Armée de l’Air : le drone MALE Reaper, missions et équipages

Les opérations extérieures (Opex) et les dispositifs particuliers de sûreté aérienne (DPSA) nécessitent un engagement élevé de drones MALE (moyenne altitude longue endurance) et de former beaucoup d’équipages.

Leurs enjeux ont été présentés à la presse, le 16 mai 2019 à Paris, par le colonel, chef de la division ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) de l’état-major de l’armée de l’Air, et le lieutenant-colonel commandant l’escadron de drones 1/33 « Belfort », implanté sur la base de Cognac. De plus, le mensuel Air Actualités d’avril 2019 inclut un dossier sur les drones de l’armée de l’Air.

Missions. Outre la posture permanente de sûreté aérienne du territoire national, les DPSA concernent les grands événements : défilés du 14 juillet et du 11 novembre à Paris ; voyage du pape Benoît XVI à Lourdes en 2008 ; Conférence de Paris sur le changement climatique (COP 21, 2015) ; sommets du G8 à Evian (2003) et à Deauville (2011). Les drones MALE sont aussi déployés en Opex : Kosovo (2001-2002) ; Afghanistan (2009-2012) ; Libye (2011) ; « Serval » au Mali (2013) ; « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne (depuis 2014). Ainsi, un système de drone Reaper au standard Block 1 apporte un appui direct à « Barkhane », pour une mission de coordination de frappe et de reconnaissance par transmission, au poste de commandement interarmées de théâtre (PICAT) de N’Djamena (Tchad), d’un renseignement élaboré en temps réel par son équipage. Cette mission se déroule en quatre phases : recherche des objectifs sur zone puis extraction de leurs coordonnées GPS ; transfert des données tactiques aux Mirage 2000D et attribution de cibles après autorisation d’ouverture du feu du PICAT ; dans le cas de 3 cibles, illumination de la cible 1 et transmission des coordonnées des cibles 2 et 3 aux avions de chasse ; maintien sur zone pour s’assurer de la réussite de la mission. Depuis 2013, les deux Reaper de « Belfort » ont éclairé une soixantaine de bombes guidées laser GBU 12 de 250 kg. Fin 2019, le drone au standard Block 5 pourra emporter un missile à faible charge militaire et à autodirecteur laser. Un deuxième système pourrait être mis en place directement à Niamey (Niger) en 2020. Le Reaper aide à la décision en temps réel et participe à la fusion du renseignement, grâce à sa connectivité avec les autres moyens de l’armée de l’Air. En 2030, celle-ci déploiera en permanence : 3 satellites CSO (composante spatiale optique) ; 3 satellites Ceres d’écoute et de renseignement électromagnétique ; 3 avions Falcon CUGE (charge universelle de guerre électronique) ; 16 drones Reaper et 8 stations sol ; 8 ALSR (avions légers de surveillance et de reconnaissance), complémentaires des drones ; des nacelles ASTAC (analyseur de signaux tactiques) et des systèmes de reconnaissance de nouvelle génération montés sur chasseurs ; l’écoute mobile « Sternes » sur véhicule terrestre.

Formation. L’armée de l’Air, qui dispose de 20 équipages opérationnels de Reaper en 2019, devra en former de 80 à 100 d’ici à 2030. Un équipage compte 1 pilote de drone, 1 pilote opérateur de capteurs, 1 officier de renseignement et 1 opérateur images. La 33ème Escadre de surveillance, de reconnaissance et d’attaque, créée en 2019, va constituer un vivier d’experts de planification et de conduite des opérations. Les pilotes de drones seront recrutés directement, pour les deux tiers, et issus des unités de combat de l’armée de l’Air, pour un tiers, afin de maintenir cette polyvalence et ce savoir-faire spécifiques.

Loïc Salmon

Drones : préparer le combat aérien de demain

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Espace : CSO, renouvellement des moyens militaires français




Défense : l’AID à Viva Technology, salon des startups

Le ministère des Armées participe au salon mondial Viva Technology (Paris, 16-18 mai 2019), en vue de détecter les innovations civiles à potentiel militaire dans la robotique, l’intelligence artificielle ou la gestion des « Big Data ».

Florence Pavie, chef de la division valorisation de l’Agence Innovation Défense (AID), l’a expliqué à la presse, le 9 mai 2019 à Paris. Viva Technology accueille 5.000 startups et attend 100.000 visiteurs de 125 pays.

Le fantassin du futur. Les unités de combattants en mission ont besoin d’une meilleure ergonomie, d’une protection renforcée, d’une connectivité à l’aide de capteurs et d’une robotique intégrée. La réalité augmentée facilite la tâche des forces spéciales, des unités d’intervention anti-terroristes et des équipes d’élimination d’engins explosifs par : l’utilisation de technologies pour le système de lutte anti-mines marines en remplacement du GPS ; le module collaboratif des casques ; de nouveaux modes de représentation de la situation tactique en opération. En outre, le système « Vigifélin » de maintenance numérisée du parc « Félin » (fantassin à équipement et liaisons intégrés) suit les flux logistiques en temps quasi-réel, connaît l’état du stock industriel et gère le maintien en condition opérationnelle.

