Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Concurrencés par les journalistes, pour l’information sur les pays étrangers, et par les professionnels spécialisés, pour les négociations techniques, les diplomates se distinguent par la capacité d’analyse en profondeur, l’expérience du métier et la fierté de représenter leur pays sur les plans politique et culturel.

Ce thème a été traité lors d’une conférence-débat organisée, le 28 février 2017 à Paris, par l’Institut des relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : l’ambassadeur Loïc Hennekine, ancien secrétaire général du ministère des Affaires étrangères (1998-2002) ; le professeur Christian Lequesne, Institut d’études politiques de Paris ; Jean-Dominique Merchet, correspondant diplomatique et de défense au quotidien L’Opinion. Le débat a porté sur le métier de diplomate, son adaptation à l’évolution du monde et sa relation avec les autorités gouvernementales. La politique étrangère s’inscrit dans le temps long, alors que le personnel politique et les médias réagissent dans le temps court ou même dans l’immédiat. S’y ajoutent les relations des diplomates avec les militaires et les services de renseignement.

Etude d’une institution. Pour écrire son livre « Ethnographie du Quai d’Orsay » sur les pratiques des diplomates, Christian Lequesne a, d’août 2013 à décembre 2015, réalisé une centaine d’entretiens, assisté aux réunions du cabinet du ministre et du secrétaire général et intégré les ambassades de Varsovie et de Dakar. Il constate l’importance de la parole, qu’il faut contrôler en permanence. Les diplomates reconnaissent que leurs interventions sont parfois « langue de bois » ou « eau tiède ». Ils redoutent la « gaffe » dans la communication, notamment dans les pays d’affectation où la presse et les dirigeants politiques locaux les observent. Leur vision du monde, construite par l’expérience, conduit à deux tendances. La première, dite « gaullo-mitterrandienne », part du principe que la France doit parler à tout le monde pour défendre ses intérêts. La seconde, dite des « occidentalistes », se manifeste surtout chez les jeunes générations, plus sensibles aux valeurs, comme les opinions publiques. Marqués par la mondialisation, ces diplomates estiment que la France, pays occidental, ne doit pas se démarquer par principe des Etats-Unis. Mais tous font partie d’une chaîne longue, où la politique étrangère se décide au plus haut sommet de l’Etat, comme la Défense. Leur capacité à résister en tant que grand corps de l’Etat dépend de leur perception de leur ministre de tutelle et leur marge de manœuvre de sa légitimation, faible ou forte. Celle-ci repose sur : sa relation, bonne ou mauvaise, avec le président de la République ; sa capacité à entrer dans l’intimité des dossiers ; son intérêt pour l’administration ; sa défense du ministère face à « Bercy » (ministère de l’Economie et des Finances), l’ennemi symbolique des diplomates.

Vécu de l’intérieur. Selon Loïc Hennekine, l’essentiel est d’aller à la vérité sans se masquer et s’intéresser à ce qui se passe à l’étranger pour exercer une influence culturelle et scientifique et développer des relations industrielles et commerciales. Entré au Quai d’Orsay en 1966 lors du retrait de la France du commandement militaire intégré de l’OTAN, il a connu l’évolution de la diplomatie française avec des relations fortes du ministre avec le président : Maurice Couve de Murville avec Charles De Gaulle, Roland Dumas avec François Mitterrand et Dominique de Villepin avec Jacques Chirac. Les ministres qui se sont succédé pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy n’ont guère exercé d’influence. Quelles que soient leurs opinions, les diplomates analysent, proposent et appliquent les orientations fixées par le président de la République. Le clivage entre les tendances indiquées plus haut résulte du choix des carrières. Ceux qui ont préféré les postes dans les grandes capitales occidentales diffèrent de ceux qui ont mûri leur expérience dans le tiers monde. L’emploi d’armes de destruction massive par l’armée américaine, pendant la guerre du Viêt Nam, et la politique américaine de soutien aux coups d’Etat en Amérique latine, à la même époque, posent des interrogations sur les valeurs occidentales, souligne Loïc Hennekine. Le clivage entre les « occidentalistes » et les « gaullo-mitterrandistes », au sein du ministère des Affaires étrangères, a perduré en 2003, lors de l’invasion américaine de l’Irak au motif de sa possession, supposée, d’armes de destruction massive.

Un regard extérieur. La diplomatie demeure un métier difficile qui allie la technique, qui s’apprend, et l’art, quand il est pratiqué avec talent, explique Jean-Dominique Merchet. Le diplomate doit maîtriser le langage, qui nécessite d’employer le terme qui va bien au bon moment. Il reste en peu en deçà de la réalité, alors que le journaliste va exagérer le trait. Le diplomate se trouve à l’opposé du militaire. Par exemple, quand une décision est prise, le second dira que « l’ordre a été donné ». Le premier invoquera  « une hypothèse de travail à ne pas totalement exclure ». La noblesse du métier de diplomate consiste à parler à des gens hostiles et les transformer en partenaires pour ne pas devoir recourir aux militaires. Le diplomate doit éviter la guerre, à laquelle se prépare le militaire. La politique étrangère ne repose pas seulement sur des personnalités brillantes, mais se construit selon les interactions de la base au sommet. Le processus de la politique étrangère ne se réduit pas uniquement à la rationalité de l’Etat, mais doit prendre en compte les questions idéologiques, les carrières des diplomates et le fonctionnement de l’institution. Selon Jean-Dominique Merchet, le Foreign Office (ministère britannique des Affaires étrangères) rencontre les mêmes difficultés sur le terrain. Sa mission se concentrant sur le suivi des questions politiques, il ne dispose pas de budget pour une action internationale. En revanche, l’organisme chargé du développement, à qui elle incombe, reçoit des financements de la part des organisations internationales. Par ailleurs, l’annulation de la livraison de deux bâtiments de projection et de commandement à la Russie puis leur revente à l’Egypte ont été négociées par… le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, qui relève directement du Premier ministre.

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates

Le réseau diplomatique de la France, 3ème dans le monde après ceux des Etats-Unis et de la Chine, compte : 162 ambassades et 2 « antennes diplomatiques » ; 16 représentations permanentes auprès des instances multilatérales ; 91 consulats et consulats généraux ; 133 sections consulaires d’ambassade. L’administration centrale se trouve à Paris au « 37 Quai d’Orsay » avec des annexes à Nantes et en banlieue parisienne (La Courneuve et Châtillon). Au 1er janvier 2015, les effectifs du ministère des Affaires étrangères se montaient à 14.264 agents, dont 5.868 titulaires, 2.867 contractuels, 4.941 recrutés locaux à l’étranger et 659 militaires, y compris les gendarmes qui gardent les ambassades. Les diplomates de carrière des catégories A et A+ de la fonction publique totalisent 1.650 agents. Les effectifs des autres agents se montent à environ 1.000 pour la catégorie B et près de 3.000 pour la catégorie C.




Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Le suivi des sanctions internationales envers un pays en guerre puis leur éventuelle levée dépendent notamment du Groupe d’experts de l’ONU. Toute solution de désarment doit prendre en compte la capacité de l’administration de l’Etat concerné et le respect de sa souveraineté.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 24 janvier 2017 à Paris, par le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) avec le soutien de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense (DGRIS). Y sont notamment intervenus : Savannah de Tessières, consultante auprès de l’ONU ; Aurélien Llorca, Université Grenoble-Alpes ; le psychosociologue ivoirien Kouaja Anzian ; le général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée, vice-président de Sovereign Global France. Cornelis Steenken, consultant.

Embargos. L’embargo sur les armes à destination d’un pays reste le moyen le plus adapté pour modifier un comportement et tarir des ressources, indique Savannah de Tessières. Sur les 30 embargos décidés par le Conseil de sécurité de l’ONU depuis 1990, 10 étaient encore maintenus en 2016, afin d’exercer pressions politiques et sanctions ciblées, notamment contre l’Iran, la Corée du Nord, le Soudan et la Libye. Ils peuvent viser un pays entier ou une région, divers types d’acteurs et différents types de matériels : armes légères et de petit calibre ; armes lourdes ; matériels létaux ou non létaux ; formations militaires ; envois de conseillers. Un embargo peut être total, avec possibilité de dérogation ou partiel avec procédure de notification. Toutefois, avertit Savannah de Tessières, l’assouplissement d’un embargo ou sa levée prématurée risque de nourrir des foyers de conflit et une levée totale de faciliter la corruption de responsables, les détournements d’armes ou les achats inconsidérés. Plusieurs mesures palliatives existent : renforcement du dispositif d’acquisition des autorités nationales ; élaboration d’un plan de programmation militaire avec inventaire des stocks et identification des besoins réels ; sélection des partenaires commerciaux responsables ; amélioration de la gestion et du contrôle des stocks ; renforcement des capacités de surveillance aérienne et de sécurité maritime ; soutien aux instituts de recherche indépendants.

