Défense : soldat augmenté et éthique médicale

Les techniques biomédicales « invasives », qui affectent le corps humain, suscitent des opportunités militaires, mais aussi des questions éthiques pour soi et l’adversaire.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le16 octobre 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC) et la Société internationale d’éthique militaire en Europe (Euro-ISME). Y sont notamment intervenus : Renaud Bouvet, chef du service de médecine légale du Centre hospitalier universitaire de Rennes ; le médecin en chef Marion Trousselard, Institut de recherche biomédicale des armées ; Christine Boshuijzen-van Burken, professeure à l’université d’Eindhoven (Pays-Bas).

Bioéthique. La recherche biomédicale, qui allie médecine et science de l’ingénieur, porte notamment sur la neurophysiologie du stress, indique Marion Trousselard. L’éthique, code de conduite en référence à des valeurs identifiées au préalable, trace une ligne de séparation entre le bien et le mal. Le code de l’éthique médicale et de la déontologie vise à protéger les droits humains et les libertés civiles des médecins et des patients. Le principe universel d’humanité, avec l’obligation de travailler pour un monde meilleur, valorise la personne humaine, sa vie, son intégrité et sa dignité. Les conventions de Genève concernent la protection des droits des militaires. La « cognition », processus mental d’acquisition des connaissances et de la compréhension par la pensée, l’expérience et les sens, permet d’évoluer dans l’environnement extérieur. La cognition augmentée doit être évaluée selon des normes à définir pour le personnel militaire. Il s’agit de comprendre comment l’écorce cérébrale (une partie du cerveau) réagit à cette dernière : interaction mentale et physique, rapport avec les autres et interaction avec le monde extérieur. Idéalement, les essais des moyens pour augmenter la cognition devraient se faire en laboratoire et par des études sur le terrain, pour déterminer le fonctionnement d’une intervention dans tout ce qui stresse dans la vie quotidienne. Les critères ultimes de l’efficacité seraient les diverses formes de réussite vitale, plutôt que la performance dans le champ étroit des tests psychologiques en laboratoire. Le dopage, considéré comme une « tricherie » contraire à l’éthique du sport de compétition, est interdit par la plupart des organisations sportives internationales. Le dopage du cerveau fait travailler ses connexions au-delà de leurs capacités, au moyen d’actions physiques ou chimiques. Les moyens conventionnels d’augmentation de la cognition sont majoritairement acceptés : éducation et santé en général ; augmentations prénatales et périnatales ; méthodes de développement mental. Par contre, certains moyens non conventionnels suscitent des réticences morales et sociales : systèmes et équipements externes ; interfaces entre cerveau et ordinateur ; nanotechnologies et nano-médecine ; intelligence collective et intelligence connective ; modifications génétiques. Toutefois, précise Marion Trousselard, la démarcation entre ces deux catégories reste floue. Dans le domaine de la guerre, plusieurs questions éthiques ont trouvé des réponses. Ainsi, sa qualification de « juste », la « proportionnalité » des moyens déployés (norme ONU) et l’adéquation des moyens à sa finalité placent la guerre au-dessus du bien et du mal. Sa finalité se justifie au niveau collectif, par le développement des équipements militaires, et au niveau individuel, par l’autonomie de la personne dans le contexte de la guerre. La médecine et les recherches biomédicales des armées travaillent dans un cadre éthique. Le « dopage de précaution » inclut l’immunisation par les vaccins, la protection NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), l’entraînement physique, la souplesse mentale, l’apprentissage de l’éthique et la résistance psychologique. Celui de « combat » porte sur les performances physique, cognitive et psychologique, la gestion du stress ainsi que la résistance à la fatigue et au manque de sommeil. Celui de « survie » y ajoute l’amoindrissement de la douleur. « L’intéroception », capacité à évaluer avec exactitude sa propre activité physiologique, permet une récupération plus rapide et un comportement éthique en situation stressante de combat.

Rôle du médecin militaire. Il s’agit de combiner soins aux militaires et médecine du travail au profit du ministère des Armées, souligne Marion Trousselard. Un militaire qui refuse un vaccin ne partira pas en opération extérieure (Opex), mais il reste décisionnaire pour l’augmentation de sa capacité en situation opérationnelle. De son côté, Renaud Bouvet estime qu’il faut éliminer l’augmentation en cas de réparation physique, par exemple à la suite d’une amputation, pour reprendre une activité normale. Des personnes disposant de capacités techniques et professionnelles peuvent être augmentées physiquement et mentalement. La pharmacologie est déjà admise dans le monde militaire, notamment les amphétamines dans les forces armées américaines et les armées de Terre et de l’Air françaises. La prévention de la fatigue est déjà une pratique médicale habituelle. Les techniques médicales invasives nécessitent un cadre juridique spécial.

Limites face à l’ennemi. En Opex, les soldats peuvent connaître des traumatismes psychiques, face à des adversaires drogués ou des enfants soldats. Un militaire augmenté pourrait être tenté de mettre en œuvre une technique particulière sans en informer le commandement, tendance à identifier lors du recrutement, estime Renaud Bouvet. Selon Marion Trousselard, le médecin militaire peut refuser une action à risques, car il vit avec les conséquences de la décision qu’il a prise. Il n’existe aucune certitude sur l’influence de l’augmentation dans le champ psychique. Les amphétamines produisent des effets à court terme, mais leur coût biologique sur le long terme, encore inconnu, peut s’avérer délétère, comme la transmission éventuelle de leurs effets sur les générations futures.

Loïc Salmon

Les amphétamines ont été utilisées par des soldats américains, pendant la guerre mondiale et celle du Viêt Nam (1955-1975), pour augmenter leur endurance et leur résistance à la fatigue, rappelle Christine Boshuijzen-van Burken. Le Modafinil améliore l’état de veille et accroît la performance de la mémoire visuelle, la représentation spatiale, la vigilance et l’énergie. Pendant la guerre du Golfe (1990-1991), l’armée de Terre française en a acheté 18.000 tablettes. Le ministère britannique de la Défense en a commandé 5.000 tablettes en 2001 et 4.000 en 2002. Le programme de « neuroplasticité » ciblée vise à faciliter l’apprentissage par une activation précise des nerfs périphériques et le renforcement des connexions neuronales dans le cerveau. La « neurotechnologie », qui analyse l’intelligence, porte sur l’accès à l’information élaborée avant que le cerveau en prenne conscience, par exemple le nombre de tireurs de précision embusqués et d’autres armements à peine aperçus. La « poussière neurale » consiste en micro-puces électroniques activables par des ultra-sons, par exemple pour stimuler les nerfs périphériques.

Défense : soldat augmenté et efficacité opérationnelle

Service de santé : renforcement des capacités biomédicales




Défense : soldat augmenté et efficacité opérationnelle

La boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) de la prise de décision pourrait s’avérer trop lente, en raison des progrès technologiques, à savoir la guerre cyber et l’amplification des performances du combattant.

Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 16 octobre 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC) et la Société internationale d’éthique militaire en Europe (EuroISME). Y sont notamment intervenus : Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC ; le colonel Gilles Haberey, chef d’état-major du Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre.

Augmentation et « anthropotechnie ». L’endurance et l’efficacité du combattant pourraient s’améliorer par le renforcement de ses capacités physiques et/ou psycho-cérébrales, à savoir intellectuelles, mentales, psychologiques et cognitives, ou en lui permettant d’en acquérir de nouvelles, explique Gérard de Boisboissel. Cette augmentation du soldat passerait par des apports pharmacologiques non thérapeutiques, des implantations statiques ou dynamiques, comme les nanomatériaux, implants et prothèses, ou de la thérapie génique (possibilité d’influer sur les gènes d’un individu) sur sa physiologie. Ces moyens feraient corps avec lui, de manière courte ou prolongée, voire irréversible, sous réserve d’en maîtriser les effets. Ils répondraient à divers besoins : résister ; durer ; se donner du courage ; aider à la décision dans un environnement ou une situation complexe ; mieux associer le soldat à un système d’armes. Pour le chef militaire, ces moyens devraient lui permettre de réussir sa mission, réduire le risque pour ses propres hommes et respecter le droit international. Toutefois, cette augmentation ne devrait pas désinhiber, au point d’altérer le respect de l’adversaire, ni restreindre le libre arbitre. Elle devrait être précédée d’une autorisation médicale avec la connaissance des effets directs et de ceux indésirables, s’il y en a. « L’anthropotechnie » regrouperait les technologies permettant de dépasser les normes appliquées à l’homme et offrant diverses formes de transformation biologique à des fins de performance, de quête d’identité, de liberté et de standardisation. Ainsi, la méthode de « neurofeedback » aiderait le cerveau à se réorganiser par un retour d’informations perçues de l’environnement extérieur et des actions accomplies par l’organisme. L’hybridation homme/machine permettrait le contrôle et le suivi des individus par des prothèses commandées par une interface cerveau/machine (ICM).

