Afrique : quelles perspectives pour l’opération « Barkhane » ?

Pour la première fois depuis huit ans, le Sénat a débattu d’une opération militaire, en l’occurrence l’opération « Barkhane » au Sahel. L’action de l’Agence française de développement complète celle des forces armées.

A l’issue du débat, Christian Cambon, président de la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, a tenu une visioconférence de presse à Paris le 9 févier 2021. Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement, a fait de même le lendemain avec l’Association des journalistes de défense.

Le débat sénatorial. Le débat sur « Barkhane » a rassemblé la presque totalité des sénateurs et chaque groupe s’est exprimé. Selon le président Cambon, un consensus s’est dégagé sur la qualité et le courage des forces françaises engagées, avec des résultats notables. Ainsi, environ 1.200 à 1.500 djihadistes les plus dangereux auraient été « neutralisés » (mis hors de combat) depuis le début de l’opération. Toutefois, dans ce conflit asymétrique où l’adversaire, invisible, se cache au milieu de la population, les technologies les plus pointues ne s’avèrent pas toujours les plus efficaces. Les décès et blessures de militaires français sont souvent causés d’engins explosifs improvisés, lors des transports par la route. La sécurité devrait s’améliorer grâce à une livraison accélérée des nouveaux véhicules blindés Scorpion, au blindage des véhicules plus anciens, à l’emploi de radars plus sensibles pour précéder les convois et au transport de soldats par des hélicoptères lourds, moins repérables que les convois. Ainsi, les hélicoptères suédois et britanniques CH-47 Chinook ont présenté un avantage par rapport à l’avion A400M. Par ailleurs, les forces africaines concernées se mobilisent petit à petit auprès des forces françaises, en vue d’un transfert de responsabilité à terme. La présence de contingents européens, à savoir estonien, puis suédois et bientôt italien, font avancer l’Europe de la défense, dont la frontière Sud commence au Sahel. Ce conflit pourrait provoquer un « effet domino » au Maghreb, où des tentatives de déstabilisation se produisent en Libye, Tunisie et Maroc. D’autres ont eu lieu dans le golfe de Guinée, notamment en Côte d’Ivoire. Il s’ensuivrait un exode de centaines de milliers de migrants sur tout le continent africain. Pour l’éviter, la France doit peser de tout son poids vers une réconciliation au Mali, seule solution aux mains des forces politiques maliennes. La junte militaire s’est engagée en ce sens et a pris des contacts avec les organisations qui ne veulent pas détruire l’Etat. Celui-ci est quasiment absent dans le Nord du pays, où écoles et services de santé sont fermés et où la police et l’institution judiciaire ont été remplacées par des organisations islamistes. Enfin, une aide de l’Agence française du développement, assurée directement dans les villages, doit permettre au pays de s’en sortir. Selon un récent sondage, 51 % des Français s’interrogent sur le maintien des forces françaises au Mali. Le président Cambon rappelle que, suite à l’embuscade d’Uzbin (10 morts et 21 blessés) en Afghanistan en août 2008, le président de la République Nicolas Sarkozy a décidé de ne plus y envoyer de troupes pour une cause mal perçue en France. De même, un rapport sénatorial sur l’efficacité des drones armés a conduit à la décision de la France d’acquérir des systèmes américains Reaper, actuellement déployés au Niger contre les groupes armés terroristes.

Le pilier développement. Institution financière, l’Agence française de développement (AFD) a déjà consacré 5 Mds€ au Sahel depuis 2013, soit de 500 M€ à 1 Md€/an, pour déclencher les mécanismes de développement par les acteurs locaux, souligne son directeur général. Une moitié des financements est versée au gouvernement de chaque pays et une moitié aux autres partenaires, comme la Banque publique de développement du Mali, qui intervient dans le Nord et le centre du pays, ou la Banque nationale du Mali, principal financier des secteurs de l’agriculture, du commerce et de l’industrie. Rien qu’au Mali en 2020, l’AFD a financé 43 ouvrages hydrauliques, pour fournir de l’eau à 50.000 personnes, 38 établissements de santé (38.000 consultations), 17 écoles (4.000 élèves) et 700 exploitations agricoles. L’AFD dispose d’un directeur régional à Ouagadougou (Burkina Faso) avec autorité sur le groupe G 5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) et le Sénégal. Cette région, qui connaît un taux de croissance économique élevé, suscite des tensions et attire les groupes terroristes. L’effort de développement doit porter sur tous le territoire, car les emplois se trouvent là où la richesse se produit. Avec d’autres partenaires financiers, elle promeut quelque 800 projets à l’épicentre de la crise. Au Mali, l’AFD change les perspectives au-delà du court terme et ailleurs qu’à la capitale Bamako. Au Burkina Faso, elle contribue à la sécurité et à l’éducation. Au Niger, elle établit une cartographie commune aux diplomates et aux militaires. Le commandement de « Barkhane » au Mali et le Centre de planification et de conduite des opérations du ministère des Armées à Paris disposent chacun d’un conseiller « développement », l’Etat-major des armées détachant un officier supérieur à l’AFD. Ailleurs en Afrique, l’AFD intervient dans les pays riverains du golfe de Guinée, notamment en Côte d’Ivoire, au Nigeria et au Bénin. Selon Rémy Rioux, les actions militaires et de développement devraient intervenir simultanément et non pas se succéder. Il faut agir côte à côte avant, pendant et après une crise. Après la séparation des belligérants et l’aide aux populations, il convient d’intégrer l’idée de développement dans les analyses. Une crise exerce une transformation concrète sur la vie des populations en matière d’approvisionnement en eau d’agriculture, d’infrastructure ou d’éducation. Par ses prêts sur 20 ans au Mali, l’AFD manifeste sa confiance dans l’avenir et explique comment le gouvernement doit développer le pays…afin de pouvoir la rembourser. En outre, elle acquière la connaissance de l’environnement, des acteurs économiques, de la société civile et des collectivités locales qui développeront le pays. Elle parvient ainsi « à faire entendre la voix de l’autre » auprès des ministères des Armées et des Affaires étrangères. Au sein de ce dernier, elle s’occupe de la mise en œuvre de projets de longue durée (4-5 ans), alors que la cellule de crise intervient dans l’action humanitaire d’urgence (alimentation et tentes). Le Haut-commissariat des nations unies pour les réfugiés et la Croix-Rouge internationale s’adressent à l’AFD pour les infrastructures des camps (eau, électricité et voierie).

Loïc Salmon

Depuis le 1er août 2014, l’opération « Barkhane » mobilise : 5.100 militaires ; 3 systèmes de drones ; 7 avions de chasse ; 20 hélicoptères ; 5 à 8 avions de transports tactique et stratégiques ; 280 véhicules blindés lourds ; 400 véhicules logistiques ; 220 véhicules blindés légers. Dans la bande sahélo-saharienne, aussi vaste que l’Europe, « Barkhane » a pour missions d’appuyer les forces armées des pays partenaires (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) dans la lutte contre les groupes armés djihadistes et d’empêcher la reconstitution de sanctuaires terroristes dans la région.

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Missiles balistiques : limitation, mais prolifération quand même

Malgré l’adoption d’un code international de conduite visant à limiter leur nombre, les missiles balistiques font l’objet de transferts par les pays déjà constructeurs, tandis que d’autres développent leur capacité nationale de production.

Ces missiles, vecteurs d’armes conventionnelles ou de destruction massive (ADM, nucléaire, radiologique, biologique et chimique), ont fait l’objet de notes publiées, en septembre et octobre 2020, par Emmanuelle Maitre et Laurianne Héau de la Fondation pour la recherche stratégique.

Intérêt croissant. Un missile balistique lance une ou plusieurs armes en leur donnant une trajectoire influencée uniquement par la gravité et la vitesse acquise par l’accélération initiale. Tous les Etats détenteurs de l’arme nucléaire disposent des capacités de production de missiles balistiques, à savoir les Etats-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la France, la Chine, Israël et la Corée du Nord. Vu que d’autres Etats ont acquis des missiles balistiques, une trentaine de pays dans le monde s’en trouvent aujourd’hui dotés. Plus faciles à mettre en œuvre qu’une force aérienne, ces engins sont difficiles à détecter, à détruire avant leur lancement ou à intercepter totalement en cas de salves successives, même par les Etats ayant développé ou acquis de coûteux systèmes antimissiles balistiques (Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Japon, Corée du Sud et Israël). Les missiles balistiques, même les plus anciens dérivés du Scud soviétique, jouissent d’un prestige certain en raison de leur effet dissuasif, dû aux dommages réels qu’ils peuvent infliger. Couplés à des ADM, ils peuvent déstabiliser l’adversaire. La brièveté du temps de vol, surtout sur un théâtre d’opérations restreint, réduit le temps de prise de décision lors des frappes. Dans la crainte d’une destruction ultérieure de ses missiles par un adversaire éventuel, un Etat agresseur pourrait les utiliser de manière précoce, déclenchant l’escalade d’un conflit. Enfin, le développement, le déploiement ou l’utilisation des missiles balistiques peut entraîner une réaction en chaîne déstabilisatrice, accentuée par la dualité de leurs ogives, conventionnelles ou ADM.