Somalie, levée progressive. L’Etat somalien s’est disloqué au cours de la guerre des clans et de la famine de 1991-1992, rappelle Aurélien Llorca. Longtemps morcelé en Somaliland (indépendance autoproclamée), Puntland (semi-autonome), province pro-gouvernementale soutenue par l’Ethiopie et zones soumises aux tribunaux islamiques puis à la milice djihadiste Al-Shabab, il s’est reconstruit entre 1999 et 2013. Pendant ce temps, l’ONU s’est prononcé par diverses résolutions : en 1992, la 733 impose un embargo sur les armes et la 751 établit une commission des sanctions ; en 2002, la 1425 désigne un panel d’experts pour assister la commission ; en 2013, la 2093 lève partiellement l’embargo sur les armes pour aider le gouvernement fédéral de transition. Sous l’égide du groupe de contrôle Somalie/Erythrée, celui-ci, épaulé par le secrétariat général de l’ONU et une équipe de vérification commune, informe le Conseil de sécurité notamment sur : l’infrastructure de stockage, l’enregistrement, l’entretien et la distribution des armes ; les procédures et codes de conduite sur leur utilisation ; le besoin en formation des personnels. Malgré des progrès tangibles dans un contexte difficile, il n’existe pas encore d’armurerie en province ni de contrôle des récipiendaires, indique Aurélien Llorca. Côte d’Ivoire, levée totale. Le 15 novembre 2004, le Conseil de sécurité de l’ONU impose un embargo immédiat sur les armes en Côte d’Ivoire avec un dispositif de suivi (comité des sanctions et groupe d’experts) pour créer les conditions de sortie de crise, rappelle Kouaja Anzian. Le gouvernement ivoirien renforce alors la sécurité des sites de stockage d’armes, de munitions et d’explosifs, selon les normes internationales. Il élabore un manuel de procédures de gestion des stocks, améliore les capacités techniques des personnels et numérise la gestion des armes et munitions avec la création d’une base de données au niveau de chaque unité militaire, soit plus de 95 % de l’armement total des armées. La destruction des armes, munitions et explosifs collectés auprès des civils s’accompagne d’un processus de « resocialisation » individuelle, collective et communautaire. Un dispositif centralise l’importation d’armes et de matériels létaux et non létaux, qui reste de la compétence exclusive du Conseil national de sécurité. Selon Kouaja Anzian, ces réformes ont permis : la réduction des risques de détournement d’armes ; un meilleur contrôle des flux ; le traçage des armes ; le retrait des armes illicites en circulation au moyen des différentes opérations de collecte. L’amélioration de la sécurité dans le pays et le retour au bon fonctionnement de l’administration étatique ont conduit à l’organisation d’élections et à la levée de l’embargo sur les armes en 2015.

Processus DDR et RSS. Fort de son expérience de terrain en Côte d’Ivoire de 2013 à 2016, le général Clément-Bollée estime que le processus « désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR) contribue à sortir de la crise et consolider la paix. Il est complété par celui de la « restauration du système de sécurité » (RSS), à savoir les outils militaire et sécuritaire du pays. Tous deux doivent démarrer simultanément et de façon coordonnée, sans attendre la paix (exemples du Mali et de la Centrafrique). La primauté de l’action, souligne le général, crée une dynamique positive qui inspire confiance à tous les acteurs. Elle implique une volonté forte de l’Etat concerné par le DDR, que la communauté internationale accompagne. Deux questions se posent : les armes collectées seront-elles détruites ou équiperont-elles les forces de sécurité ? Les anciens combattants redevenus civils retrouveront-ils des emplois ? Leur réintégration économique et sociale passe par la poursuite des processus dans la durée. Ceux-ci doivent remplir deux conditions : coordination des acteurs publics nationaux et internationaux ainsi que des organisations non gouvernementales ; transparence des actions entreprises pour dissiper méfiance et suspicion. De son côté, Cornelis Steenken, actif dans les DDR et RSS depuis 1991, en a présenté les facteurs de succès ou d’échec : réalité de la volonté politique ; contexte de la guerre ou du conflit (ethnique, idéologique, pauvres contre riches) ; nature de la paix (règlement politique, pression extérieure) ; gestion des attentes ; sensibilisation du public (acteurs, mandat, calendrier, résultats) ; accord de paix globale (réduction des causes profondes du conflit) ; participation des communautés locales et du secteur privé dans la planification ; absence d’opportunités pour les jeunes (16-35 ans) ; assistance internationale, insuffisante sur le plan technique et tardive pour le financement ; carences administratives et sécuritaires de l’Etat.

Loïc Salmon

Trafics d’armes : les Balkans, fournisseurs du terrorisme international et du crime organisé

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise

Selon un rapport du Groupe d’experts de l’ONU (1997), les armes de « petit calibre », conçues pour un usage personnel, sont transportables par une seule personne : revolvers et pistolets à chargement automatique ; fusils et carabines ; mitraillettes ; fusils d’assaut ; mitrailleuses légères. Les « armes légères », utilisables par une équipe, sont transportables par au moins deux personnes, un animal de trait ou un véhicule léger : mitrailleuses lourdes ; lance-grenades portatifs, amovibles ou montés ; canons antiaériens et antichars portatifs ; fusils sans recul ; lance-missiles antiaériens et antichars portatifs ; lance-roquettes antichars portatifs ; mortiers de calibres inférieurs à 100 mm.




Recherche stratégique : de l’anticipation à la réponse

L’anticipation, le plus en amont possible, d’une surprise stratégique, toujours inévitable, permet d’en limiter la portée. L’importance cruciale de la recherche stratégique se manifeste surtout en période de bouleversement.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 25 janvier 2017 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense. Y sont intervenus : Jean-Yves le Drian, ministre de la Défense ; François-Joseph Ruggiu, Institut des sciences humaines du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; Thomas Gomart, directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI) ; Olivier Darrason, président de la Compagnie européenne de l’intelligence stratégique (CEIS).

Recherche prospective. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale a sous-estimé la dimension et l’impact de quatre développements majeurs, estime Jean-Yves Le Drian. D’abord, le djihadisme présente une virulence idéologique et une hyperviolence, associées au caractère totalitaire du projet de l’Etat islamique (Daech). Ensuite, certains Etats généralisent l’intimidation stratégique : la Russie par l’annexion de la Crimée, la remise en cause des frontières européennes et un réarmement accéléré ; la Chine et la Corée du Nord par leurs démonstrations de force. En troisième lieu, les règles et cadres multilatéraux s’affaiblissent : mise en cause profonde de l’Union européenne (« Brexit » britannique) ; respect limité de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques au Moyen-Orient. Enfin, la mondialisation déstabilise les électorats du monde occidental (chômage persistant). L’Histoire s’accélère avec l’interconnexion croissante des hommes et des biens, qui entraîne une mondialisation de la violence. Rien qu’en 2014, la France a dû gérer simultanément les opérations de ses forces armées dans la bande sahélo-saharienne, les conséquences de la guerre dans le Donbass (Est de l’Ukraine) et la proclamation du califat djihadiste au Levant (Daech). Le ministre de la Défense retient trois caractéristiques de l’évolution de l‘environnement international depuis son entrée en fonctions en 2012. D’abord, l’imprévisibilité des acteurs majeurs le rend hétérogène et instable à un niveau inégalé depuis la fin de la guerre froide (1991). Ensuite, les menaces irrégulières et asymétriques fluctuent sans disparaître. Parallèlement, réapparaissent les dangers conventionnels du haut du spectre des capacités militaires, associées à des actions de subversion et sur fond de menace nucléaire. Enfin, l’imprévu domine l’environnement stratégique. Constante de l’histoire militaire, la surprise stratégique entraîne une révision de la posture ou de la politique d’un Etat. Jean Yves Le Drian en tire deux conclusions : le croisement des « grandes tendances » et des « petites causes » crée l’incertitude ; la rupture stratégique se constate après coup, en mesurant l’implication des événements. La recherche prospective est multiforme : opérationnelle par l’Etat-major des armées ; géostratégique par la DGRIS ; technologique par la Direction générale de l’armement (DGA). Elle s’appuie aussi sur une recherche et une expertise stratégiques indépendantes et soutenues par le « Pacte Enseignement Supérieur » (encadré). L’Ecole de guerre et le Centre des hautes études militaires développent des liens avec le monde universitaire. L’Institut des hautes études de défense nationale renforce ceux avec le monde civil dans le cadre de « l’approche globale ». Toutefois, remarque Jean-Yves Le Drian, celle-ci n’est pas encore mise en pratique à l’Ecole nationale d’administration, qui forme les hauts fonctionnaires.

