Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

L’évaluation, par les chercheurs, des transitions et des inflexions de l’environnement géopolitique dans le temps long, permet d’imaginer les menaces et les opportunités futures.

La ministre des Armées, Florence Parly, s’est exprimée à ce sujet lors d’un colloque organisé, le 11 septembre 2019 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) à l’occasion de son dixième anniversaire. Y sont aussi intervenus : Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’IRSEM ; général (2S) Jérôme Pellistrandi, Revue Défense Nationale ; Etienne de Durand, Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées ; colonel (er) Michel Goya, historien militaire ; Hervé Drévillon, Service historique de la défense (SHD).

Réflexion et action. En agrégeant tous les savoirs, études et recherches du ministère des Armées depuis dix ans, l’IRSEM agit comme la vigie de la défense de la France par l’observation, l’information et l’orientation, souligne Florence Parly. Il stimule la recherche stratégique « à la française », à la confluence de l’histoire, de la géographie, de l’économie et des sciences politiques. La vitalité de la recherche stratégique contribue aux capacités de connaissance, d’anticipation et d’analyse des crises pour éclairer les décisions et enrichir les échanges avec les partenaires étrangers. La DGRIS, à laquelle l’INSERM est rattaché, propose, aux « think tanks » et instituts de recherche, des contrats d’études sur plusieurs années et concentrés sur les enjeux majeurs, comme la dissuasion nucléaire, le cyber ou les arcs de crise. En outre, la DGRIS finance directement des projets de recherche et une quarantaine de thèses par an pour promouvoir l’émergence d’une relève parmi les jeunes. En 2018, ont été créés des labels « centres d’excellence », destinés à faire émerger des pôles académiques pour étudier la guerre. Ils ont déjà présélectionné des projets de recherche à Paris, Lyon, Bordeaux et Grenoble. En outre, la loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit un investissement de 10 M€ par an dans la recherche stratégique. En février 2019, la DGRIS a lancé le « Club Phœnix » pour créer un espace d’échanges et de dialogue entre l’administration, la recherche et le secteur privé. En janvier 2020, l’IRSEM et la DGRIS vont ouvrir la première édition du projet « Fabrique Défense » destiné aux jeunes de18-30ans, en vue de l’émergence d’une culture stratégique européenne. A ce propos, la nouvelle Commission européenne inclut, pour la première fois, un poste de commissaire à la défense. Enfin, deux jours avant le colloque de l’IRSEM, les ministres des Armées et des Affaires étrangères français et russes se sont rencontrés à Moscou pour reprendre le dialogue, interrompu depuis six ans, sur la coordination en matière de sécurité.

Perspective historique. Les nations font la guerre avec davantage de civils que de militaires, rappelle le colonel Goya. Pendant la première guerre mondiale, la transformation des armées a été réalisée grâce aux universitaires incorporés et aux militaires disposant d’un bagage universitaire. La recherche stratégique implique une argumentation scientifique avec un discours réfutable. Par exemple, comment une innovation technique et la démographie prennent autant d’importance dans les armées et la société. De son côté, Hervé Drévillon estime que la recherche stratégique nécessite une dimension internationale, car la guerre est une interaction entre nations. Il conviendrait aussi de développer des programmes de recherches pluriannuels. Pour mutualiser les moyens et élargir les réseaux, le SHD coopère déjà avec son homologue allemand et négocie avec son homologue canadien.

Défis à relever. Le monde redevient multipolaire, estime le général Pellistrandi, par le retour des empires, géographiques ou virtuels, avec un impact direct sur la démocratie. Face aux rapports de force imposés par les Etats-Unis, la Chine et la Russie, se pose la question de la capacité technologique européenne. Du fait de la vision mondiale de la France, la réalité opérationnelle de ses forces armées, qui paient le prix du sang, conditionne la réflexion stratégique. Celle-ci souffre du cloisonnement des approches et du manque de reconnaissance académique, car ses recherches ne correspondent pas aux critères universitaires. Le monde de la recherche stratégique n’inclut qu’une dizaine de militaires susceptibles de présenter le point de vue des praticiens. La réflexion sur le temps long nécessite la mise en perspective de leur expérience avec le dynamisme des jeunes chercheurs. Les travaux de la DGRIS et de l’Institut des hautes études de défense nationale méritent d’être diffusés, notamment auprès des élites administratives pour améliorer leur niveau sur les questions de défense et de sécurité. En matière de recherche stratégique, la DGRIS se trouve plus en position d’utilisateur que de demandeur, indique Etienne de Durand. Elle s’intéresse aux nouveaux domaines, à savoir l’espace, le cyber, l’intelligence artificielle et les drones, et le renouvellement des plus anciens, comme les programmes nucléaires et la compétition entre grandes puissances. Toutefois, l’insuffisance de la circulation des informations entre l’administration et le milieu de la recherche s’avère particulièrement dommageable. La capacité des chercheurs à comprendre les besoins du ministère des Armées va de pair avec la capacité de ce dernier à « absorber » les résultats des recherches. En effet, de nombreux articles, peu lisibles pour les non spécialistes, semblent déconnectés des enjeux du ministère des Armées. Par ailleurs, le nombre d’étudiants augmente plus rapidement que celui des débouchés. Il faudrait pouvoir aller au-delà des contrats de 3 ans, pour assurer une pérennité sur 10 ou 20 ans.

Loïc Salmon

Selon Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, la recherche stratégique française a longtemps souffert de marginalisation, en raison du peu d’échanges entre les universitaires et les milieux politique et militaire, par crainte d’une atteinte à son indépendance. Elle se trouve fragmentée au nom de la défense du « pré carré » sur l’étude de la guerre. « Think tanks » et grandes entreprises y réfléchissent…mais pas ensemble ! Les chercheurs français, formés à l’étranger, importent la culture anglo-saxonne en France. En outre, la question de l’employabilité professionnelle des jeunes chercheurs se pose. Toutefois, une fécondation croisée entre monde de la recherche et forces armés s’instaure par l’engagement de chercheurs dans la réserve opérationnelle et par le nombre croissant de militaires poursuivant des études universitaires. L’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) parvient à concilier indépendance éditoriale et relations privilégiées avec l’Etat-major des armées et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie. En dix ans, il a réalisé une centaine de missions à l’étranger. Il organise 90 événements par an et publie en anglais la moitié de sa production écrite. Actuellement, les chercheurs de l’IRSEM viennent à 80 % de l’université. Finalement, la complémentarité avec le milieu militaire constitue la bonne formule, estime son directeur.

Recherche stratégique : de l’anticipation à la réponse

Recherche stratégique : lancement du « Club Phœnix »

IRSEM : à l’intersection de la défense et de l’université




Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention

L’Initiative européenne d’intervention (IEI), forte de dix membres, devrait bientôt en compter quatre de plus, à savoir deux au Nord et deux au Sud.

Sa deuxième réunion des ministres de la Défense s’est tenue le 20 septembre 2019 à Hilversum (Pays-Bas). Selon l’Agence France Presse, l’IEI doit examiner les candidatures de la Norvège et de la Suède (d’après une source proche du dossier), de l’Italie (communiqué du gouvernement italien) et de la Grèce (annonce du président de la République française à la conférence des ambassadeurs fin août). L’IEI a été lancée par la France en juin 2018, en raison du nouveau contexte stratégique et des nouvelles formes de conflit. Elle compte l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, l’Estonie, la Finlande, la France, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et le Portugal.

