Forces nucléaires : Covid-19, dissuasion et désarmement

La pandémie du Covid-19 et ses conséquences économiques et industrielles affectent la dissuasion nucléaire (via ses arsenaux et ses personnels), la maîtrise des armements nucléaires et la non-prolifération.

Ces thèmes ont fait l’objet d’une note et d’un « podcast » (diffusion par service audio) de la Fondation pour la recherche stratégique. La note, publiée le 11 mai 2020, a été rédigée par Marie-Alix Lanternier, assistante de recherche, et Emmanuelle Maitre, chargée de recherche et intervenante dans le podcast, diffusé le 16 octobre 2020.

Effets de la pandémie. Les forces nucléaires des Etats détenteurs cherchent un équilibre entre le maintien de leurs capacités en matière de dissuasion et la protection de la santé des personnels qui la mettent en œuvre, indiquent Marie-Alix Lanternier et Emmanuelle Maitre. Pour certains, la pandémie offre une occasion de militer pour le désarmement, d’autres y voient une opportunité d’utiliser l’arme nucléaire en riposte à une éventuelle attaque biologique de la part d’un Etat. Aux Etats-Unis, Hans Kristenstein, membre du groupe de réflexion et d’information Federation of American Scientist (Fédération des scientifiques américains), écrit, le 29 avril 2020, qu’une seule base nucléaire a été épargnée par le Covid-19. Toutefois, celui-ci a contaminé les équipages de quatre porte-avions, dont le Theodore-Roosevelt, contraint de rentrer au port de l’île de Guam (océan Pacifique). Le commandement stratégique US Stratcom assure que le coronavirus n’a pas diminué la capacité de dissuasion, en raison de la culture et de l’entraînement des forces nucléaires stratégiques, programmées pour agir dans des circonstances difficiles. Dès le début de la pandémie, les personnels des forces nucléaires aériennes, navales et terrestres ont fait l’objet d’un dépistage et d’une protection prioritaires et ont bénéficié de mesures de prophylaxie. De son côté, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, souligne la nécessité de maintenir les capacités de défense et de dissuasion. Il estime que la pandémie a renforcé les menaces dans le domaine de la sécurité et que les adversaires de l’Alliance atlantique pourraient en tirer parti. En Grande-Bretagne, lors de la contamination du Premier ministre, Boris Johnson, par le Covid-19 en avril 2020, le commandement nucléaire et la responsabilité d’ordonner une frappe ont été délégués à des membres désignés du gouvernement. La Marine britannique, qui a déjà envisagé le risque d’une épidémie, souligne la nécessité de maintenir en service quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, et non pas trois, pour assurer la permanence à la mer, car deux se trouvent actuellement en entretien de longue durée. Seul Etat membre de l’Union européenne (UE) à disposer de forces nucléaires, la France a connu la contamination de plus de 1.000 marins du groupe aéronaval, qui a été rapatrié sur Toulon. Toutefois, cela n’a guère mis en péril la dissuasion. En effet, la force nucléaire du porte-avions Charles-de-Gaulle, assurée par le missile ASMPA monté sur Rafale Marine, n’est pas activée en permanence. En Russie, seul l’équipage d’un sous-marin d’attaque a été placé en quarantaine, à la suite d’un contact indirect avec un cas confirmé de Covid-19. La Chine, engagée dans une rhétorique agressive en riposte à sa gestion de l’origine de la pandémie, investit massivement dans la modernisation de ses moyens militaires et renforce son arsenal nucléaire. Sur le plan budgétaire, la crise sanitaire pourrait inciter les Etats membres de l’UE à réduire leurs dépenses militaires au profit d’un soutien économique et social à leurs populations. Une analyse du German Council on Foreign Relations (Conseil allemand pour les relations étrangères) estime que si les dirigeants européens réagissent en ce sens, comme lors de la crise financière de 2008, l’ambition d’une posture autonome de défense et de dissuasion risque de s’effondrer, accroissant la vulnérabilité de l’UE. La crise économique pourrait inciter davantage les Etats-Unis à envisager de se retirer de l’OTAN pour ne plus avoir à financer la défense de l’Europe. Cette étude estime que l’issue de la crise sanitaire et économique pourraient constituer une opportunité à saisir en matière de désarmement, en raison de la diminution possible des dépenses militaires dans la plupart des Etats. Elle envisage un scénario de négociations en ce sens entre les Etats-Unis et la Russie, affectés par la baisse du prix du pétrole. La Russie ne sera plus en mesure de poursuivre ses plans de modernisation de ses forces armées comme prévu. De leur côté, les Etats-Unis viennent à peine de commencer à moderniser leur arsenal nucléaire.

Désarmement nucléaire difficile. Le désarmement nucléaire implique un traité interdisant la possession d’arme atomique, car une seule ogive entraîne des conséquences stratégiques énormes, explique Emmanuelle Maitre. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, signé par 84 pays et ratifié par seulement 44, n’inclut pas de protocole de vérification de désarmement. Celui sur l’interdiction des essais, pas encore en vigueur, en prévoit. Les stations d’enregistrement sismiques, réparties dans le monde, détectent les explosions nucléaires. Le désarmement restera un vœu pieux s’il n’y a pas certitude de la destruction d’un arsenal nucléaire, estime Emmanuelle Maitre. Les dimensions réduites d’une bombe atomique actuelle facilitent sa dissimulation sur une vaste zone. Le protocole de vérification comprend des mesures très intrusives sur les objectifs des recherches en cours et le résultat dépend de la coopération de l’Etat inspecté. Certitude scientifique et confiance d’Etat à Etat se complètent. Ainsi, quand l’Afrique du Sud a décidé de détruire son arsenal nucléaire dans les années 1977-1980, Pretoria avait fait preuve d’une ouverture d’esprit suffisante pour convaincre l’Agence internationale de l’énergie atomique que ses engagements avaient été respectés. Personne, y compris les Etats-Unis, n’avait cru que l’Irak possédait des armes nucléaires dans les années 1990, le démantèlement ayant déjà eu lieu. Quant à la Corée du Nord, il n’y a aucune certitude absolue sur les déclarations de Pyongyang sur les installations et les matières nécessaires à un arsenal nucléaire. Les travaux sur le désarmement nucléaire ont commencé au sein de laboratoires américains dans les années 1960, rappelle Emmanuelle Maitre. Il s’agissait d’évaluer la possibilité de négociations sur la maîtrise des armements avec l’URSS et donc d’autoriser des experts soviétiques à visiter des installations américaines. L’inspection doit en effet établir qu’une arme et ses matières (uranium ou plutonium) ont bien été démantelées. Il lui faut observer la signature radioactive de l’arme en cours de démantèlement et la comparer avec les différents composants destinés à être démantelés, pour déceler un éventuel détournement. Cela nécessite des mesures fiables. Or les données entrant dans la composition d’une arme nucléaire, trop « sensibles », dépassent le cadre d’une inspection par des inspecteurs étrangers ou d’une institution internationale. Le Partenariat international sur la vérification du désarment nucléaire (plus de 20 Etats) étudie les procédures en vue d’un traité.

Loïc Salmon

Nucléaire : conséquences du Covid-19 sur le TNP

Armes nucléaires : l’interdiction des essais en question

Armes nucléaires : vérifier pour lutter contre la prolifération




Armes nucléaires : l’interdiction des essais en question

Le succès stratégique de l’Organisation du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) se trouve fragilisé par des incertitudes politiques.

Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 16 juillet 2020 à Paris.

L’état des lieux. En 2020, sur les 184 pays ayant signé le TICE, 168 l’ont ratifié. Il manque 44 ratifications pour qu’il puisse entrer en vigueur. La Chine, l’Egypte, les Etats-Unis, l’Iran et Israël l’ont seulement signé, mais pas l’Inde ni le Pakistan ni la Corée du Nord, précise Bruno Tertrais. Depuis son adoption par l’assemblée générale de l’ONU en 1996, il a été respecté par tous les Etats, sauf la Corée du Nord. L’Organisation du TICE doit détecter toute explosion nucléaire dans le monde et la signaler aux pays signataires du traité, afin de prendre des mesures pour empêcher les puissances disposant de l’arme nucléaire, de poursuivre leurs essais, et celles qui ne l’ont pas, de s’en doter. Gouvernée par une commission plénière regroupant tous les Etats membres, sa commission préparatoire dispose d’un secrétariat technique de 300 personnes, provenant de 87 Etats membres, et d’un budget financé à plus de 50 % par les grands Etats occidentaux (22 % par les seuls Etats-Unis). En 2020, près de 90 % des 337 stations prévues de son système de surveillance étaient certifiées. Ce système permet une couverture permanente en temps réel par des moyens de détection sismique, hydroacoustique, infrasonore et radiologique. Il est parvenu à détecter, dans certaines conditions, des explosions libérant une énergie très inférieure à 1 kilotonne, seuil exact dépendant de la localisation de l’explosion et du bruit de fond ambiant, qui varie au cours du temps. Ainsi, l’essai nord-coréen de 2006 correspondait à une magnitude de 4,08. En 2020, le seuil de détection sismique atteint la magnitude de 3,2 dans l’hémisphère Nord et de 3,4 au niveau mondial. Dans le domaine civil, ce système de surveillance a permis de détecter le tsunami en Indonésie (2004) et l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima consécutif à un séisme (2011). Il devrait connaître d’autres applications, notamment dans les sciences de l’atmosphère. Les stations hydroacoustiques, dont 11 suffisent à couvrir la planète, pourront assurer la surveillance du trafic maritime, de l’environnement et des accidents ainsi que le suivi des migrations des baleines. Faute d’entrée en vigueur du TICE, son organisation dépend des contributions financières et des transmissions de données des Etats membres et reste vulnérable à une crise politique due au comportement d’un Etat membre.

