants français dans le golfe de Guinée, l’opération « Corymbe » combine surveillance maritime et coopération avec les pays riverains pour la prise en charge de leur propre sécurité dans leurs eaux territoriales, explique l’amirale Cullerre. Sur le territoire national (métropole et outre-mer), l’action de l’État en mer (55 missions) inclut la protection des approches maritimes (sémaphores et renseignement). En 2014, 350 personnes ont été secourues, 500 kg de cocaïne saisis et 2.000 engins explosifs neutralisés. En outre, 3.280 marins et gendarmes maritimes ont assuré la sécurité d’enceintes militaires et des installations de la dissuasion. Début 2015, la Marine n’a donc pu fournir de personnels au-delà d’un mois à l’opération « Sentinelle » en Ile-de-France (10.000 personnels mobilisés). En conséquence, l’État-major des armées réfléchit aux nouveaux formats de la défense maritime, opérationnelle et aérienne du territoire. La France participe déjà à la lutte contre l’immigration clandestine dans le cadre de la mission européenne Frontex (renseignement et récupération de naufragés). La France dispose du plus grand réseau d’attachés de défense du monde. Les Commandements supérieurs en Nouvelle-Calédonie (armée de Terre) et en Polynésie française (Marine) remplissent, au sein des pays de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique, des missions de rayonnement, mais avec de plus en plus de difficultés car les moyens financiers diminuent. Les escales de deux frégates de surveillance y contribuent, notamment aux Mexique, Chili, Pérou et en mer de Chine. Si le ministère des Affaires étrangères décide, par exemple, l’envoi de secours aux victimes d’un cyclone aux Philippines, la Marine peut déjà en réaliser la planification sur place. En raison de la présence d’entreprises françaises (CMA et Total) dans la région, des bâtiments militaires français  s’y rendent, mais sans prendre parti dans les litiges territoriaux entre les pays riverains et la Chine, qui se pose en rivale des États-Unis. Par ailleurs, la Marine américaine doit assurer, en permanence, l’ouverture des détroits de Bab-el-Mandeb et d’Ormuz, où la Grande-Bretagne a envoyé des unités et la France un chasseur de mines en avril 2015.

Opérations ponctuelles. Avec ses bâtiments, aéronefs (avion radar Atlantique 2 ou Falcon 50 notamment) et commandos (forces spéciales), la Marine participe aux opérations extérieures, dans un cadre interarmées et en coalition : « Chammal » contre Daech en Irak, « Atalante » contre la piraterie en océan Indien et « Serval » puis « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne. Elle dispose de : 3 bases navales à Cherbourg, Brest et Toulon ; 4 stations navales au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon ; 2 bases interarmées à Djibouti et aux Émirats arabes unis. L’opération « Corymbe » dans le golfe de Guinée est dirigée par l’amiral préfet maritime de Brest, également commandant en chef pour l’Atlantique, en coordination avec ses homologues au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Gabon. Auparavant uniquement effectuées en liaison directe avec la présidence de la République, les projections de forces sur des théâtres extérieurs intègrent la communication opérationnelle, en raison de l’accélération du temps « politico-médiatique », souligne l’amirale Cullerre. En échange du soutien des États-Unis à la France en matière de renseignement et de ravitaillement en vol pendant les opérations « Harmattan » (Libye, 2011) et « Serval » (Mali, 2013), le groupe aéronaval français a assuré la relève d’un porte-avions américain au cours de l’opération « Chammal » (Irak, avril 2015).

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

L’océan Indien : espace sous tension

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Avec 11 Mkm2 de zones économiques exclusives réparties sur 7.000 km de côtes sur tous les océans, la France dispose du 2ème domaine maritime mondial, après les États-Unis. Sa Marine compte : 10 sous-marins, dont 6 d’attaque (SNA) et 4 lanceurs d’engins (SNLE) ; 42 bâtiments de combat et de soutien ; près de 200 avions de chasse, de patrouille et de surveillance ainsi que des hélicoptères ; 15 unités de fusiliers et commandos Marine ; 34.000 hommes et femmes, dont 3.000 civils. Le taux de féminisation atteint 13,8 %. Dès 2017, l’équipage du premier SNA Barracuda intégrera 3 officiers féminins. Toutes les spécialités sont ouvertes aux femmes, y compris celles de pilote de chasse embarquée et de commando Marine, si elles réussissent les mêmes tests que les hommes.




Piraterie : encore présente sur mer et en expansion dans le cyberespace

Transport maritime, production pétrolière et flux de données informatiques tirent profit de la mondialisation… avec la menace récurrente d’attaques de pirates, imprévisibles et difficilement identifiables.

Ce parallèle a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 8 avril 2015 à Paris, par le Master 212 de l’Université Paris-Dauphine et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont notamment intervenus : le vice-amiral Arnaud Coustillière, officier général cyberdéfense à l’État-major des armées ; Thierry Bourgeois, directeur de la sûreté du groupe Total (hydrocarbures) ; Jacques de Chateauvieux, président de Bourbon (services maritimes pour l’offshore pétrolier) ; Philippe Sathoud, directeur opérationnel au groupe DCNS (équipementier naval) ; Patrick Simon, avocat au barreau de Paris et président de l’Association française du droit maritime ; Patrick de la Morinerie, directeur général adjoint chez Axa Corporate Solutions (assurances).