Productions et transferts. Les Etats-Unis vendent, à leurs alliés dans le monde entier, des roquettes lourdes guidées, assimilées à des systèmes balistiques tactiques. Ainsi, la Turquie a acheté l’ATacMS à courte portée (300 km) en 1996, suivie de la Grèce (1997), de la Corée du Sud (2002), des Emirats arabes unis (2010) et de Bahreïn (2019). La Russie a développé l’Iskander-E (280 km), acquis par l’Arménie (2016) et l’Algérie (2017). La Corée du Nord a développé des systèmes à combustible liquide ou solide ainsi que des missiles à portées courte (inférieure ou égale à 1.000 km), moyenne (1.000-3.000 km) et longue (supérieure à 3.000km) avec des précision et fiabilité accrues. Entre 1990 et 2000, elle aurait vendu à l’Egypte des Scud-B (300 km), des composants et capacités de production du Scud-C (600 km) et peut-être la technologie du Nodong (1.200-1.500 km). Pendant la même période, elle a vendu à la Libye des composants du Scud, la technologie du Nodong ainsi que les plans et matériaux destinés à la ligne d’assemblage. Entre 1990 et 2003, elle a vendu au Yémen des Hwason-6 (500 km). Depuis les années 1990, elle vend au Pakistan la technologie du Nodong et des composants liés au combustible solide. De même, elle aurait vendu à l’Iran une centaine de Scud-B, Scud-C et Nodong, une usine de production de missiles et les plans du Musudan (2.500-3.000 km). Depuis 1991, elle vend à la Syrie des Scud-C (600 km) et des équipements pour sa production ainsi que des Scud-D (700 km). De son côté et peut-être depuis 2008, l’Iran vend à la Syrie la capacité de production du Fateh-110A (300 km). Depuis 2000, celle-ci aurait vendu des Scud B, C ou D et des M-600 (300 km) à l’organisation islamiste Hezbollah, qui aurait aussi reçu de l’Iran des Scud-D, Fateh-110A et des Zelzal 1 (160 km) et 2 (210 km). Enfin, vers 2015, l’Iran a fourni des missiles Qiam-1 (800 km) aux Houthis, organisation armée yéménite. Ceux-ci ont frappé l’Arabie saoudite avec des Burkan 1 (800 km) et 2 (jusqu’à 1.000 km), dérivés du Qiam-1. Cependant, depuis 2000, les transferts de missiles ont été freinés par : une application plus stricte des règles de contrôle des exportations ; une volonté politique de la plupart des Etats de mettre fin à ces transferts ; des initiatives de lutte contre la prolifération ; l’interruption de la plupart des programmes clandestins d’ADM. En outre, les transferts de missiles sur de très longues distances deviennent plus difficiles, en raison du risque de détection et d’interception par les patrouilles maritimes. Toutefois, les réseaux de transferts de technologie contribuent à la prolifération.

Limitation juridique. A la fin de la guerre froide (1991), des accords internationaux ont été adoptés pour réduire la menace nucléaire et limiter les arsenaux des Etats-Unis et de la Russie. Dès 1987, la question des vecteurs avait été traitée en partie avec la création du Régime de contrôle de la technologie des missiles (MTCR, 35 pays partenaires). En 1998, le survol du Japon par un missile nord-coréen à longue portée conduit, l’année suivante, les partenaires du MTCR à chercher à établir une norme universelle pour endiguer la prolifération des systèmes de missiles balistiques. Leurs efforts débouchent sur le Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC), adopté en 2002 par 143 Etats. Il établit un mécanisme visant à éviter les erreurs d’interprétation entre les tirs de lanceurs spatiaux, les essais de missiles et les frappes balistiques. Il impose aux détenteurs de missiles un ensemble d’exigences en termes de comportement et de transparence. Accord non contraignant, le HCoC n’a pas connu d’avancées depuis son adoption, en raison des tensions internationales croissantes et du refus de transparence de certains Etats. Il n’inclut pas missiles de croisière et autres systèmes utilisés sur le champ de bataille, car de nombreux Etats auraient refusé de partager des informations sur leurs déploiements ou essais.

Loïc Salmon

Depuis 2009, la Fondation pour la recherche stratégique mène un projet sur le Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC) dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie de l’Union européenne contre la prolifération des armes de destruction massive. Il s’agit : de sensibiliser l’opinion aux risques liés à la prolifération de missiles balistiques ; d’accroître l’efficacité des instruments multilatéraux de lutte contre la prolifération ; d’aider les pays intéressés à renforcer leurs régimes nationaux de contrôle des exportations et à améliorer les échanges d’informations. Le projet est divisé en quatre types d’actions : organisation et mise en œuvre d’événements à New York et à Vienne, en marge des réunions internationales, et dans les pays non signataires du HCoC ; publication de documents de recherche sur la prolifération balistique ; préparation et distribution de matériels de communication et d’information ; création d’un site internet sur la promotion du HCoC et les activités organisées dans le cadre du projet.

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Armée de l’Air et de l’Espace : voir plus haut et décider plus vite que l’adversaire

Les opérations aériennes vont d’une durée de plusieurs heures à un temps fulgurant dans l’action. Leur tempo nécessite souplesse, intelligence et réactivité pour gagner du délai.

Elles ont fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 24 novembre 2020 à Paris, par l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE). Y sont notamment intervenus : Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales ; le général de corps aérien Vincent Cousin, commandant la défense aérienne et les opérations aériennes ; le général de division Pascal Facon, ancien commandant de la Force Barkhane au Sahel ; le général d’armée aérienne Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’AAE ; Emilien Dereclenne, docteur en philosophie, Université de Compiègne.

L’évolution de la menace. La guerre du Golfe (1991) a souligné l’importance de la maîtrise du ciel par le renseignement, la surveillance et la reconnaissance, rappelle Elie Tenenbaum. Depuis les attentats terroristes aux Etats-Unis en 2001, la puissance armée a été contournée par la décentralisation, la dissimulation, la « déception » (induire l’adversaire en erreur pour l’inciter à réagir contre ses propres intérêts) et le durcissement d’attaques nécessitant de plus en plus de moyens pour les contrer. Au cours des trente dernières années, les initiatives militaires des pays occidentaux ont cherché à produire des effets politiques. Les anciennes puissances, à savoir Russie, Chine, Inde, Iran et Turquie observent avec attention leurs points forts et leurs failles, notamment en matière de renseignement et d’actions cyber. La qualité des armements ne remplace pas leur quantité dans tous les domaines. L’émergence de la puissance économique et technologique se fait au profit de l’Asie-Pacifique. Par ailleurs, apparaît la volonté de remettre en cause le statut quo fondé sur le droit. Des zones territoriales se trouvent contestées en Syrie et en mer de Chine du Sud, affectant la liberté d’intervenir par la pratique du fait accompli. Il se crée des zones « grises », où la manœuvre en deçà du seuil critique réduit les risques d’escalade. Enfin, le coût militaire et politique d’une agression exerce un effet dissuasif.

L’intervention aérienne. En alerte permanente, l’AAE doit pouvoir intervenir sur 12.000 objectifs dans l’espace aérien au quotidien ; souligne le général Cousin. Lors des grands événements, elle doit détecter intrus et objets malveillants (drones). Dans une opération, la puissance aérienne devient un outil politique. En opération extérieure, elle donne une crédibilité à la parade politique par des frappes contre l’adversaire avec une faible empreinte au sol, comme l’a montré la guerre du Golfe. Elle est mise en œuvre à partir de la base de Lyon-Mont-Verdun pour l’opération « Barkhane » au Sahel ou, en coalition, à partir des Emirats arabes unis ou de Jordanie pour les actions au Levant. L’AAE doit acquérir des prototypes pour s’adapter aux menaces et anticiper leur évolution. Grâce à la numérisation et au partage d’informations, elle planifie et conduit les opérations « multi-domaines ». Celles-ci intègrent l’espace, le cyber, la guerre électronique et bientôt l’intelligence artificielle dans la défense anti-missiles, par la synchronisation des actions de tous les systèmes de combat. L’état final idéal consiste à fusionner les moyens pour une plus grande efficacité.

L’effet au sol. L’opération « Barkhane » contre les organisations terroristes Al Qaïda et Etat islamique dans le Grand Sahara se déroule sur un espace de 4 Mkm2, rappelle le général Facon. Chaque année, elle totalise 50 opérations majeures, 30 actions commandos et 10 opérations logistiques. Très sollicitée pour les liaisons aériennes et l’appui des troupes au sol, l’AAE joue un rôle majeur avec 1.200 sorties de chasse, 1.600 missions ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et 800 engagements. Les troupes partenaires africaines ont compris l’intérêt de la capacité de guidage aérien contre des cibles mobiles. L’évolution porte sur un partenariat de combat avec les drones armés, qui permettent de gagner du temps. Ces troupes partenaires ont besoin d’avoir accès à la technologie. Les industriels français devraient réfléchir à l’exportation d’armes faciles à utiliser et dont le maintien en condition opérationnelle devrait être rustique et soutenable financièrement, estime le général Facon. Selon lui, les forces terrestres doivent se préparer à maîtriser la très haute technologie dans un environnement exigeant et avec des pertes importantes dans des combats marqués par une très grande violence. Enfin, le changement climatique aura un impact sur les opérations futures.

