Armée de Terre : retours d’expériences et interculturalité

Le monde militaire et celui des entreprises multinationales, confrontés tous deux à l’interculturalité, y adaptent leur formation en permanence.

Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 27 novembre 2019 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Patrick Destremau, directeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et de l’Enseignement militaire supérieur ; Alain Juillet, président de l’Académie d’intelligence économique ; Pascal Monpetit, consultant international ; Marie Serre, anthropologue.

Les enjeux stratégiques. L’interculturalité se trouve au cœur de nos pratiques et engagements, où la connaissance de l’autre accroît l’efficacité, souligne le général Destremau. Reconnaître la particularité d’un point de vue différent du nôtre constitue un avantage. Ainsi, par le dialogue entre civils et militaires, l’IHEDN intègre les différences, constantes et régularités pour saisir la relativité de son propre point de vue. Il favorise les échanges entre les cultures des secteurs privé et public, entreprises, administrations, associations et mouvements politiques qui s’ignorent. La règle de « Chatham House » (échange d’informations sous réserve d’un anonymat total) permet de découvrir un monde inédit et de travailler ensemble dans un but commun. Les différentes cultures déterminent des manières de vivre et d’agir, qui ne se réduisent pas aux différences des religions. Les spécificités d’un ministère font prendre conscience de la nécessité de l’action interministérielle. Dans le domaine académique, l’interdisciplinarité, indispensable pour la crédibilité, apparaît difficile à mettre en œuvre. Il s’agit de rapprocher des mondes, qui habituellement ne se parlent pas. La prospective de défense globale nécessite de connaître la situation internationale, enjeu majeur de la culture stratégique. La thèse de l’autonomie stratégique européenne recourt à l’interculturalité pour transcender les particularités de chaque pays, en vue d’une défense commune. Un accord sur les moyens nécessite de s’entendre pour garantir l’indépendance. L’erreur de l’Union européenne a été de construire l’Europe des marchés et non celle des citoyens. Dans la perspective d’une défense européenne, la France doit comprendre les perceptions qu’elle suscite. Face à l’internationalisation des confrontations, la diplomatie recherche les coopérations pour ajuster les forces, afin de résoudre les conflits. Les opérations interalliées se trouvent au cœur des engagements diplomatiques et de la réflexion stratégique. L’intérêt commun exige un lien solidaire pour conduire une opération en commun sur la base d’une culture stratégique commune. Cela implique agilité, souplesse et adaptation aux circonstances, car l’art de la guerre ne se réduit jamais à une mécanique.

Les « multinationales ». Les grands groupes, qui absorbent des entreprises dans le monde entier, doivent en fédérer les personnels, pour les faire adhérer à des objectifs qui n’étaient pas les leurs, explique Alain Juillet. Ils y parviennent par : des objectifs partagés et non pas imposés ; l’expertise des salariés ; un regard objectif sur l’entreprise rachetée. L’alliance entre Volvo (Suède) et Renault (France) a échoué en 1993 dans sa tentative de constituer un constructeur automobile de taille mondiale, en raison des comportements trop différents des personnels. Il convient de connaître l’histoire de l’autre pour bâtir une histoire commune, par exemple un dirigeant génial ou une spécialité unique. L’emploi d’une langue de travail commune, en général l’anglais, facilite la qualité des échanges. Or il semble difficile d’imposer l’anglais dans les grandes entreprises françaises. L’altérité (« aimer l’autre ») consiste à respecter chaque salarié, pour qu’il croit avoir une perspective de carrière par une égalité de traitement. Mais souvent, le recrutement de dirigeants par leur origine commune provoque la perte de cadres moyens très compétents…qui partent avec leur expertise ! La solution passe d’abord par l’apprentissage du travail en groupe, souligne Alain Juillet. En France, le classement de sortie d’une grande école crée des rangs qui ont tendance à se maintenir à vie. Aux Etats-Unis et en Chine, les cadres sont jugés sur leur capacité à travailler en groupes interchangeables. Pour une mission donnée, des personnels issus de différents services et métiers sont regroupés pour partager réflexions et résultats. Avant une expatriation, les cadres et leur famille devraient suivre une formation spécifique sur le pays d’accueil pour en connaître les codes. Par exemple, au Japon, la décision au sein d’une entreprise part d’en bas, alors qu’elle vient d’en haut aux Etats-Unis. Dans l’ensemble, lors de négociations, les Extrême-Orientaux disent toujours « oui » pour ne pas perdre la face. Le chef ne parle pratiquement pas, pour ne pas se trouver en porte à faux avec ses subordonnés. L’astuce consiste alors à demander une suspension de séance, au cours de laquelle les interprètes respectifs se concertent sur la signification réelle du « oui » à la question posée. Seule une bonne culture locale permet de bien comprendre ses interlocuteurs. Il s’agit de créer, par la formation, une communauté de valeurs pour fédérer des gens de cultures d’entreprise différentes. Enfin, l’absence de respect des spécialistes peut entraîner des problèmes internes considérables et conduire à la disparition d’entreprises.

Les défis interculturels. Les entreprises multinationales doivent adapter leur manière de communiquer et bien comprendre le processus de décision, estime Pascal Monpetit. En matière de communication, celle-ci apparaît conflictuelle et de façon explicite en Russie et implicite en France. Elle prend une forme d’évitement et de façon explicite aux Etats-Unis, mais implicite en Chine et en Suède. Au sein d’une entreprise, la décision se prend en équipe aux Etats-Unis, au niveau des spécialistes au milieu de l’organisation en Allemagne et au Japon, par une cascade de délégations en France et de façon autocratique en Russie… qui n’a pu créer d’entreprise multinationale en 30 ans !

Loïc Salmon

L’interculturalité nécessite un travail sur soi pour rencontrer l’altérité, explique Marie Serre (photo). Il existe un décalage dans le temps entre l’identité (moi) qui s’oppose à l’altérité (eux) et ne partage pas la même vision du monde ni le jeu des rapports sociaux de classe et de race (fait historique). De la représentation de l’autre et de soi s’ensuit une inégalité dans les relations internationales, où les objectifs peuvent diverger ou converger. L’ethnocentrisme privilégie les codes et croyances du groupe d’appartenance. Sa déconstruction, qui change le mode de pensée, implique de réfléchir à des questions comme « Pourquoi je pense ça ? », « Pourquoi j’agis comme ça ? » ou « Pourquoi je ressens ça ? ». Le dialogue permet de coopérer par le partage de croyances et d’expériences. Trop peu d’informations conduit à remplir les caractéristiques manquantes à partir de stéréotypes, généralités et préjugés personnels. Mais trop d’informations concentre l’attention sur les détails qui confirment les croyances antérieures.

Armée de Terre : opérations et relations internationales

Défense : se réapproprier la question militaire

Sûreté : élément stratégique des entreprises internationales




Armée de Terre : opérations et relations internationales

La France n’agissant pas seule dans le monde, le « partenariat militaire opérationnel » a remplacé l’ancienne « coopération militaire » pour aller jusqu’à l’engagement armé si nécessaire.

Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 27 novembre 2019 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée François-Xavier Le Pelletier de Woillemont, secrétaire général adjoint de la défense et de la sécurité nationale ; Hervé de Charette, ancien ministre des Affaires étrangères (1995-1997) ; Bertrand Badie, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et au Centre d’études et de recherches internationales ; le colonel des troupes de marine Thomas Pieau, projeté sur les théâtres d’opérations en Bosnie, en Afghanistan et au Liban ; le capitaine Charles Allègre, officier adjoint à la compagnie permanente du 9ème Régiment d’infanterie de marine en Guyane.

L’action militaire. L’interculturalité permet aux forces armées françaises de combattre au loin dans un environnement, sinon favorable, du moins peu hostile, souligne le général Le Pelletier de Woillemont. Elle transforme les procédures, la doctrine et l’entraînement pour agir mieux ensemble entre partenaires et alliés, acquérir l’expérience opérationnelle et la partager pour anticiper l’action de l’adversaire. Elle évite une forme d’isolement physique, linguistique et culturel, pour remplir la mission avec efficacité. Elle permet l’équilibre entre protection des soldats et proximité avec la population. Ainsi l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique 5 pays avec 5 cultures différentes, unifiées par la langue française. La France y agit pour assurer sa propre sécurité et celle de populations locales qu’il convient de respecter. La solidité d’une armée, rappelle le général, repose sur sa chaîne hiérarchique et sa capacité à tenir le terrain au contact. Les soldats français combattent donc ensemble avec leurs partenaires africains. Pour vivre au milieu d’autres cultures, les missions de longue durée (2-4 ans) sont préférables aux affectations de 4 mois de diverses unités, qui tournent trop vite au sein de « Barkhane ». Il incombe aussi aux armées africaines de « gagner les cœurs et les esprits », car les forces françaises partiront un jour. S’y ajoute le risque que les unités françaises soient gagnées à la cause des populations au sein desquelles elles vivent. Par ailleurs, indique le général, la France, dont la culture n’est plus dominante, promeut certaines valeurs universelles comme l’état de droit, le multilatéralisme et la dignité humaine. Or, parallèlement au besoin d’enracinement dans une société, se profilent les affirmations d’identité, de culture et de rapport de forces.