État des lieux. La technologie informatique embarquée d’un navire civil et les infrastructures portuaires restent vulnérables aux cyberattaques. Via internet, un « hacker » (pirate informatique) pourrait en effet modifier les paramètres de conditionnement de sa cargaison ou, pire, ceux de ses automates et le dérouter de sa destination. Les risques encourus diffèrent pour les porte-conteneurs (CMA), les unités de servitude offshore (Bourbon) ou les navires spécialisés (Louis-Dreyfus Armateurs), souligne l’amiral Coustillière. Présent dans 132 pays où il produit (à terre ou au large) ou distribue pétrole ou gaz, Total les classe selon le niveau d’insécurité ordinaire, l’instabilité politique et le terrorisme. Il exclut toute activité en Somalie, Syrie et Afghanistan, classés « rouges ». Au Nigeria, les personnels de ses plates-formes en mer sont acheminés par hélicoptère et les matériels par chalands, escortés par des patrouilleurs militaires. Faute de moyens suffisants des États riverains, la piraterie perdure dans le golfe de Guinée. Un centre de coordination anti-piraterie est en cours d’installation. Comme pour le détroit de Malacca, les navires doivent y être connectés par le système d’identification AIS, qui permet de connaître leur position exacte en permanence. Toutefois, les pirates, très bien renseignés, peuvent ainsi les localiser et, en cas d’attaque réussie, commencent par déconnecter l’AIS. Selon AXA, la piraterie diminue dans le monde, mais devient plus efficace : pour un trafic annuel moyen de  150.000-200.000 passages dans les zones dangereuses (détroit de Malacca et golfes d’Aden et de Guinée), le taux de succès est passé de 66 % sur 445 attaques en 2009 à 95% sur 245 attaques en 2014. Il reste encore 400 marins détenus à terre par des pirates en mars 2015, contre 1.000 en 2005. Bourbon, qui déploie 90 bateaux-navettes au Nigeria et 300 dans le golfe de Guinée, n’y envoie que des volontaires parmi ses 12.000 marins. La Norvège et les Philippines ont interdit à leurs ressortissants de travailler au Nigeria. Les compagnies d’assurances prennent en charge les dommages en mutualisant les risques en fonction des données statistiques. Mais, indique AXA, comme ces dernières n’existent pas en cybercriminalité, elles établissent… des scénarios de risques !

Sûreté et protection. Total se prémunit de la cybercriminalité à bord de ses installations de diverses façons : anti-virus ; mesures des flux en entrée et sortie pour détecter les comportements anormaux ; recours aux agences de protection pour identifier les programmes malveillants et les éliminer. Des « passerelles » protégées relient l’informatique de gestion (connectée à internet) à celle, dite « industrielle », des installations techniques. Le manque de vigilance des personnels se trouve souvent à l’origine des dégâts mineurs constatés. De son côté, DCNS a établi une procédure réglementant l’accès à l’informatique du bord, a mis au point des logiciels de repérage et forme les équipages à la détection ou l’intervention. En ce qui concerne les attaques physiques, Total se protège différemment selon le contexte juridique. Dans les pays où l’État est actionnaire ou propriétaire des installations de production, il met des gendarmes à la disposition de Total, qui assure l’exploitation du site. Pour les forages en mer par grande profondeur, l’État riverain est unique propriétaire des installations, dont le coût d’exploitation est partagé entre les différents partenaires. Face à la menace de la piraterie maritime, Bourbon a équipé ses navires d’une « citadelle » à l’épreuve des balles du fusil d’assaut de type kalachnikov et où l’équipage se réfugie jusqu’au départ des pirates, incapables alors de conduire le navire. En outre, les équipages sont formés et entraînés pour prendre conscience du danger et s’habituer à la discipline. En cas d’attaque, une procédure permet à l’équipage  d’informer les autorités compétentes. Pour ce type d’opération, DCNS dispose du patrouilleur de sauvegarde maritime L’Adroit, équipé de moyens de communication sécurisés et qui embarque un hélicoptère, des drones de surveillance et des commandos. Concrètement, sur la base de renseignements, la Marine du pays riverain intervient, de jour comme de nuit et quelles que soient les conditions météorologiques. L’avocat Patrick Simon estime nécessaire l’embarquement de sociétés militaires privées, comme aux États-Unis et comme la loi l’autorise  en France. De son côté, l’amiral Coustillière, rappelle que les mers, où sévit la piraterie, doivent être occupées par des navires de l’État, seuls autorisés à employer la force en cas de légitime défense. Or, aux États-Unis, celle-ci correspond à l’anticipation, alors qu’en France l’analyse de la situation reste un impératif préalable. Au large de la côte somalienne, la piraterie est contenue, mais pas éradiquée, en raison notamment d’une coordination des patrouilles de Marines de divers pays et de la constitution de convois escortés, particulièrement dissuasifs. Toutefois, les pirates, bien renseignés, attaqueront tout navire qui, par indiscipline, s’aventurerait seul dans une zone réputée dangereuse.

Loïc Salmon

Piraterie maritime : l’action d’Europol

Cyberdéfense : une complexité exponentielle

Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux

En matière de piraterie maritime, le Centre d’étude et de pratique de la survie (CEPS) recommande de : s’informer au préalable 0auprès des ambassades et consulats français et des autorités portuaires ou maritimes compétentes ; s’inscrire au contrôle naval volontaire en océan Indien ; s’assurer du fonctionnement optimal des moyens de communications (valises satellites, radio HF) et des moyens électroniques du bord (GPS, balise d’alerte, radar) ; maintenir une veille permanente anti-piraterie 24h sur 24 ; assurer des tours de garde dans les ports les plus sensibles. Le CEPS préconise aussi des mesures de protection à bord : leurres sur le pont avec des mannequins en tenue d’équipage ; protection du pont par un grillage ; barrière physique (barbelés par exemple) pour éviter l’abordage du navire par l’accrochage d’échelle ; panneaux et pictogrammes dissuasifs autour du navire ; diffuseur d’eau à haute pression autour du navire.




Terrorisme djihadiste : prédominance de la dimension psychoculturelle

Violence aveugle, théâtralisation et médiatisation caractérisent le terrorisme djihadiste, dont la propagande exerce un impact psychologique très fort sur les personnalités fragiles.