La montée en puissance. Employée au niveau stratégique par sa participation à la dissuasion nucléaire, l’AAE a maintenu sa capacité pendant la pandémie du Covid-19, souligne son chef d’état-major. En cas de crise sur le territoire national ou à l’extérieur, elle réagit à partir de ses bases, outils de résilience. Elle détecte, identifie et caractérise des menaces accrues, dont les drones chargés d’explosifs. Son segment spatial lui permet de voir jusqu’à 36.000 km d’altitude et non plus 10 km. La Chine démontre sa puissance dans l’espace. La Russie envoie ses avions à long rayon d’action jusqu’en Espagne et les Etats-Unis les leurs jusqu’en mer Noire et en Méditerranée. Aucune mission militaire ne peut bénéficier d’une complète liberté d’action sans le contrôle du ciel, qui permet de connaître, d’anticiper et de frapper l’adversaire pour le neutraliser. Afin de comprendre et décider plus vite que lui, il s’agit de discerner l’essentiel dans la masse des données. Au sein de la Force Barkhane, les officiers de renseignement analysent en direct les flux d’informations pour les traduire rapidement en action. Pour conserver la supériorité opérationnelle, les Rafale emportent le missile air-air Meteor d’une portée supérieure à 150 km. La concentration des moyens crée des opportunités, estime le général Lavigne. Bientôt, grâce à l’intelligence artificielle, les capteurs permettront aux pilotes, navigateurs et tireurs de moduler leurs effets. L’AAE devra innover dans les modes d’action et se doter d’équipements adaptés aux opérations. Un entraînement plus réaliste portera sur la simulation des menaces par les radars embarqués dans les aéronefs. Afin de répondre au besoin de puissance aérienne collective, l’AAE est déjà capable de combattre avec ses homologues belge, allemande et américaine dans le cadre de l’OTAN.

Loïc Salmon

L’avenir des opérations aériennes devra prendre en compte la technologie et l’éthique, estime Emilien Dereclenne. Il s’agit de combiner automatisation et autonomie en gardant l’homme dans la boucle, car il juge en fonction de ses valeurs. Le drone agit à distance mais son pilote reste omnipotent. Quoiqu’hyperconnecté et toujours plus automatisé, le SCAF (Système de combat aérien du futur, photo) maintiendra la place de l’homme au sein des mégadonnées, de l’intelligence artificielle et de l’interopérabilité entre alliés. L’espace ouvre un nouveau front sur le plan industriel avec des technologies d’innovations et de ruptures, mais aussi sur les plans éthique et politique.

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Armes nucléaires : arsenaux modernisés d’ici à 2040

Les Etats détenteurs de l’arme nucléaire portent leurs investissements futurs surtout sur les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et les performances des missiles.

Ce constat a fait l’objet d’une note publiée, le 2 octobre 2020 à Paris, par deux membres la Fondation pour la recherche stratégique : Bruno Tertrais, directeur adjoint, et Emmanuelle Maitre, chargée de recherche.

Perspectives. Après analyse des arsenaux nucléaires, actuels et futurs, notamment des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine, de la Grande-Bretagne, de l’Inde, du Pakistan et d’Israël, quatre tendances caractérisent leur modernisation : pérennisation des armes pour les Etats occidentaux, diversification et amélioration pour les autres ; développement de la composante maritime, à des degrés divers, pour tous ; montée en gamme des missiles en portée, vitesse et capacité d’emport ; dualité des systèmes d’armes, classique ou nucléaire, combinant porteurs (chasseurs-bombardiers ou sous-marins) et lanceurs (missiles balistiques ou de croisière). Vers 2030, l’Inde et le Pakistan, qui devraient disposer chacun de 200 à 1.000 armes nucléaires, deviendront des « puissances nucléaires de deuxième rang », au même titre que la Chine, la France et la Grande-Bretagne. De leur côté, les Etats-Unis et la Russie pourraient se lancer dans une course aux armements, en multipliant les têtes nucléaires sur les lanceurs balistiques. Toutefois, les conséquences économiques de la pandémie du Covid-19 pourraient provoquer une baisse des investissements dans ce domaine.

Les Etats-Unis. La modernisation de la triade nucléaire est estimée à 1.200 Mds$ sur 30 ans. Les SNLE de la classe Columbia (voir encadré), qui effectueront leur première patrouille en 2030-2031, coûteront le cinquième du budget de la construction navale militaire pendant une décennie. Leurs missiles Trident 2-D5LE resteront en service jusqu’en 2084. Le bombardier B-21 Raider, en cours de développement, remplacera les B-1B et B-2 à partir de la fin des années 2020. Il emportera des missiles LRSO à longue portée et des bombes B-61-12. Sur les 1.000 exemplaires de LRSO prévus, la moitié sera dotée d’une arme nucléaire. La bombe B-61-12 restera en service jusqu’en 2038. Transportable sur les F-15, F-16 et PA-200 Tornado, elle sera déployée en Europe avant 2025.

La Russie. Quatre nouveaux SNLE Borei sont entrés en service. A la fin des années 2020, dix unités seront réparties entre la Flotte du Nord et celle du Pacifique. Le programme de « drone torpille thermonucléaire » Status-6 Poseidon, s’il est maintenu, commencera en 2027. La modernisation de la composante terrestre, entreprise en 2000, sera achevée en 2025 avec 530 lanceurs opérationnels. Déjà, 140 lanceurs, mobiles ou en silo, RS-24 Yars (SS-27 Mod-2) peuvent emporter jusqu’à quatre armes nucléaires chacun. Certains lanceurs SS-19 modifiés sont équipés du planeur hypersonique Avangard, capable de déborder les boucliers anti-missiles américains, grâce à sa vitesse et sa faculté de changer de cap et d’altitude. Dans les années 2030, tous les bombardiers stratégiques actuels à long rayon d’action, Tu-160 et Tu-95, seront remplacés par l’appareil de nouvelle génération PAK-DA. Ils emporteront le missile AS-23B, mis au point pendant la décennie précédente.

La Chine. En 2020, 6 SNLE seraient déjà en service et équipés chacun de 12 missiles JL-2. Beaucoup plus discrets, de nouveaux submersibles de type O96 sont en développement pour constituer un parc de 10 SNLE au cours de la décennie 2030. Ils seront équipés du missile JL-3, en cours d’essais et dont la portée intercontinentale leur permettra d’élargir leurs zones de patrouille. Après vingt ans de développement, le missile intercontinental sol-sol DF-41 devrait bientôt entrer en service. Il aurait une capacité d’emport d’armes nucléaires accrue et des modes de lancement diversifiés par rapport aux missiles balistiques existants. A la fin des années 2020, le futur bombardier stratégique H20, comparable au B-2 américain, pourra emporter des missiles de croisière à charge militaire classique CJ-10K ou nucléaire CJ-20.

L’Inde. Un 2ème SNLE Arihant doit entrer en service en 2021 et deux sont en construction. Une base dédiée sur la côte Est (baie du Bengale) pourra en abriter quatre en 2030-2040. En outre, 2 bâtiments de surface emportent chacun 2 missiles Dhanush à courte portée et à tête nucléaire, dirigés contre le Pakistan. Le missile balistique intercontinental Agni-5, mobile, menace les centres vitaux chinois. Une version mer-sol de l’Agnis-6 pourrait voir le jour. Dans les années 2030, l’Inde va augmenter sa capacité de production de matières fissiles et doter des lanceurs à longue portée de têtes nucléaires multiples.

Le Pakistan. Le missile de croisière Babur-3 équipera les sous-marins classiques Agosta et quelques submersibles d’origine chinoise prévus dans la décennie 2020. Le missile sol-sol Abadeel pourra emporter des têtes multiples, pour contrer les défenses antimissiles indiennes. Les bombes Ra’ad (air-sol) et les missiles de croisières Babur (sol-sol) sont destinés à la dissuasion nucléaire du Pakistan.

Israël. Six sous-marins classiques auraient été adaptés à l’emport de missiles de croisière à charge nucléaire. Plusieurs dizaines d’armes nucléaires, en stock, peuvent déjà équiper les missiles sol-sol Jéricho-II et III, à portée régionale, ou être embarquées sur les chasseurs bombardiers F-16.

