Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Interactions complexes et « politiques » des opérations et ambivalence de l’excès de confiance en soi pèsent sur la prise de décision du chef militaire, qui doit aussi pouvoir compter sur la « chance ».

Ce thème a été abordé lors d’une conférence-débat organisée, le 19 décembre 2017 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont intervenus : le professeur Pascal Venesson (à gauche sur la photo), Université de Paris II Panthéon Assas ; le général (2S) Henri Bentégeat (à droite), ancien chef de l’état-major particulier du président de la République (1999-2002) et de l’Etat-major des armées (2002-2006).

Approche psychologique. L’intuition stratégique des chefs de guerre, résultant de leur expertise, influe sur l’efficacité militaire, estime le professeur Venesson. Aujourd’hui, le génie militaire, aidé par des circonstances exceptionnelles, connaît une remise en cause à l’ère de la robotisation du champ de bataille et de l’algorithme. Le général et son état-major, commandant une ou plusieurs forces sur un théâtre, assurent planification, conduite et soutien des opérations, en vue d’atteindre les objectifs fixés par les autorités politiques et militaires et de contribuer à la réalisation de l’état final recherché. L’efficacité militaire consiste à comprendre la situation face à au moins deux forces armées adverses aux actions séparées, commander la sienne et produire les effets demandés. Certaines armées développent des aptitudes de haut niveau, grâce aux technologies, compétences, types de régimes politiques, relations entre dirigeants politiques et militaires et culture militaire propre. La décision opérationnelle en « première appréciation » dépend d’abord de la reconnaissance d’une situation donnée ressemblant à un prototype familier. Ensuite, les décideurs identifient rapidement le comportement adéquat, en raison de leur propre expertise, d’un environnement régulier et de leur capacité à tirer les enseignements de l’expérience acquise, notamment par la formation et l’entraînement. Toutefois, l’excès de confiance en soi des chefs de guerre influe sur leur capacité de commandement avec pour conséquences : un plan opérationnel initial calqué sur la première impression ; un traitement déficient du renseignement ou sa recherche sélective et biaisée ; une tendance à surestimer leurs propres capacités et à sous-estimer celles des adversaires ; optimisme exagéré quant à l’effet probable de la mission. Le plus souvent, les chefs de guerre ne devraient pas suivre leur intuition, conclut le professeur Venesson.

Etude d’un cas historique. Au début de la guerre de Corée lancée sous l’égide de l’ONU (1950-1953), les Etats-Unis, qui fournissent les plus gros contingents de combattants, ont subi une grave défaite au fleuve Yalou après un succès opérationnel initial au port d’Inchon, explique le professeur Venesson. Du 15 au 28 septembre 1950, après un débarquement de grande ampleur dans le port d’Inchon sur la mer Jaune à l’Ouest de la péninsule, les forces américaines (Xème Corps) et sud-coréennes lancent une contre-offensive et libèrent Séoul, capitale de la Corée du Sud occupée par les troupes de Corée du Nord. Dans le même temps, la 8ème Armée américaine brise le périmètre du port sud-coréen de Pusan, encerclé par les troupes nord-coréennes, et rejoint le Xème Corps. Commandant en chef dans le Sud-Ouest du Pacifique de 1942 à 1945 où il a procédé à 56 opérations amphibies, le général Douglas Mac Arthur, âgé de 70 ans, est considéré par ses pairs comme le plus expérimenté à tous les niveaux de commandement. Il apprécie la situation à Inchon en 2-3 jours : fortes capacités navales et aériennes alliées ; attaques surprises possibles contre des zones peu défendues. Il choisit l’option la plus risquée, malgré les sérieuses réserves de son état-major et de l’Etat-major interarmées de Washington : étroitesse des voies d’accès au site ; marées ; zone habitée ; éloignement de Pusan, situé beaucoup plus au Sud ; surestimation de la 8ème Armée ; sous-estimation des forces nord-coréennes. Mais la « chance » a joué : la Chine avait anticipé le débarquement d’Inchon et prévenu la Corée du Nord…qui n’en a pas tenu compte. En revanche, elle va intervenir massivement lors de la progression rapide des Xème Corps et 8ème Armée vers le fleuve Yalou, frontière entre la Corée du Nord et la Chine (octobre-novembre 1950). Après de lourdes pertes, les forces de l’ONU se replient au Sud du 38ème parallèle. L’efficacité militaire, accrue à Inchon, s’amoindrit à Yalou. Les Xème Corps et 8ème Armée restent sous commandements séparés et géographiquement éloignés. Convaincu que la Chine n’interviendra pas, Mac Arthur néglige les renseignements sur elle, se croit infaillible et exerce son commandement depuis Tokyo (Japon). Par ailleurs, la guerre de Corée diffère de la seconde guerre mondiale, caractérisée par la recherche de la victoire décisive et de la reddition sans conditions de l’adversaire. Elle fait partie de la « guerre froide » (1947-1991) aux objectifs limités, pour éviter un nouveau conflit mondial, probablement nucléaire.

Retour d’expérience. Le 21 septembre 2002, 300 mutins de l’armée ivoirienne peuvent investir la capitale Abidjan dans les 24 heures avec le risque de guerre civile, rappelle le général Bentégeat. Le rassemblement et l’évacuation des 20.000 ressortissants français nécessitant 6 jours, le général préconise l’intervention immédiate des forces françaises. Le bilan s’établit à 27 militaires français tués, de nombreux blessés, les ressortissants protégés, la guerre civile évitée, la crédibilité politique et militaire de la France maintenue. Aujourd’hui, la gestion des conflits extérieurs tend à réduire la liberté d’action militaire, estime le général. Le recours aux acteurs locaux entraîne une dépendance de leurs performances sur le terrain : opération « Harmattan » en 2011 en Libye ; opération « Chammal » contre l’Etat islamique (Daech) en Irak de 2014 à 2017 et en Syrie depuis 2015 ; opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne depuis 2014. Par ailleurs, la numérisation du théâtre détaille la situation tactique avec des conséquences pour son commandant : tentatives d’ingérence des autorités politiques dans les opérations ; ingérences de l’échelon supérieur aux différents échelons de commandement. En outre, il doit conduire l’opération contre l’adversaire et gérer sa communication, aspect politique majeur. Enfin, il garde à l’esprit les morts, civils et militaires, y compris chez l’adversaire.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

L’anticipation géopolitique aidée par l’intelligence collective

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Théorisée par le psychologue et économiste israélo-américain Daniel Kahneman (prix Nobel 2002) et l’économiste américain Richard Thaler (prix Nobel 2017), la « révolution cognitive » constitue une profonde transformation de la connaissance du jugement et de la décision dans les domaines économique, médical et de politique publique. Mais pour la décision opérationnelle, selon le professeur Venesson, il lui manque le contexte : causalité de la guerre ; singularité de l’action guerrière. De son côté, le psychologue américain Gary Klein a étudié les décisions « en situation » des militaires et pompiers confrontés à l’urgence, le risque et la complexité.




Menaces hybrides : conflits, climat et effets médiatiques

Conflits, terrorisme et catastrophes naturelles provoquent des crises de grande ampleur, par suite de leur résonance médiatique dans un monde de plus en plus interdépendant.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y ont notamment participé : Louise Shelley, professeure à l’université américaine George Mason (affaires publiques) ; Renaud Girard, correspondant de guerre depuis 33 ans pour le journal Le Figaro.