Telle est l’opinion d’Asma Guénifi, psychologue clinicienne et auteur d’une étude sur les profils psychologiques des islamistes radicaux. Elle s’est exprimée lors d’une conférence-débat organisée, le 2 avril 2015 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Émotions et héritage. Aujourd’hui, l’islamiste terroriste s’est forgé une identité : « Al Qaïda » et « Daech » (« État islamique »). Selon Asma Guénifi, la musique et les mises en scène de leurs sites internet, comme l’écroulement des Twin Towers de New York le 11 septembre 2001, suscitent l’angoisse. Les images télévisuelles marquent plus que l’écrit. L’inconscient enregistre tout ce qu’il y a autour et anesthésie l’intellect. Frapper un pays puissant l’affaiblit, fragilise les autres et provoque la panique, car l’auteur des faits reste inconnu jusqu’à sa revendication de l’attentat. Dans le monde musulman, l’usage de la terreur à des fins politiques remonte au « Vieux de la Montagne », Hassan ibn al-Sabbah (Iran, XIème siècle), fondateur de la secte des « Assassins », soldats drogués au haschich pour remplir leur mission. En fait, Hassan ibn al-Sabbah appelait ses adeptes « Assassiyoun »,  c’est-à-dire les fidèles au « fondement de la foi ». Sa doctrine prône la pureté de l’âme et l’inutilité du corps. Après la mort, les âmes des « purs » vont au paradis, magnifique jardin secret où 70 « houris » (jeunes femmes, belles et vierges) leur servent des mets délicieux. Les méthodes du « Vieux de la Montagne » seront reprises par Hassan el-Banna, qui fonde l’association des « Frères Musulmans » (Égypte, 1928). Cette organisation, qui manifeste son opposition, parfois violente, aux États arabes laïcs et à Israël, est officiellement considérée comme terroriste par le gouvernement égyptien, la Russie et l’Arabie Saoudite. Elle a rapidement diffusé ses idées dans les pays à majorité musulmane du Moyen-Orient, au Soudan et en Afrique du Nord. Le mouvement politico-militaire « Hamas », créé en 1987 dans la bande de Gaza, en est issu. Il prône la destruction de l’État d’Israël et l’instauration d’un État islamique palestinien sur son territoire, la Cisjordanie et Gaza.

Typologie psychologique. D’après Asma Guénifi, les salafistes ignorent toute logique, sauf celle de remettre en cause toutes les autres. Ses recherches l’ont conduite à l’établissement de divers profils psychologiques. Le salafiste « idéologique », choisi par son chef hiérarchique, doit repérer et endoctriner une personne à qui il inspire confiance. Il va l’isoler de son cercle familial et réduire son champ d’activité intellectuelle. Fin psychologue, il parvient à détecter ses faiblesses et traumatismes psychiques éventuels. Le salafiste « délinquant » a d’abord été incarcéré pour délit de droit commun. Il sort de prison, où il a rencontré un autre salafiste, qui lui a parlé de la fraternité des membres de la communauté musulmane où tous sont égaux, quel que soit le statut social ou la couleur de la peau. Cela le renvoie à sa famille perdue, avec le sentiment de vouloir se racheter. Le salafiste « braqueur » va continuer à voler de l’argent pour le donner à l’organisation. Il poursuit donc son activité antérieure, mais avec un sentiment de rédemption. Le salafiste « suicidaire » souffre de psychose : en rupture totale avec la société, il est prêt à passer à l’acte. Pour lui, la vie terrestre n’ayant plus de sens, il croit trouver ainsi la voie du salut. Après un parcours chaotique de son vivant, le « martyr » croit acquérir, par l’assassinat des « ennemis de la foi », la reconnaissance sociale qui lui permettra de rencontrer les 70 « houris » au paradis. Selon Asma Guénifi, quatre leviers peuvent faire basculer une personne psychologiquement fragile dans le terrorisme islamiste : cellule familiale décomposée ; absence d’autorité parentale ; conscience fragmentaire par manque d’esprit critique ; ignorance totale de la religion. Le salafiste « djihadiste » est un électron libre, dont le passage à l’acte reste imprévisible, souligne Asma Guénifi.

Symptômes révélateurs. Selon elle, le salafiste « djihadiste » souffre d’une névrose obsessionnelle de la « pureté ». Il pense que la répétition du rituel lui permet de vivre comme le prophète Mahomet, dont le quotidien demeure inconnu. Sa paranoïa lui fait considérer « l’autre » comme un ennemi, avec qui il est impossible de discuter. Privé de repères, il souhaite la mort. Son attitude envers la femme reflète sa frustration sexuelle. Selon l’idéologie salafiste, la femme doit cacher entièrement son corps et son visage découvert correspond à son sexe. Une femme qui travaille avec un homme lui renvoie l’image de sa mère et devient intouchable. Le destin de la femme commence au sein de sa famille, se poursuit dans le mariage et la procréation et se termine au cimetière. Le « Vieux de la Montagne » exigeait de ses adeptes l’oubli des opinions des autres, inhibant ainsi l’évolution de leur conscience. Les salafistes « djihadistes » n’ont guère de bagage intellectuel, mais séduisent certains jeunes. Or, précise Asma Guénifi, la vie psychique de chaque individu importe le plus, car il est très difficile de se reconstruire une nouvelle identité et de centres d’intérêt après un endoctrinement. Celui-ci commence à se manifester quand un(e) jeune collégien (ne) ou lycéen (ne) parle trop de religion et change de comportement. Selon Asma Guénifi, il faut alors engager la discussion et proposer d’autres livres que la propagande salafiste. L’éducation constitue la meilleure solution et la laïcité la seule réponse à apporter à la société pour protéger la jeunesse, souligne la psychologue clinicienne. Son frère a été assassiné en 1994 par le Front islamique du salut, formation politique militant pour la création d’un État islamique en Algérie.