Loïc Salmon

A l’horizon 2030-2040, l’arsenal nucléaire stratégique des Etats-Unis devrait totaliser : 12 SNLE classe Columbia de 20.810 t en plongée emportant chacun 20 missiles balistiques Trident II D5LE/D5LE2, en remplacement de 14 SNLE Ohio (18.750 t) ; des missiles balistiques sol-sol GBSD remplaçant les 450 Minuteman III en service en 2020 ; des bombardiers B-21 transportant des bombes B61-12 et des missiles de croisière à propulsion nucléaire LRSO pour remplacer 46 B-52H et 20 B-2. L’arsenal nucléaire de la Russie devrait totaliser : 10 SNLE Borei (24.000 t) emportant chacun 16 missiles Balava et 1 SNLE Oscar (18.300 t) adapté pour le lancement de 6 torpilles Poseidon, en remplacement de 6 SNLE Delta IV et Delta III (12.600 t) en 2020 ; des missiles balistiques RS-28, SS27 Mod 1 et Mod 2 (RS-24 Yars) ; 60 bombardiers Tu-160M modernisés transportant des bombes AS-23B. L’arsenal nucléaire de la Chine devrait totaliser : 10 SNLE Jin (11.000 t) emportant des missiles JL-3, contre 6 emportant chacun 12 missiles JL-2 en 2020 ; des missiles balistiques DF-15, DF-21, DF-16, DF-5B, DF-31 et DF-41 ; 20 bombardiers H-20 transportant des bombes CH-AS-X-13. L’arsenal nucléaire de la Grande-Bretagne devrait se limiter à 4 SNLE Dreadnought (17.200 t) avec chacun 12 missiles Trident-2-D5 américains. L’arsenal nucléaire de l’Inde devrait totaliser : 4 SNLE Arihant (5.500-6.500 t) emportant 4-8 missiles H-4 et K-5 ; des missiles Agni III, IV, V et VI ; des bombardiers Mirage 2000H, Rafale et Su-30MKI transportant bombes et missiles. L’arsenal nucléaire du Pakistan devrait totaliser : des sous-marins classiques (1.760 t) avec des missiles Babur-3 ; des missiles balistiques Abadeel ; des bombardiers F-16 A/B et JF-17 transportant des bombes Ra’ad-2.

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Marine nationale : la Patrouille maritime, en alerte permanente

Composante de l’aviation navale, la patrouille maritime (Patmar) est déployable partout dans le monde pour des missions opérationnelles, de sauvegarde ou d’entraînement.

Le capitaine de frégate Verwaerde, ancien commandant de la flottille 21 F, l’a présentée au cours d’une visioconférence organisée, le 25 novembre 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Les missions. Grâce à sa participation à toutes les missions majeures des dernières décennies, indique le capitaine de frégate Verwaerde, la Patmar a développé une culture spécifique des missions lointaines, longues et en autonomie. Outil multi-missions employé par les autorités politiques et militaires, elle réagit à deux niveaux d’alerte. Celle de sûreté anti-sous-marine, la principale, implique le décollage immédiat d’un avion Atlantique 2 (ATL2). L’alerte « opération extérieure » se déclenche en quelques heures pour répondre à une situation critique à l’étranger, comme une prise d’otages ou le soutien ponctuel à une opération en cours. L’ATL2 participe à la sûreté de la dissuasion nucléaire par la surveillance du goulet de Brest, lors du départ en patrouille d’un sous-marin lanceur d’engins. Cette surveillance inclut un chasseur de mines, un hélicoptère et une frégate de lutte anti-sous-marine. Le Service hydrographique et océanographique de la marine met à jour les fonds marins. Par ailleurs, la Patmar contribue à la protection anti-sous-marine de la zone économique exclusive de la France (11 Mkm2, 2ème du monde après celle des Etats-Unis). Un sous-marin peut, sur une longue durée, remplir des missions de frappe contre la terre, de renseignement, de harcèlement d’une force navale ou de blocus d’un port ou d’un passage obligé. Depuis 2013, les sous-marins russes, très silencieux, sont devenus aussi nombreux en Atlantique Nord, Baltique et Méditerranée qu’au temps de la guerre froide (1947-1991). Les sous-marins chinois patrouillent en océan Indien et arriveront bientôt en Méditerranée. En 2020, environ 40 pays déploient 500 sous-marins, (70 % à propulsion classique diesel-électrique), dont le quart appartient à des Etats membres de l’OTAN. La moitié des sous-marins à propulsion classique naviguent dans les océans Indien et Pacifique. La Patmar participe à la lutte au-dessus de la surface par : le recueil de renseignements maritimes pour obtenir une bonne appréciation de la situation, notamment dans les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb où les groupes terroristes disposent de drones et de missiles embarqués ; le soutien d’une force navale, par la création d’une « bulle » de protection anti-sous-marine autour du porte-avions ou du porte-hélicoptères amphibie ; l’attaque d’une force navale et le guidage de dispositif d’assaut pour les Rafale Marine et le débarquement de commandos ; la lutte contre la piraterie dans la Corne de l’Afrique dans le cadre de l’opération européenne « Atalante ». Les zones d’opérations de la Patmar vont de la Méditerranée orientale à l’océan Indien (opération « Agénor »), au détroit de Malacca (opération « Clemenceau ») et à la mer de Chine méridionale pour garantir la liberté de navigation. Cela lui donne l’occasion de s’entraîner à la lutte anti-sous-marine avec les Marines de certains pays riverains et, dans le Pacifique, avec celle de l’Australie. Un ATL2 peut se poser à Djibouti, à Abou Dhabi, au Kenya, en Afrique du Sud, à La Réunion, à la Grenade, en Inde ou en Malaisie. Par ailleurs, la Patmar contribue à l’action de l’Etat en mer et à la défense maritime du territoire national par : la protection des approches maritimes ; le sauvetage en mer ; la lutte contre la pollution ; la lutte contre le narcotrafic ; celle contre le terrorisme maritime (prise d’otages) par une action de vive force impliquant des commandos. Enfin, la Patmar remplit des missions aéroterrestres au Tchad (1970), en Libye (2011) et dans la bande sahélo-saharienne (depuis 2013) par la reconnaissance armée (imagerie et renseignement électromagnétique) ou l’appui feu d’une troupe au sol.

Les moyens. Excellent planeur grâce à son envergure (voir encadré), l’ATL2 observe à 360 ° pour détecter un périscope de sous-marin, une explosion ou un tir, souligne le capitaine de frégate Verwaerde. Un système de télécommunications par satellite permet le « chat » (conversation en ligne) avec les autorités militaires et le transfert de vidéos. Les capteurs « discrets » incluent : un détecteur infrarouge ; un photographe, installé dans le nez vitré et équipé d’un appareil à objectif à distance focale de 800 mm ; une wescam MX 20D avec vision de jour et de nuit, télémètre laser pour extraction de coordonnées, pointeur infrarouge et désignateur laser pour le guidage des bombes ; des bouées acoustiques passives avec des microphones. Les capteurs « indiscrets » comptent : un radar ; un détecteur d’anomalies magnétiques dues à la masse métallique d’un sous-marin à faible profondeur ; un système de détection d’émissions radar ; des bouées acoustiques actives avec des petits sonars. Le « pistage » de sous-marins met en œuvre la complémentarité des moyens techniques de l’ATL2. Le radar détecte un sous-marin, qui plonge alors plus profondément. Puis les bouées acoustiques prennent le relais et ne le lâchent plus. L’ATL2 standard 6 augmente son spectre d’emploi, grâce à la liaison de données tactiques L22 et au radar « search master », capable de détecter un pickup ou une mobylette qui se déplace dans le désert et que la caméra suivra. Avion de combat, l’ATL2 emporte en soute : 6 torpilles MU90 ; 2 missiles antinavires Exocet AM39 ; 4 bombes guidées laser (125 ou 250 kg) ; 8 radeaux de survie ; un moteur et l’outillage de réparation. La tranche tactique abrite 8 personnes par la fusion des renseignements radars, électromagnétiques et acoustiques. Comme les missions peuvent durer jusqu’à 12 heures de vol, la tranche arrière est aménagée en espace vie.

Les personnels. Un ATL2 compte 14 membres d’équipage : 3 officiers (chef de bord, pilote et commandant tactique) ; 2 mécaniciens de bord ; 3 navigateurs et radaristes ; 3 acousticiens et spécialistes du renseignement image ; 3 opérateurs radio et de guerre électronique. Un équipage est constitué pour trois ans après la qualification opérationnelle de ses membres, qui se reconnaissent à la voix car tous s’entendent pendant la mission. Le chef de bord assure les relations avec l’extérieur et donne le feu vert pour une action. Les déplacements à l’étranger permettent le partage d’expériences et de savoir-faire entre alliés.

Loïc Salmon

Avion conçu pour la patrouille maritime (Patmar) dans les années 1990, l’Atlantique 2 (ATL2), présente les caractéristiques suivantes : 32 m de long ; 38 m d’envergure ; masse maximale de 46 t au décollage ; vitesse de patrouille, 180 nœuds (333 km/h) à l’altitude de 100 pieds (30 m) ; vitesse de transit, 250 nœuds (463 km/h) ; 2 turbopropulseurs de 6.000 ch. Il peut effectuer des missions de 8 heures à 500 milles marins (926 km) ou de 5 heures à 1.000 milles marins (1.852 km). La Patmar dispose de 17 équipages opérationnels et de 22 ATL2 (18 seront modernisés à terme), répartis entre les flottilles 21 F et 23 F abritées sur la base aéronautique navale de Lann-Bihoué (Ouest de la France).