Coopération franco-estonienne. En marge de la réunion d’Hilversum, Florence Parly, ministre des Armées, a rencontré son homologue estonien Jüri Luik pour célébrer et approfondir les 25 ans de l’accord de coopération bilatérale de défense. Des militaires des deux pays ont servi ensemble au bataillon de la « présence avancée renforcée » de l’OTAN en Estonie, élément essentiel de la posture de dissuasion et de défense de l’Alliance atlantique. La France, qui y a contribué en 2017 et 2019, va renouveler son engagement opérationnel en 2021. Depuis 2018, l’Estonie participe à l’opération « Barkhane » de lutte contre le terrorisme au Sahel en portant assistance aux forces armées maliennes pour développer leur capacité en matière de sécurité. En 2020, elle va accroître sa présence par le déploiement d’une section d’infanterie et des forces spéciales. Enfin, France et Estonie coopèrent en matière de cyberdéfense.

Culture stratégique commune. Selon un document du ministère des Armées, les dix membres actuels de l’IEI totalisent plus 300 millions d’habitants, dépensent plus de 160 Md€ par an pour leur défense et déploient 25.000 soldats en opérations extérieures. Depuis novembre 2018, Les rencontres militaires, au niveau des hauts représentants d’états-majors, portent sur la conduite de travaux opérationnels pour répondre ensemble aux menaces actuelles et futures. Elles reposent sur le partage du renseignement et l’anticipation stratégique commune sur les zones de crise actuelles et potentielles. Elles conduisent des planifications concrètes sur des questions ou thématiques transverses entre les pays membres intéressés. Elles portent aussi sur le retour d’expérience, l’appui aux opérations et le partage de doctrines. Il s’agit de développer une capacité commune à réagir rapidement aux catastrophes naturelles, par des opérations non-combattantes d’évacuation des ressortissants, et à mener des opérations militaires de haute intensité dans le monde entier. Quoiqu’indépendante de l’Union européenne (UE) et de l’OTAN, l’IEI partage avec elles l’objectif commun de la sécurité de l’Europe. Elle vise à les renforcer par une action militaire dans leur cadre respectif, celui de l’ONU ou celui d’une coalition spécifique. Complémentaire de l’OTAN et de l’UE, l’IEI devrait couvrir, par des coopérations opérationnelles pragmatiques, des domaines incomplètement traités par l’OTAN et l’UE, notamment dans le cadre de la « Coopération structurée permanente » du traité de Lisbonne (2009), relative à la défense des pays membres de l’UE.

Loïc Salmon

Europe : une défense commune par des réalisations progressives et protéiformes

Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise




Chine : routes de la soie, conséquences induites

La question se pose du maintien dans la durée du gigantesque projet chinois des nouvelles routes de la soie. Outre la nécessité d’un investissement annuel considérable, il suscite déjà des inquiétudes et des tensions à terme.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 mai 2019 à Paris, par le Club HEC Géostratégies en partenariat avec l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont notamment intervenus : Nicolas Lemoine, directeur exécutif HEC Paris ; Min Fan, fondateur du groupe chinois Ctrip Group ; Pascal Chaigneau, professeur à HEC Paris ; Matthieu Duchâtel, directeur du programme Asie à l’Institut Montaigne.

Vue d’une entreprise chinoise. Le prestataire chinois de services Ctrip assure des réservations d’hôtel, fournit des billets de transport (avion, train et cars) et organise des voyages à l’étranger, explique Min Fan, l’un de ses fondateurs. Les « routes de la soie » (voir encadré) ont assuré des échanges de marchandises mais aussi culturels (photo). Pour réaliser son projet des « nouvelles », désigné sous le nom de l’initiative « Belt & Road » (la Ceinture et la Route, B&R), la Chine a déjà signé des accords avec 123 pays et 29 organisations internationales. Entre 2013 et 2018, le nombre de Chinois visitant ces pays est passé de 15 millions à plus de 30 millions et celui des voyageurs des pays du B&R à s’être rendus en Chine de 9,03 millions à 10,64 millions, soit une croissance annuelle de 3,5 %. Le tourisme chinois assure 30,82 % des recettes touristiques et 14,11 % de l’emploi dans les pays du B&R. En 2018, Ctrip a traité 90 millions de « voyageurs actifs mensuels » dans les pays du B&R, soit la moitié de son total. Malgré la présence de guides touristiques chinois qui parlent l’anglais et le français, de plus en plus de guides locaux apprennent le chinois pour devenir plus compétitifs. La France reste l’un des pays les plus visités par les touristes chinois, dont le nombre devrait augmenter de plus de 30 % par an. Cette coopération « gagnant-gagnant » porte sur 71 pays, 3 millions de touristes chinois, 80.000 offres de voyages, dont 90 % en Europe et en Asie du Sud-Est. L’innovation dans ce domaine passe par l’intelligence artificielle, les « big data » (mégadonnées) et le « cloud computing » (exploitation de la puissance de calcul ou de stockage de serveurs informatiques distants par l’intermédiaire d’un réseau).

Vision chinoise globale. Depuis le Livre blanc de la défense de 2015, la Chine développe le « projet 2049 », centenaire de la naissance de la République populaire, explique Pascal Chaigneau. Il s’agit d’infiltrer cinq nouveaux espaces de puissance, afin de les contrôler : le domaine maritime, négligé et qui a permis la domination de l’Occident ; l’espace extra-atmosphérique, pour contester la prééminence des Etats-Unis ; le cyber ; la haute technologie ; les normes des systèmes internationaux. En 2018, la Chine a obtenu le poste de N°2 du Fonds monétaire international. A l’ONU, celui de sous-secrétaire général chargé des finances est occupé par un Chinois. L’initiative B&R terrestre part du Xinjiang, permettant ainsi le développement de l’Ouest du pays et « phagocyter » la région autonome des Ouïgours, population musulmane turcophone. Dans les pays pauvres traversés, elle crée des « clientèles économiques captives » et, par voie de conséquence, un « clientélisme diplomatique », incité à soutenir la Chine au sein des instances internationales. Le Forum des routes de la soie, organisé à Pékin puis à Shanghai, se transforme en Sommet des routes de la soie, complété par une Organisation des routes de la soie avec son siège à Shanghai, un secrétaire général et un budget dédié. Pour protéger ses intérêts économiques à l’étranger, la Chine développe ses moyens de projections militaires terrestre et navale dans une stratégie d’expansion mondiale. Face à elle et sur un fond de rétorsion, représailles, sanctions, embargos, les Etats-Unis discréditent l’initiative B&R, stratégie d’influence chinoise, dans toutes les instances mondiales. Estimant que son point faible se trouve en Afrique, ils agissent déjà là-bas. De son côté, l’Inde accroît fortement le budget de sa Marine depuis deux ans, pour éviter que l’océan Indien devienne un « lac chinois ».

Présence militaire et légitimité. Avant même les investissements de l’initiative B&R, la doctrine de sécurité de la Chine a connu une rupture avec l’établissement de la base de Djibouti et l’envoi d’unités navales et aériennes en Libye en 2011 pour évacuer 30.000 ressortissants, explique Matthieu Duchâtel. Djibouti fournit un soutien logistique à la présence navale chinoise dans le golfe d’Aden dans la lutte contre la piraterie, aux unités chinoises de maintien de la paix dans le cadre de l’ONU (2.500 hommes en 2019) et aux opérations d’assistance humanitaire (évacuation de ressortissants au Yémen en 2015). Outre la future capacité d’accueil de 10.000 personnes à Djibouti, la Chine assure une présence militaire permanente au Tadjikistan et renforce son infanterie de Marine. En outre, sa Marine va évoluer d’un réseau de soutien avec des ports étrangers amis à un modèle avec ses propres ports. Elle investit dans les ports pakistanais de Gwadar et de Jiwani, où la construction d’une base navale lui permettrait une présence militaire à proximité du détroit d’Ormuz. Toutefois, la construction de la prochaine base suivra les critères de celle de Djibouti pour légitimer des actions sur le plan international, en cas de crise menaçant des ressortissants chinois à l’étranger et d’une intensité justifiant un déploiement permanent. La loi chinoise contre le terrorisme autorise l’intervention à l’étranger de forces spéciales, en cas d’attaque d’une ambassade par exemple. Enfin, les forces armées pourraient intervenir en Asie centrale dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai (Russie, Chine, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Ouzbékistan).