Concomitances. Les interférences entre mondialisation débridée, cybercriminalité, conflits internes et changement climatique provoquent révoltes, misère et sècheresse avec leurs conséquences politiques, explique Louise Shelley. Depuis le début de la guerre civile en Syrie en mars 2011, 475.000 personnes ont été tuées et 14 millions blessées ou déplacées. Le dérèglement climatique a touché 5 millions de paysans depuis 2000 dans ce qui était, autrefois, le « croissant fertile » : Territoires palestiniens ; Israël ; Jordanie ; Liban ; Syrie, Nord et Est de l’Irak ; Ouest de l’Iran. Dès 1970, le président syrien Hafez-el Assad (père de Bachar) a interdit le creusement de nouveaux puits, entraînant un commerce illégal de l’eau qu’il a fallu puiser plus profondément. Chassés par la sècheresse, les paysans ruinés se sont regroupés dans des ghettos à la périphérie des villes. Il s’en est suivi pénurie d’infrastructures d’accueil, chômage, criminalité et émeutes. Ensuite, sont arrivés les réfugiés fuyant la guerre civile en Syrie et en Irak pour aller vers la Turquie, la Méditerranée et l’Europe. Ces derniers deviennent l’objet de trafics par des « passeurs », auprès desquels ils se sont endettés et qui les vendent comme esclaves pour se rembourser. Ceux qui parviennent à atteindre l’Europe créent une crise dans les pays peu équipés pour les accueillir. En outre, les trafics de drogue, d’antiquités, de pétrole et d’armes financent les organisations terroristes Daech et Al Nosra (affiliée à Al Qaïda). Les antiquités volées sont expédiées en contrebande vers les Etats-Unis et l’Europe. Depuis 30 ans, le commerce d’objets volés au Levant s’est diversifié par la vente en ligne sur internet, où les trafiquants utilisent algorithmes malveillants et liens anonymes. En 2017, le vol d’antiquités, de mots de passe et d’argent de comptes bancaires a touché 89 pays pour un montant estimé à 5 Mds$. Par ailleurs, souligne Louise Shelley, l’accord de Paris sur le climat (décembre 2015) a débouché sur un marché du carbone, dont une partie a été détournée par des banques et des organisations criminelles au détriment de l’Union européenne (environ 5 Mds€). La croissance démographique a induit une spéculation sur les ressources limitées, comme l’eau et le poisson. La surpêche industrielle sur les côtes africaines menace la survie des pêcheurs riverains. Les organisations criminelles avaient commencé leurs activités dans les ports de New York, Marseille, Vladivostok et Naples (mafia). Aujourd’hui, le déchargement à temps des biens périssables reste vital pour assurer une partie de leurs revenus. Les nouvelles technologies appartiennent surtout au secteur privé, qui s’intéresse aux bénéfices à en tirer. Le commerce légal pourrait être sécurisé par un partenariat plus efficace entre les secteurs privé et public. Mais les plates-formes de commerce illicite se trouvent aux Etats-Unis, guère enclins à les réglementer.

Médias. Dans un conflit asymétrique, l’instrumentalisation des médias occidentaux par une organisation insurrectionnelle constitue une arme du « faible » face au « fort », estime Renaud Girard à l’appui d’exemples récents. En 1998, l’organisation paramilitaire « Uceka » (Armée de libération du Kosovo), qui a récupéré des armes lors de la faillite de l’Etat albanais l’année précédente, s’empare du Sud de la Serbie peuplée en majorité d’Albanophones. Elle publie une édition en anglais de son journal de propagande destinée aux journalistes occidentaux, qu’elle emmène sur le terrain. Elle réussit à faire passer le message : « Si vous ne faîtes rien, il y aura un nouveau Srebrenica (massacre de 8.000 hommes et adolescents par une milice serbe en 1995) ». Pendant plus d’un an, l’Otan va bombarder la Serbie et y envoyer des forces spéciales pour obtenir le départ de la population serbe du Kosovo, qui fera reconnaître son indépendance par 76 pays en 2011. En 2006, le mouvement politico-militaire libanais Hezbollah, soutenu par l’Iran, va retourner la situation en sa faveur de la même façon. Il attaque la frontière israélienne, tue 8 soldats et en capture 2, qu’il compte échanger contre une terroriste de l’Armée rouge japonaise condamnée pour un attentat à l’aéroport de Tel Aviv en 1972. Le gouvernement israélien déclare vouloir récupérer les prisonniers et mettre un terme à l’activité du Hezbollah au Liban. Ce dernier tire 3.978 missiles sur Israël pendant une guerre de 34 jours, au cours de laquelle 119 militaires israéliens sont tués. Malgré des pertes très supérieures, le Hezbollah n’a pas cédé. Le ressenti dans les médias occidentaux devient : « Il n’a pas perdu la guerre contre Israël, donc il l’a gagnée ! » En 2008, le Hezbollah a renforcé sa puissance au Liban et va jouer la modération. Grâce à lui, l’Iran dispose d’un corridor vers la Méditerranée. En 2017, pendant la guerre contre l’Etat islamique (Daech), le « fort » reprend à son compte la tactique du « faible ». Les journalistes occidentaux seront intégrés dans des sections des armées de la coalition internationale pour couvrir la reconquête de Mossoul. Ce n’est pas le cas en Syrie lors de la reprise d’Alep, présentée comme un « monstrueux bombardement par les Russes, qui sont des sauvages ». La reconquête de Mossoul causera pourtant beaucoup plus de destructions et de morts parmi les civils que celle d’Alep, mais sera qualifiée de « guerre de libération ». Le terrorisme apparaît historiquement comme l’arme du « faible ». Selon Renaud Girard, le peuple palestinien a commis l’erreur d’y recourir à plusieurs reprises sans instrumentaliser les médias occidentaux, après l’émotion suscitée par les massacres de ses ressortissants dans les camps de Chabra et Chatila au Liban (1982) par la milice chrétienne des Phalanges que l’armée israélienne, présente, avait laissé passer.

Loïc Salmon

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui

Adversaire « hybride » : une menace élargie

Selon une déclaration du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian lue lors du colloque, une redistribution de la puissance se manifeste à l’échelle mondiale avec une recomposition des rapports de forces internationaux et les risques de ruptures et de surprises stratégiques. Des stratégies conflictuelles apparaissent dans les espaces marin, extra-atmosphérique et cyber. Les crises se multiplient aux points de jonction des puissances d’influence. L’idéologie devient un champ de bataille. Malgré sa destruction militaire, le djihadisme de Daech distille sa vision totalitaire dans les esprits. Grâce à la liberté de communication et la révolution numérique, l’intimidation stratégique menace les démocraties par la diffusion de fausses nouvelles. L’hybridation des crises au Sahel et au Levant souligne la nécessité d’un recalibrage des forces et des moyens de renseignement, mais avec un risque de dérapage par certains Etats.




Armée de Terre : connaissance, coopération et influence

La réflexion sur le rôle des sciences humaines et sociales entre dans la résolution des crises, afin de transformer une réussite tactique en succès opératif et politique.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 novembre 2017 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont intervenus : Pascal Rey, docteur en géographie du développement, universités de Paris I et de Djibouti ; le commandant guinéen Mamadi Doumbouya, stagiaire à l’Ecole de guerre (2017-2018).

Caractéristiques locales. La compréhension des organisations sociales facilite la coopération, souligne Pascal Rey, qui centre son propos sur l’Afrique subsaharienne de l’Ouest et Madagascar. Selon l’animisme originel, un chasseur s’aventure dans les endroits interdits, à la recherche d’un territoire pour établir un village. Il entre alors en contact et négocie avec des génies et entités surnaturelles. Ce contrat ou « acte fondateur » assure la légitimité du territoire et des droits éminents pour lui et ses descendants. Après accord du génie, il pourra accueillir d’autres familles de sa tribu ou même étrangères, qui deviendront ses dépendants par consolidation du droit d’usage des terres agricoles. Dans cette société matrilinéaire, le « père » considéré comme tel n’est pas le géniteur mais celui qui élève l’enfant, à savoir le ou les oncles maternels. Le lignage du fondateur, par la branche aînée, devient l’autorité coutumière, responsable de la gestion durable et cohérente des ressources naturelles. Cette hiérarchie se maintient au sein de la même famille, où le plus âgé prend souvent la parole. L’administration coloniale a rencontré des difficultés au début pour entrer en contact avec les chefs locaux, qui lui envoyaient des délégués non décisionnaires. Aujourd’hui, dans une administration locale décentralisée, les élus restent sous la coupe des autorités coutumières et ne peuvent prendre de décisions rapides. Sur le plan religieux, une construction syncrétique de l’islam a remplacé la nature par les sourates du Coran pour l’organisation sociale. Le clan du fondateur doit maintenir la paix sociale par consensus et l’accès de tous aux ressources, même de façon inégale. A l’échelle locale, les droits individuels et ceux liés au lignage se superposent sous le contrôle des fondateurs, qui bénéficient d’un accès plus aisé aux espaces de production : agriculture, pêche, élevage, extraction du sel et plantations de palmiers à huile. Toutefois, le droit d’usage étant imprescriptible, la presque totalité des ménages peut pratiquer une culture annuelle. La gestion des conflits se caractérise par sa partialité, souligne Pascal Rey, car elle repose sur les hiérarchies sociales établies sur l’hérédité et sans égalité des chances. Sur le plan économique, les ménages ne peuvent dépendre d’un emploi unique et multiplient leurs sources de revenus en cumulant la culture vivrière avec d’autres activités. La modicité des salaires des fonctionnaires entraîne diverses conséquences : absentéisme pour pouvoir travailler dans le secteur privé ; corruption, considérée comme un avantage annexe de la fonction ; petits commerces ou trafics divers et variés. Par ailleurs, l’art de la parole, où la forme l’emporte sur le fond, reste la première qualité chez un homme. Pour un gouvernement, l’armée constitue un outil pour l’emploi et lui permet de se maintenir au pouvoir. Pascal Rey recommande aux militaires français en poste en Afrique de manifester au quotidien leur volonté de comprendre les coutumes locales, afin de diminuer les risques de rupture de confiance avec la population. Les familles, qui représentent aussi l’institution, ne devraient pas rester cloîtrées dans leur domicile mais apprendre ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire. Quoique présents au titre de la coopération, les militaires français portent le poids politique de leurs prédécesseurs et ne peuvent se désolidariser de l’héritage colonial, à l’origine de frustrations. Lors des interventions en secours d’urgence, ils doivent se montrer équitables dans la distribution de vivres, mais en évitant de contourner les autorités coutumières. Enfin, ils doivent s’appuyer sur les relais locaux pour diffuser des messages.