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Forces nucléaires : Covid-19, dissuasion et désarmement

La pandémie du Covid-19 et ses conséquences économiques et industrielles affectent la dissuasion nucléaire (via ses arsenaux et ses personnels), la maîtrise des armements nucléaires et la non-prolifération.

Ces thèmes ont fait l’objet d’une note et d’un « podcast » (diffusion par service audio) de la Fondation pour la recherche stratégique. La note, publiée le 11 mai 2020, a été rédigée par Marie-Alix Lanternier, assistante de recherche, et Emmanuelle Maitre, chargée de recherche et intervenante dans le podcast, diffusé le 16 octobre 2020.

Effets de la pandémie. Les forces nucléaires des Etats détenteurs cherchent un équilibre entre le maintien de leurs capacités en matière de dissuasion et la protection de la santé des personnels qui la mettent en œuvre, indiquent Marie-Alix Lanternier et Emmanuelle Maitre. Pour certains, la pandémie offre une occasion de militer pour le désarmement, d’autres y voient une opportunité d’utiliser l’arme nucléaire en riposte à une éventuelle attaque biologique de la part d’un Etat. Aux Etats-Unis, Hans Kristenstein, membre du groupe de réflexion et d’information Federation of American Scientist (Fédération des scientifiques américains), écrit, le 29 avril 2020, qu’une seule base nucléaire a été épargnée par le Covid-19. Toutefois, celui-ci a contaminé les équipages de quatre porte-avions, dont le Theodore-Roosevelt, contraint de rentrer au port de l’île de Guam (océan Pacifique). Le commandement stratégique US Stratcom assure que le coronavirus n’a pas diminué la capacité de dissuasion, en raison de la culture et de l’entraînement des forces nucléaires stratégiques, programmées pour agir dans des circonstances difficiles. Dès le début de la pandémie, les personnels des forces nucléaires aériennes, navales et terrestres ont fait l’objet d’un dépistage et d’une protection prioritaires et ont bénéficié de mesures de prophylaxie. De son côté, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, souligne la nécessité de maintenir les capacités de défense et de dissuasion. Il estime que la pandémie a renforcé les menaces dans le domaine de la sécurité et que les adversaires de l’Alliance atlantique pourraient en tirer parti. En Grande-Bretagne, lors de la contamination du Premier ministre, Boris Johnson, par le Covid-19 en avril 2020, le commandement nucléaire et la responsabilité d’ordonner une frappe ont été délégués à des membres désignés du gouvernement. La Marine britannique, qui a déjà envisagé le risque d’une épidémie, souligne la nécessité de maintenir en service quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, et non pas trois, pour assurer la permanence à la mer, car deux se trouvent actuellement en entretien de longue durée. Seul Etat membre de l’Union européenne (UE) à disposer de forces nucléaires, la France a connu la contamination de plus de 1.000 marins du groupe aéronaval, qui a été rapatrié sur Toulon. Toutefois, cela n’a guère mis en péril la dissuasion. En effet, la force nucléaire du porte-avions Charles-de-Gaulle, assurée par le missile ASMPA monté sur Rafale Marine, n’est pas activée en permanence. En Russie, seul l’équipage d’un sous-marin d’attaque a été placé en quarantaine, à la suite d’un contact indirect avec un cas confirmé de Covid-19. La Chine, engagée dans une rhétorique agressive en riposte à sa gestion de l’origine de la pandémie, investit massivement dans la modernisation de ses moyens militaires et renforce son arsenal nucléaire. Sur le plan budgétaire, la crise sanitaire pourrait inciter les Etats membres de l’UE à réduire leurs dépenses militaires au profit d’un soutien économique et social à leurs populations. Une analyse du German Council on Foreign Relations (Conseil allemand pour les relations étrangères) estime que si les dirigeants européens réagissent en ce sens, comme lors de la crise financière de 2008, l’ambition d’une posture autonome de défense et de dissuasion risque de s’effondrer, accroissant la vulnérabilité de l’UE. La crise économique pourrait inciter davantage les Etats-Unis à envisager de se retirer de l’OTAN pour ne plus avoir à financer la défense de l’Europe. Cette étude estime que l’issue de la crise sanitaire et économique pourraient constituer une opportunité à saisir en matière de désarmement, en raison de la diminution possible des dépenses militaires dans la plupart des Etats. Elle envisage un scénario de négociations en ce sens entre les Etats-Unis et la Russie, affectés par la baisse du prix du pétrole. La Russie ne sera plus en mesure de poursuivre ses plans de modernisation de ses forces armées comme prévu. De leur côté, les Etats-Unis viennent à peine de commencer à moderniser leur arsenal nucléaire.

Désarmement nucléaire difficile. Le désarmement nucléaire implique un traité interdisant la possession d’arme atomique, car une seule ogive entraîne des conséquences stratégiques énormes, explique Emmanuelle Maitre. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, signé par 84 pays et ratifié par seulement 44, n’inclut pas de protocole de vérification de désarmement. Celui sur l’interdiction des essais, pas encore en vigueur, en prévoit. Les stations d’enregistrement sismiques, réparties dans le monde, détectent les explosions nucléaires. Le désarmement restera un vœu pieux s’il n’y a pas certitude de la destruction d’un arsenal nucléaire, estime Emmanuelle Maitre. Les dimensions réduites d’une bombe atomique actuelle facilitent sa dissimulation sur une vaste zone. Le protocole de vérification comprend des mesures très intrusives sur les objectifs des recherches en cours et le résultat dépend de la coopération de l’Etat inspecté. Certitude scientifique et confiance d’Etat à Etat se complètent. Ainsi, quand l’Afrique du Sud a décidé de détruire son arsenal nucléaire dans les années 1977-1980, Pretoria avait fait preuve d’une ouverture d’esprit suffisante pour convaincre l’Agence internationale de l’énergie atomique que ses engagements avaient été respectés. Personne, y compris les Etats-Unis, n’avait cru que l’Irak possédait des armes nucléaires dans les années 1990, le démantèlement ayant déjà eu lieu. Quant à la Corée du Nord, il n’y a aucune certitude absolue sur les déclarations de Pyongyang sur les installations et les matières nécessaires à un arsenal nucléaire. Les travaux sur le désarmement nucléaire ont commencé au sein de laboratoires américains dans les années 1960, rappelle Emmanuelle Maitre. Il s’agissait d’évaluer la possibilité de négociations sur la maîtrise des armements avec l’URSS et donc d’autoriser des experts soviétiques à visiter des installations américaines. L’inspection doit en effet établir qu’une arme et ses matières (uranium ou plutonium) ont bien été démantelées. Il lui faut observer la signature radioactive de l’arme en cours de démantèlement et la comparer avec les différents composants destinés à être démantelés, pour déceler un éventuel détournement. Cela nécessite des mesures fiables. Or les données entrant dans la composition d’une arme nucléaire, trop « sensibles », dépassent le cadre d’une inspection par des inspecteurs étrangers ou d’une institution internationale. Le Partenariat international sur la vérification du désarment nucléaire (plus de 20 Etats) étudie les procédures en vue d’un traité.

Loïc Salmon

Nucléaire : conséquences du Covid-19 sur le TNP

Armes nucléaires : l’interdiction des essais en question

Armes nucléaires : vérifier pour lutter contre la prolifération




Armes nucléaires : l’interdiction des essais en question

Le succès stratégique de l’Organisation du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) se trouve fragilisé par des incertitudes politiques.

Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 16 juillet 2020 à Paris.

L’état des lieux. En 2020, sur les 184 pays ayant signé le TICE, 168 l’ont ratifié. Il manque 44 ratifications pour qu’il puisse entrer en vigueur. La Chine, l’Egypte, les Etats-Unis, l’Iran et Israël l’ont seulement signé, mais pas l’Inde ni le Pakistan ni la Corée du Nord, précise Bruno Tertrais. Depuis son adoption par l’assemblée générale de l’ONU en 1996, il a été respecté par tous les Etats, sauf la Corée du Nord. L’Organisation du TICE doit détecter toute explosion nucléaire dans le monde et la signaler aux pays signataires du traité, afin de prendre des mesures pour empêcher les puissances disposant de l’arme nucléaire, de poursuivre leurs essais, et celles qui ne l’ont pas, de s’en doter. Gouvernée par une commission plénière regroupant tous les Etats membres, sa commission préparatoire dispose d’un secrétariat technique de 300 personnes, provenant de 87 Etats membres, et d’un budget financé à plus de 50 % par les grands Etats occidentaux (22 % par les seuls Etats-Unis). En 2020, près de 90 % des 337 stations prévues de son système de surveillance étaient certifiées. Ce système permet une couverture permanente en temps réel par des moyens de détection sismique, hydroacoustique, infrasonore et radiologique. Il est parvenu à détecter, dans certaines conditions, des explosions libérant une énergie très inférieure à 1 kilotonne, seuil exact dépendant de la localisation de l’explosion et du bruit de fond ambiant, qui varie au cours du temps. Ainsi, l’essai nord-coréen de 2006 correspondait à une magnitude de 4,08. En 2020, le seuil de détection sismique atteint la magnitude de 3,2 dans l’hémisphère Nord et de 3,4 au niveau mondial. Dans le domaine civil, ce système de surveillance a permis de détecter le tsunami en Indonésie (2004) et l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima consécutif à un séisme (2011). Il devrait connaître d’autres applications, notamment dans les sciences de l’atmosphère. Les stations hydroacoustiques, dont 11 suffisent à couvrir la planète, pourront assurer la surveillance du trafic maritime, de l’environnement et des accidents ainsi que le suivi des migrations des baleines. Faute d’entrée en vigueur du TICE, son organisation dépend des contributions financières et des transmissions de données des Etats membres et reste vulnérable à une crise politique due au comportement d’un Etat membre.