Loïc Salmon

Le terme « routes de la soie » a été inventé au XIXème siècle par le géographe Ferdinand von Richtofen, qui avait imaginé un projet de liaison ferroviaire entre l’Allemagne et la Chine, indique Nicolas Lemoine. Connues des Romains, ces voies commerciales coûtaient jusqu’à 100 millions de sesterces par an à l’Empire au Ier siècle. En fait, les caravanes transportaient des marchandises précieuses, mais très rarement de la soie, qui servait de monnaie d’échange utilisée par la Chine pour négocier des accords de passage avec les potentats des pays traversés. Elle servait aussi à dresser les « barbares lointains » contre les « barbares proches », pour sécuriser les frontières de la Chine. Initiatives chinoises de protection contre les Huns, les routes de la soie commencent au IIème siècle avant JC et la ville de Samarcande (Ouzbékistan actuel) en deviendra le pivot. Elles connaissent leur âge d’or sous l’empereur (mongol) de Chine Kubilaï Khan (1215-1294), lequel dure jusqu’à la dislocation de l’Empire mongol en 1368. La longue période suivante d’isolationnisme de la Chine, la découverte de l’Amérique (1492), avec ses perspectives de colonisation, et la voie maritime vers les Indes, ouverte par Vasco de Gama (1498), entraînent une décroissance progressive des routes de la soie.

Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global

L’océan Indien : enjeux stratégiques et militaires

Asie-Pacifique : zone d’intérêt stratégique pour la France




Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global

Le vaste projet chinois des nouvelles routes de la soie se présente sous une forme davantage géopolitique que commerciale avec, à terme, plus de menaces que d’opportunités.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 mai 2019 à Paris, par les Club HEC Géostratégies, l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont notamment intervenus : Etienne de Durand, directeur adjoint de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie au ministère des Armées ; Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002) ; Emmanuel Véron, enseignant chercheur à l’Ecole Navale ; Christoph Ebell, Emerging Technology Consultant.

Environnement à risques. Selon Etienne de Durand, la course aux armements a repris avec des programmes majeurs en développement en Russie, une rivalité technologique entre les Etats-Unis et la Chine et une accélération du progrès technologique. La compétition permanente entre grandes puissances, toutes nucléaires, se manifeste le long du « continuum paix, crises et conflit », mais souvent sous le seuil de ce dernier par des intrusions voire des agressions non revendiquées, notamment dans l’espace (approches des satellites nationaux) et le cyber (attaques quotidiennes). Elle s’étend même à l’économie et à la technologie. Les espaces communs sont de plus en plus contestés avec des velléités ou même tentatives d’appropriation par la revendication de territoires ou, en haute mer, par la poldérisation d’îles avec obligation de se déclarer pour tout navire qui s’en approche. Cette compétition présente des risques d’escalade, avec un arrière-plan nucléaire. Puissance devenue globale dans les domaines économique, militaire et stratégique, la Chine tente de remodeler l’ordre international, notamment en mer de Chine méridionale, met l’accent sur les technologies duales (usages militaires et civils) et déclare un budget militaire officiel de 170 Mds$/an, mais d’un montant réel supérieur le plaçant de fait juste après celui des Etats-Unis. Puissance spatiale, la Chine met au point des armes antisatellites et d’autres à énergie dirigée. En matière de capacités de projection de puissance, elle dispose de deux porte-avions, en construit un troisième, accélère le rythme de la production de sous-marins à propulsion nucléaire et développe ses facilités portuaires dans la zone indo-pacifique. Avec la mondialisation, une tension en océan Indien ou en mer de Chine du Sud aura des implications immédiates en Europe dans les domaines économique, de l’énergie et des approvisionnements.

Géostratégie. La Chine met en œuvre une géostratégie portuaire, diplomatique et commerciale d’abord en Asie du Sud-Est, puis en océan Indien vis-à-vis de l’Inde, du Pakistan et de l’Iran pour déboucher sur la Méditerranée et l’Europe du Nord, indique Emmanuel Véron. L’ouverture sur le Pacifique-Sud lui permettra d’accéder à l’Amérique latine. Elle construit tout type de navire, même un brise-glace à propulsion nucléaire. En raison de la concurrence locale en mer de Chine, sa flotte de grands bateaux de pêche s’aventure jusqu’à la côte péruvienne. Elle développe l’aquaculture, les biotechnologies, le dessalement de l’eau de mer et surtout la recherche océanographique pour la pose de câbles de communication numérique et pour servir son programme de sous-marins. Sur le plan militaire, outre l’installation d’armements, de relais et de moyens d’écoute sur les atolls aménagés en mer de Chine méridionale, elle a construit de nombreux navires, dont 1 porte-avions, 60 corvettes type 56 et 20 destroyers type 52 entre 2011 et 2018. Le programme de renouvellement des sous-marins nucléaires d’attaque et lanceurs d’engins va changer la donne dans le Pacifique vis-à-vis de la puissance navale américaine. La formation des 220.000-230.000 marins se poursuit ainsi que celle du corps expéditionnaire d’infanterie de Marine avec la composante commando. La diplomatie navale s’intensifie en Asie du Sud-Est, Afrique et Europe ainsi que la collecte d’informations, les réflexions sur la Marine à l’horizon 2030 et le soutien à l’export des équipements de sa base industrielle et technologique de défense. Enfin, la Marine chinoise effectue régulièrement des exercices communs avec son homologue russe.

Logique de puissance. L’Occident n’a pas encore intégré la perte du monopole de la puissance, estime Hubert Védrine. Le projet chinois des routes de la soie présente des similitudes avec les procédés du Portugal, de l’Espagne, de la France et de la Grande-Bretagne, pour établir des empires coloniaux et vis-à-vis de l’Empire ottoman au XIXème siècle : séduction ; promesses, sincères ou mensongères ; prêts avec l’engrenage de l’endettement ; opérations militaires, discrètes ou avouées. Pour les voisins de la Chine, les avantages à court, moyen et long termes, les opportunités commerciales, les inconvénients et les risques, plus ou moins graves, liés au projet varient selon les pays. En Afrique, la Chine a élaboré une politique très ambitieuse. La Russie, dont la population en Sibérie n’atteint pas 20 millions de personnes, s’en inquiète, mais se tourne vers la Chine en raison des tensions avec les pays occidentaux. L’Europe connaît un contraste entre l’idée de sa fondation sur des valeurs universelles et la réalité du monde, où les puissances anciennes et nouvelles, dont la Chine, se positionnent par rapport à elle. Dix-sept pays européens, dont la Grèce et ceux d’Europe de l’Est, demandent de l’argent chinois. De leur côté, les Etats-Unis considèrent la Chine comme leur adversaire principal, devant la Russie et l’Iran. L’affrontement, possible notamment sur la liberté de navigation dans les eaux internationales du détroit de Taïwan, dépendra, le moment venu, de l’intérêt de l’une ou l’autre partie de l’aggraver et de l’élargir. Quant à l’avenir du projet des routes de la soie, quelques pays deviendront des protectorats chinois, d’autres resteront à l’écart et certains résisteront, peut-être jusqu’à la contestation violente. Une option pour l’Europe, puissance, consisterait à obliger la Chine à le transformer en un vrai partenariat.

