Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

La Russie adopte une stratégie fondamentalement défensive de son territoire et la Chine une approche globale, fondée sur sa puissance économique. Elles partagent un même rejet de la démocratie occidentale et de la suprématie des Etats-Unis.

Ces deux pays ont fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 9 mars 2018 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont intervenues : Valérie Niquet, responsable Asie à la Fondation pour la recherche stratégique ; Tatiana Katouéva-Jean, spécialiste de la Russie et de l’espace post-soviétique à l’Institut français de relations internationales.

Ambitions stratégiques. Vladimir Poutine, qui entame son quatrième mandat présidentiel, a ramené la paix en Tchétchénie (1998) et préservé l’intégrité territoriale de la Russie, rappelle Tatiana Katouéva-Jean. Son intervention en Syrie (2015) dissuade toute « révolution de couleur » dans les pays voisins de la Russie. La stabilité politique des régimes amis prévient toute adhésion à l’Union européenne, que Moscou réprouve. Son annexion de la Crimée (2014) s’est répercutée sur sa politique intérieure. Tous les sondages placent le retour du prestige international comme un premier acquis. Cette politique extérieure repose sur des prêts financiers, des tarifs avantageux de fournitures de pétrole et de gaz ou des menaces d’interruptions d’approvisionnements (Ukraine). Le renforcement des forces armées, lancé en 2008, a été conforté par leurs performances en Syrie et les ventes d’armes…même à la Turquie, membre de l’OTAN. La Chine ne fera pas le choix, comme l’URSS, de l’effondrement, indique Valérie Niquet. Le repli idéologique actuel reflète l’inquiétude du Parti communiste chinois, qui veut se maintenir au pouvoir de façon pragmatique jusqu’à son centenaire en 2021 et celui de la République populaire en 2049. Dans ce contexte, la Chine doit retrouver sa grandeur et être reconnue comme la première puissance en Asie. En outre, son modèle doit s’exporter pour faire contrepoids à l’Occident. Elle s’oppose à ce que les Etats-Unis restent les seuls garants de la stabilité en Asie. Son budget militaire atteint 171 Mds$, contre 44 Mds pour le Japon, et porte notamment sur les développements des domaines cyber et spatial. Elle entend se doter d’une puissance navale face à l’Inde et aux pays d’Asie du Sud-Est, qui coopèrent avec les pays occidentaux. La stratégie chinoise est en effet perçue comme agressive par ses voisins.

Coopération sino-russe. La Chine met en avant un partenariat stratégique face à l’Occident. La coopération militaire a repris mais n’atteint pas encore le niveau des années 1990-2000, indique Valérie Niquet. Malgré un contentieux historique sur « le péril jaune » relatif à la présence chinoise en Sibérie orientale, la logique stratégique face aux Etats-Unis l’emporte. La Chine prend sa revanche sur la Russie en s’affirmant comme principale puissance contre ces derniers, qui restent pourtant ses premiers partenaires. Pékin profite de la méfiance de Moscou vis-à-vis de Tokyo, premier allié de Washington dans la zone Pacifique et qui s’inquiète de l’expansion chinoise en mer de Chine méridionale. Enfin, la Chine considère la Russie comme une « petite sœur », avec qui elle compte négocier, avantageusement, le prix du gaz naturel. De son côté, la Russie réalise 45 % de son commerce extérieur avec la Chine, devenue son premier partenaire commercial, souligne Tatiana Katouéva-Jean. Elle recherche aussi les capitaux chinois, qui constituent 30 % des investissements dans le projet Yamal d’extraction de gaz naturel en Sibérie Arctique. Son projet « d’intégration eurasienne » de développement de l’Extrême-Orient russe converge avec le projet chinois des « Nouvelles routes de la soie ». En outre, la présence chinoise dans les pays d’Asie centrale constitue, pour Moscou, une alternative à l’islamisme. Sur le plan militaire, les deux pays effectuent des manœuvres communes en Méditerranée, Baltique et mer de Chine. A la suite de ses interventions en Afghanistan, Ukraine et Géorgie, la Russie a entrepris de moderniser son armement, pour affirmer sa souveraineté et renforcer sa sécurité. Elle accroît aussi ses ventes d’armes à l’étranger. Tous les sondages d’opinion placent les forces armées juste après la fonction présidentielle.

Evolutions sociétales. En Chine, l’abolition de la limitation à deux mandats présidentiels de 5 ans remet en cause le processus de démocratisation et de succession organisée, explique Valérie Niquet. Cette recentralisation du pouvoir, voulue par Xi jinping, correspond à sa conception de la lutte contre la corruption, qui vise à éliminer ses rivaux. Elle réintroduit la peur (arrestations arbitraires et restriction d’accès à internet). La croissance, de 2 chiffres avant 2016 puis tombée à 6-7 %, a créé une société de consommateurs, libres de circuler, de placer des capitaux à l’étranger ou d’y envoyer leurs enfants étudier. Toutefois, les inégalités régionales dans le développement économique s’avèrent difficiles à réduire. Pour assurer sa survie, le régime a conceptualisé le retour à l’idéologie communiste, diffusée par les réseaux sociaux et destinée à la diaspora chinoise en Asie, contribuant ainsi à la puissance de la Chine. Sur le plan démographique, la Russie a perdu 7 millions d’habitants entre 2000 et 2017, indique Tatiana Katouéva-Jean. L’inégalité sociale et culturelle, le salaire moyen et le taux de chômage varient selon les régions. La Russie représente 1,5 % des exportations mondiales, contre 13,5 % pour la Chine. A part des tentatives de contrôle d’internet, il n’existe ni démocratisation soudaine ni répression de masse. La Russie cherche à combler son retard technologique, mais elle ne consacre que 30 Mds$/an à la recherche et au développement, contre 380 Mds$ pour la Chine et 460 Mds$ pour les Etats-Unis. Quant à la communauté musulmane, la Russie entretient de bons rapports avec les pays d’obédiences chiite et sunnite. Pendant son intervention en Syrie, elle « navigue » entre les deux. Sa diplomatie extérieure cultive les relations avec l’Arabie Saoudite (accords de l’Opep) et les banques arabes (investissements).

Loïc Salmon

Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

Outre une expérience commune du modèle communiste, Chine et Russie sont dirigées par deux chefs d’Etat, qui veulent rester longtemps au pouvoir pour maintenir ou redonner un statut de grande puissance à leur pays. Le président chinois Xi jinping (né en 1953) est considéré comme le chef de la faction des « princes rouges », descendants des anciens dirigeants du Parti communiste chinois (PCC) à l’origine des réformes économiques des années 1980. Entré au PCC en 1974, il utilise le slogan politique de « rêve chinois », similaire au « rêve américain » et prônant le nationalisme et la prospérité pour la classe moyenne. D’origine modeste, le président russe Vladimir Poutine (né en 1952), officier du service de renseignement KGB en poste à Berlin lors de la chute du mur (1989), commence sa carrière politique comme maire de Saint-Petersbourg (1994). Nommé directeur du FSB (successeur du KGB) en 1998, il devient président du gouvernement de la Russie l’année suivante. Il parvient à rattacher la Crimée à la Russie en 2014 et soutient le régime de Bachar el-Assad dans la guerre civile en Syrie dès 2015.




Terrorisme : compétence judiciaire dès la préparation

La Justice intervient pour les cas de radicalisation violente, en vue d’un attentat terroriste ou d’attaque par des groupes djihadistes armés. Des magistrats spécialisés travaillent en toute confiance avec la Direction générale de la sécurité intérieure.

Cet aspect a été abordé par le procureur de la République, François Molins, lors d’un « Lundi de l’IHedn », conférence-débat organisée, le 12 février 2018 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Menaces et enjeux majeurs. Certains candidats au djihad, ne trouvant pas leur place dans la société française, sont partis en Syrie et en Irak rejoindre l’Etat islamique (Daech) pour un motif identitaire. Un tournant s’est produit depuis que ce dernier a perdu 95 % de son territoire en 2017. La localisation des djihadistes devient alors difficile, car certains restent sur place ou se rendent dans les Territoires palestiniens, en Indonésie, en Afghanistan, au Maghreb (les binationaux) ou en Afrique de l’Ouest, explique le procureur. Sur le territoire national, des individus désireux de partir en Syrie ou en Irak ne le peuvent plus en raison des mesures de surveillance. En outre, en 2017, Daech a lancé un appel les incitant à rester en France pour commettre des actes isolés contre des cibles opportunistes (militaires ou policiers). Le milieu pénitentiaire, où 504 islamistes étaient détenus au 12 février 2018, sert d’incubateur aux 1.200 « radicalisés », incarcérés pour délits de droit commun et dont il convient de suivre l’évolution du comportement. En Afrique de l’Ouest et dans la bande sahélo-saharienne, Daech a appelé ses sympathisants à perpétrer des attentats contre la France. En conséquence, le partage de l’information devient primordial. Depuis janvier 2015, les services de renseignement (SR) peuvent intervenir dans un cadre légal. La justice leur donne un code de procédure pour mieux lutter contre les apprentis terroristes. Avec la disparition des tribunaux militaires en 2011, le parquet de Paris traite les cas susceptibles de « judiciarisation », comme les conditions de neutralisation d’un individu capturé au combat. Dans l’ensemble l’arsenal législatif semble efficace, estime le procureur. L’accès au dossier des récidivistes permet de suivre l’évolution de leur dangerosité. Jusqu’à 2020, les sorties de prison seront, pour certains, suivies d’une période de « probation » (peine en milieu ouvert) ou définitives pour ceux qui auront purgé leurs peines. Les mineurs constituent des bombes à retardement, car leur enfance a été marquée par les atrocités de Daech.