La Russie. Un grave accident, survenu le 8 août 2019 lors d’un essai de propulseur, avait entraîné la fermeture temporaire de plusieurs stations russes de surveillance de « radionucléides » (élément instable qui dégage un rayonnement en se décomposant). Cette fermeture semble avoir été prise en compte par le Département d’Etat américain, indique Bruno Tertrais. Dans un rapport rendu public en juin 2020, il écrit que la Russie a procédé à des expériences liées aux armes nucléaires ayant dégagé une énergie nucléaire, mais sans préciser de date. Il met ainsi en doute le respect des obligations de la Russie, au titre du Traité sur la limitation des essais souterrains d’armes nucléaires. Déjà en mai 2019, l’Agence américaine du renseignement de la défense avait évoqué l’hypothèse d’une violation du TICE par la Russie lors d’expériences hydro-nucléaires « sur-critiques » en Nouvelle-Zemble. Les expériences hydro-nucléaires sont autorisées par le TICE à condition d’être « sous-critiques ». Ce type d’explosion de très faible puissance, dénommé aussi « tir froid », n’entraîne pas de réaction en chaîne. Il sert à valider le fonctionnement de l’amorce de l’arme thermonucléaire. L’ogive ne contient qu’un explosif chimique et une très faible quantité de plutonium. Un tir froid contribue à assurer la sécurité, la sûreté et la fiabilité de l’arme nucléaire. La Russie a nié être en contravention avec ses engagements, sans préciser leur nature exacte quant aux essais hydro-nucléaires. En septembre 2019, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait déclaré que son pays n’avait pas procédé à une seule explosion nucléaire depuis 1991.

La Chine. Le rapport de juin 2019 du Département d’Etat américain mentionne la conduite probable, par la Chine, de multiples expériences ou essais liés aux armes nucléaires. Il note également un niveau élevé d’activité sur le site de Lop Nor, unique et vaste centre d’essais nucléaires chinois situé dans la région autonome du Xinjiang. Toutefois, selon Bruno Tertrais, la plupart des analystes restent prudents, car le rapport ne donne prise à aucune accusation précise d’infraction au TICE. Par ailleurs, les travaux en cours à Lop Nor pourraient correspondre à un aménagement des installations destinées aux essais de tirs froids.

Les Etats-Unis. Un Etat détenteur de l’arme nucléaire pourrait invoquer des motifs de garantie de fiabilité ou de sécurité pour procéder à une nouvelle campagne d’essais réels, avertit Bruno Tertrais. Les Etats-Unis n’ont jamais caché leur intention en ce sens en cas de détection d’un défaut majeur dans l’une des formules d’armes nucléaires en service, vu que leur gamme s’est réduite. La possibilité d’un essai de démonstration aurait été évoquée lors de réunions internes au plus haut niveau en mai 2020. En l’absence d’un besoin technique exprimé, un délai de quelques mois suffirait pour réaliser un essai « simple », au sens de l’Autorité de sûreté nucléaire (agence dépendant du ministère fédéral de l’Energie). Toutefois, selon une enquête réalisée dans 11 pays occidentaux en 2019, les opinions publiques se montrent très critiques à l’égard de la conduite de nouveaux essais nucléaires. Le livre Blanc 2018 de l’Association pour le contrôle des armements, basée aux Etats-Unis, reconnaît la fragilité de la norme de « non essai » et recommande de la renouveler et de la renforcer au fil du temps. Or le TICE constitue le pilier essentiel de la non-prolifération, souligne Bruno Tertrais. La nécessité d’une interdiction complète des essais nucléaires figure explicitement dans le préambule du Traité de non-prolifération des armes nucléaires.

Loïc Salmon

Entre 1945 et 1998, huit pays ont procédé à 2.161 essais nucléaires : Etats-Unis, 1.125 dont 212 atmosphériques, 3 tirés de sous-marins et 910 souterrains ; Union soviétique, 720 dont 217 atmosphériques, 1 tiré de sous-marin et 502 souterrains ; France, 210 dont 50 atmosphériques et 160 souterrains ; Chine, 47 dont 21 atmosphériques et 26 souterrains ; Grande-Bretagne, 45, dont 21 atmosphériques et 24 souterrains ; Corée du Nord, 6 souterrains ; Inde, 6 souterrains ; Pakistan, 2 souterrains. Entre 1960 et 1996, la France a effectué des essais ainsi répartis : 4 essais atmosphériques et 13 souterrains dans le Sud algérien de 1960 à 1966 ; 46 essais atmosphériques et 147 souterrains entre 1966 et 1996 en Polynésie française. Depuis la signature du TICE (1996), sont effectués : des essais nucléaires en simulation ; des expériences de fissions et fusions à très petite échelle ; des « tirs froids » (amorces de l’arme) et des essais de détonique à l’air libre ou en puits.

Nucléaire : conséquences du Covid-19 sur le TNP

Forces nucléaires : incertitude sur leur maîtrise à terme

Armes nucléaires : vérifier pour lutter contre la prolifération




Marines : l’industrie navale, concurrence et innovations

La pandémie du Covid-19 devrait bouleverser les prévisions de l’industrie navale militaire, marquée par une concurrence internationale accrue et une capacité d’adaptation dans un contexte stratégique évolutif.

Le salon « numérique » Euronaval 2020 (19-25 octobre, Paris-Le-Bourget) a fourni l’occasion d’évaluer les perspectives françaises, la production navale mondiale et les innovations technologiques. Ont été diffusées : l’intervention de la ministre des Armées, Florence Parly, sur les programmes en cours ; une étude réalisée par le Gican (Groupement des industries de construction et activités navales) et le Jane’s Information Group (entreprise britannique de renseignements de sources ouvertes sur la défense et la sécurité). La Fondation pour la recherche stratégique a organisé, le 13 octobre 2020 à Paris, une visioconférence avec : Daniel Scourzic, ECA Group (systèmes d’armes robotisés en milieu hostile) ; Jean Judde de Larivière, MBDA (missiles et systèmes de missiles) ; Olivier Kermagoret, Thales (électronique de défense et de sécurité).

Les programmes en cours. La France continue d’affirmer son attachement à la liberté de navigation, souligne Florence Parly « à l’heure où le droit international devient, trop souvent, une variable d’ajustement de certains et où les frontières sont contestées ». La mer reste un espace d’incertitudes, de tensions, de provocations et d’enjeux de puissance, notamment dans le détroit d’Ormuz et en Méditerranée orientale. C’est pourquoi la loi de programmation militaire consacre 110 Mds€ aux équipements sur la période 2019-2023, dont une part significative pour le combat naval. La ministre a confirmé le lancement du porte-avions de nouvelle génération en 2038. Ce successeur du Charles-de-Gaulle sera adapté, dès sa conception, au SCAF (système de combat aérien du futur). En outre, les travaux de réalisation des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de 3ème génération vont commencer dans les prochains mois. Le programme « Barracuda » livrera six sous-marins d’attaque, dont le premier, le Suffren, a effectué avec succès le premier tir de missile de croisière naval le 20 octobre et sera réceptionné par la Marine nationale à la fin de 2020. Celui des frégates multi-missions se poursuit pour permettre la livraison de l’Alsace en 2021 et de la Lorraine en 2022. Suivront les frégates de défense et d’intervention, dont la première, Amiral-Ronarc’h (déjà en construction) sera livrée en 2023. De plus, six patrouilleurs outre-mer, destinés à la protection des zones économiques exclusives (10 Mkm2), entreront en service d’ici à 2025. Le premier ralliera la Nouvelle Calédonie dès 2022. Pour la métropole, les deux premiers patrouilleurs océaniques franco-italiens de 2.000 t seront livrés d’ici à 2023. Le programme franco-britannique SLAMF (système de lutte anti-mines futur), qui intègre des systèmes de drones, est en cours.