Scénarios prospectifs. L’optique des jumelles de vision nocturne des forces spéciales pourrait les faire repérer, indique Gérard de Boisboissel. Pour éliminer ce risque, les combattants de certaines unités étrangères acceptent volontairement une opération irréversible des yeux, portant leur vue à 12/10èmes. L’introduction sous la peau, réversible, d’implants de géolocalisation à longue distance s’avèrerait utile en cas de capture. L’implantation sous-cutanée, réversible, d’une puce cyber-protégée, couplée à l’empreinte biométrique de l’œil, sécuriserait l’accès à des sites militaires sensibles. Remplaçant clé ou badge, elle serait désactivée en cas de radicalisation de son porteur. L’ICM et le neurofeedback permettraient des exercices de mémoire et de concentration par des retours visuels, sonores ou tactiles, qui faciliteraient l’apprentissage de langues étrangères à connaître. Lors de la préparation d’une mission opérationnelle, des gouttes injectables aux effets temporaires amélioreraient la vision nocturne, méthode utilisée par les nageurs de combat en plongée de nuit. Une microcapsule, implantée sous examen médical, mesurerait le taux de cortisol (hormone participant au métabolisme des glucides) et en libérerait automatiquement en cas de stress, pour redonner de l’énergie. Pendant la conduite de la mission, une gélule coupe-faim ou coupe-soif remplacerait la ration de combat. Une substance analgésique supprimerait automatiquement la douleur. Pour lutter contre le sommeil ou la perte d’attention au cours d’une mission critique et dangereuse, une gélule psychostimulante resterait active pendant 72 heures. Au contact de l’adversaire, avec un soutien aérien difficile et l’absence de renforts immédiats, des substances permettraient de tenir jusqu’à l’arrivée de renforts. Mais une grosse fatigue surviendrait ensuite. En cas d’avarie moteur d’un sous-marin dont la réserve d’oxygène est limitée, le commandant pourrait ordonner la prise de substances réduisant le stress pendant plusieurs jours jusqu’à l’arrivée des secours.

Finalité de l’opération. Mettre des soldats en condition d’engagement en opération puis les ramener à leur famille relève de la responsabilité du chef, rappelle le colonel Haberey. La société donne au soldat la mission de remporter la victoire. Les moyens techniques lui permettent de prendre l’ascendant sur l’adversaire. L’opération, longuement préparée et attendue, suit un rythme très rapide et stressant, une fois déclenchée. Le soldat ne consent à s’engager en opération qu’avec un chef qui inspire confiance et agit avec discernement. Ce dernier, responsable des conséquences des moyens pour augmenter les performances de ses soldats, s’appuie sur le Service de santé des armées pour ne pas dégrader les esprits et les corps et éviter d’en faire des névrosés. Le succès de l’opération dépend de « l’intelligence du risque » pour maintenir la qualité et le niveau des troupes pour le « coup d’après », qui sera impossible à réaliser s’il leur faut dix jours pour récupérer de la fatigue du premier. Le développement des capacités des soldats ne doit pas conduire à croire à la victoire avec une quinzaine de surhommes. Si l’ennemi a également augmenté les capacités de ses combattants, il faudra alors trouver d’autres moyens pour construire le « temps d’après » l’opération, à savoir gagner la population à sa cause en évitant les destructions systématiques qui compromettent l’avenir.

Loïc Salmon

Le code du soldat de l’armée de Terre, comprend 11 articles. 1.-Au service de la France, le soldat lui est entièrement dévoué, en tout temps et en tout lieu. 2.- Il accomplit sa mission, avec la volonté de gagner et de vaincre et, si nécessaire, au péril de sa vie. 3.- Maître de sa force, il respecte l’adversaire et veille à épargner les populations. 4.- Il obéit aux ordres, dans le respect des lois et des conventions internationales. 5.- Il fait preuve d’initiative et s’adapte en toutes circonstances. 6.- Soldat professionnel, il entretient ses capacités intellectuelles et physiques et développe sa compétence et sa force morale. 7.- Membre d’une équipe solidaire et fraternelle, il agit avec honneur, franchise et loyauté. 8.- Attentif aux autres et déterminé à surmonter les difficultés, il œuvre pour la cohésion et le dynamisme de son unité. 9.- Il est ouvert sur le monde et la société et en respecte les différences. 10.- Il s’exprime avec réserve pour ne pas porter atteinte à la neutralité des armées en matière philosophique, politique et religieuse. 11.- Fier de son engagement, il est toujours partout un ambassadeur de son régiment, de l’armée de Terre et de la France.

Armée de Terre : le « soldat augmenté », efficacité et éthique

Forces spéciales : l’innovation pour une plus grande efficacité




Exposition « Les canons de l’élégance » aux Invalides

L’aspiration à la beauté et à la richesse des uniformes militaires, des armes, des insignes et des décorations répond à des nécessités matérielles, idéologiques ou sociales. Instruments du métier, ils rappellent les épreuves du combat et soulignent l’appartenance à une caste anoblie par le service des armes.

L’autorité des armes. Moyen pour les Etats de s’affirmer, de s’étendre ou de protéger leurs intérêts, la guerre se trouve à l’origine du pouvoir politique. La puissance des souverains face à leurs sujets ou à leurs homologues étrangers se manifeste par la conduite de la guerre et les attributs de la richesse. Les conflits qui recomposent l’Europe au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire (1792-1815) leur donnent l’occasion de s’afficher comme chefs militaires. Restauration et Seconde Républiques (1815-1848) se veulent plus pacifiques. Le Second Empire (1852-1870) assume l’héritage du Premier. Les Troisième, Quatrième et Cinquième Républiques maintiennent les fastes militaires et son président, comme dans toutes les démocraties occidentales, demeure chef des armées. Par leur tenue et le décorum qui les entourent lors des rencontres internationales ou le déroulement de la vie des institutions, les chefs d’Etat entretiennent cette dimension militaire.

La grandeur du pouvoir. L’usage maîtrisé de la force fait partie intégrante du pouvoir politique. Dans le contexte troublé de la fin du Moyen-Age, les souverains européens s’entourent de gardes, pour assurer leur protection personnelle et afficher un apparat destiné à affirmer la puissance des Etats nationaux en gestation. La Renaissance confirme cette tendance, notamment dans les cours des princes allemands et des cités italiennes, pour impressionner populations, corps constitués ou ambassadeurs étrangers. Ces unités sont les premiers corps militaires à porter une « livrée », ancêtre de l’uniforme. Celle de la Garde suisse pontificale, de rigueur dans les grandes cérémonies, remonte au XVème siècle. A partir de la seconde moitié du XVIIème siècle, les monarchies se renforcent et se centralisent, surtout en France. Les gardes royales ou impériales voient leurs tenues codifiées pour participer aux fastes de la cour, qui devient l’un des lieux de formation des officiers. Pour Louis XIV, sa garde représente l’élite de l’armée et participe à la propagande visuelle de son règne. La lame de leur pertuisane (lance apparue au XVème siècle) est richement décorée pour marquer la prédominance du Roi-Soleil sur la scène diplomatique européenne. Durant la Révolution, le glaive, d’inspiration antique, remplace l’épée, synonyme de l’oppression monarchique et nobiliaire, comme arme d’apparat. Symbole d’autorité et de pouvoir, il constitue un marqueur social et bénéficie souvent d’un soin particulier dans sa fabrication. Aujourd’hui, la Garde républicaine garantit le protocole militaire de l’Etat, incarne un certain prestige et constitue un vecteur du rayonnement de la Nation. Lors du défilé militaire du 14 juillet à Paris, le président de la République descend l’avenue des Champs-Elysées en voiture découverte, entouré du régiment de la garde à cheval, sabre au clair. Au cours des temps, les administrations civiles se sont organisées et ont adopté les codes militaires, symboliques et visuels, qui contribuent au prestige de l’Etat, comme l’uniforme ou l’épée.