Actions judiciaires. La politique pénale a été adaptée en 2012 en raison de la menace décelée par les SR, quand la finalité d’un voyage au Levant ne relève ni de l’action humanitaire ni du combat contre le régime syrien. Mise en cohérence avec l’évolution de la menace, cette politique a conduit à l’ouverture de 490 dossiers de terrorisme sur 1.563 individus judiciarisés, 430 mises en examen et 850 mandats d’arrêt lancés. Des combattants français sur zone, identifiés lors de leur séjour et repérés par les SR, sont interpellés à leur retour, placés en garde à vue, déférés devant un juge d’instruction et mis en détention provisoire. Après l’attentat contre la publication satirique Charlie Hebdo en janvier 2015, Daech a lancé un appel permanent au meurtre de tous les Français. Ceux qui ont rejoint une organisation terroriste veulent agir. L’action judiciaire s’étend à toute la filière. Le premier volet porte sur la démonstration à une participation opérationnelle (combattant sur zone) ou de police islamique en Irak (patrouille frontalière). Il a été validé par la Cour de cassation, qui a estimé légitime de retenir la qualification de « criminelle ». Le deuxième volet concerne le soutien logistique, surtout en France, consistant à assurer le transport des volontaires sur le lieu du combat. En outre, Tracfin, SR du ministère de l’Economie, identifie ceux qui se sont rendus sur zone pour poursuivre le financement de terroristes, alors que leur famille ignorait leur départ. Le troisième volet concerne les velléitaires affichant leur volonté d’intégrer une fratrie et les isolés. Il s’agit alors de démontrer leur perspective d’intégration et leur adhésion à un islamisme radical. Par ailleurs, la lutte contre le terrorisme concerne le parquet de Paris et tous les parquets de France, qui disposent d’un « référent terrorisme ». L’apologie du terrorisme et la détention de téléphones portables en prison sont considérées comme des infractions. Mais, indique le procureur, la qualification de « terroriste » ne doit pas intervenir trop tôt, au risque de faire long feu, ni trop tard, à cause des pressions politique et médiatique. En outre, elle ne s’applique pas aux cas de psychiatrie lourde.

Femmes et enfants du djihad. Au début, simples génitrices pour le califat de l’Etat islamique, certaines femmes de nationalité française sont devenues les instigatrices au départ de leur époux. D’autres ont participé au djihad en toute conscience au point d’être prêtes à mourir. Aujourd’hui, elles se trouvent dans des camps en Syrie, où peut se rendre le Haut-Commissariat des nations unies pour les réfugiés. De leur côté, les Kurdes entendent juger celles qu’ils ont capturées en Irak. Comme les hommes, les femmes relâchées sur zone sont arrêtées à leur retour en France et interrogées. Au 12 février 2018, 120 femmes étaient mises en examen et 40 placées en détention provisoire pour association de malfaiteurs terroristes ou pour motif « criminel ». Des dossiers judiciaires ont été établis pour les couples. Par ailleurs, Daech a appelé, à trois reprises en 2017, les femmes et les enfants à participer au djihad armé. Les mineurs, partis avec leurs parents sur zone ou nés sur place, ont été confrontés à la violence et à l’endoctrinement. De jeunes garçons ont été utilisés dans l’exécution d’otages à des fins de propagande. Seront judiciarisés ceux qui ont atteint la barre du discernement, soit 13 ans, âge minimum d’un mandat d’arrêt. Les autres sont placés en garde à vue pour le recueil de témoignages. Depuis mars 2017, une circulaire fixe la prise en charge des mineurs sous la seule juridiction du parquet de Brétigny. Suivant leur évolution médicale et psychologique, ils sont placés dans une famille d’accueil ou restitués à la leur.

Loïc Salmon

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Les sœurs du Djihad

Terrorisme : Daech, propagande habile et maîtrise technique

Début 2018, 14 magistrats spécialisés du parquet de Paris jugent les auteurs présumés d’actes terroristes. Les peines varient de 10 ans d’emprisonnement, pour ceux convaincus d’association de malfaiteurs terroristes, à la réclusion à perpétuité pour les dirigeants de Daech ou d’Al Qaïda. La préparation d’un acte terroriste implique la volonté d’agir en commun et repose sur des faits matériels : achats de matériels et échanges d’informations sur le califat, via les réseaux sociaux. La participation à un attentat inclut le recrutement, l’endoctrinement l’hébergement, le soutien logistique et le fait d’être parti en Syrie ou l’Irak pour rejoindre une organisation labellisée « terroriste ». Avant le passage à l’acte, l’intention doit être prouvée. Le terrorisme répond à une définition juridique en France mais politique dans d’autres pays. En raison des connexions entre les attentats, le Centre européen chargé de la lutte contre le terrorisme (créé en 2016) coopère avec les services dédiés américains, belges, allemands, italiens, néerlandais et français, facteur majeur de réussite.




Défense : vers 2 % du Produit intérieur brut à l’horizon 2025

L

Le projet de loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025, qui prévoit un important effort financier, devrait être voté par les deux chambres du Parlement fin juin, début juillet 2018.

Jean-Jacques Bridey, président de la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale, s’en est entretenu avec l’Association des journalistes de défense le 19 février à Paris, avant l’examen en commission.

Moderniser et renouveler. La LPM maintient, en ressources humaines et capacités technologiques, le modèle d’armée défini dans la « Revue stratégique de défense et sécurité nationale 2017 », indique Jean-Jacques Bridey. Son effort porte d’abord sur l’équipement du soldat et son entraînement, les infrastructures et le maintien en condition opérationnelle des matériels. En matière de grands programmes, elle accélère les livraisons et lance les études amont, en vue de disposer de forces armées bien équipées et entraînées à l’horizon 2030. Le Parlement se réserve un droit de contrôle en 2021, sur pièces et sur place, et le fera savoir à la presse. Si les industriels ne peuvent pas réaliser les programmes prévus, ils devront le dire dès 2019, souligne Jean-Jacques Bridey. Le remplacement du porte-avions Charles-De-Gaulle, théoriquement effectif en 2040, implique de lancer, durant la LPM, des études sur la propulsion, les catapultes et le nombre d’unités (1 ou 2), en vue d’une décision entre 2025 et 2027. Outre la grande souplesse d’utilisation qu’elle confère au Charles-De-Gaulle, la propulsion nucléaire est déjà installée sur tous les sous-marins français, d’attaque ou lanceurs d’engins. Aux Etats-Unis, des expérimentations sont déjà en cours sur des catapultes électromagnétiques, destinées à succéder aux catapultes à vapeur. Vers 2021-2022, le président de la République sera en mesure de décider le choix du ou des prochains porte-avions, avant d’en lancer l’étude de faisabilité. Un seul porte-avions à propulsion nucléaire nécessitant un arrêt technique de 18 mois tous les 10 ans, une permanence à la mer pourrait être assurée au niveau européen, estime Jean-Jacques Bridey. La Grande-Bretagne, qui va se doter de porte-aéronefs, et l’Allemagne ont déjà envoyé des frégates pour escorter le Charles-De-Gaulle en opérations. De son côté, la Belgique envisage d’acquérir des Rafale Marine, susceptibles de s’intégrer au groupe aérien de son successeur.

Cohérence interarmées. La LPM prévoit : la modernisation du Système de commandement et de conduite des opérations aérospatiales, destiné à la détection à haute et très basse altitudes ; une capacité de surveillance spatiale. Les moyens de renseignement d’origine électromagnétique (ROIM), aux niveaux stratégique et tactique, seront améliorés et complétés par 1 système CUGE (charge universelle de guerre électronique) à 3 avions, 3 satellites MUSIS (système multinational d’imagerie spatiale) et 1 système CERES (écoute et ROIM spatial). Le parc de drones MALE (moyenne altitude longue endurance) comprendra 1 système européen et 4 systèmes américains Reaper (+ 2), complétés par 4 avions légers de surveillance et de reconnaissance. Le Système d’information des armées inclura celui de l’optimisation du renseignement interarmées. Le système GEODE 4 D permettra de mieux connaître l’environnement géophysique des théâtres. Les communications seront assurées par 2 satellites Syracuse IV. Les moyens de commandement et de conduite des opérations, au niveau division de la nation-cadre (norme OTAN), incluront l’architecture de communication résiliente et les capacités de ciblage, d’opérations spéciales, de soutien interarmées et de protection NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique).

