OTAN : synergie pour traiter les symptômes et causes des crises

Aucun pays n’est à même de gérer les crises actuelles, caractérisées par leur simultanéité et l’accélération de leur tempo. La solution repose sur la coordination et la capacité des États membres de l’OTAN à travailler ensemble.

Telle est l’opinion du général Jean-Paul Paloméros, chef du « Commandement suprême allié de la transformation » de l’OTAN. Il l’a exprimée, le 8 septembre 2015 à Paris, devant l’Association des journalistes de défense et avant la fin de son mandat de trois ans à la fin du mois.

Dangerosité accrue. Le général Paloméros estime que la paix et la sécurité du monde sont plus menacées qu’au début de son mandat. En 25 ans, la guerre du Golfe, la fin de la guerre froide et les opérations dans les Balkans, en Afghanistan et en Irak se sont succédé. En 2012, sous l’effet des coupes budgétaires et des engagements militaires, les armées de plusieurs pays membres de l’OTAN avaient réduit les nombres d’heures de vol et de jours à la mer ainsi que les grands exercices. Depuis, ces derniers ont été multipliés par trois, avec les mêmes objectifs que l’entraînement des armées de chaque pays membre. Aujourd’hui, les causes et les solutions des crises sont interdépendantes. Les acteurs non étatiques des guerres « hybrides » profitent des nouvelles technologies. L’OTAN définit la guerre hybride comme un conflit sans but clairement défini, mais qui combine actes politiques, diplomatiques, économiques, militaires, médiatiques et cyberattaques, en s’affranchissant des règles établies. Plusieurs États pratiquent cette stratégie hybride qui devient la norme, en vue de contourner les accords et l’ordre établi après la seconde guerre mondiale. Cette stratégie menace le continuum « sécurité/défense ». Or, les citoyens des pays occidentaux sont devenus plus sensibles à la sécurité. Les interventions au Mali (2013) et en Irak (2014) visent à anticiper les crises avant qu’elles affectent les populations occidentales. Dès 2013, l’OTAN avait identifié des crises majeures à ses frontières Est et Sud avec l’impact lourd des flux de réfugiés. Le conflit hybride en Ukraine met en évidence le besoin de défense collective, où chaque pays membre doit comprendre les préoccupations des autres. Au Sud, la menace, plus diffuse, se manifeste par les grands flux migratoires vers l’Europe. Des gens fuient leurs pays pour des raisons sécuritaires, sociales et sanitaires. De son côté, la Russie soutient le régime de Bachar el Assad, car la Syrie constitue sa dernière frontière pour lutter contre l’organisation État islamique (Daech). Selon le général Paloméros, une crise pouvait être circonscrite à un pays il y a encore quelques années. Aujourd’hui, elle se démultiplie dans une région à la puissance 10 ou 100. Enfin, certains pays s’investissent militairement pour dénier l’accès à différents théâtres, menaçant les déploiements de l’OTAN.

Réflexions et actions. Il faut mettre en synergie les forces de l’OTAN pour tirer parti de sa puissance globale, souligne le général. Il a donc fixé des priorités au début de son mandat : travaux de réflexions stratégiques sur les tendances lourdes pour les vingt ans à venir ; jeter les bases des capacités futures ; améliorer l’anticipation et la connaissance stratégique par le partage du renseignement. Il s’agit, entre autres, de déterminer les causes de la création de Daech et l’évolution climatique à l’origine d’exodes massifs de populations. L’OTAN doit aussi améliorer la souplesse d’emploi de ses forces pour les projeter plus rapidement, grâce à une interopérabilité accrue. Les pays membres doivent réinvestir dans la résilience en identifiant les failles dans leur sécurité : protection des infrastructures étatiques contre les cyberattaques ; élaboration d’une communication stratégique pour contrer la propagande adverse en cas de menace hybride. Cela nécessite des moyens budgétaires, un engagement politique constant dans la durée et une plus grande solidarité avec l’Union européenne. Depuis la fin de la guerre froide (1991), l’OTAN a été appelée en renfort comme outil de dernier recours dans les Balkans (1999), en Afghanistan (2001) et en Libye (2011). Elle doit rester prête à mener l’ensemble de ses missions sans délai, en donnant la priorité à la préparation opérationnelle par des exercices à grande échelle, car les crises peuvent dégénérer rapidement (voir encadré). Dans une guerre hybride, l’emploi de forces complexes nécessite des moyens techniques de plus en plus efficaces. Ainsi, les drones armés sont très utiles pour la reconnaissance et la frappe…si nécessaire. Dans l’Est de la Syrie, les forces de Daech, très mobiles, utilisent toutes les possibilités de cette vaste région. En revanche, la situation dans le Nord de l’Irak devrait se stabiliser, car la Turquie participe à la coalition internationale et déploie des missiles tactiques à sa frontière. États-Unis, Grande-Bretagne et France apportent un soutien aérien aux forces locales au sol pour faire peser une pression permanente sur Daech, en limitant les dommages collatéraux. Il s’agit de reconquérir du terrain et de déterminer ce qui peut unir les peuples de cette région, dévastée par la guerre. Enfin, l’OTAN assure la police du ciel des États baltes, pour faire comprendre à la Russie l’importance accordée à leur sécurité, rappelle le général Paloméros.

Permanence américaine. Les États-Unis continuent d’assumer leur rôle de superpuissance sur toute la planète. Mais cela implique des choix pour mener des actions durables, en concentrant leurs forces sur les théâtres de crise. Ils apportent leur soutien à l’OTAN du côté de l’Ukraine. Ils font de même sur le front Sud, au sein d’une coalition montée en quelques jours grâce aux normes d’intégration de l’OTAN. Leur coopération avec les forces françaises n’a jamais atteint un tel niveau, souligne le général. L’action de la France en Afrique, avec un vrai partage de responsabilités, une volonté et des capacités, correspond à ce qu’ils attendent des autres États membres. Ce que fait la France sur le front Sud est considéré comme très important pour tous les pays de l’OTAN. Cette dernière reste un organe politico-militaire, où tous discutent de ce qui dépasse ses frontières et implique certains pays membres. Ses structures permanentes de commandement à Naples et Izmir restent disponibles si nécessaire.