Les véhicules. L’acquisition automatique de cibles par imagerie, à bord d’un engin blindé, repose sur l’intelligence artificielle et trouve des applications dans : la protection d’un périmètre par une veille continue ; le poste de tir de missiles terrestres à moyenne portée pour l’aide à l’accrochage ; l’autoguidage des missiles sur une cible terrestre ; la détection de cibles aériennes, du drone à l’avion. Destiné aux opérations extérieures et à la protection de frontières ou de sites sensibles, le robot « Stamina » embarque une caméra et une base de données d’images définissant les points de passage sur un itinéraire. Piloté via la navigation par satellite, il assure la surveillance ou la reconnaissance du terrain ou d’un port de charge. Le robot d’assistance technique télé-opéré TC800 repère un terrain en toute discrétion, réalise des opérations d’appui aux unités du génie, retire des mines et installe des contre-mesures. Transportable sur véhicule utilitaire ou aérotransportable, il est mis en œuvre en moins de 10 secondes par un opérateur formé en moins d’une heure. Le robot mule polyvalent « Barakuda » apporte une assistance dans les relevés d’informations sur le terrain et dans le transport d’équipements ou de blessés. Avec ses capacités d’emport (1 t) et de traction (2 t à 15 km/h), il dispose d’une autonomie de 8 heures avec une portée de 500 m en extérieur. Le système de camouflage « Caméléon » adapte automatiquement la signature visuelle et infrarouge d’un véhicule terrestre à son environnement et en améliore la furtivité dynamique. A terme, il permettra une invisibilité du véhicule et la confection d’une tenue pour le soldat. Les systèmes « Icar » et « Dédal » de numérisation du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres visent à automatiser la chaîne technique et à fiabiliser le recueil des données.

Le renseignement et le spatial. Destiné au renseignement en milieu hostile et à la surveillance des forces en opération, le « Deep Learning », outil de traitement de l’information, fournit au combattant une aide à la prise de décision en position de sécurité. Sa capacité de classification des événements les analyse en temps réel. Enfin, le système « Géotac » permet de prédire les positions adverses à partir de données de ressources, de géographie et de logistique.

Loïc Salmon

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Armée de Terre : le « soldat augmenté », efficacité et éthique




Recherche stratégique : lancement du « Club Phœnix »

Le ministère des Armées a ouvert, le 14 février 2019 à Paris, le « Club Phœnix » pour soutenir et renouveler la recherche stratégique, en associant des acteurs nationaux publics et privés.

Le club, placé sous la tutelle de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, (DGRIS), vise à favoriser l’insertion professionnelle de jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales à haut potentiel. Il facilite l’échange avec leurs homologues des sciences dites « dures », à savoir les mathématiques, physique, chimie et biologie. Enfin, il sensibilise les décideurs publics à leurs sujets d’intérêt. En contrepartie, plus de 80 partenaires privés, en février 2019, bénéficient des résultats de leurs recherches.

Ecosystème. Le vice-amiral d’escadre Hervé de Bonnaventure, directeur général adjoint de la DGRIS, a présenté le fonctionnement du Club Phœnix. Universités, « think tanks », industriels de défense, entreprises civiles, cabinets conseils, startups et le ministère des Armées y participent. Les passerelles entre sciences sociales et « dures » devraient faire émerger de nouveaux champs de réflexion, afin d’améliorer les capacités d’anticipation pour affronter les enjeux stratégiques futurs. Cela nécessite de dépasser les « réflexes culturels ». Il s’agit : pour les universitaires, d’accepter la légitimité et la qualité des travaux des think tanks et des entreprises ; pour les entreprises, de reconnaître la capacité d’un doctorant à s’adapter aux critères d’efficacité du secteur privé ; pour le ministère des Armées, d’admettre que l’expérience acquise dans un think tank ou une entreprise constitue un enrichissement supplémentaire et non pas une difficulté de gestion de ressource humaine. Certains chercheurs pourront intégrer, notamment, les ministères des Armées, des Affaires étrangères et de l’Intérieur.

Retours d’expérience.  Plusieurs membres du club ont témoigné de l’intérêt des sciences humaines dans leurs domaines respectifs (photo). Pour Céline Jurgensen du Commissariat à l’énergie atomique (partenaire du ministère des Armées), elles permettent de comprendre plus finement l’environnement stratégique et les nouveaux acteurs nucléaires, dont la Corée du Nord à partir de textes coréens, et d’investir dans un vivier de jeunes chercheurs. Pour Paul Hérault de Naval Group (industriel de défense), les thématiques transverses de droit des marchés publics, contrats et prises de risques constituent des outils à partager avec les partenaires scientifiques et techniques, tout en protégeant les informations sensibles. Pour Alexandra de Hoop Scheffe du German Marshall Fund (think tank), les sciences humaines facilitent la compréhension des sujets de désaccords entre les pays européens et les Etats-Unis, des priorités des uns et des autres et de leurs engagements et désengagements sur les théâtres d’opérations. Elles contribuent ainsi à éviter le déclassement technologique européen. Pour Arnaud Guérin de la société civile d’analyse automatique d’informations géospatiales par l’intelligence artificielle Earth Cube, elles permettent de faire du « renseignement intelligent », par exemple la prévision à 6 mois de la situation en mer Baltique et dans l’océan Arctique. Nicolas Bronard, chef du pôle prospective, recherche et innovation de la DGRIS, précise que le Club Phœnix finance les recherches, mais n’accepte pas l’envoi d’un doctorant dans un pays à risques. Le ministère des Armées finance la publication des études à raison de 10 M€/an : 2,5 M€ pour les universités et 7,5 M€ pour les think tanks.

Loïc Salmon

Recherche stratégique : comprendre, analyser, expliquer

Recherche stratégique : de l’anticipation à la réponse

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »




Défense : le numérique et la supériorité opérationnelle

Les technologies numériques, civiles et militaires, intégrées permettront la souplesse nécessaire aux armées, pour leur mobilité sur les théâtres d’opérations étendus, tout en leur garantissant résilience et robustesse.

Cet aspect de la maîtrise de l’information en opération extérieure est abordé dans le document Ambition numérique du ministère des Armées, rendu public le 24 janvier 2019.