Loïc Salmon

 

Le salafisme, mouvement  fondamentaliste sunnite, revendique un retour à l’islam des « salafs » (prédécesseurs), à savoir le prophète Mahomet et ses compagnons, notamment les quatre premiers califes et les deux générations suivantes. Le salafisme s’inspire des enseignements de trois théologiens : Ahmad Ibn Hanbal (mort en 855), qui condamne les innovations théologiques ; Ibn Taymiyya (mort en 1328), qui prêche un retour à la foi des origines lors des invasions mongoles au Moyen-Orient ; Mohammed ben Abdelwahab (XVIIIème siècle), qui s’allie avec Mohammed ben Saoud, fondateur de la dynastie qui dirige l’Arabie saoudite. La prédication salafiste est centrée sur la piété et la moralité. Toutefois, le salafisme « djihadiste », né en Afghanistan lors de la guerre contre l’occupation soviétique dans les années 1980, refuse de limiter l’action religieuse à la prédication et prône le « djihad » (guerre sainte) pour libérer les « terres d’islam » de toute occupation étrangère. En vue d’imposer un État islamique par la force, ses adeptes veulent renverser les régimes musulmans, jugés corrompus et impies, et entreprennent des actions violentes contre les États occidentaux qui les soutiennent.




Renseignement : indispensable à la souveraineté et garant de l’indépendance nationale

Les services de renseignement (SR) français ont connu une grande transformation en France ces dernières années, après la prise de conscience de l’opinion et des pouvoirs publics de la nécessité de leurs travaux.

Jean-Jacques Urvoas, président de la commission des lois de l’Assemblée nationale, a fait le point de la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 février 2015 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Évolution de l’opinion publique. Dans les pays anglo-saxons, les services de renseignement (SR) sont considérés comme utiles et légitimes et leurs agents comme exerçant « un métier de seigneur ». En France, en dehors des conflits armés, le renseignement a longtemps été perçu comme infâmant et comme un mélange de trahison et de surveillance policière. Cette absence de culture de renseignement ne résulte pas du hasard, estime Jean-Jacques Urvoas. La géographie du pays et son autosuffisance économique pendant longtemps n’ont guère incité ses habitants à s’informer sur l’extérieur, la quête de l’unité l’emportant sur la conquête hors frontières naturelles. Peu curieux, le tempérament français a valorisé la connaissance et méprisé le renseignement. Depuis le Moyen-Age, le risque doit permettre la victoire, qui résulte d’un exploit guerrier. La beauté du geste compte, notion totalement étrangère au monde du renseignement. La mémoire collective a retenu les « affaires » louches : Dreyfus (1894-1906), Ben Barka (1965), micros du Canard enchaîné (1973) et Rainbow Warrior (1985). Les dirigeants politiques français ont longtemps mal connu les possibilités et les contraintes des SR, estimant qu’ils peuvent tout, savent tout et ont réponse à tout… immédiatement ! Jusqu’à Nicolas Sarkozy (2007-2012), indique Jean-Jacques Urvoas, les présidents de la Vème République ont gardé une attitude méfiante ou prudente à leur égard. Toutefois, ces sentiments ne sont pas l’apanage de la France. Aux États-Unis, le président John Kennedy, échaudé par le fiasco de « l’affaire de la Baie des cochons » (1961) imputé à la CIA, avait déclaré à son personnel dans le hall de l’agence de renseignement : « Vos succès ne seront pas rendus publics, mais vos échecs seront annoncés à la trompette » ! Pourtant, tout change après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis par l’organisation terroriste Al Qaïda. Celle-ci, qui ne dépend pas d’un État, peut frapper n’importe où, n’importe quand et n’importe comment. Contrairement à la guerre froide (1945-1991) où les objectifs des SR étaient de grande taille (capacités militaires et économiques adverses), la menace est devenue diffuse. Les renseignements d’origines humaine, technique et satellitaire ne suffisent plus. Il s’agit de détecter les « signaux faibles », cachés probablement au fond d’un ordinateur qui n’est pas connecté à internet. En outre, devant le développement exponentiel de la téléphonie mobile (courriels compris), les défis majeurs résident dans le tri de l’information et la capacité d’analyse. Pour l’opinion publique française, les SR, outils indispensables de l’État, sont devenus des « réducteurs d’incertitude » face à une menace non identifiable.

« Mutation » des SR. Le Livre blanc 2008 sur la défense et la sécurité nationale mentionne la nouvelle fonction stratégique « connaissance et anticipation », au même titre que « dissuasion », « protection », « prévention » et « intervention ». Est également créée la communauté du renseignement, qui regroupe 6 SR : Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Direction du renseignement militaire et Direction de la protection et de la sécurité de la défense rattachées au ministère de la Défense ; Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI, police nationale) ; Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (ministère de l’Économie) ; Tracfin (encadré, ministère des Finances). En 2014, le président de la République et le gouvernement ont engagé des mutations juridique et capacitaire des SR, indique Jean-Jacques Urvoas. Un budget supplémentaire de 425 M€ financera les équipements et le fonctionnement. Les effectifs, actuellement de 12.000 personnes, seront renforcés de 1.300 postes. A titre de comparaison, les SR américains emploient 80.000 personnes et les SR britanniques 30.000. En raison de la montée en puissance du terrorisme, le renseignement intérieur a été restructuré. La DCRI a été transformée en « Direction générale de la sécurité intérieure » (DGSI). Le recrutement, auparavant constitué à 66 % de fonctionnaires de police (formation juridique) est ouvert, par des contrats de 3-4 ans, aux informaticiens, mathématiciens (cryptage), traducteurs et analystes financiers. Le maillage territorial est reconfiguré en fonction du risque estimé. La DGSI a accès directement au ministre de l’Intérieur et peut coopérer plus facilement avec la DGSE. Elle peut établir des partenariats avec : la Préfecture de police de Paris pour les recherches sur l’immigration clandestine, les infractions à l’emploi d’étrangers, le terrorisme et l’action violente ; le Service central du renseignement territorial, né en mai 2014, pour le travail de détection en amont de dérives sectaires et de repli identitaire dans les quartiers difficiles ; la sous-direction à l’anticipation opérationnelle de la Gendarmerie nationale, qui dispose de brigades aux échelons départemental, régional et zonal ; le Bureau du renseignement pénitentiaire. En matière d’écoutes téléphoniques, les fichiers de Google et d’Amazon sont plus performants que ceux de la DGSI. En outre, les terroristes, se sachant sur écoutes, ne disent rien au téléphone et ne se parlent que chez eux. Leur domicile doit donc être « sonorisé » et leur véhicule suivi grâce à la pose de balises. Enfin, la loi va bientôt obliger les sociétés étrangères de téléphonie, comme Skype, à coopérer. L’emploi de ces moyens sera validé par une commission de contrôle avec des ingénieurs chargés de la vérification technique, précise Jean-Jacques Urvoas. Enfin, en matière d’espionnage industriel et de pillage de savoir-faire des entreprises, les plus grands prédateurs se trouvent parmi les pays alliés proches, souligne-t-il.