Résilience globale. Suite à l’intervention au Mali (2013) et aux attentats terroristes en France (2015), le ministère de la Défense a renforcé et réformé les organisations et dispositifs existants pour réduire l’impact des surprises. La fonction « connaissance et anticipation » (renseignement, espace, cyberdéfense et forces spéciales) a vu son budget passer de 1,7 Md€ en 2012 à plus de 3 Md€ en 2017, rappelle Jean-Yves Le Drian. La résilience doit s’améliorer en permanence, à savoir le cyber et la protection des infrastructures critiques du pays. La modernisation des composantes navales et aériennes de la dissuasion nucléaire préservera, en toutes circonstances, les intérêts vitaux de la nation et la liberté d’action du président de la République. Un outil militaire, aussi complet et autonome que possible permet d’anticiper au mieux et en temps réel, d’absorber le choc de la surprise et de s’adapter, tout en conservant les bases d’une montée en puissance en cas de ruptures stratégiques. Par ailleurs, le « label d’excellence » a été lancé pour susciter et accompagner une filière universitaire d’études stratégiques en France, alliant rigueur scientifique et débouchés professionnels. A terme, il permettra de financer des centres de recherches à hauteur de 1,5 M€ par projet sur 5 ans renouvelables.

Cas de recherches opérationnelles. Peu après les attentats de 2015 en France, le CNRS a rédigé un rapport sur la radicalisation islamique dans ses perspectives historique, religieuse et sociale, indique François-Joseph Ruggiu. A la demande des autorités publiques, un appel à projets interdisciplinaires (sciences humaines, nanotechnologies, informatique etc.) a été lancé auprès de ses chercheurs, afin de comprendre la situation puis de se protéger à l’avenir. Ces fonctionnaires anglophones, sont motivés par le service de l’Etat et le retour des résultats de leurs travaux vers la société. Le CNRS a conclu des accords avec la DGRIS, la DGA et la Direction du renseignement militaire. Des ateliers thématiques traitent de la Russie, de la Syrie, de l’Iran et du Sahel. De son côté, l’IFRI analyse les structures politique, économique, médiatique et académique dans une logique de compréhension des contraintes pesant sur les pouvoirs publics, explique Thomas Gomart. Ses chercheurs vont sur le terrain, parlent à tout le monde et maîtrisent le débat sur un sujet donné. Recrutés pour 3 ans, ils organisent des tables rondes mensuelles, publient des documents de recherche et se confrontent à des questionnements non rationnels. Par exemple, partant du constat que la Russie profite du chaos actuel, l’IFRI examine notamment son travail d’influence, ses cibles et se perceptions en vue d’exploiter le désarroi démocratique occidental. Par ailleurs, la CEIS emploie une centaine de chercheurs qui fournissent des notes rapides et des études complètes sur des sujets concernant le cyber et demandés par la DGRIS, indique Olivier Darrason. Ses missions incluent : le pilotage de projets ; l’animation du centre de recherches de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr et de chaires universitaires ; la veille auprès d’une cinquantaine d’entreprises. Elle doit aussi développer la recherche internationale, répondre aux besoins en prospective et accélérer la recherche stratégique et son rayonnement. Selon Olivier Darrason, la relative pauvreté de la recherche stratégique sur le cyber en France contraste avec les efforts considérables entrepris sur ses aspects techniques et technologiques.

Loïc Salmon

Recherche stratégique : comprendre, analyser, expliquer

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui

 

Le 25 janvier 2017 à Paris, une convention a été signée entre la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et la Conférence des présidents d’université (CPU). Elle porte sur les coopérations scientifiques entre eux et au profit de la communauté des enseignants-chercheurs, afin de donner un cadre précis de développement aux recherches sur les questions de défense et de sécurité. Elle s’inscrit dans le « Pacte enseignement supérieur », placé sous l’égide de la DGRIS et qui inclut : un budget annuel de 2,5 M€ ; une aide financière à 40 chercheurs chaque année ; 3 centres labellisés « Centre d’excellence » ; 1 groupement d’intérêt scientifique « défense et stratégie » ; 1 club de partenaires privés.




Trafics d’armes : les Balkans, fournisseurs du terrorisme international et du crime organisé

La circulation des armes légères à partir des Balkans compromet le retour à la paix dans ces pays en fin de conflit. Elle constitue aussi une menace internationale en s’étendant très loin en Europe.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 24 janvier 2017 à Paris, par le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) avec le soutien de la Direction générale des relations internationale et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense. Y sont notamment intervenus : le commissaire de police Philippe Félix-Uncanin, attaché de sécurité intérieure pour la Serbie et le Monténégro ; Laurent Gonçalves, coordinateur du pôle interministériel de lutte contre la criminalité organisée en Europe du Sud-Est (ministère des Affaires étrangères) ; Philippe Nobles, ministère de l’Intérieur ; Nils Duquet, Institut flamand pour la paix.

Flux et réseaux. Les Balkans constituent une zone prioritaire d’action contre les trafics d’armes en raison des attentats terroristes des trois dernières années en France et en Belgique, souligne le commissaire Félix-Uncanin. Selon le rapport 2015 de l’Union européenne (UE) sur le crime organisé, les flux d’armes légères et de petit calibre (ALPC) viennent principalement des Balkans occidentaux, zone traditionnelle de trafics de cigarettes et de stupéfiants. En outre, l’éclatement progressif de la Yougoslavie à partir de 1990 a donné naissance à des Etats faibles, qui contrôlent mal leur territoire : Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine, Serbie, Monténégro et Kosovo. La défense territoriale, mise en place par le maréchal Tito en 1969, reposait sur des actions de partisans qui devaient rester armés. En conséquence, une étude (2002) de l’organisation non gouvernementale Saferworld évalue à environ 6,1 millions d’ALPC, dont 3,7 millions de fusils d’assaut, étaient disponibles en 1989 et réparties entre l’armée nationale yougoslave, la défense territoriale, la police, les civils détenteurs de port d’arme et les armes détenues illégalement. Elles étaient stockées sur tout le territoire fédéral, notamment dans 653 dépôts en Bosnie-Herzégovine en mai 1990 et réduits par la suite à 48. Ces dépôts, souvent des cours d’école et des sous-sols de restaurants difficiles à contrôler, se trouvent encore à 60 % en Serbie et Bosnie-Herzégovine. Les industries d’armement de Bosnie-Herzégovine, Croatie, Serbie et Monténégro produisent toujours des ALPC et des munitions bon marché et fiables. Ainsi, l’usine de Kragujevac (Serbie) fabrique des fusils d’assaut (calibre 5,56 mm), fusils-mitrailleurs (7,62 mm), fusils spéciaux pour tireurs d’élite (7,62 mm et 12,7 mm) et pistolets automatiques (9 mm), exportés massivement, et celle de Mojkovac (Monténégro) des fusils d’assaut (5,56 mm) et des pistolets (9 mm). Outre le vol d’armes directement sur les chaînes de fabrication, la protection des stocks reste insuffisante. Ainsi, le 7 novembre 2016 à Belgrade, 70 pistolets, 5 fusils d’assaut et 1.700 munitions ont disparu d’un dépôt de l’armée, sans vidéosurveillance. La modestie des soldes facilite la corruption des militaires : 300 € par mois pour un sous-officier et 900 € pour un officier. Ces trafics alimentent le marché du crime organisé en Serbie (25 groupes connus), les zones de conflits et certains pays de l’UE (Suède, Allemagne, Pays-Bas, Luxembourg, Belgique et France).

Ils profitent souvent de leurs liens avec des membres des diasporas serbe et monténégrine. Transportées essentiellement sur des petites routes de montagne, les armes sont dissimulées dans des autocars ou des véhicules privés. Les groupes criminels organisés albanophones agissent en Albanie et en Grèce. Les slavophones serbes, monténégrins et Bosnie-Herzégovine s’intéressent plutôt à l’Europe occidentale. Beaucoup travaillent de manière artisanale avec des cellules de 3 à 10 personnes, qui se livrent au trafic d’armes lors d’un accès occasionnel à un stock en vue de protéger celui des stupéfiants, de très loin plus lucratif : le premier se monte à 3 M€ en France, soit plus de 1.000 fois moins que le second. Le ciblage du trafic d’APLC nécessite une grande capacité de renseignement dans les pays producteurs pour identifier les points faibles des structures et de la réglementation. Sur ses 1.000 km de frontières avec 8 pays, la Serbie ne compte que 94 postes, peu gardés, car de gros effectifs sont déployés contre le trafic de migrants. Le transport d’APLC s’effectue en général de nuit, à bord de véhicules immatriculés dans des Etats membres de l’UE pour profiter de la liberté de circulation de l’espace Schengen (22 membres de l’UE et la Norvège, la Suisse, le Liechtenstein, l’Islande, Monaco, Saint-Marin et le Vatican). Les attachés européens de sécurité intérieure résidant dans les pays producteurs d’APLC échangent renseignements et analyses et participent à la formation de leurs capacités de contrôle.

