Gendarmerie : lutte contre le terrorisme et renseignement

La Gendarmerie doit, par contrat opérationnel, se trouver sur le lieu d’un attentat en moins de 20 minutes. Le maillage territorial lui permet de faire remonter le renseignement recueilli auprès de la population, dont elle assure la sécurité par sa proximité.

Le général d’armée Richard Linuzet, directeur général de la Gendarmerie, l’a expliqué, au cours d’une réunion organisée, le 4 juillet 2017 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Agir vite. La lutte contre le terrorisme, menace majeure, nécessite une vigilance totale et une coordination avec les autres forces de sécurité et de défense. Le Peloton de surveillance et d’intervention regroupe 450 gendarmes sur le territoire national. En outre, depuis le 1er novembre 2016, tout gendarme, témoin d’un attentat ou en soupçonnant la préparation, peut appeler le centre opérationnel qui prévient le directeur général. Dans les 14 minutes, celui-ci rappelle le gendarme concerné, afin de faire remonter directement l’information opérationnelle auprès des autorités politiques. Le général Linuzet a déjà reçu une dizaine d’appels de ce genre. En cas de suspicion d’attentat, le nouveau schéma national d’intervention précise que la proximité opérationnelle l’emporte sur le territoire imparti aux différentes forces d’intervention de la Police (RAID et BRI) et de la Gendarmerie (GIGN). Lors des opérations extérieures, les armées participent à la lutte contre le terrorisme pour en déterminer le lieu de départ, depuis celle en Afghanistan (2001-2014). Actuellement, 90 gendarmes sont engagés dans la bande sahélo-saharienne au sein d’organisations internationales. Sur le territoire national, les personnels des armées déployés dans l’opération « Sentinelle » selon un dispositif dynamique et non plus statique, représentent 7-8 % des effectifs des zones de Gendarmerie. La Garde nationale, soit actuellement 2.500 réservistes/jour encadrés par des militaires d’active, ne dépend pas d’elle. Suite à la levée de l’état d’urgence en automne annoncée le 3 juillet par le président de la République, un projet de loi prévoit l’établissement d’une zone de sécurité renforcée autour des grands événements et le droit de « visite » d’un lieu de résidence, en cas de suspicion de préparation d’attentat et après approbation des autorités administratives et judiciaires. Enfin, une réflexion est en cours sur l’infiltration possible des filières d’immigration par des mouvements terroristes.

Déceler les « signaux faibles ». La Gendarmerie ne pratique pas « l’infiltration » des réseaux suspects. En liaison avec la Police nationale, ses 100.000 personnels d’active, secondés par 29.600 réservistes et déployés à 74 % en zones périurbaines et à 26 % dans les campagnes, collectent l’information d’ambiance auprès des élus locaux. Ces données sont analysées puis transformées en renseignements en cas de menace avérée, à savoir les signes d’auto-radicalisation. Il s’agit de reconstituer le parcours de gens fragiles, qui souvent se cherchent une vocation. Leur motivation reste difficile à identifier, car ils se revendiquent de Daech après être passés à l’acte. Aujourd’hui, les terroristes se fondent dans la population. La fiche « S » (surveillance) signifie « être l’objet d’une investigation » et…pas seulement pour islamisme radical ! La première consultation d’un site violent n‘est pas répréhensible, mais il est possible de « cibler » quelqu’un qui en visite souvent. La personne fichée « S » ne doit pas le savoir, précise le général Linuzet.

Loïc Salmon

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Terrorisme : menace transnationale et moyens financiers considérables

Les organisations terroristes parviennent à s’autofinancer pour leur fonctionnement (moyens militaires, propagande et rémunérations) et leurs attaques ponctuelles à bas coût.

Cet aspect a été abordé au cours du Forum parlementaire sur la sécurité et le renseignement organisé, le 20 juin 2019 à Paris, par l’Assemblée nationale et le Sénat. Y sont notamment intervenus : Anne-Clémentine Larroque, analyste géopolitique au ministère de la Justice ; Arnaud Baleste, responsable de la division lutte contre le financement du terrorisme au sein de Tracfin (service de renseignement du ministère de l’Action et des Comptes publics) ; Jérôme Beaumont, secrétaire exécutif du Groupe Egmont ; Emmanuel Jacque, expert en solutions de renseignement et de lutte contre la fraude ; Sonia Krimi, députée de la Manche ; Valérie Boyer, députée des Bouches-du-Rhône. Ces deux dernières ont publié, en avril 2019, un rapport d’information sur la lutte contre le financement du terrorisme. Elles préconisent six mesures : œuvrer en faveur d’une réponse internationale renforcée et toujours plus efficace ; renforcer l’assistance internationale aux Etats les plus vulnérables ; renforcer l’harmonisation européenne, en droit et plus encore dans les faits ; au plan national, œuvrer pour une pleine application des outils existants ; assurer une pleine mobilisation de tous les acteurs concernés et une coopération optimale entre les acteurs ; renforcer la vigilance sur certains secteurs (cagnottes en ligne et associations à but non lucratif) et outils (« crypto-monnaies » reposant sur la technologie « blockchain »  de stockage et de transmission d’informations sécurisées).

Evolution structurelle. La possession d’un territoire permettait à l’Etat islamique (EI) et Al Qaïda d’établir des liens entre leur idéologie et leurs sympathisants, afin de constituer un réseau et créer le discours qui suscitera une réponse de ces derniers, explique Anne-Clémentine Larroque. Le financement illicite par les trafics d’êtres humains, de drogue ou de cigarettes, quoique interdit par le droit islamique, a été justifié par les cheiks pour combattre les non-musulmans en Syrie, Irak et Afghanistan, comme du temps du califat abbaside (750-1258) mais avec les moyens modernes. En 2015, l’EI a prélevé du pétrole sur des sites libyens et l’a vendu pendant un an et demi, jusqu’à l’arrivée des troupes de la coalition. Pour son financement, il recourt aussi à des femmes, ainsi devenues des combattantes à l’égal des hommes. L’EI agit en Europe, Tunisie, Libye et au Sénégal, tandis qu’Al Qaïda perdure en Afghanistan et au Pakistan. D’autres organisations se développent en Afrique centrale et de l’Ouest, en Indonésie, aux Philippines, au Bangladesh et au Sri Lanka.