Forces navales. La LPM conserve la Force océanique stratégique à 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. La flotte sous-marine comptera 6 submersibles nucléaires d’attaque, nombre inchangé mais 4 de type Barracuda. La Force d’action navale comprendra : 1 porte-avions nucléaire (inchangé) avec son groupe aérien embarqué de 42 Rafale (+1) et 2 E2C Hawkeye de guet aérien (inchangé) ; 3 bâtiments de projection et de commandement (inchangé) ; 17 frégates (inchangé), dont 2 de défense aérienne, 5 légères furtives, 8 multi-missions et 2 de taille intermédiaire ; 3 pétroliers-ravitailleurs, dont 2 de nouvelle génération ; 27 hélicoptères moyens/lourds NH90 embarqués (- 9), pour la lutte antinavire. L’action de l’Etat en mer sera assurée par : 6 frégates de surveillance (inchangé) ; 18 patrouilleurs (inchangé) ; 4 bâtiments multi-missions (+ 1) ; 4 bâtiments de soutien et d’assistance hauturiers (+ 2). La guerre de mines inclura : 5 chasseurs de mines tripartites (- 6) ; 2 bâtiments porteurs ; 3 bâtiments-bases de plongeurs démineurs ; 4 systèmes de drones. L’aviation maritime, hors groupe aérien embarqué, inclura : 18 avions de patrouille ATL2 (- 4), tous rénovés ; 11 avions de surveillance (- 2) ; 45 hélicoptères légers (inchangé).

Forces aériennes. La LPM prévoit : 253 avions de combat en parc (- 1), dont 171 Rafale ; 79 pods de désignation laser (34 d’ancienne génération et 45 de nouvelle génération) ; 4 avions radar E3F Awacs (inchangé) rénovés avec liaisons de données tactiques ; 15 avions ravitailleurs, dont 12 multi-rôles et 2 de transport stratégiques A340 ; 43 avions de transport tactique (- 5), dont 25 A400M (+ 11), 14 C-130 Hercules rénovés et 4 C-130J Super Hercules (+ 2) ; 36 hélicoptères moyens (inchangé), dont 11 Caracal ; 40 hélicoptères légers (inchangé) ; 8 sections de défense sol-air SAMP TT (inchangé).

Forces terrestres. La LPM prévoit : 200 chars Leclerc (- 41), dont 122 rénovés ; 150 chars médians AMX 10RC (-100) et 150 Jaguar ; 629 véhicules blindés du combat d’infanterie(inchangé) ; 1.545 véhicules de l’avant blindé (- 1.116), 936 Griffon et 489 véhicules blindés multi-rôles (VBMR) ; 930 véhicules tactiques porteurs de systèmes d’armes, dont 200 VBMR légers d’appui Scorpion ; 1.387 véhicules blindés légers (- 7), dont 733 régénérés ; 4.983 véhicules légers tactiques polyvalents non protégés. Les forces spéciales recevront 241 véhicules dédiés et 202 poids lourds dédiés, tous de nouvelle génération. L’artillerie disposera de 109 canons Caesar (+ 32) et 13 lance-roquettes unitaires (inchangé). Le parc aérien comprendra 147 hélicoptères de reconnaissance et d’attaque (- 17), dont 67 Tigre (+ 3) et 80 Gazelle (- 14) ; 115 hélicoptères de manœuvre (- 7), dont 70 NH90 (+ 34), 11 Puma (- 41), 26 Cougar rénovés et 8 caracal (inchangé) ; 3 systèmes de drones tactiques Patroller.

Loïc Salmon

Défense : face aux menaces, un modèle d’armée complet

Marine nationale : mission « Arromanches 3 » du GAN en Méditerranée orientale

Défense : le futur combattant dans un monde numérisé

Le projet de loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 indique des crédits budgétaires de 35,9 Md€ courants en 2019, 37, 6 Md€ en 2020, 39,3 Md€ en 2021, 41 Md€ en 2022 et 44 Md€ en 2023. La croissance annuelle de 1,7 Md€, de 2019 à 2022, atteindra 3 Md€ en 2023. Une actualisation de la LPM en 2021 devrait préciser le niveau de ressources pour 2024 et 2025, afin de tenir compte de la situation macroéconomique en vue de consacrer 2 % du produit intérieur brut à la défense, objectif fixé par l’OTAN. Seuls les Etats-Unis, la Grèce, la Grande-Bretagne, l’Estonie et la Pologne y sont déjà parvenus en 2016.




Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde

La République française recourt au principe juridique de la laïcité pour la mise en œuvre de sa devise : « liberté, égalité, fraternité ». Sa diplomatie s’appuie sur le réseau d’ambassades et de consulats, des acteurs spécialisés et des partenaires pour favoriser le dialogue interreligieux.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 décembre 2017 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les principes. Pays laïc depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat par la loi de 1905, la France ouvre un poste diplomatique au Vatican dès 1920 et renoue avec le Saint-Siège (voir encadré). Le monde actuel ne se comprend pas sans le fait religieux et la diplomatie française ne peut en faire l’économie, souligne l’ambassadeur. Il convient d’abord de connaître les religions et, dans une approche globale, de discerner ce qui n’est pas vraiment de leur ressort. Il s’agit ensuite de refuser l’instrumentalisation de la religion au nom de l’universalité des droits de l’homme. Le traité européen de Westphalie (1648) a élaboré le concept d’Etat-Nation, où la diplomatie se détache du fait religieux, donc de l’influence du pape des croisades (1095-1291) à la bataille navale de Lépante contre l’Empire ottoman (1571). Pendant la conquête de l’Algérie, l’émir Abd el-Kader, en tant que chef religieux, organise la résistance contre la France (1832-1847) puis met fin au massacre des chrétiens par les Druzes en Syrie (1860). L’Occident rationaliste a été réveillé brutalement par le fait religieux, à savoir la proclamation de la République islamiste d’Iran en 1979, qui manifeste sa volonté d’influence sur le monde. Avec le slogan « L’islam est la solution » qu’il diffuse, l’Iran invente un gouvernement politico-religieux. La même année, lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, l’Occident soutient les résistants afghans, religieux, qui vont élaborer le djihadisme. Avec l’élection de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis en 1980, les évangélistes et le fondamentalisme chrétien pèsent pour la première fois sur la politique américaine. Les chutes du mur de Berlin (1989) et de l’Union soviétique (1991) entraînent un renouveau du sentiment religieux en Russie…et l’apparition du terrorisme au nom de l’islam en Tchétchénie. Par sa connivence avec les autorités politiques russes, l’Eglise orthodoxe devient un instrument de leur politique. La société saoudienne s’est véritablement islamisée après la prise, temporaire, de la grande mosquée de La Mecque (1979). Son affrontement avec l’Iran, essentiellement politique, remonte au choix du chiisme comme religion d’Etat au XVIIème siècle par ce pays pour se différencier des peuples arabes. L’Inde est dirigée par le parti nationaliste hindou et la Birmanie, comme la Thaïlande, par le fondamentalisme bouddhiste. La montée du sentiment religieux en Chine la transformera en principal pays chrétien (toutes catégories confondues) dans le monde en 2030, estime l’ambassadeur.

L’organisation. La laïcité française a pris une dimension internationale, également dès 1920, avec la nomination d’un diplomate, conseiller pour les affaires religieuses, interlocuteur des différentes communautés pour le travail d’intermédiation et d’accueil, explique Jean-Christophe Peaucelle. L’ambassadeur de France au Vatican, en relation avec le Saint-Siège toujours le mieux informé, est assisté d’un prêtre. Le consulat général à Jérusalem est ouvert depuis le XVIème siècle, lorsque l’Empire ottoman confie à la France la protection des pèlerins et des chrétiens d’Alep à Jérusalem, accord codifié par le gouvernement français en 1901. Le consulat général à Djeddah assure la protection juridique des 17.000 à 20.000 pèlerins français qui se rendent chaque année à La Mecque. En outre, un protocole d’accord de coopération sur des projets humanitaires a été conclu avec l’Ordre de Malte, avec le soutien politique et financier de la France. La Communauté de Sant’Edigio a acquis un savoir-faire pour entrer dans la douleur du camp d’en face et faciliter l’adhésion de la population. Pour la recherche de solutions personnelles, elle peut s’adresser à certains interlocuteurs…à la place de la diplomatie française ! L’ambassadeur Peaucelle travaille aussi avec des chercheurs universitaires, les autorités religieuses protestantes, juives et musulmanes de France et le nonce du Saint-Siège. Garant de la neutralité de l’Etat, il coopère avec le ministère de l’Intérieur et des Cultes pour la nomination des évêques, dont l’objection, éventuelle, serait politique.