La Russie. Un grave accident, survenu le 8 août 2019 lors d’un essai de propulseur, avait entraîné la fermeture temporaire de plusieurs stations russes de surveillance de « radionucléides » (élément instable qui dégage un rayonnement en se décomposant). Cette fermeture semble avoir été prise en compte par le Département d’Etat américain, indique Bruno Tertrais. Dans un rapport rendu public en juin 2020, il écrit que la Russie a procédé à des expériences liées aux armes nucléaires ayant dégagé une énergie nucléaire, mais sans préciser de date. Il met ainsi en doute le respect des obligations de la Russie, au titre du Traité sur la limitation des essais souterrains d’armes nucléaires. Déjà en mai 2019, l’Agence américaine du renseignement de la défense avait évoqué l’hypothèse d’une violation du TICE par la Russie lors d’expériences hydro-nucléaires « sur-critiques » en Nouvelle-Zemble. Les expériences hydro-nucléaires sont autorisées par le TICE à condition d’être « sous-critiques ». Ce type d’explosion de très faible puissance, dénommé aussi « tir froid », n’entraîne pas de réaction en chaîne. Il sert à valider le fonctionnement de l’amorce de l’arme thermonucléaire. L’ogive ne contient qu’un explosif chimique et une très faible quantité de plutonium. Un tir froid contribue à assurer la sécurité, la sûreté et la fiabilité de l’arme nucléaire. La Russie a nié être en contravention avec ses engagements, sans préciser leur nature exacte quant aux essais hydro-nucléaires. En septembre 2019, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait déclaré que son pays n’avait pas procédé à une seule explosion nucléaire depuis 1991.

La Chine. Le rapport de juin 2019 du Département d’Etat américain mentionne la conduite probable, par la Chine, de multiples expériences ou essais liés aux armes nucléaires. Il note également un niveau élevé d’activité sur le site de Lop Nor, unique et vaste centre d’essais nucléaires chinois situé dans la région autonome du Xinjiang. Toutefois, selon Bruno Tertrais, la plupart des analystes restent prudents, car le rapport ne donne prise à aucune accusation précise d’infraction au TICE. Par ailleurs, les travaux en cours à Lop Nor pourraient correspondre à un aménagement des installations destinées aux essais de tirs froids.

Les Etats-Unis. Un Etat détenteur de l’arme nucléaire pourrait invoquer des motifs de garantie de fiabilité ou de sécurité pour procéder à une nouvelle campagne d’essais réels, avertit Bruno Tertrais. Les Etats-Unis n’ont jamais caché leur intention en ce sens en cas de détection d’un défaut majeur dans l’une des formules d’armes nucléaires en service, vu que leur gamme s’est réduite. La possibilité d’un essai de démonstration aurait été évoquée lors de réunions internes au plus haut niveau en mai 2020. En l’absence d’un besoin technique exprimé, un délai de quelques mois suffirait pour réaliser un essai « simple », au sens de l’Autorité de sûreté nucléaire (agence dépendant du ministère fédéral de l’Energie). Toutefois, selon une enquête réalisée dans 11 pays occidentaux en 2019, les opinions publiques se montrent très critiques à l’égard de la conduite de nouveaux essais nucléaires. Le livre Blanc 2018 de l’Association pour le contrôle des armements, basée aux Etats-Unis, reconnaît la fragilité de la norme de « non essai » et recommande de la renouveler et de la renforcer au fil du temps. Or le TICE constitue le pilier essentiel de la non-prolifération, souligne Bruno Tertrais. La nécessité d’une interdiction complète des essais nucléaires figure explicitement dans le préambule du Traité de non-prolifération des armes nucléaires.

Loïc Salmon

Entre 1945 et 1998, huit pays ont procédé à 2.161 essais nucléaires : Etats-Unis, 1.125 dont 212 atmosphériques, 3 tirés de sous-marins et 910 souterrains ; Union soviétique, 720 dont 217 atmosphériques, 1 tiré de sous-marin et 502 souterrains ; France, 210 dont 50 atmosphériques et 160 souterrains ; Chine, 47 dont 21 atmosphériques et 26 souterrains ; Grande-Bretagne, 45, dont 21 atmosphériques et 24 souterrains ; Corée du Nord, 6 souterrains ; Inde, 6 souterrains ; Pakistan, 2 souterrains. Entre 1960 et 1996, la France a effectué des essais ainsi répartis : 4 essais atmosphériques et 13 souterrains dans le Sud algérien de 1960 à 1966 ; 46 essais atmosphériques et 147 souterrains entre 1966 et 1996 en Polynésie française. Depuis la signature du TICE (1996), sont effectués : des essais nucléaires en simulation ; des expériences de fissions et fusions à très petite échelle ; des « tirs froids » (amorces de l’arme) et des essais de détonique à l’air libre ou en puits.

Nucléaire : conséquences du Covid-19 sur le TNP

Forces nucléaires : incertitude sur leur maîtrise à terme

Armes nucléaires : vérifier pour lutter contre la prolifération




Marines : l’industrie navale, concurrence et innovations

La pandémie du Covid-19 devrait bouleverser les prévisions de l’industrie navale militaire, marquée par une concurrence internationale accrue et une capacité d’adaptation dans un contexte stratégique évolutif.

Le salon « numérique » Euronaval 2020 (19-25 octobre, Paris-Le-Bourget) a fourni l’occasion d’évaluer les perspectives françaises, la production navale mondiale et les innovations technologiques. Ont été diffusées : l’intervention de la ministre des Armées, Florence Parly, sur les programmes en cours ; une étude réalisée par le Gican (Groupement des industries de construction et activités navales) et le Jane’s Information Group (entreprise britannique de renseignements de sources ouvertes sur la défense et la sécurité). La Fondation pour la recherche stratégique a organisé, le 13 octobre 2020 à Paris, une visioconférence avec : Daniel Scourzic, ECA Group (systèmes d’armes robotisés en milieu hostile) ; Jean Judde de Larivière, MBDA (missiles et systèmes de missiles) ; Olivier Kermagoret, Thales (électronique de défense et de sécurité).

Les programmes en cours. La France continue d’affirmer son attachement à la liberté de navigation, souligne Florence Parly « à l’heure où le droit international devient, trop souvent, une variable d’ajustement de certains et où les frontières sont contestées ». La mer reste un espace d’incertitudes, de tensions, de provocations et d’enjeux de puissance, notamment dans le détroit d’Ormuz et en Méditerranée orientale. C’est pourquoi la loi de programmation militaire consacre 110 Mds€ aux équipements sur la période 2019-2023, dont une part significative pour le combat naval. La ministre a confirmé le lancement du porte-avions de nouvelle génération en 2038. Ce successeur du Charles-de-Gaulle sera adapté, dès sa conception, au SCAF (système de combat aérien du futur). En outre, les travaux de réalisation des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de 3ème génération vont commencer dans les prochains mois. Le programme « Barracuda » livrera six sous-marins d’attaque, dont le premier, le Suffren, a effectué avec succès le premier tir de missile de croisière naval le 20 octobre et sera réceptionné par la Marine nationale à la fin de 2020. Celui des frégates multi-missions se poursuit pour permettre la livraison de l’Alsace en 2021 et de la Lorraine en 2022. Suivront les frégates de défense et d’intervention, dont la première, Amiral-Ronarc’h (déjà en construction) sera livrée en 2023. De plus, six patrouilleurs outre-mer, destinés à la protection des zones économiques exclusives (10 Mkm2), entreront en service d’ici à 2025. Le premier ralliera la Nouvelle Calédonie dès 2022. Pour la métropole, les deux premiers patrouilleurs océaniques franco-italiens de 2.000 t seront livrés d’ici à 2023. Le programme franco-britannique SLAMF (système de lutte anti-mines futur), qui intègre des systèmes de drones, est en cours.