Autofinancement prépondérant. Avant sa défaite militaire, l’EI a préparé sa retraite au niveau logistique pour continuer à financer ses actions, notamment par le blanchiment d’argent, explique Arnaud Baleste. Il a envoyé de l’argent dans les pays aux législations plus permissives ou sans réglementation, afin de le faire fructifier et le rendre légal, donc invisible. Des transferts « d’aumônes islamiques » ont été ainsi réalisés par des mandats, inférieurs à 300 €, ou téléphonie mobile vers l’Afrique centrale et de l’Ouest. L’argent vient de revenus personnels, d’héritages, de fraudes aux crédits ou prestations sociales et de braquages. Entre 2014 et 2018, 1.000 personnes ont envoyé, de France, 1,5 M€ à l’EI, contre 5,6 M€ en provenance des pays du golfe Arabo-Persique. Toutefois, les banques disposent aujourd’hui d’outils performants, capables de détecter les « signaux faibles » et d’interpréter les menaces. Elles envoient 70 % de leurs informations à Tracfin, qui les transmet aux autres services de renseignement français et en reçoit les identités des suspects. D’autres informations proviennent des douanes, des attachés de sécurité intérieure dans les ambassades françaises et du GAFI (voir encadré). Enfin, Tracfin travaille avec la Banque de France, chargée de la réglementation des cagnottes en ligne.

Echanges de bonnes pratiques. Le Groupe Egmont mobilise ses 158 membres dans le monde au service des cellules de renseignement financier, pour lutter contre le blanchiment d’argent par la grande criminalité et le financement des réseaux terroristes, dont les intérêts coïncident, indique Jérôme Beaumont. Sous l’impulsion de Tracfin, il essaie d’établir, depuis 2015, le profil financier des personnes parties rejoindre l’EI et identifier leurs réseaux de soutien logistique avant, pendant puis après leur retour. Ensuite, il procède à une analyse financière, à partir d’informations sur un attentat ou une simple présomption d’attentat avec l’aide du GAFI, qui a l’obligation d’échanges à l’international (voir encadré). Comme tout acte terroriste, même à bas coût, nécessite un réseau, il s’agit d’en déterminer le lien financier avec la personne à risque. La coopération avec les banques privées permet le traçage des avoirs financiers et leur gel, notamment des associations caritatives dans les pays n’exigeant pas de déclarations comptables.

Anticiper pour réagir. Crise, propagande et menace cyber peuvent se contrer par une méthodologie, des outils dont l’intelligence artificielle (IA), de l’expertise et une stratégie, explique Emmanuel Jacque. Une radicalisation, qui implique une rupture comportementale dans les habitudes et contacts avec les proches, sera détectée par des analyses sémantiques et relationnelles automatisées à partir des données connues, à traiter selon un cycle comparable à celui du renseignement militaire (photo). Il s’agit de découvrir les liens entre manipulateurs et personnes manipulées, par exemple, quand un document a été diffusé plus de 300 fois par 10 personnes sur Twitter, Facebook ou autres. La Grande-Bretagne a ainsi constitué une liste de 20.000 personnes à surveiller. L’IA modélise une source, fusionne les informations et procède à des extractions d’identité permettant de reconstituer un réseau. L’anticipation empêche une surprise stratégique, comme une cyberattaque massive dont les différents acteurs doivent assembler leurs moyens offensifs. Appliquée au contre-terrorisme, elle détermine la cause des actes des groupes « voyous », propose des priorités sécuritaires (fiches « S »), détecte suffisamment tôt les individus radicalisés et cible les nœuds critiques des réseaux avant le passage à l’acte terroriste.

Loïc Salmon

Les 38 pays membres du Groupe d’action financière (GAFI) et 9 organismes régionaux similaires ont constitué un réseau mondial de plus de 190 juridictions. Il a élaboré une série de recommandations reconnues comme étant la norme internationale en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et de la prolifération des armes de destruction massive. Fondements d’une réponse coordonnée à ces menaces pour l’intégrité du système financier, ces recommandations contribuent à l’harmonisation des règles au niveau mondial. Publiées en 1990 et révisées en 1996, 2001, 2003 et 2012, elles ont vocation à s’appliquer partout, afin de susciter les réformes législatives et réglementaires nécessaires.

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Stratégie : l’évolution du terrorisme djihadiste

Alors que les mouvements terroristes de la mouvance islamiste se sont très vite déclarés ennemis des pays occidentaux, ceux-ci ne les ont considérés comme tels en retour, qu’après plusieurs attentats meurtriers sur leur sol.

Cette question a été abordée lors des VIèmes Assises nationales de la recherche stratégique organisées, le 1er décembre 2015 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) et l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Y sont notamment intervenus : Renaud Girard, éditorialiste au quotidien Le Figaro ;  Gilles Kepel, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris.

L’islamisme international. Il existe deux versions du Coran, à savoir le mysticisme et la  vie de Mahomet chef de guerre, souligne Renaud Girard. L’islamisme visant à imposer la charia, éventuellement par la terreur, a été longtemps financé par les pétromonarchies du golfe Arabo-Persique. Certains textes du Coran justifient les actes d’Abou Bakr Al-Baghadi, « calife » autoproclamé de l’État islamique (Daech), qui bénéficie de l’aide des services de renseignement de la Turquie depuis 2013. Pour elle, l’ennemi principal n’est pas Daech, mais un éventuel Kurdistan, comme les mouvements islamistes du Yémen le sont pour l’Arabie saoudite. En 1945, cette dernière a conclu avec les États-Unis le « pacte de Quincy », d’une durée de 60 ans et renouvelé en 2005, selon lequel elle leur garantit des approvisionnements pétroliers contre leur protection, à condition qu’ils ne se mêlent pas de ses affaires intérieures. En outre, les États-Unis ont oublié leur responsabilité dans la création de l’État islamique, en radiant les cadres militaires irakiens en 2003, et ont effectué un retrait précipité d’Afghanistan en 2014, en y laissant le désordre. Renaud Girard estime que la Russie n’est pas l’ennemie principale de la France, qui l’a pourtant traitée comme telle jusqu’à la visite du président François Hollande à Moscou le 26 novembre 2015. Selon lui, la France a longtemps ignoré l’ennemi interne, responsable des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, pour justifier ses interventions extérieures, au nom du droit d’ingérence et de la démocratisation. En outre, elle intervient davantage dans l’urgence, sur le coup de l’émotion, qu’après une réflexion basée sur la raison. Estimant que le respect du droit international ne suffit plus, l’éditorialiste recommande d’abord une solution alternative au pouvoir local renversé par une guerre menée par les pays occidentaux, comme en Irak et en Libye devenue un chaos par où passent 50 % des migrants qui traversent la Méditerranée. Ensuite, s’impose la réalité politique des populations civiles locales, dont la vie quotidienne ne s‘améliore pas et qui ont la nostalgie de Saddam Hussein (Irak) et du colonel Kadhafi (Libye). Enfin, la guerre est coûteuse et implique de penser aux intérêts nationaux à long terme, avant son impact médiatique immédiat, comme lors de l’intervention franco-britannique en Libye en 2011.