Loïc Salmon

Selon Christoph Ebell, le projet des routes de la soie prend aussi une dimension numérique avec les équipements informatiques, la valorisation des données et une cyberstratégie. Les fournisseurs chinois de services numériques proposent des applications pour les transactions financières. Ainsi en décembre 2018, Alibaba Cloud a signé un protocole d’accord avec le Koweït portant sur un centre d’échanges de données et d’informations entre tous les pays du monde. Les routes de la soie nécessitant des normes techniques communes, la Chine a construit des câbles de fibres optiques reliant Pékin aux Viêt Nam, Népal et Pakistan et a commencé à installer des réseaux 5 G. Parmi les cinq grands centres de calculs à haute performance entrant dans les applications de l’intelligence artificielle à grande échelle, les deux premiers se trouvent aux Etats-Unis et les trois suivants en Chine…qui dépend des Etats-Unis pour la fourniture des indispensables puces électroniques.

Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

 

 




Marines : outils politiques et de projection de puissance

La capacité d’intervenir n’importe où à partir de la mer garantit le statut de grande puissance militaire. Parmi les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, seuls les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne en disposent. Les opérations amphibies ont évolué techniquement, mais présentent des constantes historiques.

Martin Motte, professeur à l’Ecole de guerre, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 5 juin 2019 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

La voile et le feu. Un vaisseau de haut bord, qui emporte des canons et des vivres pour plusieurs mois, pèse 32 fois plus qu’une galère, obligée de s’approvisionner tous les jours (voir encadré). Son artillerie, complétée par les bombes d’une galiote à faible tirant d’eau pour s’approcher d’un port fortifié, peut servir à une action de rétorsion, comme lors du bombardement d’Alger par la Marine française en 1682. Son propre tirant d’eau, supérieur à 7 m, l’empêchant de s’approcher d’une plage, il s’ensuit une disjonction entre combat naval et mise à terre de troupes au moyen de chaloupes, comme à Louisbourg (Amérique du Nord) par une force britannique en 1745. Le débarquement, plus ou moins long selon les fonds, peut bénéficier de l’appui feu du vaisseau contre la plage, mais inefficace contre des fortifications trop élevées. Toutefois, une opération amphibie s’avère hasardeuse si le vent change de direction. Ainsi, en 1758, des navires britanniques bombardent Saint-Malo, tandis que d’autres peinent à débarquer puis rembarquer une force expéditionnaire à Saint Gast, écrasée par l’armée française. L’année suivante, le colonel britannique Thomas Molyneux élabore une théorie de l’opération amphibie et recommande : l’attribution du commandement de la force à la mer à un amiral puis, à terre, à un général ; un entraînement spécifique ; une opération de diversion pour créer la surprise sur le lieu de débarquement ; la constitution d’une batellerie spécifique pour le transfert d’une compagnie complète ; l’appui feu par des canonnières au plus près de la plage ; l’échelonnement des vagues de débarquement avec un officier de plage, dès la première vague, pour coordonner les déplacements des troupes et de la logistique. Ces principes seront appliqués avec succès par la Marine britannique, lors de la prise de Québec en 1759 et la 3ème bataille d’Aboukir en Egypte en 1801, et par les forces alliées en Normandie en 1944.

L’ère industrielle (1850-1945). Les inventions techniques, à savoir armes à répétition, véhicules motorisés et indépendance du vent, renforcent la projection de puissance par mer. Les flux logistiques croissent pour les approvisionnements, les munitions, le charbon et le pétrole. Chemins de fer et automobiles améliorent la mobilité du des opérations à terre et en raccourcissent le temps. De 75.000 hommes au début de la guerre de Crimée (1854-1855), les effectifs passent à 140.000 hommes à ravitailler tous les jours au siège de Sébastopol. La flotte franco-britannique de 855 cuirassés parvient à détruire les forts russes, pourtant dotés de canons de gros calibres. Face à des armées locales moins bien équipées, France et Grande-Bretagne se taillent des empires coloniaux, mais perdent leur savoir-faire amphibie. La stratégie de déni d’action et de zone s’amorce à partir de 1880 avec la révolution de la défense du littoral par mines, sous-marins et torpilles capables de couler des cuirassés. Ainsi, l’expédition franco-britannique des Dardanelles en 1915 échoue : trois cuirassés coulés par des mines ; troupes transportées par péniches blindées, mais décimées par les mitrailleuses et canons à tir rapide turcs. Les pertes atteignent 60 %, contre 10 % à Omaha Beach en 1944. L’opération allemande « Albion » en Estonie en 1917, facilitée par des photos aériennes, déploie avec succès 24.000 hommes aguerris face à des troupes russes démotivées par la révolution bolchévique. En 1921, le colonel américain Earl Hellis, modernise les principes de Molyneux : liaison radio pour la coordination ; renforcement de la puissance de feu ; compétence pour gérer les troupes débarquées ; rapidité des mouvements sur la plage. Le débarquement de 13.000 Espagnols à Alhucemas (Al Hoceima), en 1925, combine l’appui feu aérien et les chars d’assaut contre 16.000 Marocains. Les grands débarquements de la guerre du Pacifique entre 1942 et 1945 et de Normandie en 1944 incluent : destruction des infrastructures terrestres pour annuler la mobilité de l’ennemi ; matériels nouveaux ; construction de ports artificiels.

L’amphibie aujourd’hui. Les opérations amphibies continuent pendant les guerres d’Indochine (1945-1954), de Corée (1950-1951), du Viêt Nam (1954-1975) et des Malouines (1982). Depuis la fin de la guerre froide (1991), le littoral devient un enjeu social, par la concentration des populations, et économique avec les prospections d’hydrocarbures offshore. Pour éloigner la menace de ses côtes, la Chine tire les leçons des opérations amphibies franco-britanniques du XIXème siècle, constitue un périmètre défensif de chaînes d’îles et d’atolls, correspondant aux conquêtes japonaises de1941-1942, et installe des missiles à terre et sur des navires. Dans le Pacifique, les Etats-Unis déploient porte-avions et sous-marins avec missiles de croisière. En cas de crise et à distance des missiles chinois, ils ajouteraient des bateaux-robots puis des navires d’assaut amphibie avec des hydroglisseurs et des appareils hybrides V-22 Osprey, combinant l’hélicoptère et l’avion, pour des poser d’assaut plus précis qu’un largage de parachutistes (photo). L’opération franco-britannique « Harmattan » en Libye en 2011, avec hélicoptères mais sans débarquement de troupes, a présenté un coût politique. Pour la France, le porte-hélicoptères amphibie de classe Mistral, transformable en navire-hôpital pour aider une population sinistrée, constitue un vecteur d’influence.

