L’anticipation géopolitique aidée par l’intelligence collective

La mesure systématique de l’intelligence collective pour anticiper des événements, même de nature géopolitique, permet de réduire l’incertitude grâce à la décentralisation des sources, la diversité des opinions et l’indépendance d’esprit.

C’est ce qu’a expliqué Emile Servan-Schreiber, directeur général de Lumenogic, lors d’une conférence-débat organisée le 8 octobre 2013 à Paris par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les bases théoriques. Le philosophe grec Aristote (384-322 avant J.C.) définit l’intelligence collective comme le rassemblement de nombreux individus ordinaires mais capables, ensemble, d’être meilleurs que les quelques meilleurs d’entre eux. En 2010, une étude américaine met en évidence que le quotient intellectuel (QI) d’un groupe, tangible et mesurable, se détermine non par la moyenne des QI individuels ni l’âge moyen, mais par la proportion des femmes en son sein. En outre, l’égalité du temps de parole et la sensibilité sociale (capacité de se mettre à la place de l’autre) rendent le groupe plus performant. Dans son livre « La sagesse des foules », James Surowiecki démontre que l’intelligence d’un groupe repose sur le savoir cumulatif de chacun des membres, dont les « subsidiarités » s’annulent. L’intelligence du groupe se détermine par la qualité des communications entre ses membres et sa diversité cognitive, à savoir les différentes approches d’un problème. Les sociétés les plus innovantes sont celles qui impliquent le plus de monde et non le plus d’argent. L’agilité à s’associer intellectuellement à d’autres personnes améliore l’intelligence collective. Il convient d’y ajouter un autre élément : le pari ! En effet, le fait de parier mobilise, dans le cerveau, des neurones spécialisés dans l’évaluation des risques et des récompenses. De plus, l’émotion est refoulée et le raisonnement privilégié. Parier encourage la confrontation d’idées plutôt que la conformité. Les parieurs prennent en effet des risques avec leur argent ou leur réputation si le pari n’est pas monétaire. Ainsi motivés, ils recherchent la « bonne » information. Pour eux, il s’agit d’avoir raison avant les autres. L’organisation de paris sur des pronostics d’événements constitue un véritable marché « prédictif », où la question posée aux parieurs est directement liée à l’objet de la prédiction. Tous les parieurs essaient de maximiser leurs gains et modifient leurs options d’achat ou de vente s’ils y trouvent un intérêt, rendant ainsi leur pronostic équilibré. Celui qui ne connaît rien du domaine concerné ne va pas jouer en bourse. Par contre, celui qui le connaît bien va jouer de plus en plus gros et son opinion va peser plus lourd. Selon des études américaines, les prévisions du marché se vérifient dans le monde réel : actualité, politique, économie, sciences et technologies. Dans son livre « Expert Political Judgement », Philip Tetlock donne les résultats d’une enquête réalisée entre 1985 et 2005 sur 82.000 prévisions et 284 experts américains. Il dresse une typologie des « renards » et des « hérissons ».  Le « renard » apparaît comme « visionnaire », ouvert à tout et connaissant beaucoup de petites choses. L’écrivain Michel de Montaigne (1533-1592) correspond à ce type. Le « hérisson », qui ne connaît qu’une chose ou un principe très important, apparaît comme un « idéologue ». Le philosophe et mathématicien Blaise Pascal (1623-1662) et le président George W. Bush s’approchent de ce type. Philip Tetlock conclut que les experts ne sont pas meilleurs que les amateurs avertis et que les « renards » sont bien meilleurs que les « hérissons ». Pourtant, les média préfèrent les gens bardés de certitudes : c’est plus divertissant et plus convaincant ! Les décideurs font naturellement confiance aux experts…  qui savent très bien se justifier.

Les applications opérationnelles. Dans le domaine géopolitique, personne ne peut prétendre avoir toutes les connaissances nécessaires, rappelle Emile Servan-Schreiber. La mise à jour en temps réel des données se fait au fil de l’information auprès de ceux qui sont sur le terrain. Par exemple, les prix des produits laitiers ont été multipliés par 3 en quelques mois, car les pays émergents ont perturbé ce marché. Les principales données doivent être calibrées, numérisées et « discriminantes ». Quand elles deviennent  floues, elles sont mieux analysées par plusieurs cerveaux travaillant ensemble que par un ordinateur. Les marchés « prédictifs » se sont avérés plus déterminants et surtout plus rapides (quelques minutes) que les sondages (deux jours). Les premiers donnent une prévision du résultat final, en continu, auprès de participants auto-recrutés par la connaissance du sujet et interactifs. Les sondages indiquent une préférence à un jour donné et une photographie ponctuelle d’un échantillon représentatif, mais aucunement impliqué. Ainsi, une étude des marchés des élections présidentielles américaines de 1884 à 1940 révèle qu’ils ne se sont trompés qu’une seule fois en 1916 (réélection de Woodrow Wilson). Ces paris, interdits depuis aux Etats-Unis, sont autorisés en Grande-Bretagne où la presse a plutôt tendance à regarder les marchés « prédictifs » que les sondages de moins en moins représentatifs. De son côté, la CIA a lancé une étude sur 4 ans (2011-2015) pour améliorer considérablement l’exactitude, la précision et la rapidité des agences de renseignement américaines. Il s’agit de : développer des techniques de pointe qui suscitent, pondèrent et combinent les jugements de nombreux analystes ; mesurer systématiquement la justesse des prévisions à l’aune d’événements géopolitiques réels. Ce projet intitulé « Good Judgement » (bonne évaluation en vue d’une décision) est confié aux universités de Pennsylvanie et de Berkeley et à… Lumenogic ! Cinq équipes université/industrie sont mises en concurrence pour développer les meilleures méthodes. Des dizaines de politologues, psychologues, statisticiens et praticiens analysent les réponses de plusieurs milliers de participants (payés 200 $/an) aux 100 à 200 questions annuelles de la CIA. En 2013, un premier résultat montre que les meilleurs parieurs sont capables de faire mieux que les professionnels à plein temps de la CIA qui disposent d’informations « sensibles » !