Les objectifs. Le but de la diplomatie reste la paix, sa construction et sa préservation, rappelle Jean-Christophe Peaucelle. Il s’agit d’identifier la part religieuse d’un conflit. Pour la France, très attachée à la Déclaration des droits de l’homme, chacun peut pratiquer librement sa religion en privé ou en public. Lors du conflit interne en Centrafrique entre chrétiens et musulmans, l’opération « Sangaris » a été menée de concert avec les acteurs religieux locaux, à savoir l’évêque, le pasteur et l’imam de Bangui, qui ont risqué leur vie du début de l’intervention militaire à la recherche d’une solution politique. Sans eux, « Sangaris » n’aurait pu réussir, estime l’ambassadeur. En France, l’Etat doit travailler avec les autorités musulmanes pour lutter contre le salafisme pour évaluer le discours de « déradicalisation ». Il s’agit d’accompagner l’évolution d’un islam moderne, qui rencontre des aspirations dans le monde musulman. Cela passe par le développement de l’islamologie, action presque centenaire de l’Ecole pratique des hautes études, et une offre universitaire à des étudiants étrangers musulmans. Le fait religieux compte de plus en plus dans les relations internationales. Il peut être traité avec beaucoup de liberté et d’assurance sur des thèmes concrets dans le cadre de la laïcité, conclut le conseiller pour les affaires religieuses.

Loïc Salmon

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Responsable des relations diplomatiques de l’Etat du Vatican installé à Rome, le Saint-Siège entretient des relations avec 180 Etats. En outre, son statut d’observateur permanent sans droit de vote à l’ONU et à tous ses institutions, lui permet d’assister à toutes les réunions et de participer aux débats, afin de leur donner une dimension spirituelle et morale. Le pape, autorité suprême de l’Eglise catholique, dispose d’un gouvernement pour gérer le Vatican, la Curie. Un cardinal secrétaire d’Etat dirige la Curie et le Saint-Siège. Les agents diplomatiques, tous évêques de différentes nationalités, sont formés à l’Académie pontificale ecclésiastique ainsi que les « nonces apostoliques » (ambassadeurs) et les laïcs intervenant au nom du pape. En outre, le Saint-Siège dispose d’un réseau d’influence, à savoir les organisations internationales catholiques, composées de prêtres et de laïcs et impliquées dans les activités sociales, professionnelles et à caractère humanitaire et caritatif. Elles interviennent notamment dans les milieux de la communication et des pôles de réflexion sur la paix et le développement. Elles peuvent aussi prendre des positions « politiques », sans impliquer directement le Saint-Siège.




Menaces hybrides : belligérance en reconfiguration permanente

L’intensité d’un engagement opérationnel, qui implique armes et mots, nécessite de définir une doctrine et de nommer l’adversaire. Cela évite les mauvais choix en matière d’objectifs et de conduite de la guerre, éventualité longtemps occultée en Europe.

Cet aspect a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Pierre de Bousquet de Florian, coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme ; le général Antoine Windeck, directeur de Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentation ; Joseph Henrotin, politologue spécialisé dans la sécurité ; Nicole Gnesotto, présidente de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Liberté d’action dans la durée. L’adversaire, équipé de technologies de dernière génération, use de modes opératoires réguliers ou non dans un cadre asymétrique. Il joue sur le flou et le fait accompli, mais s’arrête avant le déclenchement d’une action puissante, explique le général Windeck. De nouveaux acteurs s’affranchissent du droit international et pratiquent la violence extrême. Avatar de l’art de la guerre, le djihadisme ne s’interdit rien. Il convient donc de basculer l’effort sur la prévention d’une crise plutôt que sur son règlement, pour en neutraliser les causes et en limiter les effets. Des capacités adaptées permettent de détecter des signaux faibles pour identifier la nature de l’adversaire, ses moyens et l’effet qu’il recherche. Une vision commune entre les partenaires d’une alliance empêche l’adversaire de profiter des failles dans les processus décisionnels. Il s’agit ensuite de garantir la supériorité militaire et la suprématie technique dans les espaces terrestre, maritime, aérien et cyber, car l’information dépasse les frontières et remet en cause le triptyque paix, crise et guerre, rendant nécessaire d’accroître la résilience et de réduire les vulnérabilités. Selon le contexte, l’adversaire recourt au terrorisme ou au combat de haute intensité. Il convient donc de le contourner en limitant la portée de son action, en cohérence avec les appareils diplomatique, économique et culturel et la participation de la société civile (entreprises et industries). L’action militaire exige flexibilité et réversibilité dans la bande sahélo-saharienne, pour conserver ou reprendre l’initiative, et une reconfiguration du dispositif en Afrique. Facteur de succès stratégique, elle s’inscrit dans le temps long (décennies) pour obtenir des effets durables.

Guerres évolutives. Selon Joseph Henrotin, la porosité dynamique entre guerres régulière et irrégulière a été pratiquée entre le XVIème et le XIXème siècles par les puissances occidentales, notamment la France et la Grande-Bretagne par des alliances avec les tribus indiennes lors de la conquête du Canada. Au siècle suivant, Mao Tsé-Toung la théorise en prônant le passage de l’idéologie à la guérilla puis à la guerre régulière. Aujourd’hui, des Etats peuvent basculer de l’une à l’autre selon une stratégie alternative. Il en découle une évolution des risques pour les forces armées occidentales. D’abord, l’adversaire peut les géolocaliser par internet et une liaison satellitaire. Puis il peut suivre une logique de « dérégularisation », à savoir la destruction de villes par des armes non guidées et l’emploi d’armes chimiques. En Irak en 2004, 17 incidents ont été répertoriés, dont un tir de canon à chlore sur des pèlerins. Par ailleurs, l’accès aux technologies se démocratise. Ainsi, le mouvement politico-militaire libanais Hezbollah dispose de roquettes de gros calibre, fournies par l’Iran, et Daech de drones. La professionnalisation des forces, qui accroît la liberté d’action et de manœuvre, a amélioré la qualité des troupes françaises, capables d’agir sur l’ensemble des conflits, de la plus basse intensité à la plus haute. Enfin, souligne Joseph Henrotin, il convient de garder à l’esprit les données fondamentales : faculté d’adaptation ; suffisance des moyens ; art « opératif », à savoir préparation et conduite des opérations interarmées sur un théâtre ; approche globale avec les volets militaire, diplomatique et autres. Dans la guerre hybride, l’adversaire disparaît quand il se sent démasqué.

Déni européen de la guerre. Pour éviter la guerre entre Etats membres et avec d’autres pays, l’Union européenne (UE) a connu une confusion stratégique, estime Nicole Gnesotto. La Communauté européenne du charbon et de l’acier, créée en 1952, vise d’abord à empêcher un nouveau conflit entre l’Allemagne et la France. Ensuite, un contrat s’établit : défense et sécurité du ressort de l’Otan ; prospérité économique et commerciale de celui de l’UE. Cette volonté d’ôter toute légitimité à l’usage de la force armée conduit à un affaiblissement de la pensée stratégique européenne. Dans les années 1980, avant la mondialisation, l’UE, « puissance douce », se trouve à l’avant-garde de réflexion sur la transformation du monde par le commerce et l’influence. La norme devient sa priorité et la force celle des Etats-Unis. Au Proche-Orient, l’UE préconise la coexistence de deux Etats, l’un israélien et l’autre palestinien, concept accepté aujourd’hui par la communauté internationale. Mais en 2003 lors des divergences sur l’intervention militaire américaine en Irak, émerge une stratégie européenne de sécurité, critique à l’égard des Etats-Unis. L’UE recommande une approche globale de la sécurité, où l’intervention militaire, dans le temps court, doit être suivie d’une action civile dans le temps long. Par la suite, l’UE devient le microcosme de l’insécurité : conflit ethnique dans les Balkans, terrorisme, grands mouvements migratoires, questionnement sur la dissuasion nucléaire. Par ailleurs, les perceptions de la menace varient selon les Etats membres du Nord et du Sud. A partir de 2015, les attentats de l’Etat islamique (Daech) sur son sol la mènent en première ligne de la crise au Moyen-Orient. En outre, elle s’aperçoit que sa sécurité ne peut plus dépendre uniquement des Etats-Unis. Tous les sondages d’opinion place l’insécurité avant le chômage.