L’émergence de Daech. L‘État islamique (Daech) se réclame d’une idéologie hégémonique de l’islam, interprétation du dogme que ne partagent pas les autres obédiences musulmanes qu’il considère comme « apostats », explique Gilles Kepel. Le Coran définit le djihad comme un effort spirituel, mais aussi comme un effort militaire pour étendre le domaine de l’islam ou pour la défense de la communauté musulmane. L’effort militaire est conduit par le calife  ou le souverain légitime. En revanche, le djihad de défense n’ayant pas besoin d’autorisation risque de déstabiliser toute hiérarchie. Les théologiens se sont donc montrés très prudents à son égard, car il menace la société et la pérennité de l’islam. Or entre 1979 et 1997, les États-Unis ont utilisé le djihad en Afghanistan pour lutter contre l’URSS et y créer un espace sunnite face à l’hégémonie iranienne chiite. Les « moudjahidines » (combattants de la foi) ont été payés par les pétromonarchies du golfe Arabo-Persique et entraînés par la CIA. Entre 1997 et 2005, l’organisation terroriste Al Qaïda mène le djihad d’abord contre les dirigeants afghans, algériens et égyptiens puis contre l’ennemi lointain, les États-Unis. Disposant d’une idéologie et d’un chef qui la finance (Oussama ben Laden), elle remporte un extraordinaire succès médiatique, grâce à la télévision quatarie Al Jazeera qui diffuse en arabe, anglais, turc et serbo-croate. L’invasion américaine de l’Irak en 2003 donnera l’occasion à Al Qaïda de se construire un territoire dans la région sunnite. Toutefois, cela échoue sur le plan politique, car les populations musulmanes ne suivent pas. A partir de 2005, Daech se manifeste. Un livre explique, via le réseau internet You Tube, que les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis sont une erreur, qui a conforté son président, George W. Bush. Daech apparaît comme un système, non plus pyramidal mais réticulaire (en réseau), avec un territoire. Un rapport de Daech, publié en anglais (!), prêche le djihad contre l’ennemi proche, à savoir l’Europe où les populations musulmanes mal intégrées sont sensibles à son vocabulaire. Il préconise de former des volontaires pour créer les conditions d’une guerre civile dans les pays européens et ainsi assurer le succès du califat. Ce phénomène, qui se met en place dans les prisons, passe inaperçu mais se diffuse partout par les réseaux sociaux, indique Gilles Kepel. Le printemps arabe de 2011 et l’instauration d’une zone de non-droit en Syrie et en Irak permettront à de jeunes Européens, dont un tiers de convertis, de commencer ce qui avait été écrit…dès 2005 ! Daech a pris une longueur d’avance sur les services de renseignement, qui croyaient qu’il fonctionnait comme Al Qaïda. Ses « attentats du pauvre », sont très difficiles à prévoir, en raison de la porosité des frontières et de l’absence de gros transferts d’argent. Au début, les militants, qui ciblent les juifs et les apostats, bénéficient d’un certain soutien lors des attentats de janvier 2015 à Paris, notamment par de nombreux messages « je ne suis pas Charlie » sur les réseaux sociaux. Ce n’est plus le cas après ceux du 13 novembre où l’hyperviolence, qui tue sans discrimination, provoque la condamnation des instances musulmanes européennes. A moyen terme, il semble difficile d’en prévoir les mutations et adaptations et d’imaginer les types de riposte, conclut Gilles Kepel.

Loïc Salmon

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Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

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Selon le CSFRS, « l’ennemi réel » est devenu celui qui franchit un seuil d’hostilité, inacceptable pour la société. La frontière entre ennemi intérieur et ennemi extérieur disparaît et la menace évolue en profondeur. Un nouveau creuset criminel émerge, qui intègre fanatisme religieux, massacres, piraterie et trafics d’êtres humains, de drogues, d’armes, de substances toxiques ou de matières premières. La menace provient de groupes hybrides, opportunistes et instables, capables de transformations inattendues. Ainsi, en quelques années, est apparu un continuum criminalo-terroriste, qui ne correspond plus aux anciennes classifications des menaces.




Sahel : l’opération « Barkhane », un effet d’entraînement fort

La stratégie de la force « Barkhane » consiste à empêcher les groupes armés terroristes de communiquer entre eux, afin de les cloisonner puis de les réduire par des actions successives. A terme, elle vise à mettre la menace terroriste à la portée des armées du G5 Sahel.

Trois retours d’expérience ont fait l’objet de deux présentations le 26 octobre 2017 à Paris. Le général de division Xavier Le Pelletier de Woillemont, commandant la force « Barkhane » d’août 2016 à juillet 2017, a exposé son analyse au cours d’une conférence-débat organisée par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de la défense nationale. Le colonel Thierry Crepin, ancien chef de corps du 503ème Régiment du train, et le lieutenant-colonel Pierre de Thieulloy (photo), chef de corps du 4ème Régiment de chasseurs, tous deux sur zone de juin à octobre 2017, ont apporté leurs témoignages lors du point de presse hebdomadaire du ministère des Armées.