Architectures opérationnelles. Les futures architectures des systèmes opérationnels contribueront à améliorer la continuité et la coordination entre les milieux terrestre, maritime, aérien, spatial et cyber, grâce à la modernisation en cours des réseaux de communication. Evolutives, elles seront structurées autour de la « donnée », captée, sécurisée, traitée, transmise et stockée, en vue de sa valorisation à des fins opérationnelles. Le réseau d’infrastructure « Descartes » assure l’irrigation du territoire métropolitain. Celui de télécommunication par satellite « Syracuse IV » concerne l’élongation des théâtres extérieurs et celui de radiocommunication tactique « Contact » porte sur le soutien de la connectivité des forces au combat. Le programme « Système d’information des armées » modernise en profondeur des systèmes d’information, en vue d’une meilleure interopérabilité interarmées. Le « Système d’information et de combat Scorpion » porte sur le combat de contact terrestre. Le programme de « Cybersécurité » développera des produits de sécurité et de chiffrement pour le « Système d’opérations de la lutte informatique défensive ». Les technologies numériques seront intégrées aux systèmes de commandement, aux systèmes d’armes et aux plateformes de combat des différentes armées. Elles vont améliorer la collaboration numérique à tous les niveaux, des états-majors stratégiques aux unités tactiques, pour échanger des données, souvent en temps réel, ainsi que des images et des vidéos.

Domaines concernés. La transformation numérique touche les principaux métiers, interdépendants, des armées. Le renseignement, qui capte et exploite des données, y compris en source ouverte, implique d’en automatiser l’analyse, également sur les systèmes embarqués, et de proposer de nouvelles interfaces visuelles aux décideurs. Les technologies innovantes permettront de disposer de traitements automatisés ou semi-automatisés d’images (reconnaissance d’objets), de la vidéo (reconnaissance de situation), du langage (transcription et traduction) et du signal (détection de cibles furtives). Pour les états-majors, l’aide augmentée à la décision et à l’anticipation permettra de mieux exploiter la masse croissante de données venues de multiples sources, afin de détecter les signaux faibles. L’interopérabilité numérique sécurisée, indispensable aux opérations, nécessite de renforcer la connectivité de toutes les plateformes, des combattants entre eux et des forces alliées pour partager l’information jusqu’aux échelons tactiques (« shared consciousness »). Il s’agit d’optimiser la délégation d’exécution (« empowered execution ») pour favoriser, en temps réel, la saisie des opportunités, face à un adversaire semant la complexité et le chaos. Le numérique permettra une plus grande interactivité entre les échelons de commandement. Le recours aux moyens de « virtualisation-simulation » et de réalité augmentée sera généralisé pour la formation et l’entraînement Enfin, le ministère des Armées va favoriser l’émergence de campus numériques aux ressources pédagogiques accessibles en tout lieu.

Loïc Salmon

Défense : le ministère des Armées à l’ère du numérique

Armée de Terre : « Scorpion » et le combat aéroterrestre futur

DRM : intégrateur du renseignement militaire




Cyber : capacité interarmées, niveaux stratégique et tactique

Face au cyber, arme d’espionnage, de déstabilisation, de manipulation, d’entrave et de sabotage, la France organise une « chaîne cyberdéfensive » et emploie l’arme cyber dans les opérations militaires extérieures (Opex).

Florence Parly, ministre des Armées, l’a souligné le 18 janvier 2019 à Paris. A cet effet, 1,6 Md€ seront investis dans la lutte dans le cyberespace. En outre, d’ici à 2025, 1.000 « cyber combattants » supplémentaires seront recrutés au sein du Commandement de cyberdéfense (Comcyber), de la Direction générale de la sécurité extérieure et de la Direction générale de l’armement (DGA), dont les synergies et partages ont été renforcés.

Cyberdéfense de « bout en bout ». En 2017, le ministère des Armées a connu 700 événements de sécurité, dont 100 cyberattaques, nombre déjà atteint dès septembre 2018. En moyenne, plus de deux événements par jour ont touché le ministère, les opérations militaires, les expertises techniques et même un hôpital d’instruction des armées. Certaines attaques ont ciblé directement le ministère et d’autres ont visé des industriels et des pays partenaires de la France. Une nouvelle instruction ministérielle a été diffusée au sein du ministère pour que les cadres, en situation de responsabilité, considèrent la maîtrise du risque cyber comme une priorité. En outre, un partenariat entre le Comcyber, la DGA et les grands industriels de défense, présenté lors du Forum international de la cybersécurité (Lille, 22-23 janvier 2018), permettra de protéger la communauté de défense.

Arme du champ de bataille. Plusieurs Etats incluent déjà les effets cyber dans leur stratégie militaire et leurs modes d’action et s’y préparent, à l’occasion d’exercices mettant en œuvre capacités conventionnelles et cyber. La ministre des Armées a rendu publics des documents sur les grands principes de la doctrine de lutte informatique offensive (LIO) à des fins militaires, tout en protégeant les éléments les plus sensibles pour garder la supériorité sur les théâtres d’opérations. La stratégie cyber des armées s’articule en quatre éléments. La DGA prendra en compte la doctrine dans la conception et le développement des armements futurs. Militaires et civils seront acculturés aux contraintes d’emploi de l’arme cyber. Le succès de la lutte informatique dépend de la coopération avec les pays membres de l’OTAN et de l’Union européenne. Enfin la compétence des combattants numériques lie expertise technique, finesse d’analyse et « savoir-être » militaire. Après l’intervention de Florence Parly, le général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées auquel est rattaché le Comcyber, a présenté le spectre d’emploi, déjà en cours, des moyens de la LIO en Opex. Sur le plan stratégique, les effets portent sur : le renseignement à des fins de ciblage ou de développement capacitaire adverse ; la neutralisation d’un système de commandement stratégique ; la désorganisation des centres de propagande. Sur le plan tactique, la LIO amplifie les effets de l’action militaire, en complétant et renforçant l’arsenal offensif. Ses caractéristiques concourent directement à l’atteinte des grands types d’objectifs opérationnels. Le renseignement permet d’évaluer les capacités militaires adverses, grâce à l’extraction et au recueil d’informations. La perturbation ou la création de dommages majeurs facilite la réduction, voire la destruction, des capacités militaires et cyber adverses. La « déception » modifie les capacités d’analyse de l’adversaire et altère ses capacités de propagande. Enfin, la LIO s’applique dans le respect du droit international humanitaire.