La production dans le monde. Selon l’étude conjointe Gican-Jane’s, la production navale mondiale a atteint 2,3 Mt pour une valeur de 192 Mds$ entre 2015 et 2019. Le tonnage produit en Amérique du Nord se monte à 379.000 t pour une valeur de 65 Mds$, contre 369.000 t et 33 Mds$ en Europe. Malgré un tonnage presqu’équivalent, la différence en valeur, du simple au double, provient de la cherté des programmes navals américains de haute technologie et des coûts de production en Amérique du Nord plus élevés qu’en Europe. Pendant la même période, la valeur de la production de l’Asie de l’Est (Chine, Japon, Taïwan, Corées du Sud et du Nord) a atteint 56 Mds$. La Chine a construit 720.000 t, soit près du double de l’Europe, pour une valeur de 38 Mds$, proche de celle de l’Europe. La production mondiale 2015-2019, par type de navires, s’établit ainsi : 59 sous-marins de tous types, dont 22 en Chine et au Japon ; 282 patrouilleurs côtiers et de haute mer, dont près de la moitié en Asie du Sud et Asie de l’Est ; 146 corvettes, frégates et destroyers, dont la moitié en Asie de l’Est. L’exportation représente 50 % de la production en valeur de l’Europe, 30 % de celles de la Russie et de la Corée du Sud, 3 % de celle de la Chine et …1 % de celle des Etats-Unis ! Quant à la France, la valeur des exportations représente 35 % du chiffre d’affaires des chantiers.

Les technologies innovantes. Les millions de mines sous-marines stockées, qui menacent les transports par mer (80 % du trafic mondial de fret), constituent des armes à bas prix et fort impact pour les organisations terroristes, souligne Daniel Scourzic. Capables d’infliger des dégâts considérables en cas de conflit majeur, elles seront utilisées à des fins offensives, défensives et de blocus des routes maritimes d’approvisionnement. Leur variété s’étend des engins explosifs improvisés aux mines explosant par contact ou influence et aux mines mobiles. Aujourd’hui, dragueurs et chasseurs de mines doivent pénétrer dans la zone dangereuse. Demain, des systèmes de robots seront déployés en toute sécurité, en dehors des zones minées, par des navires non spécialisés ou directement de la plage. Déjà utilisés depuis 1975 pour l’identification et la neutralisation des mines, les robots, organisés en systèmes indépendants des navires, rempliront plusieurs tâches simultanées, plus rapidement et avec plus de souplesse. Certains, manœuvrés directement de la plage, seront autonomes, mais avec la possibilité d’une intervention humaine. Cybersécurisés, les systèmes de robots utiliseront l’intelligence artificielle et seront déployés en essaims. La supériorité maritime repose sur les capacités défensives face aux nouvelles menaces et offensives sur chaque champ de bataille, indique Jean Judde de Larivière. Les capacités défensives incluent missiles hypersoniques, attaques saturantes, systèmes de défense aérienne intégrés et frappes aériennes. Les capacités offensives vont du contrôle des espaces aérien et maritime aux attaques contre la terre, cyber et dans l’espace. La supériorité maritime porte sur la gestion de l’effet militaire, une allonge accrue, l’évaluation de la situation et la connectivité. La gestion des effets militaires dans des zones contestées inclut le contrôle de l’ouverture du feu et l’aide à la décision avant l’engagement. Les futurs systèmes navals de défense dépendront de la projection de capacités ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et incluent l’essaimage, le couplage entre armes pilotées et non pilotées et des navires à distance de sécurité du champ de bataille numérisé. Le « cloud » (accès à des services informatiques via internet) apporte des réponses temporelles échelonnées au combat collaboratif avec partage de données, explique Olivier Kermagoret. En effet, la supériorité informationnelle à la mer se trouve menacée. Sur mer et dans les airs, la supériorité opérationnelle n’est plus garantie. Dans l’espace, les satellites ne sont guère en sécurité ni en sûreté. La guerre électronique s’exerce dans un environnement encombré. Le cyber devient un champ d’opportunités émergentes, mais aussi de nouvelles menaces. Les adversaires disposent de capacités d’engagement de haute intensité. Les menaces de basse intensité varient. La frontière entre les seuils de paix et de guerre reste floue.

Loïc Salmon

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Expositions « Comme en 40 » et « 1940 ! Paroles de rebelles » aux Invalides

L’année 1940 rappelle « l’incroyable défaite » de la France face à l’Allemagne vaincue en 1918, mais aussi le sursaut de ceux qui ne l’acceptent pas et veulent continuer le combat jusqu’à la victoire.

Les signes annonciateurs. Les prémices de la revanche militaire de l’Allemagne apparaissent dans les années 1930 dans l’indifférence des démocraties occidentales, notamment des grandes puissances européennes de la Grande Guerre. La France et la Grande-Bretagne se trouvent alors à la tête de vastes empires coloniaux, le traité de Versailles (1919) ayant dépouillé l’Allemagne du sien. Dès 1933, celle-ci se retire de la Conférence du désarmement de Genève et de la Société des nations, qui vise à la sécurité collective par la prévention des guerres et la résolution des conflits par la négociation. En 1935, le gouvernement allemand rétablit le service militaire. L’année suivante, en violation du Traité de Versailles, il envoie des troupes réoccuper la Rhénanie, alors démilitarisée, sans la moindre réaction militaire de la part de la France ni de la Grande-Bretagne. Il lance alors un grand programme de réarmement et prépare l’économie nationale à la guerre. En mars 1938, l’Allemagne annexe l’Autriche pour unifier les populations au sein d’une même nation. Grâce aux accords de Munich signés avec la France, la Grande-Bretagne et l’Italie, elle annexe aussi la région des Sudètes (population à majorité germanophone) de la Tchécoslovaquie en septembre. En mars 1939, elle crée le protectorat de Bohême-Moravie sur ce qui reste de ce pays. En août, elle signe un pacte de non-agression avec l’Union soviétique.

L’attente et les combats. Le 1er septembre 1939, la Wehrmacht envahit la Pologne. L’armée soviétique la rejoint 16 jours plus tard. Comprenant que l’ère des compromis a pris fin, la France et la Grande-Bretagne décident de déclarer la guerre au IIIème Reich le 3 septembre. Après la mobilisation générale, commence la « drôle de guerre ». Le Haut commandement français envoie des troupes en Sarre, en deçà de la ligne « Siegfried », pour soutenir brièvement l’armée polonaise, sans résultats significatifs. Ce dispositif de défense a été construit dans les années 1930 face à la ligne française « Maginot », où sont cantonnés 200.000 soldats qui attendent l’invasion allemande. Celle-ci tarde car la campagne de Pologne a révélé des déficiences à corriger avant d’affronter l’armée française, considérée à l’époque comme la meilleure du monde. Or l’inaction sape le moral des troupes françaises. La population civile se résigne à la guerre dans la persistance des tensions politiques, contrairement à « l’union sacrée » de 1914. L’invasion de la Norvège et du Danemark par la Wehrmacht en avril 1940 donne l’occasion à un corps expéditionnaire, composé des troupes françaises, britanniques et polonaises, de remporter la bataille de Narvik, coupant, temporairement, la « route du fer » (suédois). Le 10 mai 1940, la Wehrmacht pénètre aux Pays-Bas, en Belgique et au Luxembourg. Le corps expéditionnaire britannique (400.000 hommes), débarqué en France en septembre 1939, s’est porté à sa rencontre en Belgique. Le 14 mai, les blindés allemands percent le dispositif français dans les Ardennes et atteignent les côtes de la Manche le 21 mai. Les troupes néerlandaises ont été défaites en cinq jours. Encerclées, les troupes alliées se replient sur Dunkerque, où 240.000 soldats britanniques et 120.000 soldats français et belges sont évacués par mer vers la Grande-Bretagne…grâce à l’appui de l’armée française ! Puis, le 4 juin, celle-ci se rétablit sur la ligne « Weygand » (entre la Somme et l’Aisne), percée par les troupes allemandes…qui défilent à Paris le 14 juin. Entretemps, l’Italie a déclaré la guerre à la France le 10 juin, mais ses troupes restent contenues dans les Alpes. Le 22 juin, les représentants des gouvernements français et allemands signent l’armistice à Rethondes (forêt de Compiègne), dans le même wagon où avait été signé celui du 11 novembre 1918 signifiant la défaite de l’Empire allemand (IIème Reich, 1871-1918). Cet armistice entre en vigueur le 25 juin, en même temps que celui signé la veille entre la France et l’Italie. En 45 jours de combat, l’armée française déplore 92.000 tués, 230.000 blessés, 1,84 million de prisonniers, 2.500 chars et 900 avions détruits. Malgré des capacités opérationnelles et tactiques supérieures, l’armée allemande compte 49.000 morts, 110.000 blessés, 1.800 chars et 1.400 avions détruits. En juillet, le massacre de 1.300 marins français de la flotte française, réfugiée à Mers el-Kébir (Algérie), par la Marine britannique sera utilisé par les propagandes du Reich et du gouvernement de Vichy. Ensuite, la bataille, aérienne, d’Angleterre dure du 13 août au 31 octobre 1940.