Affirmer son rang. A la fin du Moyen-Age, le métier des armes est exercé par les nobles, ossature militaire et politique du royaume, et les mercenaires, peu considérés car ils en vivent. Sous Louis XIV, apparaissent un nouveau type de soldat, le « militaire », et la notion de « service », issue de la centralisation de l’Etat et qui l’emporte sur les intérêts privés. Uniformes, signes et symboles, souvent d’origine officieuse, indiquent la position de celui qui les arbore, au sein de la hiérarchie militaire mais aussi vis-à-vis du monde civil. La notion de mérite tend à l’emporter sur la naissance. L’officier n’est plus un guerrier en armure mais un spécialiste en uniforme, dont le rang hiérarchique ne dépend plus de son ascendance. Grâce à leur service, les roturiers accèdent au port de l’épée et d’une tenue à la mode, comme les nobles. La première épée réglementaire française remonte à 1680. A son départ du service, le soldat peut conserver ce symbole de son statut de combattant. Toutefois, la promotion au mérite n’efface pas les inégalités sociales et financières. Le rang s’affirme par le mode de vie et la qualité des matériaux utilisés pour la confection des armes et des uniformes de dotation réglementaire…ou personnelle ! Les nombreux conflits du règne de Louis XIV structurent l’armée comme groupe social spécifique et nourrissent des traditions militaires, avec des signes permettant d’afficher son rang au sein de corps en apparence uniformes. Les ors et les broderies signalent le rang hiérarchique du sergent au maréchal, le soldat disposant d’atours plus modestes pour se distinguer du « civil ». A la fin du XVIIIème siècle, la cravache, accessoire du cavalier, devient un élément de distinction suggérant la maîtrise du noble art de l’équitation et remplace la canne, « bourgeoise » et piétonne. Pour renforcer le prestige de sa personne et du régime impérial, Napoléon III accorde à chaque unité militaire une somme pour la mise en place d’un lieu de cohésion, le « mess », réservé aux officiers et où sont organisés événements et repas de prestige avec assiettes et couverts portant l’emblème de l’unité, signe d’appartenance.

Symboles d’autorité. Sur les champs de bataille de l’époque médiévale, panaches, armoiries ou croix diverses indiquent le parti des combattants et manifestent l’autorité des souverains ou des commandants d’armées. L’augmentation des effectifs à partir du XVIIème siècle nécessitent de rendre reconnaissables les différents échelons de l’encadrement, afin de faciliter la transmission des ordres et assurer la chaîne de commandement. Symboles d’autorité, les écharpes, épaulettes et autres signes distinctifs se multiplient au fur et à mesure du développement et de la complexification de la structure hiérarchique. Le bâton, souvent associé à l’épée, porte la plus haute valeur symbolique liée à l’Etat. Il est donc arboré par le roi ou ses plus grands serviteurs, qui ont reçu délégation d’une partie de son autorité. Le bâton réglementaire de maréchal de France est un cylindre de bois, recouvert de velours de soie bleue avec des broderies de fil métallique de fleurs de lys ou d’aigles impériales, remplacées sous la République par des étoiles en or. Il est orné de deux calottes en vermeil : l’une avec la devise « Terror Belli, Decus Pacis » (Terreur de la guerre, Honneur de la paix) ; l’autre avec le nom du titulaire et la date de la remise. Ferdinand Foch (1851-1929) aura été élevé à la dignité de maréchal de France en 1918, de Grande-Bretagne (1919) et de Pologne (1923). Pierre Kœnig (1898-1970) le sera à titre posthume en 1984.

Loïc Salmon

L’exposition « Les canons de l’élégance » (10 octobre 2019-26 janvier 2020), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente environ 220 pièces, dont certaines le sont très rarement : uniformes, armes, objets, décorations, gravures, tableaux et documents. Concerts, conférences et projections de films sont aussi prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr

Les canons de l’élégance

Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Exposition “Armes et bagages” du soldat




Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère

Quoique déterminées par des facteurs politiques, économiques et stratégiques, les relations extérieures des Etats-Unis avec les pays du Moyen-Orient et d’Asie sont aussi influencées par le lobby politico-religieux « évangélique ».

Mokhtar Ben Barka, professeur de civilisation américaine à l’Université de Valenciennes, l’a expliqué lors d’une conférence-débat organisée, le 17 octobre 2019 à Paris, par l’Association IHEDN région Paris Ile-de-France.

Identité évangélique. Toutes les religions sont présentes aux Etats-Unis, où y sont nées des nouvelles comme « Les témoins de Jehova » et la « Scientologie ». Le protestantisme américain se compose de deux courants : progressiste pour le principal, ouvert sur la société ; conservateur pour l’évangélisme, dont se réclament 80 millions de personnes, soit 25 % de la population. Introduit en Amérique au XVIIIème siècle, l’évangélisme trouve ses racines en Europe dans les puritanisme, piétisme et calvinisme, issus de la Réforme religieuse du XVIème siècle en réaction aux effets jugés néfastes de la modernité sur l’orthodoxie chrétienne. Il se concentre dans le Sud des Etats-Unis parmi les classes sociales, surtout blanches, les plus modestes, et inclut baptistes, méthodistes, luthériens, assemblées de Dieu et mormons. Sa théologie repose sur quatre points doctrinaux : la Bible en tant que parole de Dieu, source unique d’autorité pour les questions de foi et de vie ; la crucifixion du Christ, sacrifice expiatoire en rémission des péchés de l’humanité ; l’expérience physique de la renaissance spirituelle par la conversion ; le zèle missionnaire. Le besoin de repères et de certitudes s’exprime dans une vision binaire du monde, à savoir le bien et le mal ou le vrai et le faux. Le puritanisme d’origine considère l’Amérique comme une nation exceptionnelle, élue de Dieu et qui doit imposer son modèle de vie. Enfin, les prophéties de la Bible annoncent la fin des temps et la proximité du retour du Christ, prélude à l’établissement du Royaume de Dieu. A part ces dogmes, chaque obédience peut choisir son organisation matérielle. L’évangélisme n’ayant ni magistère ni autorité centrale, aucune instance ne valide les études de théologie du candidat pasteur, qui peut constituer une église à partir de 2.000 fidèles. Il doit ensuite la gérer comme une entreprise, dans le monde concurrentiel de la religion aux Etats-Unis. L’évangélisme condamne la modernité culturelle, mais pas le progrès technique. Dès le XIXème siècle, ses adeptes organisent des spectacles avec des grandes réunions accompagnées de musique et de chants, pour mobiliser les foules. Le financement provient de dons des fidèles, de levées de fonds par des fondations, d’incitations sur écrans de télévision pendant les services religieux ou de la publicité proposant des bons de réduction chez certains commerçants.

Ingérence politique. La théologie évangélique induit des visées politiques et économiques. Ses adeptes constituent l’une des bases les plus fidèles du courant ultra conservateur du Parti républicain, avec pour objectif de rechristianiser la société américaine et d’évangéliser le reste du monde. Pourtant, ils n’en ont jamais été les alliés naturels. Ainsi, au XIXème siècle, ils avaient soutenu l’abolition de l’esclavage, la défense des droits des femmes et la lutte contre la prostitution. Délaissant la politique dans les années 1920, ils y reviennent 50 ans plus tard. Ils soutiennent le démocrate Jimmy Carter (1977-1981), dont la politique jugée trop laxiste sur les droits de l’homme les déçoit. Ils apportent alors une aide électorale et financière à Ronald Reagan (1981-1989) et s’allient au Parti républicain. En 2000, 78 % d’entre eux votent pour George W.Bush (2001-2009) et, en 2016, 81 % pour Donald Trump, qu’ils défendent systématiquement. Les personnalités évangéliques tentent d’influencer le Congrès, mais leur absence de compétences permet aux personnels politiques professionnels de les reléguer au rôle de pourvoyeurs de voix. Toutefois, W.Bush, « born again » (né à nouveau après sa conversion), n’a guère tenté de les manipuler. Les Partis démocrate et républicain incluent toutes les tendances, facilitant les compromis.

Prosélytisme à l’étranger. Depuis Richard Nixon (1969-1974), le président des Etats-Unis s’entoure d’un conseiller spirituel, qui influence indirectement sa politique étrangère. Les évangéliques, qui perçoivent le monde comme un champ de bataille, ont infiltré le Conseil national de sécurité, le Pentagone et la CIA. Via des « think tanks », ils préconisent activisme missionnaire, aides humanitaires et actions d’organisations non gouvernementales. Au Moyen-Orient, leur influence s’étend de l’Egypte, au Liban, à la Syrie, à la Jordanie et à l’Irak, même avant l’invasion américano-britannique de 2003. Depuis 2004, des membres de rang élevé du gouvernement américain soutiennent leurs campagnes d’évangélisation en Irak, en Afghanistan et dans les pays où se trouvent des unités américaines. Allié traditionnel des Etats-Unis, Israël bénéficie, depuis les années 1980, de l’appui des dogmes évangéliques en référence à l’Ancien Testament : la création même de cet Etat en 1947 prouve que Dieu a tenu sa promesse de donner une terre au peuple juif ; leur soutien à Israël évitera aux Etats-Unis la malédiction divine ; le retour des juifs sur leur terre annonce la fin des temps (voir plus haut) avec Jérusalem comme centre du monde. Cela entraîne le rejet de la partition de Jérusalem revendiquée comme capitale par Israël et la Palestine, dont l’existence en tant qu’Etat se trouve elle aussi rejetée. Mais cela implique aussi l’obligation de reconnaître le Christ comme le Messie, qu’excluent les juifs américains et la plupart des Israéliens. Le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem en 2017, émanation du militantisme pro-Israël au sein de la « droite chrétienne » américaine, permet à Trump de tenir une promesse de campagne faite à sa base électorale évangélique. L’extrême-droite israélienne et les évangéliques coopèrent dans la lutte contre l’islam. Depuis Reagan, Etats-Unis et Iran s’accusent mutuellement de visées démoniaques pour faire prévaloir leurs intérêts nationaux. En Chine, le gouvernement américain et les organisations évangéliques envoient des bibles et des missionnaires, qui auraient déjà converti 60 millions de personnes.