Loïc Salmon

Depuis l’Antiquité, le contrôle des passages et des îles s’avère primordial en mer de Chine, Baltique et Méditerranée. Le pseudo-Xénophon (- 130 avant JC) théorise l’opération amphibie par la capacité à débarquer, combattre et rembarquer très vite. Une galère de guerre athénienne se déplace à 10 km/h, contre 5 km/h pour un fantassin avec son équipement de 30 kg. Au Moyen-Age, le cheval devient plus important que le fantassin, car il permet de combattre plus rapidement à terre. Le débarquement des Normands en Angleterre, le 25 septembre 1066, s’effectue sans perte, car la bataille d’Hastings se déroulera trois semaines plus tard. Par la suite, l’action amphibie s’accompagne d’un épuisement de l’adversaire à terre par des tirs d’arbalètes et de balistes. Ainsi, pour prendre Constantinople, les Croisés débarquent au Nord-Est de la ville le 5 juillet 1203 et, avec les trébuchets transportés par mer, bombardent les troupes byzantines sur la plage, prennent le contrôle de l’estuaire de la Corne d’Or et attaquent simultanément la ville par le Nord-Est, côté terre, et le Nord-Ouest, côté mer. En Normandie en 1944, la percée d’Avranches par les armées alliées, six semaines après le débarquement du 6 juin, permet la reprise du port de Cherbourg, indispensable à la logistique.

Les Français du jour J

Libye : retour d’expérience de l’opération Harmattan

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Exposition « L’épopée du canal de Suez » à l’Institut du monde arabe à Paris

Projet amorcé dès l’Antiquité, la voie d’eau a été réalisée en 1869 pour relier la Méditerranée à l’Extrême-Orient et ainsi devenir un axe commercial mondial et un objectif militaire.

Un projet récurrent. Vers 1850 avant JC, l’influence de l’Egypte s’étend de Byblos au Sud de la Nubie, mettant en contact le Proche-Orient et l’Afrique, où circulent marchandises de toutes origines. Le pharaon Sésostris III fait creuser un canal à partir du Nil vers la mer Rouge, permettant à une embarcation de 15 m de long de transporter 30 t de fret, soit l’équivalent de la charge de 300 ânes. Le canal s’ensablant régulièrement, il est restauré vers 519 avant JC par le Perse Darius 1er, maître de l’Egypte, puis par le pharaon d’origine grecque Ptolémée II Philadelphe (282-246 avant JC). L’empereur romain Trajan (98-117) modifie le trajet du canal, qui sera à nouveau restauré en 643 par le général arabe Amr ibn al-As, conquérant de l’Egypte. Le canal se traverse alors en cinq jours. Au siècle suivant, il est abandonné aux sables du désert. En 1498, le Portugais Vasco de Gama découvre la route maritime des Indes via le Sud de l’Afrique, qui raccourcit considérablement le trajet par rapport aux voies terrestres et en partie maritimes des caravanes des « routes de la soie ». Celles-ci avaient fait la fortune de la République de Venise, qui monopolisait le commerce entre l’Orient et la Méditerranée. Pour contrer cette concurrence menaçante, la Sérénissime propose, dès 1504, au sultanat mamelouk de percer l’isthme par un canal à creuser à partir du port de Suez sur la mer Rouge, mais sans succès. En 1586, l’Empire ottoman, nouveau maître de l’Egypte, reprend l’idée et la soumet à Venise. Trop compliqué techniquement, le projet est abandonné, prélude au déclin progressif et inéluctable de la cité des doges. En 1798, à la tête d’une expédition militaire et scientifique, Napoléon Bonaparte conquiert l’Egypte, afin de couper la route des Indes à la Grande-Bretagne, en guerre contre la France. Il confie à Jacques-Marie Le Père, directeur des Ponts et Chaussées, l’étude d’un canal dans l’isthme de Suez. Ce dernier conclut que le niveau de la mer Rouge serait supérieur de 9 m à celui la Méditerranée et préconise le recours à la construction d’écluses. L’expédition d’Egypte a eu comme conséquence, en 1805, l’arrivée comme vice-roi d’Egypte de Méhémet Ali, désireux de moderniser le pays. A cet effet, il fait venir des experts français dans les domaines militaire, maritime, médical, éducatif, agricole et archéologique. Parmi eux, des ingénieurs effectuent de nouvelles recherches en 1846 et corrigent l’erreur de calcul du niveau des mers. Adeptes du « saint-simonisme », doctrine sociale, économique et politique, ils sont persuadés que les voies de communication servent à la compréhension universelle. Lorsqu’ils arrivent au Caire, l’ingénieur Linant travaille déjà sur un projet de canal direct, inspiré de celui de Bonaparte. S’appuyant sur ses travaux, l’un d’eux, Barthélémy Prosper Enfantin, fonde alors la « Société d’études du canal de Suez ». Puis il soumet à Méhémet Ali un projet tenant compte des corrections. Ce dernier n’y adhère pas, craignant les ingérences européennes que susciterait cette voie d’eau internationale. En revanche, son fils et successeur Saïd Pacha en sera convaincu par son ami Ferdinand de Lesseps, ancien consul de France à Alexandrie et à qui Linant avait communiqué son étude dès 1833.

Un chantier titanesque. En 1855, Saïd Pacha et Lesseps établissent la « Compagnie universelle pour le percement de l’isthme de Suez et l’exploitation d’un canal entre les deux mers ». La concession devait durer 99 ans à partir du jour de l’ouverture du canal. Puis le gouvernement égyptien, qui devrait recevoir chaque année 15 % des bénéfices nets de l’exploitation du canal, en deviendrait propriétaire. Les travaux, colossaux et compliqués en milieu désertique, débutent en 1859 et vont durer dix ans. Devant l’insuffisance de main-d’œuvre, le vice-roi recourt à la corvée. Chaque mois, 25.000 paysans viennent travailler sur le chantier dans de très mauvaises conditions et avec des outils rudimentaires. Plusieurs dizaines de milliers meurent au cours des premières années. Sous la pression internationale, Napoléon III arbitre en faveur de l’abolition de la corvée, mais exige une compensation financière pour dédommager la compagnie. De grandes dragues à vapeur sont alors mises en œuvre pour excaver, dégager les déblais et terrasser. Parallèlement, trois villes nouvelles sont bâties pour loger les employés de la Compagnie du canal : Port-Saïd au Nord, Ismaïlia et Port-Tawfiq au Sud. L’inauguration a lieu le 17 novembre 1869 (photo), en présence de 2.000 invités, dont l’empereur François-Joseph d’Autriche-Hongrie, de l’émir Abdelkader et surtout de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. Celle-ci traverse le canal à bord du yacht impérial Aigle, en référence à Napoléon 1er. Le 24 décembre 1871, le khédive (vice-roi) Ismaïl Pacha fait jouer, au Caire, l’opéra « Aïda » de Verdi, dont le livret a été écrit par Auguste Mariette, fondateur de l’égyptologie avec Champollion. La statue de la Liberté, commandée au sculpteur Bartholdi et prévue à l’entrée du canal, ira finalement à New York.

Un enjeu stratégique. Quoique théoriquement neutre, la position stratégique suscite effectivement des convoitises extérieures. En 1875, la Grande-Bretagne rachète les parts du gouvernement égyptien dans la Compagnie du canal de Suez et en devient le principal actionnaire. En 1882, elle occupe l’Egypte, qui recouvre son indépendance en 1936. Le 26 juillet 1956, le président Gamal Abdel Nasser nationalise la compagnie pour assurer le financement de la construction du barrage d’Assouan, auquel les Etats-Unis ont refusé de participer. En octobre, la « crise de Suez » qui s’ensuit débouche sur une opération militaire conjointe de la Grande-Bretagne, de la France et d’Israël. Le canal sera ensuite l’enjeu des guerres entre l’Egypte et Israël de 1967 et 1973, jusqu’au traité de paix de 1979.