Une perception militaire africaine. Le commandant Doumbouya a présenté un constat partagé par ses condisciples d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Dans l’ensemble, les représentations françaises à l’étranger ou les officiers français détachés dans les armées africaines sont accueillis avec une grande fraternité d’armes. Mais leur connaissance trop théorique de l’Afrique se trouve en décalage avec la réalité du moment. Leur enthousiasme à se renseigner sur les moyens des armées locales finit par paraître suspect. Les gouvernants africains accordent plus de crédit à leurs compétences qu’à celles de leurs compatriotes. Conseillers des hauts responsables politiques et militaires, les officiers français donnent l’impression d’influencer leurs décisions selon les intérêts de la France. Ils peuvent débloquer des situations rapidement, comme l’obtention de munitions, sans être soupçonnés de fomenter un coup d’Etat. Ils sous-estiment les capacités humaines et intellectuelles de leurs partenaires africains, dont certains sont passés par l’Ecole de guerre, et ne cachent pas leur mépris vis-à-vis d’officiers supérieurs locaux accédant à de très hautes fonctions. En matière de compétences, les militaires étrangers ont perdu la considération automatique de leurs homologues africains, qui attendent d’eux plus de respect et moins de condescendance. Si l’intention des coopérants français est jugée généralement bonne, ces derniers, ne disposent plus des moyens de leur politique, contrairement aux Américains qui proposent munitions et structures pour s’entraîner. Sur le plan privé, ils entretiennent peu de contacts avec les officiers africains et préfèrent les circuits touristiques officiels au vécu quotidien des populations locales.

Loïc Salmon

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Afrique : les armées et leur implication dans la politique

L’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger (EMSOME) assure la formation et l’adaptation des militaires qui doivent y aller dans le cadre d’une affectation, d’une mission de courte durée ou d’une opération extérieure. Il pilote aussi les domaines outre-mer, étrangers et amphibie de l’armée de Terre. Il assume la responsabilité organique des onze formations terrestres stationnée hors métropole : 9ème Régiment d’infanterie de marine (Guyane) ; 3ème Régiment étranger d’infanterie (Centre spatial guyanais de Kourou) ; 33ème Régiment d’infanterie de marine (Antilles) ; 43ème Bataillon d’infanterie de marine (Côte d’Ivoire) ; 6ème Bataillon d’infanterie de marine (Gabon) ; 5ème Régiment interarmes d’outre-mer (Djibouti) ; 2ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine (La Réunion) ; Régiment d’infanterie de marine du Pacifique-Nouvelle-Calédonie ; Régiment d’infanterie de marine du Pacifique-Polynésie ; Détachement de Légion étrangère de Mayotte ; 5ème Régiment de cuirassiers (Emirats arabes unis). Interface entre les régiments, le Commandement des forces terrestres et l’état-major de l’armée de Terre, l’EMSOME s’occupe des ressources humaines, de la chancellerie, de la logistique et de l’entraînement spécialisé. Il a formé 12.000 stagiaires en 2016.




Espace exo-atmosphérique : compétition stratégique

Outil militaire et instrument de politique étrangère, la maîtrise de l’espace confère à un Etat une autonomie d’appréciation et donc de décision. Elle atteste aussi des niveaux scientifique, technique, industriel et financier atteints pour protéger le territoire national.

Le lieutenant-colonel Thierry Cattaneo, commandant le Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux (Cosmos) de Lyon en a présenté, en partie, les enjeux à la presse, le 9 novembre 2017 à Paris.

Intervention et protection. Cosmos doit évaluer la situation spatiale, en vue d’apporter un appui aux opérations en cours (« Barkhane » au Sahel et « Chammal » au Levant), de préserver les satellites français de défense contre les risques de collision et de sécuriser les biens et les personnes contre les rentrées de débris dans l’atmosphère, explique le lieutenant-colonel Cattaneo. Le recueil et l’analyse d’informations spatiales consistent à transformer en éléments opérationnels les données scientifiques obtenues par les radars Graves (Grand réseau adapté à la veille spatiale) et Satam (Système d’acquisition et de trajectographie des avions et munitions). Sont aussi sollicités : la Direction du Renseignement militaire ; l’Observatoire de Paris ; l’Institut physique du globe de Paris ; le Centre national d’études spatiales (CNES) ; les partenariats internationaux ; les sources ouvertes. Graves se compose d’une station d’émission, d’une station de réception et d’un centre de calcul. Unique en Europe, il détecte tous les objets évoluant de 400 à 1.000 km au-dessus de la terre. L’appui à une opération militaire extérieure commence par une préparation et une planification en amont, grâce à des renseignements d’origine image et électromagnétique avec une précision GPS. De leur décollage à leur retour, les avions de chasse sont suivis par GPS et liaisons haute fréquence, parallèlement au survol des objectifs par un satellite espion, de 2 heures avant les frappes jusqu’à 4 heures après. L’évaluation des dommages, de 30 minutes à 1 heure après les frappes, est complétée par des drones de renseignements d’origines image et électromagnétique. Par ailleurs, Graves suit les modifications électromagnétiques des hautes couches de l’atmosphère produites par les éruptions solaires. Celles-ci peuvent affecter la trajectoire des objets en orbite basse (missiles) et perturber les moyens de communications sur terre. Lorsqu’un objet spatial potentiellement dangereux ou même qu’un objet spatial lancé par la France (15 en 2016 et 14 en 2017) menace le territoire national, Cosmos en informe la Direction générale de l’armement (fournisseur de données) et le CNES (analyste). Il prévient également le Centre opérationnel de gestion interministérielle des crises ou le ministère des Affaires étrangères pour une mise en alerte de la sécurité civile du pays concerné. Le 27 février 2014, le CNES avait décidé de modifier l’orbite d’un satellite de la constellation Elisa pour éviter une collision avec un satellite non-manœuvrable qui aurait provoqué sa destruction et la perte de ses données. Elisa compte quatre satellites de 40 kg chacun pour l’écoute d’émissions électromagnétiques et qui évoluent à plus de 600 km d’altitude depuis décembre 2011. La France dispose d’environ 15 satellites en orbite et les Etats-Unis près de 200, dont 40 pour le GPS et 20 non officiels.

« Arsenalisation » de l’espace. Les Etats-Unis, la Russie et la Chine peuvent détruire physiquement un satellite, mais les débris ainsi créés risquent de perturber, à terme, les orbites opérationnelles de leurs propres satellites. D’autres moyens menacent les satellites, précise le lieutenant-colonel Cattaneo : aveuglement par laser ; prise en mains de l’orbite par des cyberattaques ; armes à énergie dirigée. Par ailleurs, selon la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017, de plus en plus d’acteurs étatiques et privés ont accès à l’espace avec le risque de banalisation de ses usages et une concurrence industrielle accrue. L’espace devient un domaine de confrontation, où certains Etats peuvent être tentés d’en dénier l’accès par la force ou de menacer l’intégrité de satellites en orbite. En effet, les progrès des techniques de rendez-vous dans l’espace et les capacités de robotique et de propulsion électrique permettent de réparer, ravitailler en carburant et même « désorbiter » des engins spatiaux. Sous couvert d’objectifs civils, des Etats peuvent financer des technologies potentiellement antisatellites. Celles-ci permettraient la mise en service d’outils, dont les actions seraient beaucoup plus difficiles à détecter, suivre, attribuer et contrer que des missiles, lasers ou brouilleurs. Depuis 1958, le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (Norad) surveille l’espace aérien des Etats-Unis et du Canada, élément déterminant de la défense antimissile. Son réseau de radars et des systèmes optiques se répartit sur les cinq continents. Depuis 2015, le centre de commandement du Norad est enfoui dans le Mont Cheyenne (Colorado), en raison de la menace potentielle d’une destruction de ses moyens de communications par une brève et très forte émission d’ondes électromagnétiques, provoquée par une explosion nucléaire à haute altitude. La Chine développe son propre programme de satellite d’alerte précoce et de capacité antisatellite. L’Inde développe un programme de défense antimissile et a conclu un partenariat stratégique avec les Etats-Unis. A la suite des tirs de missiles nord-coréens passant au-dessus de son territoire, le Japon coopère avec les Etats-Unis dans ce domaine depuis 1998, mais développe sa propre capacité d’alerte. La Corée du Sud a conclu un accord avec les Etats-Unis sur le déploiement, sur son sol, d’un système américain de missiles antibalistiques, opérationnel depuis avril 2017.