Loïc Salmon

La religion a donné naissance aux Etats-Unis, estime le philosophe politique français Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans son ouvrage « De la démocratie en Amérique »…paru en 1835 ! Le pasteur évangélique Billy Graham (1918-2018) a été l’un des premiers à utiliser les nouveaux médias, de la télévision à internet. Il a entretenu des rapports privilégiés avec douze présidents américains, d’Harry Truman (1945-1953) à Barack Obama (2009-2017), et s’est rendu deux fois en Corée du Nord à l’invitation du président Kim Il-sung (1972-1994). Considéré comme l’évangélique le plus influent, James Dobson (né en 1936) a mobilisé le « vote chrétien » pour George W.Bush (2001-2009). Prédicatrice « télévangélique », Paula White (née en 1966) a participé à la campagne électorale de Donald Trump (en fonction depuis 2017), dont elle est la conseillère pour les affaires religieuses.

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

 




Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire

Le soldat donne la mort sur ordre de l’Etat, mais peut aussi la recevoir. Il dépasse la peur de la mort, au nom de la défense de la vie, et se bat pour la préservation de la paix.

Ce thème de la mort a fait l’objet d’un colloque organisé, le 21 octobre 2019 à Paris, par l’Association nationale des participants aux opérations extérieures. Y sont intervenus : Véronique Peaucelle-Delelis, directrice générale de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre ; le général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; des chefs qui ont commandé au feu et perdu des hommes ; des familles de militaires endeuillées.

Dimensions éthique et politique. L’esprit de chevalerie reste le centre de l’éthique militaire française, rappelle le général Lecointre. Aujourd’hui, le soldat se doit d’être le plus efficace possible dans la mesure où il va donner la mort, alors que la précision des armes permet de frapper la cible à des milliers de km. La France recourt à la force en la subordonnant à un objectif politique, supérieur, à atteindre. Cette relation particulière à la mort implique de la limiter au maximum, car il ne s’agit pas de tuer l’ennemi, mais de le « neutraliser » pour l’empêcher de contrarier cette volonté. La dissuasion nucléaire consiste à pouvoir infliger à l’adversaire des dommages jugés inacceptables par sa propre opinion publique. Cœur du dispositif, le président de la République doit assumer cette responsabilité, consubstantielle à sa fonction de chef de l’Etat. Il s’imprègne aussi de celle d’engager des opérations extérieures (Opex). Les chefs militaires définissent les objectifs, que les soldats considèrent comme une mission sacrée à accomplir. La mort de l’un d’eux en Opex se répercute sur le commandement à tous les niveaux hiérarchiques. Elle constitue une remise en question de la décision et de la prise de risque inhérente à la position du chef. La grandeur de l’armée française, souligne le général, repose sur le fait que chaque chef n’expose ses hommes à la mort qu’en dernier recours et tente d’exécuter sa mission au mieux.

Commander au risque de la mort. Cet état d’esprit a été abordé par plusieurs intervenants : Mgr Antoine de Romanet, évêque aux Armées ; médecin en chef Nicolas Zeller, conseiller santé auprès du commandant des opérations spéciales ; général de corps d’armée (2S) Jacques Lechevalier, ancien commandant de la 11ème Brigade parachutiste ; colonel Rémi Chalmin, ancien chef de corps du 40ème Régiment d’artillerie ; colonel Thierry Sutter, ancien commandant du Commando parachutiste de l’air N°10 ; colonel Thierry Tricand de la Goutte, ancien chef de corps du 17ème Régiment du génie parachutiste ; capitaine de frégate (er) Norbert Tafzi, ancien commandant des Commandos Marines Jaubert et Trépel. La condition militaire donne du sens à l’engagement, à la noblesse de la vie et à la réalité de la mort, estime Mgr de Romanet. Par son attitude, le chef doit inspirer la confiance, aller à l’essentiel, rester à l’écoute et faire preuve de courage, car la fraternité d’armes est unique. Il doit prendre, en une fraction de seconde, des décisions mûrement réfléchies, sans haine et avec de l’humanité. Celui qui a été confronté à la mort au combat a besoin de partager ses états d’âme, souligne le médecin en chef Zeller. Froid, faim et nuit correspondent à la réalité de la guerre avec un grand décalage entre les deux conflits mondiaux, aux lourdes pertes, et les Opex, avec beaucoup de jours sans mort. Les jeunes d’aujourd’hui ne disposent plus des mêmes repères, par rapport à la mort, que leurs grands-parents. Cette part d’éducation, abandonnée, devrait à nouveau faire partie de la formation des soldats, pour mieux les préparer à la réalité, balancier permanent entre la vie et la mort. De son côté, le général Lechevalier rappelle que le chef absorbe le stress de l’unité et diffuse la « bonne » énergie. La préparation au combat, par la simulation, ne remplace pas la réalité du terrain. Pendant la guerre en Afghanistan, chaque lundi sur la base aérienne de Bagram, l’affichage de l’action d’un mort au combat le rappelle. Rien qu’en 2009, la coalition internationale a perdu 600 hommes. Le rapatriement des morts est précédé d’une prise d’armes, essentielle à la cohésion de leur unité. L’hommage national aux Invalides la renforce, d’autant plus que toute l’unité a prévenu les familles des morts avant qu’elles l’apprennent par la presse, précise le colonel Chalmin. En Afghanistan, un combat intense de 30 minutes se termine avec plusieurs morts et blessés mettant en doute le sentiment d’invincibilité, se souvient le colonel Sutter. Le chef doit gérer la panique, penser à ses personnels, faire ramener les morts et…continuer la mission ! L’acte d’héroïsme ne consiste pas à rechercher la mort, mais à sauver la vie de l’autre, souligne le colonel Tricand de la Goutte. Le soutien santé, avec une médicalisation inférieure à une heure, constitue le point fort du moral des soldats blessés, dont l’unité, restée en France, doit être informée le plus rapidement et exactement possible. Au combat, tout bascule au niveau des tirs quand il faut donner une autre mission, non planifiée et risquée, se souvient le capitaine de frégate Tafzi. En décembre 2010 en Afghanistan, 20 commandos marines sont pris à partie par 50 talibans dont 2, repérés par un drone, s’enfuient. Malgré un commando mort à déplorer, Tafzi donne l’ordre de les poursuivre. Il a appris, après, l’importance de la mort de ces deux chefs pour la coalition internationale. Chaque commando impliqué dans cette opération a rencontré un psychiatre.

Deuil des familles. Ont perdu un proche au combat (photo) : Dominique Jacq et Pascale Lumineau, un fils ; Aude Lepage et Patricia Rouault-Chalier, un époux ; Céline Sirouet Noblet, un frère. De leurs témoignages, il ressort que toute la famille s’engage avec le soldat, qui n’évoque jamais l’issue fatale devant elle. Quoiqu’omniprésente, la mort n’est jamais un sujet de conversation. Son annonce met les familles en état de choc avec l’impression que le monde s’écroule. Le soutien administratif immédiat de l’institution militaire et d’associations s’avère indispensable. La communication, partage d’une peine commune, fait partie du travail de deuil des familles, fières de leurs morts.

Loïc Salmon

La carte du combattant, signe de reconnaissance et de réparation, a été attribué à 210.000 militaires au titre des opérations extérieures depuis 1962, indique Véronique Peaucelle-Delelis. L’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), présent dans 105 départements ainsi qu’en Algérie, Maroc et Tunisie, dispose d’un budget annuel de 27 M€ pour l’accompagnement personnalisé des anciens combattants, veuves et orphelins. Particularité française, le statut de « pupille de la nation » concerne 1,1 million d’orphelins de guerre ainsi adoptés, dont 200 en 2018. La même année, l’ONACVG a dépensé 5,5 M€, pour accompagner 1.338 pupilles, et 530.000 € pour le traitement de 444 dossiers d’aide à la reconversion et 250 dossiers d’accompagnement de blessés. Sur le mémorial des opérations extérieures, inauguré le 11 novembre 2019 par le président de la République, sont inscrits 549 noms de combattants morts pour la liberté. Il devient le 10ème haut lieu de la mémoire nationale.