Le travail en amont. Depuis 2008, les troupes françaises sont mises en situation d’interculturalité aux niveaux individuel et collectif, indique le colonel Pieau. L’adaptation se fait en fonction des besoins à partir du plus petit échelon pour éviter les maladresses. L’état-major prépare l’approche tactique selon des méthodes de comportement validées par le chef, qui négocie avec les autorités locales. Une observation décalée permet une analyse plus fine, sachant que la conquête des cœurs et des esprits s’inscrit dans la durée.

L’action diplomatique. Pour défendre ses intérêts, la France prend en compte l’identité de ses interlocuteurs, dont la connaissance lui permet de se faire reconnaître par eux et de respecter leurs différences et particularités, indique Hervé de Charette. Elle doit privilégier l’ouverture sur le monde et éviter l’arrogance pour y conserver son influence et sa place. Parler avec tout le monde implique de ne pas placer les valeurs occidentales au-dessus des autres, mais ne signifie pas renoncer à celles d’une portée universelle, comme les droits de l’Homme. Une dimension affective entre dans la politique étrangère, comme l’a montré l’action de la diplomatie française en 1996, lors de l’opération israélienne « Raisins de la colère » contre le Liban, dans un contexte de tensions avec les organisations politico-militaires Hamas et Hezbollah. Adepte de la « diplomatie militaire », Israël recourt à la force chaque fois qu’il le juge nécessaire pour atteindre ses objectifs. Or, la France attache de l’importance à la souveraineté du Liban, sa première carte d’influence dans la région, pour relancer sa politique arabe et méditerranéenne. Une équipe de diplomates chevonnés, dirigée par le ministre des Affaires étrangères (Hervé de Charette), fait la navette pendant 15 jours entre Tel Aviv, Beyrouth, Damas et Le Caire. Elle obtient un cessez-le feu…qui va durer 4 ans ! Ce succès repose sur la longue expérience de la diplomatie française au Moyen-Orient. La solution a nécessité un dialogue avec la Syrie, qui encourageait le Hezbollah, et avec l’Iran, son principal fournisseur d’armement et inspirateur religieux. Les Etats-Unis considéraient Israël comme leur seul interlocuteur dans la région et refusaient l’intervention d’un pays tiers, mais n’avaient plus de relations diplomatiques avec l’Iran. La France avait accepté d’avance d’en subir les conséquences éventuelles.

La reconnaissance internationale. Le système westphalien (1648) a instauré la reconnaissance mutuelle des Etats sur les plans juridique, politique (leur rôle à jouer) et culturel (égalité et découverte de l’autre), explique Bertrand Badie. Toutefois, il s’ensuit une compétition entre Etats, en rivalité permanente, et un classement hiérarchique. L’entrée de l’idée d’universalité dans l’histoire philosophique européenne a débouché sur l’évangélisation puis la colonisation. En Occident, la découverte de l’altérité s’est manifestée par la solidarité aux niveaux national (XIXème siècle), puis international (XXème siècle). Ensuite, la mondialisation de l’interculturalité a entraîné interdépendance et migrations. La culture, dont la définition varie avec le temps, a servi d’emblème. Lors des décolonisations, l’imposition de systèmes étatiques étrangers a suscité un sentiment d’aliénation de leur propre culture au sein des anciennes colonies. Le passé structure les comportements sociaux. L’altérité a été perturbée par l’humiliation du « dominé », paramètre incontournable des relations internationales, souligne Bertrand Badie. Elle entraîne des diplomaties de la revanche, où l’humilié va chercher à imposer l’humiliation à son tour, et de la réparation par l’ancien pays dominateur.

Loïc Salmon

Les distances et les difficultés de communication imposent la culture de l’autonomie, estime le capitaine Allège (photo), à l’issue d’une étude comparative des missions de combat au Tonkin (journaux de marche 1945-1954) et de lutte contre les orpailleurs clandestins en Guyane (son propre carnet de bord). Milieu difficile, la forêt équatoriale mettant hommes et matériel à rude épreuve, il s’agit d’apprendre de ceux qui y vivent en permanence et d’adapter la logistique. Pour comprendre sa manière de réagir, il faut se mettre à la place de l’adversaire, rustique et qui maîtrise ce milieu. Le succès de la mission dépend de sa durée et du soutien de la population locale, composante essentielle de la mission. Le rapport humain facilite le recrutement local et permet de transformer un adversaire en allié potentiel…à condition de savoir l’utiliser !

Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

Opex, des vies pour la France

Armée de Terre : gagner la paix après l’intervention en Opex

 

 




Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie

La dégradation de la situation régionale profite à l’Arabie saoudite, l’Iran et la Turquie, qui cherchent à affirmer leur influence et peut-être leur légitimité.

Didier Billion, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 28 novembre 2019 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France.

Le contexte stratégique. Sauf en Tunisie, les révoltes arabes de 2011 ont conduit à des répressions intérieures et des tensions à l’extérieur, au Soudan, en Syrie, au Liban, en Irak et en Iran. Les conflits externes ont débouché sur des impasses militaires, faute de solutions politiques. Daech a perdu ses bastions territoriaux, mais le terrorisme perdure. Le Moyen-Orient est devenu une région « apolaire », car les pôles d’attractivité que constituaient l’Irak, l’Egypte et la Syrie n’existent plus.

L’Arabie Saoudite. Peuplé de 33 millions d’habitants, le royaume d’Arabie Saoudite veut s’affirmer dans la région. La contestation arabe de 2011 et ses revendications politico-sociales de dignité et de liberté ont effrayé ses dirigeants. L’abandon du président égyptien Hosni Moubarak par ses forces armées et les Etats-Unis leur a fait prendre conscience d’un risque identique. Ils ont alors réagi, avec succès, par une assistance sociale et un programme d’infrastructures totalisant 36 Md$, soit 8,5 % du produit national brut. Depuis sa création en 1932, le royaume saoudien était dirigé par une gérontocratie, où la succession s’effectuait de frère en frère. A son avènement en 2015, le roi Salman (79 ans) va la changer en désignant, deux ans plus tard, son fils Mohamed ben Salman (MBS) comme prince héritier, chargé de l’économie, de la police et des forces armées. Son clan met fin au Conseil d’allégeance fonctionnant par consensus. MBS, qui comprend une partie des aspirations populaires, décrète certaines réformes, comme l’autorisation de conduire une voiture pour les femmes, la tenue de concerts et l’ouverture de quelques cinémas. Pour réduire la dépendance à la volatilité des prix du pétrole, il procède à la diversification de l’économie et à la « saoudisation » des emplois. En outre, il enferme, dans un hôtel de luxe, 200 responsables de hauts niveaux pour qu’ils paient effectivement leurs impôts. A l’extérieur, son action s’enlise dans une guerre contre le Yémen, déclenchée en 2015 et qui perdure en 2019, et une tentative, manquée, de déstabilisation du Qatar en 2017, lequel en profite pour se moderniser. Pourtant, l’Arabie saoudite parvient à conserver le soutien des Etats-Unis, grâce à ses achats d’armement. De son côté, Washington veut s’appuyer sur un Etat stable avec une capacité d’influence par la religion. Les réserves saoudiennes d’hydrocarbures conservent leur importance, car l’exploitation massive des gaz de schiste commence à causer de graves dégâts écologiques dans certaines régions des Etats-Unis. L’opposition récurrente de l’Arabie Saoudite à l’Iran repose davantage sur une concurrence géopolitique que sur un antagonisme religieux (sunnisme saoudien contre chiisme iranien), instrumentalisé par les deux Etats.

L’Iran. Peuplé de 80 millions d’habitants, l’Iran occupe une position centrale sur le plan géographique, avec des frontières terrestres et maritimes avec 15 Etats, et aussi en raison de ses réserves considérables en hydrocarbures et sa fierté nationaliste résultant de sa très longue histoire. Au cours du XXème siècle, il a connu une révolution constitutionnelle en 1906, la nationalisation de son industrie pétrolière en 1951 et la chute de la monarchie en 1979. La République islamique d’Iran combine les légitimités religieuse et républicaine (par des élections). Elle a mis fin à son prosélytisme révolutionnaire lors de sa guerre contre l’Irak (1980-1988), où toutes les énergies ont été mobilisées pour défendre le pays et qui lui a coûté 500.000 morts. Depuis, l’Irak, qui déplore 180.000 morts dans cette guerre, se méfie de son voisin. En revanche, l’Iran souhaite continuer à exercer son influence séculaire au Moyen-Orient, grâce à son corps diplomatique chevronné. L’accord de 2015 sur son dossier nucléaire, valable pendant 10 ans et qui a impliqué tous les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France, Russie et Chine), a été scrupuleusement respecté, avec possibilité d’inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Sa dénonciation unilatérale par Washington, le 8 mai 2018, a été suivie un an après, jour pour jour, de la reprise de l’enrichissement de l’uranium par Téhéran. La question des missiles balistiques iraniens, également dénoncée par Washington, n’était pas incluse dans l’accord sur le nucléaire.