Loïc Salmon

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Espace : nécessité d’une capacité commune de surveillance

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

Depuis 2005, le système radar français Graves (surveillance de tous les satellites d’observation et d’écoute) a détecté des satellites inconnus et des essais de lancement iraniens et nord-coréens. En janvier 2007, le satellite chinois Fengyun 1C a été détruit à 800 km d’altitude par impact cinétique d’un missile chinois. En février 2008, le satellite de reconnaissance américain USA 193 a été détruit à 100 km d’altitude par un missile SM-3 block 1 tiré du croiseur américain Lake-Erie, équipé du système antimissile balistique Aegis. En février 2009, le satellite commercial de téléphonie Iridium 33 est entré en collision avec le satellite russe de télécommunications militaires Kosmos-2251. En mai-août 2014, le satellite chinois d’alerte avancée Shijian 15 a réalisé un rendez-vous en orbite. En 2016, le Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux (Cosmos) a établi un bilan : 15 rentrées atmosphériques de débris, dont 7 à risque ; 14 rapprochements à risques dont 1, critique, a nécessité le déplacement d’un satellite français ; 17.729 objets catalogués par le ministère américain de la Défense. Pour chaque évènement spatial détecté, Graves procède à une analyse de son origine, naturelle, accidentelle ou volontaire. Il a constitué un catalogue d’objets spatiaux, dont 8 % sont actifs et connus. Cosmos suit 40 % de ces objets connus. Le catalogue de Graves inclut 20 % d’objets d’intérêt militaire et 2 % d’objets classés « sous-marins spatiaux ».




Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

Le réseau des attachés de défense relayé par les pôles opérationnels de coopération permet une plus grande proximité avec les forces militaires de cultures différentes et leur accompagnement en cas d’intervention.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 novembre 2017, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger (EMSOME). Y sont notamment intervenus : Olivier Hanne, expert en islamologie ; l’historien Eric Deroo, chercheur au CNRS ; le général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée, ancien directeur de la coopération de sécurité et de défense au ministère des Affaires étrangères.

Le fait religieux au Sahel. Le terrorisme nécessite des groupes motivés, armés et soutenus par une population capable de les intégrer dans ses réseaux traditionnels, explique Olivier Hanne. Sa variante, le djihadisme, évolue selon le contexte, profite d’une fragmentation sociale et échappe à toute tradition stricte. Son projet idéologique lui permet de se détacher des particularismes locaux et de s’internationaliser. En cas de rupture sociale avec l’Etat, le prétexte religieux donne une légitimité aux groupes radicaux et facilite la gestion du manichéisme, par exemple l’opposition entre chrétiens et musulmans. Ainsi, les émirs de l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), issus de mouvements rebelles pendant la guerre civile algérienne (1991-2002), ont élaboré un projet politique anti-occidental avant de se rallier à Al Qaïda en 2007 puis ont recruté des troupes subsahariennes. Boko Haram apparaît dans le Nord-Est du Nigeria en 2010 et prend racine sur le rejet de l’autorité centrale. Sa dimension religieuse avec l’application rigoureuse de la « charia » (loi islamique) ne suscitant guère l’adhésion de la classe dirigeante, l’organisation bascule dans le terrorisme (éliminations physiques et viols). En 2014, Daech profite de l’effondrement du régime libyen pour instaurer le « califat », prêcher l’imminence de la fin du monde et recruter des étrangers, mais échoue au Niger et au Mali. Le djihadisme sahélo-saharien (attentats au Mali), qui recourt à la mémoire du mouvement de résistance des Peulhs à la présence française au XIXème siècle, profite de l’affrontement interethnique entre sédentaires et pasteurs. Le terrorisme africain s’accommode des « forces invisibles », indique Olivier Hanne. En effet, la magie (récupération de talismans dans les tombeaux) et la sorcellerie ancestrale se mélangent à l’islam et crée un sentiment anxiogène au sein des armées africaines. Des généraux viennent même consulter des féticheurs pour des raisons mystiques. Au Nigeria, la sorcellerie est utilisée à titre préventif au plus haut niveau de l’Etat pour contrer l’influence de Boko Haram. Par ailleurs, aucun courant djihadiste peulh n’a été constaté au Cameroun. Le Tchad assure sa propre sécurité, coopère avec la France et négocie avec la Libye pour sécuriser les zones propices aux trafics. La situation est aujourd’hui stabilisée entre Madama (Niger) et Faya-Largeau (Tchad).

L’expérience coloniale. Les officiers des troupes coloniales ont beaucoup écrit sur les territoires qu’ils découvraient. Cela permet de comprendre comment le modèle de société imposé a finalement été accepté par les populations locales, malgré le rapport de forces de « dominants » à « dominés », explique Eric Deroo. Le concept de l’évolution humaine conduit à classer les populations en « sauvages », « barbares » et « colonisées ». L’élément biologique resurgit dans la hiérarchie des races à travers un discours scientifique et idéologique. Au XIXème siècle, les deux principales puissances coloniales européennes développent une approche différente. Héritière de la tradition catholique et du siècle des Lumières, la France place l’homme universel au cœur de son discours républicain et décide d’enseigner sa langue aux peuples colonisés. En Grande-Bretagne, tout volontaire pour l’armée des Indes doit apprendre un dialecte local. Les Eglises protestantes traduisent la Bible dans les langues vernaculaires, alors que l’Eglise catholique l’interdit. La République, une et indivisible, devient le tronc commun de l’expansion coloniale, mais, dès les années 1920, des jeunes d’Algérie et d’Indochine refuseront la nationalité française. Par ailleurs, l’apparition de la photographie, moyen de communication aussi révolutionnaire à l’époque que l’informatique aujourd’hui, apporte une valeur absolue de preuve scientifique pour classer et identifier. Gouverneur de Madagascar, le général Joseph Gallieni recrute 10 photographes qui, entre 1896 et 1905, réalisent 7.000 clichés de paysages, ponts, routes et surtout peuplades selon leurs aptitudes physiques. Cela conduit à la création d’un service géographique et d’une typologie des ethnies, en vue d’orienter les populations vers la pêche ou l’agriculture. En outre, l’enseignement agricole et l’autonomie médicale sont mis au service de la colonisation et du développement. De son côté, le colonel Auguste Bonifaci devient un spécialiste de l’Indochine et enseigne à l’université d’Hanoï entre 1914 et 1931. Soldat puis sous-officier et officier des troupes de Marine, il avait appris l’annamite au contact des ouvriers de Saïgon, passé un brevet de chinois et parlait une dizaine de dialectes locaux. Correspondant de l’Ecole française d’Extrême-Orient, il avait représenté l’Indochine lors de l’exposition internationale tenue à Hanoï en 1902. Pourtant, il n’a vu venir ni les mouvements nationalistes et d’émancipation, ni la création du parti communiste indochinois. En raison de 22 ans de carrière outre-mer dont plusieurs séjours ai Niger et au Tchad, le colonel Jean Chapelle a été mis à la disposition du ministère de la Coopération et nommé conservateur du musée national tchadien entre 1962 et 1967. Pourtant, lui non plus n’a pas anticipé la rébellion Toubou de 1974. Par conséquent, les approches statistique et anthropologique permettent bien de constituer des bases de données mais ne suffisent pas pour pacifier un continent ou maîtriser une situation potentiellement dangereuse. Malgré leurs expertise et empathie locales, Bonifaci et Chapelle n’ont ni compris les évolutions, ni décelé les signes avant-coureurs des demandes radicales de populations colonisées en Asie et en Afrique. Eric Deroo conclut à la nécessité de prendre des décisions militaires ou politiques indépendamment des expertises, car cela relève d’un plan d’ensemble global.

Loïc Salmon

Armée de Terre : retour d’expérience de l’opération « Serval » au Mali

Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

Afrique : les armées, leur construction et leur rôle dans la formation de l’État

Une réflexion sur la culture locale doit précéder toute action militaire extérieure, estime le général Clément-Bollée, pour qui une saine curiosité constitue un investissement. La remise en cause par le chef de ses propres certitudes s’accompagne d’une sélection de tout ce qui va aider à la réussite de la mission. Il s’agit d’éviter les analyses erronées, de trouver les bonnes clés, de lutter contre les idées préconçues imposées par son imagination et de comprendre le regard de l’autre. Le général recommande : de se baser sur l’expérience des autres ; d’analyser les risques liés à la réaction de l’autre ; de montrer son intérêt en apprenant quelques mots par jour de la langue locale ; de rester soi-même. Le commandement doit faire comprendre à ses troupes que leur comportement doit évoluer avec la situation sur le terrain.




Migrations : mouvements naturels et problèmes sécuritaires

Face à la crise que connaît l’Europe depuis 2015, l’immigration, quoique conçue comme une charge, pourrait constituer une chance pour les pays d’accueil. Les organisations internationales de l’ONU y travaillent.