Opex, des vies pour la France

L’ONAC-VG : 100 ans au service du monde combattant

Opex, projet de monument aux morts (2011)




Chine : montée en puissance régionale et internationale

Fin 2014, le produit intérieur brut de la Chine en parité de pouvoir d’achat a dépassé celui des Etats-Unis, qui la considèrent comme une menace depuis les années 1990. En renforçant son expertise sur elle, l’Union européenne, sa partenaire et rivale, améliore sa liberté d’action vis-à-vis des Etats-Unis.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 3 octobre 2019 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique ; Alisée Pornet, économiste à l’Agence française de développement. En outre, l’association Les Jeunes IHEDN a organisé, le 10 octobre à Paris, une conférence-débat complémentaire sur Hong Kong et Taïwan. Y sont intervenus : Eric Meyer, journaliste et écrivain installé en Chine depuis 1987 ; Stéphane Corcuff, enseignant à l’Institut d’études politiques de Lyon.

Craintes occidentales. L’entrée de la Chine dans l’organisation mondiale du commerce en 2001 lui a facilité l’accès aux marchés internationaux, sans conduire à une démocratisation politique comme l’espéraient les pays occidentaux, explique Antoine Bondaz. La crise économique et financière de 2008-2009 a mis en avant le déclin de l’Occident et la résurgence de la Chine. Pour les Etats-Unis, le poids économique et militaire de la Chine est ressenti comme une menace dans leurs domaines de compétitivité et donc pour leurs intérêts. La diaspora chinoise est perçue de la même façon. Les dépenses militaires de la Chine, quoique moindres qu’il y a 15 ans en pourcentage du produit intérieur brut, augmentent mécaniquement pour atteindre 250 Md$ en 2019, soit autant que l’ensemble des budgets militaires du Japon et des pays de l’Asie du Sud-Est. Les investissements portent notamment sur les satellites, la robotique, les missiles, l’intelligence artificielle et le planeur hypersonique associé à un lanceur. L’intégration civilo-militaire se poursuit avec les grands groupes privés, comme Huawei, et les petites et moyennes entreprises. Depuis 2018, une loi oblige les laboratoires clés dans les domaines des innovations civiles et militaires à fournir des données sur leurs personnels et les résultats de leurs travaux. La capacité militaire de la Chine connaît une croissance qualitative continue en interarmées et en opérabilité. Toutefois, la Marine chinoise reste surtout à proximité et ne s’aventure guère jusqu’au détroit d’Ormuz, alors que la Marine américaine peut bloquer celui de Malacca et donc ses principaux échanges commerciaux par mer. Première puissance économique et militaire dans le monde depuis 1945, même pendant la guerre froide contre le bloc de l’Est, les Etats-Unis redoutent qu’une nation non blanche lui ravisse cette prééminence. De son côté, la Chine veut éviter un décrochage technologique par rapport à l’Occident, qu’elle veut rattraper par la recherche et l’innovation.

Capacité chinoise d’innovation. La Chine a commencé par importer de la technologie étrangère pour développer son potentiel de recherche et de développement (R&D), rappelle Alisée Pornet. Par le biais de co-entreprises avec obligation d’une participation chinoise de 51 % au capital et de fourniture du projet clé en mains, elle a assuré la formation de son personnel, en captant notamment des technologies japonaises. En 1985, elle change de politique pour créer une « dynamique de champions » avec des plans quinquennaux destinés à la placer en pointe dans l’innovation. Le capitalisme d’Etat s’allie aux grandes entreprises privées ou publiques pour produire de l’innovation. Parallèlement à la limitation d’envois d’étudiants à l’étranger, le nombre de dépôts de brevets chinois s’est accru, passant de 1.000 en 2000 à 55.000 en 2014. L’Etat augmente ses dépenses en R&D dans le domaine militaire auprès d’entreprises subventionnées, auxquelles il garantit une protection juridique dans le monde. L’économie numérique chinoise repose sur des millions d’utilisateurs, qui font remonter l’information. Les investissements en R&D portent surtout sur les domaines où les autres pays ne vont pas. Le projet des routes de la soie inclut des liaisons par satellites avec les pays traversés. Enfin, l’Inde concurrence la Chine en matière d’innovation.

Failles stratégiques. Hong Kong, qui pourrait réclamer l’indépendance, et Taïwan, qui entend la conserver, minent la stratégie de la Chine. Colonie britannique pendant 99 ans (1898-1997), Hong Kong disposait d’une population polie et instruite, compromis entre la Chine et l’Europe, inspirant stabilité et confiance, qui n’existent plus aujourd’hui, indique Eric Meyer. En 1993, la colonie britannique représentait 27 % du produit intérieur brut de la Chine à qui elle a été rétrocédée en 1997. Cette proportion est tombée à 2,9 % en 2017. Pour mieux arrimer l’île et ses nouveaux territoires au continent, Pékin y a entrepris de grands chantiers et a notamment investi 20 Mds$ dans la construction d’un nouveau port. Actuellement, 65 millions de touristes chinois s’y rendent chaque année et y dépensent 630 $ par personne. Le modèle scolaire britannique se trouve à l’origine de la créativité de Hong Kong, laquelle implique la liberté, notion incompatible avec le régime politique chinois. Le processus électoral actuel n’inspire plus confiance depuis le grignotage des libertés de la presse et des écrivains, qui s’exilent au Canada ou en Australie. Les mouvements de protestation pour la défense des droits de l’homme, lancés le 31 mars 2019, ont mobilisé 1 million de personnes le 9 octobre. Les manifestants, pour la plupart nés après le départ des Britanniques, savent que leur avis ne sera pas pris en compte et estiment que la créativité de l’île disparaîtra avec la liberté. Porte-parole de Pékin, le gouvernement de Hong Kong n’exclut plus d’appeler les 150.000 policiers chinois massés à la frontière pour rétablir l’ordre. Cela sonnerait le glas du principe du traité de rétrocession en vigueur jusqu’en 2047, à savoir « Un pays, deux systèmes », socialiste pour la Chine et capitaliste pour Hong Kong. De son côté, Stéphane Corcuff rappelle que la République populaire de Chine veut reconstituer un Etat fort et stable dans les frontières de la fin de l’empire en 1911. En outre, elle se considère comme seule représentante des communautés chinoises dans le monde. Alors que Hong Kong se trouve déjà dans sa sphère d’influence, Taïwan dispose de son propre régime et ne dépend pas d’elle. En 1949, le gouvernement nationaliste de la République de Chine s’est réfugié dans cette île de 26.000 km2, en emportant l’or de la Banque centrale et les biens culturels. Il conserve sa représentation à l’ONU et son siège permanent au Conseil de sécurité jusqu’en 1971. Au cours des années 1960-1970, la Chine oublie Hong Kong, qui devient une importante place financière et une porte utile pour ses exportations, et concentre ses efforts sur la « libération » de Taïwan. Pékin imagine, pour Taipei, le principe « Un pays, deux systèmes », qui sera appliqué à Hong Kong lors des négociations avec Londres entre 1979 et 1982. La Chine n’exclut pas de recourir à la force pour conquérir Taïwan, mais n’ose pas encore intervenir pour des raisons politiques, diplomatiques et militaires.

Loïc Salmon

Chine : routes de la soie, conséquences induites

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Service de santé : médecine de guerre, efficacité maximale

Dans le face à face des blessés, qui souffrent, et du personnel, qui soigne et console, il s’agit d’équilibrer évacuation et prise en charge thérapeutique.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 26 septembre 2019 à Paris, par l’ordre de la Libération. Y sont intervenus : le médecin général inspecteur (2S) Raymond Wey ; le médecin chef Marc Puidupin ; le médecin général (2S) Chantal Roche.

Un siècle d’évolution. Au début de la première guerre mondiale, les erreurs tactiques entraînent des hécatombes de morts et de blessés qui font prendre conscience de la nécessité d’un soutien médical opérationnel, rappelle le médecin général Wey. En 1917, le député et médecin major de réserve Chassaing imagine un avion de transport sanitaire pour deux blessés couchés. Une vingtaine d’avons sanitaires sont envoyés au Maroc en 1918 à la demande du général Lyautey, résident général. Ils s’ajoutent aux évacuations par route et chemin de fer vers l’hôpital Marie Feuillet à Rabat. Quelques 7.000 évacuations sanitaires sont effectuées au Maroc et au Levant entre 1920 et 1938. Dans les années 1930, les techniques d’anesthésie au penthotal, de réanimation et de conservation du sang pendant 10 jours sont mises au point. La lyophilisation du plasma sanguin est réalisée en 1940. Les services de santé des différentes armées totalisent 20.000 médecins, 4.000 pharmaciens et 100.000 infirmiers pendant la seconde guerre mondiale. En 1944, les Etats-Unis fournissent des trousses de soins contenant des sachets de morphine et de sulfamides antibactériens. Des stocks de sang sont envoyés au front. Lors de la guerre d’Indochine (1945-1954), les personnels médicaux partagent les risques et l’isolement des soldats. Grâce aux évacuations aériennes (avions et hélicoptères), les antennes chirurgicales mobiles permettent de stabiliser les fonctions vitales des blessés. Pendant la guerre froide, les services de santé s’adaptent à un conflit en Centre-Europe, selon le schéma OTAN pour le sauvetage élémentaire de combat, le triage et l’évacuation sanitaire. Les ressources techniques suffisent pour traiter les blessés et les polytraumatisés. Après la chute du mur de Berlin (1989), les opérations extérieures (Opex) nécessitent une médicalisation la plus précoce possible au moyen de plates-formes adaptées. En 1996, celle-ci devient interarmées et doit égaler en qualité les hôpitaux publics. Elle inclut la réinsertion des blessés dans la société.