La Turquie. Peuplée de 80 millions d’habitants, la Turquie a connu d’importantes transformations sociologiques, économiques et politiques au cours des 25 dernières années. Le niveau de vie y a été multiplié par 2,5 en 7-8 ans depuis l’arrivée du président Recep Tayyip Erdogan. Son réseau d’entreprises de travaux publics s’est développé en Afrique, où le nombre de contrats est passé de 12 en 2002 à 41 en 2018, et en Amérique latine. Mais la situation s’est dégradée en juillet 2016 lors de la tentative de coup d’Etat, que les pays occidentaux n’ont pas condamnée. La réaction a conduit à 70.000 arrestations et à la révocation de 110.000 fonctionnaires, ébranlant l’Etat de droit. Pourtant, l’opposition a conquis la mairie d’Istanbul. A l’extérieur, le rétablissement de relations avec l’Occident, amorcé en 1967, s’est arrêté en 1974 avec l’annexion de la partie Nord de l’île de Chypre. En 2003, la Turquie a refusé l’utilisation de la base d’Incirlik par l’aviation américaine pour attaquer l’Irak par le Nord, attitude partagée à l’époque par la France, l’Allemagne et la Russie, opposées à toute action unilatérale. Surprise par la révolte arabe de 2011, elle a tenté, sans succès, une médiation dans la guerre civile syrienne. Après la défaite militaire de Daech en 2019, elle a envahi une bande au Nord du territoire syrien pour contrer l’organisation PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), qualifiée de terroriste. Quoique membre de l’OTAN, elle a acheté des missiles anti-aériens S400 à la Russie, soutien militaire et diplomatique du régime syrien.

Loïc Salmon

Israël, souligne Didier Billion, pratique la fuite en avant grâce au soutien inconditionnel des Etats-Unis, qui lui procure un sentiment d’impunité vis-à-vis de la question palestinienne. Le nombre de colons dans les territoires qu’il occupe est passé de 10.000 en 1973 à 600.000 en 2019. Israël n’accepte pas la solution de deux Etats pour une raison démographique. L’appui américain s’est renforcé avec l’administration Trump : déplacement de l’ambassade de Tel Aviv à Jérusalem (2018) ; reconnaissance de la légalité de la colonisation par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo (2019). En outre, l’Etat hébreu s’est rapproché de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, adversaires, comme lui, de l’Iran. Quoique micro-Etat, le Qatar s’est placé au centre des jeux d’influence par sa richesse en gaz naturel et sa diplomatie sportive. Il compense sa faiblesse militaire par la présence de bases américaine et turque sur son territoire.

Arabie Saoudite, de l’influence à la décadence

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Turquie : partenaire de fait aux Proche et Moyen-Orient

Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances




Europe : défense future, la dimension militaire

Parallèlement aux menaces cyber, hybride et terroriste islamiste, les dépenses militaires s’accroissent dans le monde. La Chine et la Russie contestent la suprématie de l’Occident dans un nouveau rapport de forces.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 novembre 2019 à Paris, par la Fondation Robert Schuman et l’association Eurodéfense-France. Y sont notamment intervenus : le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées (2002-2006) et ex-président du comité militaire de l’Union européenne (2006-2009) ; le général (2S) Jean-Paul Perruche, ex-directeur général de l’état-major militaire de l’Union européenne ; Pierre Delsaux, directeur général adjoint à la Commission européenne pour le marché intérieur, l’industrie, l’entreprenariat et les petites et moyennes entreprises ; Françoise Grossetête, ex-députée européenne (1994-2019) et rapporteur du règlement sur le Fonds européen de défense ; l’ambassadeur de France Alain Le Roy, ex-secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure (2015-2016).

Vulnérabilités. Le recul du multilatéralisme met en échec la gouvernance mondiale, estime le général Bentégeat. Le retour du nationalisme, en Russie, aux Etats-Unis, en Chine et peut-être en Grande-Bretagne, va de pair avec la résurgence du radicalisme qui exerce un impact sur l’Union européenne (UE) depuis cinq ans. La montée en puissance du militarisme suit l’augmentation des dépenses de défense, sauf en Europe à peu de choses près. L’accès au numérique et à l’espace accroît la montée en puissance militaire. Le réchauffement climatique et le déséquilibre démographique augmentent l’instabilité. La dissuasion nucléaire, facteur stabilisateur depuis 1949, se trouve remise en cause dans les opinions publiques depuis que le Traité d’interdiction des essais nucléaires a été signé par 120 Etats. L’UE accumule les vulnérabilités : « Brexit » britannique et irrédentismes régionaux (Catalogne) ; dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie et du Moyen-Orient ; dépendance technologique vis-à-vis des Etats-Unis et demain de la Chine ; « eldorado » pour les migrants africains. Selon un sondage réalisé sur la menace dans l’UE en 2015, 11 Etats de l’Est nomment la Russie et 13 du Centre et du Sud le terrorisme islamiste et le Sud de la Méditerranée. Une reprise de la guerre civile dans les Balkans et l’impact d’un conflit régional extérieur sur les approvisionnements et la soumission à des chantages apparaissent probables. Toutefois, une agression extérieure serait précédée par des cyberattaques au sein de l’UE et par la neutralisation des systèmes satellitaires. Ces deux menaces structurelles sont déjà à l’œuvre en Ukraine et au Moyen-Orient. La constante restera la « surprise », dans l’évolution sociale ou des actes analogues aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Selon le général Bentégeat, il s’agit donc de s’y préparer par l’agilité intellectuelle et de développer des capacités qui n’existent pas dans l’UE ni dans l’OTAN. Une agression sur un Etat membre aura une influence sur les autres et aucun ne pourra y résister seul. Enfin, malgré le « Brexit », la Grande-Bretagne et l’UE devront rester des partenaires majeurs.

Recherche et développement. Selon Pierre Delsaux, la Commission européenne et le Service européen pour l’action extérieure ont adopté un plan d’action en deux volets pour contrer la « cybermenace » : coopération pour mieux détecter une attaque ; redondance des mécanismes de fourniture d’énergie ou de moyens de transport au pays attaqué, par d’autres Etats membres. Il existe déjà un plan d’action au niveau OTAN contre les menaces cyber et dans l’espace. Ainsi, 10 % de l’économie française dépendent de satellites à protéger. Ces derniers sont surveillés par des satellites lancés par les Etats-Unis, l’Inde, la Chine et le Japon. Leur protection dépend des informations fournies, ou non, par les Etats-Unis. La capacité satellitaire européenne a donc été développée. Le système de positionnement Galileo, plus précis que le GPS américain, donne une autonomie stratégique pour les opérations militaires. Le programme d’observation de la terre Copernicus permet de surveiller les frontières et la Méditerranée. Les satellites sont mis sur orbite par des lanceurs européens ou russes en cas d’indisponibilité. Par ailleurs, la fragmentation de son industrie de défense (voir encadré) fait perdre 25 Md$/an à l’UE. Le Fonds européen de la défense (FED) a alors été mis sur pied pour financer des projets collectifs, développer des capacités nouvelles et orienter les recherches, dont les priorités seront définies par les Etats membres. Pour 2020, le FED a lancé 9 appels d’offres qui ont reçu une quarantaine de réponses de groupements d’entreprises. En 2021, il va proposer 13 Md€ sur 7 ans pour développer les technologies de « rupture », indispensables à l’avenir. La participation de pays tiers, par l’intermédiaire de leurs filiales européennes, n’est pas encore décidée. Des entreprises américaines tentent ainsi de bénéficier du financement du FED pour leurs propres recherches, de quoi mettre à mal l’autonomie de la stratégie européenne, souligne Françoise Grossetête.

Alliances. Après la seconde guerre mondiale, une nouvelle menace apparaît à l’Est de l’Europe, car l’URSS n’a pas démobilisé ses troupes, rappelle le général Perruche. La création de l’Union de l’Europe occidentale estimée insuffisante pour résister à une invasion, le recours aux Etats-Unis et donc à l’OTAN devient indispensable. La disparition de cette menace en 1991 conduit à l’adaptation sécuritaire de l’OTAN, qui sera déployée au Kosovo (1998-1999) et en Afghanistan (2001-2014). Parallèlement, par le traité de Maastricht (1992) l’UE instaure une « Politique étrangère et de sécurité commune », qui sera révisée en « Politique de sécurité et de défense commune » par ceux de Nice (2001) et de Lisbonne (2009). Ainsi, l’UE pourrait prendre le relais de l’OTAN en cas de crise à proximité du territoire d’un Etat membre. Toutefois, seules la France et la Grande-Bretagne se montrent capables d’intervenir sur un théâtre d’opération. Les difficultés pour définir les capacités et les volumes nécessaires des armées des Etats membres, pour un engagement à un niveau supra national, impliquent alors le recours à l’OTAN comme pendant la guerre froide (1947-1991). Mais, la garantie sécuritaire des Etats-Unis devient incertaine en 2019, après l’annonce par Washington de l’abandon de ses alliés kurdes au Moyen-Orient.