Loïc Salmon

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Renseignement : importance croissante en France depuis la première guerre mondiale

Renseignement : cadre législatif à améliorer, selon la DPR

Le service de renseignement financier « Tracfin », qui dépend du ministère des Finances, compte une centaine dagents. Le département de lanalyse du renseignement et de linformation assure lintégration, lenrichissement et la valorisation de linformation. Il entretient des relations avec les professionnels déclarants et les services étrangers homologues. Le département des enquêtes recherche notamment les fraudes financières en matière de jeux et de transferts dargent. La cellule danalyse stratégique exploite les informations disponibles, afin didentifier les tendances en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Une cellule spécifique traite les affaires de financement du terrorisme. Le pôle juridique et judiciaire assure aussi une mission dexpertise. La mission « système dinformation » est chargée du fonctionnement et des évolutions des systèmes informatiques de Tracfin.  




Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux

L’exercice annuel interarmées de cyberdéfense DEFNET 2015 (16-27 mars) a expérimenté un centre opérationnel et le fonctionnement d’une réserve. Il a entraîné les personnels à la lutte informatique défensive et à la prise en compte de la dimension cyber des opérations par des non spécialistes.

Dans un contexte international fictif, DEFNET 2015 a simulé des menaces et attaques cyber et mis en œuvre des mesures de défense sur plusieurs sites  avec des thèmes complémentaires. Il a été en partie ouvert à la presse, notamment le 25 mars 2015 pour les présentations des cellules de crise cyber de l’État-major de la Marine et du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes à Paris.

Commandement cyber Marine. DEFNET 2015, articulé selon les normes OTAN, a mobilisé 450 personnes à plein temps dans la Marine. Une vingtaine d’événements se sont produits en deux semaines : détections d’attaques (usurpations de comptes, attaques virales ou pollution d’un système complet) ; actions de résilience. La cellule de crise a assuré la coordination entre le Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées, les spécialistes sur le terrain et les contrôleurs opérationnels sur les navires et les hélicoptères. Une liaison permanente a été maintenue avec le vice-amiral Arnaud Coustillière, responsable de la cyberdéfense au niveau interministériel. Avec leurs systèmes connectés de combat, commandement, communication et propulsion, les bâtiments de la Marine constituent des cibles de choix pour des adversaires potentiels. L’application des directives interarmées cyberdéfense relève actuellement de la contre-amirale Anne Cullerre, sous-chef d’état-major « opérations aéronavales », autorité de coordination de la fonction garde-côtes et déléguée pour la défense et la sécurité L’amirale a dirigé la participation des moyens navals à DEFNET 2015 depuis le Centre de commandement de la Marine à Paris (photo). Cet exercice a permis d’entraîner les personnels en matière d’hygiène informatique de base (prévention) et les « généralistes » embarqués et aussi, en cas de crise, d’armer des structures en fonction des besoins et de les projer par hélicoptère sur les navires attaqués. Selon l’amirale, la Marine monte en puissance en matière de cyberdéfense depuis 2011, veut en balayer tous les domaines et s’implique dans tous les cercles de réflexion. Une chaire cyber a été ouverte à l’École navale en février 2015, en coopération avec des industriels, et une formation cyber est dispensée à tous les niveaux au Centre d’instruction naval de Saint-Mandrier. En outre, parmi les jeunes qui entrent dans la Marine, il convient de détecter ceux qui ont de l’imagination… et la passion de l’informatique ! Pour la Marine, la sensibilisation croissante des personnels à la menace cyber permet d’en prendre conscience puis de l’anticiper. « Dès l’été 2015, le marin sera un cybercombattant », conclut l’amirale Cullerre.

Cellule cyber armée de l’Air. Dans une opération aérienne, rien de ce qui contribue à la réussite de la mission ne doit être perturbé : système de navigation GPS, liaison tactique 16, commande et contrôle de combat ou système de détection et de commandement aéroporté (avion AWACS). Le pilote doit réaliser sa mission dans le respect de la sécurité de vol et celui de la cybersécurité. Le scénario du volet Air de DEFNET 2015 a porté sur les dysfonctionnements inquiétants d’un système d’information opérationnel, avec intervention d’un groupe d’intervention rapide d’experts techniques. Composé de 3 à 5 personnels, ce dernier est toujours commandé par un officier ingénieur, chargé d’expliquer la situation aux autorités et de replacer l’incident détecté dans le contexte de la mission. Il faut d’abord analyser et isoler la menace, surtout la fiabilité des radars, explique le général de brigade Bruno Maurice, commandant la Brigade aérienne d’appui à la manœuvre aérienne et le génie de l’Air et également président de la Commission spécialisée de la formation cybersécurité du ministère de la Défense. Informé du niveau de protection d’un système, un commandeur prend le risque de l’utiliser ou non. L’École des transmissions de Cesson-Sévigné ouvre, en septembre 2015, une formation de spécialistes de la gestion de crises cybernétiques avec leurs implications juridiques, éthiques et doctrinales de l’emploi des forces. Enfin, l’armée de Terre va bientôt créer une compagnie cyber interarmées.