Loïc Salmon

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Cyberdéfense : soutien pour le renseignement, la protection, la prévention et l’action

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)




Nom de code M

Maxwell Knight (1900-1968), dit « M », quoiqu’autodidacte en la matière, est considéré comme l’un des meilleurs « officiers traitants » du MI5, le service de renseignement intérieur britannique.

A la tête de la section « Infiltration » de 1931 à 1961, il a recruté et dirigé des agents au sein des mouvements fascistes puis communistes, pour défendre les intérêts de son pays pendant cette période fertile en événements. Engagé dans la Marine à 17 ans, il termine la première guerre mondiale avec le grade d’enseigne de vaisseau. Sa « carrière » commence en 1923 avec son embauche, à temps partiel, par l’organisation Makgill, agence de renseignement privée au service d’associations défendant les intérêts de compagnies maritimes, minières ou industrielles. Cette organisation infiltre des informateurs, notamment dans le Parti communiste, les syndicats les plus combatifs, les mouvements anarchistes et l’Armée républicaine irlandaise. En outre, « M » travaille, également à temps partiel et dans le renseignement, pour les « Fascisti » britanniques. Il réussit si bien, qu’à 25 ans, il anime un réseau de 52 agents infiltrés au sein du Parti et des organisations communistes, en plein essor à l’époque. Son expérience de la pénétration des organisations subversives et ses relations d’alors lui serviront quand il intègrera le MI5 quelques années plus tard. Il repère les qualités d’un agent potentiel : intelligence, application, modestie, humour, patriotisme et… ambition non réalisée. En outre, « M » sait lui donner l’impression de se sentir unique ! Il utilise aussi des membres de familles résolument de « droite » pour infiltrer des groupes de « gauche ». Il pose pour principe que ses agents ne sachent rien les uns des autres, pour garantir leur propre sécurité. Travailleur acharné, il ne redoute pas l’échec. « M » servira de modèle à des personnages de romans d’espionnage de Ian Fleming et de John Le Carré, qui seront adaptés au cinéma. Par ailleurs, ses équipes d’agents, masculins et féminins, parfois recrutés par petites annonces dans les journaux, recourent aux écoutes téléphoniques et pratiquent le cambriolage. Au cours des années 1930, la Grande-Bretagne devient une cible de choix pour l’espionnage et la subversion de la part des pays à régimes totalitaires, à savoir l’Union soviétique, l’Italie et l’Allemagne. Selon ses nouveaux statuts, le MI5, qui reçoit des moyens accrus et des pouvoirs étendus, doit d’abord enquêter sur le communisme en métropole et dans tout l’Empire britannique. Ensuite, il devra, de la même manière, surveiller le fascisme. Il découvre que les Partis communiste et fasciste britanniques sont rétribués par Moscou et Rome et pourraient être instrumentalisés en cas de conflit. En 1935, la section de « M » parvient à démanteler le réseau qui a permis à l’URSS d’acquérir les plans secrets de nouveaux armements navals britanniques. En 1940, la mention « capitaine M. Knight, Whitehall » figure sur une liste de personnalités britanniques à livrer à la Gestapo, après l’invasion du Sud de la Grande-Bretagne et la prise de Londres par la Wehrmacht. Grâce à l’infiltration d’un réseau d’espions hostiles, « M » avait en effet mis fin à une fuite, potentiellement catastrophique, d’informations sensibles entre Washington et Londres. Le procès qui suivit avait entraîné la détention en masse des fascistes locaux, contribuant à éliminer le risque d’une « Cinquième colonne » en Grande-Bretagne et à renforcer la détermination de la population à se battre. En 1943, à l’occasion de l’anniversaire du roi, « M » est fait officier de l’Empire britannique.

Loïc Salmon

« Nom de code M », par Henry Hemming. Mareuil Éditions, 432 pages. 20 €

James Bond dans le spectre géopolitique

James Bond n’existe pas

Guerres secrètes




Renseignement : innover sur les plans technique et conceptuel

Malgré son expertise et ses matériels aux performances reconnues par ses partenaires étrangers, la Direction du renseignement militaire (DRM) a besoin d’outils techniques, dont l’intelligence artificielle, pour faciliter et même rendre possible le travail de ses analystes.

Son directeur, le général de corps aérien Jean-François Ferley, l’a expliqué le 23 novembre 2018 à Paris, dans le cadre du Forum innovation défense.