Loïc Salmon

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

La lutte contre le terrorisme et le renseignement, dont l’orientation relève du président de la République et du Premier ministre, nécessitent une vision géopolitique, criminologique et stratégique, souligne Pierre de Bousquet de Florian. Il s’agit de passer du traitement des effets à celui des causes profondes avec subtilité, créativité et imagination dans un monde de dissimulation et de stratégie indirecte. Connaissances historiques, géographiques et anthropologiques des chercheurs universitaires vont de pair avec l’expérience professionnelle des agents des services de renseignement, diplomates et préfets. En effet, le nombre d’Etats « trop faibles » est passé de 40 en 1948 à 200 en 2017. La collecte du renseignement mobilise les 6 services du premier cercle et 20 du second. En outre, le coordinateur national dispose de 15 conseillers, dont 1 pour l’analyse, 1 pour la prospective et 1 pour les relations avec les autres pays pour profiter de leur expérience dans la lutte antiterroriste. Il doit proposer des diagnostics et des propositions d’action en matière de sécurité au président de la République.




Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Interactions complexes et « politiques » des opérations et ambivalence de l’excès de confiance en soi pèsent sur la prise de décision du chef militaire, qui doit aussi pouvoir compter sur la « chance ».

Ce thème a été abordé lors d’une conférence-débat organisée, le 19 décembre 2017 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont intervenus : le professeur Pascal Venesson (à gauche sur la photo), Université de Paris II Panthéon Assas ; le général (2S) Henri Bentégeat (à droite), ancien chef de l’état-major particulier du président de la République (1999-2002) et de l’Etat-major des armées (2002-2006).

Approche psychologique. L’intuition stratégique des chefs de guerre, résultant de leur expertise, influe sur l’efficacité militaire, estime le professeur Venesson. Aujourd’hui, le génie militaire, aidé par des circonstances exceptionnelles, connaît une remise en cause à l’ère de la robotisation du champ de bataille et de l’algorithme. Le général et son état-major, commandant une ou plusieurs forces sur un théâtre, assurent planification, conduite et soutien des opérations, en vue d’atteindre les objectifs fixés par les autorités politiques et militaires et de contribuer à la réalisation de l’état final recherché. L’efficacité militaire consiste à comprendre la situation face à au moins deux forces armées adverses aux actions séparées, commander la sienne et produire les effets demandés. Certaines armées développent des aptitudes de haut niveau, grâce aux technologies, compétences, types de régimes politiques, relations entre dirigeants politiques et militaires et culture militaire propre. La décision opérationnelle en « première appréciation » dépend d’abord de la reconnaissance d’une situation donnée ressemblant à un prototype familier. Ensuite, les décideurs identifient rapidement le comportement adéquat, en raison de leur propre expertise, d’un environnement régulier et de leur capacité à tirer les enseignements de l’expérience acquise, notamment par la formation et l’entraînement. Toutefois, l’excès de confiance en soi des chefs de guerre influe sur leur capacité de commandement avec pour conséquences : un plan opérationnel initial calqué sur la première impression ; un traitement déficient du renseignement ou sa recherche sélective et biaisée ; une tendance à surestimer leurs propres capacités et à sous-estimer celles des adversaires ; optimisme exagéré quant à l’effet probable de la mission. Le plus souvent, les chefs de guerre ne devraient pas suivre leur intuition, conclut le professeur Venesson.

Etude d’un cas historique. Au début de la guerre de Corée lancée sous l’égide de l’ONU (1950-1953), les Etats-Unis, qui fournissent les plus gros contingents de combattants, ont subi une grave défaite au fleuve Yalou après un succès opérationnel initial au port d’Inchon, explique le professeur Venesson. Du 15 au 28 septembre 1950, après un débarquement de grande ampleur dans le port d’Inchon sur la mer Jaune à l’Ouest de la péninsule, les forces américaines (Xème Corps) et sud-coréennes lancent une contre-offensive et libèrent Séoul, capitale de la Corée du Sud occupée par les troupes de Corée du Nord. Dans le même temps, la 8ème Armée américaine brise le périmètre du port sud-coréen de Pusan, encerclé par les troupes nord-coréennes, et rejoint le Xème Corps. Commandant en chef dans le Sud-Ouest du Pacifique de 1942 à 1945 où il a procédé à 56 opérations amphibies, le général Douglas Mac Arthur, âgé de 70 ans, est considéré par ses pairs comme le plus expérimenté à tous les niveaux de commandement. Il apprécie la situation à Inchon en 2-3 jours : fortes capacités navales et aériennes alliées ; attaques surprises possibles contre des zones peu défendues. Il choisit l’option la plus risquée, malgré les sérieuses réserves de son état-major et de l’Etat-major interarmées de Washington : étroitesse des voies d’accès au site ; marées ; zone habitée ; éloignement de Pusan, situé beaucoup plus au Sud ; surestimation de la 8ème Armée ; sous-estimation des forces nord-coréennes. Mais la « chance » a joué : la Chine avait anticipé le débarquement d’Inchon et prévenu la Corée du Nord…qui n’en a pas tenu compte. En revanche, elle va intervenir massivement lors de la progression rapide des Xème Corps et 8ème Armée vers le fleuve Yalou, frontière entre la Corée du Nord et la Chine (octobre-novembre 1950). Après de lourdes pertes, les forces de l’ONU se replient au Sud du 38ème parallèle. L’efficacité militaire, accrue à Inchon, s’amoindrit à Yalou. Les Xème Corps et 8ème Armée restent sous commandements séparés et géographiquement éloignés. Convaincu que la Chine n’interviendra pas, Mac Arthur néglige les renseignements sur elle, se croit infaillible et exerce son commandement depuis Tokyo (Japon). Par ailleurs, la guerre de Corée diffère de la seconde guerre mondiale, caractérisée par la recherche de la victoire décisive et de la reddition sans conditions de l’adversaire. Elle fait partie de la « guerre froide » (1947-1991) aux objectifs limités, pour éviter un nouveau conflit mondial, probablement nucléaire.

Retour d’expérience. Le 21 septembre 2002, 300 mutins de l’armée ivoirienne peuvent investir la capitale Abidjan dans les 24 heures avec le risque de guerre civile, rappelle le général Bentégeat. Le rassemblement et l’évacuation des 20.000 ressortissants français nécessitant 6 jours, le général préconise l’intervention immédiate des forces françaises. Le bilan s’établit à 27 militaires français tués, de nombreux blessés, les ressortissants protégés, la guerre civile évitée, la crédibilité politique et militaire de la France maintenue. Aujourd’hui, la gestion des conflits extérieurs tend à réduire la liberté d’action militaire, estime le général. Le recours aux acteurs locaux entraîne une dépendance de leurs performances sur le terrain : opération « Harmattan » en 2011 en Libye ; opération « Chammal » contre l’Etat islamique (Daech) en Irak de 2014 à 2017 et en Syrie depuis 2015 ; opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne depuis 2014. Par ailleurs, la numérisation du théâtre détaille la situation tactique avec des conséquences pour son commandant : tentatives d’ingérence des autorités politiques dans les opérations ; ingérences de l’échelon supérieur aux différents échelons de commandement. En outre, il doit conduire l’opération contre l’adversaire et gérer sa communication, aspect politique majeur. Enfin, il garde à l’esprit les morts, civils et militaires, y compris chez l’adversaire.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

L’anticipation géopolitique aidée par l’intelligence collective

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Théorisée par le psychologue et économiste israélo-américain Daniel Kahneman (prix Nobel 2002) et l’économiste américain Richard Thaler (prix Nobel 2017), la « révolution cognitive » constitue une profonde transformation de la connaissance du jugement et de la décision dans les domaines économique, médical et de politique publique. Mais pour la décision opérationnelle, selon le professeur Venesson, il lui manque le contexte : causalité de la guerre ; singularité de l’action guerrière. De son côté, le psychologue américain Gary Klein a étudié les décisions « en situation » des militaires et pompiers confrontés à l’urgence, le risque et la complexité.




Menaces hybrides : conflits, climat et effets médiatiques

Conflits, terrorisme et catastrophes naturelles provoquent des crises de grande ampleur, par suite de leur résonance médiatique dans un monde de plus en plus interdépendant.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y ont notamment participé : Louise Shelley, professeure à l’université américaine George Mason (affaires publiques) ; Renaud Girard, correspondant de guerre depuis 33 ans pour le journal Le Figaro.