Loïc Salmon

OTAN : améliorer la disponibilité et la réactivité

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

Le CSAT de l’OTAN : un poste clé

L’exercice « Trident Juncture 2015 » mobilise, du 3 octobre au 6 novembre 2015,  36.000 militaires des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et des forces spéciales de plus de 30 pays membres ou partenaires de l’OTAN. Cet exercice, auxquels sont connectés divers exercices nationaux, se déroule en Italie, en Espagne, au Portugal, dans l’océan Atlantique et en Méditerranée, au Canada, en Norvège, en Allemagne, en Belgique et aux Pays-Bas. Il porte sur la cyberguerre, la défense anti-missiles, la guerre hybride et la réaction rapide. Y participent également une douzaine d’organisations internationales, dont l’Union européenne et l’Union africaine. A l’issue de l’exercice, le personnel du quartier général du Commandement commun des forces à Brunssum (Pays-Bas) obtient la certification officielle d’aptitude à diriger, pour l’année 2016, la Force de réaction rapide de l’OTAN, si elle devait être mise en œuvre.




Défense : effectifs et engagements en 2014-2015

Le ministère de la Défense a rendu publiques, le 3 septembre 2015 à Paris, les données concernant les armées, compte tenu de l’actualisation de la Loi de programmation militaire 2015-2019. En crédits de paiements, la Défense reste le deuxième poste de dépenses de l’État, derrière l’Éducation nationale. Sur le plan budgétaire, le ministère de la Défense prend en charge la « défense » proprement dite de la nation, la mission « anciens combattants, mémoire et liens avec la nation » et le programme « recherche duale (civile et militaire) », intégré à la mission interministérielle « recherche et enseignement supérieur ». Fin 2014, les effectifs du ministère se montent à 270.849 personnels, dont 208.916 militaires, âgés de 33,2 ans en moyenne, et 61.933 civils (47,4 ans). L’armée de Terre emploie 8.403 civils et 111.628 militaires, dont 14.418 officiers, 38.740 sous-officiers, 57.826 militaires du rang et 644 volontaires. La Marine nationale compte 2.830 civils et 36.044 militaires, dont 4.617 officiers, 23.905 officiers mariniers (sous-officiers), 6.765 quartiers-maîtres et matelots et 757 volontaires. L’armée de l’Air dispose de 5.187 civils et 43.597 militaires, dont 6.679 officiers, 25.584 sous-officiers, 11.259 militaires du rang et 75 volontaires. La proportion élevée de sous-officiers dans la Marine et l’armée de l’Air s’explique par leur niveau de technicité plus élevé et nécessitant une formation plus longue que dans l’armée de Terre. En outre, les Services de santé, du commissariat et des essences des armées totalisent 45.513 civils et 17.647 militaires, dont 9.303 officiers, 6.794 sous-officiers, 878 militaires du rang et 672 volontaires. Hors Gendarmerie nationale, la réserve citoyenne (bénévole) compte 2.435 personnes et la réserve opérationnelle (volontaires sous engagement à servir dans la réserve) 27.785. Cette dernière se répartit ainsi : armée de Terre, 55,6 % ; Marine nationale, 16,9 % ; armée de l’Air, 15,6 % ; Service de santé, 11 % ; Service du commissariat, 0,3 % ; Service des essences, 0,2 % ; Délégation générale de l’armement, 0,4 %. Une partie de tous ces personnels est envoyée en opérations extérieures (voir carte, situation en juillet 2015). La bande sahélo-saharienne mobilise 3.585 personnes des armées de Terre et de l’Air. En Afrique de l’Ouest, la Marine déploie 350 militaires pour l’opération « Corymbe » dans le golfe de Guinée. En Afrique Centrale (République Centrafricaine), les armées de Terre et de l’Air disposent de 930 personnes. En océan Indien, la Marine déploie 570 militaires, surtout dans le golfe d’Aden. Au Proche-Orient, les trois armées mobilisent 900 personnels dans le cadre de la Force intérimaire des Nations unies au Liban. Au Moyen-Orient, elles en déploient 700 dans l’opération « Chammal » (Irak). En outre, 40 militaires français participent à des opérations sous l’égide de l’ONU, de l’Union européenne ou de l’OTAN : 13 dans le Sahara occidental ; 12 en République démocratique du Congo ; 5 au Libéria, dans le Sinaï et en Bosnie-Herzégovine ; 10 en Côte d’Ivoire. Par ailleurs, hors opérations extérieures, des forces françaises sont prépositionnées au Sénégal (350), en Côte d’Ivoire (600), au Gabon (450), dans les Émirats arabes unis (650) et à Djibouti (1.750). Pour garantir la souveraineté de la France, d’autres sont stationnées en permanence aux Antilles (1.250), en Guyane (2.300), en Zone Sud de l’océan Indien (1.950), en Nouvelle-Calédonie (1.600) et en Polynésie française (1.200). Enfin, les armées assurent la dissuasion nucléaire et la protection du territoire national.

Loïc Salmon

Défense : actualisation de la LPM 2014-2019

L’océan Indien : espace sous tension

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps




Les Animaux et les Armées

Auxiliaires de combat, portefaix, moyens de transport, compagnons de parade ou mascottes, les animaux continuent d’accompagner les troupes, malgré la motorisation engagée depuis un siècle.

L’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD) leur rend hommage en 60 photos, prises dans une vingtaine d’unités. Sur les 14 millions d’animaux enrôlés pendant la première guerre mondiale, 120.000 seront décorés pour faits de guerre. Les animaux consommateurs de rats et d’autres rongeurs sont très appréciés dans les bateaux et les tranchées. Le Service de chiens de guerre, créé en 1915, comptera 15.000 recrues. Certains sont postés comme guetteurs dans les postes d’écoute. Le transport de munitions mobilise 450 chiens de traîneaux. Les chiens-secouristes vont chercher les blessés sur le champ de bataille, sous les tirs croisés des deux camps. En 1939, des chiens peuvent embarquer à bord de sous-marins pour détecter les gaz toxiques. Dès mars-avril 1940, les équipes cynophiles de la 5ème Armée entraînent des chiens pour la garde, le pistage, la détection de mines et la recherche des blessés. En 2010, des binômes soldat/chien partent en opération en Afghanistan. Les détachements d’ouverture d’itinéraires piégés utilisent des chiens pour la reconnaissance et la détection de mines. Le 14 juillet 2014, le 132ème Bataillon cynophile de l’armée de Terre défile sur les Champs-Élysées à Paris, comme la traditionnelle Garde républicaine à cheval (photo). Plus noble conquête de l’Homme, le cheval paie d’un million de morts sa participation au premier conflit mondial, notamment lors des reconnaissances en première ligne. Il continuera à remplir des fonctions logistiques pendant le second. C’est à cheval, avec une cage sur le dos, que se déplacent les équipes du Service colombophile, qui réquisitionne 60.000 pigeons pour servir d’agents de liaison dans les armées. En 1940, des mulets, au pied sûr, sont acheminés par bateau à partir de Brest pour la campagne de Norvège, afin d’assurer la logistique en terrain difficile. Chaque mule de la 5ème Armée peut transporter plus de 150 kg de charge. Les ânes ne sont pas en reste. Utilisés pour le transport de vivres, d’armes et de munitions jusque dans les tranchées pendant la guerre de 1914-1918, plusieurs milliers meurent, fauchés par la mitraille ou noyés dans les trous d’obus remplis d’eau. En 1982, les soldats du Bataillon français de la Force intérimaire des Nations unies au Liban partent en patrouille avec un âne, qui porte leur barda. Les dromadaires, bien connus des garnisons en Algérie avant la première guerre mondiale, restent les montures idéales en milieu désertique pour le 5ème Régiment interarmes d’outre-mer. Enfin, les mascottes varient selon les unités et les théâtres d’opérations. La chèvre, symbole de courage et d’agilité, plaît aux soldats de la 3ème Armée durant la « drôle de guerre » (1939-1940). Pour le 3ème Régiment de tirailleurs algériens engagé dans les Vosges en 1944, c’est le singe. Des soldats du 19ème Bataillon de chasseurs à pied préfèrent le chien, fidèle compagnon. Les régiments de la Légion adoptent des chats pendant la guerre d’Indochine, puis des béliers, boucs, moutons et chèvres pendant celle d’Algérie, ou une mangouste en Côte d’Ivoire en 2003. L’aigle, pourtant mascotte des hommes du 1er Régiment de chasseurs parachutistes en 1945, a été détrôné par l’épervier (« charognard »)…sur leurs épaulettes !