La production dans le monde. Selon l’étude conjointe Gican-Jane’s, la production navale mondiale a atteint 2,3 Mt pour une valeur de 192 Mds$ entre 2015 et 2019. Le tonnage produit en Amérique du Nord se monte à 379.000 t pour une valeur de 65 Mds$, contre 369.000 t et 33 Mds$ en Europe. Malgré un tonnage presqu’équivalent, la différence en valeur, du simple au double, provient de la cherté des programmes navals américains de haute technologie et des coûts de production en Amérique du Nord plus élevés qu’en Europe. Pendant la même période, la valeur de la production de l’Asie de l’Est (Chine, Japon, Taïwan, Corées du Sud et du Nord) a atteint 56 Mds$. La Chine a construit 720.000 t, soit près du double de l’Europe, pour une valeur de 38 Mds$, proche de celle de l’Europe. La production mondiale 2015-2019, par type de navires, s’établit ainsi : 59 sous-marins de tous types, dont 22 en Chine et au Japon ; 282 patrouilleurs côtiers et de haute mer, dont près de la moitié en Asie du Sud et Asie de l’Est ; 146 corvettes, frégates et destroyers, dont la moitié en Asie de l’Est. L’exportation représente 50 % de la production en valeur de l’Europe, 30 % de celles de la Russie et de la Corée du Sud, 3 % de celle de la Chine et …1 % de celle des Etats-Unis ! Quant à la France, la valeur des exportations représente 35 % du chiffre d’affaires des chantiers.

Les technologies innovantes. Les millions de mines sous-marines stockées, qui menacent les transports par mer (80 % du trafic mondial de fret), constituent des armes à bas prix et fort impact pour les organisations terroristes, souligne Daniel Scourzic. Capables d’infliger des dégâts considérables en cas de conflit majeur, elles seront utilisées à des fins offensives, défensives et de blocus des routes maritimes d’approvisionnement. Leur variété s’étend des engins explosifs improvisés aux mines explosant par contact ou influence et aux mines mobiles. Aujourd’hui, dragueurs et chasseurs de mines doivent pénétrer dans la zone dangereuse. Demain, des systèmes de robots seront déployés en toute sécurité, en dehors des zones minées, par des navires non spécialisés ou directement de la plage. Déjà utilisés depuis 1975 pour l’identification et la neutralisation des mines, les robots, organisés en systèmes indépendants des navires, rempliront plusieurs tâches simultanées, plus rapidement et avec plus de souplesse. Certains, manœuvrés directement de la plage, seront autonomes, mais avec la possibilité d’une intervention humaine. Cybersécurisés, les systèmes de robots utiliseront l’intelligence artificielle et seront déployés en essaims. La supériorité maritime repose sur les capacités défensives face aux nouvelles menaces et offensives sur chaque champ de bataille, indique Jean Judde de Larivière. Les capacités défensives incluent missiles hypersoniques, attaques saturantes, systèmes de défense aérienne intégrés et frappes aériennes. Les capacités offensives vont du contrôle des espaces aérien et maritime aux attaques contre la terre, cyber et dans l’espace. La supériorité maritime porte sur la gestion de l’effet militaire, une allonge accrue, l’évaluation de la situation et la connectivité. La gestion des effets militaires dans des zones contestées inclut le contrôle de l’ouverture du feu et l’aide à la décision avant l’engagement. Les futurs systèmes navals de défense dépendront de la projection de capacités ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et incluent l’essaimage, le couplage entre armes pilotées et non pilotées et des navires à distance de sécurité du champ de bataille numérisé. Le « cloud » (accès à des services informatiques via internet) apporte des réponses temporelles échelonnées au combat collaboratif avec partage de données, explique Olivier Kermagoret. En effet, la supériorité informationnelle à la mer se trouve menacée. Sur mer et dans les airs, la supériorité opérationnelle n’est plus garantie. Dans l’espace, les satellites ne sont guère en sécurité ni en sûreté. La guerre électronique s’exerce dans un environnement encombré. Le cyber devient un champ d’opportunités émergentes, mais aussi de nouvelles menaces. Les adversaires disposent de capacités d’engagement de haute intensité. Les menaces de basse intensité varient. La frontière entre les seuils de paix et de guerre reste floue.

Loïc Salmon

Marines : le salon Euronaval 2020, uniquement en ligne

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Marine nationale : les BRF pour durer en mer face aux menaces, nouvelles ou lointaines




Expositions « Comme en 40 » et « 1940 ! Paroles de rebelles » aux Invalides

L’année 1940 rappelle « l’incroyable défaite » de la France face à l’Allemagne vaincue en 1918, mais aussi le sursaut de ceux qui ne l’acceptent pas et veulent continuer le combat jusqu’à la victoire.

Les signes annonciateurs. Les prémices de la revanche militaire de l’Allemagne apparaissent dans les années 1930 dans l’indifférence des démocraties occidentales, notamment des grandes puissances européennes de la Grande Guerre. La France et la Grande-Bretagne se trouvent alors à la tête de vastes empires coloniaux, le traité de Versailles (1919) ayant dépouillé l’Allemagne du sien. Dès 1933, celle-ci se retire de la Conférence du désarmement de Genève et de la Société des nations, qui vise à la sécurité collective par la prévention des guerres et la résolution des conflits par la négociation. En 1935, le gouvernement allemand rétablit le service militaire. L’année suivante, en violation du Traité de Versailles, il envoie des troupes réoccuper la Rhénanie, alors démilitarisée, sans la moindre réaction militaire de la part de la France ni de la Grande-Bretagne. Il lance alors un grand programme de réarmement et prépare l’économie nationale à la guerre. En mars 1938, l’Allemagne annexe l’Autriche pour unifier les populations au sein d’une même nation. Grâce aux accords de Munich signés avec la France, la Grande-Bretagne et l’Italie, elle annexe aussi la région des Sudètes (population à majorité germanophone) de la Tchécoslovaquie en septembre. En mars 1939, elle crée le protectorat de Bohême-Moravie sur ce qui reste de ce pays. En août, elle signe un pacte de non-agression avec l’Union soviétique.

L’attente et les combats. Le 1er septembre 1939, la Wehrmacht envahit la Pologne. L’armée soviétique la rejoint 16 jours plus tard. Comprenant que l’ère des compromis a pris fin, la France et la Grande-Bretagne décident de déclarer la guerre au IIIème Reich le 3 septembre. Après la mobilisation générale, commence la « drôle de guerre ». Le Haut commandement français envoie des troupes en Sarre, en deçà de la ligne « Siegfried », pour soutenir brièvement l’armée polonaise, sans résultats significatifs. Ce dispositif de défense a été construit dans les années 1930 face à la ligne française « Maginot », où sont cantonnés 200.000 soldats qui attendent l’invasion allemande. Celle-ci tarde car la campagne de Pologne a révélé des déficiences à corriger avant d’affronter l’armée française, considérée à l’époque comme la meilleure du monde. Or l’inaction sape le moral des troupes françaises. La population civile se résigne à la guerre dans la persistance des tensions politiques, contrairement à « l’union sacrée » de 1914. L’invasion de la Norvège et du Danemark par la Wehrmacht en avril 1940 donne l’occasion à un corps expéditionnaire, composé des troupes françaises, britanniques et polonaises, de remporter la bataille de Narvik, coupant, temporairement, la « route du fer » (suédois). Le 10 mai 1940, la Wehrmacht pénètre aux Pays-Bas, en Belgique et au Luxembourg. Le corps expéditionnaire britannique (400.000 hommes), débarqué en France en septembre 1939, s’est porté à sa rencontre en Belgique. Le 14 mai, les blindés allemands percent le dispositif français dans les Ardennes et atteignent les côtes de la Manche le 21 mai. Les troupes néerlandaises ont été défaites en cinq jours. Encerclées, les troupes alliées se replient sur Dunkerque, où 240.000 soldats britanniques et 120.000 soldats français et belges sont évacués par mer vers la Grande-Bretagne…grâce à l’appui de l’armée française ! Puis, le 4 juin, celle-ci se rétablit sur la ligne « Weygand » (entre la Somme et l’Aisne), percée par les troupes allemandes…qui défilent à Paris le 14 juin. Entretemps, l’Italie a déclaré la guerre à la France le 10 juin, mais ses troupes restent contenues dans les Alpes. Le 22 juin, les représentants des gouvernements français et allemands signent l’armistice à Rethondes (forêt de Compiègne), dans le même wagon où avait été signé celui du 11 novembre 1918 signifiant la défaite de l’Empire allemand (IIème Reich, 1871-1918). Cet armistice entre en vigueur le 25 juin, en même temps que celui signé la veille entre la France et l’Italie. En 45 jours de combat, l’armée française déplore 92.000 tués, 230.000 blessés, 1,84 million de prisonniers, 2.500 chars et 900 avions détruits. Malgré des capacités opérationnelles et tactiques supérieures, l’armée allemande compte 49.000 morts, 110.000 blessés, 1.800 chars et 1.400 avions détruits. En juillet, le massacre de 1.300 marins français de la flotte française, réfugiée à Mers el-Kébir (Algérie), par la Marine britannique sera utilisé par les propagandes du Reich et du gouvernement de Vichy. Ensuite, la bataille, aérienne, d’Angleterre dure du 13 août au 31 octobre 1940.