Menace circonscrite au centre. Le Mali se trouve à l’épicentre du djihadisme au Sahel, rappelle le général de Woillemont. De 500 à 1.000 combattants attaquent, de façon asymétrique, au moyen de mines, engins explosifs improvisés, tirs indirects et raids terroristes, pour prendre le contrôle de la population. Ils enrôlent peu d’enfants soldats, portant surtout des messages ou transportant des mines, mais recourent de plus en plus aux femmes. Tout enfant mineur qui tire sur un soldat français est considéré comme un ennemi. S’il est capturé, il est remis à l’UNICEF. Ces groupes terroristes, qui disposaient d’un territoire, de ressources et de camps d’entraînement en 2013, sont pourchassés en 2017 mais n’ont pas disparu. Outre l’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), il existe un EIGS (Etat islamique au grand Sahara) et des RVIM (Groupes de soutien à l’islam et aux musulmans), qui concluent des alliances de circonstances pour échanger de l’argent, des ressources et des expertises. S’y ajoutent le risque d’incursions, au Niger et au Tchad, de Touaregs venus de Libye, et la menace persistance de l’organisation Boko Haram, actuellement contenue par les forces multilatérales africaines autour du lac Tchad. Ces deux pays sont surveillés en permanence par les drones, les écoutes électroniques et à partir du renseignement humain obtenu par les armées africaines, qui doivent gagner la confiance des populations…par un comportement exemplaire ! Au cas où Boko Haram attaquerait les forces nigériennes ou tchadiennes, l’aviation française interviendrait à leur profit, indique le général. La force « Barkhane » doit d’abord contenir les raids éventuels en provenance du Nord, après les grandes opérations du premier semestre 2016. Ensuite, le partenariat militaire permet de sécuriser le centre de la bande sahélo-saharienne à trois niveaux : accompagnement des forces africaines au combat par la force « Barkhane » pour apporter confiance et commandement ; préparation à l’engagement opérationnel de tous les éléments de « Barkhane » (encadré) ; construction d’armées nationales africaines, adaptées à la menace terroriste, par les pôles opérationnels de coopération au Sénégal et au Gabon de la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère français des Affaires étrangères. L’armée malienne, hier battue par les djihadistes mais aujourd’hui en pleine reconstruction, tient le terrain. Les unités en « nomadisation » interviennent loin et longtemps. Une observation de longue durée par les drones et des renseignements précis permettent le montage d’une opération fulgurante par l’aérocombat et l’emploi de blindés légers, en vue de sécuriser une zone. La dynamique de la force régulière doit l’emporter sur celle du terrorisme, souligne le général.

Rendre « Barkhane » possible. Sur le plan logistique, la force « Barkhane » bénéficie de l’aide des Etats-Unis pour le transport aérien, de celles de l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique pour diverses prestations de services et de celle de l’Algérie pour le carburant et l’eau. Selon l’Etat-major des armées, l’opération du même nom a connu des relèves majeures en septembre-octobre 2017 : 4.000 militaires remplacés par 4.000 autres ; 52 liaisons par air pour le transport des personnels ; 202 t de fret entre la France et les bases aériennes de Niamey et N’Djamena ; transports maritimes de fret et matériels de France aux ports d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et de Douala (Cameroun). L’acheminement terrestre prend la suite, explique le colonel Crepin. Après une préparation de 5 mois, le Groupement tactique logistique « EL Parras » (600 personnels) a transporté des munitions et tout ce qui assure le soutien : conditions de vie, santé, énergie, maintien du matériel en condition opérationnelle, équipements et infrastructures. Pendant des missions d’une journée à trois semaines, il a fait face à un ennemi, fugace mais omniprésent, dans des conditions difficiles : températures de 60°-70°C ; tempêtes de sable ; fortes pluies. En tout, ses 200 véhicules ont parcouru 1,5 Mkm pour transporter 3.600 t de fret et 11.200 m3 de carburant. Selon le lieutenant-colonel de Thieulloy, les 800 militaires du Groupement tactique désert blindé « Edelweiss » ont assuré une présence dissuasive par 500 patrouilles de 3 heures à 3 jours au Mali, Tchad et Niger et effectué 2 opérations majeures pour démanteler des trafics d’armes. Outre la prise quotidienne de risques (mines), ils doivent conserver leur discernement lors des tirs adverses à partir d’habitations, en raison de la présence probable de femmes et d’enfants. L’enjeu de cette mission de guerre porte sur : le maintien de la confiance avec la population, qu’il faut disputer aux groupes terroristes qui en dépendent ; l‘assistance médicale ; la relance de l’activité économique.

Approche globale. Militairement et en termes de communications, la force « Barkhane » doit rester discrète pour ménager la fierté nationale des Etats souverains, indique le général de Woillemont. Le niveau opérationnel de la force conjointe du G5 Sahel progresse, mais son financement (200-300 M€) n’est pas encore bouclé. Outre la sécurité, il faudra aussi assurer des revenus aux populations par l’aide au développement, afin de tarir le recrutement de terroristes.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

La logistique opérationnelle : intégrée à toutes les opérations militaires, de Verdun aux Opex

La bande sahélo-saharienne s’étend sur une longueur de 4.500 km et une largeur de 2.100 km, soit l’équivalent de l’Europe. L’organisation de coopération régionale du « G5 Sahel » regroupe la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. L’opération « Barkhane », lancée le 1er août 2014 à la suite de l’opération « Serval » (15 janvier 2013), engage 4.000 militaires, 5 drones, 8 avions de chasse, 17 hélicoptères, 6 à 10 avions de transports tactiques et stratégiques, 300 véhicules logistiques et 300 véhicules blindés légers. Elle dispose de : 3 points d’appui permanents à Gao (Mali), Niamey (Niger) et N’Djamena (Tchad) ; 6 bases avancées temporaires à Tessalit et Kidal (Mali), Aguelal et Madama (Niger) ainsi qu’à Faya et Abéché (Tchad). L’opération « Barkhane » a pour missions d’appuyer les forces armées des pays du « G5 Sahel » dans la lutte contre les groupes armés terroristes et d’empêcher ces derniers de reconstituer des bases « sanctuarisées » dans la région.




Profession Espion

La lutte de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) contre le terrorisme des Proche et Moyen-Orient nécessite de confronter les analyses du siège parisien à la réalité du terrain.