Concomitances. Les interférences entre mondialisation débridée, cybercriminalité, conflits internes et changement climatique provoquent révoltes, misère et sècheresse avec leurs conséquences politiques, explique Louise Shelley. Depuis le début de la guerre civile en Syrie en mars 2011, 475.000 personnes ont été tuées et 14 millions blessées ou déplacées. Le dérèglement climatique a touché 5 millions de paysans depuis 2000 dans ce qui était, autrefois, le « croissant fertile » : Territoires palestiniens ; Israël ; Jordanie ; Liban ; Syrie, Nord et Est de l’Irak ; Ouest de l’Iran. Dès 1970, le président syrien Hafez-el Assad (père de Bachar) a interdit le creusement de nouveaux puits, entraînant un commerce illégal de l’eau qu’il a fallu puiser plus profondément. Chassés par la sècheresse, les paysans ruinés se sont regroupés dans des ghettos à la périphérie des villes. Il s’en est suivi pénurie d’infrastructures d’accueil, chômage, criminalité et émeutes. Ensuite, sont arrivés les réfugiés fuyant la guerre civile en Syrie et en Irak pour aller vers la Turquie, la Méditerranée et l’Europe. Ces derniers deviennent l’objet de trafics par des « passeurs », auprès desquels ils se sont endettés et qui les vendent comme esclaves pour se rembourser. Ceux qui parviennent à atteindre l’Europe créent une crise dans les pays peu équipés pour les accueillir. En outre, les trafics de drogue, d’antiquités, de pétrole et d’armes financent les organisations terroristes Daech et Al Nosra (affiliée à Al Qaïda). Les antiquités volées sont expédiées en contrebande vers les Etats-Unis et l’Europe. Depuis 30 ans, le commerce d’objets volés au Levant s’est diversifié par la vente en ligne sur internet, où les trafiquants utilisent algorithmes malveillants et liens anonymes. En 2017, le vol d’antiquités, de mots de passe et d’argent de comptes bancaires a touché 89 pays pour un montant estimé à 5 Mds$. Par ailleurs, souligne Louise Shelley, l’accord de Paris sur le climat (décembre 2015) a débouché sur un marché du carbone, dont une partie a été détournée par des banques et des organisations criminelles au détriment de l’Union européenne (environ 5 Mds€). La croissance démographique a induit une spéculation sur les ressources limitées, comme l’eau et le poisson. La surpêche industrielle sur les côtes africaines menace la survie des pêcheurs riverains. Les organisations criminelles avaient commencé leurs activités dans les ports de New York, Marseille, Vladivostok et Naples (mafia). Aujourd’hui, le déchargement à temps des biens périssables reste vital pour assurer une partie de leurs revenus. Les nouvelles technologies appartiennent surtout au secteur privé, qui s’intéresse aux bénéfices à en tirer. Le commerce légal pourrait être sécurisé par un partenariat plus efficace entre les secteurs privé et public. Mais les plates-formes de commerce illicite se trouvent aux Etats-Unis, guère enclins à les réglementer.

Médias. Dans un conflit asymétrique, l’instrumentalisation des médias occidentaux par une organisation insurrectionnelle constitue une arme du « faible » face au « fort », estime Renaud Girard à l’appui d’exemples récents. En 1998, l’organisation paramilitaire « Uceka » (Armée de libération du Kosovo), qui a récupéré des armes lors de la faillite de l’Etat albanais l’année précédente, s’empare du Sud de la Serbie peuplée en majorité d’Albanophones. Elle publie une édition en anglais de son journal de propagande destinée aux journalistes occidentaux, qu’elle emmène sur le terrain. Elle réussit à faire passer le message : « Si vous ne faîtes rien, il y aura un nouveau Srebrenica (massacre de 8.000 hommes et adolescents par une milice serbe en 1995) ». Pendant plus d’un an, l’Otan va bombarder la Serbie et y envoyer des forces spéciales pour obtenir le départ de la population serbe du Kosovo, qui fera reconnaître son indépendance par 76 pays en 2011. En 2006, le mouvement politico-militaire libanais Hezbollah, soutenu par l’Iran, va retourner la situation en sa faveur de la même façon. Il attaque la frontière israélienne, tue 8 soldats et en capture 2, qu’il compte échanger contre une terroriste de l’Armée rouge japonaise condamnée pour un attentat à l’aéroport de Tel Aviv en 1972. Le gouvernement israélien déclare vouloir récupérer les prisonniers et mettre un terme à l’activité du Hezbollah au Liban. Ce dernier tire 3.978 missiles sur Israël pendant une guerre de 34 jours, au cours de laquelle 119 militaires israéliens sont tués. Malgré des pertes très supérieures, le Hezbollah n’a pas cédé. Le ressenti dans les médias occidentaux devient : « Il n’a pas perdu la guerre contre Israël, donc il l’a gagnée ! » En 2008, le Hezbollah a renforcé sa puissance au Liban et va jouer la modération. Grâce à lui, l’Iran dispose d’un corridor vers la Méditerranée. En 2017, pendant la guerre contre l’Etat islamique (Daech), le « fort » reprend à son compte la tactique du « faible ». Les journalistes occidentaux seront intégrés dans des sections des armées de la coalition internationale pour couvrir la reconquête de Mossoul. Ce n’est pas le cas en Syrie lors de la reprise d’Alep, présentée comme un « monstrueux bombardement par les Russes, qui sont des sauvages ». La reconquête de Mossoul causera pourtant beaucoup plus de destructions et de morts parmi les civils que celle d’Alep, mais sera qualifiée de « guerre de libération ». Le terrorisme apparaît historiquement comme l’arme du « faible ». Selon Renaud Girard, le peuple palestinien a commis l’erreur d’y recourir à plusieurs reprises sans instrumentaliser les médias occidentaux, après l’émotion suscitée par les massacres de ses ressortissants dans les camps de Chabra et Chatila au Liban (1982) par la milice chrétienne des Phalanges que l’armée israélienne, présente, avait laissé passer.

Loïc Salmon

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui

Adversaire « hybride » : une menace élargie

Selon une déclaration du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian lue lors du colloque, une redistribution de la puissance se manifeste à l’échelle mondiale avec une recomposition des rapports de forces internationaux et les risques de ruptures et de surprises stratégiques. Des stratégies conflictuelles apparaissent dans les espaces marin, extra-atmosphérique et cyber. Les crises se multiplient aux points de jonction des puissances d’influence. L’idéologie devient un champ de bataille. Malgré sa destruction militaire, le djihadisme de Daech distille sa vision totalitaire dans les esprits. Grâce à la liberté de communication et la révolution numérique, l’intimidation stratégique menace les démocraties par la diffusion de fausses nouvelles. L’hybridation des crises au Sahel et au Levant souligne la nécessité d’un recalibrage des forces et des moyens de renseignement, mais avec un risque de dérapage par certains Etats.




Armée de Terre : connaissance, coopération et influence

La réflexion sur le rôle des sciences humaines et sociales entre dans la résolution des crises, afin de transformer une réussite tactique en succès opératif et politique.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 novembre 2017 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont intervenus : Pascal Rey, docteur en géographie du développement, universités de Paris I et de Djibouti ; le commandant guinéen Mamadi Doumbouya, stagiaire à l’Ecole de guerre (2017-2018).

Caractéristiques locales. La compréhension des organisations sociales facilite la coopération, souligne Pascal Rey, qui centre son propos sur l’Afrique subsaharienne de l’Ouest et Madagascar. Selon l’animisme originel, un chasseur s’aventure dans les endroits interdits, à la recherche d’un territoire pour établir un village. Il entre alors en contact et négocie avec des génies et entités surnaturelles. Ce contrat ou « acte fondateur » assure la légitimité du territoire et des droits éminents pour lui et ses descendants. Après accord du génie, il pourra accueillir d’autres familles de sa tribu ou même étrangères, qui deviendront ses dépendants par consolidation du droit d’usage des terres agricoles. Dans cette société matrilinéaire, le « père » considéré comme tel n’est pas le géniteur mais celui qui élève l’enfant, à savoir le ou les oncles maternels. Le lignage du fondateur, par la branche aînée, devient l’autorité coutumière, responsable de la gestion durable et cohérente des ressources naturelles. Cette hiérarchie se maintient au sein de la même famille, où le plus âgé prend souvent la parole. L’administration coloniale a rencontré des difficultés au début pour entrer en contact avec les chefs locaux, qui lui envoyaient des délégués non décisionnaires. Aujourd’hui, dans une administration locale décentralisée, les élus restent sous la coupe des autorités coutumières et ne peuvent prendre de décisions rapides. Sur le plan religieux, une construction syncrétique de l’islam a remplacé la nature par les sourates du Coran pour l’organisation sociale. Le clan du fondateur doit maintenir la paix sociale par consensus et l’accès de tous aux ressources, même de façon inégale. A l’échelle locale, les droits individuels et ceux liés au lignage se superposent sous le contrôle des fondateurs, qui bénéficient d’un accès plus aisé aux espaces de production : agriculture, pêche, élevage, extraction du sel et plantations de palmiers à huile. Toutefois, le droit d’usage étant imprescriptible, la presque totalité des ménages peut pratiquer une culture annuelle. La gestion des conflits se caractérise par sa partialité, souligne Pascal Rey, car elle repose sur les hiérarchies sociales établies sur l’hérédité et sans égalité des chances. Sur le plan économique, les ménages ne peuvent dépendre d’un emploi unique et multiplient leurs sources de revenus en cumulant la culture vivrière avec d’autres activités. La modicité des salaires des fonctionnaires entraîne diverses conséquences : absentéisme pour pouvoir travailler dans le secteur privé ; corruption, considérée comme un avantage annexe de la fonction ; petits commerces ou trafics divers et variés. Par ailleurs, l’art de la parole, où la forme l’emporte sur le fond, reste la première qualité chez un homme. Pour un gouvernement, l’armée constitue un outil pour l’emploi et lui permet de se maintenir au pouvoir. Pascal Rey recommande aux militaires français en poste en Afrique de manifester au quotidien leur volonté de comprendre les coutumes locales, afin de diminuer les risques de rupture de confiance avec la population. Les familles, qui représentent aussi l’institution, ne devraient pas rester cloîtrées dans leur domicile mais apprendre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Quoique présents au titre de la coopération, les militaires français portent le poids politique de leurs prédécesseurs et ne peuvent se désolidariser de l’héritage colonial, à l’origine de frustrations. Lors des interventions en secours d’urgence, ils doivent se montrer équitables dans la distribution de vivres, mais en évitant de contourner les autorités coutumières. Enfin, ils doivent s’appuyer sur les relais locaux pour diffuser des messages.