La « mort évitable ». Les guerres évoluent vers des conflits hybrides incluant guerre conventionnelle, guerre irrégulière, actions terroristes et criminelles, auxquelles se superposent la cyberguerre, indique le médecin chef Puidupin. Les études épidémiologiques des blessures de guerre permettent de mieux connaître leurs spécificités et d’évaluer leurs traitements. La prise en charge des blessés repose sur le concept de « mort évitable » grâce au sauvetage au combat, à savoir la médicalisation au plus près, et la maîtrise des dégâts (« damage control » en anglais) par la chirurgie et la réanimation de l’avant. Selon une étude des blessés de guerre en Afghanistan réalisée en 2015, 51,6 % d’entre eux souffrent d’au moins deux atteintes lésionnelles. Ainsi, les blessures concernent : la tête et le cou dans 55 % des cas ; les membres supérieurs, 48 % ; les membres inférieurs, 42 % ; le thorax, 21 % ; l’abdomen, 12 %. La mort par hémorragie, suffocation des poumons ou infection peut être évitée, à condition d’intervenir à temps. Selon la gravité des blessures, 1/5 des décès reste inévitable, le sauvetage au combat en évite 1/5 et 3/5 des blessures ne présentent pas une gravité immédiate. Une blessure au crâne ou au tronc entraîne la mort immédiate dans 42 % des cas et dans les 5 minutes dans 25 %. Environ 15-20 % des décès précoces peuvent être évités par une structure de soins accessible dans les 30 minutes. Toutefois, des décès par suite de blessures, peuvent survenir entre 2 heures et 1 semaine après un traitement médical. D’après une étude américaine, le taux de mortalité hospitalière est passé de 25 % pendant la guerre du Viêt Nam (terminée en 1975) à celles d’Irak (2003) et d’Afghanistan (2014), grâce à la protection balistique du combattant, le sauvetage au combat et la chirurgie précoce. Tout combattant concourt à la mise en condition de survie des blessés selon un standard de soins du sauvetage de combat. Celui-ci se décline en trois niveaux successifs : gestes salvateurs compatibles avec l’exposition au feu par tous les soldats ; gestes complémentaires adaptés au contexte tactique par les auxiliaires sanitaires ; gestes de réanimation de l’avant par les médecins et infirmiers. La chirurgie de sauvetage écourtée se concentre sur le contrôle de l’hémorragie et de l’infection, prévoyant d’emblée une chirurgie secondaire pour le traitement définitif. Parallèlement, une réanimation intensive vise à rétablir la physiologie en corrigeant les troubles de coagulation sanguine et l’anémie, l’hypothermie et l’acidose (trouble de l’équilibre acido-basique dans le sang). En cas de rapatriement sanitaire, la réanimation se poursuit pendant le vol à bord d’un avion C-135 équipé du système « Morphée » (module de réanimation pour patients à haute élongation d’évacuation). La durée d’évacuation vers les Etats-Unis est passée de 45 jours pendant la guerre du Viêt Nam à 36 heures pendant le conflit en Irak et, vers la France, à 24 heures pendant celui en Afghanistan. En 2019, il s’écoule en moyenne 35 heures entre le moment où un soldat est blessé en Opex et son arrivée à un hôpital militaire en France. L’accompagnement du blessé jusqu’à l’autonomie dure en moyenne de 2 à 6 mois pour la rééducation, jusqu’à 1 an pour la réadaptation et jusqu’à 2 ans pour la réinsertion.

La place des femmes. Service le plus féminisé du ministère des Armées, le SSA compte 60 % de femmes, souligne le médecin général Roche. Lors de la première guerre mondiale, elles n’étaient qu’infirmières, aujourd’hui, elles sont surtout médecins. Exercice de toutes les facettes de l’art médical, la médecine militaire combine les fonctions de soignant et de militaire, avec les mêmes valeurs d’engagement de disponibilité. Les femmes militaires mènent leur existence, professionnelle et privée, avec le paradoxe de donner la vie mais aussi la mort. Alors qu’elles représentaient 20 % des membres de la Résistance, leur engagement n’a guère été valorisé pendant le second conflit mondial. En 2019, les officiers généraux ne comptent dans leurs rangs que 3 femmes dans l’armée de Terre, 2 dans l’armée de l’Air et 1 dans la Marine.

Loïc Salmon

Au sein de ses 1.038 compagnons, l’ordre de la Libération compte 26 médecins, dont 21 militaires. Parmi ces deniers, 13 sont morts pour la France entre 1939 et 1954, pendant la seconde guerre mondiale et celle d’Indochine. Parmi les compagnons, 300 ont été blessés, dont 100 amputés. L’ordre ne compte que 6 femmes. Selon le médecin général Roche, les femmes constituent la moitié des 14.760 personnels dédiés à la prise en charge médico-chirurgicale des armées et de la Gendarmerie. Les militaires, qui représentent 70 % du total, se répartissent ainsi : 1.927 médecins ; 4.765 paramédicaux (22 professions différentes) ; 68 vétérinaires ; 43 chirurgiens-dentistes ; 2.997 réservistes.

Service de santé des armées : garantir aux blessés les meilleures chances de survie

Service de santé : renforcement des capacités biomédicales

Défense : les blessés et les jeunes du SNU à l’honneur




Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Pour conserver leur suprématie acquise militairement après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis exercent leur influence par des méthodes, affichées ou discrètes et adaptées à l’évolution des moyens de communications.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 25 septembre 2019 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM). Y sont notamment intervenus Maud Quessard, chercheur à l’IRSEM et auteur de l’ouvrage « Stratégies d’influence et guerres de l’information » ; le professeur Serge Ricard, Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle ; le professeur Pierre Mélandri, Institut d’études politiques de Paris ; le général (2S) Jérôme Pellistrandi, Revue Défense Nationale.

La « diplomatie publique ». La lutte idéologique contre l’URSS se déroule pendant trois présidences, selon une stratégie offensive de l’information. Dwight Eisenhower (1953-1961) passe de la guerre psychologique à la « diplomatie publique » avec un volet culturel, laquelle émerge…grâce à la formidable propagande soviétique ! Il crée à cet effet la United States Information Agency (USIA, 1953-1999) pour des campagnes de masse, vers les populations. Une exposition itinérante, destinée à vendre la « façon de vivre en Amérique », est présentée notamment en Roumanie. La radio officielle Voice of America, active depuis 1942 et sur laquelle le président s’exprime pour la première fois en 1957, s’adresse aux auditeurs au-delà du rideau de fer, en soutien des « radios libres » des pays satellites de l’URSS. L’effet s’en ressent en 1956, lorsque les insurgés hongrois brûlent la littérature russe, tandis que les chars soviétiques entrent à Budapest. En outre, les artistes américains se mettent au service du « capitalisme du peuple », pour ne pas laisser tout l’espace de la « haute culture » à l’URSS. De son côté, John Kennedy (1961-1963) cherche à séduire les masses et à convaincre les élites, face aux peurs du monde libre et à la défiance des pays alliés. Il fait appel au journaliste Edward Murrow, vedette de la radio pendant la seconde guerre mondiale, puis pionnier du journal télévisé. Diplomatie publique et sécurité nationale sont assurées par le comité « ExComm », qui se réunit à la Maison-Blanche à Washington pendant la crise des missiles nucléaires soviétiques à Cuba en 1962. En outre, le savoir-faire du cinéma hollywoodien contribue à la stratégie d’influence, face à l’offensive culturelle de l’URSS (ballets et expositions). Ensuite, la diplomatie publique diminue en intensité puis reprend avec Ronald Reagan (1981-1989). Ce dernier modernise l’appareil diplomatique au cours d’une guerre froide accrue et caractérisée par la désinformation et la course aux armements. La nouvelle diplomatie publique profite de la révolution des moyens de télécommunications (satellites et fibre optique) et de la mondialisation de l’information, pour diffuser à l’Est les idées de l’Ouest, à savoir libéralisation économique et liberté politique. Elle s’insinue dans les affaires intérieures de la Pologne (syndicat Solidarnosc) et triomphe avec la chute du mur de Berlin (1961-1989).