Coopérations possibles. Les coopérations bilatérales en matière de lutte contre les trafics d’APLC existent avec la Serbie, le Monténégro, la Macédoine, l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine, mais restent très inégales d’un pays à l’autre, explique Laurent Gonçalves. A l’exception des rapports entre la Serbie et le Kosovo, la coopération au niveau régional paraît satisfaisante, grâce à des accords techniques et aux bonnes relations opérationnelles avec la Bulgarie et la Hongrie, qui voient en outre affluer les migrants, et la Macédoine et la Croatie, qui veulent les arrêter. Sur le plan international, des outils existent: les organisations non gouvernementales SELEC et SEESAC (élimination et contrôle des trafics APLC en Europe du Sud-Est et de l’Est) et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe envoient des missions sur le terrain. Toutefois, il y a peu de coordination entre elles, en raison de la non application des textes et du manque de volonté politique et de moyens humains et financiers. Le Programme des nations unies pour le développement rencontre peu de succès dans ce domaine en Serbie, où la population craint la police. En outre, selon Laurent Gonçalves, le mode de rémunération de la collecte d’armes nécessite une remise à plat, car leur vente à un trafiquant rapporte davantage.

Dispositif français. Selon Philippe Nobles, la réponse aux attentats de 2015 s’est traduite par : l’instauration de l’état d’urgence ; les enquêtes sous pseudonyme ; la « « cyberpatrouille » ; l’infiltration des réseaux ; les « coups d’achat d’ALPC avec présomption du caractère organisé du trafic et peines aggravées ; les observations transfrontières avec les douaniers. D’autres mesures incluent : le renfort de la collecte et de l’analyse du renseignement avec bases de diffusion sur les trafics d’APLC, fichiers et liaison avec Europol ; la centralisation de l’analyse stratégique des attachés de sécurité intérieure ; la création d’une unité de police de renseignement franco-serbe, bientôt suivie d’une unité similaire en Bosnie-Herzégovine en 2017.

Loïc Salmon

La Douane : actions tournées vers la défense et l’international

Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale

Les flux d’armes légères des réseaux criminels partent de la Serbie et des zones frontalières avec le Kosovo, le Monténégro, la Macédoine et la Bulgarie. Nils Duquet a répertorié les fusillades de masse en Europe entre 2009 et 2015 : mars 2009, 15 morts en Allemagne ; décembre 2009, 5 morts en Finlande ; juin 2010, 12 morts en Grande-Bretagne ;  août 2010, 7 morts en Slovaquie ; juillet 2011, 67 morts en Norvège ; septembre 2011, 6 morts aux Pays-Bas ; décembre 2011, 6 morts en Belgique ; mars 2012, 4 morts en France (Toulouse et Montauban) ; avril 2012, 5 morts en Macédoine ; septembre 2012, 4 morts en France (Chevaline) ; février 2013, 4 morts en Suisse ; avril 2013, 13 morts en Serbie ;  mai 2014, 4 morts en Belgique ; novembre 2014, 4 morts en Albanie ; janvier 2015, 17 morts en France (Paris) ; février 2015, 8 morts en République Tchèque ; mai 2015, 4 morts en Italie ; août 2015, 4 morts en France (Roye) ; novembre 2015, 130 morts en France (Paris).




Recherche stratégique : comprendre, analyser, expliquer

Préserver la capacité à penser et agir de manière autonome afin de garantir la liberté et la sécurité, tel est le premier objectif de la recherche stratégique.

Son renouveau a fait l’objet d’un colloque organisé, le 25 janvier 2017 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère de la Défense. Y sont notamment intervenus : Philippe Errera, directeur de la DGRIS ; un général de brigade (Air) de l’Etat-major des armées ; le général de corps d’armée Christophe Gomart, directeur du Renseignement militaire ; Nathalie Leclerc, Secrétariat général pour l’administration.

Enjeu crucial. La compréhension, l’analyse et l’explication des phénomènes de déstructuration et de recomposition de l’environnement stratégique sont indispensables pour éviter un décalage de la politique d’aujourd’hui et la préparation de l’avenir par rapport aux défis et menaces. Philippe Errera l’explique : « Il nous faut donc comprendre pour anticiper. Anticiper une menace qui se joue de nos faiblesses, dans toutes leurs dimensions sociale, politique, économique et militaire, lorsque le rapport de force lui est ponctuellement favorable. Il nous faut ensuite comprendre pour agir en liant les deux pôles : le décisionnel et l’académique, afin de réduire la distance entre le savoir et le pouvoir dans un monde où les institutions gouvernementales n’ont pas, loin s’en faut, le monopole de l’information et de l’expertise. » Or depuis une quinzaine d’années, de nombreux rapports soulignent la fragilité structurelle de la recherche stratégique sur les questions de défense de la France, pourtant engagée en première ligne dans des opérations extérieures. Le contexte international actuel facilite la concurrence des idées, doctrines et concepts. Ainsi de nombreux acteurs émergents, notamment en Asie,  accompagnent leur volonté de puissance d’une stratégie d’influence fondée sur une recherche de plus en plus innovantes. Pour inverser cette tendance et garantir à moyen terme la satisfaction des besoins nationaux, la DGRIS a proposé, en 2015, une réforme du dispositif ministériel de soutien à la recherche stratégique portant sur un financement du ministère de la défense de près de 10 M€ par an dans le domaine des sciences humaines et sociales. Ce soutien inclut : une réforme des relations avec les instituts privés de recherche ; la création en France des « Biennales des études de défense », en coopération avec une institution universitaire de renom à chaque édition ; la transformation de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) en un centre de référence en la matière.

Rôle de la DGRIS. La DGRIS pilote l’action internationale du ministère de la Défense en coordination avec l’Etat-major des armées (EMA), la Direction générale de l’armement (DGA) et le Secrétariat général pour l’administration  (SGA). Responsable des travaux de prospective, elle coordonne la préparation du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale et son actualisation régulière. En liaison avec l’EMA, la DGA et le SGA, elle veille à l’articulation entre la stratégie de défense et la loi de programmation militaire. Chargée du pilotage du réseau des missions de défense à l’étranger, elle définit la stratégie d’influence internationale du ministère. Outre la lutte contre la prolifération, la maîtrise des armements et le désarmement, elle coordonne le contrôle des exportations de matériels de guerre et assimilés et de biens à double usage. En 2015, elle a traité 5.562 demandes de licences d’exportation ou de transfert d’armement. Son service « Europe, Amérique du Nord et action multilatérale » prépare les sommets de l’OTAN et les Conseils de l’Union européenne en matière de défense et d’affaires étrangères. Il suit les opérations de maintien de la paix de l’ONU et contribue aux résolutions du Conseil de sécurité (Libye, Mali et Centrafrique récemment). Il suit en permanence 46 pays, organise 13 dialogues stratégiques  par an dans un cadre bilatéral et a obtenu la signature de 26 plans de coopération en 2015. Le service « Questions régionales » contribue à la politique internationale  envers les Etats d’Amérique latine d’Afrique, du Proche et Moyen-Orient, d’Asie et d’Océanie et valide les plans de coopération de défense.

Besoins et attentes des décideurs. La recherche permet d’intégrer une stratégie militaire à celle de la nation, indique le général de l’EMA. Il s’agit de penser le futur en dépassant le cadre de la guerre. L’EMA a besoin d’éclairages sur les aspects sociétaux non militaires, qui doivent être opératoires et pas seulement intellectuels. Il demande des études prospectives à la DGRIS, selon un cahier des charges définies au préalable, à savoir des travaux thématiques (le djihadisme par exemple) ou géographiques. De son côté, la Direction du renseignement militaire (DRM) a besoin de la recherche explique le général Gomart. Elle a accueilli une vingtaine de docteurs et autant de doctorants, dont les travaux ne sont pas rendus publics. Capable d’anticiper de 0 à 2 ans, la DRM coopère avec la DGRIS pour les études prospectives au-delà. Des groupes d’anticipation stratégique sont chargés de renseigner le chef d’Etat-major des armées et le ministre de la Défense. Par exemple, l’aviation syrienne a effectué un bombardement ciblé sur un quartier d’Alep, car habité par des gens venus d’un village dépendant d’une faction rebelle. La DRM recoupe cette information avec ses propres « capteurs » sur le terrain et fusionne le tout avec les recherches universitaires ouvertes, en vue d’une analyse plus fine. Certaines études, réalisées par des chercheurs habilités au « secret défense », restent en « interne ». La montée en puissance des chercheurs facilite la discussion et l’orientation des recherches, notamment en sciences humaines. Le projet « Intelligence Campus » vise à faire travailler ensemble le Centre du renseignement opérationnel, des chercheurs et des petites et moyennes entreprises civiles, françaises et européennes. Le Secrétariat général pour l’administration (SGA) emploie 15.000 personnels, dont un tiers de civils, explique Nathalie Leclerc. Outre un service de soutien, il compte 6 directions : affaires financières ; ressources humaines ; affaires juridiques ; mémoire, patrimoine et archives ; service national ; infrastructures de la Défense. Parfois, la direction des affaires juridiques fait appel à quelques doctorants sur des sujets techniques. Au sein de la direction des affaires financières et en liaison avec des universitaires ou des centres de recherche, l’Observatoire économique de la défense réalise des « études prospectives et stratégiques », consultables sur le site de la DGRIS. Enfin, le SGA dispose d’un état-major chargé de faire remonter les besoins en matière de prospective.