Du 26 au 29 mars 2017, un groupe d’auditeurs de l’Association nationale des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale (AA-IHEDN) s’est rendu à Genève, siège notamment de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UN HCR), du Haut-commissariat aux droits de l’homme (HCDH) et du Comité international de la Croix Rouge (CICR).

La « Genève internationale ». Dans l’Histoire, la position de Genève en Suisse, pays neutre, a toujours favorisé les négociations et la recherche de solutions aux problèmes internationaux. En outre, Genève est intimement liée à la création du CICR après la bataille de Solférino en 1859 pour protéger les victimes des conflits armés et des situations de violence. Le CICR a ensuite développé le Droit international humanitaire et incité les gouvernements à le respecter, sans toutefois empiéter sur le Droit de la guerre. Avec les conventions de Genève (1949) et les protocoles additionnels (1977), le CICR s’est vu confier « une quasi mission de service public international » en matière de Droit de la guerre et de Droit international humanitaire. Diverses institutions de l’ONU se sont développées en parallèle à cette institution privée de droit suisse. En outre, il existe une différence entre migrants économiques et réfugiés demandeurs d’asile, qui implique des solutions différentes et adaptées.

Phénomène récurrent et mondial. Les migrations ne sont ni une nouveauté, ni une spécificité européenne. Le développement des moyens de communication leur donne aujourd’hui une résonance amplifiée et suscite la recherche de solutions à tous les niveaux, notamment dans le cadre d’organisations intergouvernementales régionales (OCDE et Union européenne). Les migrants et réfugiés sont au centre des préoccupations des gouvernements européens depuis quelques années, par suite des conflits au Moyen-Orient et du terrorisme en Europe. En parlant de « flots de réfugiés », les médias ont affolé les opinions publiques, entraînant peur et rejet, incompatibles avec une politique d’intégration réussie. Cette vision occulte une réalité plus globale dans le temps et dans l’espace. Les organisations internationales mentionnées ci-dessus multiplient leurs efforts dans le monde entier pour aider les populations concernées par des conflits intérieurs ou extérieurs. Il y aurait donc un espoir de régler un problème souvent présenté comme insoluble. Cependant, les menaces économiques, démographiques et climatiques futures nécessitent la prise en compte des migrations dans un cadre de politiques étatiques sur le long terme. Les organisations indiquées plus haut tentent de répondre à l’urgence : accueillir et protéger. Les deux étapes suivantes concernent le long terme : promouvoir et intégrer. Cela relève des gouvernements des pays d’accueil et de l’implication de leurs populations. Les migrations contrôlées et bien gérées dans les grandes nations d’immigration présentent un côté « enrichissant » dans tous les sens du terme, notamment au Canada, aux Etats-Unis, en Amérique latine et en Australie. Toutefois, certains pays mettent en place des politiques d’« immigration choisie », guère compatibles avec la « liberté de circulation » prônée notamment en Europe. Les organisations internationales se sont vu confier des missions par les Etats et agissent de concert avec des organisations non gouvernementales. Mais elles ne peuvent aller au-delà de leurs mandats et des moyens fournis par les Etats, les directives d’action et les financements devant aller de pair avec les missions.

Absence de solidarité internationale. Le réalisme conduit à regretter que les Etats n’assument pas leurs engagements et donc empêchent la promotion de solutions efficaces sur le long terme. La politique de l’Union européenne (UE) face aux réfugiés a manqué d’anticipation. Dès 2014, le HCR, l’a prévenue de l’arrivée prochaine de réfugiés syriens en provenance de pays de premier asile, saturés, à savoir le Liban, la Jordanie et la Turquie. Pourtant, elle n’a pris aucune mesure préparatoire. De plus, l’absence de solidarité entre Etats membres, voire la tendance à être le moins accueillant possible, a entraîné de graves conséquences : mauvais enregistrements des réfugiés et des demandeurs d’asile ; mauvaises prises en charge, notamment pour les mineurs non accompagnés ; décisions difficiles à faire appliquer comme les cas des personnes déboutées du droit d’asile. Les Etats membres de l’UE n’ont pris aucune position commune. En outre, une fracture Est-Ouest s’est manifestée, notamment entre les positions de la Hongrie et de la Pologne par rapport à celle de l’Allemagne. La crise des réfugiés n’est en fait qu’une facette de la crise des institutions européennes et de l’Espace Schengen. En 2016, sur 35,1 millions de personnes vivant dans l’UE, environ 7 % sont originaires de pays « tiers ». Le niveau de développement de l’UE est très supérieur à ceux du Liban, de la Turquie et de la Jordanie, qui accueillent depuis des années des camps de réfugiés « transitoires », devenus permanents et sans aucun avenir. Elle pourrait probablement accueillir et intégrer, plus et mieux, en mettant en place des mesures légales d’identification et de prévention, sans pour autant remédier à toute la misère du monde. Mais par manque de cohésion et donc de solidarité, elle n’a pas su mettre en œuvre une politique commune, estime le groupe d’auditeurs de l’AA-IHEDN. Au-delà de la crise européenne, ils rappellent que 90% des réfugiés restent dans les pays en développement. Gérer efficacement le problème dans le monde suppose aussi la mise en œuvre de politiques de développement, visant à la formation et à l’emploi dans des pays aux institutions stables et fiables, même si éducation et développement favorisent souvent les migrations, car les plus pauvres ne « bougent » pas. C’était le projet de « Pacte mondial des Nations unies pour des migrations sûres » lancé en 2000, d’où les Etats-Unis se sont retirés.

Elizabeth Crémieu et Hélène Mazeran

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Selon le département pour les affaires économiques et sociales du HCR, les personnes « en mobilité » dans le monde totalisent un milliard d’individus. Environ 25 % sont des migrants internationaux et 75 % des migrants sur leur territoire national. Parmi ces derniers, 40 millions sont des déplacés pour cause d’insécurité. Le nombre de réfugiés est passé de 15,9 millions en 2000 à 21,3 millions en 2015 et celui des migrants de 172,7 millions en 2000 à 243,7 millions en 2015. D’après l’Office fédéral des migrations et des réfugiés, l’Allemagne a accordé 137.136 demandes d’asile en 2015 et 256.136 en 2016. Selon l’Office de protection des réfugiés et apatrides, la France a accepté 19.506 demandes d’asile en 2015 et 26.351 en 2016. Les réponses aux demandes d’asile peuvent intervenir dans l’année qui suit le dépôt. Le délai moyen a été de 8,5 mois en France contre 5,5 mois en Allemagne.




Manche et mer du Nord : l’urgence et la gouvernance

Assurer une posture permanente de sauvegarde avec ses volets de défense maritime du territoire et de l’action de l’Etat en mer, telle est la mission de la Marine nationale dans une zone vitale pour le Nord de l’Europe et aussi fréquentée que le détroit de Malacca et trois fois plus que celui d’Ormuz.

Le vice-amiral d’escadre Pascal Ausseur, préfet maritime (Prémar) de la zone Manche/mer du Nord, l’a présentée à la presse, le 16 novembre 2017 à Paris.

Une zone « accidentogène ». La zone Manche/mer du Nord subit vents, forts courants, creux supérieurs à 2,5 m et mer 5 (forte) sur une échelle de 9 pendant 20 % du temps. Si un navire rate son virage, il sera poussé par les vents dominants vers la côte française, indique l’amiral Ausseur. En 2016, il a dû notamment intervenir d’office dans quatre cas graves : avarie du cargo Flinter-America au large du dispositif de séparation du trafic des Casquets ; panne totale d’électricité à bord du cargo Amadeus-Amethist au large de Fécamp ; collision entre le chalutier Gros-Loulou et le gazier Wassmunsteer en zone d’attente du Havre ; chimiquier Cape-Bon en avarie au large de Calais, à la suite d’un incendie à bord. Plus de 50 % du trafic maritime de fret de la métropole est traité dans les ports du Havre, de Dunkerque, de Rouen, de Boulogne-sur-Mer et de Calais. Les dispositifs de séparation de trafic effectuent 60.000 reports de passage par an. La Manche et la mer du Nord sont fréquentées par : 16 millions de passagers par an ; plus de 800 navires de pêche en activité sur la façade française ; environ 134.000 navires de plaisance immatriculés (10 % en France), surtout britanniques ; 20 à 46 t d’explosifs des deux guerres mondiales détruits chaque année ; les sites naturels du Mont-Saint-Michel, des baies de Seine et de Somme et les sites Natura 2000 ; des sites historiques et touristiques comme les plages du débarquement du 6 juin 1944 ; 600 à 700 manifestations nautiques par an. Le Prémar doit veiller à la sûreté de la bordure littorale française, qui compte 4 centrales nucléaires à refroidissement par eau de mer, 1 usine de retraitement et 55 sites classés Seveso (activités industrielles présentant des risques technologiques majeurs). En outre, 4 champs d’éoliennes de 300 MW chacun seront installés en mer, après une évaluation d’impact sur la pêche et la définition des règles d’emploi. Un champ d’hydroliennes (turbines sous-marines ou à flots pour la production d’électricité à partir des courants marins) est prévu au large du Cotentin, après une étude de compatibilité du traitement des granulats (fragments de roches utilisés dans la construction d’ouvrages de génie civil) avec l’environnement. Pour conduire son action, le Prémar s’appuie sur les Centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage de Jobourg et Gris-Nez et les administrations et services de l’Etat. Le siège de la préfecture maritime de Manche /mer du Nord se trouve à Cherbourg, mais son titulaire vient souvent à Paris consulter ses autorités de tutelle, indique l’amiral Ausseur. En effet, le Prémar représente directement le Premier ministre et tous les membres du gouvernement par l’intermédiaire du secrétariat général de la mer.