Un agent de la DGSE, retraité, la raconte de l’intérieur à partir de son journal de bord, tenu entre 2004 et 2008. La formation « officier traitant » (OT) est dispensée à des militaires, juristes, linguistes ou diplômés d’instituts d’études politiques ou d’écoles de commerce, destinés à intégrer la Direction du renseignement. Celle-ci fixe les orientations de recherche et détermine les « cibles », conformément aux directives du pouvoir politique. Certains de ses membres, envoyés dans les ambassades, vont manipuler des sources humaines ou tenter d’en recruter de nouvelles. La Direction technique, qui recrute des personnels scientifiques de haut niveau, assure les déploiement, fonctionnement et exploitation des moyens d’interception, notamment les antennes satellitaires installées en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer, donnant ainsi à la France une couverture mondiale. La Direction des opérations, qui forme à la clandestinité, englobe le « service action », composé exclusivement de militaires capables de faire discrètement transiter armes, explosifs, devises, papiers d’identité ou argent liquide n’importe où dans le monde et d’exfiltrer des personnes. La Direction de l’administration gère les ressources humaines, finances et infrastructures. La Direction de la stratégie, le plus souvent pilotée par un diplomate, organise les échanges entre les différents ministères et réalise des « fiches profils » sur les personnalités politiques étrangères participant à des négociations. La carrière d’OT suit rarement une trajectoire linéaire, en raison des accidents de parcours, dus à des aléas professionnels…ou une faute grave. Sur le terrain, stress et tension constituent le sel du métier : observer, se déplacer en surveillant l’environnement, semer un poursuivant, prendre contact avec une source en toute discrétion, engager la conversation et écouter, tout en préparant le coup suivant. Qu’il le veuille ou non, l’OT s’implique émotionnellement dans ses rapports avec ses sources. En outre, les mythes relatifs au métier ne présentent pas toujours un avantage. Certaines sources risquent en effet de lourdes peines de prison ou même la mort. Quoique loin du terrain, le travail minutieux de contre-terrorisme réalisé à Paris permet, parfois, de démanteler un réseau à l’étranger ou en France. Pour obtenir des preuves de vie en cas de prise d’otages, il s’agit de faire le tri entre les intermédiaires sérieux et les escrocs, prêts à vendre de fausses informations contre rémunération. Les interceptions (écoutes téléphoniques, surveillances de comptes e-mail ou de messagerie) présentent plus de fiabilité que le renseignement d’origine humaine, influencé par l’appréciation de la source. Le chantage, comme moyen de recrutement, présente de gros risques : informations peu fiables de la cible, qui cherche à se protéger ; retournement possible de la cible qui, sous la pression, avoue tout à son service d’origine. Alors que le cloisonnement entre collègues d’un même service prime à Paris, la réactivité sur le terrain exige de travailler ensemble pour suivre les avancées des dossiers du voisin. En outre, la cellule technique détachée et un linguiste peuvent travailler en direct sur les cibles désignées. Les OT du contre-terrorisme, affectés à Paris, effectuent des missions ponctuelles sur le terrain.

Loïc Salmon

« Profession espion », Olivier Mas. Editions Hoëbeke, 206 pages, 16,50 €.

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Renseignement : la DGSE souhaite être connue

James Bond n’existe pas

Sécurité : le renseignement dans la lutte contre le terrorisme




Sécurité : détection, identification et neutralisation des drones malveillants

La présence de drones malveillants à proximité des centrales nucléaires et des aéroports a conduit à la promulgation d’une loi à leur sujet et à l’élaboration de moyens techniques de lutte.

Louis Gautier, secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, et Yves Fort, directeur des opérations scientifiques de l’Agence nationale de la recherche, ont exposé la situation et organisé une présentation dynamique de trois démonstrateurs, le 18 novembre 2016 à la base aérienne de Villacoublay. L’appel à projets « Protection des zones sensibles vis-à-vis des drones aériens » en a reçu 24, dont 3 ont été retenus en avril 2015 et financés. Dénommés ANGELAS, BOREADES et SPID, ces projets, portés par des groupements d’industriels, de laboratoires publics et privés et d’opérateurs, ont abouti 12 à 18 mois plus tard à des systèmes intégrés de détection de petits drones, de leur identification (amis ou ennemis) et de leur neutralisation, testés en environnement opérationnel.

Démonstration de matériels. Des drones, mis au point par la SNCF pour l’observation des voies ferrées, ont servi de plastron à la démonstration, accompagnée d’une exposition statique des matériels (photo). Quatre scénarios ont été mis en œuvre : survol d’un site nucléaire par un drone isolé ; attaque lors d’un événement sportif dans un environnement semi-urbain ; attaque lors d’une cérémonie importante dans un environnement urbain ; survols de plusieurs drones à proximité des départs et des trajectoires d’approche d’avions d’un aéroport. Le projet ANGELAS utilise pour la détection : un radar actif d’une portée de 3 km et associé à un algorithme de pistage multicibles ; la goniométrie qui localise la direction des émissions du drone ou de la station sol jusqu’à plusieurs km ;  un radar passif (très longue portée) ; des moyens acoustiques (plusieurs centaines de mètres) ; un système laser qui scanne l’environnement et détecte les échos renvoyés. L’identification recourt à : des caméras haute résolution (portée supérieure à 3 km) ; des émissions infrarouges (jusqu’à 2 km) ; un radar passif qui sépare les objets à rotor de la scène ; l’imagerie qui identifie de jour et de nuit (jusqu’à 2 km). Enfin, la neutralisation du drone se fait par : brouillage par émission directive des liaisons de commande et vidéo ; éblouissement de la caméra vidéo par laser ; brouillage du système GPS. Le projet BOREADES consiste à brouiller et leurrer le système de navigation du drone pour en prendre le contrôle, choisir son point de récupération et estimer la position du télépilote. Le projet SPID présente des moyens similaires, sur véhicules spécialisés, pour la protection d’installations fixes, d’événements ou de théâtres d’opérations et de cibles mobiles (jusqu’à 500 m) avec interpellation du télépilote.

Encadrement juridique. Selon Louis Gautier, plus de 400.000 drones privés et 4.000 drones professionnels sont en service en 2016. La loi du 24 octobre 2016, relative au renforcement de la sécurité de l’usage des drones civils, concerne ceux d’une masse inférieure ou égale à 800 g. Ils sont soumis à un régime d’enregistrement par voie électronique et doivent être équipés de  dispositifs de signalements lumineux et électronique ou numérique. Un télépilote « professionnel » (hors usage de loisir) doit avoir suivi une formation visant à permettre le contrôle de l’évolution du drone, selon les règles de sécurité et les conditions d’emploi relatives à la navigation aérienne.

Loïc Salmon

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Démineurs

Le métier, très dangereux, de démineur exige une préparation minutieuse de la mission, pour ne rien laisser au hasard. Il implique humilité, malgré l’expérience, et discrétion vis-à-vis des proches, pour ne pas les inquiéter.