Pacte Défense Cyber. La cyberdéfense militaire regroupe l’ensemble des actions défensives et offensives dans le cyberespace pour garantir le bon fonctionnement du ministère de la Défense et l’efficacité de l’action des forces armées en préparation ou dans la planification et la conduite des opérations. Le « Pacte Défense Cyber », lancé le 7 février 2014, comprend 50 mesures réparties entre celles internes au ministère et celles destinées à créer ou soutenir des projets extérieurs des collectivités locales, grands groupes, petites et moyennes entreprises, partenaires internationaux ou opérateurs en formation. Dans ce cadre, les 19 et 20 mars 2015, l’État-major des armées et la Direction générale de l’armement ont accueilli une délégation du Comité de cyberdéfense de l’OTAN à Rennes et à Bruz (DGA Maîtrise de l’information). Ont été présentés : la politique française de cyberdéfense dans les opérations militaires ; les dispositifs de soutien à l’innovation et à l’industrie en cyberdéfense ; les modules de formation et d’entraînement ainsi que les exercices opérationnels ; les capacités et la montée en puissance de DGA Maîtrise de l’information ainsi que l’expertise technique du ministère. En outre, le « Pôle d’excellence cyber », soutenu par le ministère de la Défense et la Région Bretagne, a présenté : la formation initiale, continue et supérieure ; la recherche ; le développement de produits et services de confiance. Par ailleurs, en matière de cyberdéfense militaire, les États-Unis préfèrent travailler avec le Canada, la Grande-Bretagne, Israël… et la France ! Conformément à leur pragmatisme anglo-saxon, ils privilégient en effet les pays alliés qui agissent sur le terrain, à savoir ceux qui déploient effectivement des combattants sur les théâtres d’opérations.

Loïc Salmon

DEFNET 2015 s’est déroulé du 16 au 27 mars 2015 à Paris, Rennes, Douai, Toulon, Mont-de-Marsan et en mer à bord de 2 bâtiments de projection et de commandement. Il a déployé : 1 centre opérationnel cyber au Centre de planification et de conduite des opérations de l’État-major des armées ; 1 cellule de conduite du Centre d’analyse de lutte informatique défensive ; 4 groupes d’intervention rapide ; 1 système de supervision projetable ;  8 équipes de reconstruction, composées de réservistes, s’appuyant sur le dispositif permanent. Outre des personnels militaires et civils de la Délégation générale de l’armement, de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense et de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, une centaine d’enseignants et élèves de neuf établissements d’enseignement supérieur y ont participé.




Cyber : de l’omniprésence à l’hyperpuissance

Présent dans tous les relais d’activités économiques, le monde numérique (cyber), surtout américain, dispose d’énormes moyens financiers, d’une formidable puissance de calcul et d’une capacité à modéliser des comportements dans tous les domaines.

Olivier Sichel, président-directeur général de Leguide Group et co-fondateur de l’Open Internet Project, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 19 mars 2015 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

L’hégémonie des États-Unis. La puissance financière de l’univers numérique se chiffre en centaines de milliards de dollars, explique-t-il. Sur les 20 plus grandes « plates-formes numériques » dans les monde, 13 sont américaines dont les 3 principales, à savoir Google, Facebook et Amazon, réalisent un chiffre d’affaires cumulé équivalent au produit intérieur brut du Danemark (248,9 Md€ en 2013). Google va devenir un opérateur mondial de téléphones mobiles, réduisant les autres au rôle de poseurs d’infrastructures. La capacité financière des plates-formes américaines leur permet de consolider leurs positions et de racheter des concurrents. Rien qu’en France, les « start up » (jeunes entreprises à fort potentiel de croissance) sont rachetées  jusqu’à 30 fois leur bénéfice annuel ! Il s’ensuit un très fort dynamisme du numérique américain, qui capte systématiquement tous les services informatiques gratuits. Ces données sont ensuite traitées en vue d’une rentabilité publicitaire. La plate-forme LinkedIn connaît ainsi une croissance exponentielle. Par ailleurs, l’irruption des logiciels dans tous les secteurs économiques transforme l’échelle des valeurs. Les États-Unis ne cachent plus leur volonté de contrôler la chaîne des valeurs, indique Olivier Sichel. Le président Barack Obama a même déclaré : « Nous possédons Internet » ! Son cabinet inclut 16 anciens cadres dirigeants venus de Google. Le « complexe digitalo-industriel » apparaît plus puissant que le « complexe militaro-industriel »… dénoncé en 1961 par un autre président américain, le général Dwight Eisenhower. Par la diffusion massive de messages écrits et de vidéos, les plates-formes américaines Facebook et YouTube développent en fait une grille de lecture culturelle de la société et des valeurs et exercent, sur le monde, une influence différente de celle des pays européens. Google, entend aussi conquérir, à terme, le marché de l’automobile. Depuis 2010, il développe le concept de la voiture autonome sans chauffeur, dont le pilotage automatique comprend un « lidcar » (faisceau de lumière), une caméra, un récepteur de navigation GPS et des capteurs sur les roues motrices. En outre, Google a déjà déposé un brevet de sélection des molécules ADN, qui renferment toutes les informations génétiques d’un être vivant et qui permettent son développement et son fonctionnement. D’autres entreprises travaillent sur les nanotechnologies (structures infiniment petites) et la biologie, en vue d’améliorer les capacités du corps humain. L’essentiel des capacités numériques américaines se trouve rassemblé dans la « Silicon Valley » (voir encadré) : laboratoires de recherches, universités de Berkeley et de Stanford, entreprises de hautes technologies, plates-formes numériques et ressources financières.