Penser autrement. Aux autorités politiques, la DRM fournit une appréciation de la situation d’un théâtre en crise pour aider à la décision, indique le général. Pour les armées, elle doit appuyer les opérations en cours sur le terrain et anticiper de 12 à 18 mois une situation pour éclairer la manœuvre future. Outre ses capacités propres, elle coordonne le fonctionnement des capteurs de la Marine nationale et des armées de Terre et de l’Air en matière de renseignement d’origines image, électromagnétique, humaine et cyber. La DRM travaille en collaboration étroite avec les autres services de renseignement français et étrangers. Ses personnels, militaires et civils, doivent faire preuve d’initiative, d’intuition et de rigueur dans leur domaine d’expertise au sein d’un vingtaine de grands métiers. Même si le nombre de capteurs se multiplie avec des performances améliorées, celui des données à exploiter augmente de façon exponentielle et dépasse les capacités actuelles d’analyse. La DRM concentre alors ses efforts sur l’automatisation du traitement des données et le développement de nouveaux outils pour continuer à valoriser son socle stratégique de connaissances, afin de déceler le bon renseignement au bon moment et au bon endroit. Or le monde civil va plus vite que celui de la défense. Ainsi, le programme français MUSIS du Centre national d’études spatiales, par délégation de la Direction générale de l’armement, prévoit le lancement de trois satellites de reconnaissance optique entre 2018 et 2021 pour remplacer Hélios II et multiplier les capacités par cinq. De son côté, la DRM va mettre sur orbite un satellite d’écoute électromagnétique en 2019. Dans le domaine cyber, la DRM doit déterminer l’origine d’une attaque et aussi rechercher les informations susceptibles d’intéresser les services chargés des actions défensives et offensives. En 2019, elle va lancer un projet sur les outils innovants d’exploitation des informations issues du « darkweb ».

Applications duales. L’écosystème Intelligence Campus fédère les acteurs publics et privés, issus de la communauté du renseignement, du monde académique et des entreprises. Il a identifié les capacités de Earthcube, startup spécialisée dans l’analyse d’images satellitaires. Présente au Forum innovation défense, cette dernière a mis au point la détection automatique d’objets sur image satellite pour produire du « renseignement multicapteurs ». Les taches (photo) indiquent, par exemple, les bâtiments d’origine, ceux construits après une date précise puis après une date ultérieure ainsi que les quantités d’émissions électromagnétiques. Les innovations de Earthcube consistent à : mettre en place une solution d’intelligence artificielle pour aider l’opérateur dans ses actions quotidiennes ; optimiser la consultation de la base de données existante d’images satellitaires ; identifier des partenaires innovants pouvant interagir avec les acteurs des programmes d’armement. Ce projet à double finalité permet, sur le plan civil, la détection d’activités humaines et économiques ou, sur le plan militaire, l’automatisation partielle de la surveillance d’une zone de crise.

Loïc Salmon

DRM : intégrateur du renseignement militaire

La face cachée d’internet

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »




Armée de Terre : le soldat, entraînement et protection

L’esprit guerrier consiste à gagner par l’entraînement, la haute technologie et les traditions. Cela implique l’amélioration de la protection du soldat et du cadre de vie de sa famille.

Telle est la conviction du général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre dont les capacités de la 1ère Division ont été présentées le 4 octobre 2018 au camp de Satory.

L’ensemble du spectre. La démonstration a porté sur l’engagement des forces terrestres sur le territoire national, lors d’un conflit asymétrique ou d’un affrontement entre Etats. En effet, l’armée de Terre peut intervenir en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer, en soutien des populations, en appui et en complément des forces de sécurité intérieure. Grâce à ses formations et entraînements, elle apporte une réponse adaptée à la menace et à la nature de la crise. Dans l’urgence, l’armée de Terre peut déployer une force capable de produire d’emblée des effets. Elle intervient en montagne, en zone désertique ou équatoriale avec des moyens spécifiques. Elle assure une gestion de crise dans la durée, au contact des populations, selon une approche globale et dans un cadre multilatéral, avec un emploi de la force maîtrisé et réversible. Les innovations récentes concourent à la protection accrue de la force face à un adversaire tenace et dont les capacités se durcissent. Enfin, en raison du risque de guerre ouverte face à un ennemi puissant, l’armée de Terre entretient sa capacité à assumer la responsabilité de nation-cadre au sein de l’OTAN ou d’une coalition ad hoc. Son « système infocentré Scorpion » renforce sa capacité à prendre l’ascendant sur l’adversaire pour emporter la décision.

Le renseignement « Terre ». L’armée de Terre dispose de ses propres capacités de renseignement. Ainsi, le 2ème Régiment de hussards s’occupe de la recherche humaine : surveillance des objectifs ou des cibles ; guidage ; traitement des sources humaines ; exploitation des matériels sensibles. Le 61ème Régiment d’artillerie effectue de la recherche par imagerie (drones) pour appuyer en temps réel ou différé, acquérir des objectifs et évaluer les frappes. Le 28ème Groupe géographique recueille des renseignements de terrain, les exploite et apporte un appui cartographique. La recherche électromagnétique, assurée par le 44ème Régiment de transmissions, consiste à reconnaître les signaux, les détecter, les intercepter, les décoder, les localiser et, éventuellement, les neutraliser. La 785ème Compagnie de guerre électronique et le 54ème Régiment de transmissions apportent un appui électronique. Tous ces capteurs, complémentaires, travaillent en synergie dans l’espace et dans le temps au profit des différents niveaux de commandement, du Corps de réaction rapide-France (OTAN) au groupement tactique interarmes, des forces spéciales ou de la Direction du renseignement militaire. Le Commandement du renseignement garantit la cohérence d’emploi et l’évolution des moyens de recherche et d’exploitation (analyse et connaissance des modes d’action adverses). Il assure la formation aux métiers du renseignement, l’entraînement des bureaux dédiés des états-majors opérationnels et celui des structures « multicapteurs ». En outre, il adapte la fonction renseignement Terre aux évolutions permanentes de l’adversaire. Enfin, il participe aux missions du Centre interarmées des actions sur l’environnement, pour faire mieux comprendre et accepter l’action des forces françaises sur les théâtres extérieurs auprès des acteurs locaux et ainsi gagner leur confiance. Les missions portent sur l’aide directe aux populations, la gestion de chantiers de reconstruction ou les actions de communication d’influence auprès de la population, des élites et des élus locaux.