L’amertume de l’Occupation. Paniqués par les souvenirs des exactions allemandes de 1914 et les bombardements aériens, huit millions de Français fuient l’avance ennemie. Le tiers du territoire français s’est ainsi vidé entre le 10 mai et le 25 juin. La ligne de démarcation, qui coupe 13 départements sur 1.000 km, constitue une frontière politique, sociale et économique. Dans la zone Nord « occupée » (55 % du territoire), l’heure allemande est imposée à partir du 7 juin. Des tracts allemands, destinés aux forces militaires françaises pour les inciter à se rendre, reprennent le discours du maréchal Pétain, chef de « l’Etat français », radiodiffusé le 17 juin, leur demandant de « cesser de combattre ». Les départements d’Alsace (Bas-Rhin et Haut-Rhin) et de Moselle sont rattachés au Reich dès le 24 juin, puis annexés en novembre. Leurs populations subissent un régime de « défrancisation » et d’embrigadement. La bande littorale atlantique devient « zone interdite » en 1941. La délégation du ministère de la Propagande du Reich censure presse, radio, actualités cinématographiques et films pour lutter contre les influences juives, franc-maçonnes et antiallemandes.

Les rebelles. Les armistices empêchant les Français de lutter aux côtés des Alliés, le général de Gaulle, réfugié à Londres, doit combattre l’ennemi et le gouvernement légal de son pays. Parmi ses 1.038 Compagnons de la Libération (6 femmes), 790 sont entrés en résistance en 1940. Si l’armistice constitue le facteur déclencheur de leur engagement, leurs motivations varient : passion de la France ; humiliation de la défaite ; idéalisme ; goût de l’aventure ; l’irrationnel ; poids mental de la guerre de 1914-1918 ; combat ; loyauté ; anti-germanisme ; attaches familiales ; réflexion politique ; antinazisme.

Loïc Salmon

L’exposition « Comme en 40 » (17 septembre 2020-10 janvier 2021), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente uniformes, armes, objets, archives cinématographiques et documents. Concerts, conférences et projections de films sont aussi prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

L’exposition « 1940 ! Paroles de rebelles » (17 septembre 2020-3 janvier 2021), organisée par le musée de l’Ordre de la Libération (Invalides), présente des objets, photos, insignes, extraits audiovisuels et documents. Renseignements : www.ordredelaliberation.fr

335 | Dossier : “La BLITZKRIEG 1939-1942”

Exposition « De Gaulle, une carrière militaire » à Vincennes

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides




Défense : la réserve opérationnelle, outil indispensable aux armées

La Garde nationale crée une dynamique de l’engagement dans la réserve, militaire ou de sécurité. L’Etat-major des armées y puise des personnels de renfort, en fonction de ses besoins et des qualifications des réservistes.

La réserve a fait l’objet d’une présentation à la presse, le 6 octobre 2020 à Paris, par le général de division Walter Lalubin, délégué interarmées aux réserves, et le général de brigade aérienne Véronique Batut, secrétaire générale de la Garde nationale.

Imbrication permanente. Conseiller du chef d’Etat-major des armées, le délégué interarmées aux réserves lui propose des évolutions en fonction des capacités des armées. Tous les citoyens français concourent à la défense de la nation. Ce devoir peut s’exercer, dès l’âge de 17 ans, par une participation à des activités militaires dans la réserve. Les réservistes, militaires à part entière, peuvent effectuer les mêmes missions que les personnels d’active, y compris dans les forces spéciales et le renseignement. Les armées assurent leurs entraînement, préparation opérationnelle et maintien en condition opérationnelle. En 2020, 1.000 réservistes par jour ont participé aux opérations « Sentinelle » (protection du territoire) et « Résilience » (crise sanitaire du Covid-19). Pendant le pic de mars à juin, cette dernière a impliqué 3.000 militaires, dont 500 réservistes, pour l’assistance médicale (médecins, infirmiers et praticiens), la protection et la logistique santé, en appui du ministère des Solidarités et de la Santé, qui a mobilisé ses propres ressources de réserve. Par ailleurs, souligne le général Lalubin, outre la lutte contre le terrorisme (opération « Barkhane » au Sahel), les armées doivent se préparer au risque de confrontation conventionnelle de haute intensité. Environ un tiers des réservistes opérationnels font partie d’unités spécifiques de réserve des armées de Terre et de l’Air pour des missions de protection. Les autres suivent une formation en prévision d’un emploi, individuel ou en petit module, sur tous les théâtres d’opération. Le doublement des effectifs de la réserve opérationnelle a permis de compenser la diminution de ceux des armées d’active. Cette attrition, estimée à 75.000 postes, a résulté de la Révision générale des politiques publiques (2007-2012) et de la Modernisation de l’action publique (2012-2017). Outre la réserve opérationnelle de niveau I (voir encadré ci-dessous), le ministère des Armées dispose d’une réserve opérationnelle de niveau 2 (RO2), constitué d’anciens militaires de carrière ou sous contrat et de personnes ayant accompli un volontariat dans les armées. Tous sont soumis à l’obligation de disponibilité dans la limite de 5 ans à compter de la fin de leur lien au service. Mobilisable par décret du Premier ministre, la RO2 s’est montée à 58.000 réservistes en 2019. Avec les anciens du Service militaire volontaire et les volontaires issus du Service militaire adapté (insertion socioprofessionnelle au profit des jeunes des outre-mer), cette RO2 atteint 80.000 personnels de tous grades. Les réservistes opérationnels effectuent des carrières courtes, souvent de l’ordre de 3 à 5 ans. Par ailleurs, la « réserve citoyenne de défense et de sécurité » (RCDS) accueille les Français volontaires et bénévoles, pour servir comme « réserviste citoyen » au sein d’une armée ou d’un organisme rattaché. Contributeurs au rayonnement des armées, ils diffusent des informations sur elles au sein de la société civile, sous condition d’agrément. Le ministère des Armées a ainsi délivré 4.000 agréments RCDS en 2019. Conformément aux évolutions des lois de programmations militaires 2014-2019 et 2019-2025, le budget des réserves est passé de 70 M€ en 2016 à 170 M€ en 2020. La Garde nationale constitue un forum d’échanges de réflexion, d’études et de pratiques, conclut le général Lalubin.

Synergie des expériences. Créée le 13 octobre 2016 après les attentats terroristes de 2015, la Garde nationale (GN) repose sur deux piliers, rappelle sa secrétaire générale : deux tiers de réservistes pour la sécurité civile au sein de la Gendarmerie et de la Police, dépendant du ministère de l’Intérieur ; un tiers pour le ministère des Armées. Les personnels de 20 à 40 ans constituent la moitié des effectifs de la GN au 1er janvier 2020. Un réserviste sur deux vient du monde du travail. La sécurité intéresse surtout les gens ayant servi dans la Police. La GN leur apporte les bonnes pratiques des armées et autres composantes. Elle doit en priorité faire savoir les besoins des ministères de l’Intérieur et des Armées et connaître les attentes des réservistes. Ses objectifs en 2020 portent sur : l’accompagnement financier ; la valorisation de l’engagement des réservistes ; le partenariat avec leurs employeurs pour répondre à leurs attentes ; un accès amélioré à l’information par l’ouverture d’une plate-forme internet.

Journées nationales des réservistes. Sur le thème de l’engagement individuel à l’engagement collectif destiné à favoriser la cohésion nationale, la GN organise les « Journées nationales des réservistes » du 10 octobre au 12 novembre 2020 sur l’ensemble du territoire national.  En effet, les crises successives amènent les employeurs et les établissements d’enseignement à s’interroger sur l’impact sociétal des réservistes. Atouts opérationnels de leurs unités, ceux-ci représentent également la GN au sein de leurs environnements professionnels, sociaux et familiaux. Pendant les journées nationales des réservistes, des événements, dénommés « Rencontres de la Garde nationale » permettent au grand public de prendre la mesure des engagements des réservistes, hommes et femmes, qui garantissent une mobilisation quotidienne. Des réservistes y apportent leur témoignage en « présentiel », par visioconférence ou diffusion de vidéos en raison du contexte sanitaire. Ces rencontres ont rassemblé 54.000 personnes en 2019. Les Journées nationales sont organisées en coopération avec les ministères de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur, les entreprises, les collectivités territoriales et les associations de réservistes. Elles se terminent le 12 novembre par un ravivage de la Flamme à l’Arc de Triomphe à Paris, cérémonie organisée par le commandement des réserves de la Gendarmerie nationale et le secrétariat général de la Garde nationale.