Le retard des autres pays. La Russie et la Chine ont développé leurs moteurs de recherche, pour éviter de passer par Google, et renforcé leur régulation pour se protéger de l’ingérence américaine. En revanche, l’Union européenne (UE) a raté le départ du « train numérique », constate Olivier Sichel. Selon lui, elle manque « d’intelligence numérique », pour concevoir les innovations qui intéressent l’usager dans sa vie quotidienne comme, par exemple, les bracelets ou lunettes donnant en direct des informations sur sa santé. Il s’ensuit peu de prospective et d’anticipation sur les décisions probables des internautes. Pourtant, les compétences ne manquent pas, mais l’absence de régulation empêche l’émergence de géants informatiques européens. En France, la formation aux hautes technologies se limite à certaines grandes écoles d’ingénieurs. Les crédits à l’innovation et à la recherche favorisent les « start up ». Mais, ils deviennent insuffisants pour les entreprises de taille intermédiaire, alors que leurs homologues américaines peuvent recevoir des millions de dollars. En outre, ces dernières profitent de la défiscalisation du commerce numérique dans certains pays de l’UE, comme l’Irlande ou le Luxembourg, pour s’y installer et payer moins d’impôts qu’aux États-Unis. Chaque année, la France perd 1 Md€ de recettes fiscales imputables à Google, Facebook et Amazon, qui paient 22 fois moins d’impôts que les sociétés françaises de services informatiques !

Comment inverser ces tendances. L’UE devrait se doter d’une autorité de régulation, faire valoir ses droits, imposer ses règles et prévoir des sanctions significatives en cas d’infractions, estime Olivier Sichel. France Télécom, où il a travaillé, pourrait techniquement éliminer du marché l’opérateur de téléphonie mobile Free en changeant simplement sa clé d’accès à Internet. Les pouvoirs publics pourraient créer les conditions de développement d’entreprises de services informatiques par la libre concurrence et éviter de devenir victimes de la position dominante de quelques grands groupes. En outre, l’UE devrait pouvoir conserver chez elle les données numériques ouvertes, d’origine publique ou privée (« open data »), et ne pas les laisser partir aux États-Unis. La France et surtout l’Allemagne, en raison de son passé (Gestapo et Stasi), s’inquiètent aussi de la collecte massive de données personnelles par les plates-formes américaines et exigent la transparence des algorithmes. Par ailleurs, l’affaire Snowden a révélé la collaboration entre l’agence de renseignement NSA et certaines plates-formes numériques américaines pour échanger des données contre un soutien politique, en vue de conquérir des marchés dans le monde. Toutefois, l’UE a compris le danger et rompu tout lien de confiance avec ces entreprises. Enfin, elle devrait développer sa capacité à lever l’impôt. L’Allemagne a pris conscience des enjeux stratégiques et de souveraineté liés au cyber et se positionne sur la scène diplomatique, alors que la France est jugée trop protectionniste pour se faire entendre en matière de fiscalité, souligne Olivier Sichel.

Loïc Salmon

Cyberespace : enjeu de puissance ou soupape de sécurité ?

Cyberespace : enjeux géopolitiques

La « Silicon Valley » (vallée du Silicium) dans la baie de San Francisco (côte Ouest des États-Unis) désigne une région de 2 millions d’habitants et 6.000 entreprises de hautes technologies. Elle a connu une immigration massive au début des années 2000. Une autre langue que l’anglais y est aujourd’hui parlée dans 48 % des foyers. Environ 55 % des employés dans les domaines des sciences et technologies sont nés hors des États-Unis, surtout en Inde et en Chine. Toutefois, la « Silicon Valley » est aujourd’hui concurrencée par de nouveaux « technopôles » : Bangalore en Inde, où de nombreuses entreprises de hautes technologies y délocalisent leurs centres d’appel et même une partie de leurs activités ; Paris-Saclay en France ; Skolkovo (banlieue de Moscou) en Russie.




Chine : une stratégie de plus en plus mondiale

Après avoir succédé à l’URSS comme principale nation rivale des États-Unis, la Chine durcit et élargit la dimension régionale de sa sécurité, avec le risque de heurter les pays voisins et au-delà.

Son rôle mondial a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 8 décembre 2014 à Paris, par le Club Participation et Progrès et la revue Défense Nationale. Y sont intervenus : Michel Jan, sinologue ; le général (2S) Alain Lamballe de l’Académie des sciences d’outre-mer ; le général (2S) Henri Paris, président de « Démocraties ».