Loïc Salmon

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Diplômé de mathématiques appliquées et de psychologie, Émile Servan-Schreiber est le fils de Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de l’hebdomadaire « « L’Express », et le petit-fils d’Émile Servan-Schreiber, co-directeur du quotidien économique « Les Echos ». Arrivé à 18 ans aux Etats-Unis, il a obtenu la nationalité américaine en 1993. Il y a créé plusieurs entreprises, dont Lumenogic. Son métier, a-t-il expliqué en avril 2012 à « France-Amérique, le journal français des Etats-Unis », consiste à mettre en place, dans les entreprises, des systèmes sur Internet qui permettent à l’intelligence collective de s’exprimer pour aider à prendre les meilleures décisions. Ainsi, Lumenogic combine l’expertise en technologies de l’intelligence collective, l’analyse sociale et la gestion des processus.




Renseignement et intelligence économique : complémentarité et divergences culturelles

L’intelligence économique monte en puissance et le renseignement devient un outil incontournable des entreprises pour se maintenir sur le marché mondial. En effet, les techniques du second complètent la première, dont la perception varie selon les pays.

C’est ce qu’a expliqué Éric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement, au cours d’une conférence-débat organisée, le 17 septembre 2013 à Paris, par la Mairie de Paris et l’Association IHEDN région Paris-Ile-de-France.

Risques et menaces. Le renseignement d’affaires sert à gérer les risques, d’abord ceux d’ordre géopolitique ou international. Ainsi, terrorisme et guerre civile rendent nécessaire l’obtention d’informations en amont, avant d’entreprendre des travaux dans un pays du tiers monde. Le grand banditisme infiltre le monde de l’entreprise par le réseau des actionnaires. Il faut aussi surveiller la concurrence et exercer une influence sur les décisions des institutions économiques aux niveaux national et international. S’y ajoutent les risques sociétaux sur les rapports entre individus et groupes humains, notamment le développement de sectes, souvent originaires d’outre-Atlantique, au sein des entreprises. Par ailleurs, profitant du fait que 45% des musulmans d’Europe vivent en France, les adeptes de l’Islam radical infiltrent les syndicats et, par exemple, refusent de serrer la main de leurs collègues féminins ou manifestent un comportement sectaire, comparable à la « scientologie ». L’évolution préoccupante du militantisme écologique, au nom de la sécurité du consommateur ou de la défense des animaux ou de la planète, peut représenter une menace pour certaines entreprises. Selon Éric Denécé, le processus commence par un petit groupe autour d’un théoricien du sujet. Puis une association se met en place et se lance dans le prosélytisme à la sortie des supermarchés. Cela peut déboucher, par exemple, sur l’interdiction de la consommation du foie gras en Californie. L’activisme violent se manifeste par des intrusions dans les laboratoires et même par des attentats à la bombe au nom de « la cause ». Par ailleurs, le temps libre  a doublé en une vingtaine d’années, en raison de l’entrée tardive des jeunes sur le marché du travail, de l’accroissement du chômage et de l’allongement de la durée de la vie. Par désœuvrement, certains se laissent entraîner dans des organisations « éco-terroristes », qui peuvent aller jusqu’à s’allier à des mouvements politiques d’extrême-droite, par exemple, opposés à l’abattage rituel des moutons. Ces implications pour toute une société relèvent du renseignement. Il s’agit de savoir quels sont ces mouvements et comment ils pourraient s’en prendre aux entreprises. En outre, la cyberguerre, omniprésente, se matérialise surtout par le cybersabotage, mais pas encore par le cyberterrorisme . « Le monde des affaires n’est pas éthique, indique Éric Denécé, mais il facilite la créativité intellectuelle pour trouver des solutions ». L’espionnage économique, par intrusion dans les locaux d’une entreprise et photocopies de documents confidentiels, est plus rapide et moins cher que l’intelligence économique, mais guère créatif. En outre, il est puni par le code pénal de tous les pays. En revanche, la consultation sur internet de l’annuaire téléphonique, du « trombinoscope » et de l’organigramme d’une entreprise, complétée par une enquête par téléphone, n’a rien d’illégale. Cette méthode permet de comprendre beaucoup de choses sur elle.

Approche française. Les Grandes Ecoles françaises forment des individus, dont la carrière s’annonce brillante dès l’âge de 25 ans. Toute information remettant cette certitude en cause est mal vue, souligne Éric Denécé.  « Par nature, l’élite française sait ! ».  Or, ces élites politique, militaire et économique se caractérisent par la faiblesse de leur culture du renseignement, qu’elles confondent avec l’espionnage. « On pense que tout ce qui ne provient pas de source ouverte est de l’espionnage ».  Pourtant, depuis 1995, l’Etat déploie beaucoup d’efforts pour faire évoluer cette forme de handicap culturel, à savoir le refus du renseignement, synonyme de « coups tordus » et de manipulations. Par ailleurs, conséquence de l’héritage du « siècle des lumières », l’économie, considérée comme un champ d’action pacifique et non pas d’affrontement pour détruire les ressources d’autrui, doit reposer sur des normes. L’Etat a alors développé une logique de l’offre par la création de cycles d’études supérieures spécialisées. Il existe aujourd’hui 45 « Master II » qui forment chaque année 900 étudiants… qui trouvent difficilement un emploi ! En outre, les cabinets d’intelligence économique foisonnent en France, mais moins de 20 cumulent les expériences du renseignement et de l’entreprise. Si l’Etat agit en stratège, les entreprises, surtout petites et moyennes, constituent les gros bataillons. Or, 90 % d’entre elles pensent que l’espionnage économique constitue une « arme magique » pour conquérir les marchés, sans avoir besoin d’investir.