Loïc Salmon

La réserve d’engagement de premier niveau (RO1) est constituée de volontaires issus de la société civile, des armées d’active ou d’anciens appelés du contingent. Tous doivent souscrire un engagement à servir dans la réserve. En 2019, 40.321 personnes ont intégré la RO1, contre 26.000 en 2016. Ils ont été répartis ainsi : 24.255 dans l’armée de Terre ; 6.252 dans la Marine nationale ; 5.759 dans l’armée de l’Air ; 3.325 dans le Service de santé des armées ; 524 dans le Service du commissariat des armées ; 206 dans le Service des essences des armées. 4.000 réservistes sont employés chaque jour, dont plus de 1.000 dédiés à la protection du territoire national. 48 % sont issus de la société civile et 37 % sont âgés de moins de 30 ans. Chaque réserviste effectue en moyenne 40 jours d’activités par an, alors que l’objectif a été fixé, en 2016, à 36,5 jours/an.

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Réserve : montée en puissance pour la sécurité nationale

Garde nationale : objectif, fidéliser les réservistes




Nucléaire : conséquences du Covid-19 sur le TNP

La 10ème conférence quinquennale d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), prévue à New York du 27 avril au 22 mai 2020, a été reportée en 2021 à cause de la pandémie du Covid-19. Mais ce report pourrait se révéler utile.

Cette question a fait l’objet d’une note publiée le 27 mai 2020 à Paris par Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, (FRS) et qui a animé une visioconférence sur le même sujet, le 10 juin 2020 à Paris (voir encadré). Y sont intervenus : Martin-Pierre Charliat, conseiller politique à la Direction des affaires stratégiques de sécurité et du désarmement au ministère des Affaires étrangères ; Tiphaine de Champchesnel, chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Emmanuelle Maitre, chargée de recherche à la FRS.

Bilan. Le TNP aurait dû fêter le cinquantième anniversaire de son entrée en vigueur en mars 2020… en pleine crise du Covid-19, rappelle Benjamin Hautecouverture. Il repose sur trois piliers : non-prolifération ; désarmement ; usages pacifiques. Entre 1970 et 2000, il a assuré le rôle de chambre d’enregistrement des modifications profondes de l’environnement stratégique et celui d’instrument utile pour influer sur le facteur nucléaire de la sécurité internationale. Sa réussite se mesure dans le temps long, à savoir 20 ou 25 ans, et au faible nombre d’Etats engagés, avec succès, dans un programme nucléaire militaire. L’Iran, qui l’a ratifié, a tenté un programme militaire en 1999 et 2003 puis l’a gelé lors des négociations qui ont abouti à l’accord de Vienne de 2015, conclu avec l’Union européenne, la France, l’Allemagne, la Chine, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie. La Corée du Nord s’est retirée du TNP en 2003 et a effectué plusieurs essais nucléaires souterrains à partir de 2006. Ce traité est réexaminé tous les cinq ans depuis 1995. Le cycle d’examen se compose d’une année vierge suivant celle de la conférence, puis de trois années destinées à préparer la conférence d’examen suivante dans le cadre de trois commissions préparatoires successives. Celles-ci se tiennent traditionnellement à Vienne, Genève et New York. La conférence d’examen proprement dite a lieu habituellement à New York, siège de l’ONU où beaucoup d’Etats parties au TNP sont représentés. Vienne abrite l’Agence internationale de l’énergie atomique (171 pays membres) et l’Organisation du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (183 pays membres). Les deux tiers des activités de l’ONU ont lieu à Genève. Le document final par consensus n’a clôturé que quatre des neuf conférences d’examen du TNP. Or, parmi les autres, deux ont abouti à des résultats sensibles : la sûreté dans l’examen des usages pacifiques de l’énergie nucléaire en 1990 ; la durée illimitée du TNP en 1995. Parmi les 191 Etats parties du TNP, 153 ont participé à la conférence d’examen de 2005, 172 à celle de 2010 et 161 à celle de 2015.

Environnement stratégique. Le contexte international exerce une influence négative sur la conférence d’examen, explique Benjamin Hautecouverture. Ses caractéristiques incluent : réémergence des rivalités entre Etats dotés de l’arme nucléaire ; stagnation de la maîtrise bilatérale des armements stratégiques ; aggravation des crises nord-coréenne et iranienne en matière de prolifération ; suspension du processus de désarmement nucléaire ; foyers d’instabilité régionale accrus, surtout au Moyen-Orient ; désaccords sur le cycle du combustible pour les usages civils ; baisse de l’intérêt en matière de sécurité nucléaire, thème pourtant consensuel entre Etats dotés de l’arme nucléaire et Etats non dotés. Le processus d’examen du TNP se trouve fragilisé par la rivalité entre les Etats-Unis et la Russie, l’émergence de la Chine comme puissance mondiale et les dissensions entre les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne). Cela se répercute sur le désarmement nucléaire, où s’exacerbe le clivage traditionnel entre Etats dotés et les autres. Pourtant le nombre de ratifications du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires progresse. Début mai 2020, ce dernier compte 81 signatures et 36 ratifications. Il ne pourra entrer en vigueur qu’à partir de 50 ratifications.

Enjeux. Le report à 2021 de la 10ème conférence d’examen du TNP présente une opportunité pour la recentrer sur ses priorités, estime Benjamin Hautecouverture. Les évolutions technologiques constituent des facteurs de renforcement…ou de fragilisation. Les enjeux politico-juridiques détermineront de plus en plus la qualité du respect des engagements des Etats parties. Les crises de la prolifération ou du Moyen-Orient pourraient entrer dans le champ des discussions. Enfin, le processus d’examen lui-même nécessite un renouvellement. En effet, la lisibilité d’une conférence est devenue accessible uniquement à un public d’observateurs très au fait de la question et donc limités en nombre. Les insuffisances et dysfonctionnements en réduisent l’efficacité. Ils portent sur la durée de la conférence (quatre semaines), la longueur du document final, l’exhaustivité pour l’obtention d’un accord de consensus, la quantité des documents institutionnels et étatiques et l’extrême formalisation, comparée à la place prise par les tractations informelles, orchestrées ou non par la présidence de la conférence. Selon Benjamin Hautecouverture, un tel état de fait a peu à peu pavé la voie à une simplification des messages délivrés à l’issue des conférences quinquennales et allant dans le sens de l’intérêt d’un Etat, d’une organisation régionale ou d’un groupe de pression en particulier. Malgré quelques critiques officielles sur l’inefficacité ou le caractère discriminatoire du TNP, l’immense majorité des Etats parties n’en remet pas en cause l’esprit ni la lettre.

Loïc Salmon

Le report de la conférence quinquennale sur le TNP à une date encore indéterminée laisse du temps pour remplir le cahier des charges, d’autant plus que la crise du Covid-19 n’a pas interrompu les discussions en cours sur les essais nucléaires, indique Martin-Pierre Charliat. Il permet de saisir des opportunités de dialogue. Un exercice franco-allemand de vérification du désarmement nucléaire a eu lieu en septembre 2019. La préservation de l’autorité du TNP réduit les armements stratégiques pour limiter les risques d’escalade en cas d’affrontement. Selon Tiphaine de Champchesnel, l’ambiance des discussions revêt une grande importance car elle a été propice à un accord des Etats parties. Par ailleurs la reprise des rivalités entre les grandes puissances conduit certains Etats tiers à considérer la non-prolifération comme une invention au service du club, très fermé, des puissances nucléaires. Le report de la conférence du TNP ne devrait pas modifier le contexte stratégique en raison de l’absence de risque de dégradation, estime Emmanuelle Maitre. Les présidents russe et américain décident seuls dans ce domaine. Or les Etats-Unis créent eux-mêmes des risques stratégiques. La dissension entre la Russie et les Etats-Unis aura une influence sur la rédaction du document final en 2021.

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Défense : la stratégie énergétique, un atout opérationnel pour la résilience

L’insécurité des approvisionnements pétroliers et les dépendances technologiques et industrielles incitent les forces armées à se préparer à la transition énergétique : biocarburants, hybridation et hydrogène.

La « Stratégie énergétique de défense » a été présentée, le 25 septembre 2020 à Valenciennes-sur-Seine, par la ministre des Armées, Florence Parly. Le Service des essences des armées devient « Service de l’énergie opérationnelle ».

Les points-clés. Impliquant un changement structurant sur plusieurs décennies, cette stratégie vise à renforcer la souveraineté et soutenir la liberté d’action de la France, souligne la ministre. Cette transition énergétique repose sur des expérimentations et des recherches, préconisées par un groupe de travail. Dans son rapport rendu public le même jour, celui-ci recommande de consommer moins en plusieurs étapes : des mesures précises des consommations par usage ; leur analyse ; l’amélioration et l’optimisation de la performance énergétique. Le ministère des Armées va diffuser une culture de la sobriété énergétique au sein des écoles et centres de formation, en cohérence avec les impératifs opérationnels. Pour améliorer la consommation, les programmes d’armement incluront « l’écoconception » et l’efficacité énergétique. La résilience et la performance opérationnelle des forces devront reposer, notamment, sur un « carburant unique » pour l’ensemble des équipements, en vue de garantir qualité et simplicité logistiques. Le recours accru au numérique, gros consommateur d’électricité, implique la cyberdéfense du secteur énergétique. Le monde civil développe des innovations technologiques en matière d’énergie, mais utilisables par les armées que sous certaines conditions : robustesse mécanique ; sûreté de fonctionnement ; autonomie ; fonctionnement en mode dégradé. Enfin, l’autonomie stratégique nécessite une coopération renforcée avec les partenaires européens de la France et au sein de l’OTAN, pour développer l’interopérabilité et le partage des savoir-faire en matière de soutien opérationnel de l’énergie.