Loïc Salmon

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Géopolitique : frontières ignorées et affrontements futurs

Le réseau de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) compte : 87 missions de défense française (279 personnels) pour 165 pays couverts, dont 78 en non résidence ; 170 attachés militaires et de défense étrangers accrédités en France, représentant une centaine de nations ; 500 stagiaires étrangers accueillis chaque année dans les écoles de formation et d’application des officiers. La préparation des rencontres ministérielles bilatérales inclut : 92 pays suivis en permanence par le service des questions régionales ; 26 dialogues stratégiques par an ; 6 crises régionales suivies en 2015 ; 36 plans de coopération signés en 2015. La loi de finances 2016 a fixé à 1,295 Md€ le budget de la DGRIS. Son directeur est l’un des grands subordonnés du ministre de la défense avec le chef d’Etat-major des armées, le délégué général pour l’armement et le secrétaire général pour l’administration. Le Pôle relations internationales militaires de l’Etat-major des armées compte des bureaux de coopération bilatérale auprès des états-majors de la Marine nationale et des armées de Terre et de l’Air. Enfin, la Direction générale de l’armement dispose d’une direction des relations internationales.




Moyen-Orient : mondialisation, identités et territoires

Dans la désorganisation économique et sociale d’une partie du Moyen-Orient, des organisations non étatiques violentes poursuivent des objectifs différents sinon contradictoires, à savoir la démocratie, la loi islamique ou un État.

Ces fractures régionales ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 15 décembre 2016 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Henry Laurens, professeur au Collège de France ; Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak et du monde arabe ; Boaz Ganor, directeur de l’Institut international sur le contre-terrorisme (Israël) ; Xavier Raufer, criminologue.

Monde arabe en expansion. Au XIXème siècle, explique Henry Laurens, la révolution industrielle favorise les échanges entre pays arabes et européens : céréales et matières premières contre produits manufacturés. Privée du coton américain par la guerre de Sécession (1861-1865), l’Europe va en acheter aux pays arabes qui en développent la culture. Entre 1880 et 1914, tout le continent américain connaît une forte immigration arabe, consécutive notamment à l’interdiction des immigrations chinoise et japonaise aux États-Unis. Après la première guerre mondiale et suite aux mandats de la France sur les provinces de l’ex-Empire ottoman qui deviendront le Liban et la Syrie, de nombreux commerçants libanais viennent s’installer dans son empire colonial d’Afrique subsaharienne. Parallèlement, de grandes banques arabes voient le jour en Palestine et en Égypte. A partir de 1945, les régimes socialistes arabes, qui dépendent de l’assistance soviétique, vont évincer les classes moyennes chrétiennes d’Orient qui émigrent alors aux États-Unis et en Europe de l’Ouest. Dans les années 1960, la rente pétrolière des pays du golfe Arabo-Persique attire une main d’œuvre arabe, africaine, asiatique et même européenne (cadres). L’exportation de capitaux arabes vers les pays industrialisés facilite l’intégration de la haute société capitaliste des pétromonarchies à celles des États-Unis et d’Europe. L’anglais est devenue la langue courante au Moyen-Orient, où le français reste très présent. Le monde arabe cumule particularismes et richesse culturelle, grâce à la formation de ses cadres sur trois continents.

Dialectique des contradictions. Le Moyen-Orient n’est pas fracturé, mais provincialisme et affinités locales côtoient les identités transnationales, souligne Myriam Benraad. Le communautarisme perdure depuis la fondation des États, avec des confrontations et coexistences sur un terrain assez complexe, où la dislocation des économies locales provoque un chômage massif chez les jeunes. La modernité implique la rationalité comme norme, avec État de droit et services minima (eau et électricité). Mais ce discours ne colle pas à la réalité du terrain. Ainsi, après la bataille de Falloujah (Irak, 2004), la population n’y est pas revenue car l’habitat, détruit, n’est pas encore reconstruit. Une autre réthorique invente une nouvelle société pré-moderne, où l’identité repose sur des allégeances claniques, tribales ou religieuses. Ce “califat” imaginaire exerce une influence certaine via les réseaux sociaux et internet. La Syrie projette une image « orientalisante » de violence et de décomposition interne. L’Irak a vu la désintégration de son territoire depuis l’invasion de l’armée américaine en 2003. L’autorité de l’État s’est effondrée, remplacée par un nouveau type de gouvernance avec des centres autonomes disposant de leur propre administration. Les milices chiites utilisent l’appareil étatique avec l’approbation de la population, en raison de l’incurie du gouvernement central. Selon Myriam Benraad, l’armée irakienne, qui n’a jamais été nationale, est infiltrée depuis des années par des éléments partisans. De son côté, l’État islamique (Daech), résultante des différents mouvements islamistes qui se sont succédé depuis une centaine d’années, exerce son autorité sur les territoires conquis en Syrie et en Irak depuis 2014. Il parvient aussi à recruter et mobiliser des sympathisants parmi des ressortissants de pays non arabes, en vue de perpétrer des attentats terroristes n’importe où dans le monde.

Perception israélienne. Les “printemps arabes”, déclenchés en 2011 par des jeunes démocrates libéraux, ont porté les Frères musulmans et autres mouvements salafistes au pouvoir, rappelle Boaz Ganor. A l’exception de la Tunisie, tous ces régimes se sont effondrés, créant des enclaves d’instabilité en Libye, Égypte, Syrie et Irak. Diverses organisations terroristes « hybrides » se sont infiltrées dans des pays musulmans, africains, asiatiques et occidentaux. Certaines, élues démocratiquement, contrôlent des territoires et répondent aux besoins fondamentaux des populations, à savoir de l’eau, un système éducatif et une police, mais n’oublient pas l’enseignement religieux ! Cette situation leur donne une légitimité, qui stupéfie la communauté internationale. Or, souligne Boaz Ganor, Israël la connaît depuis des années avec le Hamas à Gaza et le Hezbollah en Syrie et au Liban. La politique américaine de limitation de l’action des organisations terroristes, par la neutralisation de leurs dirigeants, la confiscation de leurs avoirs financiers et le blocage de leurs achats d’armes, subit un « effet boomerang » en retour. En 2014, l’administration Obama a lancé une opération en coalition contre Daech en Syrie et en Irak, uniquement avec des frappes aériennes et sans troupes au sol. Or, seule une intervention terrestre peut combattre efficacement ces organisations hybrides, qui se mêlent aux populations civiles. La donne change en 2015 avec l’intervention de l’aviation russe en Syrie pour épauler l’armée du régime de Bachar el-Assad, qui s’en trouve conforté. Plusieurs stratégies, réalistes ou non, semblent envisageables par la coalition occidentale engagée contre Daech. D’abord, les opinions publiques n’accepteraient pas des frappes aériennes plus intenses, qui causeraient d’importants dommages collatéraux, ni une intervention terrestre coûteuse en pertes humaines militaires. Une option consisterait à laisser la Russie éradiquer seule Daech. Mais les États-Unis y perdraient probablement le soutien de leurs alliés au Proche-Orient (Israël et certains pays arabes). En outre, la Russie obtiendrait un véritable retour sur ses investissements : légitimation du régime syrien ; retour durable au Proche-Orient ; liberté d’action en Ukraine et en Europe de l’Est. Finalement, une solution possible combinerait une campagne de bombardement en coalition et une intervention de forces spéciales… tout en essayant de respecter le droit humanitaire !

Loïc Salmon

Moyen-Orient : situation complexe et perspectives

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Depuis le XIXème siècle, toutes les idéologies, convergent vers une uniformisation de la planète, estime Xavier Raufer. Lénine voyait en l’impérialisme le stade suprême du capitalisme, mais c’est l’inverse qui s’est produit depuis la chute du mur de Berlin (1989), souligne le criminologue. Après la guerre froide, sont apparues des zones “grises” où l’État-nation n’existe plus. Depuis le second conflit mondial, chaque période d’affrontement s’est caractérisée par une figure du combattant : le parachutiste des guerres de décolonisation, puis le guérillero d’Amérique latine et le fedayin en keffieh du Moyen-Orient. Selon Xavier Raufer, celui d’aujourd’hui ressemble à un être hybride, entre le participant au crime organisé et le terroriste « pur jus » des années 1990.




Armée de Terre : l’action militaire pour préserver la souveraineté

Les armées interviennent en appui de l’action diplomatique de l’Etat. Les forces terrestres assurent une contrainte physique et humaine sur le terrain avec une discrimination de l’emploi de la force.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 19 janvier 2017 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement. Y sont notamment intervenus : Patricia Adam, présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; le général d’armée (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées et ancien chef du comité militaire de l’Union européenne (UE) ; le général d’armée Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; Caroline Galactéros-Luchtenberg, directrice du cabinet de conseil privé et de formation en intelligence stratégique Planeting.