La référence. Compte tenu de l’évolution de la menace, l’armée de Terre adapte en permanence ses dispositifs opérationnels sur le territoire national et sur les théâtres extérieurs, rappelle son chef d’état-major. La modernisation de l’exercice du commandement inclut notamment la renaissance d’une Ecole de guerre « Terre » depuis le 30 août 2018, d’une durée de 43 semaines et complémentaire de l’Ecole de Guerre interarmées. Une vision prospective permet d’anticiper les ruptures futures. Le général Bosser énumère six critères de référence : un modèle complet pour affronter tout type de menaces ; une masse pour produire des effets stratégiques dans la durée ; des équipements de 4ème génération pour dominer l’adversaire ; une capacité à agir dans le cadre d’une stratégie globale pour gagner la paix ; une singularité militaire au service de l’efficacité opérationnelle ; un esprit guerrier pour décupler les forces morales. La loi de programmation militaire, qui s’étend de 2019 à 2025, dure autant que l’engagement moyen d’un jeune militaire du rang ou d’un sous-officier, souligne le général. Elle modernise l’outil de combat en préparant le déploiement en opération de groupements interarmes Scorpion à partir de 2021 (voir encadré). En 2019, l’armée de Terre doit mettre en œuvre 5 zones techniques Scorpion et 1 régiment de formation équipé de 92 véhicules blindés multi-rôles Griffon. Elle poursuivra la transformation de la maintenance terrestre et aura obtenu les premiers résultats du « contrat globalisé » pour les hélicoptères d’attaque Tigre. En matière d’innovation pour garder l’ascendant sur l’adversaire, sont prévues en 2019 : l’implantation du « Battle Lab Terre » (laboratoire de la bataille terrestre) à Satory ; la poursuite de la transformation numérique de l’administration (dossiers et recrutement) ; la numérisation de l’espace de formation ; l’accélération des processus de passation de marché.

Le quotidien du soldat. En 2019 et pour combler des lacunes majeures, indique le général Bosser, l’armée de Terre doit recevoir des treillis de dernière génération, 24.000 fusils d’assaut HK416 et 730 véhicules 4×4. L’entretien du matériel bénéficiera d’un financement renforcé. L’aguerrissement et l’entraînement collectif seront consolidés. Le nouveau Centre de formation de Bourges doit accueillir la première promotion de mécaniciens aéronautiques. Par ailleurs, le « Plan famille » porte sur le préavis des mutations, le déploiement wifi, des garderies supplémentaires et l’accession à la propriété. En 2017, l’armée de Terre comptait 126.000 militaires avec 60.000 conjoints ayants droits et 123.000 enfants, dont 24.000 de moins de 3 ans. Ils ont connu 14.000 mutations et 115 jours d’absence hors garnison.

Loïc Salmon

Destinée à projeter un sous-groupement interarmes Scorpion en opération extérieure dès 2021, la 1ère Division compte : 26.500 personnels d’active ; 5.200 réservistes ; 5 états-majors ; 27 régiments ; 1 école ; 1 centre d’aguerrissement ; 4 centres de formation initiale des militaires du rang. Outre les éléments français de la Brigade franco-allemande, elle regroupe trois grandes unités interarmes de 7 à 8 régiments : 7ème Brigade blindée ; 9ème Brigade d’infanterie de marine ; 27ème Brigade d’infanterie de marine. Enfin, elle dispose du 1er Régiment d’artillerie, du 19ème Régiment du génie et du 132ème Bataillon cynophile de l’armée de terre.

Armée de Terre : la remontée en puissance par l’innovation

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

 




Géopolitique : la souveraineté démocratique face aux GAFA

L’Etat a toujours utilisé les technologies pour asseoir ou élargir sa souveraineté. Mais les ingérences récentes d’algorithmes dans les processus démocratiques soulignent l’influence des GAFA, les groupes américains Google, Apple, Facebook et Amazon.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 6 septembre 2018 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : le professeur Pierre Musso, Université de Rennes 2 ; François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’IRIS ; Charles Thibout, chercheur à l’IRIS.

Perspective historique. L’idée de l’Etat apparaît en Occident au XIIème siècle, rappelle le professeur Musso. La souveraineté repose sur les institutions juridiques, où le droit (la norme) constitue le lien avec une vision du monde (la chrétienté). La défense du territoire dépend de l’industrie militaire, qui se développe au XVème siècle. Une rupture dans cette vision du monde se produit au XVIIème siècle : il faut utiliser la science pour dominer la nature, cartographier le territoire, établir une comptabilité et inventer la statistique. Au cours des deux siècles suivants, l’essor scientifique et technique et l’innovation permanente conduisent à l’idée de « progrès » et à l’industrialisation, en partant du principe que la société suit. Or, souligne le professeur Musso, la technique ne peut se dissocier d’une « culture », vision du monde ou d’une société. La technologie de production va osciller entre puissance publique et service public, notamment dans les transports. La politique industrielle d’après 1945, du ressort de l’Etat guidé par la rationalité, sera progressivement déléguée aux grandes entreprises au cours de la construction européenne, amorcée dans les années 1980. En outre, la révolution numérique, lancée dans les années 1950-1960, débouche sur la rencontre du « management » (organisation et gestion des entreprises) avec l’efficacité, dont profite l’Etat ingénieur pour produire plus, plus vite et moins cher. Aujourd’hui, il a perdu sa capacité à produire de l’intelligence et de la capacité, car les techniques sont mises au point par les étudiants et les industriels. L’Union internationale des télécommunications, créée en 1865, a proposé, dès 2003, une régulation mondiale d’internet, refusée par les Etats-Unis qui l’estiment aussi important que le domaine militaire. L’informatique et ses applications à la production constituent le système nerveux de l’économie mondiale. Leur réputation, qui relève de l’imaginaire et du symbolique, et leur audience, pour les ressources publicitaires, imposent aux GAFA de capter la confiance des internautes à l’échelle internationale.