Loïc Salmon

Selon l’ambassadeur Le Roy, sur un total mondial de dépenses militaires de 1.800 Md$ en 2018, la part des Etats-Unis atteint 650 Md$, contre 340 Md$ pour l’Union européenne (UE), 250 Md$ pour la Chine, 61 Md$ pour la Russie et 64 Md$ pour la France. L’UE dispose de 12,5 millions de soldats, 10.000 chars et 2.500 avions, mais n’en déploie que 3 % hors de ses frontières. Elle utilise 17 types de chars, 19 types de frégates et 20 types d’hélicoptères de transport. Elle consacre 10 Md$ pour l’aide aux réfugiés syriens. Quoique considérée comme un « bouc émissaire facile » par certains Etats membres, l’UE, donne l’impression de fonctionner, estime l’ambassadeur.

Europe : défense future, la dimension géopolitique

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention

Europe : une défense commune par des réalisations progressives et protéiformes




Europe : défense future, la dimension géopolitique

La chute du mur de Berlin (1989) et la fin de l’antagonisme Etats-Unis-URSS ont finalement conduit au retour du jeu traditionnel des puissances, à la baisse du multilatéralisme et à la diminution de la sécurité collective en Europe.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 novembre 2019 à Paris, par la Fondation Robert Schuman et l’association EuroDéfense-France. Y sont notamment intervenus : Christian Cambon, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat ; l’ambassadeur de France Alain Le Roy, ancien secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure (2015-2016) ; Michel Foucher, géographe et diplomate ; Jacques Rupnik, directeur de recherches à l’Institut d’études politiques de Paris ; Nadia Arbatova, Institut pour l’économie mondiale et les relations internationales, Académie des sciences de Russie.

Prise de conscience. La chute du mur de Berlin a laissé croire que la démocratie libérale et l’économie de marché avaient vocation à mettre fin à la guerre, rappelle Christian Cambon. Or les conflits du Golfe (1990-1991) et des Balkans (1991-2001) n’ont trouvé d’issues qu’avec l’intervention des Etats-Unis, soulignant l’incapacité des pays européens à assurer leur défense, sauf la Grande-Bretagne et la France qui disposent de l’arme nucléaire. Le concept français de l’autonomie stratégique, opposé à toute idée de vassalité et destiné à défendre ses intérêts vitaux, est de mieux en mieux compris en Europe. La Russie manifeste sa puissance en Crimée, dans le Donbass ukrainien et dans ses tentatives d’influencer les élections en Occident. Les Etats-Unis ont redéfini leur priorité en faveur du Pacifique, au détriment de l’Europe et du Moyen-Orient, région où ils laissent la main à la Russie. Le terrorisme islamique, qui déstabilise le Moyen-Orient et l’Afrique, constitue une menace pour tous les pays européens et provoque des flux migratoires. En 2013, l’administration Obama a refusé de condamner l’emploi de l’arme chimique en Syrie et, en 2019, l’administration Trump retire ses troupes de Syrie, offrant à la Turquie l’opportunité d’intervenir dans le Nord-Est syrien. Les Etats-Unis ont démontré : l’abandon de leur alliés kurdes, loyaux et efficaces, sans préavis ni consultation ; leur peu de souci de la menace de Daech en Europe ; leur désintérêt pour l’OTAN, avec des conséquences sur les relations entre l’UE et la Turquie. De son côté, la France a renoué le dialogue avec la Russie pour promouvoir la sécurité collective, souligne Christian Cambon.

Risque de fragmentation. L’Europe a inventé « l’Etat-nation » grâce à une communauté de langue, rappelle Michel Foucher. Après l’effondrement de l’URSS en 1991, les nouveaux Etats, qui en sont issus, veulent les attributs de l’indépendance. Les frontières de l’Europe d’aujourd’hui correspondent à 72 % des tracés institués au XXème siècle. L’OTAN, garante de la sécurité et de l’équilibre en Europe, s’affaiblit du côté des Etats-Unis. La sécurité en Europe centrale se trouve menacée par deux puissances hostiles, à savoir la Russie et la Grande-Bretagne. Après le « Brexit », celle-ci devrait revenir à sa diplomatie traditionnelle de surveillance et de manipulation en Europe centrale, mais de façon limitée pour assurer sa propre sécurité. Après les conflits en Transnistrie (Etat reconnu par la Russie mais qualifié de « Région autonome de Moldavie » par l’ONU) en 1991-1992, Géorgie (2008) et Ukraine (depuis 2013), la Russie subit 876 sanctions de la part de l’Union européenne (UE), mais n’acceptera jamais que Sébastopol (Crimée) devienne un port militaire de l’OTAN. Selon Michel Foucher, la tendance au repli sur eux-mêmes des Etats-Unis devrait se poursuivre en 2030. Elle débute par l’abandon de ses alliés du Sud Viêt Nam (1975), puis d’Egypte (2011) et des Kurdes (2019). De fait, l’administration Trump exprime l’opinion d’une partie importante de la société américaine, qui ne veut plus de dépenses militaires à ses dépens, se méfie des affaires européennes et n’oublie pas ses millions de morts et de blessés dans des guerres extérieures.

Evolution à l’Est. En 1989, les frontières disparaissent entre les Europes de l’Ouest et de l’Est, entre Russie et Tchécoslovaquie, Pologne et Tchécoslovaquie et Russie et Hongrie, rappelle Jacques Rupnik. Alors que l’Europe du Centre et de l’Est se décloisonne, la Yougoslavie éclate. Après la dissolution du Pacte de Varsovie (1955-1991), la géopolitique se déplace vers l’Ouest et l’UE et l’OTAN vers l’Est, pour aboutir à des convergences économiques (rattrapage des pays de l’Est) et politiques (institutions et modes de vie), puis des clivages Nord-Sud, consécutifs à la crise de la dette de la zone euro (depuis 2010) et aux flux migratoires. Les pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), qui n’ont pas connu les migrations des ressortissants des anciennes colonies des pays de l’Europe de l’Ouest, refusent les quotas de migrants instaurés par l’UE. Ils ont voulu adhérer à l’OTAN pour se protéger de l’Allemagne et de la Russie. La volonté des Etats-Unis de changer l’OTAN a incité la Pologne à conclure un accord bilatéral avec eux, portant sur le financement (2 Md$) de l’installation d’une base américaine sur son territoire.

Vision russe. Après la dislocation de l’URSS, la Russie, quoiqu’européenne par sa culture, n’a pas trouvé sa place sur le continent européen, indique Nadia Arbatova. Dépourvue de passé démocratique, son identité se fonde sur l’autocratie et la convergence entre pouvoir politique et puissance militaire. La Russie a cru que l’élargissement de l’UE, non considérée comme une rivale, serait une alternative à l’OTAN. Or, l’insistance des dirigeants occidentaux sur leur complémentarité se trouve à l’origine de la crise russo-ukrainienne. L’intégration de la Crimée à son territoire l’ayant exclue de tous les forums internationaux, elle s’est tournée vers le Sud de la Méditerranée. Par ailleurs, elle vend son gaz à bas prix pour garantir la stabilité politique à ses frontières. Le doute au sein de l’UE, qui y voit une volonté de restaurer l’empire des tsars, est perçu par la Russie comme une tentative de celle-ci pour empêcher son développement économique.

Loïc Salmon

Selon l’ambassadeur Le Roy, le poids démographique de l’Union européenne (UE), actuellement de 510 millions d’habitants (Mh) devrait rester le même en 2030, alors que la population mondiale devrait passer de 7,6 milliards d’habitants (Mdh) à 8,6 Mdh. Les projections 2030 s’établissent à 330 Mh pour les Etats-Unis, 140 Mh pour la Russie et 1,7 Mdh pour l’Afrique. En 2018, l’âge moyen atteint 42,8 ans au sein de l’UE, 38,1 ans aux Etats-Unis, 39,6 ans en Russie, 47,3 ans au Japon et 30,4 ans en Afrique. Dès 2014, le produit intérieur brut en parité de pouvoir d’achat de la Chine a dépassé ceux de l’UE et des Etats-Unis. Avec 1.830 Md$, le produit intérieur brut de la Russie reste inférieur à celui de l’Italie. Sur le plan commercial, la Chine « pèse » 2 Md$, l’UE 1,8 Md$ et les Etats-Unis 1,4 Md$. L’UE dépense 150 Md$ pour l’aide au développement et les Etats-Unis 34 Md$. Sur le plan monétaire, l’euro représente 21 % des réserves mondiales et le yuan chinois moins de 2 %. Premier investisseur étranger en Russie, l’UE reste son principal partenaire commercial et est considérée comme tel par la Chine.