Le milieu terrestre. Les véhicules militaires consomment de plus en plus d’électricité, au point d’avoir atteint les limites technologiques de production d’électricité à bord (600 ampères pour l’alternateur du Griffon). Mais l’hybridation de la motorisation permet, parfois, une économie de carburant de 10-15 % et un gain opérationnel, dû à un surcroît de puissance électrique pour le franchissement et une meilleure furtivité. Les biocarburants « biodiesels », commercialisés dans le domaine civil, sont déjà utilisés par les armées. Les engins civils alimentés par des piles à combustibles à hydrogène, déjà en service, ne rejettent que de l’eau. Le caractère silencieux des moteurs électriques accroît la furtivité acoustique des équipements militaires. Cependant, le stockage et le transport d’hydrogène dans des réservoirs sous pression ou liquéfié à très faible température compliquent la logistique et accroît les risques sur un théâtre d’opération ou en espace confiné. Actuellement, la Direction générale de l’armement et l’Agence de l’innovation de défense ont lancé trois projets à base d’hydrogène : deux piles à combustible pour le système FELIN (fantassin à équipements et liaisons intégrés) ; une pile pour un mini-drone. Le Service d’infrastructure de la défense étudie l’emploi de l’hydrogène pour la production d’électricité de forte puissance destinée au stationnement dans les camps et casernements.

Le milieu naval. Hormis le porte-avions et les sous-marins qui utilisent surtout l’énergie nucléaire, les autres navires dépendent du carburant diesel marine. Ainsi, les besoins électriques d’une frégate atteignent plusieurs dizaines de mégawatts pour la propulsion, les équipements, la vie courante à bord, les armements et les capteurs. La supériorité opérationnelle nécessite le stockage d’énergie à forte puissance pour les futurs radar, système de ravitaillement à la mer, armes à énergie dirigée et catapulte électromagnétique. Par ailleurs, il devient indispensable de réduire les émissions atmosphériques (Co2, Nox, SOx et particules fines) pour limiter la pollution et éviter l’interdiction éventuelle d’accès à certaines voies navigables ou ports pouvant constituer des points d’appui logistiques. L’usage du gaz naturel liquéfié comme carburant marine a été écarté, pour des raisons opérationnelles et des garanties insuffisantes en termes de sécurité et d’approvisionnement. Une réduction de 20 % du carburant sur un navire de plus de 3.000 t semble possible, grâce à la maîtrise du bilan énergétique, l’amélioration de l’architecture des réseaux électriques, la variété des ressources d’énergie (stockage et récupération) et des systèmes d’énergie évolutifs. Le courant continu présente des avantages, à confirmer, en termes de rendement, volume, discrétion et qualité de l’énergie délivrée. Une sobriété énergétique des navires à quai améliore la résilience des réseaux de bases d’appui.

Le milieu aéronautique. Le carburant liquide demeure la seule perspective à moyen terme pour l’aviation militaire. Les carburants de synthèse, solutions de transition entre le pétrole et l’hydrogène, présentent l’avantage de pouvoir être mélangés aux carburants conventionnels pour alimenter les moteurs à combustion et les turboréacteurs, sans modification technique. Le biocarburant « biojet », quoique 3 à 4 fois plus cher que le carburéacteur conventionnel, sera, à terme, utilisé sur les flottes actuelles et le moteur du SCAF (système de combat aérien du futur). Des travaux portent sur des moteurs « supraconducteurs ». L’emploi simultané de radar, d’équipements de guerre électronique et de liaisons de données provoque des pics de consommation électrique, nécessitant des avions plus grands, donc plus lourds et avec un rayon d’action moindre. Les missions ISR (information, surveillance et renseignement) et de relais de communication pourraient être confiées aux plateformes HAPS (pseudo satellite haute altitude) et MAPS (pseudo satellite moyenne altitude), innovantes et peu carbonées.

Loïc Salmon

Plus de 60 % des échanges mondiaux de pétrole et de gaz se font par des voies maritimes à sécuriser. La majorité des flux de pétrole transitent dans des points de passage obligés : détroit d’Ormuz (21 millions de barils/jour, Mb/j), dans une zone instable et sous la menace de tensions régionales et mondiales croissantes ; détroit de Malacca (15,7 Mb/j), dans une zone de militarisation croissante et d’atteintes à la liberté de navigation ; détroit de Bab-el-Mandeb (5,5 Mb/j) et canal de Suez (4,6 Mb/j), menacés par la piraterie, le terrorisme ou les conflits armés (Yémen). Des gisements de pétrole et de gaz offshore ont été découverts dans le Canal du Mozambique (700 Mt de marchandises/an, 30 % de la production mondiale). Première importatrice mondiale de pétrole avec plus de 13 Mb/j), l’Union européenne s’approvisionne à 40 % auprès de la Russie et des pays de l’ex-URSS. La Chine exerce un quasi-monopole sur les « terres rares », qui entrent dans la fabrication des batteries, panneaux solaires, éoliennes et objets numériques.

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Chine : Covid-19, propagande active et une image dégradée

En Chine, la pandémie du Covid-19 agit comme le révélateur d’une tendance préexistante, à savoir la mise en avant d’un nouveau nationalisme, notamment sur Hong Kong et la minorité ouïghoure du Xinjiang. Elle l’a même accélérée vis-à-vis des pays occidentaux.

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans un « podcast » (contenu audio numérique), diffusé le 29 juillet 2020 à Paris.

L’effet Covid-19. Dès le début de la pandémie en mars 2020, la diplomatie « sanitaire » chinoise se manifeste par les dons de masques en Europe et d’équipements de protection et de ventilateurs en Afrique, au Pakistan et en Asie du Sud-Est. Cette diplomatie, qui remonte aux années 1960 en Afrique, avait pris de l’ampleur lors de l’irruption du virus Ebola (2014-2015) dans les pays riverains du golfe de Guinée. Cette épidémie avait mobilisé également les Etats-Unis et des pays européens, dont la France. La Chine y avait envoyé des médecins militaires et civils et construit un hôpital en Sierra Leone. Ensuite, en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle avait fait bénéficier de nombreux pays de sa coopération en matière sanitaire, dans le cadre du vaste projet des « Routes de la Soie ». Des entreprises chinoises ont fait des dons aux hôpitaux de Milan. Le site chinois de vente en ligne Alibaba propose des solutions, comme le « Cloud » (services informatiques) et la reconnaissance d’imagerie médicale (scanners thoraciques). Cette diplomatie sanitaire s’est adaptée à la pandémie du Covid-19 avec l’émergence d’une « diplomatie publique » de communication internationale, souligne Antoine Bondaz. Ainsi, consulats, ambassades et consultants associés au ministère chinois des Affaires étrangères ont ouvert 200 comptes sur les réseaux sociaux, dont 60 au second semestre 2019 et 70 au premier semestre 2020. Les événements de Hong Kong à l’été 2019 ont entraîné une présence accrue des autorités chinoises sur Twitter. Cela fait suite à un discours de 2013 du président chinois Xi Jinping, qui avait appelé à mieux raconter l’histoire de la Chine et à mieux faire entendre sa voix. Il s’agit de présenter des éléments de langage à l’étranger, en vue de discréditer toute critique du Parti communiste chinois et de sa politique et aussi de s’insérer dans le débat public international. Les médias chinois comme le quotidien Global Times et l’agence de presse Xin Hua se sont massivement investis dans le réseau social You Tube.