Ces hommes et ces femmes travaillent dans l’urgence en France, sur les bombes et obus datant des deux guerres mondiales, mais aussi au Cambodge, au Liban, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, au Tchad ou au Mali, ravagés par des conflits plus récents. S’y ajoutent les colis suspects ou les engins explosifs improvisés (IED en anglais), mis au point par des organisations terroristes pour frapper aveuglément n’importe où. Celles-ci veulent tuer le maximum de gens de façon spectaculaire, en vue de provoquer une forte résonnance médiatique qui pèsera sur l’opinion publique du pays ciblé. Le livre « Démineurs » donne la parole à 70 professionnels du danger permanent, photos à l’appui et à visage découvert ou caché. Leurs motivations varient du goût du défi et de la recherche d’adrénaline en situation extrême à la solidarité et à l’amour des autres, sans oublier la fraternité inhérente à ce métier hors du commun. Agés de 19 à 83 ans, militaires de grades divers, policiers ou personnels de la sécurité civile, ils expliquent, avec simplicité, ce qu’ils font. Les unités d’appartenance de certains militaires parlent d’elles-mêmes : Groupement des commandos parachutistes, Groupement d’intervention du déminage, Groupe de plongeurs démineurs, Régiment du génie, Régiment étranger de génie et Régiment du génie parachutiste. Certains ont fait partie d’une « WIT », acronyme anglais pour « Weapons Intelligence Team », à avoir une équipe qui mène des enquêtes d’armement sur le terrain, afin de prélever des indices pour déterminer des sources sur les plans technique et tactique à des fins de renseignement. Enfin, le traitement des IED nécessite de devenir « EOD » (Explosive Ordnance Disposal), spécialiste qualifié dans le traitement des munitions et engins explosifs.

Loïc Salmon

« Démineurs », par Victor Ferreira. Mareuil Éditions, 160 pages, 20 €

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Drones : menaces aériennes à très basses altitudes

Souvent à l’abri des radars, les minidrones emportant une charge explosive constituent un outil de harcèlement en opération ou de terrorisme contre des cibles civiles.

Cette menace a fait l’objet d’une visioconférence organisée, le 20 avril 2021 à Paris, par COGES Events, filiale du Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres. Y sont notamment intervenus : Yannick Genty-Boudry, rédacteur en chef Défense de la publication Air & Cosmos ; Xavier Tytelman, expert en systèmes anti-aériens et ex-officier navigant sur avion de patrouille maritime ATL2.

Environnement de combat. Dès 2015, l’organisation terroriste Daech a monté des embuscades en Syrie avec des minidrones chargés de grenades, indique Yannick Genty-Boudry. Lors de la bataille de Mossoul, elle a utilisé des drones de 3 m de long pour cibler des centres irakiens de commandement tactique. Lors du conflit du Haut-Karabagh (2020), l’armée azérie a envoyé des minidrones armés jusqu’à 5-6 km derrière les troupes arméniennes pour les prendre à revers. Sous l’effet de la sidération, celles-ci n’ont pu réagir à une telle attaque qui a fait 80 morts. Les drones-suicides, non récupérables, visent des cibles de haute valeur comme les radars ou les centres de commandement et de contrôle. Le conflit du Yémen a pris une tournure économique avec le ciblage d’installations pétrolières saoudiennes, par les rebelles Houthis, au moyen de minidrones-suicides tirés à saturation comme des missiles balistiques classiques. La « démocratisation » du drone, ainsi armé à bas prix, provoque des dégâts matériels, psychologiques et économiques importants. Des acteurs non étatiques se professionnalisent à coûts réduits en armant des petits drones navals ou aériens avec une charge explosive de quelques kilogrammes. Cette tendance technico-opérationnelle dans des conflits de basse intensité prend une dimension de plus en plus stratégique. Des études en ce sens avec de l’intelligence artificielle (IA) embarquée ont commencé aux Etats-Unis, en Russie, Chine, Inde et Israël. En matière de drones armés, les démocraties occidentales veulent garder un contrôle humain avant une frappe contre des individus. Pour les autres nations, l’IA suffira pour déterminer une frappe en fonction d’un schéma. Dans l’armée russe, chaque groupe de combat devrait inclure un opérateur de système anti-drone. Une filiale de la société Kalachnikov développe une arme à énergie dirigée pour neutraliser les liaisons de données et les systèmes électroniques des minidrones.

Contexte civil. Aucun drone armé n’a encore été utilisé contre des aéronefs civils, indique Xavier Tytelman. Le groupe ADP (ex-Aéroports de Paris) utilise des caméras électro-optiques et infrarouges et étudie l’emploi de l’Intelligence artificielle avec l’armée de l’Air et de l’Espace. Quoique la plus efficace, la détection acoustique cible difficilement un minidrone dans un aéroport bruyant. Toutefois, s’y ajoutent les goniomètres (radio), radars, caméras numériques PTZ et balises DCL (40 km de portée). Après fusion des données et gestion de la menace, le poste de commandement donne l’ordre de neutralisation du petit drone intrus. De façon physique, celui-ci est enveloppé dans un filet, transporté par un minidrone « ami », capturé par un aigle, dressé à cet effet, ou détruit par un tir de précision. Des moyens électroniques peuvent, soit déstabiliser son gyroscope, soit brouiller sa liaison GPS ou la communication avec son pilote au sol.

Loïc Salmon

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Drones civils : avantages, mais aussi sources de menaces complexes et évolutives

La furtivité du drone sur de longues distances modifie l’art de la guerre et facilite la surveillance des frontières. Toutefois, la modicité de son coût permet à des opérateurs malveillants de remettre en cause la sécurité d’installations sensibles et de personnes.

Les conséquences de la prolifération des drones civils ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 28 mai 2015 à Paris, par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale et le Conseil économique, social et environnemental. Y sont notamment intervenus : Patrick Gandil, directeur général de l’aviation civile (DGAC) ; Nicolas Pollet, responsable de la mission drone à la SNCF ; le général d’armée aérienne Denis Mercier, chef d’État-major de l’armée de l’Air ; le général de division Éric Darras de la Direction générale de la gendarmerie nationale ; Régis Guyonnet de la Préfecture de police de Paris.

Satisfaction de la SNCF. Les drones permettent d’améliorer la qualité de la surveillance des voies ferrées pour la sûreté, la sécurité, la maintenance et la connaissance du patrimoine, explique Nicolas Pollet. Ils sont notamment employés dans les zones d’accès difficiles, pour lever des doutes sans intervention d’engins ou d’acrobates, ni contraintes d’accès ou de disponibilité des matériels et personnels. Leur caméra procède à une photogrammétrie (relevé topographique) des parois rocheuses et des grands ouvrages maçonnés, où la portée des tabliers de pont atteint 143 m entre 2 piliers. Ils facilitent le diagnostic photo/vidéo/thermique des installations fixes de traction électrique ferroviaire, en vue d’évaluer leur vétusté. La SNCF poursuit des travaux de recherche et développement avec la DGAC sur les prises de vues de nuit et « multispectrales », qui visualisent les espèces végétales incrustées. Elle vise à améliorer les sécurité, qualité des sillons et régularité des trafics du réseau, en réduisant les coûts de construction, d’exploitation, de maintenance, de renouvellement et de modernisation. Par rapport à la surveillance classique, l’utilisation des drones a amélioré de 15 % la productivité avec une capacité moindre. La gestion des données des capteurs fixes, aériens et mobiles terrestres prévient le vieillissement des installations. « Dans quelques années, déclare Nicolas Pollet, la SNCF sera numérique et les drones en feront partie ».