Une perception militaire africaine. Le commandant Doumbouya a présenté un constat partagé par ses condisciples d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Dans l’ensemble, les représentations françaises à l’étranger ou les officiers français détachés dans les armées africaines sont accueillis avec une grande fraternité d’armes. Mais leur connaissance trop théorique de l’Afrique se trouve en décalage avec la réalité du moment. Leur enthousiasme à se renseigner sur les moyens des armées locales finit par paraître suspect. Les gouvernants africains accordent plus de crédit à leurs compétences qu’à celles de leurs compatriotes. Conseillers des hauts responsables politiques et militaires, les officiers français donnent l’impression d’influencer leurs décisions selon les intérêts de la France. Ils peuvent débloquer des situations rapidement, comme l’obtention de munitions, sans être soupçonnés de fomenter un coup d’Etat. Ils sous-estiment les capacités humaines et intellectuelles de leurs partenaires africains, dont certains sont passés par l’Ecole de guerre, et ne cachent pas leur mépris vis-à-vis d’officiers supérieurs locaux accédant à de très hautes fonctions. En matière de compétences, les militaires étrangers ont perdu la considération automatique de leurs homologues africains, qui attendent d’eux plus de respect et moins de condescendance. Si l’intention des coopérants français est jugée généralement bonne, ces derniers, ne disposent plus des moyens de leur politique, contrairement aux Américains qui proposent munitions et structures pour s’entraîner. Sur le plan privé, ils entretiennent peu de contacts avec les officiers africains et préfèrent les circuits touristiques officiels au vécu quotidien des populations locales.

Loïc Salmon

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Afrique : les armées et leur implication dans la politique

L’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger (EMSOME) assure la formation et l’adaptation des militaires qui doivent y aller dans le cadre d’une affectation, d’une mission de courte durée ou d’une opération extérieure. Il pilote aussi les domaines outre-mer, étrangers et amphibie de l’armée de Terre. Il assume la responsabilité organique des onze formations terrestres stationnée hors métropole : 9ème Régiment d’infanterie de marine (Guyane) ; 3ème Régiment étranger d’infanterie (Centre spatial guyanais de Kourou) ; 33ème Régiment d’infanterie de marine (Antilles) ; 43ème Bataillon d’infanterie de marine (Côte d’Ivoire) ; 6ème Bataillon d’infanterie de marine (Gabon) ; 5ème Régiment interarmes d’outre-mer (Djibouti) ; 2ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine (La Réunion) ; Régiment d’infanterie de marine du Pacifique-Nouvelle-Calédonie ; Régiment d’infanterie de marine du Pacifique-Polynésie ; Détachement de Légion étrangère de Mayotte ; 5ème Régiment de cuirassiers (Emirats arabes unis). Interface entre les régiments, le Commandement des forces terrestres et l’état-major de l’armée de Terre, l’EMSOME s’occupe des ressources humaines, de la chancellerie, de la logistique et de l’entraînement spécialisé. Il a formé 12.000 stagiaires en 2016.




Espace exo-atmosphérique : compétition stratégique

Outil militaire et instrument de politique étrangère, la maîtrise de l’espace confère à un Etat une autonomie d’appréciation et donc de décision. Elle atteste aussi des niveaux scientifique, technique, industriel et financier atteints pour protéger le territoire national.

Le lieutenant-colonel Thierry Cattaneo, commandant le Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux (Cosmos) de Lyon en a présenté, en partie, les enjeux à la presse, le 9 novembre 2017 à Paris.

Intervention et protection. Cosmos doit évaluer la situation spatiale, en vue d’apporter un appui aux opérations en cours (« Barkhane » au Sahel et « Chammal » au Levant), de préserver les satellites français de défense contre les risques de collision et de sécuriser les biens et les personnes contre les rentrées de débris dans l’atmosphère, explique le lieutenant-colonel Cattaneo. Le recueil et l’analyse d’informations spatiales consistent à transformer en éléments opérationnels les données scientifiques obtenues par les radars Graves (Grand réseau adapté à la veille spatiale) et Satam (Système d’acquisition et de trajectographie des avions et munitions). Sont aussi sollicités : la Direction du Renseignement militaire ; l’Observatoire de Paris ; l’Institut physique du globe de Paris ; le Centre national d’études spatiales (CNES) ; les partenariats internationaux ; les sources ouvertes. Graves se compose d’une station d’émission, d’une station de réception et d’un centre de calcul. Unique en Europe, il détecte tous les objets évoluant de 400 à 1.000 km au-dessus de la terre. L’appui à une opération militaire extérieure commence par une préparation et une planification en amont, grâce à des renseignements d’origine image et électromagnétique avec une précision GPS. De leur décollage à leur retour, les avions de chasse sont suivis par GPS et liaisons haute fréquence, parallèlement au survol des objectifs par un satellite espion, de 2 heures avant les frappes jusqu’à 4 heures après. L’évaluation des dommages, de 30 minutes à 1 heure après les frappes, est complétée par des drones de renseignements d’origines image et électromagnétique. Par ailleurs, Graves suit les modifications électromagnétiques des hautes couches de l’atmosphère produites par les éruptions solaires. Celles-ci peuvent affecter la trajectoire des objets en orbite basse (missiles) et perturber les moyens de communications sur terre. Lorsqu’un objet spatial potentiellement dangereux ou même qu’un objet spatial lancé par la France (15 en 2016 et 14 en 2017) menace le territoire national, Cosmos en informe la Direction générale de l’armement (fournisseur de données) et le CNES (analyste). Il prévient également le Centre opérationnel de gestion interministérielle des crises ou le ministère des Affaires étrangères pour une mise en alerte de la sécurité civile du pays concerné. Le 27 février 2014, le CNES avait décidé de modifier l’orbite d’un satellite de la constellation Elisa pour éviter une collision avec un satellite non-manœuvrable qui aurait provoqué sa destruction et la perte de ses données. Elisa compte quatre satellites de 40 kg chacun pour l’écoute d’émissions électromagnétiques et qui évoluent à plus de 600 km d’altitude depuis décembre 2011. La France dispose d’environ 15 satellites en orbite et les Etats-Unis près de 200, dont 40 pour le GPS et 20 non officiels.

« Arsenalisation » de l’espace. Les Etats-Unis, la Russie et la Chine peuvent détruire physiquement un satellite, mais les débris ainsi créés risquent de perturber, à terme, les orbites opérationnelles de leurs propres satellites. D’autres moyens menacent les satellites, précise le lieutenant-colonel Cattaneo : aveuglement par laser ; prise en mains de l’orbite par des cyberattaques ; armes à énergie dirigée. Par ailleurs, selon la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017, de plus en plus d’acteurs étatiques et privés ont accès à l’espace avec le risque de banalisation de ses usages et une concurrence industrielle accrue. L’espace devient un domaine de confrontation, où certains Etats peuvent être tentés d’en dénier l’accès par la force ou de menacer l’intégrité de satellites en orbite. En effet, les progrès des techniques de rendez-vous dans l’espace et les capacités de robotique et de propulsion électrique permettent de réparer, ravitailler en carburant et même « désorbiter » des engins spatiaux. Sous couvert d’objectifs civils, des Etats peuvent financer des technologies potentiellement antisatellites. Celles-ci permettraient la mise en service d’outils, dont les actions seraient beaucoup plus difficiles à détecter, suivre, attribuer et contrer que des missiles, lasers ou brouilleurs. Depuis 1958, le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (Norad) surveille l’espace aérien des Etats-Unis et du Canada, élément déterminant de la défense antimissile. Son réseau de radars et des systèmes optiques se répartit sur les cinq continents. Depuis 2015, le centre de commandement du Norad est enfoui dans le Mont Cheyenne (Colorado), en raison de la menace potentielle d’une destruction de ses moyens de communications par une brève et très forte émission d’ondes électromagnétiques, provoquée par une explosion nucléaire à haute altitude. La Chine développe son propre programme de satellite d’alerte précoce et de capacité antisatellite. L’Inde développe un programme de défense antimissile et a conclu un partenariat stratégique avec les Etats-Unis. A la suite des tirs de missiles nord-coréens passant au-dessus de son territoire, le Japon coopère avec les Etats-Unis dans ce domaine depuis 1998, mais développe sa propre capacité d’alerte. La Corée du Sud a conclu un accord avec les Etats-Unis sur le déploiement, sur son sol, d’un système américain de missiles antibalistiques, opérationnel depuis avril 2017.