La « diplomatie guerrière ». Un film, sorti en Chine en 2017, a remporté un gros succès. Il met en scène un ancien agent des forces spéciales, devenu mercenaire en Afrique, qui sauve des personnels humanitaires des mains de trafiquants et de mercenaires divers. Selon Antoine Bondaz, il véhicule l’idée que les militaires chinois vont à l’étranger défendre la cause de leur pays. Ce concept de la diplomatie des guerriers a été présenté par les médias de Hong Kong puis repris à l’étranger. Il vise à convaincre le grand public chinois que les représentants de leur pays, notamment les diplomates et les médias, défendent l’honneur de la Chine, au-delà de simples intérêts. Cette rhétorique agressive semble en grande partie appréciée. Les diplomates chinois se différencient ainsi de leurs collègues étrangers. Par ailleurs, indique Antoine Bondaz, la Chine use de la désinformation pour essayer d’imposer ses éléments de langage à l’étranger. Ainsi, la communication de l’ambassade de Chine en France se démarque de celle des autres ambassades par un ton particulièrement agressif dans ses communiqués, des généralisations grossières et des propos parfois insultants envers certains chercheurs et la presse française à propos du Covid-19. Celle-ci est accusée de mensonges, de racisme antichinois et d’alignement sur la politique américaine qui lui ôte toute indépendance. Selon le quotidien Le Monde, dans une tribune mise en ligne le 12 avril 2020, l’ambassade de Chine en France reproche aux pays occidentaux d’avoir dénigré la Chine dans sa gestion de la crise du Covid-19 et accuse violemment le personnel soignant des maisons de retraite françaises d’abandon de poste. Deux jours plus tard, l’ambassadeur Lu Shaye a été convoqué par le ministre des Affaires étrangères et de l’Europe, Jean-Yves Le Drian, qui lui a fait part de sa « désapprobation de certains propos récents ». Déjà, indique Antoine Bondaz, cet ambassadeur, auparavant en poste à Ottawa, s’était fait remarquer par ses propos virulents et insultants envers les médias canadiens pour leur couverture de l’affaire de l’entreprise chinoise de télécommunications Huawei et de l’arrestation de sa vice-présidente Meng Wanzhou sur demande des Etats-Unis.

Conséquences en Europe. La détérioration de l’image de la Chine à l’étranger a commencé en 2018, comme le montrent des sondages récents du centre européen de recherche ECFR, indique Antoine Bondaz. En France, elle est tombée à 33 % d’opinions favorables en 2019, avant même la pandémie. Au niveau européen, un consensus s’est dégagé sur les grands dossiers, dont Hong Kong et la répression contre les Ouïghours du Xinjiang. Lors des négociations entre l’Union européenne (UE) et la Chine, Charles Michel, président du Conseil européen (depuis 2019), et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne (depuis 2019) ont tenu des propos très durs sur la Chine, qui ont surpris leurs nouveaux interlocuteurs chinois. La question de la réciprocité devient centrale dans les négociations bilatérales aux niveaux de l’UE ou des Etats membres, en raison des promesses non respectées par la Chine depuis des années. Toutefois, cela n’implique guère de sanctions économiques dans l’immédiat, estime Antoine Bondaz. Sans remettre en cause la mondialisation, la diversification des sources d’approvisionnement et la relocalisation d’une partie des industries stratégiques réduisent l’exposition aux risques.

Hong Kong, le Xinjiang et la 5 G. Les décideurs européens s’intéressent, depuis 2016, à Hong Kong et, depuis 2017, au Xinjang, dont un peu moins de 50 % de la population appartient à la communauté ouïghoure, turcophone et musulmane. Ils demandent d’y accéder, pour se rendre compte de la situation, et des explications sur la révélation de camps d’internement, la stérilisation forcée et la disparition d’une partie du patrimoine religieux. Le Parlement européen a décerné le prix Sakharov (droits de l’Homme) 2019 à l’universitaire ouïghour Ilham Tohti. Les Etats-Unis vont sanctionner les entreprises chinoises ou étrangères qui utilisent de la main-d’œuvre forcée des camps d’internement pour leurs produits destinés à l’exportation. Quant à la téléphonie mobile 5 G, développée par la Chine, elle prend une dimension politique. Les Etats-Unis la retardent et la Grande-Bretagne l’a interdite pour des raisons de sécurité. Le gouvernement français tente de faire prendre conscience aux entreprises de télécommunications des risques. Toutefois, rappelle Antoine Bondaz, la Chine reste incontournable sur les nouvelles technologies, les normes internationales, la réforme de l’ONU et de l’OMS ou le réchauffement climatique. Elle produit notamment 30 % des émissions de gaz à effet de serre.

Loïc Salmon

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




Armement : l’influence des SALA sur la conflictualité future

Le développement des systèmes d’armes létaux autonomes (SALA), dont l’efficacité se renforce avec l’intelligence artificielle (IA), fait l’objet de négociations internationales sur le « permis de tuer » susceptible d’être ainsi délégué à un robot.

Fabien Gouttefarde et Claude de Ganay, membres de la commission de la Défense nationale et des forces armées de l‘Assemblée nationale, ont rédigé un rapport sur les SALA, présenté à la presse le 22 juillet 2020 à Paris.

Vigilance de rigueur. D’après les deux députés, de nombreux spécialistes estiment qu’un SALA respecte le droit humanitaire grâce à sa précision, mais le chef militaire engage sa responsabilité devant la justice pénale internationale. L’Etat-major des armées françaises ne voit aucun intérêt au développement d’armes totalement autonomes. Les industriels français, en l’occurrence MBDA (espace et systèmes de missiles) et Dassault (aéronautique), cherchent à développer des équipements de reconnaissance et de décision, donnant à l’homme quelques secondes pour réagir. La France dispose du missile de croisière Scalp (arme de précision tirée à grande distance), mais a pris du retard en matière de robotisation, comme le char inhabité avec une tourelle capable d’effectuer les mêmes mouvements que le fantassin. A titre indicatif, la Direction générale de l’armement (DGA) consacre 100 M€ par an aux études sur l’IA, contre 3 Mds$/an par la DARPA, son homologue américaine.

Stratégie de la France. Selon le rapport parlementaire, la France s’appuie sur la réputation internationale de son école de mathématiques, sur son expertise dans l’informatique, le calcul et le développement de logiciels et sur sa base industrielle et technologique de défense. Sa stratégie repose sur quatre principes : conserver la liberté d’action et l’interopérabilité avec ses alliés ; s’appuyer sur une IA de confiance, maîtrisée et responsable ; maintenir la résilience et l’évolutivité des systèmes ; préserver un cœur de souveraineté. Les efforts portent dans sept domaines : l’aide à la décision des chefs militaires et à la planification ; le renseignement pour l’autonomie stratégique ; le combat collaboratif avec une connectivité croissante des systèmes ; la robotique pour concentrer les ressources humaines sur les tâches les plus sensibles ; le cyber pour augmenter la capacité d’anticipation et de réactivité ; la logistique, la maintenance et le soutien pour gagner en efficacité ; l’administration et la santé des personnels. L’IA interviendra en grande partie dans les combats collaboratifs terrestres, navals et aériens. Pour l’armée de Terre, elle apportera au programme Scorpion des capacités en termes de situations tactiques amies ou ennemies, de protection, de fusion multi-capteurs et d’optimisation des itinéraires de combat. Pour la Marine, l’IA apportera au programme SLAM-F la détection automatique des mines dans des images sonars ou la mise en œuvre de drones sous-marins et de surface avec des capacités de guidage et d’évitement d’obstacles. Pour l’armée de l’Air et de l’Espace (nouvelle appellation depuis le 11 septembre 2020), l’IA apportera au programme SCAF une gestion assistée des capteurs et des effecteurs, la connectivité intelligente et la coopération entre aéronefs habités et drones. La cyberdéfense et le renseignement utiliseront l’IA pour la détection automatique d’anomalies sur les réseaux et dans les connexions informatiques, la compression des données et la détection assistée d’objets dans des images satellites. La stratégie française sur l’IA de défense a été élaborée dans une approche transverse entre les différents services concernés du ministère des Armées : DGA ; Agence de l’innovation de défense ; Inspection générale des armées ; Contrôle général des armées ; Secrétariat pour l’administration ; Direction des affaires juridiques ; Direction du renseignement militaire ; Direction générale de la sécurité extérieure. Elle a débouché sur la création, en janvier 2020, d’un comité d’éthique, composé de 18 personnalités des armées et du monde civil, pour analyser l’évolution des recherches sur le soldat augmenté et…les SALA !

Compétition internationale. Le rapport parlementaire souligne le lien entre l’autonomie des systèmes d’armes et l’essor de l’IA. Grâce à celle-ci, une machine peut opérer 24 h sur 24 sans la fatigue et l’inattention inhérentes au combattant. Aux Etats-Unis, le navire Sea-Hunter de 60 m de long, autonome et dédié à la lutte anti-sous-marine, a réussi à franchir 4.500 km entre Hawaï et San Diego (côte Ouest) en s’adaptant aux règles de la navigation dans les eaux internationales. Le programme LUSV en prévoit un autre de 90 m et 2.000 t, capable d’effectuer des missions « sales », « ennuyeuses » et « dangereuses ». La Chine développe le petit robot sous-marins HSU001, en vue de mailler les océans. Elle s’appuie sur ses réseaux sociaux (Baida, Alibaba, Tencent et Xiaomi) pour exploiter les données de sa nombreuse population (1,4 milliard d’habitants en 2018), afin d’accélérer les systèmes d’apprentissage. Des études portent sur des robots et drones programmables pour des attaques-suicides autonomes. Toutefois, le manque d’expérience du combat freine l’élaboration d’une doctrine d’emploi. Outre une coopération renforcée avec la Chine, la Russie met en place un centre national de l’IA militaire et un consortium technologique militaro-industriel d’IA et de mégadonnées. Elle profite des retours d’expérience rapides en opérations pour compenser ses capacités d’investissement moindres. Son engagement en Syrie lui permet d’expérimenter de nouveaux matériels en condition de guerre. Elle y a déployé des chars URAN-9, très automatisés. La plate-forme Marker, constituée d’un petit char robotisé qui tire sur la même cible que le soldat qu’il accompagne, y a été testée pour réduire des poches de résistance islamistes. Ce système devrait entrer en service dans les unités russes en 2021. La Corée du Sud, qui utilise la plate-forme de tir automatique SGR-A1 à sa frontière avec la Corée du Nord, envisage une unité complète de SALA pour la surveillance et l’alerte.