Culture anglo-saxonne. Commerçants par nécessité, les Britanniques se sont intéressés très tôt aux cartes et savoir-faire maritimes, terreau de leur culture du renseignement. Pendant la seconde guerre mondiale, les autorités militaires américano-britanniques ont employé des économistes pour planifier les bombardements sur l’Allemagne. Ces méthodes du renseignement technique s’appliqueront au « marketing » dans les années 1960. Par ailleurs, les « fils à papa » américains diplômés d’université, envoyés faire la guerre dans les services de renseignement, entretiendront par la suite les liens entre ce monde et celui des affaires. Puis, la mentalité historique de la conquête de l’Ouest sera transposée sur celle des marchés à dominer. La Grande-Bretagne a institué des diplômes d’intelligence économique… après 30 ans d’expérience en la matière ! Ses cabinets spécialisés emploient 200 à 300  personnes, contre 2 ou 3 par leurs concurrents français. En général, dans les pays anglo-saxons, les associations professionnelles prennent l’initiative, pas l’Etat. De  plus, les personnels politiques vont travailler dans les entreprises privées et vice-versa. « En 2013, indique Éric Denécé, il faut encore tout expliquer » aux Français, tandis que les Britanniques leur disent : « You think, we do » (vous pensez, nous faisons) !

Loïc Salmon

Sûreté : élément stratégique des entreprises internationales

Le Centre français de recherche sur le renseignement regroupe une quinzaine de chercheurs, qui analysent le renseignement à travers l’Histoire et son fonctionnement aujourd’hui. Il identifie et suit les nouvelles menaces : terrorisme, conflits, espionnage économique, criminalité internationale, cybermenaces et extrémisme politique et religieux. L’intelligence économique consiste à collecter, analyser, valoriser, diffuser et protéger l’information économique stratégique, afin de renforcer la compétitivité d’un Etat, d’une entreprise ou d’un établissement de recherche. En France, la Délégation interministérielle à l’intelligence économique a été créée par décret en 2009.




Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Le caractère interarmées des besoins exprimés et des réponses à fournir rend le renseignement militaire de plus en plus complexe. Outre l’évolution permanente de ses processus de mutualisation, il doit garantir une rapidité accrue de la boucle observation, analyse, décision et action.

Telle est l’impression qu’en retire le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian (photo), à l’issue de sa visite à la Direction du renseignement militaire à Creil (banlieue parisienne) le 13 septembre 2013, visite à laquelle la presse a été conviée.

La Direction du renseignement militaire (DRM), qui dépend directement du chef d’Etat-major des armées (CEMA), collecte tout ce qui concerne les forces et systèmes de combat d’adversaires potentiels au profit des autorités politiques et militaires. Elle échange des renseignements avec les services étrangers, surtout américains. Ses effectifs se montent à environ 1.700 personnes civiles et militaires (moyenne d’âge 38 ans), dont 24 % de femmes. Les militaires se répartissent entre les armées de Terre et de l’Air, la Marine et la Direction générale de l’armement. Près de 300 personnes sont réparties dans les 9 détachements avancés de transmission pour les interceptions de télécommunications : métropole (Giens), outre-mer (Guadeloupe, Mayotte, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française), Sénégal, Gabon, Djibouti et Emirats arabes unis. Au sein du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) du ministère de la Défense à Paris, la DRM dispose d’un bureau de renseignement interarmées dénommé J2 (appellation OTAN), résultant de la fusion des anciens 2èmes Bureaux Terre, Air et Marine et du Centre d’exploitation du renseignement militaire. La base aérienne 110 de Creil abrite les organismes techniques de la DRM : Centre de formation et d’emploi relatif aux émissions électromagnétiques ; Centre de formation et d’interprétation interarmées de l’imagerie (CF3I) ; Centre interarmées de recherche et de recueil de renseignement humain ; unité interarmées Helios (satellites de reconnaissance). Le ministre s’est fait expliquer le fonctionnement du CF3I à partir de consoles de visualisation d’images satellitaires précises, enrichies de cartes et de renseignements d’origines électromagnétiques et humaines et collectés par des moyens français et alliés. Ainsi, celles de la veille stratégique sur l’Iran montrent le centre spatial de Semnan, pour la prolifération d’armement, et la centrale nucléaire de Bushehr pour la prolifération nucléaire. Celles du suivi de crise en Syrie présentent les situations sécuritaires en plein cœur des villes de Damas et d’Alep. Celle de l’appui aux opérations au Mali étudie le terrain de l’aérodrome de Gao. Une autre expose la mission de reconnaissance en Guyane française  pour la lutte contre l’orpaillage illégal. Le réseau du CF3I de Creil inclut de façon permanente : le J2 du CPCO (Paris) ; les états-majors interarmées de Guyane, Djibouti, N’Djamena (Tchad) et Naqura pour le détachement français de la Force intérimaire des Nations unies au Liban ; le Centre d’exploitation du renseignement terrestre de Lille ; le Centre de renseignement air de Lyon-Mont Verdun ; le porte-avions Charles-De-Gaulle. Les images, captées par les senseurs des nacelles de reconnaissance montées sur les Rafale, sont transmises en vol en temps ou en différé à des stations d’aide à l’interprétation des images connectées au CF3I. Ce dernier reçoit et diffuse les renseignements sur les théâtres d’opérations en cours.