Loïc Salmon

Les cavaleries de l’Histoire

Défilé 14 juillet 2014

« Les Animaux et les Armées »  ECPAD, agence d’images de la défense, 10 €.

Boutique : <http://www.boutique.ecpad.fr>




100 ans de photographie aux armées

Créé en 1915, l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD) raconte dans un album l’épopée des photographes militaires, ces « soldats de l’image », en noir et blanc puis, progrès oblige, en couleur.

Son centenaire a fait l’objet d’une exposition (10 février-6 avril 2015) au musée de l’Armée, inauguré… en 1905 ! L’ECPAD, qui aura changé plusieurs fois d’appellation en un siècle, dispose d’un fonds de plus de 10 millions d’images sur la vie militaire et les conflits auxquels la France a participé. L’album présente, en français et en anglais, les thèmes abordés dans l’exposition, en vue de témoigner ou de mettre en valeur quelques photographes engagés dans les forces françaises. Ainsi, la période de 1915 à 1917 est rappelée par « Photographier la mort et la blessure pendant la première guerre mondiale » (Pierre Machard), « La Grande Guerre à Paris » et « Un pionnier du cinéma dans la guerre » (Albert Samama-Chikli). Celle de 1944-1945 apparaît avec des images de France, d’Allemagne et d’Italie : « Photographier les libérations » (Louis Viguier) ; « Un regard humaniste sur la guerre » (Germaine Kanova, qui sera décorée de la croix de Guerre pour son courage) ; « Photographe de l’armée d’Afrique » (Jacques Belin). Entre 1951 et 1957, André Branlard montre la reconstruction de l’armée de l’Air et de la Marine nationale, grâce aux États-Unis, et aussi la renaissance d’une industrie militaire autonome. La guerre d’Indochine (1946-1954) est présentée notamment par Pierre Ferrari, avec le 3ème Bataillon de parachutistes vietnamiens contre le Viêt Minh et la diversité des soldats du Corps expéditionnaire français d’Extrême-Orient (ultramarins, vietnamiens, marocains et métropolitains). La façon de procéder de Ferrari, au plus près de l’action, sera reprise par de nombreux photographes presse lors de la « guerre américaine » du Viêt Nam (1955-1975). Un autre reporter, Paul Corcuff, parachuté avec le 6ème Bataillon de parachutistes coloniaux du commandant Bigeard, en partage les conditions de vie et l’épuisement. Ses photos de la réalité du terrain seront soumises à la censure militaire, en raison du contexte international tendu. Il sera pourtant cité à l’ordre de l’armée pour un reportage « aussi précieux au Haut Commandement qu’à l’information internationale ». Jean Péraud et Daniel Camus, qui couvrent la bataille de Dien Bien Phu, pourront envoyer à temps leurs pellicules au Service Presse Information, avant d’être fait prisonniers. Pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), les photos servent à alimenter les journaux de l’armée, la presse internationale et… les documents de propagande édités par les autorités  françaises. Il s’agit de légitimer la présence française avec les résultats des opérations et l’imbrication du civil et du militaire (instituteur et médecin militaire). Marc Flament, affecté à la 10ème Division parachutiste, prend 30.000 clichés du conflit. Certains, largement exploités et diffusés localement, montrent la dureté des combats. Les photos de Joël Brun, prises après l’attentat de l’immeuble Drakkar à Beyrouth le 23 octobre 1983, constituent un hommage posthume aux 58 parachutistes tués. Suivent les opérations militaires en Irak (1990-1991), dans les Balkans (1993-2003), en Afghanistan (2007-2009) et au Mali (2013), sans oublier les secours après le tremblement de terre à Haïti (2010).

Loïc Salmon

« 100 ans de photographie aux armées »  ECPAD, agence d’images de la défense, 14 €.

Boutique : <http://www.boutique.ecpad.fr>




Opex : retour d’expérience des hélicoptères de combat

Dans les opérations extérieures (Opex) en interarmées, les hélicoptères apportent une plus-value en termes de modes d’action dans des conditions extrêmes et dans la durée.

Ces questions ont été abordées au cours d’un colloque organisé, le 18 juin 2015 au Salon international de l’aéronautique et de l’espace du Bourget (région parisienne), par le Commandement de l’aviation légère de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le colonel Hervé Auriault, Commandement des forces terrestres ; le colonel Bernard Tardy, Commandement des forces aériennes ; le capitaine de vaisseau Frédéric Babin Chevaye, chef d’état-major de la Force de l’aéronautique navale.