Ruptures et glissements. L’image des armées s’est considérablement améliorée depuis la disparition du service militaire, facteur fort d’antimilitarisme, indique le général Bentégeat. Le retour de leur engagement sur le territoire national, devenu quasiment un désert militaire, a renforcé leur visibilité. Parallèlement, l’indépendance nationale a disparu des structures nationales et des textes officiels. Au sein de l’UE, la mutualisation des moyens militaires de transport, renseignement satellitaire, formation et maintien en condition opérationnelle constitue une délégation temporaire de souveraineté. Cette dernière est occasionnellement transférée lors des coalitions par la perte du commandement opérationnel, mais préservée par le contrôle opérationnel au jour le jour des forces françaises. Sauf au Sahel et en Côte d’Ivoire, celles-ci ont été engagées dans des coalitions sous l’égide de l’OTAN ou de l’UE. La chaîne de commandement national définit les buts d’une opération extérieure et fixe les règles et les limitations d’engagement. Mais, précise le général, cela ne garantit pas que l’emploi des forces françaises se fera comme souhaité au départ, faute de pouvoir contrôler tout ce qui se passe au sein d’une coalition « ad hoc ». Quand les Etats-Unis fournissent 75 % des moyens, il est difficile de leur demander des comptes. Cependant, l’autonomie stratégique de la France demeure grâce aux contributions de sa capacité de renseignement national et de son industrie d’armement

Evolution du commandement. Le retour à la guerre depuis 1995 avec l’engagement des armées dans de multiples opérations extérieures a changé les liens entre les responsables politiques et les militaires. Le processus décisionnel politico-militaire, devenu rapide, efficace et démocratique, est unique en Europe, explique le général Bentégeat. Via son état-major particulier, le président de la République, chef des armées, entretient un lien direct avec le chef d’Etat-major des armées (CEMA) qui, lui, prend le commandement opérationnel de toutes les forces engagées. Conseiller militaire du gouvernement, ce dernier assiste au conseil de défense restreint hebdomadaire. En revanche, la place du ministre de la Défense dans la chaîne de commandement reste ambigu. Outre ses responsabilités traditionnelles de préparation et d’organisation des armées, il assure, depuis 2013, celle de leur emploi, mais pas s’il est « opérationnel » qui reste du ressort du CEMA. De son côté, le Parlement doit autoriser la prolongation d’une opération extérieure tous les 4 mois et procède aux auditions directes de responsables militaires pour avoir une meilleure visibilité des armées. Toutefois, avertit le général Bentégeat, la grande réactivité de la chaîne de commandement risque de conduire à un « suremploi » des forces armées, qui obéissent sans faille au président de la République…comme les diplomates !  L’historien et politologue Raymond Aron (1905-1983) avait défini la puissance d’une nation par sa démographie, sa prospérité économique, son influence culturelle et sa capacité militaire. La France, estime le général Bentégeat, n’a plus que cette dernière, reconnue comme l’une des meilleures du monde, comme facteur de puissance.

Place de l’armée de Terre. Le XXIème siècle verra le retour à la souveraineté nationale et celui des Etats forts, estime le général Bosser. L’OTAN et l’UE apparaissent comme des alliances fragiles. La tendance générale est au repli sur le fait national, comme l’exprime le « Brexit » britannique. Or depuis 2016, même les Etats les plus forts affrontent à armes égales des Etats faibles, qui profitent du nivellement opérationnel procuré par les cyberattaques et les engins explosifs improvisés. Leur diplomatie et leur économie permettent de compenser cette perte de supériorité. La souveraineté nationale de la France est assurée par la dissuasion nucléaire depuis plus de 50 ans.  Son autonomie opérationnelle repose sur un modèle d’armée conventionnelle, complète et solide. Les forces terrestres se déploient à nouveau sur le territoire national dont l’opération « Sentinelle », qui mobilise 10.000 personnels pour lutter contre le terrorisme, n’est qu’une brique. Elles contribuent aussi à la cohésion nationale par le recrutement de 20.000 jeunes. A l’extérieur, elles sont intervenues au Mali en 2013 et sont présentes au Levant contre Daech, à  savoir la Task Force Wagram (canons Caesar) en appui des forces irakiennes au sol. « Mes homologues allemand et britannique sont bluffés de la manière dont nous intervenons avec beaucoup de liberté d’action », déclare le général Bosser. Il ajoute que souveraineté et alliance ne s’opposent pas : il s’agit d’adapter la première et de compenser par la seconde. En matière d’armement, la souveraineté militaire française repose sur une coopération étroite entre l’armée de Terre, la Direction générale de l’armement et les industriels. Enfin, dans le domaine de la pensée militaire, le général Bosser envisage de recourir au G2S (club de généraux en 2ème section) comme « think tank » (institut de recherche) de l’armée de Terre.

Imposer sa volonté. Il existe une relation entre liberté d’action, souveraineté et responsabilité, estime Caroline Galactéros-Luchtenberg. Le concept de monde multipolaire implique indépendance des Etats et respect de leurs intérêts vitaux. Le droit international instaure des compromis, mais n’impose aucune soumission à un ordre supérieur. La souveraineté de l’UE se dilue au profit du droit public européen, dépourvu de légitimité puisque le « peuple européen » n’existe pas. Mais l’UE doit éviter de subir l’influence de la Russie, de la Chine et des Etats-Unis. Avec le « Brexit », la Grande-Bretagne reprend sa souveraineté, à la grande satisfaction de la nouvelle administration américaine. Première puissance économique européenne, l’Allemagne cherche à atteindre une souveraineté globale en augmentant son budget militaire, pour compter davantage dans les affaires du monde. La France a perdu sa souveraineté budgétaire et de ses frontières. Pour la Russie, le droit international ne peut conduire à la disparition des rivalités de puissance. En raison de leur vision partagée des rapports de force, de posture de défense et de politique étrangère, les pays occidentaux ont choisi l’OTAN, qui a fixé un objectif budgétaire de défense de 2 % du produit intérieur brut par Etat membre. Enfin, souligne Caroline Galactéros-Luchtenberg, les armées jouent un rôle mobilisateur dans la résilience et la cohésion nationale.

Loïc Salmon

Défense et sécurité : organiser la guerre et assurer la paix

Armée de Terre : le CFT, fournir des soldats opérationnels au bon moment et au bon endroit

Patricia Adam rappelle que la souveraineté, à savoir ne dépendre de personne pour assurer son indépendance, est une notion juridique et un concept politique. Toute légitimité relève de la nation, y compris l’assurance de la sécurité des citoyens et du territoire. Les armées apportent leur concours aux forces de sécurité. L’outil militaire doit être équipé pour agir si les troubles dégénèrent en crise. La liberté d’appréciation de la situation, de décision et d’action a un coût, le prix de la souveraineté. Le maintien d’une base industrielle de défense permet d’échapper à tout embargo ou chantage sur l’achat d’armements nécessaires à la garantie de la souveraineté.




Géopolitique : frontières ignorées et affrontements futurs

La mondialisation, à savoir échanges des services et des biens et circulation des personnes, devait conduire à une uniformisation culturelle de la communauté internationale. Pourtant, la diffusion universelle des technologies d’information et de la communication semble aboutir au résultat inverse.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 15 décembre 2016 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y ont notamment participé : Renaud Girard, correspondant de guerre et grand reporter pour le quotidien Le Figaro ; Bernard Bajolet, directeur général de la Sécurité extérieure (DGSE) ; Mireille Delmas-Marty, professeur honoraire au Collège de France.

Explosion des frontières. Les bouleversements politiques survenus depuis 1991 (fin de la guerre froide) ont provoqué la dissolution non maîtrisée de divers types de frontières, estime Renaud Girard. Les frontières territoriales présentent le plus de fragilité. Ainsi, l’Ukraine, qui signifie littéralement « sur la frontière », séparait les Empires austro-hongrois et ottoman. Issue de la disparition de l’URSS, elle se voit reconnue en 1994 par les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et la Russie, en échange des armes nucléaires qui y sont entreposées et qui seront détruites par les États-Unis. L’annexion de la Crimée en 2014 par l’armée russe, sans effusion de sang, sera approuvée par un référendum populaire, mais non reconnu par la communauté internationale car refusé par le régime ukrainien. Lors de la désintégration de la Yougoslavie en 1999, l’OTAN, dont aucun État membre n’était menacé, avait arraché par la force la province du Kosovo à la Serbie en vue de son indépendance, mais sans l’approbation de l’ONU ni du Parlement serbe. A l’époque, la Russie avait averti les pays occidentaux « qu’ils jouaient avec le feu sur les frontières ». La question des frontières maritimes se pose en mer de Chine méridionale. Le gouvernement chinois n’accepte pas celles définies par le droit de la mer (1982). En juillet 2016, il refuse le verdict de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye (saisie en 2013) en faveur des Philippines, mais réussit à mettre de son côté le nouveau président philippin Rodrigo Duerte (élu le 30 juin). En outre, il s’arroge toute la mer de Chine méridionale jusqu’au Viêt Nam, à la Malaisie et aux Philippines (l’équivalent de 4 fois la surface de la Méditerranée), afin de contrôler une route maritime alternative au détroit de Malacca. Ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins peuvent ainsi passer librement dans les eaux profondes du Pacifique, afin d’acquérir une parité stratégique de discussion avec les États-Unis. La Chine a également construit des bases militaires sur les îles Spratley, considérées comme (n’appartenant à personne). Les “frontières des personnes” ont été franchies sans procédures (passeport et visas) par des migrants civils issus de sociétés faillies par la guerre (Afghanistan, Syrie et Irak), le régime politique (Érythrée) ou le réchauffement climatique (Sahel). Il leur suffit de connaître le numéro du téléphone portable d’un passeur, qui demande jusqu’à 3.000 $. Ces migrations massives entraînent des difficultés économiques (logements et emplois à pourvoir) et culturelles (intégration) dans les pays d’accueil.