« L’Empire du Milieu ». En matière de sécurité nationale et de diplomatie, le président Xi-Jinping affirme les ambitions de la Chine sur son environnement régional, souligne Michel Jan. Sa nouvelle équipe dirigeante, opposée à la démocratie à l’occidentale, veut changer les règles internationales, une fois réalisées la stabilité intérieure du pays et la modernisation de ses armées. Résultante d’une classification confucéenne et du maoïsme, la loi chinoise codifie les directives du Parti communiste qui présentent une continuité avec la politique impériale. L’Histoire tumultueuse de la Chine montre que les périodes d’harmonie et de stabilité correspondaient à un pouvoir central fort. Selon Michel Jan, la Chine rêve de donner la priorité à l’Asie, mettre fin à la suprématie des États-Unis et mettre le droit international au service de sa politique commerciale. La puissance économique et militaire du pays devrait lui permettre de rouvrir l’antique « Route de la soie » vers l’océan Indien et l’Europe. Pour se préparer à assurer la sécurité régionale en mer de Chine méridionale, elle envoie ses bâtiments militaires s’entraîner en océan Indien avec ceux des Marines étrangères. Sa diplomatie périphérique porte sur la coopération régionale pour supplanter la suprématie militaire américaine en Asie, qui fait obstacle à sa politique économique et commerciale. La Chine promeut les organisations internationales où la présence occidentale reste limitée. Ainsi, lors du sommet  de la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie, tenue à Shanghai en mai 2014 (27 pays membres et 6 observateurs), Xi-Jinping a proposé une « vision commune, globale, coopérative et durable ». Le 24 octobre 2014, la Chine et vingt autres pays ont signé un protocole d’accord sur l’établissement, en Asie, de la « Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures » (BAII), conçue comme un contrepoids à la Banque mondiale ou à la Banque asiatique de développement. Selon les médias chinois, la BAII disposera d’un capital initial de 50 Md$, principalement d’origine chinoise, pour améliorer transports, barrages et ports dans la région. A l’ONU, la Chine n’hésite pas à utiliser son droit de veto, mais ignore le droit international de la mer. Quoique membre permanent du Conseil de sécurité, elle ne s’implique guère dans la résolution des crises internationales, sauf quand elle peut en tirer un avantage. Elle exige des pays partisans d’un dialogue qu’ils acceptent ses demandes, avec des conséquences insupportables pour eux et un risque élevé de guerre, conclut Michel Jan.

Différends frontaliers et fluviaux. La Chine n’oublie pas les traités qu’elle juge « inégaux » et, depuis 1949, tente de reprendre certains territoires perdus, indique le général Lamballe. Sa frontière avec le Bhoutan n’est pas délimitée et elle a déjà récupéré 1.000  km2 dans le Tadjikistan, riche en minerais. Avec la Russie, le traité de Nertchinsk de 1689 lui avait accordé un droit sur les populations chinoise et mandchoue vivant en Sibérie. Mais celui de Aihun (1858) lui a enlevé la rive gauche du fleuve Amour, qu’elle ne revendique plus. Celui de Pékin (1860), que la Chine conteste encore, lui a retiré la province de l’Oussouri, où sera fondé le port russe de Vladivostok. Aujourd’hui, les travailleurs chinois, dont la Russie a besoin pour développer la Sibérie, affluent à la périphérie des villes. Par ailleurs, la Chine n’a signé aucune convention internationale relative au partage des eaux des fleuves avec les autres pays riverains. Elle a déjà entrepris des travaux sur le Mékong sans en informer les pays en aval (Laos, Thaïlande, Cambodge et Viêt Nam). Ses contentieux avec l’Inde portent sur le Brahmapoutre, qui prend sa source au Tibet, et 90.000 km2 de territoire frontalier. Chine et Inde massent des troupes de part et d’autre, mais préfèrent la négociation à l’affrontement armé. Enfin, le centre de gravité du monde se déplace vers elles, car elles totalisent 40 % de sa population, souligne le général Lamballe.

Duel sino-américain. Grâce à l’extraction du gaz de schiste sur leur sol les États-Unis n’ont plus besoin d’importer du pétrole, contrairement à la Chine dont la consommation en dépend à 50 %, rappelle le général Paris. Il s’ensuit une rivalité entre eux pour le contrôle des zones maritimes riches en ressources pétrolières. Sur le plan militaire, la Chine ne dispose que de 3 sous-marins lanceurs d’engins (SNLE), tout juste capables de prendre la mer. De leur côté, les États-Unis déploient 12 SNLE, dont 4 ou 5 en patrouille opérationnelle, et 11 porte-avions pour contrôler le Pacifique et l’océan Indien. Présents en Extrême-Orient depuis 2012, ils n’ont laissé en Europe, depuis le 1er janvier 2014, que 70.000 hommes peu aptes au combat. En 2002, les États-Unis ont dénoncé le traité sur la limitation des armes nucléaires stratégiques signé en 1972 avec l’URSS, que respectent implicitement la France, la Grande-Bretagne et la Chine. Pour constituer leur bouclier antimissile, ils ont établi 35 sites de lancement en Alaska et dans le Dakota du Nord. Ce bouclier agirait par : destruction du missile assaillant par collision avec un missile lancé d’un de ces sites ; impulsion électromagnétique pour dérégler son système de navigation ; cyberattaque du segment sol par un virus. Il fonctionne grâce à la surveillance spatiale, qui détermine le tir du missile et sa provenance. Or la Chine est déjà parvenue à détruire un satellite par collision. En outre, sur le plan stratégique, elle entretient des alliances avec la Corée du Nord, devenue puissance nucléaire et perturbatrice dans la région Asie-Pacifique, et la Russie, qui s’écarte de l’Occident. Aujourd’hui, les États-Unis l’emportent sur la Chine, mais ce ne sera plus vrai dans 30 ans car celle-ci accroît sa puissance, avertit le général Paris. La perspective d’une guerre existe, non pas « nucléaire » mais « froide » avec l’Afrique comme enjeu, conclut-il.

Loïc Salmon

Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

La France a été le premier grand pays occidental à reconnaître la Chine populaire en 1964 et à y nommer un ambassadeur de plein exercice. Selon le ministère des Affaires étrangères, la relation bilatérale se caractérise, depuis 1997, par un partenariat global stratégique de haut niveau et par un dialogue sur tous les sujets, y compris celui des droits de l’Homme. La Chine, l’un des moteurs de la croissance économique mondiale, est devenue le premier partenaire commercial de la France en Asie. Toutefois, le déficit de la balance commerciale de la France avec elle a atteint 26 Md€ en 2013, soit près de 40% du déficit extérieur total de la France. Le rééquilibrage par le haut s’appuie sur l’application nécessaire du principe de réciprocité, souligne le ministère.