Quel projet demain pour l’Union européenne d’aujourd’hui ?

Russie, alliance vitale

Chine : montée en puissance régionale et internationale




Défense : soldat augmenté et éthique médicale

Les techniques biomédicales « invasives », qui affectent le corps humain, suscitent des opportunités militaires, mais aussi des questions éthiques pour soi et l’adversaire.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le16 octobre 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC) et la Société internationale d’éthique militaire en Europe (Euro-ISME). Y sont notamment intervenus : Renaud Bouvet, chef du service de médecine légale du Centre hospitalier universitaire de Rennes ; le médecin en chef Marion Trousselard, Institut de recherche biomédicale des armées ; Christine Boshuijzen-van Burken, professeure à l’université d’Eindhoven (Pays-Bas).

Bioéthique. La recherche biomédicale, qui allie médecine et science de l’ingénieur, porte notamment sur la neurophysiologie du stress, indique Marion Trousselard. L’éthique, code de conduite en référence à des valeurs identifiées au préalable, trace une ligne de séparation entre le bien et le mal. Le code de l’éthique médicale et de la déontologie vise à protéger les droits humains et les libertés civiles des médecins et des patients. Le principe universel d’humanité, avec l’obligation de travailler pour un monde meilleur, valorise la personne humaine, sa vie, son intégrité et sa dignité. Les conventions de Genève concernent la protection des droits des militaires. La « cognition », processus mental d’acquisition des connaissances et de la compréhension par la pensée, l’expérience et les sens, permet d’évoluer dans l’environnement extérieur. La cognition augmentée doit être évaluée selon des normes à définir pour le personnel militaire. Il s’agit de comprendre comment l’écorce cérébrale (une partie du cerveau) réagit à cette dernière : interaction mentale et physique, rapport avec les autres et interaction avec le monde extérieur. Idéalement, les essais des moyens pour augmenter la cognition devraient se faire en laboratoire et par des études sur le terrain, pour déterminer le fonctionnement d’une intervention dans tout ce qui stresse dans la vie quotidienne. Les critères ultimes de l’efficacité seraient les diverses formes de réussite vitale, plutôt que la performance dans le champ étroit des tests psychologiques en laboratoire. Le dopage, considéré comme une « tricherie » contraire à l’éthique du sport de compétition, est interdit par la plupart des organisations sportives internationales. Le dopage du cerveau fait travailler ses connexions au-delà de leurs capacités, au moyen d’actions physiques ou chimiques. Les moyens conventionnels d’augmentation de la cognition sont majoritairement acceptés : éducation et santé en général ; augmentations prénatales et périnatales ; méthodes de développement mental. Par contre, certains moyens non conventionnels suscitent des réticences morales et sociales : systèmes et équipements externes ; interfaces entre cerveau et ordinateur ; nanotechnologies et nano-médecine ; intelligence collective et intelligence connective ; modifications génétiques. Toutefois, précise Marion Trousselard, la démarcation entre ces deux catégories reste floue. Dans le domaine de la guerre, plusieurs questions éthiques ont trouvé des réponses. Ainsi, sa qualification de « juste », la « proportionnalité » des moyens déployés (norme ONU) et l’adéquation des moyens à sa finalité placent la guerre au-dessus du bien et du mal. Sa finalité se justifie au niveau collectif, par le développement des équipements militaires, et au niveau individuel, par l’autonomie de la personne dans le contexte de la guerre. La médecine et les recherches biomédicales des armées travaillent dans un cadre éthique. Le « dopage de précaution » inclut l’immunisation par les vaccins, la protection NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), l’entraînement physique, la souplesse mentale, l’apprentissage de l’éthique et la résistance psychologique. Celui de « combat » porte sur les performances physique, cognitive et psychologique, la gestion du stress ainsi que la résistance à la fatigue et au manque de sommeil. Celui de « survie » y ajoute l’amoindrissement de la douleur. « L’intéroception », capacité à évaluer avec exactitude sa propre activité physiologique, permet une récupération plus rapide et un comportement éthique en situation stressante de combat.

Rôle du médecin militaire. Il s’agit de combiner soins aux militaires et médecine du travail au profit du ministère des Armées, souligne Marion Trousselard. Un militaire qui refuse un vaccin ne partira pas en opération extérieure (Opex), mais il reste décisionnaire pour l’augmentation de sa capacité en situation opérationnelle. De son côté, Renaud Bouvet estime qu’il faut éliminer l’augmentation en cas de réparation physique, par exemple à la suite d’une amputation, pour reprendre une activité normale. Des personnes disposant de capacités techniques et professionnelles peuvent être augmentées physiquement et mentalement. La pharmacologie est déjà admise dans le monde militaire, notamment les amphétamines dans les forces armées américaines et les armées de Terre et de l’Air françaises. La prévention de la fatigue est déjà une pratique médicale habituelle. Les techniques médicales invasives nécessitent un cadre juridique spécial.

Limites face à l’ennemi. En Opex, les soldats peuvent connaître des traumatismes psychiques, face à des adversaires drogués ou des enfants soldats. Un militaire augmenté pourrait être tenté de mettre en œuvre une technique particulière sans en informer le commandement, tendance à identifier lors du recrutement, estime Renaud Bouvet. Selon Marion Trousselard, le médecin militaire peut refuser une action à risques, car il vit avec les conséquences de la décision qu’il a prise. Il n’existe aucune certitude sur l’influence de l’augmentation dans le champ psychique. Les amphétamines produisent des effets à court terme, mais leur coût biologique sur le long terme, encore inconnu, peut s’avérer délétère, comme la transmission éventuelle de leurs effets sur les générations futures.

Loïc Salmon

Les amphétamines ont été utilisées par des soldats américains, pendant la guerre mondiale et celle du Viêt Nam (1955-1975), pour augmenter leur endurance et leur résistance à la fatigue, rappelle Christine Boshuijzen-van Burken. Le Modafinil améliore l’état de veille et accroît la performance de la mémoire visuelle, la représentation spatiale, la vigilance et l’énergie. Pendant la guerre du Golfe (1990-1991), l’armée de Terre française en a acheté 18.000 tablettes. Le ministère britannique de la Défense en a commandé 5.000 tablettes en 2001 et 4.000 en 2002. Le programme de « neuroplasticité » ciblée vise à faciliter l’apprentissage par une activation précise des nerfs périphériques et le renforcement des connexions neuronales dans le cerveau. La « neurotechnologie », qui analyse l’intelligence, porte sur l’accès à l’information élaborée avant que le cerveau en prenne conscience, par exemple le nombre de tireurs de précision embusqués et d’autres armements à peine aperçus. La « poussière neurale » consiste en micro-puces électroniques activables par des ultra-sons, par exemple pour stimuler les nerfs périphériques.

Défense : soldat augmenté et efficacité opérationnelle

Service de santé : renforcement des capacités biomédicales




Défense : soldat augmenté et efficacité opérationnelle

La boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) de la prise de décision pourrait s’avérer trop lente, en raison des progrès technologiques, à savoir la guerre cyber et l’amplification des performances du combattant.

Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 16 octobre 2019 à Paris, par le Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC) et la Société internationale d’éthique militaire en Europe (EuroISME). Y sont notamment intervenus : Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CREC ; le colonel Gilles Haberey, chef d’état-major du Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre.

Augmentation et « anthropotechnie ». L’endurance et l’efficacité du combattant pourraient s’améliorer par le renforcement de ses capacités physiques et/ou psycho-cérébrales, à savoir intellectuelles, mentales, psychologiques et cognitives, ou en lui permettant d’en acquérir de nouvelles, explique Gérard de Boisboissel. Cette augmentation du soldat passerait par des apports pharmacologiques non thérapeutiques, des implantations statiques ou dynamiques, comme les nanomatériaux, implants et prothèses, ou de la thérapie génique (possibilité d’influer sur les gènes d’un individu) sur sa physiologie. Ces moyens feraient corps avec lui, de manière courte ou prolongée, voire irréversible, sous réserve d’en maîtriser les effets. Ils répondraient à divers besoins : résister ; durer ; se donner du courage ; aider à la décision dans un environnement ou une situation complexe ; mieux associer le soldat à un système d’armes. Pour le chef militaire, ces moyens devraient lui permettre de réussir sa mission, réduire le risque pour ses propres hommes et respecter le droit international. Toutefois, cette augmentation ne devrait pas désinhiber, au point d’altérer le respect de l’adversaire, ni restreindre le libre arbitre. Elle devrait être précédée d’une autorisation médicale avec la connaissance des effets directs et de ceux indésirables, s’il y en a. « L’anthropotechnie » regrouperait les technologies permettant de dépasser les normes appliquées à l’homme et offrant diverses formes de transformation biologique à des fins de performance, de quête d’identité, de liberté et de standardisation. Ainsi, la méthode de « neurofeedback » aiderait le cerveau à se réorganiser par un retour d’informations perçues de l’environnement extérieur et des actions accomplies par l’organisme. L’hybridation homme/machine permettrait le contrôle et le suivi des individus par des prothèses commandées par une interface cerveau/machine (ICM).