Mise en garde de l’armée de l’Air. La principale menace, involontaire, émane d’opérateurs de « minidrones », qui n’ont jamais vu de carte aérienne et n’ont aucune notion d’aéronautique, estime le général Mercier. Par contre, la menace malveillante cible une personnalité ou un rassemblement particulier, en vue d’une action de communication. Elle doit être prise en compte dans le cas d’un drone, guidé par GPS et volant à faible vitesse et basse altitude pour échapper aux radars. La défense aérienne, active 24 h sur 24 sur le territoire national, détecte tout aéronef, identifie son comportement, amical ou non, et le classifie comme une menace potentielle ou non. La neutralisation d’un drone, après évaluation en temps réel des dommages collatéraux, consiste à brouiller ses signaux GPS ou à tirer à vue à partir d’un hélicoptère. Ces méthodes sont déjà utilisées contre les ULM et les aéronefs à faible signature radar. Une cellule interministérielle fusionne les renseignements d’origines civile et militaire : armée de l’Air, police de l’Air et des Frontières, Douanes et Gendarmerie. Les avions de chasse s’entraînent à voler à 200 pieds (61 m) d’altitude, de jour comme de nuit. Il est facile de confondre un drone avec le tir de nuit d’un avion. L’armée de l’Air recoupe toutes les informations fournies avec les plans de vol de ses appareils. Par ailleurs, le brouillage de signaux GPS à 50 km de distance peut provoquer des dommages collatéraux. Selon les cas, la décision de destruction d’un aéronef intrus, coordonnée entre les autorités civiles et militaires, varie du niveau local à celui du cabinet du Premier ministre. La menace des drones appelle une réponse globale, souligne le général Mercier. Il s’agit, en coordination avec la DGAC, d’informer et d’inciter à la prudence, via internet. L’armée de l’Air a ouvert, à Salon-de-Provence, un centre d’excellence sur tous les drones, ouvert aux chercheurs et entreprises privées pour partager les expériences en matière d’utilisation et de sécurité.

Constat de la Gendarmerie. La miniaturisation des drones, de plusieurs kg à quelques grammes, rend la troisième dimension accessible à tous, avec la possibilité de gêner l’action des pouvoirs publics, rappelle le général Darras. Ainsi, au Japon, un drone équipé d’une camera et chargé d’une bouteille de produits toxiques a atterri sur la résidence du Premier ministre. En Allemagne, un autre s’est posé à proximité de la Chancelière lors d’une réunion publique. En Grande-Bretagne, un troisième a perturbé le trafic aérien d’un aéroport. A Mayotte, un quatrième a gêné un hélicoptère au cours d’un sauvetage en mer. En France, en octobre 2014, des drones ont volé au-dessus de plusieurs centrales nucléaires et de l’Ile Longue (base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins), protégées par la Gendarmerie. En tout, 89 signalements ont débouché sur 27 enquêtes judiciaires.

Réponse de la police à Paris. L’environnement urbain se caractérise par un habitat peuplé et dense avec des immeubles, des espaces verts et des réseaux de communication grand public. Il constitue des bases d’envol pour des trajectoires d’approche discrètes, mais rend le pilotage plus difficile et accroît le risque de perturbations radioélectriques. Interdit de survol, Paris offre une variété de cibles potentielles : lieux symboliques, événements de grande ampleur et présence de personnalités. Pourtant, de janvier à mai 2015, la police a enregistré 87 signalements de survols illicites de drones à Paris et a procédé à 14 interpellations de touristes, surtout étrangers, utilisant des drones grand public, indique Régis Guyonnet. Les 77 faits non élucidés concernent les survols de bâtiments administratifs, surtout la nuit, par défi à l’autorité publique. Dès 2014, la Direction générale de la police nationale et la Police parisienne ont formé des équipes d’intervention. Aucun survol n’a été constaté lors du 11 novembre 2014.

Loïc Salmon

Les drones, dualité militaire et civile

Les drones : de l’OPEX au territoire national

En mai 2015, selon la Direction générale de l’aviation civile, la filière drone en France représente 1.580 entreprises, 2.760 drones et 3.000 emplois. Elle a réalisé un chiffre d’affaires de 50 M€ en 2014 dans l’audiovisuel, l’inspection des bâtiments et infrastructures ainsi que les mines, carrières et chantiers. Ce secteur, où la France a pris de l’avance, compte 45 constructeurs et de nombreuses « start-ups » innovantes, qui préfèrent vendre des données et des services plutôt que de mettre en œuvre des aéronefs. Toutefois, les grands groupes Airbus, Sagem et Thales participent à la recherche et au développement des drones. L’utilisation d’un drone civil est interdite aux abords des aéroports et soumise à autorisation en agglomération. La réglementation, progressive et adaptable, varie selon le poids et l’altitude du drone, la distance du pilote et la densité de population de la zone survolée.




ONU : maintenir la paix face aux menaces et attentes nouvelles

Sur la plupart des théâtres, les troupes de l’ONU affrontent des acteurs non-étatiques, en route pour la conquête du pouvoir et qui ne respectent plus le droit de la guerre. Toutefois, elles peuvent bénéficier des avancées technologiques pour mieux remplir leurs missions.