Le renseignement de terrain. Système de renseignement complet, la DRM oriente les recherches, selon les besoins, vers le commandement d’un théâtre qui les répercute vers les équipes de recueil au sein des unités engagées. Les renseignements sont ensuite transmis et fusionnés avec ceux d’origine spatiale ou provenant de drones, notamment américains, en vue de leur analyse puis d’une synthèse finale réalisée sur place et qui sera diffusée vers la DRM. Spécialisé dans la recherche de renseignement d’origine humaine, le 13ème Régiment de dragons parachutistes (RDP) remplit des contrats opérationnels auprès de la DRM et du Commandement des opérations spéciales (COS), dépendant lui aussi directement du CEMA. Intégré à la Brigade des forces spéciales Terre comme le COS, le 13ème RDP projette en permanence 150 à 200 personnels sur 9 théâtres d’opérations pour la DRM et 7 théâtres pour le COS. Son nouveau chef de corps est un colonel (chuteur opérationnel) d’à peine 40 ans ! Certains sous-officiers y effectuent toute leur carrière. En effet, ce régiment pratique une logique de recherche et de développement interne pour améliorer les performances des capteurs, les intégrer à l’environnement et en concevoir de nouveaux. Ainsi, entre autres « gadgets », a été présentée une pierre en résine contenant une balise de géolocalisation…  si bien imitée (poids compris) que l’informateur qui l’a déposée chez l’adversaire ne s’est rendu compte de rien ! Une équipe d’infiltration dispose d’un véhicule tout terrain (autonomie de 1.000 km pendant plusieurs jours), équipé d’une mitrailleuse, de capteurs optiques et électroniques et de moyens de transmissions autonomes. Le traitement, sur un ordinateur portable, d’interceptions de communications concentrées sur un destinataire permet de l’identifier comme chef.

Amplifier l’effort. Dans la prochaine programmation militaire, a indiqué le ministre, « le renseignement d’intérêt militaire bénéficiera ainsi de la livraison des satellites CSO du programme Musis, de la réalisation du système satellitaire d’écoute Ceres, mais également du renforcement des moyens techniques mutualisés avec la DGSE (Direction générale du renseignement extérieur) ainsi que du renforcement des ressources humaines de l’ensemble des services ». En outre, la livraison des drones Male (moyenne altitude longue endurance) et tactiques se concrétisera. Enfin, seront également financés les nouveaux capteurs légers ISR (renseignement surveillance reconnaissance) et les programmes de capteurs électromagnétiques et optiques qui seront embarqués sur les frégates et les avions Rafale et A-400M.

Loïc Salmon

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Un chuteur opérationnel du 13ème Régiment de dragons parachutistes (RDP) saute d’une altitude variant de 4.000 m à 10.000 m avec un inhalateur d’oxygène et emporte une charge lourde de 50 kg. En raison des missions du  13ème RDP, ses personnels effectuent des stages au Centre de formation interarmées au renseignement (CFIAR), situé à Strasbourg et dépendant de la Direction du renseignement militaire. Dans ce centre, sont notamment enseignées environ 40 langues étrangères, dont certaines rares : russe, polonais et tchèque avant la chute de l’URSS (1991), arabe depuis les années 1980, serbo-croate depuis 1990, pachtoune depuis l’engagement en Afghanistan (2001) et langues de la Corne de l’Afrique, utiles dans le cadre de la lutte contre la piraterie en océan Indien.




Renseignement : cadre législatif à améliorer, selon la DPR

La législation doit s’adapter aux évolutions, notamment technologiques, de la criminalité et du terrorisme afin de maintenir l’efficacité des services de renseignement, tout en préservant la sauvegarde des libertés.

Tel est le point de vue de la Délégation parlementaire au renseignement (DPR), qui a publié le 2 mai 2013 un rapport sur ce sujet pour 2012. En outre, le rapporteur de la mission d’évaluation du cadre juridique applicable aux services de renseignement, Jean-Jacques Urvoas, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 15 mai à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. La DPR s’est réunie une journée par semaine pendant sept mois et a entendu 63 personnes à huis clos, sans trace écrite ni verbatim. Elle a rencontré notamment le ministre de l’Intérieur Manuel Valls, le coordonnateur national du renseignement Ange Mancini et l’ensemble des directeurs et leurs prédécesseurs de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) dont elle a visité un site d’installations techniques, de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), de la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières, de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, de la Direction du renseignement militaire et de Tracfin (Traitement du renseignement et action contre les circuits financiers).

Constats. Selon Jean-Jacques Urvoas, la DPR a cherché à comprendre la communauté du renseignement pour faire évoluer ses moyens en fonction de ses missions. Elle a constaté que les services de renseignement (SR), institués uniquement par décrets, n’ont pas d’existence légale en France. En raison de l’absence de loi, cette dernière se trouve à la merci d’une condamnation de la Commission européenne des droits de l’homme. En outre, les moyens des SR sont maigres : usage restreint des fichiers, autorisations d’écoutes téléphoniques au compte-gouttes, mais recours massif aux réquisitions de « fadettes » (factures détaillées des appels téléphoniques). Les SR militaires concentrent leurs efforts sur la prévention du terrorisme. Le rapport de la DPR constate un retard de quatre ans du programme de renseignement électromagnétique Ceres, un report de celui du satellite d’alerte avancée et l’absence de modernisation du drone MALE (moyenne altitude, longue endurance). Or, la possession d’une capacité spatiale pérenne en matière d’écoute électromagnétique, précise le rapport, apparaît comme un instrument indispensable pour la connaissance et la surveillance des théâtres d’opérations ou zones d’intérêts importants (Sahel notamment) pour la sécurité de la France. Par ailleurs, le satellite Ceres, dont le coût global paraît moins élevé que d’autres programmes militaires, permettrait à la France d’acquérir une capacité de souveraineté unique en Europe. Toutefois, la mutualisation, depuis 2008, des moyens techniques de la DGSE a profité à la communauté du renseignement. Jean-Jacques Urvoas rappelle la menace juridique qui pèse sur l’anonymat des agents qui peuvent être appelés à témoigner. Il se déclare « effaré » par la publication de livres de souvenirs des anciens des SR !