La manœuvre aéroterrestre. Depuis 2010, l’aérocombat s’est exercé dans des milieux très différents : Libye, Somalie et Centrafrique. Les hélicoptères combinent une attaque au sol avec une unité d’infanterie ou de cavalerie. Selon le colonel Auriault, cette intégration complète à la manœuvre interarmes résulte d’une culture de « terrien » : les équipages, formés dans l’armée de Terre, connaissent les combattants au sol et leur environnement. Elle implique une forte capacité d’adaptation et un emploi coordonné ou autonome des appareils. Le succès d’une opération combinée repose sur la capacité de s’engager et se déployer avec et comme les unités au sol. Leur préparation opérationnelle commune exige de maîtriser la totalité du spectre des missions en interarmées. Ainsi, les opérations au Mali ont nécessité : renseignement par les drones moyenne altitude longue endurance de l’armée de l’Air ; frappes programmées des avions de chasse ; interception et neutralisation de l’adversaire dans la profondeur par les hélicoptères ; ravitaillement en carburant, vivres et munitions par le bataillon logistique ; reconnaissance et escorte du soutien logistique pour les troupes au sol, qui saisissent et détruisent les caches d’armes ; contrôle combiné des espaces sensibles. Les appareils de nouvelle génération (Tigre et NH 90 Caïman) augmentent autonomie, puissance de feu et capacité de protection. Les plus anciens (Super Puma et Gazelle) conservent une capacité de résilience dans la durée. La maintenance constante des hélicoptères exige la présence permanente des mécaniciens. Une masse de manœuvre d’une vingtaine d’hélicoptères permet de tenir un engagement pendant 2 à 4 mois. Enfin, le commandement des hélicoptères nécessite une boucle décisionnelle courte, en vue d’une très forte réactivité pour exploiter l’occasion. La chaîne de l’aérocombat inclut brigade, régiment, groupement tactique interarmes et patrouille.

L’armée de l’Air. Les hélicoptères Fennec, Puma et Caracal, engagés en permanence en Opex, allient polyvalence, souplesse d’emploi et interopérabilité, explique le colonel Tardy. Leurs missions couvrent un large spectre : renseignement par les Fennec dans l’opération « Sangaris » en Centrafrique depuis 2013 ; action en Somalie (2013) par les Caracal ; reconnaissance armée et appui feu au canon de 20 mm par les Fennec en Centrafrique et par les Puma dans l’opération « Barkhane » (Tchad, Niger et Centrafrique, 2014) ; aéromobilité des troupes dans les opérations « Pamir » (Afghanistan, 2006-2013), « Serval » (Mali, 2013) et « Barkhane » ; contribution permanente aux opérations spéciales avec l’escadrille spéciale d’hélicoptères de l’escadron 1/67 (EH 1/67) puis au sein du 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales, dont l’opération « Sabre »  (Mauritanie, Burkina Faso et Niger, 2012) ; évacuation de personnel pendant « Pamir », « Harmattan » (Libye 2011), « Serval », « Barkhane » et « Bois Belleau » (golfe Arabo-Persique et océan Indien avec le groupe aéronaval, 2014). La recherche et le sauvetage de combat (Resco), du ressort des Caracal, consistent à récupérer un ou plusieurs personnels isolés en zone hostile. Ils concernent le segment héliporté et la capacité à intégrer et diriger, dans certaines phases de la mission, un dispositif aérien complexe, national ou interalliés (États-Unis), avec des procédures standardisées OTAN. L’armée de l’Air a déployé 3 de ses 5 Caracal dans l’opération « Baliste » (2006) pour évacuer des ressortissants français et européens hors du Liban. L’emploi des Caracal, ravitaillables en vol (photo), nécessite une forte intégration avec les unités spéciales : Commandos parachutistes de l’air N°10 (assistance, soutien, neutralisation et renseignement au profit du Commandement des opérations spéciales), N°20 (participation aux mesures actives de sûreté aérienne) et N°30 (Resco) ; service action de la Direction générale de la sécurité extérieure. Les Opex mobilisent en permanence 25 %-35 % des équipages des Caracal, 40 %-50 % de ceux des Puma de l’EH 1/67 et 30 % des équipages des forces spéciales.

La Marine nationale. Par leur allonge, les hélicoptères de combat embarqués donnent, aux bâtiments une capacité d’action susceptible de modifier le rapport de forces. Les Lynx sont déployés sur les frégates anti-sous-marines, les Panther sur les frégates antiaériennes et de type La- Fayette (à faible signature radar) et les Caïman, plus lourds, sur les frégates de défense arienne, les frégates multimissions et le porte-avions Charles-de-Gaulle. Compte tenu de l’environnement marin, tous disposent d’outils spécifiques (capacité de pliage, roues et harpon d’appontage), d’un radar et d’une caméra infrarouge pour détecter les navires militaires dans les eaux internationales. Dans le cadre de l’opération « Chammal » (golfe Arabo-Persique, depuis 2014), ces appareils ont été intégrés à un groupe aéronaval américain pour sécuriser la zone et recueillir des renseignements sur les unités navales et drones iraniens (identification nocturne et suivi des activités). L’information est partagée pour éviter de provoquer des tirs iraniens. Au cours de l’opération européenne « Atalante » (côte somalienne et océan Indien, depuis 2008), le renseignement d’origine électromagnétique porte sur les boutres et skiffs des pirates et les navires détournés et transformés en « bateaux mères ». Déjà, 190 tirs d’avertissement ont été autorisés et une action héliportée a permis de capturer des pirates à terre. La détection sous-marine se fait par immersion variable d’un sonar actif, largage de bouées actives ou passives et confirmation par caméra infrarouge. Lors de l’opération « Arromanches » (golfe Arabo-Persique, 2015), les hélicoptères du Charles-de-Gaulle ont établi, par radar, la situation maritime, transmise par la liaison tactique 11. Enfin, des torpilles MU90 héliportées peuvent détruire des patrouilleurs dans une zone de crise.

Loïc Salmon

Territoire national : emploi des hélicoptères en interarmées

ALAT : forte qualification et uniquement de l’opérationnel

Libye : bilan du Groupe aéromobile dans l’opération Harmattan

Selon le général Jean-Pierre Bosser, les opérations extérieures se caractérisent par une menace plus diluée et plus mobile, avec des élongations majeures et une capacité de frappe dans la profondeur. Dans un conflit asymétrique, l’affrontement final, face à face avec l’adversaire, nécessite des matériels protégés et une forte puissance de feu. La technologie des hélicoptères permet d’attaquer jour et nuit et de fusionner le renseignement avec celui des drones.




Territoire national : emploi des hélicoptères en interarmées

Les hélicoptères se trouvent au cœur des opérations de sécurité intérieure, qui met en synergie les moyens matériels et humains des armées de Terre et de l’Air et des Marine, Gendarmerie et Police nationales.

Ce thème a été traité lors d’un colloque organisé, le 18 juin 2015 au Salon international de l’aéronautique et de l’espace du Bourget (région parisienne), par le Commandement de l’aviation légère de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le lieutenant-colonel Pierre-Yves Bourboulon, Groupe interarmées d’hélicoptères ; le colonel Bernard Tardy, Commandement des forces aériennes ; le capitaine de frégate Frédéric Bordier, Force de l’aéronautique navale.