Réflexions sur le long terme. Les ministères des Affaires étrangères et de l’Intérieur mettent en œuvre des cellules de crise et de soutien efficaces, mais au détriment des réflexions de fond, estime Bernard Bajolet. Selon lui, les services de renseignement (SR) disposent en interne des capacités techniques, humaines et opérationnelles, de plus en plus nécessaires pour traiter l’ensemble d’un problème. Les données démographiques et la relative marginalisation de l’Occident sont à prendre en compte. La maîtrise du changement climatique avec l’objectif d’une réduction de 2 ° C en 2050 ne préserve pas des migrations futures. Les technologies de l’information et de la communication, sciences cognitives, nanotechnologies, biotechnologies et nouveaux matériaux induisent une révolution dans la robotique et l’internet des objets (impression 3D). Mais, cela ne permet pas d’anticiper les percées technologiques des dix prochaines années. Les menaces terroristes et asymétriques perdureront sous d’autres formes. Outre les réponses sécuritaires, les conséquences sur les sociétés occidentales et les incidences diplomatiques entrent en jeu. Les phénomènes de fond de la Syrie et de l’Irak, connus depuis 2003, n’ont pas été traités de façon adéquate. Il en est de même pour la Libye, la bande sahélo-saharienne et l’Afrique centrale. Les SR ne séparent pas le traitement du terrorisme de la géographie des pays concernés. La criminalité organisée agit, à côté de l’État, dans les échanges économiques et les relations internationales. La prolifération des armes de destruction massive (ADM), la vulgarisation des technologies et la miniaturisation des armes mises à la portée de petits États engendrent une hybridation entre ADM et terrorisme. Ainsi, Daech a utilisé des armes chimiques en Syrie et en Irak. États et groupes terroristes ou mafieux acquièrent des capacités de cyberattaques. Les affrontements futurs entre États seront toujours accompagnés d’une composante cyber. Russie, Turquie et Iran, puissances anciennes, ressurgissent. Les entreprises multinationales collectent des milliers de données personnelles à des fins commerciales et disposent de réserves financières supérieures à celles de nombreux États. La guerre hybride, entre paix et conflit armé, efface la différence entre combattants et non-combattants. Certaines milices, aux moyens considérables (avions et navires), jouent un rôle plus important que certains États. Propagande et cyberattaques permettent d’éviter de déclarer la guerre ou de revendiquer des actions belliqueuses. Au niveau mondial, l’ONU ne contrôle plus l’évolution des rapports de forces. En Europe, le retour aux égoïsmes nationaux s’affirme (« Brexit » britannique). Selon Bernard Bajolet, la France doit disposer de toute la panoplie militaire conventionnelle et de la dissuasion nucléaire, en cas d’affrontement entre États, et d’autres moyens contre les menaces terroristes, criminelles ou économiques.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

DGA : la révolution numérique et industrielle de l’impression 3D

Selon Mireille Delmas-Marty, les sociétés  sont déstabilisées par les changements incessants, dus à la mondialisation, et cherchent des repères dans une « rose des vents », où « vent », en grec, signifie « souffle » et « esprit » . Cette rose présente des couples de principes qui régissent tout collectif humain, mais dont aucun n’est absolu en soi : compétition/coopération ; innovation/conservation ; liberté/sécurité ; intégration/exclusion. Dans cette rose s’intercale celle des principes régulateurs : précaution ; anticipation ; pluralisme ordonné ; dignité humaine ; solidarité planétaire. Ces tensions créent une « ronde des vents ». Les acteurs politiques y entrent à la recherche de l’équilibre et passent d’un principe à l’autre, en remplaçant le « ou » qui oppose par le « et » qui unit. Tout dépend du contexte politique, géographique, culturel ou anthropologique. Le droit est un outil nécessaire mais pas suffisant.




Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Outre la crédibilité de la dissuasion nucléaire, les satellites assurent les communications, le guidage et le renseignement indispensables à la conduite des opérations extérieures. Face aux menaces émergentes, la surveillance de l’espace nécessite une coopération européenne, civile et militaire.

Les perspectives de la politique spatiale française ont été abordées au cours d’une conférence-débat organisée, le 8 décembre 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : un colonel du Commandement interarmées de l’espace de l’État-major des armées ; un représentant d’Airbus Safran Launchers (ASL), co-entreprise des groupes européen Airbus (50 %) et français Safran (50 %) constituée pour le programme de la fusée Ariane 6.

Autonomie stratégique. Selon le colonel, l’espace permet d’abord d’acquérir des données partout dans le monde, discrètement, légalement et sans engager de vie humaine. En outre, il offre un service global au sol avec des infrastructures légères. Toutefois, il reste soumis à des programmes complexes, un cadre juridique « pacifiste » et une mécanique spatiale contraignante. Les armées françaises disposent de toutes les capacités spatiales pour entrer en premier sur un théâtre : optique avec les 2 satellites Hélios 2 (militaires) et les 2 Pleiades (observations civile et militaire) ; radar avec les 5 SAR-Lupe (militaires, en coopération avec l’Allemagne) et 4 Cosmo-SkyMed (duaux, avec l’Italie) ; écoute avec le démonstrateur Elisa composé de 4 satellites ; télécommunications avec les systèmes Syracuse III (2 satellites), Athena-Fidus et Sicral 2 ; surveillance de l’espace par le système Graves ; accès au GPS P/Y pour les positionnement, navigation et datation. Entre 1991 (guerre du Golfe) et 2014 (intervention au Levant), la résolution des images est passée de 50 m à 10 m et leur nombre de 70/jour à 680/jour. Elle permet d’évaluer les dégâts sur un carré de 60 km de côté en complément des autres moyens (drones et avions), d’observer jour et nuit et par tout temps, en comparant les images optique et radar. En remontant dans le temps, l’imagerie spatiale facilite l’appréciation de la situation du théâtre et aide à la décision : détection du déploiement russe en Syrie (observation d’une base aérienne) ; construction d’une piste d’envol sur une île en mer de Chine. Cartes et modèles numériques de terrain sont réalisés à partir d’une image satellite verticale, suivie d’une « vectorisation » des arêtes de structures (bâtiments et routes) et d’une exportation du modèle en 2 dimensions pour l’aide au guidage d’un missile.

Évolution du contexte. Entre 1960 et 1995, l’espace acquiert une dimension stratégique : outil de souveraineté (autonomie d’appréciation de la situation et indépendance d’action), symbole de puissance (volonté politique et capacités financière, technique et industrielle) ; capacités mondiales limitées et sous contrôle étatique ; prolifération des satellites maîtrisée ; besoins opérationnels (planification, confidentialité élevée et nombre d’utilisateurs réduit) ; mise en place d’une logique métier (météorologie, télécommunications, renseignements d’origines optique et électromagnétique). De 1996 à 2016, l’espace est utilisé au profit des opérations. Les conflits évoluent : imprévisibilité ; opérations menées en coalition ; forces adverses mêlées à la population civile et n’utilisant que peu l’espace. En outre, la démocratisation de l’utilisation des moyens spatiaux militaires ouvre des capacités stratégiques par la multiplication des « clients » et la diversité de leurs besoins. Elle facilite l’acquisition de capacités complémentaires en matière de services, coopérations et contrats commerciaux. Demain, l’espace sera contesté, congestionné et compétitif prévient le colonel. Les menaces sur les systèmes spatiaux militaires incluent : armes antisatellites (lasers et micro-ondes) ; brouillage des liaisons ; cyberattaques contre les stations sol ; utilisation de moyens spatiaux par l’adversaire sur le territoire national et pendant les opérations extérieures ; dissimulation d’activités hostiles dans la densité du trafic. D’ici à 2030, la politique spatiale militaire devrait porter sur : la surveillance de l’espace ; le renouvellement des capacités (observation, renseignement d’origine électromagnétique, télécommunications et système de navigation mondiale) ; capacité d’alerte avancée.