Loïc Salmon

Les rapporteurs définissent les SALA comme des systèmes d’armes capables de choisir et d’engager seuls une cible, sans intervention humaine et dans un environnement changeant. Cette autonomie totale exclut les systèmes semi-autonomes ou télé-opérés comme les drones. Avant tout engagement sur un théâtre d’opérations, le chef militaire doit pouvoir reprendre la main sur une machine à tout moment pour lui donner de nouveaux ordres, annuler les précédents ou fixer de nouvelles règles. Sinon, il ne pourrait pas évaluer la menace en fonction de sa connaissance du milieu, des règles d’engagement et de la situation tactique d’ensemble. En conclusion de leur rapport sur les SALA, les députés Fabien Gouttefarde et Claude de Ganay recommandent de : poursuivre les négociations dans le cadre multilatéral de la Convention sur certaines armes classiques, afin d’assurer le respect du droit international humanitaire ; conforter les efforts engagés, aux niveaux national et européen, sur l’intelligence artificielle de défense pour éviter un déclassement technologique, industriel et stratégique.

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Economie : préserver les savoir-faire des entreprises de défense

Dans le cadre du plan de relance gouvernemental consécutif à la pandémie du Covid-19, la Direction générale de l’armement (DGA) soutient la Base industrielle et technologique de défense (BITD), constituée d’entreprises actives dans les secteurs militaire et civil et très dépendantes de l’exportation.

Cette assistance de l’Etat a été présentée à la presse le 3 septembre 2020 à Paris par : l’ingénieur général de l’armement Vincent Imbert (photo) pour le cadre global des actions du ministère des Armées ; l’ingénieur de l’armement, chef du bureau du développement des petites et moyennes entreprises, de l’action régionale et du soutien à l’export au sein du Service des affaires industrielles et de l’intelligence économique, pour le dispositif et les mesures de soutien ; Franck Poirrier, président-directeur général de l’entreprise SODERN qui en a bénéficié ; Hervé Grandjean, conseiller de la ministre des Armées pour les affaires industrielles, pour le plan de relance gouvernemental.

Le dispositif de sauvegarde. La crise sanitaire du Covid-19 n’a pas remis en cause les besoins des armées, contrairement aux transports et au secteur civil, souligne l’ingénieur général Imbert. La BITD, qui concourt à la conception, au développement, à la production et au maintien en condition opérationnelle des systèmes d’armes, emploie environ 200.000 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 17 Mds€/an. Elle regroupe des grands maîtres d’œuvres industriels et donneurs d’ordres comme Thales (électronique), Dassault (aéronautique), Airbus (aéronautique), Nexter (matériels militaires), Safran (aéronautique et espace) et MBDA (missiles) ainsi que 4.000 entreprises de tailles moyenne, intermédiaire et petite, dont plusieurs centaines exercent des activités stratégiques ou critiques. La crise sanitaire a eu pour conséquences : le ralentissement des commandes ; la mise en place de mesures de sauvegarde spécifiques à chaque entreprise avec un impact sur les sous-traitants les plus fragiles ; des capacités de production limitée pendant plusieurs mois ; l’indisponibilité des pièces ; la fermeture d’entreprises ; le ralentissement des exportations. En outre, alors que la France a décrété le confinement, l’Autriche, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne ont laissé leurs entreprises d’armement poursuivre leurs activités. En conséquence, début mai, le ministère des Armées a mis en place une « Task Force » de sauvegarde de la BITD, après avoir recueilli des informations auprès des fédérations professionnelles GICAN (construction et activités navales), GIFAS (aéronautique et espace) et GICAT (équipements terrestres et aéroterrestres). Ce dispositif réunit des correspondants de la DGA, de la Direction générale des entreprises, de l’Agence des participations de l’Etat, du Service de l’information stratégique et de la sécurité économique, du Conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies et enfin de la Banque publique d’investissements. Parmi les mesures d’aides aux petites et moyennes entreprises, figure le dispositif RAPID pour les entreprises de moins de 2.000 salariés. Il permet d’obtenir des commandes directes de prestations ou des attributions de subventions de soutien à l’innovation, afin de produire un effet immédiat sur le maintien de l’activité. Le ministère des Armées soutient le développement des petites et moyennes entreprises au moyen d’une participation durable à leur capital par le biais du fonds d’investissement Def’Invest, doté initialement de 50 M€ sur cinq ans, ressource portée à 100 M€. La situation pouvant évoluer en octobre et novembre, la Task Force restera en service au moins jusqu’à la fin de l’année pour pallier toute nouvelle situation d’urgence. Enfin, l’avenir se prépare en imaginant les emplois de demain et les performances de systèmes d’armes.

L’exemple de SODERN. Franck Poirrier a témoigné que l’aide de l’Etat a permis à la société SODERN, qu’il dirige, de sortir de la crise. Spécialisée dans le domaine spatial, cette entreprise emploie 450 personnes, dont 120 recrutées au cours des trois dernières années, et a réalisé un chiffre d’affaires de 76 M€ en 2019. Filiale d’ArianeGroup, elle figure parmi les leaders mondiaux de la production des « viseurs d’étoiles », qui permettent notamment aux missiles intercontinentaux M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de s’orienter dans l’espace. En outre, le tiers des satellites actuellement en orbite sont équipés de viseurs d’étoiles. SODERN participe également à des programmes scientifiques d’exploration spatiale pour la NASA (planète mars) et l’Agence européenne de l’espace (planète Jupiter). Cette activité perdure tant que ses bureaux d’études inventent dans la technologie de pointe, grâce à un auto-investissement dans la recherche de l’ordre de 6-7 % du chiffre d’affaires. Cela nécessite de l’argent frais sinon SODERN risque de quitter le marché civil, qui représente 60 % à 70 % de son chiffre d’affaires. Or la crise a asséché sa trésorerie, qui a été renflouée par une subvention de 1 M€. L’intervention de la DGA a permis à SODERN d’éviter la faillite à court terme et de préparer les produits technologiques de demain sur un, deux ou trois ans, en vue de rester en tête au niveau mondial.

Le plan de relance pour les armées. Le plan gouvernemental de relance prévoit 110 Mds€ d’investissement pour le ministère des Armées pour les années 2019-2023, conformément à la loi de programmation 2019-2025, indique Hervé Grandjean. Le financement à court terme des trésoreries d’entreprises en difficultés est assuré par des prêts bancaires garantis par l’Etat. Le soutien à l’export se fait en lien avec les ambassades, afin de faire pression sur les clients en arriérés de paiements. Dans le respect de la loi de finances 2020, trois Airbus A330 de transport stratégique ont été commandés par anticipation. Un budget de 60 M€ est dédié à de futurs appels d’offres dans le domaine spatial militaire : télécommunications (système Syracuse 4 C pour 2028) ; observation ; contre-mesures de brouillage pour la navigation de systèmes par satellite. Le ministère des Armées peut concrétiser rapidement des projets, en vue de sauver des emplois au sein de la BITD.

Loïc Salmon

De mai à août 2020, la Direction générale de l’armement a réalisé une cartographie des entreprises critiques de défense, puis a évalué les conséquences de la crise du Covid-19 sur la poursuite de leur activité. Selon l’ingénieur chef du bureau du développement des petites et moyennes entreprises, elle a ensuite mobilisé 90 agents sur tout le territoire pour interroger les dirigeants de 1.236 entreprises sur leur situation et leur demander de remplir un questionnaire, dont les données ont été évaluées par une équipe de 15 agents du ministère des Armées à Paris. Sur les 792 retours obtenus, 92 entreprises ont été aidées, dont 80 % de tailles moyenne intermédiaire et petite. Parmi elles, 47 sont considérées comme des « chantiers de remédiation achevés », c’est-à-dire qu’elles ont gagné quelques mois de répit en réalisant les travaux les plus urgents. Par filières, il s’agit de 35 % des entreprises actives dans l’aéronautique, 19 % dans l’électronique, 16 % dans l’industrie navale ; 14 % dans les équipements terrestres, 11 % dans les missiles ; 11 % dans l’espace.

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