Le GIH, une unité particulière. Le Groupe interarmées d’hélicoptères (GIH) a été constitué le 1er juillet 2006, en application du principe de précaution et résulte de la coopération, plus ou moins simple, entre les ministères de la Défense et de l’Intérieur, explique le lieutenant-colonel Bourboulon. Il s’agit de renforcer la sécurité intérieure, disposer d’une capacité sécuritaire à l’échelle nationale et de rentabiliser les moyens par une approche interarmées. Le GIH doit pouvoir s’engager à tout moment et pour tout type de mission au profit du GIGN (Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale) et du RAID (Recherche, assistance, intervention et dissuasion) de la Police nationale. En conséquence, deux hélicoptères Puma sont en mesure de décoller en moins d’une heure, 24 heures sur 24, pour assurer en priorité la sécurité des sites nucléaires. Le GIGN intervient sur les 20 centrales de production d’électricité et le RAID sur les 14 sites nucléaires civils d’AREVA et du Commissariat à l’énergie atomique. En outre, le GIH participe au contre-terrorisme maritime à deux niveaux : français, sous la direction de la Marine nationale et du Commandement des opérations spéciales (COS) ; européen, dans le cadre du groupe « Atlas », qui rassemble les unités de contre-terrorisme des polices des États membres de l’Union européenne. Ses personnels acquièrent et entretiennent les qualifications « Marine » et maintiennent quotidiennement la préparation opérationnelle du GIGN, du RAID et des unités du COS concernées. Ses équipages s’entraînent au sein du 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales. Installé à la base aérienne 107 de Villacoublay, le GIH dispose d’un effectif de 50 personnels (37 issus de l’armée de Terre et 13 de celle de l’Air) et de 7 Puma en moyenne (5 de l’armée de Terre et 2 de celle de l’Air). Il assure aussi des missions de police judiciaire, de transport d’autorités gouvernementales et de secours aux populations.

L’armée de l’Air. Les hélicoptères de l’armée de l’Air passent d’une opération extérieure à un engagement sur le territoire national, sans délai et dans la continuité de leurs missions quotidiennes, souligne le colonel Tardy. Il s’agit de Puma, Super Puma, Fennec et Caracal, très utilisés pour la recherche et le sauvetage (SAR) au profit de l’aviation civile, de la population et des armées. Ils sont regroupés dans quatre infrastructures en métropole ainsi qu’en Guyane et en Nouvelle-Calédonie. La mission SAR, prioritaire, se caractérise par une posture permanente et un grand rayon d’action. Ainsi, autonome pendant 4 h 30, un Super Puma peut aller jusqu’à 420 km en mer. Les appareils peuvent rester automatiquement en position stationnaire et récupérer des naufragés en pleine mer de nuit. Leurs équipages incluent des mécaniciens treuillistes et des plongeurs sauveteurs, qui s’entraînent avec la Marine nationale pour acquérir une expertise spécifique « d’aérocordage » (treuillage et descente en rappel). Dans le prolongement de la défense aérienne sur le segment basse vitesse, les hélicoptères sont intégrés dans des dispositifs permanents ou temporaires sur des événements ponctuels imprévus (attentat ou crash d’avion). Les mesures actives de sûreté aérienne prévoient une gradation dans la réponse : identification de l’aéronef hostile, contrainte d’atterrissage puis destruction par un tireur d’élite embarqué (photo) ou au canon de 20 mm. En Guyane, les hélicoptères contribuent à la lutte contre l’orpaillage clandestin, à la protection du centre spatial de Kourou, au renseignement, à l’appui-feu de troupes au sol et aux évacuations sanitaires. Ils agissent quotidiennement avec le 3ème Régiment étranger d’infanterie et le 9ème Régiment d’infanterie de marine, le groupe d’intervention de la Gendarmerie, la Marine nationale, les avions de l’Escadron de transport 68 et des hélicoptères civils.

La Marine nationale. Du plus loin au plus près des côtes, la Marine doit garantir la souveraineté de la France, protéger ses intérêts nationaux et assurer la sûreté maritime, rappelle le capitaine de frégate Bordier. Sont concernées : les eaux territoriales et les zones économiques exclusives, qui s’étendent sur 11 Mkm2, soit 20 fois l’hexagone. Cela implique de suivre l’évolution de la situation internationale et d’avoir une connaissance précise des zones maritimes, même lointaines, pour anticiper les crises dans les détroits de Bab-el Mandeb, d’Ormuz, de Gibraltar et du Pas de Calais. Frégates et hélicoptères embarqués font partie des dispositifs de surveillance, d’interception et surtout de police en mer, à savoir lutte contre la pollution marine, immigration clandestine et pêche illicite autour des Terres australes et antarctiques françaises. La lutte contre le narcotrafic en Méditerranée et dans les Caraïbes est assurée par le triptyque frégate, hélicoptère et commandos  embarqués : patrouille, pistage, observation, poursuite de « go fast » (embarcations rapides des trafiquants) et interception (6 t de cannabis et de cocaïne saisis depuis le début 2015). Frégates et hélicoptères assurent la sûreté des approches maritimes par leur présence et la lutte anti-sous-marine (ASM), programmée ou inopinée. Cette posture est coordonnée avec les moyens du GIH, des armées de l’Air et de Terre et de la Gendarmerie. Les hélicoptères légers Dauphin interviennent à proximité des côtes. De jour comme de nuit, les Caïman, plus grands, vont jusqu’à 330 km au large de leur bâtiment mère, pour les missions SAR et de surveillance, protection et lutte ASM. Dans le cadre du contre-terrorisme maritime et en coordination avec le GIH et l’armée de l’Air, un dispositif peut être mis en place à bord d’un bâtiment de projection et de commandement.

Loïc Salmon

Opex : retour d’expérience des hélicoptères de combat

Théâtre d’opérations aériennes en métropole

Théâtre d’opérations maritimes en métropole

Les hélicoptères, engagés en opérations extérieures ou sur le territoire national, nécessitent une maintenance fréquente en raison de leur technologie pointue. Une réflexion est en cours sur la révision au niveau industriel et la maintenance opérationnelle sur place. L’armée de l’Air organise l’entretien de tous les aéronefs militaires, mais les autres armées doivent pouvoir déployer des pilotes et des mécaniciens sur des théâtres très différents. La disponibilité des hélicoptères constitue un souci majeur en termes de coût de soutien, d’âge des aéronefs et d’approvisionnement en pièces de rechange. Selon le général Jean-Pierre Bosser, un groupement d’appui aéronautique ou d’appui aux hélicoptères reste à imaginer.