Recommandations. La Commission des lois de l’Assemblée nationale a approuvé le rapport de la DPR à l’unanimité, indique Jean-Jacques Urvoas. Ce rapport note que la liste des personnes pouvant être entendues est limitée dans l’état actuel du droit. La DPR souhaite en effet pouvoir entendre des responsables des SR autres que les directeurs. De plus, suite à l’affaire Mohamed Merah (auteur de plusieurs assassinats, au nom du jihad, à Toulouse et Montauban entre les 11 et 19 mars 2012), elle estime qu’elle devrait être en mesure de connaître les dysfonctionnements relatifs à des opérations achevées. Jean-Jacques Urvoas rappelle que « le renseignement est vécu comme un objet sale en France et qu’on en parle qu’en cas de scandale » (affaires Ben Barka en 1965 et Rainbow-Warrior en 1985). En revanche, « en Angleterre, c’est un travail de gentlemen ». Mais depuis la création de la DPR en 2007, ces deux mondes (renseignement et Parlement) « ont appris à se connaître et construire une relation de confiance sur le long terme ». Selon la DPR, la DCRI devrait disposer d’une plus grande autonomie de gestion, afin de pouvoir recruter, par contrat, des linguistes et des spécialistes de haut niveau. L’idéal serait de la transformer en « Direction générale de la sécurité intérieure » pour reformater le renseignement intérieur (police) et profiter des compétences de la Gendarmerie en matière de renseignement généraliste. De son côté, « la DGSE est un outil qui fonctionne bien, souligne Jean-Jacques Urvoas, il faut lui donner les moyens de monter en puissance en termes humains, techniques et juridiques ».  Quant à la cyberdéfense, la DPR considère indispensable de fixer un objectif minimal de 500 agents en 2015 pour l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et de renforcer les effectifs affectés à cette tâche au sein des SR. Elle préconise l’obligation, pour les entreprises et opérateurs d’importance vitale, de signaler à l’ANSSI tout incident ou attaque informatique significative. D’après Jean-Jacques Urvoas, le retard de la France par rapport à d’autres démocraties occidentales pourrait se combler en s’inspirant de leurs bonnes pratiques : contrôle parlementaire (Grande-Bretagne, Israël, Allemagne, Canada) ; commission judiciaire (Nouvelle-Zélande) ; magistrat (Espagne). « Seule une loi peut définir durablement les missions des services qui peuvent déroger au droit commun ». La plupart des pays font un constat a posteriori des activités, mais pas sur celles en cours. « Ce sera probablement le cas en France ». Selon Jean-Jacques Urvoas, une loi présenterait trois atouts pour les SR : légalisation de leurs activités ; acquisition des moyens nécessaires ; certitude qu’ils ne servent pas le pouvoir, mais l’Etat. Enfin, un contrôle parlementaire « garantirait que les services de renseignement ne sont pas dévoyés par l’exécutif », conclut le président de la Commission des lois.

Loïc Salmon

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Renseignement et Parlement : transparence et souplesse

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

La Délégation parlementaire au renseignement, créée le 9 octobre 2007, est habilitée à suivre l’activité générale et les moyens des services de renseignement (Voir rubrique « Archives » 01/02/2012 : Renseignement et Parlement). Paritaire majorité/opposition, elle compte 8 membres (4 députés et 4 sénateurs). Son premier vice-président, Jean-Jacques Urvoas (à gauche) est également président de la Commission des lois de l’Assemblée nationale. Présidée par François Mattens (à droite), l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale compte plus de 1.500 membres, qui ont suivi une formation courte à l’Institut des hautes études de défense nationale, en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer : séminaires Jeunes ; séminaires Cohésion nationale et Citoyenneté ; séminaires Master II « Sécurité-Défense » ; séminaires Grandes Ecoles.




Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Outil de sécurité et souveraineté d’un pays, le renseignement prend encore plus d’importance dans le contexte mondial actuel, particulièrement volatil, selon François Heisbourg, conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique.

Il s’est exprimé sur ce sujet lors d’une conférence et d’un débat organisés, le 24 janvier 2013 à Paris, par le Forum du futur et l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique. Auteur du livre « Espionnage et renseignement : le vrai dossier » (2012), il n’a jamais été engagé dans la production du renseignement, mais en a été utilisateur étatique et industriel, client, prescripteur et même… cible pendant la guerre froide.