Loïc Salmon

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

Depuis 2005, le système radar français Graves (surveillance de tous les satellites d’observation et d’écoute) a détecté des satellites inconnus et des essais de lancement iraniens et nord-coréens. En janvier 2007, le satellite chinois Fengyun 1C a été détruit à 800 km d’altitude par impact cinétique d’un missile chinois. En février 2008, le satellite de reconnaissance américain USA 193 a été détruit à 100 km d’altitude par un missile SM-3 block 1 tiré du croiseur américain Lake-Erie, équipé du système antimissile balistique Aegis. En février 2009, le satellite commercial de téléphonie Iridium 33 est entré en collision avec le satellite russe de télécommunications militaires Kosmos-2251. En mai-août 2014, le satellite chinois d’alerte avancée Shijian 15 a réalisé un rendez-vous en orbite. En 2016, le Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux (Cosmos) a établi un bilan : 15 rentrées atmosphériques de débris, dont 7 à risque ; 14 rapprochements à risques dont 1, critique, a nécessité le déplacement d’un satellite français ; 17.729 objets catalogués par le ministère américain de la Défense. Pour chaque évènement spatial détecté, Graves procède à une analyse de son origine, naturelle, accidentelle ou volontaire. Il a constitué un catalogue d’objets spatiaux, dont 8 % sont actifs et connus. Cosmos suit 40 % de ces objets connus. Le catalogue de Graves inclut 20 % d’objets d’intérêt militaire et 2 % d’objets classés « sous-marins spatiaux ».




Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

Le réseau des attachés de défense relayé par les pôles opérationnels de coopération permet une plus grande proximité avec les forces militaires de cultures différentes et leur accompagnement en cas d’intervention.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 novembre 2017, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger (EMSOME). Y sont notamment intervenus : Olivier Hanne, expert en islamologie ; l’historien Eric Deroo, chercheur au CNRS ; le général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée, ancien directeur de la coopération de sécurité et de défense au ministère des Affaires étrangères.

Le fait religieux au Sahel. Le terrorisme nécessite des groupes motivés, armés et soutenus par une population capable de les intégrer dans ses réseaux traditionnels, explique Olivier Hanne. Sa variante, le djihadisme, évolue selon le contexte, profite d’une fragmentation sociale et échappe à toute tradition stricte. Son projet idéologique lui permet de se détacher des particularismes locaux et de s’internationaliser. En cas de rupture sociale avec l’Etat, le prétexte religieux donne une légitimité aux groupes radicaux et facilite la gestion du manichéisme, par exemple l’opposition entre chrétiens et musulmans. Ainsi, les émirs de l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), issus de mouvements rebelles pendant la guerre civile algérienne (1991-2002), ont élaboré un projet politique anti-occidental avant de se rallier à Al Qaïda en 2007 puis ont recruté des troupes subsahariennes. Boko Haram apparaît dans le Nord-Est du Nigeria en 2010 et prend racine sur le rejet de l’autorité centrale. Sa dimension religieuse avec l’application rigoureuse de la « charia » (loi islamique) ne suscitant guère l’adhésion de la classe dirigeante, l’organisation bascule dans le terrorisme (éliminations physiques et viols). En 2014, Daech profite de l’effondrement du régime libyen pour instaurer le « califat », prêcher l’imminence de la fin du monde et recruter des étrangers, mais échoue au Niger et au Mali. Le djihadisme sahélo-saharien (attentats au Mali), qui recourt à la mémoire du mouvement de résistance des Peulhs à la présence française au XIXème siècle, profite de l’affrontement interethnique entre sédentaires et pasteurs. Le terrorisme africain s’accommode des « forces invisibles », indique Olivier Hanne. En effet, la magie (récupération de talismans dans les tombeaux) et la sorcellerie ancestrale se mélangent à l’islam et crée un sentiment anxiogène au sein des armées africaines. Des généraux viennent même consulter des féticheurs pour des raisons mystiques. Au Nigeria, la sorcellerie est utilisée à titre préventif au plus haut niveau de l’Etat pour contrer l’influence de Boko Haram. Par ailleurs, aucun courant djihadiste peulh n’a été constaté au Cameroun. Le Tchad assure sa propre sécurité, coopère avec la France et négocie avec la Libye pour sécuriser les zones propices aux trafics. La situation est aujourd’hui stabilisée entre Madama (Niger) et Faya-Largeau (Tchad).

L’expérience coloniale. Les officiers des troupes coloniales ont beaucoup écrit sur les territoires qu’ils découvraient. Cela permet de comprendre comment le modèle de société imposé a finalement été accepté par les populations locales, malgré le rapport de forces de « dominants » à « dominés », explique Eric Deroo. Le concept de l’évolution humaine conduit à classer les populations en « sauvages », « barbares » et « colonisées ». L’élément biologique resurgit dans la hiérarchie des races à travers un discours scientifique et idéologique. Au XIXème siècle, les deux principales puissances coloniales européennes développent une approche différente. Héritière de la tradition catholique et du siècle des Lumières, la France place l’homme universel au cœur de son discours républicain et décide d’enseigner sa langue aux peuples colonisés. En Grande-Bretagne, tout volontaire pour l’armée des Indes doit apprendre un dialecte local. Les Eglises protestantes traduisent la Bible dans les langues vernaculaires, alors que l’Eglise catholique l’interdit. La République, une et indivisible, devient le tronc commun de l’expansion coloniale, mais, dès les années 1920, des jeunes d’Algérie et d’Indochine refuseront la nationalité française. Par ailleurs, l’apparition de la photographie, moyen de communication aussi révolutionnaire à l’époque que l’informatique aujourd’hui, apporte une valeur absolue de preuve scientifique pour classer et identifier. Gouverneur de Madagascar, le général Joseph Gallieni recrute 10 photographes qui, entre 1896 et 1905, réalisent 7.000 clichés de paysages, ponts, routes et surtout peuplades selon leurs aptitudes physiques. Cela conduit à la création d’un service géographique et d’une typologie des ethnies, en vue d’orienter les populations vers la pêche ou l’agriculture. En outre, l’enseignement agricole et l’autonomie médicale sont mis au service de la colonisation et du développement. De son côté, le colonel Auguste Bonifaci devient un spécialiste de l’Indochine et enseigne à l’université d’Hanoï entre 1914 et 1931. Soldat puis sous-officier et officier des troupes de Marine, il avait appris l’annamite au contact des ouvriers de Saïgon, passé un brevet de chinois et parlait une dizaine de dialectes locaux. Correspondant de l’Ecole française d’Extrême-Orient, il avait représenté l’Indochine lors de l’exposition internationale tenue à Hanoï en 1902. Pourtant, il n’a vu venir ni les mouvements nationalistes et d’émancipation, ni la création du parti communiste indochinois. En raison de 22 ans de carrière outre-mer dont plusieurs séjours ai Niger et au Tchad, le colonel Jean Chapelle a été mis à la disposition du ministère de la Coopération et nommé conservateur du musée national tchadien entre 1962 et 1967. Pourtant, lui non plus n’a pas anticipé la rébellion Toubou de 1974. Par conséquent, les approches statistique et anthropologique permettent bien de constituer des bases de données mais ne suffisent pas pour pacifier un continent ou maîtriser une situation potentiellement dangereuse. Malgré leurs expertise et empathie locales, Bonifaci et Chapelle n’ont ni compris les évolutions, ni décelé les signes avant-coureurs des demandes radicales de populations colonisées en Asie et en Afrique. Eric Deroo conclut à la nécessité de prendre des décisions militaires ou politiques indépendamment des expertises, car cela relève d’un plan d’ensemble global.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

Une réflexion sur la culture locale doit précéder toute action militaire extérieure, estime le général Clément-Bollée, pour qui une saine curiosité constitue un investissement. La remise en cause par le chef de ses propres certitudes s’accompagne d’une sélection de tout ce qui va aider à la réussite de la mission. Il s’agit d’éviter les analyses erronées, de trouver les bonnes clés, de lutter contre les idées préconçues imposées par son imagination et de comprendre le regard de l’autre. Le général recommande : de se baser sur l’expérience des autres ; d’analyser les risques liés à la réaction de l’autre ; de montrer son intérêt en apprenant quelques mots par jour de la langue locale ; de rester soi-même. Le commandement doit faire comprendre à ses troupes que leur comportement doit évoluer avec la situation sur le terrain.