L’Europe ciblée. Dans le cadre de la doctrine de l’endiguement du communisme de l’Union soviétique, le président Harry Truman (1947-1953) crée la CIA et le Conseil national de sécurité, rappelle le professeur Ricard. Au coup d’état communiste en Tchécoslovaquie (1948), succèdent le blocus de Berlin par l’URSS (1948-1949) et l’instauration d’une république populaire en Chine (1949). La propagande culturelle américaine vise alors les élites européennes, pour contrer notamment l’influence des puissants partis communistes français et italien. La suprématie des Etats-Unis se trouve remise en cause sous Lyndon Johnson (1963-1969), pendant la guerre du Viêt Nam qui relègue l’Europe au second plan. Ses successeurs, Richard Nixon (1969-1974) et Gerald Ford, (1974-1977) mettent fin à la guerre par la diplomatie secrète. Toutefois, la diplomatie publique de l’USIA continue face aux agences de presse soviétiques Tass et Novosti. Selon Maud Quessard, le président Jimmy Carter (1977-1981) envisage la guerre froide et le conflit idéologique sur le temps long. Il s’intéresse surtout aux pays en développement, pour remplacer l’unilatéralisme des cultures par leur mutualisation. Mais pour Reagan, qui lui succède, l’Europe redevient l’enjeu central afin de contrer les mouvements anti-nucléaires soutenus par l’URSS, indique le professeur Mélandri. Outre la modernisation des moyens de Voice of America, le directeur de l’USIA, Charles Wick, multiplie par 6 les réseaux de télévision (câbles et satellites). Des téléconférences sont organisées auprès de groupes étrangers susceptibles de se faire l’écho de la politique américaine, qui vise la dislocation de l’URSS et non plus la coexistence avec elle. En répliques systématiques aux offensives psychologiques de l’URSS, la diplomatie publique porte sur la guerre des mots comme « l’Empire du mal ». Elle intègre celle des images avec un montage photographique pour démontrer que l’aviation soviétique a délibérément abattu l’avion de la Korean Airlines 007, qui s’était « égaré » dans son espace aérien en 1983. Puis, les Etats-Unis et l’URSS mettent fin en 1987 à la crise des euromissiles disposés à l’Est et à l’Ouest. A l’issue de la guerre froide en 1991, les Etats-Unis disposent d’une puissance incontestée, jusqu’aux attentats terroristes du 11 septembre 2001…sur leur propre territoire.

La « diplomatie numérique ». Pour retrouver leur influence et contrer toute menace, les Etats-Unis relancent alors la course aux armements, estime le général Pellistrandi. Selon lui, ils n’arrivent plus à définir un « ennemi » à intégrer dans un système stratégique. Le cas de la Chine s’avère compliqué, en raison des importantes relations commerciales bilatérales. Toutefois, leurs adversaires potentiels s’inspirent de leur exemple. La Chine met son porte-avions en images, comme dans le film américain Topgun (1986) qui a connu un succès planétaire. Pour sa propagande, Daech recourt au mode d’expression américain avec musique et effets spéciaux. La Corée du Nord utilise des outils fabriqués aux Etats-Unis. Pour conserver son avance, le Pentagone privilégie l’innovation et renforce ses relations avec les startups de la Silicon Valley et les géants de l’internet (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft).

Loïc Salmon

Selon Maud Quessard, la propagande vue des Etats-Unis, accompagne le fonctionnement démocratique, avec des dimensions politique et culturelle dans un contexte pluraliste. Dès ses débuts, elle a pour objectif de convaincre les personnalités politiques, les « dissidents » (contestataires du système politique de leur pays), les jeunes et les « leaders d’opinion » (experts ou célébrités susceptibles d’influencer le point de vue d’un grand nombre d’individus). Ainsi, le « Committee on Public Information » (1917-1919) a été établi pour soutenir l’effort de guerre pendant le premier conflit mondial, en utilisant l’héritage des crises et conflits ouverts. « L’Office of War Information » (1942-1945) a coordonné les nouvelles de la seconde guerre mondiale pour le public américain et engager une campagne de propagande à l’étranger. Cette dernière sera transférée au « Département d’Etat » (ministère des Affaires étrangères) en 1945.

OTAN : évolution, partenariat, élargissement et cyber

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global




OTAN : évolution, partenariat, élargissement et cyber

L’OTAN s’adapte aux transformations de l’espace stratégique, qui inclut aussi le cyber. La dynamique politique, commerciale, civile et militaire de ce dernier multiplie les moyens d’actions discrètes et indirectes, rendant difficile l’établir la responsabilité d’un Etat.

Ce domaine a fait l’objet d’un colloque organisé, le 16 septembre 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du 70ème anniversaire de l’OTAN. Y sont notamment intervenus : le général (2S) Michel Yakovleff, titulaire de différents postes à l’OTAN de 2009 à 2016 puis enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris ; Guillaume Lasconjarias, délégué défense au ministère de l’Education nationale ; Camille Morel, Université Lyon 3. En outre, la FRS a diffusé une note de recherche intitulée « Du cyber et de la guerre », écrite par son chercheur associé, le général (2S) Olivier Kempf.

Alliance militaire évolutive. L’OTAN consiste en exercices et partenariats qui produisent du dialogue et de la sécurité, mais a tendance à militariser la situation du monde, explique le général Yakovleff. Depuis 50 ans, elle développe ses capacités par des exercices, dont les normes constituent un label fort, au point que la Russie a réformé ses forces armées en conséquence. Les opérations entreprises par l’OTAN au Kosovo, en Afghanistan et en Irak depuis 1999 apparaissent comme des « accidents historiques ». L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord a en effet évolué au cours d’une succession de réformes. Créée face à l’URSS en 1949 par des pays occidentaux démocratiques, elle s’est réinventée dans le « Partenariat pour la paix », passant d’une alliance « contre » à une alliance « pour » agir ensemble. Fondée sur le consensus, l’OTAN n’est pas le « faux-nez » des Etats-Unis, qui fédèrent l’espace stratégique en profondeur dans le respect des opinions des autres, souligne le général. Même si les Etats-Unis représentent 25 % de la structure militaire de l’OTAN, une opération peut se faire sans eux, notamment par une coalition spécifique avec les structures existantes. La France le démontre au Sahel, sans pour autant conduire une opération « à l’américaine ». Peu pourvue en implantations et en fonctionnaires, l’OTAN constitue une véritable école de partage pour les milliers d’officiers des pays membres qui y sont affectés trois ans. Toutefois, elle se trouve fragilisée par l’un de ses membres, la Turquie, qui représente une menace existentielle plus grave que la résurgence de la Russie, avertit le général. Selon lui, la puissance militaire turque face à l’URSS d’autrefois a diminué, depuis que le régime actuel terrorise les élites militaires, a décapité l’armée de l’Air et a accumulé les erreurs tactiques en Syrie face à Daech, causant des pertes colossales malgré les moyens engagés.

Défense et sécurité. Après l’éclatement du Pacte de Varsovie (1991), l’OTAN s’est élargie pour se transformer en alliance de sécurité collective et assurer une légitimité maximale, indique Guillaume Lasconjarias. Elle a accueilli son 30ème membre, la Macédoine du Nord, en 2019 à l’issue d’un compromis sur son nom avec la Grèce. L’OTAN promeut les valeurs occidentales, dont l’état de droit, dans les forces armées des membres du « Partenariat pour la paix » (20 pays, pour la plupart neutres ou de l’ex-URSS), mais le dialogue avec la Russie a été interrompu après son annexion de la Crimée en 2014. L’OTAN entretient d’autres partenariats dans le monde : « Dialogue méditerranéen » (Algérie, Egypte, Israël, Jordanie, Mauritanie, Maroc et Tunisie) ; « lnitiative de coopération d’Istanbul » (Bahreïn, Qatar, Koweït et Emirats arabes unis) ; « Partners around the Globe » (Afghanistan, Australie, Colombie, Irak, Japon, Corée du Sud, Mongolie, Nouvelle-Zélande et Pakistan). S’y ajoutent ceux avec diverses organisations internationales : ONU ; Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ; Union européenne ; Union africaine ; Ligue arabe. La Géorgie et l’Ukraine ne peuvent encore la rejoindre, à cause de leurs conflits territoriaux en cours : Abkhazie et Ossétie du Sud pour la première et Crimée pour la seconde. Par ailleurs, le Japon, la Corée du Sud et l’Australie veulent y adhérer, car la présence des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, principaux pays membres, permettrait de créer une coalition spécifique en cas de conflit multinational dans leur environnement proche. En raison de ses engagements internationaux et de ses capacités expéditionnaires, l’OTAN se trouve sur deux fronts. Sa direction stratégique Est traite la Russie, les menaces hybrides, la pression économique et la dissuasion nucléaire. Sa direction stratégique Sud s’occupe du djihadisme, du terrorisme et des migrations. L’OTAN doit gérer les crises, assurer une défense collective et coopérer en matière de sécurité. Elle considère que si les Etats du Sud sont en sécurité, ceux du Nord le seront aussi.