Fonction stratégique. Les interventions en Libye (2011) et au Mali (2013) soulignent l’importance de la connaissance et de l’anticipation, grâce à des moyens de renseignements techniques et humains, avant tout engagement. Deux tendances lourdes d’évolutions techno-économiques se manifestent aujourd’hui dans la défense : la réduction des effectifs sur un seul théâtre d’opérations et la précision des armes. Ainsi, alors que les Etats-Unis ont envoyé 550.000 hommes au Viet Nam entre 1964 et 1975, ils n’en ont déployé que 150.000 en Afghanistan depuis 2001 et dans le cadre de l’OTAN. De plus, comme le coût unitaire d’une arme double à chaque changement de génération d’armement, le drone a remplacé, en partie, l’avion de combat. Enfin, à investissement constant, la capacité croissante des microprocesseurs sur une petite surface permet d’intégrer davantage d’informations dans les systèmes d’armes en vue d’affiner les tirs. Selon François Heisbourg, les capacités de renseignement de la France s’accroissent de façon remarquable à budget global constant, grâce notamment à la mutualisation des moyens techniques, mais elles accusent un retard en matière de drones. Les industriels français savent réaliser des satellites de renseignement optique et d’écoute (voir rubrique « Archives » : Renseignement militaire 21/12/2011). Mais, pour déchiffrer la production des satellites d’écoute, il faut davantage de moyens humains, capacité opérationnelle recommandée par le Livre Blanc 2008 de la défense et de la sécurité nationale. Ces mêmes industriels sont aussi compétents dans l’alerte par satellite du décollage d’une fusée et de la séparation de ses étages au cours du vol, notamment dans le cas de l’Iran et sans avoir à le demander aux Etats-Unis. Il est en effet vital pour un Etat de savoir qui tire quoi et pour aller où. Quant aux services de renseignement (SR), la Direction générale de la sécurité extérieure bénéficie d’une augmentation de ses moyens humains et financiers. La Direction du renseignement militaire dépend directement du chef d’Etat-major des armées pour ses investissements et, nouveauté, son directeur participe aux réunions des sous-chefs d’état-major des trois armées. La communauté française du renseignement, qui inclut aussi la Direction centrale du renseignement intérieur, la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, l’Académie du renseignement et la Douane, compte 14.000 fonctionnaires et dispose d’un budget annuel de 1,4 Md€. Elle est au « seuil de crédibilité et progresse dans le domaine technique » par rapport à ses principaux alliés. Toutefois, souligne François Heisbourg, il ne faut pas demander aux SR ce qu’ils ne peuvent pas faire. Ils sont capables de percer les secrets de coffres-forts, banques de données et comptes bancaires. Mais, ils n’étaient pas équipés pour déterminer les dates de la chute de l’Union soviétique en 1991 ou des révolutions du « printemps arabe » depuis 2010. La connaissance de l’évolution des sociétés des pays concernés relève des travaux des universitaires, diplomates et journalistes sur place.

Renseignement et démocratie. L’action des SR se différencie de la recherche académique et diplomatique et du journalisme d’investigation. Ils doivent impérativement protéger leurs sources et, à l’occasion, employer des moyens peu ordinaires. Le secret est au cœur du renseignement. Pourtant, la révolution technique de l’information par l’internet accroît l’importance des sources « ouvertes » et offre le moyen de collecter des informations comparables à celles des SR. Or, pour les zones « grises » comme, par exemple, la traque de groupes terroristes, la valeur ajoutée découle de la capacité des SR à corréler les informations, souligne François Heisbourg. Cependant, les méthodes des SR sont parfois peu compatibles avec les valeurs des sociétés démocratiques, soucieuses de leurs opinions publiques. Ainsi, parallèlement au conflit afghan, les Etats-Unis mènent une guerre discrète au Pakistan. En trois ans, les drones armés de la CIA ont atteint avec succès 700 « cibles à haute valeur ajoutée »… mais avec des dégâts collatéraux ! En l’absence de tout cadre juridique, la guerre des drones, présentée comme « intelligente », suscite quand même des interrogations aux Etats-Unis, malgré les explications embarrassées de la Maison Blanche. Par ailleurs, les SR étant composés de fonctionnaires, il est donc tentant de les externaliser pour préserver la responsabilité de l’Etat, sans pour autant en mesurer les conséquences. Ainsi, pendant son intervention en Irak (2003-2011), le gouvernement américain a laissé des sociétés privées procéder à des interrogatoires pour le compte de la CIA, sapant ainsi la légitimité de l’Etat, estime François Heisbourg. Enfin, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les SR font l’objet d’un contrôle parlementaire depuis longtemps. En France, la Délégation parlementaire n’a vu le jour…qu’en 2007 ! Les députés et sénateurs qui en font partie sont dûment habilités, mais n’ont pas accès aux opérations des SR, afin de garantir la sécurité des agents (rubrique « Archives » : Renseignement et Parlement 01/02/2012). Au niveau du pouvoir exécutif, indique François Heisbourg, « le politique qui découvre le renseignement « fermé » se rend très vite compte de son importance ».  Au niveau international, il ajoute : « Le renseignement ne se partage pas, il s’échange ».

Loïc Salmon

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Ancien élève de l’Ecole nationale d’administration, François Heisbourg est notamment président du conseil de la Fondation du centre de politique de sécurité de Genève depuis 1998, président de l’Institut international de Londres pour les études stratégiques depuis 2001, membre de la Commission internationale sur la non-prolifération et le désarmement nucléaire et enfin conseiller du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères et de la Fondation pour la recherche stratégique, qu’il a dirigée de 2001 à 2005. Il a fait aussi partie du cabinet du ministre de la Défense (1981-1984), du comité de pilotage du Livre Blanc sur la sécurité des Français face au terrorisme (2005-2006) et de la commission du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (2007-2008). Enfin, dans le domaine industriel, il a été directeur général adjoint de Thomson International pour la coopération européenne (1984-1987) et directeur du développement stratégique de Matra Défense Espace (1992-1998).