Scénarios prospectifs. L’optique des jumelles de vision nocturne des forces spéciales pourrait les faire repérer, indique Gérard de Boisboissel. Pour éliminer ce risque, les combattants de certaines unités étrangères acceptent volontairement une opération irréversible des yeux, portant leur vue à 12/10èmes. L’introduction sous la peau, réversible, d’implants de géolocalisation à longue distance s’avèrerait utile en cas de capture. L’implantation sous-cutanée, réversible, d’une puce cyber-protégée, couplée à l’empreinte biométrique de l’œil, sécuriserait l’accès à des sites militaires sensibles. Remplaçant clé ou badge, elle serait désactivée en cas de radicalisation de son porteur. L’ICM et le neurofeedback permettraient des exercices de mémoire et de concentration par des retours visuels, sonores ou tactiles, qui faciliteraient l’apprentissage de langues étrangères à connaître. Lors de la préparation d’une mission opérationnelle, des gouttes injectables aux effets temporaires amélioreraient la vision nocturne, méthode utilisée par les nageurs de combat en plongée de nuit. Une microcapsule, implantée sous examen médical, mesurerait le taux de cortisol (hormone participant au métabolisme des glucides) et en libérerait automatiquement en cas de stress, pour redonner de l’énergie. Pendant la conduite de la mission, une gélule coupe-faim ou coupe-soif remplacerait la ration de combat. Une substance analgésique supprimerait automatiquement la douleur. Pour lutter contre le sommeil ou la perte d’attention au cours d’une mission critique et dangereuse, une gélule psychostimulante resterait active pendant 72 heures. Au contact de l’adversaire, avec un soutien aérien difficile et l’absence de renforts immédiats, des substances permettraient de tenir jusqu’à l’arrivée de renforts. Mais une grosse fatigue surviendrait ensuite. En cas d’avarie moteur d’un sous-marin dont la réserve d’oxygène est limitée, le commandant pourrait ordonner la prise de substances réduisant le stress pendant plusieurs jours jusqu’à l’arrivée des secours.

Finalité de l’opération. Mettre des soldats en condition d’engagement en opération puis les ramener à leur famille relève de la responsabilité du chef, rappelle le colonel Haberey. La société donne au soldat la mission de remporter la victoire. Les moyens techniques lui permettent de prendre l’ascendant sur l’adversaire. L’opération, longuement préparée et attendue, suit un rythme très rapide et stressant, une fois déclenchée. Le soldat ne consent à s’engager en opération qu’avec un chef qui inspire confiance et agit avec discernement. Ce dernier, responsable des conséquences des moyens pour augmenter les performances de ses soldats, s’appuie sur le Service de santé des armées pour ne pas dégrader les esprits et les corps et éviter d’en faire des névrosés. Le succès de l’opération dépend de « l’intelligence du risque » pour maintenir la qualité et le niveau des troupes pour le « coup d’après », qui sera impossible à réaliser s’il leur faut dix jours pour récupérer de la fatigue du premier. Le développement des capacités des soldats ne doit pas conduire à croire à la victoire avec une quinzaine de surhommes. Si l’ennemi a également augmenté les capacités de ses combattants, il faudra alors trouver d’autres moyens pour construire le « temps d’après » l’opération, à savoir gagner la population à sa cause en évitant les destructions systématiques qui compromettent l’avenir.

Loïc Salmon

Le code du soldat de l’armée de Terre, comprend 11 articles. 1.-Au service de la France, le soldat lui est entièrement dévoué, en tout temps et en tout lieu. 2.- Il accomplit sa mission, avec la volonté de gagner et de vaincre et, si nécessaire, au péril de sa vie. 3.- Maître de sa force, il respecte l’adversaire et veille à épargner les populations. 4.- Il obéit aux ordres, dans le respect des lois et des conventions internationales. 5.- Il fait preuve d’initiative et s’adapte en toutes circonstances. 6.- Soldat professionnel, il entretient ses capacités intellectuelles et physiques et développe sa compétence et sa force morale. 7.- Membre d’une équipe solidaire et fraternelle, il agit avec honneur, franchise et loyauté. 8.- Attentif aux autres et déterminé à surmonter les difficultés, il œuvre pour la cohésion et le dynamisme de son unité. 9.- Il est ouvert sur le monde et la société et en respecte les différences. 10.- Il s’exprime avec réserve pour ne pas porter atteinte à la neutralité des armées en matière philosophique, politique et religieuse. 11.- Fier de son engagement, il est toujours partout un ambassadeur de son régiment, de l’armée de Terre et de la France.

Armée de Terre : le « soldat augmenté », efficacité et éthique

Forces spéciales : l’innovation pour une plus grande efficacité




Exposition « Les canons de l’élégance » aux Invalides

L’aspiration à la beauté et à la richesse des uniformes militaires, des armes, des insignes et des décorations répond à des nécessités matérielles, idéologiques ou sociales. Instruments du métier, ils rappellent les épreuves du combat et soulignent l’appartenance à une caste anoblie par le service des armes.

L’autorité des armes. Moyen pour les Etats de s’affirmer, de s’étendre ou de protéger leurs intérêts, la guerre se trouve à l’origine du pouvoir politique. La puissance des souverains face à leurs sujets ou à leurs homologues étrangers se manifeste par la conduite de la guerre et les attributs de la richesse. Les conflits qui recomposent l’Europe au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire (1792-1815) leur donnent l’occasion de s’afficher comme chefs militaires. Restauration et Seconde Républiques (1815-1848) se veulent plus pacifiques. Le Second Empire (1852-1870) assume l’héritage du Premier. Les Troisième, Quatrième et Cinquième Républiques maintiennent les fastes militaires et son président, comme dans toutes les démocraties occidentales, demeure chef des armées. Par leur tenue et le décorum qui les entourent lors des rencontres internationales ou le déroulement de la vie des institutions, les chefs d’Etat entretiennent cette dimension militaire.

La grandeur du pouvoir. L’usage maîtrisé de la force fait partie intégrante du pouvoir politique. Dans le contexte troublé de la fin du Moyen-Age, les souverains européens s’entourent de gardes, pour assurer leur protection personnelle et afficher un apparat destiné à affirmer la puissance des Etats nationaux en gestation. La Renaissance confirme cette tendance, notamment dans les cours des princes allemands et des cités italiennes, pour impressionner populations, corps constitués ou ambassadeurs étrangers. Ces unités sont les premiers corps militaires à porter une « livrée », ancêtre de l’uniforme. Celle de la Garde suisse pontificale, de rigueur dans les grandes cérémonies, remonte au XVème siècle. A partir de la seconde moitié du XVIIème siècle, les monarchies se renforcent et se centralisent, surtout en France. Les gardes royales ou impériales voient leurs tenues codifiées pour participer aux fastes de la cour, qui devient l’un des lieux de formation des officiers. Pour Louis XIV, sa garde représente l’élite de l’armée et participe à la propagande visuelle de son règne. La lame de leur pertuisane (lance apparue au XVème siècle) est richement décorée pour marquer la prédominance du Roi-Soleil sur la scène diplomatique européenne. Durant la Révolution, le glaive, d’inspiration antique, remplace l’épée, synonyme de l’oppression monarchique et nobiliaire, comme arme d’apparat. Symbole d’autorité et de pouvoir, il constitue un marqueur social et bénéficie souvent d’un soin particulier dans sa fabrication. Aujourd’hui, la Garde républicaine garantit le protocole militaire de l’Etat, incarne un certain prestige et constitue un vecteur du rayonnement de la Nation. Lors du défilé militaire du 14 juillet à Paris, le président de la République descend l’avenue des Champs-Elysées en voiture découverte, entouré du régiment de la garde à cheval, sabre au clair. Au cours des temps, les administrations civiles se sont organisées et ont adopté les codes militaires, symboliques et visuels, qui contribuent au prestige de l’Etat, comme l’uniforme ou l’épée.