Armée de l’Air : création d’un « centre de guerre aérienne »

Le Centre d’expertise aérienne militaire, véritable « centre de guerre aérienne » installé sur la Base aérienne 118 (BA 118) de Mont-de-Marsan, a été officiellement ouvert le 1er septembre 2015 par le général Denis Mercier, chef d’État-major de l’armée de l’Air. Il doit permettre de répondre, de manière cohérente et dans des délais réduits au plus juste, aux demandes des états-majors et des forces. Ce centre, directement rattaché au major général de l’armée de l’Air, résulte de la fusion du Centre d’expériences aériennes militaires (CEAM), qui réunit les expertises indispensables à la construction des futures capacités opérationnelles, et le Centre tactique air destiné aux besoins du commandement des forces aériennes. Le Centre d’expertise aérienne militaire rassemble trois types d’expertises sur un même site (la BA 118) et sous un même chef (un général de division aérienne). Le premier type (niveau opératif) concerne les doctrines de l’armée de l’Air : travaux sur les principes fondamentaux ; coordination du retour d’expérience ; conduite d’études exploratoires intéressant directement le commandement et le contrôle d’un théâtre d’opération. Le deuxième type (niveau stratégique) porte sur les expertises technico-opérationnelles nécessaires à la modernisation des équipements des forces : contribution au suivi du développement des nouveaux matériels ; conception et réalisation des expérimentations. Le troisième type (niveau tactique) consiste à capitaliser les meilleures pratiques et à valoriser toute initiative ou réflexion pertinente des unités opérationnelles. Ce triptyque assure la cohérence des capacités opérationnelles et permet de maîtriser la surenchère technologique des équipements. Le Centre d’expertise aérienne militaire entretient des partenariats avec la Délégation générale de l’armement, l’industrie et les universités. Il repose aussi sur un réseau de « référents tactiques » des  unités opérationnelles. Chaque référent aura reçu une formation de haut niveau de 4 semaines, dont les cours sont validés par les centres experts de l’armée de l’Air ou d’organismes externes. La première session a eu lieu en juin 2015 et la seconde est prévue à la fin de l’année. Le stagiaire est immergé dans une « ruche multiculturelle », où il explique les capacités et expertises de son unité d’origine, ses besoins et ses contraintes. En retour, il apprend à intégrer les spécificités des unités des autres stagiaires. De son côté, le commandant d’unité peut faire appel au référent tactique pour solliciter le Centre d’expertise aérienne militaire sur des questions d’ordre tactique, technique ou doctrinal. Il y fait remonter, par son intermédiaire, les bonnes pratiques de son unité, pour les faire partager par d’autres. Enfin, il tient ainsi son unité à jour des changements doctrinaux, techniques et tactiques de l’armée de l’Air. La Base aérienne 118 abrite diverses unités, qui facilitent les activités du Centre d’expertise aérienne militaire : escadrons de chasse et de défense sol-air ; unités d’appui aux opérations (soutien, guerre électronique, liaisons de données tactiques, systèmes d’information opérationnels et génie de l’Air) ; unités d’instruction (contrôle et défense aérienne, formation Rafale et utilisation opérationnelle et technique) ; unités d’expérimentations techniques ; unités de soutiens communs et spécialisés. Toutes participent aux missions permanentes de l’armée de l’Air : protection, dissuasion nucléaire et intervention.

Loïc Salmon

Armée de l’Air : une « smart base » pour créer des partenariats avec le monde civil

Armée de l’Air : engagement opérationnel intense et réforme en profondeur

Dissuasion nucléaire : assurer à la France son indépendance




Marine : la « marétique », transformation numérique du monde maritime

L’informatique concerne la totalité du navire : navigation, automates, maintenance, communication, sûreté et sécurité. De plus, interconnexions et mondialisation modifient profondément les activités maritimes.

La « marétique », symbiose des mondes numérique et maritime, a fait l’objet d’un colloque organisé, le 19 juin 2015 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine (CESM), le Centre des hautes études du cyberespace (CHECy) et le Groupement des industries de construction et activités navales. Y sont notamment intervenus : Pierre Bellanger, président-directeur général de la station de radio Skyrock ; le capitaine de vaisseau Olivier Foillard de l’état-major de la Marine ; Vincent Le Gall, président du simulateur des pilotes de l’Atlantique, Bretagne et Outre-Mer ; Benoît de Saint-Sernin, président du CHECy.

Omniprésence ambivalente. Selon Pierre Bellanger, l’internet vient remplacer l’humain. La numérisation progresse de façon constante, mais l’effet de réseau croît de façon exponentielle. Si la capacité de l’ordinateur double à peu près chaque année, le logiciel va 43 fois plus vite en efficacité. Il s’ensuit une migration des données vers les réseaux. Or, les données constituent une valeur en elles-mêmes. Ainsi, un journal quotidien qui n’est pas acheté représente un gaspillage de papier… et de bois ! Aujourd’hui, le numérique remplace le gaspillage par une donnée immatérielle. L’effet réseau affecte l’humanité : valeurs, emplois, pouvoir et puissance vont sur le cyberespace. L’internet correspond à l’utopie de l’absolue liberté des années 1960, mais en partie seulement. Après l’émergence du complexe militaro-industriel des années 1950, la suprématie des États-Unis se maintient par le « complexe militaro-numérique ». Cette symbiose de l’industrie et du renseignement débouche sur la puissance de l’État et la logique impériale. Il s’ensuit « des réseaux sociaux en Californie et des plans sociaux en Picardie ». L’incertitude du monde des données est résolue par leur mutualisation, mais un impact sur un réseau affecte tous les réseaux interconnectés. Un pays doit disposer de frontières dans le cyberespace, estime Pierre Bellanger. Selon lui, il faut donc autoriser le chiffrement, exploiter un réseau comme un système souverain et créer un contrôle des données personnelles. Toutes les données sont liées entre elles, car le système doit rester ouvert pour garder son efficacité. La démocratie repose sur le secret du choix politique individuel. Or, dans l’internet, il n’y a pas d’isoloir, donc pas de secret, ni de vie privée, ni de diplomatie, ni de stratégie. Il s’ensuit une opacité ciblée pour les plus forts et une transparence absolue pour les autres, avec la possibilité de manipulation, conclut Pierre Bellanger.

Spécificités navales. A bord d’un navire comme au sein d’une force navale, tous les systèmes sont intégrés, explique le capitaine de vaisseau Foillard. Le travail en réseau a commencé dès 1960 sur les frégates lance-missiles, en vue d’une plus grande performance opérationnelle. Les sonars numérisés de lutte anti-sous-marine (ASM) plongent plus profondément et les radars sont plus précis. En 2015, les informations, partagées en réseau en temps réel, sont envoyées au centre de commandement de la force navale et au centre stratégique à terre. L’accélération du cycle de la décision renforce la supériorité opérationnelle. La numérisation des systèmes d’armes accroît leurs précision et performances. La simplification de l’interface homme/machine réduit le temps de formation. Les systèmes de communication satellitaires en UHF et VHF diminuent les ruptures de liaisons entre la terre et la mer et fluidifient les échanges. Les drones navals informent en temps réel le Centre de planification et de conduite des opérations à Paris. La navigation est devenue électronique avec la numérisation des capteurs GPS et du loch (instrument de calcul de la vitesse du navire). L’emploi d’automates à bord a réduit les personnels aux postes, sans valeur ajoutée, de quart à la passerelle et de maintenance machines. La simulation à quai et à bord prépare et entraîne les équipages. La numérisation des données facilite l’exploitation du renseignement. L’intégration des systèmes est prise en compte dès la conception du navire pour en modifier l’architecture. Ainsi, celle-ci a été optimisée par la fédération de certaines fonctions, qui a permis de diminuer le poids des câbles de réseaux. Les locaux ont été disposés de façon à mieux protéger les baies (armoires informatiques) des senseurs, de plus en plus nombreux, contre les tirs de fusils d’assaut kalachnikov par exemple. Tous les systèmes sont automatisés, mais des verrous existent à différents niveaux de la conduite du navire et de l’emplacement des armes. La numérisation a réduit à 108 les membres de l’équipage de la nouvelle frégate FREMM, capable de missions stratégiques plus importantes que la frégate ASM à 240 personnes. Pour améliorer les performances opérationnelles d’une force navale et réduire les dépenses en personnels, certaines tâches sont déportées à terre, comme la « téléadministration » et le soutien. La cybersécurité est devenue un domaine de lutte à part entière, dirigée par l’amiral chargé des opérations. Elle concerne la connaissance de systèmes en mode dégradé, la surveillance en réseau et l’entraînement des équipages. Enfin, selon Benoît de Saint-Sernin, un drone naval est aujourd’hui capable de s’approcher d’une côte et d’envoyer un signal vidéo aux nageurs de combat, pour les prévenir qu’ils peuvent sortir de l’eau sans risque.

Technologies civiles. Le transport maritime a intégré la numérisation, indique Vincent Le Gall, avec : la carte électronique ; le système d’identification automatique de navires ; le GPS et le radar fiabilisent les navigation et localisation géographique ; le positionnement dynamique du navire à passagers par ses propres moyens de propulsion ; l’aide au pointage automatique des navires, qui prévoit la manœuvre et évite les collisions. La simulation inclut des retours d’expérience pour mettre l’élève pilote en situation rare et potentiellement dangereuse, afin qu’il prenne la bonne décision. Des études sont en cours sur les futurs modes de propulsion et de manœuvre du navire. Enfin, selon Benoît de Saint-Sernin, l’Union européenne va consacrer 3,5 Md€ à l’option d’un navire marchand sans présence humaine.

Loïc Salmon

Le Groupement des industries de construction et activités navales (GICAN) regroupe 159 entreprises qui réalisent un chiffre d’affaires de 8,5 Md€ avec 40.000 personnes (juin 2014). Il couvre : la construction et la réparation navales civiles ; la construction navale militaire, le maintien en condition opérationnelle, les systèmes d’armes, les services et le soutien associés ; les équipements navals civils et militaires ; la sécurité, la sûreté et l’environnement maritime ; les énergies marines renouvelables et les autres activités offshore. Le Centre des hautes études du cyberespace (CHECy) propose une formation pluridisciplinaire de haut niveau : géostratégique, politique, économique, sociologique, technologique, juridique, criminologique et culturelle.




Drones civils : réponses opérationnelles et juridiques aux usages malveillants

La protection contre le large spectre d’utilisation malveillante de drones aériens nécessite des solutions techniques pour leurs détection, identification et neutralisation. L’arsenal juridique doit être renforcé en matière de responsabilisation et de sanctions.

Ces aspects de la prolifération des drones civils ont été abordés au cours d’un colloque organisé, le 28 mai 2015 à Paris, par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale et le Conseil économique, social et environnemental. Y sont notamment intervenus : le contre-amiral Frédéric Renaudeau, directeur de la protection des installations, moyens et activités de la défense au ministère de la Défense ; Patrick Espagnol, directeur de la sécurité d’EDF ; Thierry Michal, directeur technique général de l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) ; Thomas Andrieu, directeur des libertés publiques et des affaires juridiques au ministère de l’Intérieur ; Bruno Delor, président de la Fédération française d’aéromodélisme.

Adaptation du dispositif de défense. Il s’agit d’abord d’évaluer les besoins de protection, à savoir les installations sensibles, événements particuliers (rencontres politiques, musicales ou sportives), populations et personnalités dans des environnements parfois complexes. Selon l’amiral Renaudeau, un drone distant de 6.000 m et volant à 70 km/h est détecté avec 5 minutes de préavis, dont 1 minute pour la prise de décision. La radiogoniométrie seule ne suffit pas pour interpeller un téléopérateur malveillant, en raison de la diversité des modes de pilotage. Elle est complétée par le radar et les détections acoustique et optronique (équipement combinant l’optique et l’électronique). L’identification, principe de base de la sécurité aérienne, est essentielle pour éviter les méprises : vol licite ou non, objet volant ou oiseau. Le sentiment d’impunité se combat ainsi depuis le sol par les moyens optroniques. Les accords avec les  grands opérateurs de téléphonie mobile permettent d’obtenir un signalement du drone, du « télépilote » ou de l’intention de survol. La neutralisation porte d’abord sur la protection passive par des systèmes aériens, aquatiques ou terrestres, simples et intégrés aux autres fonctions d’autoprotection des sites. Ensuite, elle consiste à brouiller ou leurrer le système de navigation du drone sans le détruire. Enfin, la destruction du drone s’effectue par tir d’arme de précision ou d’un fusil de chasse à chevrotine, selon un cadre juridique de l’emploi de la force après analyse des risques et dommages collatéraux possibles. Une autre solution implique la capture du « microdrone » malveillant au moyen d’un filet transporté par un drone intercepteur. Le commandement et le contrôle des actions de neutralisation reste en cohérence avec la défense aérienne, qui centralise les informations. Le ministère de la Défense élabore des plans d’équipement des sites sensibles, en fonction des vulnérabilités et réponses technologiques disponibles. Mais, souligne l’amiral, le cadre juridique doit évoluer en priorité en matière de neutralisation/destruction et de signalement des drones.