Pouvoirs des GAFA. Au niveau « macro », les GAFA occupent le temps d’autrui et reconfigurent complètement les liens sociaux par l’usage du téléphone portable depuis huit ans, rappelle François-Bernard Huyghe. Au niveau « micro », ils déterminent le profil comportemental de chaque individu, après quelques dizaines de clics. Leur richesse leur permet de créer de nouveaux rapports économiques en se jouant des règles fiscales, juridiques et financières. Ils établissent des codes (« protocoles »), auxquels les Etats ne peuvent guère s’opposer, d’autant plus que leurs rapports avec eux restent ambigus. Les pouvoirs publics américains ont en effet négocié avec eux, notamment pour la surveillance des citoyens révélée par le lanceur d’alerte Edward Snowden (2013). Une véritable diplomatie des GAFA est apparue avec la nomination, en France, d’un ambassadeur pour le numérique en 2017. Ils exercent un pouvoir de « dressage mental » sur des milliers de gens, qu’ils connaissent parfaitement, et créent une nouvelle circulation des biens et des échanges, estime François-Bernard Huyghe. Certains GAFA ont envahi le champ politique et s’arrogent un droit de censure, comme la suppression de milliers de comptes par Google et Facebook. Ce dernier a laissé fuir les données personnelles de 4 millions d’internautes, facilitant la prévision de leurs votes. Enfin, les GAFA véhiculent une idéologie visant à créer une « super-élite » échappant à l’Etat. Ce dernier doit disparaître au profit d’une société nouvelle « post-politique », excluant la souveraineté. Toutefois, souligne François-Bernard Huyghe, la Chine est entrée en conflit avec Google qui a cédé, notamment sur les logiciels de notation des citoyens et de reconnaissance faciale. Alors que les pays européens témoignent d’une grande impuissance face aux GAFA, le droit américain donne aux citoyens une capacité de nuisance à leur égard.

Attrait de l’intelligence artificielle. Les Etats-Unis et la Chine estiment que l’intelligence artificielle (IA) peut affecter les relations internationales, indique Charles Thibout. Dans leur logique de puissance mondiale, les Etats-Unis opposent la force à un environnement international menaçant. Dès 2014, ils incluent l’IA dans le domaine militaire, comme la robotique et les « Big Data » (mégadonnées). Le Pentagone associe des acteurs privés à son développement et y investit 60 Mds$/an. La Chine compte sur l’IA pour retrouver l’espace politique de l’époque impériale. Le parti communiste dirige grandes entreprises et forces armées dans la réalisation de programmes militaires. L’IA doit permettre de passer de la guerre de l’information, dominée par les Etats-Unis, à celle de la guerre « intelligencielle » où s’accélère la prise de décision. La Chine, qui compte rattraper les Etats-Unis en matière d’IA dès 2025, prévoit d’y investir jusqu’à 50 Mds$ en 2030. Des opérations de propagande se superposent à cette compétition technique pour dissuader le camp adverse. Par ailleurs, les GAFA sont portés par le néolibéralisme, auquel adhère la plupart des dirigeants politiques occidentaux et qui fait passer l’économie avant l’intérêt général, estime Charles Thibout. Déjà, les GAFA s’émancipent du gouvernement fédéral américain en vendant leurs technologies à la Chine. Leurs postures politiques et diplomatiques conduisent à la déconstruction des Etats-nations, en vue de constituer des populations transnationales et apolitiques.

Loïc Salmon

Google, fondé en 1998, fournit des services technologiques via son moteur de recherche. Propriétaire du site YouTube et du système téléphonique Android, sa valeur boursière est passé de 176 Mds$ en 2008 à 550 Mds$ en 2016. Apple (1976), conçoit et commercialise produits électroniques grand public, ordinateurs personnels et logiciels informatiques (Macintosh, iPod, iPhone et iPad), dont une grande partie est fabriquée en Inde et en Chine. En 2017, il emploie 116.000 personnes dans 22 pays et est valorisé à 170 Mds$. Facebook (2004), réseau social en ligne, permet à ses usagers de diffuser images, photos, vidéos, fichiers, messages et de constituer des groupes. Son usage des données personnelles, son rôle dans la propagation de fausses nouvelles (« fake news ») et sa politique de régulation des contenus suscitent des interrogations. En juin 2015, il a réalisé un chiffre d’affaires de 17,9 Mds$. Amazon (1995) commercialise tous types de produits culturels et alimentaires avec des sites spécifiques dans 15 pays (Europe, Asie et continent américain). Sa capitalisation boursière atteint 586 Mds$ en novembre 2017.

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux




Défense : le cinéma, de la communication à la réalité

Dans les films mettant en scène des combattants, y compris de l’ombre, la réalité prend de plus en plus le pas sur l’antimilitarisme et la caricature d’hier. De leur côté, les institutions de défense les considèrent comme des canaux de communication et de recrutement.

Ce thème a été abordé lors d’une conférence-débat organisée, le 28 juin 2018 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Bénédicte Chéron, enseignante à l’Institut catholique de Paris ; Pauline Blistène, chercheuse à l’Institut des sciences juridiques et philosophiques de la Sorbonne Paris I ; Cécile Ducrocq, scénariste et réalisatrice.