Conflictualité nouvelle. Selon le général Kempf, la lutte générale dans le cyber mélange : les intérêts de puissance, réservés aux Etats ; les intérêts économiques des firmes multinationales et des mafias ; les intérêts politiques ou idéologiques (organisation non gouvernementales, djihadistes, Wikileaks, Anonymous et « cyberpatriotes ») ; les intérêts individuels (hackers). En outre, le cyber constitue un outil remarquable pour des actions hostiles, en-deçà du seuil de la guerre et en dehors d’actions militaires classiques : sanctions juridiques ; blocus économiques ; amendes ; guerre économique ; actions massives d’influence. La « cyberconflictualité » s’est développée en même temps que la mondialisation. Elle sape la concurrence par l’emploi souterrain et quotidien de l’espionnage, du sabotage et de la subversion. Aux Etats-Unis, sous prétexte de lutte-anti-terrorisme, la NSA espionne surtout les pays concurrents et collabore, dans une relation à double sens, avec les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). La Chine, pratique une stratégie d’espionnage économique par tous les moyens, y compris le cyber. Russie, Israël et Singapour entretiennent une symbiose étroite entre les services spécialisés et les jeunes passionnés d’informatique. A terme, conclut le général, cette nouvelle conflictualité va fusionner les guerres militaires, les oppositions géopolitiques et les concurrences économiques. Toutefois, elle n’a pas encore tué d’êtres humains.

Loïc Salmon

Selon Camille Morel, 350 câbles sous-marins acheminent 80 % des flux de données, publiques et privées, transitant sur internet. Les satellites ne jouent qu’un rôle complémentaire, notamment en Arctique et au Canada. Dès le XIXème siècle, ces réseaux de câbles font l’objet de menaces, surtout par l’espionnage. Depuis les années 1980, des Etats et des organisations non étatiques tentent de capter les informations en transit sur la fibre optique des câbles et peuvent, éventuellement, s’attaquer à leurs réseaux de gestion. L’OTAN a pris conscience de la vulnérabilité des câbles sous-marins et les considère comme des cibles militaires en temps de guerre. Elle a lancé une réflexion sur leur importance, le droit de la mer et la nécessité d’accroître la résilience dans ce domaine. De leur côté, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne réglementent l’exportation des matériaux et éléments les concernant.

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Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

L’évaluation, par les chercheurs, des transitions et des inflexions de l’environnement géopolitique dans le temps long, permet d’imaginer les menaces et les opportunités futures.

La ministre des Armées, Florence Parly, s’est exprimée à ce sujet lors d’un colloque organisé, le 11 septembre 2019 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) à l’occasion de son dixième anniversaire. Y sont aussi intervenus : Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’IRSEM ; général (2S) Jérôme Pellistrandi, Revue Défense Nationale ; Etienne de Durand, Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées ; colonel (er) Michel Goya, historien militaire ; Hervé Drévillon, Service historique de la défense (SHD).

Réflexion et action. En agrégeant tous les savoirs, études et recherches du ministère des Armées depuis dix ans, l’IRSEM agit comme la vigie de la défense de la France par l’observation, l’information et l’orientation, souligne Florence Parly. Il stimule la recherche stratégique « à la française », à la confluence de l’histoire, de la géographie, de l’économie et des sciences politiques. La vitalité de la recherche stratégique contribue aux capacités de connaissance, d’anticipation et d’analyse des crises pour éclairer les décisions et enrichir les échanges avec les partenaires étrangers. La DGRIS, à laquelle l’INSERM est rattaché, propose, aux « think tanks » et instituts de recherche, des contrats d’études sur plusieurs années et concentrés sur les enjeux majeurs, comme la dissuasion nucléaire, le cyber ou les arcs de crise. En outre, la DGRIS finance directement des projets de recherche et une quarantaine de thèses par an pour promouvoir l’émergence d’une relève parmi les jeunes. En 2018, ont été créés des labels « centres d’excellence », destinés à faire émerger des pôles académiques pour étudier la guerre. Ils ont déjà présélectionné des projets de recherche à Paris, Lyon, Bordeaux et Grenoble. En outre, la loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit un investissement de 10 M€ par an dans la recherche stratégique. En février 2019, la DGRIS a lancé le « Club Phœnix » pour créer un espace d’échanges et de dialogue entre l’administration, la recherche et le secteur privé. En janvier 2020, l’IRSEM et la DGRIS vont ouvrir la première édition du projet « Fabrique Défense » destiné aux jeunes de18-30ans, en vue de l’émergence d’une culture stratégique européenne. A ce propos, la nouvelle Commission européenne inclut, pour la première fois, un poste de commissaire à la défense. Enfin, deux jours avant le colloque de l’IRSEM, les ministres des Armées et des Affaires étrangères français et russes se sont rencontrés à Moscou pour reprendre le dialogue, interrompu depuis six ans, sur la coordination en matière de sécurité.

Perspective historique. Les nations font la guerre avec davantage de civils que de militaires, rappelle le colonel Goya. Pendant la première guerre mondiale, la transformation des armées a été réalisée grâce aux universitaires incorporés et aux militaires disposant d’un bagage universitaire. La recherche stratégique implique une argumentation scientifique avec un discours réfutable. Par exemple, comment une innovation technique et la démographie prennent autant d’importance dans les armées et la société. De son côté, Hervé Drévillon estime que la recherche stratégique nécessite une dimension internationale, car la guerre est une interaction entre nations. Il conviendrait aussi de développer des programmes de recherches pluriannuels. Pour mutualiser les moyens et élargir les réseaux, le SHD coopère déjà avec son homologue allemand et négocie avec son homologue canadien.

Défis à relever. Le monde redevient multipolaire, estime le général Pellistrandi, par le retour des empires, géographiques ou virtuels, avec un impact direct sur la démocratie. Face aux rapports de force imposés par les Etats-Unis, la Chine et la Russie, se pose la question de la capacité technologique européenne. Du fait de la vision mondiale de la France, la réalité opérationnelle de ses forces armées, qui paient le prix du sang, conditionne la réflexion stratégique. Celle-ci souffre du cloisonnement des approches et du manque de reconnaissance académique, car ses recherches ne correspondent pas aux critères universitaires. Le monde de la recherche stratégique n’inclut qu’une dizaine de militaires susceptibles de présenter le point de vue des praticiens. La réflexion sur le temps long nécessite la mise en perspective de leur expérience avec le dynamisme des jeunes chercheurs. Les travaux de la DGRIS et de l’Institut des hautes études de défense nationale méritent d’être diffusés, notamment auprès des élites administratives pour améliorer leur niveau sur les questions de défense et de sécurité. En matière de recherche stratégique, la DGRIS se trouve plus en position d’utilisateur que de demandeur, indique Etienne de Durand. Elle s’intéresse aux nouveaux domaines, à savoir l’espace, le cyber, l’intelligence artificielle et les drones, et le renouvellement des plus anciens, comme les programmes nucléaires et la compétition entre grandes puissances. Toutefois, l’insuffisance de la circulation des informations entre l’administration et le milieu de la recherche s’avère particulièrement dommageable. La capacité des chercheurs à comprendre les besoins du ministère des Armées va de pair avec la capacité de ce dernier à « absorber » les résultats des recherches. En effet, de nombreux articles, peu lisibles pour les non spécialistes, semblent déconnectés des enjeux du ministère des Armées. Par ailleurs, le nombre d’étudiants augmente plus rapidement que celui des débouchés. Il faudrait pouvoir aller au-delà des contrats de 3 ans, pour assurer une pérennité sur 10 ou 20 ans.

Loïc Salmon

Selon Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, la recherche stratégique française a longtemps souffert de marginalisation, en raison du peu d’échanges entre les universitaires et les milieux politique et militaire, par crainte d’une atteinte à son indépendance. Elle se trouve fragmentée au nom de la défense du « pré carré » sur l’étude de la guerre. « Think tanks » et grandes entreprises y réfléchissent…mais pas ensemble ! Les chercheurs français, formés à l’étranger, importent la culture anglo-saxonne en France. En outre, la question de l’employabilité professionnelle des jeunes chercheurs se pose. Toutefois, une fécondation croisée entre monde de la recherche et forces armés s’instaure par l’engagement de chercheurs dans la réserve opérationnelle et par le nombre croissant de militaires poursuivant des études universitaires. L’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) parvient à concilier indépendance éditoriale et relations privilégiées avec l’Etat-major des armées et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie. En dix ans, il a réalisé une centaine de missions à l’étranger. Il organise 90 événements par an et publie en anglais la moitié de sa production écrite. Actuellement, les chercheurs de l’IRSEM viennent à 80 % de l’université. Finalement, la complémentarité avec le milieu militaire constitue la bonne formule, estime son directeur.

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