Affirmer son rang. A la fin du Moyen-Age, le métier des armes est exercé par les nobles, ossature militaire et politique du royaume, et les mercenaires, peu considérés car ils en vivent. Sous Louis XIV, apparaissent un nouveau type de soldat, le « militaire », et la notion de « service », issue de la centralisation de l’Etat et qui l’emporte sur les intérêts privés. Uniformes, signes et symboles, souvent d’origine officieuse, indiquent la position de celui qui les arbore, au sein de la hiérarchie militaire mais aussi vis-à-vis du monde civil. La notion de mérite tend à l’emporter sur la naissance. L’officier n’est plus un guerrier en armure mais un spécialiste en uniforme, dont le rang hiérarchique ne dépend plus de son ascendance. Grâce à leur service, les roturiers accèdent au port de l’épée et d’une tenue à la mode, comme les nobles. La première épée réglementaire française remonte à 1680. A son départ du service, le soldat peut conserver ce symbole de son statut de combattant. Toutefois, la promotion au mérite n’efface pas les inégalités sociales et financières. Le rang s’affirme par le mode de vie et la qualité des matériaux utilisés pour la confection des armes et des uniformes de dotation réglementaire…ou personnelle ! Les nombreux conflits du règne de Louis XIV structurent l’armée comme groupe social spécifique et nourrissent des traditions militaires, avec des signes permettant d’afficher son rang au sein de corps en apparence uniformes. Les ors et les broderies signalent le rang hiérarchique du sergent au maréchal, le soldat disposant d’atours plus modestes pour se distinguer du « civil ». A la fin du XVIIIème siècle, la cravache, accessoire du cavalier, devient un élément de distinction suggérant la maîtrise du noble art de l’équitation et remplace la canne, « bourgeoise » et piétonne. Pour renforcer le prestige de sa personne et du régime impérial, Napoléon III accorde à chaque unité militaire une somme pour la mise en place d’un lieu de cohésion, le « mess », réservé aux officiers et où sont organisés événements et repas de prestige avec assiettes et couverts portant l’emblème de l’unité, signe d’appartenance.

Symboles d’autorité. Sur les champs de bataille de l’époque médiévale, panaches, armoiries ou croix diverses indiquent le parti des combattants et manifestent l’autorité des souverains ou des commandants d’armées. L’augmentation des effectifs à partir du XVIIème siècle nécessitent de rendre reconnaissables les différents échelons de l’encadrement, afin de faciliter la transmission des ordres et assurer la chaîne de commandement. Symboles d’autorité, les écharpes, épaulettes et autres signes distinctifs se multiplient au fur et à mesure du développement et de la complexification de la structure hiérarchique. Le bâton, souvent associé à l’épée, porte la plus haute valeur symbolique liée à l’Etat. Il est donc arboré par le roi ou ses plus grands serviteurs, qui ont reçu délégation d’une partie de son autorité. Le bâton réglementaire de maréchal de France est un cylindre de bois, recouvert de velours de soie bleue avec des broderies de fil métallique de fleurs de lys ou d’aigles impériales, remplacées sous la République par des étoiles en or. Il est orné de deux calottes en vermeil : l’une avec la devise « Terror Belli, Decus Pacis » (Terreur de la guerre, Honneur de la paix) ; l’autre avec le nom du titulaire et la date de la remise. Ferdinand Foch (1851-1929) aura été élevé à la dignité de maréchal de France en 1918, de Grande-Bretagne (1919) et de Pologne (1923). Pierre Kœnig (1898-1970) le sera à titre posthume en 1984.

Loïc Salmon

L’exposition « Les canons de l’élégance » (10 octobre 2019-26 janvier 2020), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente environ 220 pièces, dont certaines le sont très rarement : uniformes, armes, objets, décorations, gravures, tableaux et documents. Concerts, conférences et projections de films sont aussi prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr

Les canons de l’élégance

Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Exposition “Armes et bagages” du soldat




Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère

Quoique déterminées par des facteurs politiques, économiques et stratégiques, les relations extérieures des Etats-Unis avec les pays du Moyen-Orient et d’Asie sont aussi influencées par le lobby politico-religieux « évangélique ».

Mokhtar Ben Barka, professeur de civilisation américaine à l’Université de Valenciennes, l’a expliqué lors d’une conférence-débat organisée, le 17 octobre 2019 à Paris, par l’Association IHEDN région Paris Ile-de-France.

Identité évangélique. Toutes les religions sont présentes aux Etats-Unis, où y sont nées des nouvelles comme « Les témoins de Jehova » et la « Scientologie ». Le protestantisme américain se compose de deux courants : progressiste pour le principal, ouvert sur la société ; conservateur pour l’évangélisme, dont se réclament 80 millions de personnes, soit 25 % de la population. Introduit en Amérique au XVIIIème siècle, l’évangélisme trouve ses racines en Europe dans les puritanisme, piétisme et calvinisme, issus de la Réforme religieuse du XVIème siècle en réaction aux effets jugés néfastes de la modernité sur l’orthodoxie chrétienne. Il se concentre dans le Sud des Etats-Unis parmi les classes sociales, surtout blanches, les plus modestes, et inclut baptistes, méthodistes, luthériens, assemblées de Dieu et mormons. Sa théologie repose sur quatre points doctrinaux : la Bible en tant que parole de Dieu, source unique d’autorité pour les questions de foi et de vie ; la crucifixion du Christ, sacrifice expiatoire en rémission des péchés de l’humanité ; l’expérience physique de la renaissance spirituelle par la conversion ; le zèle missionnaire. Le besoin de repères et de certitudes s’exprime dans une vision binaire du monde, à savoir le bien et le mal ou le vrai et le faux. Le puritanisme d’origine considère l’Amérique comme une nation exceptionnelle, élue de Dieu et qui doit imposer son modèle de vie. Enfin, les prophéties de la Bible annoncent la fin des temps et la proximité du retour du Christ, prélude à l’établissement du Royaume de Dieu. A part ces dogmes, chaque obédience peut choisir son organisation matérielle. L’évangélisme n’ayant ni magistère ni autorité centrale, aucune instance ne valide les études de théologie du candidat pasteur, qui peut constituer une église à partir de 2.000 fidèles. Il doit ensuite la gérer comme une entreprise, dans le monde concurrentiel de la religion aux Etats-Unis. L’évangélisme condamne la modernité culturelle, mais pas le progrès technique. Dès le XIXème siècle, ses adeptes organisent des spectacles avec des grandes réunions accompagnées de musique et de chants, pour mobiliser les foules. Le financement provient de dons des fidèles, de levées de fonds par des fondations, d’incitations sur écrans de télévision pendant les services religieux ou de la publicité proposant des bons de réduction chez certains commerçants.

Ingérence politique. La théologie évangélique induit des visées politiques et économiques. Ses adeptes constituent l’une des bases les plus fidèles du courant ultra conservateur du Parti républicain, avec pour objectif de rechristianiser la société américaine et d’évangéliser le reste du monde. Pourtant, ils n’en ont jamais été les alliés naturels. Ainsi, au XIXème siècle, ils avaient soutenu l’abolition de l’esclavage, la défense des droits des femmes et la lutte contre la prostitution. Délaissant la politique dans les années 1920, ils y reviennent 50 ans plus tard. Ils soutiennent le démocrate Jimmy Carter (1977-1981), dont la politique jugée trop laxiste sur les droits de l’homme les déçoit. Ils apportent alors une aide électorale et financière à Ronald Reagan (1981-1989) et s’allient au Parti républicain. En 2000, 78 % d’entre eux votent pour George W.Bush (2001-2009) et, en 2016, 81 % pour Donald Trump, qu’ils défendent systématiquement. Les personnalités évangéliques tentent d’influencer le Congrès, mais leur absence de compétences permet aux personnels politiques professionnels de les reléguer au rôle de pourvoyeurs de voix. Toutefois, W.Bush, « born again » (né à nouveau après sa conversion), n’a guère tenté de les manipuler. Les Partis démocrate et républicain incluent toutes les tendances, facilitant les compromis.

Prosélytisme à l’étranger. Depuis Richard Nixon (1969-1974), le président des Etats-Unis s’entoure d’un conseiller spirituel, qui influence indirectement sa politique étrangère. Les évangéliques, qui perçoivent le monde comme un champ de bataille, ont infiltré le Conseil national de sécurité, le Pentagone et la CIA. Via des « think tanks », ils préconisent activisme missionnaire, aides humanitaires et actions d’organisations non gouvernementales. Au Moyen-Orient, leur influence s’étend de l’Egypte, au Liban, à la Syrie, à la Jordanie et à l’Irak, même avant l’invasion américano-britannique de 2003. Depuis 2004, des membres de rang élevé du gouvernement américain soutiennent leurs campagnes d’évangélisation en Irak, en Afghanistan et dans les pays où se trouvent des unités américaines. Allié traditionnel des Etats-Unis, Israël bénéficie, depuis les années 1980, de l’appui des dogmes évangéliques en référence à l’Ancien Testament : la création même de cet Etat en 1947 prouve que Dieu a tenu sa promesse de donner une terre au peuple juif ; leur soutien à Israël évitera aux Etats-Unis la malédiction divine ; le retour des juifs sur leur terre annonce la fin des temps (voir plus haut) avec Jérusalem comme centre du monde. Cela entraîne le rejet de la partition de Jérusalem revendiquée comme capitale par Israël et la Palestine, dont l’existence en tant qu’Etat se trouve elle aussi rejetée. Mais cela implique aussi l’obligation de reconnaître le Christ comme le Messie, qu’excluent les juifs américains et la plupart des Israéliens. Le transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem en 2017, émanation du militantisme pro-Israël au sein de la « droite chrétienne » américaine, permet à Trump de tenir une promesse de campagne faite à sa base électorale évangélique. L’extrême-droite israélienne et les évangéliques coopèrent dans la lutte contre l’islam. Depuis Reagan, Etats-Unis et Iran s’accusent mutuellement de visées démoniaques pour faire prévaloir leurs intérêts nationaux. En Chine, le gouvernement américain et les organisations évangéliques envoient des bibles et des missionnaires, qui auraient déjà converti 60 millions de personnes.