Relation aléatoire en France. La guerre constitue un sujet cinématographique porteur pour les armées, explique Bénédicte Chéron. Dès 1897, les frères Lumière tournent le film « La dernière cartouche » sur la bataille de Bazeilles (1870), reconstituée en studio. Les armées, qui ont pris conscience de la nécessité de garder des images des opérations, créent un service photographique et cinématographique en 1915, qui deviendra plus tard l’ECPAD (Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense). L’action militaire sert la propagande destinée à la population à l’arrière du front. En racontant la vie militaire, le cinéma va jouer un rôle dans la relation des Français avec leurs armées pendant une centaine d’années. Dès 1920, le soldat n’apparaît plus comme un héros du XIXème siècle, mais plutôt comme un martyr ou une victime. La Grande Guerre, souvent désignée sous le terme de « boucherie », n’incite guère à traiter des conflits ou de l’héroïsme. Après 1940, les civils remplacent les militaires vaincus, qui n’incarnent plus l’héroïsme de la littérature historique. Ils sont mis en scène dans « La bataille du rail » (1946) et « L’armée des ombres » (1969). Il faudra attendre « La 7ème Compagnie » (1973), qui connaît un gros succès en salle, pour renouer avec le second conflit mondial. Les guerres de décolonisation modifient encore la représentation des armées, avec quelques films sur celle d’Indochine puis sur celle d’Algérie, où surgit l’antagonisme entre les « appelés » du contingent, les « engagés » et surtout les officiers d’active. Les premiers sont présentés comme des victimes envoyées à la mort par une hiérarchie politique et militaire sans conscience morale, notamment dans « Avoir vingt ans dans les Aurès » (1972) et « R.A.S. » (1973). A la suite des conflits précédents, les militaires professionnels sont perçus comme des « bourreaux », qui trouvent un exutoire dans la pratique de la torture. Ces caricatures ne facilitent pas le dialogue entre les milieux militaire et cinématographique. Pierre Schoendoerffer, cameraman pendant la guerre d’Indochine, pense à la postérité. Il met en scène des héros universels, héritiers du XIXème siècle et moines-soldats, avec « La 317ème section » (1965) et « Le Crabe-tambour » (1976). La sortie du film « L’honneur d’un capitaine » (1982), pour lequel la hiérarchie militaire a découragé le réalisateur, a rouvert de vieilles blessures dans l’institution. Avec la suspension du service militaire obligatoire (2002), la présentation cinématographique de la vie militaire dans sa diversité devient plus réaliste.

Partenariat aux Etats-Unis. Les liens entre la défense et le cinéma américains remontent à des décennies, rappelle Pauline Blistène. Dès 1931, le FBI (police fédérale et service de renseignement intérieur) a noué des relations avec le cinéma pour obtenir le soutien de la population et du Congrès…qui vote son budget ! Le Pentagone (ministère de la Défense) a suivi très tôt son exemple, au point de créer un « complexe militaro-divertissement », similaire au complexe militaro-industriel dénoncé par le président Eisenhower en 1961. Pendant le second conflit mondial, le monde du cinéma a contribué à l’effort de guerre pour unir la population américaine, par le biais de films de propagande, comme « Destination Tokyo » (1943), ou ceux de John Ford. Ce partenariat s’officialise en 1948 par l’ouverture d’un bureau de liaison à Hollywood, en vue d’une représentation réaliste des armées américaines à l’écran. Après la critique hollywoodienne de la guerre au Viêt Nam dans les années 1970, le Pentagone a négocié le prêt de matériels contre un droit de regard sur le scénario, notamment pour le film « Top Gun » (1984). Pendant la guerre froide (1947-1991), la CIA (service de renseignement extérieur) a souffert de son image, systématiquement mauvaise, à l’écran. Les scénaristes se sont notamment inspirés des « mémoires » des anciens agents de renseignement. Jalouse de la relation privilégiée du Pentagone avec Hollywood, la CIA a dû lutter pour sa survie à l’issue. Elle s’est donc résolue à communiquer en ouvrant un bureau à Los Angeles en 1995, puis un site internet. Après les attentats terroristes de 2001, la fiction étant l’unique point de contact entre les services de renseignement (SR) et le cinéma, elle a organisé des réunions entre ces derniers et des scénaristes, considérés comme plus imaginatifs. Sa culture du secret lui interdisant toute contrepartie, elle laisse le champ libre aux réalisateurs auxquels elle reproche la méconnaissance de la réalité, même si elle participe à la production ! En France, le premier film sur la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), « Secret Défense », sort en 2008. Deux ans plus tard, celle-ci crée un poste de « chargé de communication ». Les attentats terroristes à Paris (2015) et Nice (2016) font prendre conscience de la nécessité d’entrer dans leur réalité par la fiction. La série télévisée sur la DGSE, « Le Bureau des Légendes », démarrée dès avril 2015, continue en 2018. Elle a contribué à un accroissement qualitatif du recrutement, selon Pauline Blistène.

« Le Bureau des Légendes ». Le film (français) sur les SR israéliens, « Les Patriotes » (1994), est montré au jeunes recrues de la DGSE pour rendre hommage à l’institution, indique Cécile Ducrocq, qui participe à la réalisation du « Bureau des Légendes ». La matière première vient des livres, souvent à charge, des anciens de la DGSE, de la presse, d’internet à condition de faire le tri, des personnels de la DGSE, à qui le scénario est raconté en gros, et de visites à son siège pour les décors. Ensuite, l’invention totale prime, car il ne s’agit pas d’être réaliste mais crédible. La partie romanesque, qui porte sur un agent mettant ses collègues en danger, inclut héros, martyrs, victimes, trahison et dilemme moral permanent. L’espionnage constitue un vrai « pain bénit » pour les scénaristes.

Loïc Salmon

Intégrée à la Direction à l’information et à la communication de la défense, la Mission cinéma s’adresse aux professionnels de l’audiovisuel désireux de conduire des projets relatifs au ministère des Armées. Encadrée sur les plans juridique et financier, elle les accompagne, des premiers conseils à l’écriture à la communication lors de la distribution du film, en passant par l’accueil des tournages, la mise à disposition de matériels, de fonds de soutien financier et d’archives ou une proposition de co-production. En vue d’une mise en contact des réalités de la défense, la Mission cinéma accueille les scénaristes en immersion, sur le terrain ou dans les entités militaires.

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles