Le livre noir de la CIA

Agence mondiale de collecte et d’évaluation du renseignement, la CIA renforce aussi l’influence des États-Unis dans le monde par l’action clandestine. Les liens entre les grandes entreprises multinationales et le pouvoir politique américain ont contribué à la dévoyer au cours de divers épisodes de son histoire.

Les archives de la CIA, les rapports d’enquêtes parlementaires ou les témoignages d’anciens agents donnent un solide aperçu de son envergure et de sa relation avec les décideurs politiques, destinataires de sa production mais aussi fournisseurs de ses ressources. Les archives dévoilent le lien entre l’élaboration de la politique extérieure des États-Unis et les services de renseignement, dont les outils incluent la traîtrise, la tromperie, la corruption et l’assassinat. Elles montrent les graves erreurs de jugement de la CIA concernant notamment le pont aérien de Berlin, l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Union soviétique, les guerres de Corée et du Viêt Nam, la crise des missiles de Cuba et le conflit israélo-arabe qui perdure. Ces événements et bien d’autres se sont déroulés au cours des mandats des présidents Truman et Eisenhower (1947-1962), Kennedy et Johnson (1960-1968), Nixon et Ford (1968-1976), Reagan et Bush père (1980-1992), Clinton et Bush fils (1992-2009), Obama (2009-2017) et Trump (2017-2021). Lors de l’inauguration du nouveau siège de la CIA à Langley, Kennedy conclut son discours aux personnels de l’agence par une phrase qui reste d’actualité : « Vos succès ne seront pas rendus publics. Vos échecs seront annoncés avec une sonnerie de trompette. » Après la guerre froide (1947-1991), la plus grande menace pour la sécurité des États-Unis est venue des attaques terroristes et du crime organisé, souvent étroitement liés. Les drogues de Colombie sont distribuées via les réseaux islamistes, qui revendent aussi les drogues synthétiques fabriquées dans les anciens laboratoires d’État de Pologne, de la République tchèque, de Lettonie, de Lituanie et d’Estonie. Les fautes de la CIA, en contradiction flagrante avec le modèle démocratique qu’elle est censée défendre, ont été mal acceptées par ses agents. Cela explique leurs révélations dans la presse, malgré les mesures strictes de cloisonnement. Au nom de la lutte contre le communisme, la CIA est intervenue dans le fonctionnement de la vie politique de nombreux pays en organisant des coups d’État contre des gouvernements démocratiquement élus, alors que bien peu de ces régimes étaient réellement communistes. Elle a déployé tous les moyens disponibles dans un but politique provisoire, sans en évaluer suffisamment les conséquences possibles, involontaires mais prévisibles, par rapport à leurs avantages immédiats. Aujourd’hui, la CIA a perdu le monopole des opérations clandestines à l’étranger. Selon un rapport publié en mai 2021, le ministère de la Défense dispose d’une « armée secrète » de plus de 60.000 agents, soit dix fois l’effectif clandestin de la CIA. Beaucoup agissent dans le monde entier sous une fausse identité avec une « légende » (passé vraisemblable fabriqué de toutes pièces). Certains accomplissent des tâches clandestines sous leur vrai nom, mais sans lien officiel avec l’État fédéral. Les bases de données des administrations publiques, comme les Services de la citoyenneté et de l’immigration ou l’Agence des douanes et de la protection des frontières, sont modifiées pour protéger ces fausses identités. Ces agents sont dotés d’équipements permettant d’échapper à la reconnaissance faciale et aux scanners d’empreintes digitales. Le programme de « réduction de la signature » des activités clandestines inclut la fourniture de « couvertures » contractuelles par des entreprises privées. Les agents peuvent ainsi travailler à l’étranger à titre civil sans lien officiel avec les ambassades ou les bases militaires américaines.

Loïc Salmon

« Le livre noir de la CIA », Yvonnick Denoël. nouveau monde éditions, 466 p, 10,90 €.

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