Loïc Salmon

La religion a donné naissance aux Etats-Unis, estime le philosophe politique français Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans son ouvrage « De la démocratie en Amérique »…paru en 1835 ! Le pasteur évangélique Billy Graham (1918-2018) a été l’un des premiers à utiliser les nouveaux médias, de la télévision à internet. Il a entretenu des rapports privilégiés avec douze présidents américains, d’Harry Truman (1945-1953) à Barack Obama (2009-2017), et s’est rendu deux fois en Corée du Nord à l’invitation du président Kim Il-sung (1972-1994). Considéré comme l’évangélique le plus influent, James Dobson (né en 1936) a mobilisé le « vote chrétien » pour George W.Bush (2001-2009). Prédicatrice « télévangélique », Paula White (née en 1966) a participé à la campagne électorale de Donald Trump (en fonction depuis 2017), dont elle est la conseillère pour les affaires religieuses.

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

 




Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire

Le soldat donne la mort sur ordre de l’Etat, mais peut aussi la recevoir. Il dépasse la peur de la mort, au nom de la défense de la vie, et se bat pour la préservation de la paix.

Ce thème de la mort a fait l’objet d’un colloque organisé, le 21 octobre 2019 à Paris, par l’Association nationale des participants aux opérations extérieures. Y sont intervenus : Véronique Peaucelle-Delelis, directrice générale de l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre ; le général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; des chefs qui ont commandé au feu et perdu des hommes ; des familles de militaires endeuillées.

Dimensions éthique et politique. L’esprit de chevalerie reste le centre de l’éthique militaire française, rappelle le général Lecointre. Aujourd’hui, le soldat se doit d’être le plus efficace possible dans la mesure où il va donner la mort, alors que la précision des armes permet de frapper la cible à des milliers de km. La France recourt à la force en la subordonnant à un objectif politique, supérieur, à atteindre. Cette relation particulière à la mort implique de la limiter au maximum, car il ne s’agit pas de tuer l’ennemi, mais de le « neutraliser » pour l’empêcher de contrarier cette volonté. La dissuasion nucléaire consiste à pouvoir infliger à l’adversaire des dommages jugés inacceptables par sa propre opinion publique. Cœur du dispositif, le président de la République doit assumer cette responsabilité, consubstantielle à sa fonction de chef de l’Etat. Il s’imprègne aussi de celle d’engager des opérations extérieures (Opex). Les chefs militaires définissent les objectifs, que les soldats considèrent comme une mission sacrée à accomplir. La mort de l’un d’eux en Opex se répercute sur le commandement à tous les niveaux hiérarchiques. Elle constitue une remise en question de la décision et de la prise de risque inhérente à la position du chef. La grandeur de l’armée française, souligne le général, repose sur le fait que chaque chef n’expose ses hommes à la mort qu’en dernier recours et tente d’exécuter sa mission au mieux.

Commander au risque de la mort. Cet état d’esprit a été abordé par plusieurs intervenants : Mgr Antoine de Romanet, évêque aux Armées ; médecin en chef Nicolas Zeller, conseiller santé auprès du commandant des opérations spéciales ; général de corps d’armée (2S) Jacques Lechevalier, ancien commandant de la 11ème Brigade parachutiste ; colonel Rémi Chalmin, ancien chef de corps du 40ème Régiment d’artillerie ; colonel Thierry Sutter, ancien commandant du Commando parachutiste de l’air N°10 ; colonel Thierry Tricand de la Goutte, ancien chef de corps du 17ème Régiment du génie parachutiste ; capitaine de frégate (er) Norbert Tafzi, ancien commandant des Commandos Marines Jaubert et Trépel. La condition militaire donne du sens à l’engagement, à la noblesse de la vie et à la réalité de la mort, estime Mgr de Romanet. Par son attitude, le chef doit inspirer la confiance, aller à l’essentiel, rester à l’écoute et faire preuve de courage, car la fraternité d’armes est unique. Il doit prendre, en une fraction de seconde, des décisions mûrement réfléchies, sans haine et avec de l’humanité. Celui qui a été confronté à la mort au combat a besoin de partager ses états d’âme, souligne le médecin en chef Zeller. Froid, faim et nuit correspondent à la réalité de la guerre avec un grand décalage entre les deux conflits mondiaux, aux lourdes pertes, et les Opex, avec beaucoup de jours sans mort. Les jeunes d’aujourd’hui ne disposent plus des mêmes repères, par rapport à la mort, que leurs grands-parents. Cette part d’éducation, abandonnée, devrait à nouveau faire partie de la formation des soldats, pour mieux les préparer à la réalité, balancier permanent entre la vie et la mort. De son côté, le général Lechevalier rappelle que le chef absorbe le stress de l’unité et diffuse la « bonne » énergie. La préparation au combat, par la simulation, ne remplace pas la réalité du terrain. Pendant la guerre en Afghanistan, chaque lundi sur la base aérienne de Bagram, l’affichage de l’action d’un mort au combat le rappelle. Rien qu’en 2009, la coalition internationale a perdu 600 hommes. Le rapatriement des morts est précédé d’une prise d’armes, essentielle à la cohésion de leur unité. L’hommage national aux Invalides la renforce, d’autant plus que toute l’unité a prévenu les familles des morts avant qu’elles l’apprennent par la presse, précise le colonel Chalmin. En Afghanistan, un combat intense de 30 minutes se termine avec plusieurs morts et blessés mettant en doute le sentiment d’invincibilité, se souvient le colonel Sutter. Le chef doit gérer la panique, penser à ses personnels, faire ramener les morts et…continuer la mission ! L’acte d’héroïsme ne consiste pas à rechercher la mort, mais à sauver la vie de l’autre, souligne le colonel Tricand de la Goutte. Le soutien santé, avec une médicalisation inférieure à une heure, constitue le point fort du moral des soldats blessés, dont l’unité, restée en France, doit être informée le plus rapidement et exactement possible. Au combat, tout bascule au niveau des tirs quand il faut donner une autre mission, non planifiée et risquée, se souvient le capitaine de frégate Tafzi. En décembre 2010 en Afghanistan, 20 commandos marines sont pris à partie par 50 talibans dont 2, repérés par un drone, s’enfuient. Malgré un commando mort à déplorer, Tafzi donne l’ordre de les poursuivre. Il a appris, après, l’importance de la mort de ces deux chefs pour la coalition internationale. Chaque commando impliqué dans cette opération a rencontré un psychiatre.

Deuil des familles. Ont perdu un proche au combat (photo) : Dominique Jacq et Pascale Lumineau, un fils ; Aude Lepage et Patricia Rouault-Chalier, un époux ; Céline Sirouet Noblet, un frère. De leurs témoignages, il ressort que toute la famille s’engage avec le soldat, qui n’évoque jamais l’issue fatale devant elle. Quoiqu’omniprésente, la mort n’est jamais un sujet de conversation. Son annonce met les familles en état de choc avec l’impression que le monde s’écroule. Le soutien administratif immédiat de l’institution militaire et d’associations s’avère indispensable. La communication, partage d’une peine commune, fait partie du travail de deuil des familles, fières de leurs morts.

Loïc Salmon

La carte du combattant, signe de reconnaissance et de réparation, a été attribué à 210.000 militaires au titre des opérations extérieures depuis 1962, indique Véronique Peaucelle-Delelis. L’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), présent dans 105 départements ainsi qu’en Algérie, Maroc et Tunisie, dispose d’un budget annuel de 27 M€ pour l’accompagnement personnalisé des anciens combattants, veuves et orphelins. Particularité française, le statut de « pupille de la nation » concerne 1,1 million d’orphelins de guerre ainsi adoptés, dont 200 en 2018. La même année, l’ONACVG a dépensé 5,5 M€, pour accompagner 1.338 pupilles, et 530.000 € pour le traitement de 444 dossiers d’aide à la reconversion et 250 dossiers d’accompagnement de blessés. Sur le mémorial des opérations extérieures, inauguré le 11 novembre 2019 par le président de la République, sont inscrits 549 noms de combattants morts pour la liberté. Il devient le 10ème haut lieu de la mémoire nationale.

Opex, des vies pour la France

L’ONAC-VG : 100 ans au service du monde combattant

Opex, projet de monument aux morts (2011)