L’amertume de l’Occupation. Paniqués par les souvenirs des exactions allemandes de 1914 et les bombardements aériens, huit millions de Français fuient l’avance ennemie. Le tiers du territoire français s’est ainsi vidé entre le 10 mai et le 25 juin. La ligne de démarcation, qui coupe 13 départements sur 1.000 km, constitue une frontière politique, sociale et économique. Dans la zone Nord « occupée » (55 % du territoire), l’heure allemande est imposée à partir du 7 juin. Des tracts allemands, destinés aux forces militaires françaises pour les inciter à se rendre, reprennent le discours du maréchal Pétain, chef de « l’Etat français », radiodiffusé le 17 juin, leur demandant de « cesser de combattre ». Les départements d’Alsace (Bas-Rhin et Haut-Rhin) et de Moselle sont rattachés au Reich dès le 24 juin, puis annexés en novembre. Leurs populations subissent un régime de « défrancisation » et d’embrigadement. La bande littorale atlantique devient « zone interdite » en 1941. La délégation du ministère de la Propagande du Reich censure presse, radio, actualités cinématographiques et films pour lutter contre les influences juives, franc-maçonnes et antiallemandes.

Les rebelles. Les armistices empêchant les Français de lutter aux côtés des Alliés, le général de Gaulle, réfugié à Londres, doit combattre l’ennemi et le gouvernement légal de son pays. Parmi ses 1.038 Compagnons de la Libération (6 femmes), 790 sont entrés en résistance en 1940. Si l’armistice constitue le facteur déclencheur de leur engagement, leurs motivations varient : passion de la France ; humiliation de la défaite ; idéalisme ; goût de l’aventure ; l’irrationnel ; poids mental de la guerre de 1914-1918 ; combat ; loyauté ; anti-germanisme ; attaches familiales ; réflexion politique ; antinazisme.

Loïc Salmon

L’exposition « Comme en 40 » (17 septembre 2020-10 janvier 2021), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente uniformes, armes, objets, archives cinématographiques et documents. Concerts, conférences et projections de films sont aussi prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

L’exposition « 1940 ! Paroles de rebelles » (17 septembre 2020-3 janvier 2021), organisée par le musée de l’Ordre de la Libération (Invalides), présente des objets, photos, insignes, extraits audiovisuels et documents. Renseignements : www.ordredelaliberation.fr

335 | Dossier : “La BLITZKRIEG 1939-1942”

Exposition « De Gaulle, une carrière militaire » à Vincennes

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides




Défense : la réserve opérationnelle, outil indispensable aux armées

La Garde nationale crée une dynamique de l’engagement dans la réserve, militaire ou de sécurité. L’Etat-major des armées y puise des personnels de renfort, en fonction de ses besoins et des qualifications des réservistes.

La réserve a fait l’objet d’une présentation à la presse, le 6 octobre 2020 à Paris, par le général de division Walter Lalubin, délégué interarmées aux réserves, et le général de brigade aérienne Véronique Batut, secrétaire générale de la Garde nationale.

Imbrication permanente. Conseiller du chef d’Etat-major des armées, le délégué interarmées aux réserves lui propose des évolutions en fonction des capacités des armées. Tous les citoyens français concourent à la défense de la nation. Ce devoir peut s’exercer, dès l’âge de 17 ans, par une participation à des activités militaires dans la réserve. Les réservistes, militaires à part entière, peuvent effectuer les mêmes missions que les personnels d’active, y compris dans les forces spéciales et le renseignement. Les armées assurent leurs entraînement, préparation opérationnelle et maintien en condition opérationnelle. En 2020, 1.000 réservistes par jour ont participé aux opérations « Sentinelle » (protection du territoire) et « Résilience » (crise sanitaire du Covid-19). Pendant le pic de mars à juin, cette dernière a impliqué 3.000 militaires, dont 500 réservistes, pour l’assistance médicale (médecins, infirmiers et praticiens), la protection et la logistique santé, en appui du ministère des Solidarités et de la Santé, qui a mobilisé ses propres ressources de réserve. Par ailleurs, souligne le général Lalubin, outre la lutte contre le terrorisme (opération « Barkhane » au Sahel), les armées doivent se préparer au risque de confrontation conventionnelle de haute intensité. Environ un tiers des réservistes opérationnels font partie d’unités spécifiques de réserve des armées de Terre et de l’Air pour des missions de protection. Les autres suivent une formation en prévision d’un emploi, individuel ou en petit module, sur tous les théâtres d’opération. Le doublement des effectifs de la réserve opérationnelle a permis de compenser la diminution de ceux des armées d’active. Cette attrition, estimée à 75.000 postes, a résulté de la Révision générale des politiques publiques (2007-2012) et de la Modernisation de l’action publique (2012-2017). Outre la réserve opérationnelle de niveau I (voir encadré ci-dessous), le ministère des Armées dispose d’une réserve opérationnelle de niveau 2 (RO2), constitué d’anciens militaires de carrière ou sous contrat et de personnes ayant accompli un volontariat dans les armées. Tous sont soumis à l’obligation de disponibilité dans la limite de 5 ans à compter de la fin de leur lien au service. Mobilisable par décret du Premier ministre, la RO2 s’est montée à 58.000 réservistes en 2019. Avec les anciens du Service militaire volontaire et les volontaires issus du Service militaire adapté (insertion socioprofessionnelle au profit des jeunes des outre-mer), cette RO2 atteint 80.000 personnels de tous grades. Les réservistes opérationnels effectuent des carrières courtes, souvent de l’ordre de 3 à 5 ans. Par ailleurs, la « réserve citoyenne de défense et de sécurité » (RCDS) accueille les Français volontaires et bénévoles, pour servir comme « réserviste citoyen » au sein d’une armée ou d’un organisme rattaché. Contributeurs au rayonnement des armées, ils diffusent des informations sur elles au sein de la société civile, sous condition d’agrément. Le ministère des Armées a ainsi délivré 4.000 agréments RCDS en 2019. Conformément aux évolutions des lois de programmations militaires 2014-2019 et 2019-2025, le budget des réserves est passé de 70 M€ en 2016 à 170 M€ en 2020. La Garde nationale constitue un forum d’échanges de réflexion, d’études et de pratiques, conclut le général Lalubin.

Synergie des expériences. Créée le 13 octobre 2016 après les attentats terroristes de 2015, la Garde nationale (GN) repose sur deux piliers, rappelle sa secrétaire générale : deux tiers de réservistes pour la sécurité civile au sein de la Gendarmerie et de la Police, dépendant du ministère de l’Intérieur ; un tiers pour le ministère des Armées. Les personnels de 20 à 40 ans constituent la moitié des effectifs de la GN au 1er janvier 2020. Un réserviste sur deux vient du monde du travail. La sécurité intéresse surtout les gens ayant servi dans la Police. La GN leur apporte les bonnes pratiques des armées et autres composantes. Elle doit en priorité faire savoir les besoins des ministères de l’Intérieur et des Armées et connaître les attentes des réservistes. Ses objectifs en 2020 portent sur : l’accompagnement financier ; la valorisation de l’engagement des réservistes ; le partenariat avec leurs employeurs pour répondre à leurs attentes ; un accès amélioré à l’information par l’ouverture d’une plate-forme internet.

Journées nationales des réservistes. Sur le thème de l’engagement individuel à l’engagement collectif destiné à favoriser la cohésion nationale, la GN organise les « Journées nationales des réservistes » du 10 octobre au 12 novembre 2020 sur l’ensemble du territoire national.  En effet, les crises successives amènent les employeurs et les établissements d’enseignement à s’interroger sur l’impact sociétal des réservistes. Atouts opérationnels de leurs unités, ceux-ci représentent également la GN au sein de leurs environnements professionnels, sociaux et familiaux. Pendant les journées nationales des réservistes, des événements, dénommés « Rencontres de la Garde nationale » permettent au grand public de prendre la mesure des engagements des réservistes, hommes et femmes, qui garantissent une mobilisation quotidienne. Des réservistes y apportent leur témoignage en « présentiel », par visioconférence ou diffusion de vidéos en raison du contexte sanitaire. Ces rencontres ont rassemblé 54.000 personnes en 2019. Les Journées nationales sont organisées en coopération avec les ministères de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur, les entreprises, les collectivités territoriales et les associations de réservistes. Elles se terminent le 12 novembre par un ravivage de la Flamme à l’Arc de Triomphe à Paris, cérémonie organisée par le commandement des réserves de la Gendarmerie nationale et le secrétariat général de la Garde nationale.

Loïc Salmon

La réserve d’engagement de premier niveau (RO1) est constituée de volontaires issus de la société civile, des armées d’active ou d’anciens appelés du contingent. Tous doivent souscrire un engagement à servir dans la réserve. En 2019, 40.321 personnes ont intégré la RO1, contre 26.000 en 2016. Ils ont été répartis ainsi : 24.255 dans l’armée de Terre ; 6.252 dans la Marine nationale ; 5.759 dans l’armée de l’Air ; 3.325 dans le Service de santé des armées ; 524 dans le Service du commissariat des armées ; 206 dans le Service des essences des armées. 4.000 réservistes sont employés chaque jour, dont plus de 1.000 dédiés à la protection du territoire national. 48 % sont issus de la société civile et 37 % sont âgés de moins de 30 ans. Chaque réserviste effectue en moyenne 40 jours d’activités par an, alors que l’objectif a été fixé, en 2016, à 36,5 jours/an.

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