Économie : prise de conscience du monde de l’influence géopolitique

Les crises géopolitiques impactent les armées, les services de renseignement, les diplomates et les entreprises. Alors que la neutralisation des menaces relève de l’État, les entreprises se montrent vigilantes dans le recrutement et le suivi de leurs collaborateurs, afin de conserver la confiance et la cohérence internes.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 1er avril 2026 à Paris, par le magazine hebdomadaire Le Point. Y sont intervenus : le professeur Frédéric Charillon (à droite sur la photo), co-directeur du Centre Géopolitique, Défense & Leadership à ESSEC Business School ; Jean-Claude Gallet (à gauche), directeur « corporate » anticipation, prévention et protection au groupe Michelin.

L’impact des crises. Selon le professeur Charillon, la réalité géopolitique a dépassé la fiction et intéresse les jeunes qui, pourtant, estiment que l’influence, le renseignement et l’espionnage relèvent de la fiction. L’ESSEC a publié un baromètre sur la politique et les entreprises avec une enquête de perception de ces sujets. Les grandes protègent les données de leurs ordinateurs mais les petites, en France, sont très loin du compte. De son côté, Jean-Claude Gallet rappelle que la prise en compte des conséquences des crises géopolitiques successives remonte au cardinal de Richelieu (1585-1642) qui avait une vision de l’immédiateté et du temps long au sujet de la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui a redessiné les frontières en Europe. Grâce à son réseau d’informateurs, il a créé l’influence et s’est placé dans le rapport du faible au fort. Avec la guerre russo-ukrainienne de 2022, les entreprises présentes dans les secteurs de très haute valeur ajoutée se protègent de l’espionnage économique, mais se trouvent, dans la sphère d’influence, où les attaques réputationnelles accompagnent les cyberattaques, les dénis de service et les captations de données.

L’influence. Un rapport du Parlement britannique, datant de quelques années, conclut à l’arrivée d’un monde d’influence, d’intimidation où la compétition devient la règle. Selon Jean-Claude Gallet, cette notion passe mal en Europe, car l’influence s’apparente à la propagande donc à un déni de démocratie comme pendant la seconde guerre mondiale. Or la propagande vise à annuler tout esprit critique et créer un réflexe automatique favorable ou défavorable à l’autre. En revanche, l’influence implique une transaction où chacun doit trouver son intérêt. Ceux qui agissent, de façon hostile ou déstabilisatrice, sur les réseaux sociaux ciblent parfaitement leurs publics avec des discours formatés pour les jeunes, les différentes catégories sociales, les milieux professionnels et les opinions politiques. Il s’agit donc d’élaborer une pédagogie, appelée « esprit de défense » au ministère de Armées et qui inclut une culture générale de l’influence auprès du grand public, sans provoquer la panique ni la paranoïa. Cela nécessite au préalable une espèce d’hygiène numérique et s’applique aussi aux entreprises. Par ailleurs, souligne le professeur Charillon, contrairement aux États-Unis, à la Russie et à la Chine, l’Europe et en particulier la France n’arrivent pas créer une alliance entre l’État et les entreprises. Par exemple, lors d’un appel d’offres internationales dans l’aéronautique, tout le complexe militaro-industriel américain fait bloc. En France, de très grandes entreprises rayonnent sur le plan mondial, mais ont l’impression d‘être délaissées par l’État. Malgré la conscience évidente du drapeau, le monde des entreprises et la sphère régalienne n’agissent pas dans le même sens. La France reste très tributaire des relations personnelles. Les chefs de départements des ministères écoutent des chefs d’entreprises, qui écoutent des universitaires ou des experts parce qu’ils les connaissent. Les présidents de la République emmènent des chefs d’entreprises lors de leurs voyages officiels, mais il n’existe pas véritablement d’instance régulière permanente où décloisonner la réflexion, comme le Conseil national de sécurité américain. Une telle instance, institutionalisée avec des réunions régulières, permettrait d’avoir de la visibilité, d’établir une feuille de route et d’anticiper. Deux consultations électorales en 2016 ont bouleversé le monde occidental avec des résultats inattendus, à savoir la première élection des Donald Trump à la présidence des États-Unis et le « Brexit » en Grande-Bretagne. Des interventions extérieures, notamment numériques russes, ont été constatées. En conséquence, des directions d’influence ont vu le jour…sans avoir de définition précise de l’influence ! Cette dernière est perçue comme la culture ou le rayonnement. Or souligne le professeur Charillon, le rayonnement consiste à être connu dans le monde, grâce à une bonne image, et l’influence à changer le comportement. Par exemple, celle-ci peut inciter un pays étranger à acheter des produits de la France ou à le persuader de voter avec elle à l’ONU ou, au moins, ne pas la condamner.

La gestion du risque. Selon Jean-Claude Gallet, seul le continuum entre acteurs régaliens institutionnels, opérateurs privés économiques (grands groupes du CAC 40 et entreprises de toutes tailles) et monde universitaire travaillant sur ces questions permettra de partager le même niveau de compréhension de la menace des influences étrangères, voire des ingérences, et de s’adapter au bon moment. Il s’agit de combiner convergence, cohérence et droit de savoir, afin de comprendre, de décider et d’agir rapidement. La protection du patrimoine industriel bénéficie de l’aide de la Direction générale de la sécurité intérieure, de la Direction du renseignement et la sécurité de la défense et de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’informations. Au sein de l’entreprise, la gestion de crise et l’anticipation incluent sûreté, intelligence économique, affaires publiques en termes d’influence, communication en cas d’attaques réputationnelles et souveraineté pour les achats. Appliquer le principe d’extraterritorialité, comme la justice américaine, pour condamner des entreprises étrangères à de lourdes condamnations risque d’être contreproductif, y compris pour les États-Unis, estime le professeur Charillon. D’abord les règles changent en fonction des chocs géopolitiques successifs, à savoir fin de la guerre froide (1991), guerre de libération du Koweït (1991), attentats terroristes aux États-Unis (2001), révoltes du Printemps arabe (2010), pandémie de Covid-19 (2020), menaces nucléaires de la Russie (2022), attentats terroristes en Israël et guerre à Gaza (2023), seconde présidence de Donald Trump aux États-Unis (2024), ses impositions de droits de douane (2025) et sa guerre contre l’Iran (2026). Ensuite, depuis une quarantaine d’années, les États-Unis utilisent le dollar comme une arme et sanctionnent les entreprises qui ne commercent pas avec lui. Les pays du Sud, les plus touchés, commencent à se réorganiser pour s’affranchir du dollar et se découpler le plus possible des États-Unis et des « caprices » de son président. En face, l’Europe manifeste une certaine stabilité et la Chine se présente comme telle. Plutôt que des sanctions d’exterritorialité, le professeur Charillon recommande de disposer de moyens de représailles au coup par coup. De son côté, Jean-Claude Gallet estime qu’après l’exterritorialité américaine d’hier, celle d’aujourd’hui est chinoise et celle de demain sera indienne. La compréhension du monde géopolitique évitera à un groupe européen, neutre, d’avoir à se ranger dans un camp, en anticipant des cycles de 4 ou 5 ans pour les choix d’investissements coûteux.

La prévention. Selon Jean-Claude Gallet, certains collaborateurs d’une entreprise peuvent être « retournés » par un concurrent, une puissance étrangère ou une organisation criminelle ou même se radicaliser. La détection d’une anomalie cyber ou l’extraction de données alerte. L’enquête légale évite de recruter un candidat douteux et permet de suivre le parcours professionnel d’un ressortissant d’un pays agressif en matière d’espionnage.

Loïc Salmon

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