Fonctions civiles. Le Prémar veille à l’exécution des lois, règlements et décisions gouvernementales. Investi du pouvoir de police générale, il a autorité dans tous les domaines où s’exerce l’action de l’Etat en mer, notamment la défense des droits souverains et des intérêts de la nation, le maintien de l’ordre public et la sauvegarde des personnes et des biens. Il coordonne la lutte contre les activités illicites menaçant la sécurité intérieure (immigration clandestine), la préservation de l’environnement maritime (pollutions) et la protection des ressources en zone économique exclusive (pêche). A ce titre, il anime les actions de sept entités : Marine nationale ; Gendarmerie nationale ; Douanes et droits indirects ; Sécurité civile ; Affaires maritimes ; Police de l’air et de frontières ; Société nationale de sauvetage en mer, composée de bénévoles qui assurent la moitié des interventions de ce type dans la zone. Le Prémar de Manche/mer du Nord coopère avec le préfet de la région Normandie pour la mise en œuvre des politiques publiques de l’Etat en mer, élaborées par divers ministères, notamment de l’Intérieur, de l’Economie et des Finances, de la Transition écologique et solidaire et des Armées. Il dispose d’un adjoint, officier général ou supérieur de la Marine, qui dirige la division « Action de l’Etat en mer » chargée de traiter les questions d’organisation, de règlementation et de coordination. Cette action s’exerce en coopération avec les Pays-Bas, la Belgique et la Grande-Bretagne. Le « Brexit » ne devrait avoir aucun impact en raison des accords bilatéraux.

Fonctions militaires. Le Prémar assure le soutien des forces et la protection du personnel de défense de l’arrondissement maritime Manche/mer du Nord. La menace reste terroriste très élevée, en raison des populations à risques en France et en Europe du Nord. Des fusiliers marins (présence dissuasive) et des tireurs d’élite embarquent sur les ferries. En outre, il s’agit de protéger, des agressions et de l’espionnage, la base technologique et industrielle de Cherbourg où sont construits et démantelés les sous-marins nucléaires. Dans certains cas, il est fait appel au Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale. Les moyens navals et aériens incluent : 3 patrouilleurs, 1 hélicoptère NH90 Caïman et 1 hélicoptère Dauphin de la Marine nationale ; 2 patrouilleurs et des vedettes de la Gendarmerie maritime ; des patrouilleurs des Affaires maritimes ; des vedettes des Douanes. Par ailleurs, en tant que commandant de la zone maritime Manche/mer du Nord, le Prémar relève du chef d’Etat-major des armées pour la planification, la conduite et le soutien des opérations de protection des approches portuaires. Les sous-marins doivent franchir la zone Manche/mer du Nord en surface, quoique la profondeur d’eau moyenne atteigne 40 m. La posture de sauvegarde maritime, permanente, allie prévention, dissuasion et renseignement.

Loïc Salmon

Marine nationale : permanence, Opex et police en mer

La zone Manche/mer du Nord s’étend du Mont-Saint-Michel à la frontière belge, soit 870 km de côtes, 2 régions, 7 départements, 251 communes et 45 ports. En 2016, la préfecture maritime a mobilisé près de 3.300 personnes pour coordonner 1.219 opérations de secours maritime et d’assistance aux navires, 53 détections de pollutions (17 avérées) et 102 opérations conduites par les Centres opérationnels départementaux d’incendie et de secours. Ces opérations ont coûté 23 M€, mais ont évité des préjudices estimés à 3,9 Mds. Les Douanes ont contrôlé 588 navires en mer, au mouillage et à quai. La Gendarmerie maritime a procédé à 234 contrôles dans le cadre de l’ISPS (code international de sûreté portuaire). Par ailleurs, 720 collisions de navires et 21 accidents majeurs ou graves ont été évités. La préfecture maritime a effectué 23 mises en demeure (10 majeures), outils juridiques pour faire cesser le danger représenté par un navire, une épave ou un conteneur, aux frais de l’armateur. Les remorqueurs de haute mer ont procédé à 7 remorquages et 7 escortes. Enfin 26 décès, dont 1 suicide, sont à déplorer dans la zone.




Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

La stratégie de la force « Barkhane » consiste à empêcher les groupes armés terroristes de communiquer entre eux, afin de les cloisonner puis de les réduire par des actions successives. A terme, elle vise à mettre la menace terroriste à la portée des armées du G5 Sahel.

Trois retours d’expérience ont fait l’objet de deux présentations le 26 octobre 2017 à Paris. Le général de division Xavier Le Pelletier de Woillemont, commandant la force « Barkhane » d’août 2016 à juillet 2017, a exposé son analyse au cours d’une conférence-débat organisée par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de la défense nationale. Le colonel Thierry Crepin, ancien chef de corps du 503ème Régiment du train, et le lieutenant-colonel Pierre de Thieulloy (photo), chef de corps du 4ème Régiment de chasseurs, tous deux sur zone de juin à octobre 2017, ont apporté leurs témoignages lors du point de presse hebdomadaire du ministère des Armées.

Menace circonscrite au centre. Le Mali se trouve à l’épicentre du djihadisme au Sahel, rappelle le général de Woillemont. De 500 à 1.000 combattants attaquent, de façon asymétrique, au moyen de mines, engins explosifs improvisés, tirs indirects et raids terroristes, pour prendre le contrôle de la population. Ils enrôlent peu d’enfants soldats, portant surtout des messages ou transportant des mines, mais recourent de plus en plus aux femmes. Tout enfant mineur qui tire sur un soldat français est considéré comme un ennemi. S’il est capturé, il est remis à l’UNICEF. Ces groupes terroristes, qui disposaient d’un territoire, de ressources et de camps d’entraînement en 2013, sont pourchassés en 2017 mais n’ont pas disparu. Outre l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), il existe un EIGS (Etat islamique au grand Sahara) et des RVIM (Groupes de soutien à l’islam et aux musulmans), qui concluent des alliances de circonstances pour échanger de l’argent, des ressources et des expertises. S’y ajoutent le risque d’incursions, au Niger et au Tchad, de Touaregs venus de Libye, et la menace persistance de l’organisation Boko Haram, actuellement contenue par les forces multilatérales africaines autour du lac Tchad. Ces deux pays sont surveillés en permanence par les drones, les écoutes électroniques et à partir du renseignement humain obtenu par les armées africaines, qui doivent gagner la confiance des populations…par un comportement exemplaire ! Au cas où Boko Haram attaquerait les forces nigériennes ou tchadiennes, l’aviation française interviendrait à leur profit, indique le général. La force « Barkhane » doit d’abord contenir les raids éventuels en provenance du Nord, après les grandes opérations du premier semestre 2016. Ensuite, le partenariat militaire permet de sécuriser le centre de la bande sahélo-saharienne à trois niveaux : accompagnement des forces africaines au combat par la force « Barkhane » pour apporter confiance et commandement ; préparation à l’engagement opérationnel de tous les éléments de « Barkhane » (encadré) ; construction d’armées nationales africaines, adaptées à la menace terroriste, par les pôles opérationnels de coopération au Sénégal et au Gabon de la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère français des Affaires étrangères. L’armée malienne, hier battue par les djihadistes mais aujourd’hui en pleine reconstruction, tient le terrain. Les unités en « nomadisation » interviennent loin et longtemps. Une observation de longue durée par les drones et des renseignements précis permettent le montage d’une opération fulgurante par l’aérocombat et l’emploi de blindés légers, en vue de sécuriser une zone. La dynamique de la force régulière doit l’emporter sur celle du terrorisme, souligne le général.