Loïc Salmon

Exposition « Le voyage de l’obélisque » au musée de la Marine

L‘Égypte en révolutions

L’exposition « L’épopée du canal de Suez » (28 mars-5 août 2018), organisée par l’Institut du monde arabe à Paris, présente des gravures, tableaux, documents, photos, modèles réduits des machines utilisées pour le percement et archives audiovisuelles. Un enregistrement vidéo, réalisé à partir de la passerelle d’un porte-conteneurs, donne une idée du paysage le long du canal. De 486 navires en 1870, le trafic annuel est passé à 21.250 en 1966, où le pétrole a représenté 72,6 % du fret. Le canal, fermé pendant la guerre israélo-arabe de 1973, reprend son activité deux ans plus tard avec 5.579 navires et jusqu’à 20.795 navires en 1980. Puis ce chiffre baisse régulièrement jusqu’à 14.142 en 2000, avant de remonter à 21.415 en 2008, année record, et se stabiliser à 17.300 navires/an entre 2009 et 2014. Parallèlement, le tonnage brut des navires est passé de 4.414 t en 1870 à 33.693 t en 1930, 150.000 t en 1980, 210.000 t en 2001 et 240.000 en 2008. A l’issue des travaux d’extension du canal et du creusement d’une nouvelle voie en 2015, le trafic journalier devrait passer de 49 navires en 2014 à 97 en 2023. Les recettes, de 5 Mds€ en 2015, pourraient atteindre 13 Mds€ en 2023.




Marine nationale : « Jeanne d’Arc 2018 », missions opérationnelles et de formation

Outre son volet « entraînement », le voyage annuel du Groupe école d’application des officiers de marine (GEAOM), dit « Mission Jeanne d’Arc », constitue un outil de connaissance et d’anticipation et un ensemble de moyens visibles pour intervenir loin.

Le GEAOM est déployé du 26 février au 20 juillet 2018 dans le Sud de la Méditerranée, la mer Rouge et les océans Indien et Pacifique. Il compte le bâtiment de projection et de commandement (BPC) Dixmude, la frégate Surcouf et 5 hélicoptères (1 Alouette III Marine, 2 Gazelle de l’armée de Terre et 2 Wildcat de la Marine britannique). Son commandant, le capitaine de vaisseau Jean Porcher, s’est entretenu avec la presse, le 7 juin à Paris, en visioconférence à bord du BPC.

Les opérations. Le déploiement dans des zones d’intérêt stratégique pour la France permet un soutien naval à sa diplomatie, une interopérabilité militaire et une coopération internationale pour conduire une action militaire de haute intensité ou une opération de gestion de crise humanitaire. La préparation opérationnelle a inclus un exercice amphibie en Corse en février, puis des entraînements avec les forces maritimes libanaise, israélienne et égyptienne. En mars, l’exercice amphibie majeur « Wakri 18 » a mobilisé 300 militaires du 3ème Régiment d’infanterie de marine et du 5ème Régiment interarmes d’outre-mer, les moyens interarmées des forces françaises stationnées à Djibouti et 45 « marines » américains. En mai, le GEAOM a participé à l’exercice de soutien humanitaire « Komodo 2018 », qui a nécessité 35 navires et 27 aéronefs de 42 autres pays au large de l’île indonésienne de Lombok. En outre, il s’est entraîné avec les Marines de l’Inde, de Malaisie, de l’Indonésie, de Singapour, du Viêt Nam et de l’Australie, partenaires stratégiques de la France. En effet, environ 1,5 million de ressortissants des départements et territoires d’outre-mer et 200.000 expatriés résident dans la zone Indo-Pacifique. Les escales, équilibrées avec les différents pays de la zone, sont préparées en amont par la Direction des relations internationales et de la stratégie. En tant que membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, la France contribue au respect de la liberté de navigation en mer de Chine méridionale. La « Mission Jeanne d’Arc » s’y est rendue en mai, avec des observateurs européens (militaires, réservistes et universitaires) pour montrer ce qui s’y passe et comment elle agit. Elle a patrouillé autour des atolls et îlots artificiels, où la Chine construit des ports et des aéroports, et y a recueilli des renseignements par radar, photos, caméras, drones et hélicoptères. Les échanges, courtois, avec les navires chinois, se sont faits selon le code de communication « Q », commun à 11 pays asiatiques, pour éviter toute incompréhension fâcheuse.

La formation « in situ ». Le GEAOM embarque 131 officiers-élèves, 35 cadres, 60 stagiaires (administrateurs des Affaires maritimes, médecins, sous-lieutenants de Saint-Cyr Coëtquidan, ingénieurs de l’armement et élèves de l’EDHEC), 25 marins de la flottille amphibie, 21 fusiliers marins, 7 membres du détachement drone, 9 commissaires « Marine », 10 officiers étrangers et 36 marins britanniques (pilotes d’hélicoptères, techniciens et soutien). Les missions de ces derniers portent sur le renforcement de la capacité « porte-hélicoptères d’assaut » du BPC et le partage de savoir-faire amphibie, pour intensifier l’intégration des forces armées franco-britanniques.

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

La stratégie prend en compte les paramètres militaire, économique, diplomatique et médiatique d’une guerre, en vue d’atteindre un objectif politique. Napoléon Bonaparte (1769-1821) l’a incarnée, par son génie et sa grande capacité de travail.

Au début de l’exposition qui lui est consacré, quelques bustes en marbre rappellent ses modèles : le Macédonien Alexandre le Grand (356-323 avant JC), qui a conquis l’Empire perse et atteint l’Indus ; le Carthaginois Hannibal (247-183 avant JC), qui fit trembler Rome après avoir franchi les Pyrénées et les Alpes ; le Romain Jules César (101-44 avant JC) qui, après avoir conquis la Gaule, prépara la transformation de la République en Empire ; le Prussien Frédéric II (1712-1786), qui a su combiner mouvements, manœuvres et résolution contre une armée plus forte que la sienne. Leurs exploits se reflèteront dans le destin de Napoléon.

Trois fois chef. Napoléon cumule les fonctions de chef de l’Etat, commandant en chef des armées et général en chef sur les champs de bataille. Premier consul (1799-1804) puis empereur des Français (1804-1815), il dirige une France qui comptera jusqu’à 130 départements, promulgue les lois et définit la politique extérieure. Il commande ce qui deviendra la « Grande Armée », l’organise, l’équipe et l’entraîne comme il l’entend. Il dispose d’une totale liberté d’action pour conduire la guerre et négocier la paix. Il fixe aux généraux et diplomates des objectifs qui servent au mieux ses buts politiques. Contrairement à Louis XIV, il dirige lui-même l’armée en campagne. Toutes ses victoires confortent ces trois fonctions. Premier consul à la suite d’un coup d’Etat en 1799, Bonaparte veut apporter la paix en mettant un terme aux troubles de la Révolution française. Par les traités de Campo-Formio (1797), de Lunéville (1801) et d’Amiens (1802), il conclut ses campagnes militaires d’Italie (1796-1797) et d’Egypte (1798-1801). Victoires et paix légitiment son rôle de chef de l’Etat, héritier de la Rome antique. Empereur, sacré pour reprendre la tradition monarchique française depuis Louis 1er le Débonnaire (816), il souhaite étendre l’influence de la France et son pouvoir en Europe occidentale par des accords ou des guerres victorieuses. Il n’a pas eu le temps de théoriser sa contribution à l’histoire de la stratégie. D’autres s’en chargeront, surtout le Prussien Clausewitz (1780-1831) et le Suisse Jomini (1779-1869), dont les travaux seront étudiés par des hommes politiques et des généraux, dont certains entreront ensuite en politique. Clausewitz inspirera, directement ou indirectement, les généraux allemands Moltke (guerre franco-prussienne de 1870-1871), Ludendorff (première guerre mondiale, 1914-1918) et Rommel (seconde guerre mondiale,1939-1945), les dirigeants politiques Lénine (fondateur de l’Union soviétique, 1922-1991) et Mao Tsé-Toung (fondateur de la République populaire de Chine en 1949), le général vietnamien Giap (guerre d’Indochine, 1946-1954) et même les généraux français Foch (première guerre mondiale) et De Gaulle (seconde guerre mondiale). De son côté, Jomini va influencer, directement ou indirectement, les généraux américains Lee, Grant et Sherman (guerre de Sécession, 1860-1865), Pershing (première guerre mondiale), Patton, Mac Arthur, Marshall et Eisenhower (seconde guerre mondiale) et enfin Schwarzkopf (guerre du Golfe, 1990-1991). Le chef d’état-major des armées des Etats-Unis (1989-1993), puis secrétaire d’Etat (2001-2005), Powell s’inspirera de Clausewitz et de Jomini.