L’ambassadeur de France, Hervé Ladsous, a fait part de son expérience et de ses analyses d’ancien secrétaire général adjoint des Nations unies au maintien de la paix (2011-2017), au cours d’une conférence-débat organisée, le 19 juin 2017 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Situation complexe. Les groupes terroristes Al Qaïda, Aqmi et Daech se mobilisent au nom du Djihad. Les « casques bleus » de l’ONU deviennent les cibles de groupes armés de diverses obédiences, notamment au Nord-Kivu (République démocratique du Congo, RDC) où certaines sont affiliées au mouvement somalien Al Shebab. Les attaques asymétriques par engins explosifs improvisés multiplient le nombre de victimes. Les cyberattaques pourraient perturber le fonctionnement d’une opération de maintien de la paix. La piraterie, pratiquement annihilée dans le détroit de Malacca par le tsunami de 2004, perdure en Afrique de l’Est et dans la corne de l’Afrique. La responsabilité de l’ONU se trouve petit à petit mise en cause par le concept de « responsabilité partagée ». Alors que la protection des civils constitue le cœur des missions de maintien de la paix, les populations, surtout les femmes et les enfants, subissent violence et travaux forcés. Les gouvernements des pays concernés coopèrent de moins en moins et les mandats du Conseil de sécurité de l’ONU ne sont pas toujours clairs. Les conflits persistent dans les pays africains, sujets à de profondes crises de gouvernance. Ainsi, le Sud-Soudan, indépendant depuis 2011, dispose de terres fertiles et d’hydrocarbures. Aujourd’hui, il connaît l’effondrement au point de recruter des enfants pour ses forces armées. Pas un seul pays d’Asie n’échappe à un contentieux territorial, ethnique ou sous-régional avec ses voisins. Or, il n’existe pas d’outil régional de résolution des crises ni de mode opératoire défini. Pourtant, le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit chaque mois pour un tour d’horizon prospectif de tous les théâtres. Mais la Chine s’opposera toujours à un débat sur la mer de Chine du Sud, où il n’existe pas de pacte de sécurité collective. En cas de crise régionale, l’ASEAN (Association des 10 pays d’Asie du Sud-Est) ne pourrait se défendre. En Colombie, le gouvernement a négocié un accord de paix avec le mouvement révolutionnaire FARC après plus de 50 ans de guerre civile. Lors de la guerre civile au Mali (2012-2013), l’échec de la mission de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest, autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU, a débouché sur une intervention militaire de la France (2013). En Ukraine, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe ne pourrait appliquer de solution qui n’aurait pas reçu l’aval préalable de la Russie.

Agir mieux. Les nouveaux moyens techniques peuvent aider au maintien de la paix, à condition qu’ils soient acceptés, indique l’ambassadeur. Ce fut, difficilement, le cas des drones, dont l’un avait permis de découvrir une douzaine de personnes sur le point de se noyer au sud de la ville de Goma (RDC). Des ballons captifs équipés de caméras trouveraient leur utilité pour l’alerte précoce. Le renseignement permettrait d’assurer la sécurité des personnels et de leur faciliter la tâche. La qualité de leurs travaux, si elle est reconnue, mérite des récompenses, ou des sanctions si elle laisse à désirer, indique l’ex-secrétaire général adjoint au maintien de la paix. Il a dû en effet renvoyer des unités qui n’avaient pas été à la hauteur de leur tâche au Darfour : elle s’étaient laissé attaquer et dépouiller de leurs véhicules blindés sans tirer un seul coup de feu. Les graves manquements à l’éthique de la part de casques bleus nécessitent des sanctions, pour ne pas accroître la souffrance de gens dont ils doivent assurer la sécurité. Il en est de même pour les abus sexuels avérés. Des faits non établis correspondent à une tentative de déstabilisation. Lors de son entrée en fonctions en 2011, l’ambassadeur a constaté que seulement 5 % des effectifs policiers de l’ONU venaient des pays du Nord, au motif de restrictions budgétaires. Il alors demandé et reçu l’assistance de l’administration américaine de l’époque pour obtenir la participation des pays européens, qui a débouché sur des réunions de chefs d’états-majors des armées et de chefs de la police. Mais l’ONU n’a pas vocation à se trouver en première ligne. Le conseil de sécurité a confié à la France le soin d’intervenir au Mali par l’opération « Serval », suivie d’une assistance (formation et équipement de l’armée malienne) de 17 pays européens dans le cadre de l’opération « Barkhane ». L’ambassadeur Ladsous recommande davantage de « robustesse » dans les opérations de maintien de la paix. Au cours de la guerre civile actuelle en Syrie, plusieurs personnels de l’ONU, attaqués et enlevés, ont été libérés par l’intervention directe du roi de Jordanie. En 2015, le conseil de sécurité a demandé aux « casques bleus » de « neutraliser » des groupes armés en RDC. Ce débat reste d’actualité. Enfin, à la phase militaire du maintien de la paix doit succéder celle de sa consolidation par des agences civiles spécialisées, rappelle l’ancien secrétaire général adjoint de l’ONU.

Rester crédible. Les populations de nombreux pays africains et asiatiques sont déboussolées par le sentiment d’impunité politique : à un coup d’Etat succède une amnistie, préalable au suivant. La Cour pénale internationale a pour mission d’empêcher le retour au pouvoir de gens coupables de crimes, souligne l’ambassadeur Ladsous.

Loïc Salmon

Centrafrique : passage de relais des forces Sangaris et EUFOR RCA à la MINUSCA

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer

Inde : du non-alignement à la volonté de grande puissance

Depuis 1948, l’ONU a engagé 71 opérations de maintien de la paix qui ont coûté la vie à 3.952 personnels en uniforme (militaires et policiers), volontaires et civils (internationaux et locaux). Au 31 mai 2017, elle déploie 112.207 personnels (1.810 morts) dans 16 opérations. Celles-ci sont désignées par des sigles : MINURSO, Sahara occidental depuis avril 1991, 471 personnels (16 morts) ; MINUSCA, République démocratique du Congo depuis avril 2014, 13.389 personnels (44 morts) ; MINUSMA, Mali depuis avril 2013, 14.043 personnels (123 morts) ; MINUSTAH, Haïti depuis juin 2004, 5.063 personnels (186 morts) ; MONUSCO, République démocratique du Congo depuis juin 2010, 22.199 personnels (111 morts) ; MINUAD, Darfour depuis juillet 2007, 19.797 personnels (250 morts) ; FNUOD, Syrie depuis juin 1974, 959 personnels (46 morts) ; UNFICYP, Chypre depuis mars 1964, 1.109 personnels (183 morts) ; FINUL, Liban depuis mars 1978, 11.390 personnels (312 morts) ; FISNUA, Abiye au Soudan depuis juin 2011, 4.770 personnels (22 morts) ; MINUSS, Sud-Soudan depuis juillet 2011, 15.873 personnels (50 morts) ; ONUCI, Côte d’Ivoire depuis avril 2004, 692 personnels (150 morts) ; MINUK, Kosovo depuis juin 1999, 345 personnels (55 morts) ; MINUL, Libéria depuis septembre 2003, 1.633 personnels (200 morts) ; UNMOGIP, Inde et Pakistan depuis janvier 1949, 112 personnels (11 morts) ; ONUST, Moyen-Orient depuis mai 1948, 361 personnels (51 morts).