Rendre « Barkhane » possible. Sur le plan logistique, la force « Barkhane » bénéficie de l’aide des Etats-Unis pour le transport aérien, de celles de l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique pour diverses prestations de services et de celle de l’Algérie pour le carburant et l’eau. Selon l’Etat-major des armées, l’opération du même nom a connu des relèves majeures en septembre-octobre 2017 : 4.000 militaires remplacés par 4.000 autres ; 52 liaisons par air pour le transport des personnels ; 202 t de fret entre la France et les bases aériennes de Niamey et N’Djamena ; transports maritimes de fret et matériels de France aux ports d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et de Douala (Cameroun). L’acheminement terrestre prend la suite, explique le colonel Crepin. Après une préparation de 5 mois, le Groupement tactique logistique « EL Parras » (600 personnels) a transporté des munitions et tout ce qui assure le soutien : conditions de vie, santé, énergie, maintien du matériel en condition opérationnelle, équipements et infrastructures. Pendant des missions d’une journée à trois semaines, il a fait face à un ennemi, fugace mais omniprésent, dans des conditions difficiles : températures de 60°-70°C ; tempêtes de sable ; fortes pluies. En tout, ses 200 véhicules ont parcouru 1,5 Mkm pour transporter 3.600 t de fret et 11.200 m3 de carburant. Selon le lieutenant-colonel de Thieulloy, les 800 militaires du Groupement tactique désert blindé « Edelweiss » ont assuré une présence dissuasive par 500 patrouilles de 3 heures à 3 jours au Mali, Tchad et Niger et effectué 2 opérations majeures pour démanteler des trafics d’armes. Outre la prise quotidienne de risques (mines), ils doivent conserver leur discernement lors des tirs adverses à partir d’habitations, en raison de la présence probable de femmes et d’enfants. L’enjeu de cette mission de guerre porte sur : le maintien de la confiance avec la population, qu’il faut disputer aux groupes terroristes qui en dépendent ; l‘assistance médicale ; la relance de l’activité économique.

Approche globale. Militairement et en termes de communications, la force « Barkhane » doit rester discrète pour ménager la fierté nationale des Etats souverains, indique le général de Woillemont. Le niveau opérationnel de la force conjointe du G5 Sahel progresse, mais son financement (200-300 M€) n’est pas encore bouclé. Outre la sécurité, il faudra aussi assurer des revenus aux populations par l’aide au développement, afin de tarir le recrutement de terroristes.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

La logistique opérationnelle : intégrée à toutes les opérations militaires, de Verdun aux Opex

La bande sahélo-saharienne s’étend sur une longueur de 4.500 km et une largeur de 2.100 km, soit l’équivalent de l’Europe. L’organisation de coopération régionale du « G5 Sahel » regroupe la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. L’opération « Barkhane », lancée le 1er août 2014 à la suite de l’opération « Serval » (15 janvier 2013), engage 4.000 militaires, 5 drones, 8 avions de chasse, 17 hélicoptères, 6 à 10 avions de transports tactiques et stratégiques, 300 véhicules logistiques et 300 véhicules blindés légers. Elle dispose de : 3 points d’appui permanents à Gao (Mali), Niamey (Niger) et N’Djamena (Tchad) ; 6 bases avancées temporaires à Tessalit et Kidal (Mali), Aguelal et Madama (Niger) ainsi qu’à Faya et Abéché (Tchad). L’opération « Barkhane » a pour missions d’appuyer les forces armées des pays du « G5 Sahel » dans la lutte contre les groupes armés terroristes et d’empêcher ces derniers de reconstituer des bases « sanctuarisées » dans la région.




Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

La France, dans son modèle de société, et Israël, dans son existence même, sont menacés par les organisations terroristes djihadistes, aux modes d’action évolutifs. Leur coopération vise à gagner ensemble la guerre contre l’islamisme et travailler pour la paix.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 9 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et l’ambassade d’Israël. Y sont notamment intervenus : Pierre Razoux, historien ; David Harari, expert aéronautique ; Frédéric Charillon, universitaire ; Jean-Louis Bruguière, ancien juge anti-terrorisme (à gauche sur la photo).

Relations diplomatiques. L’Etat d’Israël, créé en 1948, résulte des promesses des déclarations Cambon et Balfour de 1917 (encadré). L’histoire de ses relations avec la France est parsemée de convergences et de divergences, rappelle Pierre Razoux. Jusqu’en 1954, la reconnaissance mutuelle s’avère progressive et complexe. Puissance méditerranéenne, la France veut contrebalancer l’influence de la Grande-Bretagne dans la région, après la perte de sa tutelle sur la Syrie et le Liban. Entrent aussi en ligne de compte le rôle des juifs dans la Résistance, la culpabilité relative à la Shoah et la solidarité entre les gouvernements socialistes de Paris et Tel-Aviv. Entre 1954 et 1962, les relations se renforcent dans la lutte contre le nationalisme arabe (crise de Suez en 1956) et par l’empathie entre les élites dirigeantes. La période 1962-1969 constitue un divorce à l’amiable. La France lance une politique étrangère pro-arabe après la fin de la guerre d’Algérie. Israël développe alors une alliance avec les Etats-Unis. De 1969 à 1982, la position pro-arabe de la France se renforce à la suite du rejet de la colonisation israélienne dans les territoires occupés depuis 1967 et son opposition aux accords de Camp David (1978), conclu entre les Etats-Unis, l’Egypte et Israël. En outre, le raid de l’aviation israélienne (1981) contre le réacteur nucléaire irakien Osirak, construit par la France, souligne le risque de prolifération. Un rapprochement s’effectue entre 1982 et 1996 avec la prise de conscience du droit à la sécurité pour Israël et pour un futur Etat palestinien. Un front commun dans la lutte anti-terroriste s’instaure après les accords d’Oslo (1993) entre les Etats-Unis, Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Un nouveau refroidissement se produit entre 1996 et 2005, après l’échec des processus de Camp David et d’Oslo, la seconde « intifada » (émeutes en Cisjordanie, en Israël et à Gaza) et le soutien de la France à l’OLP. Dès 2006, les deux pays se rapprochent, surtout après les attentats terroristes en France en 2015. Les relations personnelles entre les dirigeants ont pesé pour beaucoup, conclut Pierre Razoux.

Coopération militaire. Lors de la première guerre israélo-arabe de 1948, les Etats-Unis décrètent un embargo sur les armes à destination d’Israël, que seule la France n’applique pas, rappelle David Harari. Ensuite, les deux pays développent des coopérations militaires, industrielles et scientifiques. Des chercheurs israéliens viennent travailler dans les laboratoires de recherche nucléaire français de Saclay jusqu’en 1961, date de la fin de la coopération sur la séparation du plutonium. La centrale de Dimonah, entrée en service en 1963, se trouve à l’origine du programme nucléaire militaire israélien. Dans les années 1950, Israël achète des avions d’entraînement français Fouga Magister, conclut des contrats de maintenance aéronautique avec l’armée de l’Air et acquiert des avions de combat Mystère IV. De retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle autorise la vente des Mirage III, force de frappe décisive lors de la guerre israélo-arabe de 1967. L’embargo militaire qui s’ensuit mène à la constitution d’une industrie militaire israélienne indépendante. Celle-ci construit alors ses propres Mirage V. Lors de la guerre de 1973, grâce aux pièces détachées fournies officieusement par la France, ces avions protègent Israël contre les MiG 21, que l’URSS a fournis aux pays arabes. De leur côté, des vedettes commandées à l’arsenal français de Cherbourg puis détournées (1969) tirent des missiles mer/mer, dont les études avaient commencé en Israël dès 1949. Enfin, malgré les aléas, les services de renseignement français et israéliens ont maintenu leur coopération depuis 1950.

Intérêts stratégiques et sécurité. La France et Israël bénéficient du soutien de leur opinion publique pour leurs interventions extérieures et disposent d’outils performants pour les opérations spéciales, estime Frédéric Charillon. Mais la France, du fait de son interdépendance européenne, doit tenir compte de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Pour elle, la menace djihadiste s’avère difficile à cerner, car certains auteurs d’attentats sont de nationalité française. En outre, cette menace est surtout d’origine sunnite pour la France, mais iranienne pour Israël. Ce décalage s’accentue avec la question palestinienne, difficile à aborder avec Israël et les pays arabes. Par ailleurs, Israël vit en quasi belligérance avec l’obligation de protéger les libertés civiles, indique Jean-Louis Bruguière. Après deux ans d’état d’urgence depuis les attentats de novembre 2015, la France s’est dotée d’une loi équilibrant sécurité et protection des libertés. Dans une chaîne légale incontestable par la Cour de justice européenne, la Direction générale de la sécurité intérieure dispose des capacités de police judiciaire et de renseignement. Elle compte sur le temps pour détecter les signaux faibles, à savoir repérer des individus qui préparent un attentat avant qu’ils en soient encore conscients.