Formation et apprentissage. Le jeune « Napoléone de Buonaparte », né en Corse un an après sa cession à la France par la République de Gênes, est admis à l’Ecole militaire de Brienne (1779-1784) puis à celle de Paris (1785), où il étudie l’histoire, les mathématiques, la géographie et l’art de la guerre. Il en sort à 16 ans avec le brevet de sous-lieutenant d’artillerie, signé de Louis XVI. Intéressé par les sciences naturelles et la géographie durant sa scolarité, il emmènera des savants lors de l’expédition d’Egypte (1798). Lecteur insatiable, il étudie, après les cours, les campagnes des grands capitaines de l’Histoire et celles des chefs de guerre et théoriciens militaires de son temps. Ainsi, le « Traité général de tactique » de Guibert, vétéran de la guerre de Sept Ans (1756-1763), l’influence durablement sur la manœuvre, l’utilisation du feu, l’organisation et le déplacement des armées. Il lit aussi des ouvrages politiques dont « Le Prince de Machiavel (1469-1527), analyse pragmatique du pouvoir et de ses mécanismes. L’armée française s’est distinguée au cours de la guerre d’indépendance américaine (1778-1781) et dispose du nouveau système d’artillerie « Gribeauval » et du fusil à silex modèle 1777. Considérée comme l’une des meilleures d’Europe, elle bénéficie de la levée en masse puis de la conscription sous la Révolution pour aligner des effectifs inégalés. Après avoir francisé son nom, Bonaparte, promu capitaine, commande l’artillerie lors du siège de Toulon (1793), ville royaliste soutenue par la flotte britannique, et contribue à sa reconquête. A 27 ans, nommé à la tête de l’armée française d’Italie (45.000 hommes), il remporte de brillantes victoires, marche sur Vienne et impose la paix à l’Autriche…sans en référer au gouvernement français. En 1798, il commande l’expédition militaire et scientifique chargée de conquérir l’Egypte, qu’il va gouverner pendant un an. Il a alors acquis suffisamment d’expériences militaire, diplomatique et politique pour s’estimer capable de prendre le pouvoir en France…à 30 ans !

Planification et mobilité. Pour Napoléon, une campagne se prépare par la connaissance de l’ennemi (livres et rapports d’espions) et de son armée en détail (intendance, habillement, munitions, service de santé). Celle-ci, peu chargée, doit être capable de se déplacer rapidement pour créer la surprise. Il s’agit de vaincre l’ennemi militairement par la bataille et la prise de sa capitale, puis politiquement en lui imposant ses conditions de paix. Il remporte des victoires décisives à Arcole (1796), aux Pyramides (1798), à Marengo (1800), à Austerlitz (1805), Iéna (1806), Eylau (1807), Friedland (1807) et Wagram (1809). Mais la victoire de la Moscowa et la retraite de Russie (1812), trop coûteuses en hommes, annoncent les défaites de Leipzig (1813) et Waterloo (1815). En outre, l’Empereur a toujours laissé trop peu d’initiative à ses généraux.

Loïc Salmon

Napoléon stratège

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

Exposition « Napoléon à Sainte-Hélène » aux Invalides

L’exposition « Napoléon stratège » (6 avril-22 juillet 2018), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Outre des gravures, tableaux, documents, armes et objets, elle présente des témoignages sonores reconstitués à partir de lettres et mémoires de soldats et d’officiers. Des dispositifs multimédias permettent de comprendre les raisonnements stratégique et tactique de l’Empereur lors de ses victoires et ceux de ses adversaires lors de ses défaites. L’un facilite la compréhension de l’efficacité de la chaîne de commandement, en fonction des circonstances de la bataille. Un autre explique la justesse du choix, par Napoléon, des chefs militaires les plus aptes à remplir une mission correspondant à leurs qualités. Renseignements : www.musee-armee.fr




Napoléon stratège

Napoléon a indirectement enseigné l’art de la guerre à ceux qu’il a affrontés et battus, favorisant ainsi leurs propres victoires ultérieures avec des conséquences politiques. La capitulation de Paris en 1814 a entraîné sa première abdication et la défaite de Waterloo, en 1815 après les Cent-Jours, la seconde.

L’archiduc autrichien Charles (1771-1847) combat, sans succès, le jeune général Bonaparte pendant la campagne d’Italie (1797). Président du Conseil de guerre en 1801, il propose un plan détaillé de la réorganisation globale de l’armée. Nommé ministre de la Guerre et de la Marine, il procède à de nombreuses réformes, inspirées de celles mises en œuvre en France depuis la Révolution. Généralissime, il est vaincu par Napoléon à Eckmühl (1809), puis remporte la victoire d’Essling un mois plus tard. Cette première grande défaite de l’armée napoléonienne est compensée, après quelques jours, par la victoire de Wagram. L’archiduc prend alors une retraite anticipée (à 38 ans !) et rédige ses réflexions dans un ouvrage sur la stratégie, dont Napoléon entendra parler lors de son exil à Sainte-Hélène. Bien qu’il ait effectué l’essentiel de sa carrière contre l’Empire ottoman, le général russe Koutouzov (1745-1813) est rappelé en 1805 à la tête d’une avant-garde pour soutenir les troupes autrichiennes. Malgré une infériorité numérique, Napoléon remporte alors la grande victoire d’Austerlitz le 2 décembre, jour anniversaire de son sacre. En juin 1812 lors de la campagne de Russie, Koutouzov, nommé commandant en chef des forces russes, affronte la Grande Armée à Borodino en septembre. Cette bataille, connue en France sous le nom de la Moscowa, est gagnée par Napoléon au prix de lourdes pertes. Elle lui ouvre les portes de Moscou, désertée par ses habitants. L’incendie de leur capitale par les Russes contraint l’armée impériale à la retraite. La rigueur de l’hiver et la tactique de harcèlement par les cosaques et les partisans, choisie par Koutouzov, achèvent de la décimer. Le général anglais Wellington (1769-1852) a séjourné neuf ans en Inde britannique, où il a compris l’étroite imbrication entre buts militaires et ambitions politiques. Pendant la guerre d’Espagne (1808-1814), les nations européennes coalisées contre la France lancent une contre-offensive à partir du Portugal. Nommé à la tête du corps expéditionnaire britannique en 1809, Wellington sait exploiter les erreurs des généraux et maréchaux français en l’absence de Napoléon, reconnaissant qu’il aurait été battu dans le cas contraire. Il l’affronte directement à Waterloo, rassuré par l’arrivée imminente de renforts prussiens. Sa réputation de vainqueur de l’Empereur servira la carrière diplomatique et politique de Wellington, qui deviendra Premier ministre (1828 à 1830). Le général prussien Blücher (1742-1819) contribue, en 1813, à transformer un simple conflit entre la Prusse et la France en une guerre de libération de l’Allemagne entière de l’hégémonie française. La victoire des Coalisés à Leipzig à l’issue de la « Bataille des Nations », la même année, brise le contrôle de Napoléon sur l’Europe centrale. Comme lui, Blücher avait compris qu’une bataille, susceptible d’emporter la décision, ne doit être livrée que dans de bonnes conditions. Pendant ses campagnes de 1813-1815, ses manœuvres audacieuses et inattendues déconcertent l’Empereur, obligé de réagir au lieu de prendre l’initiative. Il ressemble au général Bonaparte de la campagne d’Italie !