Surveillance et résilience. L’espace a pris un virage commercial, explique le représentant d’ASL. De nouveaux acteurs sont apparus : les « start up » et les géants américains de l’internet (Google, Apple, Facebook et Amazon), qui y déploient 600 satellites. En outre, les coûts de lancement des satellites en orbite géostationnaire a diminué de moitié en 20 ans. Dans le domaine spatial, aujourd’hui à 50 % civil et 50 % militaire, les recherches et technologies développées à des fins commerciales trouvent des applications militaires, multipliant ainsi les menaces intentionnelles et fortuites. Les systèmes de détection infrarouge repèrent les décollages de fusées civiles, qui ravitaillent la station spatiale internationale, et de missiles, pour évaluer leur trajectoire et identifier l’agresseur. États-Unis, Russie et Chine développent des systèmes antisatellites. L’Inde et le Japon en sont, potentiellement, capables. Le Pakistan, Israël et la Corée du Nord pourraient, techniquement, faire exploser une arme nucléaire dans l’espace, créant une impulsion électromagnétique aux graves conséquences. Face à ces menaces, seuls les États-Unis disposent d’un système qui détecte tout objet de quelques centimètres dans l’espace. Pour les autres pays, les réponses accessibles portent sur la surveillance et le renseignement, en profitant des initiatives industrielles à coût raisonnable (optique et laser) et en multipliant les sources de caractérisation et d’identification (imagerie, analyse spectrale et alerte avancée). La résilience met en œuvre : protection des satellites et segment sol ; durcissement des moyens de communications ; antibrouillage ; architectures robustes ; capacités d’évitement ; « boîtes noires » ; gestion de fin de vie des satellites et des débris spatiaux. La dissuasion contre toute menace spatiale repose notamment sur l’autoprotection des satellites et le développement de véhicules de destruction des armes antisatellites.

Loïc Salmon

Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Défense antimissile : surtout protection des forces, moins celle des populations

Lors de sa visite à Airbus Safran Launchers le 14 décembre 2016 à Paris, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a souligné les enjeux de la filière des lanceurs de satellites : synergie entre les mondes civil et militaire et complémentarités technologiques et industrielles ; coopération entre l’État et l’industrie ; autonomie de l’Union européenne d’accès à l’espace. Le programme Ariane 6 vise à garantir aux États membres la mise sur orbite de leurs outils de souveraineté et l’indépendance économique aux fabricants de satellites européens et à leurs clients. Tous les sous-marins nucléaires français lanceurs d’engins sont équipés des missiles M51, la version M51.2 est opérationnelle et la réalisation de la version M51.3 a été lancée.




Défense et sécurité : organiser la guerre et assurer la paix

Garant de l’adaptation, de la cohérence et de la continuité de l’action de l’État, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) doit en renforcer les réponses face aux risques et protéger la population.

Ces domaines régaliens ont fait l’objet d’un colloque tenu les 22 et 23 novembre 2016 à Paris, à l’occasion du 110ème anniversaire du SGDSN. Y sont notamment intervenus : Louis Gautier, secrétaire général du SGDSN ; Nicolas Roussellier, Institut d’études politiques de Paris ; Jean-Claude Mallet, conseiller spécial du ministre de la Défense et ancien secrétaire général du SGDSN (1998-2004) ; le général d’armée (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’État-major des armées (2002-2006) ; Norbert Fargère, inspecteur général de l’armement.

Centre de convergences. Créé en 1906, en tant que Conseil supérieur de la défense nationale, le SGDSN prend sa forme définitive en 2009. A la confluence des diverses sources d’information et de renseignement, il repère toutes les menaces, explique Louis Gautier. Relevant directement du Premier ministre, il assure le secrétariat des conseils de défense et s’intercale entre les plans gouvernementaux, notamment Vigipirate, et l’arbitrage du président de la République. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), le Centre des transmissions gouvernementales et le Groupement interministériel de contrôle lui sont rattachés. Son effectif d’environ 900 personnes compte des militaires, des membres du corps préfectoral, des diplomates, des ingénieurs et des experts scientifiques de haut niveau, qui échangent leur expérience sur des objectifs partagés avec des partenaires internationaux. Pour garder une longueur d’avance dans les enjeux de sécurité, dont la menace cyber en évolution permanente, le SGDSN fait de la prospective (projection dans l’avenir). Le plus difficile, souligne Louis Gautier, consiste à concilier sécurité et liberté.

Perspective historique. L’histoire du SGDSN coïncide avec la transformation du pouvoir exécutif amorcée au début du XXème siècle, explique Nicolas Roussellier. Sous la IIIème République, le chef de l’État dépend uniquement du ministère des Affaires étrangères en matière de politique extérieure, car son équipe d’une dizaine de personnes ne compte aucun conseiller en relations internationales. Il en est de même pour le président du Conseil. Après la seconde guerre mondiale, le président de la République et le chef du gouvernement, équivalent du Premier ministre britannique, disposent de véritables experts qui rédigent des notes de synthèse, en vue d’orienter les décisions. Parallèlement à la concentration et la modernisation de l’administration civile et des armées, apparaissent les secrétariats généraux de la présidence de la République, de la présidence du Conseil et de la Défense nationale (SGDN), à savoir des états-majors d’experts qui interviennent directement. Ces organismes, similaires en Grande-Bretagne et en France, exercent l’autorité dans le monde civil et au sein de l’exécutif selon un modèle militaire, avec une répartition du travail et une planification. Dès 1935, le SGDN effectue un travail interministériel, notamment pour préparer les lois de programmation militaire et les ordonnances, qui se poursuivra jusqu’à l’avènement de la Vème République en 1958.

Évolution du concept. Le chef de bataillon Charles De Gaulle avait été affecté au SGDN de 1931 à 1936. Devenu chef de l’État en 1958, il rédige l’année suivante une ordonnance sur l’organisation de la défense nationale, qui stipule que le président de la République déclenche une opération militaire et que le Premier ministre assume la responsabilité de la défense nationale. Dans ce domaine, la « cohabitation » de 1997-2002 entre les deux têtes de l’Exécutif (Jacques Chirac et Lionel Jospin) a parfaitement fonctionné, souligne Jean-Claude Mallet, qui a dirigé le SGDN de 1998 à 2004. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont provoqué en France une révision de tous les plans de sécurité. L’irruption du numérique a entraîné la création de l’ANSSI pour rattraper le retard en matière de cyberdéfense. En outre, s’est posée la question du pilotage de la politique du renseignement à relever du ministère de l’Intérieur, du SGDN ou du président de la République. Il a finalement été confié au Conseil national du renseignement en 2008. Cela a abouti à l’inclusion de la sécurité nationale dans le Livre blanc de la défense et à la transformation du code de la défense. Le Conseil de défense et de sécurité nationale prend en compte tous les risques qui affectent le pays, sur les plans interne et externe avec des postures militaires et non militaires. Cette tendance générale se manifeste également aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne.

Perception militaire. Selon le général Bentégeat, le SGDN devient un rouage essentiel de l’État au milieu des années 1990. Lors de son affectation comme colonel, adjoint au chef d’état-major particulier du président de la République, il y constate des activités communes aux ministères des Affaires étrangères et de la Défense, à savoir études et analyses de la situation dans le monde. Mais pendant cette période de « cohabitation », le SGDN sert de trait d’union entre l’Élysée et Matignon pour préparer les conseils de défense et les conseils dits « restreints » au cœur des opérations. Tous les sujets sont abordés, y compris la remise à plat de la dissuasion nucléaire. Avec le recul, le général Bentégeat considère qu’il ne faut pas chercher à « lisser » le contenu du domaine d’action du SGDSN par souci d’efficacité, mais l’adapter à l’évolution de l’État, dont les ressources humaines et financières se restreignent. Le SGDSN d’aujourd’hui doit maintenir son autorité sur les ministères, rester un médiateur, sans se substituer aux responsabilités civiles et militaires, et éviter d’être dépassé par l’actualité brûlante : terrorisme, migrations et changement climatique. Principal responsable de la cohérence et de la continuité de l’action gouvernementale, le SGDSN doit s’adapter au changement, où l’équilibre entre le politique et le militaire dépend des circonstances : paix, guerre ou crise.

Loïc Salmon

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Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

La menace chimique reste d’actualité, rappelle Norbert Fargère. Un rapport conjoint de l’ONU et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (25 août 2016) a établi l’emploi de l’arme chimique en 2014 et 2015 au Moyen-Orient, à deux reprises par le régime syrien et une fois par l’État islamique (Daech). Le protocole d’accord de 1925 sur l’interdiction de l’arme chimique n’a pas prévu de procédures de vérification. L’Allemagne et la Russie ont alors poursuivi des recherches sur les neurotoxiques et la Grande-bretagne sur la maladie du charbon. La Convention sur les armes chimiques, entrée en vigueur en 1997, prévoit l’interdiction de leurs fabrication, stockage et emploi. Depuis une vingtaines d’années, le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives effectuent des recherches sur la détection, la protection et la décontamination. Depuis 2016, le SGDSN et le Service de santé des armées fabriquent des produits toxiques, en vue de la mise au point de contre-mesures.