Filière industrielle de la sécurité. Soucieux de protéger son patrimoine, EDF doit assumer ses responsabilités de sécurisation de la population et de l’environnement, dont les centrales nucléaires, rappelle Patrick Espagnol. Il doit donc anticiper cette nouvelle menace complexe et sophistiquée avec surmultiplication des cibles par l’interconnexion. Chaque famille de drones suit sa logique propre, qu’il convient de détecter par expérimentation. Puis, il faut maîtriser le drone malveillant en l’obligeant à se poser à un endroit déterminé. Opérateur privé avec obligation de résultat, EDF compte sur l’État, client et fournisseur de sécurité, pour une mise en commun des réflexions et expertises dans ce domaine. La Gendarmerie et l’armée de l’Air sont chargées de faire respecter l’interdiction de survol de sites sensibles. En matière de sécurité, la réponse doit être adaptée, sans coût excessif, supranationale et s’appuyer sur l’existant, la recherche et le développement, selon Patrick Espagnol.

Vaste domaine de recherche. L’ONERA, explique Thierry Michal, présente un aspect dual. Acteur de la recherche aéronautique, il doit remplir des missions de plus en plus exigeantes dans le respect des règlements. Parallèlement, avec son volet défense, il doit lutter contre tout usage malveillant dans ce domaine. Le contenu très sophistiqué de la charge utile du drone correspond à des besoins variables. Dans ce contexte, il s’agit de mettre en place un système pour contrer la menace future. La détection restera complexe, compte tenu de l’évolution rapide de la technologie des drones. Par ailleurs, la réponse sera globale avec la mise en œuvre d’une chaîne de mesures reposant sur le dynamisme de la filière robotique. Compte tenu de la prolifération des drones bon marché et aux discrétion et capacité d’action accrues, il faudra des capteurs compacts et des senseurs performants. Ceux-ci devront être autonomes en matière de durée d’intervention et de furtivité, à savoir peu détectables ou identifiables. Les drones civils sont en effet particulièrement furtifs, car construits sans métal et volant à très basse altitude dans un environnement urbain. La lutte anti-drones va privilégier la rapidité et « l’approche système », à savoir détection, identification, décision et neutralisation, cohérence essentielle de la chaîne de défense. La tendance s’oriente vers une solution la plus automatisée possible. Mais, prévient Thierry Michal, il faut réfléchir à la place de l’homme dans la boucle, domaine de recherche de l’ONERA.

Difficultés juridiques. Il n’est pas toujours possible d’identifier la provenance des drones et de les arrêter, indique Thomas Andrieu. Par ailleurs, la lutte contre leur usage malveillant ne doit pas conduire à brider un domaine économique en plein essor, au nom de la liberté du commerce et de l’industrie ainsi que du développement de ce secteur. Les critères retenus portent sur le poids et la taille du drone. Les conséquences dommageables posent la question de l’assurance, pas encore disponible. La destruction à distance n’est autorisée que si la menace est identifiable et prouvable. La réglementation prévoit des obligations : information sur les conditions d’utilisation ; formation minimale ; enregistrement et signalement électronique. Il faut ensuite faire le tri entre les types de drones et les malveillances potentielles. Au niveau de l’Union européenne, certains États exigent la présence d’une puce d’identification électronique.

Loïc Salmon

Drones civils : avantages, mais aussi sources de menaces complexes et évolutives

Les drones Un peu d’histoire

La Fédération française d’aéromodélisme regroupe 850 associations totalisant 28.000 licenciés. Pour limiter le risque d’utilisation malveillante des drones de loisir, elle recommande notamment : la mise en place d’un site internet officiel de sensibilisation ; l’incitation des fabricants et vendeurs à une information pour une utilisation licite ; le renforcement du principe de déclaration des sites de vol en groupe ; l’identification électronique et un brevet de « télépilote » pour les drones au dessus d’un seuil de masse à définir.




« CMOS Kaméléon », la caméra qui voit la nuit en couleur

La caméra à très bas niveau de lumière « CMOS Kaméléon » permet de voir en couleur dans l’obscurité quasi totale avec des applications militaires et civiles. Elle a été mise au point par les chercheurs Damien Letexier et Geoffroy Deltel de la société optronique Photonis, qui ont reçu, le 2 juin 2015, le 42ème prix « Ingénieur général Chanson » décerné par l’Association de l’armement terrestre et remis par général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre. Au niveau de nuit correspondant à la pleine lune, l’œil humain ne voit plus qu’en noir et blanc (monochrome). Or la couleur contribue à l’identification de la cible, à la discrimination ami-ennemi par traceur couleur ou le repérage de zones de danger sur un théâtre de combat. La caméra CMOS Kaméléon est déjà utilisée pour : la surveillance urbaine ; la lunette de tir des armes des forces spéciales ; le casque des pilotes des hélicoptères militaires français et britanniques et des appareils civils ; la surveillance rapprochée du char allemand Leopard 2. D’autres applications sont possibles : caméras sur drones de surveillance ; vision périphérique proche pour les petits véhicules blindés ; aide à la conduite de véhicules de sécurité de nuit, par fusion des signaux d’une caméra thermique refroidie et de la caméra à vision nocturne monochrome fabriquée par Photonis. Dans son allocution, le général Bosser a rappelé que la pertinence de l’innovation technique dépend de deux facteurs : la réponse à un besoin objectif et la facilité d’intégration dans l’environnement de l’utilisateur, à savoir par sa facilité d’emploi, son ergonomie et sa compatibilité avec les autres équipements. CMOS Kaméléon, dit-il, « répond à un besoin que confirmeront sans hésiter tous ceux qui ont eu à utiliser la vision monochrome sur le terrain. Elle devrait également s’intégrer aisément dans l’environnement du combattant, à la condition que cette caméra fasse du triptyque faible encombrement, robustesse et autonomie énergétique son leitmotiv ». La caméra CMOS Kaméléon a été développée dans le cadre du programme de financement « Rapid » de la Direction générale de l’armement. Le dispositif « Rapid » (Régime d’appui à l’innovation duale) finance des projets lancés par des entreprises de moins de 2.000 salariés. Ces projets de recherche industrielle ou de développement expérimental à fort potentiel technologique doivent présenter des applications militaires avec des retombées pour les marchés civils.

Loïc Salmon