Loïc Salmon

Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

Napoléon à Sainte-Hélène, la conquête de la mémoire

« Napoléon stratège », ouvrage collectif. Éditions Lienart/Musée de l’Armée, 304 pages, 29 €




Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté

Les grands acteurs privés du cyberespace transforment l’exercice de la souveraineté des Etats, qui doivent coopérer entre eux, pour limiter leur dépendance à leur égard, et tenter de répondre aux cyberattaques anonymes.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 13 mars 2018 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et la Chaire Castex de cyberstratégie (CCC). Y sont notamment intervenus : la professeure Frédérick Douzet, Université de Paris 8 et titulaire de la CCC ; le général de division Olivier Bonnet de Paillerets, « Comcyber » (voir encadré) ; David Martinon, ambassadeur pour le numérique au ministère des Affaires étrangères ; Pavel Karasev, chercheur à l’Université de Moscou.

Mouvement permanent. Le cyberespace constitue une communauté avec des interactions entre les sociétés humaines, connectées et évolutives, et les infrastructures géo-localisables qui les mettent en relation, explique Frédérick Douzet. Sa cartographie, interdisciplinaire, intègre la géographie, l’économie et les réseaux sociaux. Un dialogue approfondi entre eux permet de faire émerger un photomontage informatique à partir de données géopolitiques. Il est ainsi possible d’identifier les points de vulnérabilité d’un territoire donné. La cartographie du cyberespace permet aussi de replacer les conflits dans leur contexte avec une approche régionale et de comprendre les stratégies d’influence. L’OTAN et les Livres blancs de la défense et de la sécurité nationale 2008 et 2013 ont identifié le cyberespace comme champ de bataille à part entière. Son réseau planétaire en fait, pour chaque pays, un enjeu de puissance, un territoire à défendre et une menace stratégique.

Espace de conflictualité. Les crises dans le monde prennent aussi une dimension cyber, impliquant technique et approche opérationnelle, estime le général Bonnet de Paillerets. Il y distingue trois couches en interaction : les infrastructures, à savoir les télécommunications et les serveurs ; les applications, construites sur les algorithmes ; l’espace cognitif, à savoir le contenu de l’information et les données. Leurs impacts sur la territorialité et la souveraineté relèvent de la responsabilité de l’Etat. La Grande-Bretagne et l’Allemagne dès 2016, puis la France en 2017 se sont dotées d’une capacité de cyberdéfense. Celle-ci comprend la détection d’une attaque, sa caractérisation, son attribution (origine) et la réponse si elle dépasse le seuil acceptable. Le champ de souveraineté s’exerce sur la maîtrise de l’équipement de détection par la technologie du code, l’intelligence artificielle et le chiffrement. La sécurité collective entre dans une logique de partenariats reposant sur le partage et la confiance. En cas d’escalade, faute de régulation contre la montée en force des attaques, il convient de réfléchir sur les équipements critiques concernés. La numérisation du champ de bataille constitue une opportunité pour le cyber, qui devient une arme d’emploi. Les experts participent à l’engagement opérationnel cyber, en intégrant l’innovation dans le champ de bataille. Enfin, l’espionnage des administrations et des entreprises, en vue d’en tirer des avantages opérationnels et économiques, préoccupe le ministère des Armées, souligne le Comcyber.

Combat au quotidien. Menaces et influence visent l’Etat et aussi les acteurs privés. Les lois de la République doivent s’appliquer sur le territoire français, notamment contre les contenus de messages haineux, antisémites, islamistes ou terroristes, rappelle l’ambassadeur Martinon. La manipulation de l’information en période électorale fait l’objet d’un projet de loi. Les règles du droit international s’appliquent au cyberespace, même en période de non guerre. L’absence de coopération conduit à la confrontation, où prime le rapport de force dans le contexte de « nouvelle guerre froide » (entre la Russie et l’Occident). L’évaluation de l’échelle de sévérité des attaques, considérées comme acceptables avec des réponses appropriées ou qualifiés d’agressions débordant le droit international, relève du secret défense, souligne l’ambassadeur. Il s’agit d’éviter l’escalade et d’accélérer la désescalade, quand la situation devient paroxystique. Un renseignement efficace permet d’identifier l’attaquant. Certaines entreprises privées d’une portée mondiale défendent leurs intérêts et disposent d’atouts qui dépassent les moyens des Etats. Les frontières, plus diffuses aujourd’hui, peuvent être contournées sur des principes moraux, politiques ou juridiques, même entre pays alliés. Ainsi, des organisations américaines non gouvernementales estiment abusives les lois françaises sur la liberté d’expression. Des diffamations condamnées en France peuvent continuer à s’exercer ailleurs dans le monde. Quoique les intérêts américains soient plus ou moins bien définis, les « géants du numérique » (Google, Apple, Facebook, Microsoft, Twitter, Yahoo et Amazon) concourent à la politique extérieure des Etats-Unis. En outre, la Maison-Blanche soutiendra coûte que coûte les entreprises américaines, en raison de leur patriotisme.

Absence de réglementation. Depuis 2001, la Russie travaille sur la couche du cyberespace relative au contenu, pour mieux la comprendre et élaborer des normes nationales et internationales, indique Pavel Karasev. Les efforts portent sur la prévention des incidents technologiques, la recherche de leurs causes et la nécessité d’un accord international sur la définition de la cybercriminalité. Par ailleurs une soixantaine de pays dans le monde disposent de la capacité de cyberattaques. Celles-ci ne sont pas des attaques militaires, car les technologies d’information et de communication ne sont pas considérées comme des armes sur le plan international, estime Pavel Karasev. Le droit à l’auto-défense ne s’y applique donc pas, faute de preuves réelles. Selon lui, le droit international devrait s’engager sur la sécurité nationale et la création d’un espace d’information mondial sécurisé, pour éviter une « guerre froide numérique ».

Loïc Salmon

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Cyberdéfense : entraînement complet au sein des armées.

En France, le Commandement de la cyberdéfense (Comcyber), assuré par un officier général, s’occupe de la protection et de la défense des systèmes d’information du ministère des Armées et de la conduite des opérations numériques. Il compte une soixantaine de personnels et dispose du « Centre des opérations de cyberdéfense ». En 2017, il a été confronté à plus de 700 incidents ou attaques. Au sein de l’armée de Terre, la cyberdéfense comporte la cyberprotection et la lutte informatique défensive. L’armée de Terre inclut la cybersécurité dans les programmes d’armement en cours de développement : nouveau système d’information des armées et programme « « Scorpion ». La Marine nationale s’entraîne régulièrement à prévenir et déjouer les cyberattaques dans les systèmes navals embarqués ou les équipements des ports. Elle dispose du « Centre support cyberdéfense » et de groupes d’intervention rapides, projetables partout dans le monde. L’armée de l’Air a affecté la cyberdéfense au Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes. Elle dispose du « Centre air de conduite cyberdéfense » et du « Centre air d’expertise cyber ».