Le sous-marin nucléaire d’attaque : aller loin et durer

Le sous-marin à propulsion nucléaire d’attaque (SNA), capable de rester longtemps sur un théâtre lointain, est un projecteur de puissance contre la terre avec le missile de croisière naval et un projecteur de forces pour les opérations spéciales.

Le SNA peut aussi sécuriser un porte-avions et son escorte, devenus trop rapides pour les sous-marins à propulsion diesel-électrique, qui restent quand même une menace sérieuse. Son évolution future a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 18 décembre 2012 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine. Y ont notamment participé : le vice-amiral d’escadre Charles-Edouard de Coriolis, commandant des Forces sous-marines et de la Force océanique stratégique ; les ingénieurs en chef de l’Armement Christian Dugué et Yannick Le Yaouanc de la Délégation générale de l’armement ; le capitaine de vaisseau Marc Ginisty de l’état-major de la Marine ; Christian Dufour du groupe d’armement naval DCNS.

L’opérationnel et le technique. La Russie envoie des SNA dans le Pacifique. L’Inde a loué deux SNA russes de type « Akula » et prépare un projet national. La Chine a construit une nouvelle base navale dans l’île de Haïnan pour que les siens aient accès aux eaux profondes. La Marine française souhaite des « modules » pour ses SNA, en vue de s’adapter à l’évolution des menaces et d’avoir la capacité de s’en prémunir. Ainsi, pour arriver en océan Indien, il faut 17 jours à un SNA de type « Rubis » conçu, pendant et pour la guerre froide (1947-1991), pour la lutte anti-sous-marine et anti-navire de surface ainsi que le renseignement. Sa puissance repose sur sa capacité à durer sur zone,  sa capacité de feu, la qualité de ses capteurs, sa capacité à communiquer et agir dans un cadre interallié. Sa capacité à durer dépend de sa coque, son énergie électrique, son réacteur nucléaire et sa faible vulnérabilité. La capacité de feu du SNA français va augmenter avec l’élargissement du panel de ses armes : aujourd’hui les torpilles et l’embarquement de forces spéciales, demain les drones et le missile de croisière naval pour des frappes en profondeur contre la terre. Or, ces armes, même prévues, vont évoluer selon leur propre cycle de vie. Les capteurs et moyens de communication sont modifiés en permanence et consomment beaucoup d’électricité pour être efficaces et discrets. Ainsi, le sonar, destiné à l’origine à la détection de bâtiments, sous-marins et mines ainsi qu’au guidage des torpilles, intervient aussi dans la navigation en zone littorale peu profonde. Les « mâts » du SNA ne sont plus constitués d’un simple périscope, mais abritent plusieurs capteurs (antennes, radar et caméras numérique et infrarouge) et les systèmes de pointage. D’un poids total de près d’une tonne à hisser de 5 à 10 m discrètement pour ne pas être repérés, ils doivent programmer, capter et analyser en quelques secondes. En fin de compte, les SNA français se sont révélés des outils adaptables et d’emploi flexible sur le long terme. Vu que la durée de vie d’un bâtiment en général peut dépasser celle d’une entreprise ou du moins de sa stratégie, un ingénieur en verra peut-être deux au cours de sa carrière, mais n’en construira qu’un ! En conséquence, il s’agit de prévoir des marges d’évolution des matériels qui, de plus, ne dureront pas de la même façon à bord.

Le programme Barracuda. En vue de déploiements lointains de longue durée, les SNA français devront accroître leur autonomie et la redondance de leurs équipements et aussi  regrouper leurs périodes de maintenance. Leur vie passera de 35 ans pour ceux du type Rubis (74 m de long, 2.600 t) à plus de 40 ans pour ceux du type Barracuda (100 m, 5.000 t). Le premier SNA de nouvelle génération entrera en service actif en 2017 et le  sixième le quittera… vers 2070 ! Chacun sera équipé d’une liaison tactique performante, dérivée de celle des nouvelles frégates multi-missions et adaptée à ses antennes pour le débit (système de données) et les vacations (réception des informations). Afin de pouvoir embarquer des équipements plus grands, l’équipage sera restreint à 60 hommes au lieu de 70 actuellement. Comme les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la Force océanique stratégique, chaque Barracuda pourra partir 90 jours d’affilée et disposera de deux équipages qui se relaieront, non au port d’attache, mais dans un port d’appui. Le futur SNA pourra ainsi être projeté très loin pendant six mois. En outre, il aura la capacité d’embarquer 15 passagers, dont deux équipes de nageurs de combat avec leurs propulseurs sous-marins pour effectuer des opérations spéciales à terre. Il sera équipé de mines, du missile anti-navire SM 39, de la prochaine torpille lourde F21 et du futur missile de croisière naval d’environ 1.000 km de portée. Le programme Barracuda, lancé par la Direction générale de l’armement en 1998, est en cours de réalisation par le groupe naval DCNS, qui y mobilise 2.000 personnes dans ses différents sites : Cherbourg pour la coque et la structure d’intégration d’ensemble ; Indret pour la chaufferie et l’appareil moteur ; Toulon pour le système de combat ; Ruelle pour les mécaniques d’armes et de conduite. Les quatre sites participent à l’ingénierie. Le groupe industriel Areva  traite la partie nucléaire. Les travaux ont déjà commencé sur la première série de trois submersibles dénommés Suffren, Duguay-Trouin et Tourville. Enfin, le SNA, qui doit aller là où il se passe quelque chose, souligne l’amiral de Coriolis, occupe une fonction stratégique pour la connaissance et l’anticipation. Il recueille en effet des renseignements d’origines acoustique, électromagnétique et optique, fusionne les données dans la durée et les synthétisent. Il se positionne au plus près des sources, sans que sa présence les alerte et modifie leurs comportements. Ainsi, lors de l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, un SNA français est resté 95 % du temps en immersion périscopique, en zone littorale et par petit fond.