Loïc Salmon

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Les prémices de l’établissement d’un Etat juif en Palestine, alors partie de l’Empire ottoman, remontent à la première guerre mondiale. Le 4 juin 1917, Jules Cambon, secrétaire général du ministère français des Affaires étrangères, adresse une lettre à Nahum Sokolow, dirigeant du mouvement sioniste. Il écrit notamment : « Vous estimez que si les circonstances le permettent et l’indépendance des Lieux Saints étant assurée d’autre part, ce serait faire œuvre de justice et de réparation que d’aider, par la protection des Puissances alliées, à la renaissance de la nationalité juive, sur cette terre d’où le peuple d’Israël fut chassé il y a tant de siècles. Le gouvernement français, qui est entré dans cette guerre pour défendre un peuple injustement attaqué, et qui continue la lutte pour assurer la victoire du droit sur la force, ne peut qu’éprouver de la sympathie pour votre cause, dont le triomphe est lié à celui des Alliés. » Le 2 novembre 1917, le secrétaire britannique aux Affaires étrangères, Arthur Balfour, envoie une lettre similaire à Lord Lionel Rothschild, financier du mouvement sioniste, qui sera publiée dans le quotidien Times le 9 novembre. Cette « Déclaration Balfour » stipule : « Le gouvernement de Sa majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les juifs disposent dans tout autre pays. »




Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Le terrorisme en Occident, autrefois le fait de professionnels motivés par une idéologie et qui préservaient leur vie, est devenu celui de jeunes qui y sont nés et souhaitent perdre la leur dans l’action.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 octobre 2017 à Paris, par l’Institut national des hautes études de défense nationale. Y est intervenu Olivier Roy, professeur de sciences politiques à l’Institut universitaire européen de Florence et spécialiste des religions comparées.

Recherche de légitimité. Le « djihad » (guerre sainte) concerne un territoire précis et relève d’autorités reconnues, à savoir les « ulémas » (théologiens de référence), gardiens de la tradition musulmane et qui veulent conserver le monopole de la force légitime, explique Olivier Roy. Daech se réclame des origines de l’islam pour justifier son existence. Le djihad forme un(e) islamiste global(e), détaché(e) d’une langue et d’un pays. Dans les années 1980, les volontaires musulmans d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient constituent les premiers djihadistes « globaux », combattant l’armée soviétique en Afghanistan. Les jeunes gens mineurs et même les jeunes filles peuvent s’y rendre sans autorisation de leurs parents. Le terrorisme islamiste survient dans les années 1990, quand Oussama ben Laden exclut de se fixer sur un territoire précis, trop vulnérable aux attaques soviétiques et kurdes. Sa stratégie consiste à se doter de zones sanctuarisées et de frapper les populations civiles pour établir le véritable « Etat islamiste ». S’inspirant de l’iconographie des « Brigades rouges » italiennes, Al Qaïda a pu recruter quelques centaines de jeunes radicalisés, venus chercher le « bon djihad » en Bosnie, en Tchétchénie, en Afghanistan et au Pakistan. Ensuite, des émirats islamistes sont apparus dans le Nord du Nigeria (Boko Haram) et de l’Indus, en Afghanistan, au Yémen, au Nord de l’lrak, au Mali et dans le désert du Sinaï. Il s’agit toujours de zones tribales aux liens familiaux très étroits…que le modèle djihadiste veut nier ! Daech estime que les sociétés occidentales, fragiles, seront mises à genoux par le terrorisme, aboutissement de la trajectoire d’un salafiste. En effet, la radicalisation salafiste prône une communauté de foi, qui oblige à vivre à part pour ne pas se laisser corrompre par la société. Daech a pu ainsi recruter quelques milliers de jeunes salafistes en Europe occidentale, dans les Balkans et en Amérique du Nord et même leur offrir un territoire entre Raqqah et Bagdad. Iconoclaste, il détruit tout ce qui peut rappeler le passé, y compris musulman (mosquée de Mossoul datant du XIème siècle). A partir de la culture des jeunes d’aujourd’hui, il élabore un imaginaire islamiste avec une esthétique de la violence. Les Khmères rouges et les nazis dissimulaient les exécutions, rappelle Olivier Roy. Par contre, Daech les exhibe et compte sur cette fascination pour s’opposer à un monde, où les sociétés, même musulmanes, se sécularisent sous l’influence de l’Occident. La radicalisation religieuse conduit de la violence symbolique à la violence réelle. Les jeunes radicaux recherchent l’action pour s’inscrire dans les grandes tendances géostratégiques, qui pourtant ne les concernent pas.

Profils et parcours. La radicalisation islamiste ne ressemble pas à celle des mouvements d’extrême-gauche, qui bénéficiaient du soutien de sympathisants. Pour Daech, c’est tout ou rien, souligne Olivier Roy. Ses adeptes n’ont pas de passé militant « islamo-gauchiste ». Ils comptent 65 % d’immigrés de la 2ème génération et 35 % de convertis à l’islam en Europe et 40 % aux Etats-Unis. En France, ils se trouvent parmi les jeunes Antillais et Africains de banlieue, non musulmans, et aussi parmi les Normands et les Bretons… mais pas les Corses ! Aucun n’a participé aux émeutes entre la police et les jeunes de quartiers sensibles. Malgré l’absence de passé religieux, ils croient qu’ils iront au paradis après leur rencontre avec leur modèle : Al Qaïda ou Daech. Comme les mouvements extrémistes (IRA provisoire et mafias), les entités islamistes profitent des traditions familiales, mais où les rôles s’inversent. Leur père n’étant pas considéré comme un « bon » musulman, les enfants vont endoctriner leur mère. Ils agissent souvent entre frères de sang. Lors des guerres du Daghestan (1999) et de Tchétchénie (1999-2009), des sœurs ou épouses reprennent le flambeau de leur frère ou mari, tué par la police. Depuis 2012, des jeunes femmes, volontaires ou forcées, rejoignent massivement Daech en Syrie, pour procréer ou y mourir. En effet, les jeunes radicalisés sont davantage nihilistes qu’islamistes et veulent mourir après l’attentat, réussi ou raté. Motivés par le suicide, ils se construisent une généalogie imaginaire pour devenir plus « saints » que leurs parents, dont la culture ne les intéresse pas. De leur côté, certains parents musulmans renient leurs enfants terroristes.

« Déradicalisation » difficile. Souvent petits délinquants au départ, les futurs djihadistes ont découvert la radicalisation en prison, sur internet ou auprès d’un pair radicalisé, explique Olivier Roy. La coopération européenne en matière de renseignement permet de les suivre et de démasquer les réseaux de radicalisation, malgré la difficulté à déceler l’individu isolé qui entrera en contact avec Daech trois mois plus tard. Les djihadistes occidentaux se considèrent comme des « militants », à l’exemple de ceux de l’extrême-gauche terroriste, en raison du choix qui a donné un sens à leur vie. Des mères tentent de « déradicaliser » leurs filles, revenues de Syrie et conscientes des excès de Daech. Autrefois en France, la laïcité se présentait comme une spiritualité et le communisme comme une forme de religion, tous deux porteurs de valeurs partagées. Aujourd’hui, l’appartenance religieuse redevient plus visible, mais avec des valeurs spécifiques. L’Etat peut décréter des normes, mais pas des valeurs.

Loïc Salmon

Défense et sécurité : s’organiser face au terrorisme protéiforme

Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Géopolitique : frontières ignorées et affrontements futurs

Entre 1968 et 1990, des groupes d’extrême-gauche ont perpétré des attentats en Europe. Ainsi, en Allemagne de l’Ouest, la « Fraction armée rouge », financée et aidée par l’Allemagne de l’Est, a exécuté 34 personnes, dont Hanns-Martin Schleiyer, représentant du patronat allemand (1977) et Alfred Herrhausen, président de la Deutsche Bank (1989). En Italie, les « Brigades rouges » ont tué 84 personnes, dont l’ancien chef du gouvernement Aldo Moro (1978). En Grande-Bretagne, l’IRA provisoire a pratiqué les attentats à l’explosif contre l’amiral Louis Mountbatten (1979) et en Irlande du Nord, dont celui d’Omagh avec 29 morts et 220 blessés (1998). En Espagne, l’ETA basque a utilisé des explosifs, notamment à Madrid contre l’amiral Luiz Carrero Blanco (1973) et dans un centre commercial à Barcelone causant 21 morts et 40 blessés (1987). En France, « Action directe » a assassiné l’ingénieur général René Audran (1985) et le président directeur général de Renault Georges Besse (1986). Entre 2001 et 2015, le terrorisme islamiste a tué 232 Français en France et à l’étranger. L’attentat le plus meurtrier a eu lieu le 13 novembre 2015 dans Paris et sa banlieue (130 morts et 415 blessés), suivi de celui du 14 juillet 2016 à Nice (86 morts). Enfin en Espagne, l’attentat du 17 août 2017 à Barcelone a fait 14 morts et une centaine de blessés de 35 nationalités différentes.