Loïc Salmon

Même si elle ne dispose que de SNA, la France a construit pour l’exportation des sous-marins à propulsion diesel-électrique (SMD) du type « Scorpène » : 4 au Brésil, 2 au Chili, 6 en Inde et 2 en Malaisie. Leur propulsion indépendante de l’air (AIP) leur permet des plongées plus longues et améliore leurs performances : vitesse maximale, 20 à 21 nœuds (37/38 km/h) ; autonomie à 19 ou 20 nœuds, 2 à 3 heures ; autonomie à 3 ou 4 nœuds, 15 à 20 jours au lieu de 5/6 j pour les SMD dépourvus d’AIP ; distances franchissables à 8 ou 9 nœuds, 12.000 milles nautiques (plus de 22.000 km). Un SMD AIP, parti de France, peut rallier la Libye en 6 jours, la Syrie en 13 j et la Somalie (environ 3.000 milles) en 24 j et rester 15 j environ sur zone. Par contre, un SNA de type « Rubis », actuellement en service, atteint la Libye en 5 j, la Somalie en 11 j et le détroit de Malacca (6.000 milles) en 17/18 j et reste environ 30 j sur zone. Le futur SNA de type « Barracuda » arrivera dans le golfe Arabo-Persique (5.000 milles) en 10 j et en mer de Chine (7.000 milles) en 19/20 j et pourra rester plus de 40 j sur zone. Enfin, il bénéficiera des dernières études réalisées pour le Scorpène en matière d’invulnérabilité acoustique.




Piraterie maritime : l’action d’Europol

La piraterie maritime est une nébuleuse de réseaux hiérarchisés et organisés, comme le trafic de stupéfiants. Ces réseaux sont à l’origine des actes de piraterie proprement dits et des prises d’otages contre rançons (voir revue téléchargeable mars 2011 p.9-16). Leur démantèlement nécessite une coopération civilo-militaire.

C’est ce qu’a expliqué Michel Quillé, directeur adjoint opérations d’Europol, lors d’un séminaire organisé, le 16 juillet 2012 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense.

Le renseignement sur la piraterie maritime vise à établir l’identité des individus et, par recoupement, faire apparaître leurs réseaux et structures. Europol apporte une vision stratégique en profondeur, en vue d’anticiper la menace. Son but est d’identifier les financiers, les organisations et les négociateurs. Ses 200 analystes reçoivent des informations des bâtiments de la force navale européenne « Eunavfor », déployée dans le golfe d’Aden dans le cadre de l’opération « Atalante » depuis décembre 2008. En outre, des personnels des Marines européennes sur zone viennent à La Haye et des analystes d’Europol se rendent à Northwood (Grande-Bretagne), siège de la lutte conte la piraterie maritime. Europol travaille aussi avec le Service européen pour l’action extérieure (réseau diplomatique commun de l’UE). Grâce à la centralisation des fichiers d’analyse, Europol dispose de 21.000 informations (numéros de téléphone, de cartes d’identité, de passeports etc.) pour mettre en évidence les liens entre des individus et certaines entités suspectes, de déterminer leurs déplacements et de les retrouver. Quelque 50.000 liens ont permis d’ouvrir des dizaines de pistes d’enquête. Europol coopère avec Interpol et reçoit des contributions des Pays-Bas, d’Allemagne, de France et de Belgique. Des équipes communes d’enquête demandent aux services de renseignement de ces pays de concentrer leurs recherches sur un sujet donné.

Les difficultés sont nombreuses dans une zone où les administrations centrales des Etats ne sont guère solides, que ce soit pour l’identification des liens familiaux ou la traçabilité des flux financiers. En effet, les rançons sont payées en espèces et leur répartition entre plusieurs acteurs de la prise d’otages a lieu sur place et sur le champ. Le système bancaire international est parfois utilisé, mais de façon très marginale. Europol, faute de preuves formelles, est parvenue néanmoins à rassembler un faisceau d’indices tendant à démontrer qu’une partie des rançons finance le terrorisme. En outre, il existe un lien, fonctionnel mais non hiérarchique, entre les pirates du golfe d’Aden et le groupe d’insurgés somaliens Al Shebab, à l’origine de tensions dans la région. Par ailleurs, l’échange d’informations entre la flotte européenne de l’opération « Atalante » et Europol n’est que ponctuel, car il n’existe aucune base juridique pour l’échange en continu. En revanche, c’est bien le cas pour la mission « Eulex » (justice, police et douanes) de l’UE qui vise à promouvoir l’état de droit au Kosovo, depuis la proclamation de son indépendance en décembre 2008. Europol compte aussi des gendarmes, douaniers et gardes-frontière dans ses rangs.

La démarche innovante d’Europol consiste à créer un lien nouveau avec la mission de l’Eunavfor dans le golfe d’Aden, en lui apportant une dimension civile « opérationnelle » par la présence d’un magistrat néerlandais, habilité à procéder à l’arrestation des pirates en vue de leur mise en jugement et leur condamnation. Actuellement, les pirates sont quasiment assurés de l’impunité. Selon Michel Miraillet, directeur de la DAS, 90 % des pirates appréhendés par l’Eunavfor sont relâchés, en raison de l’insuffisance du dispositif juridique.

Loïc Salmon

L’agence européenne de police Europol, qui a son siège à La Haye (Pays-Bas), emploie 800 personnes et dispose de 150 officiers de liaison dans les Etats membres de l’Union européenne (UE), aux Etats-Unis et en Colombie. Elle gère l’échange et l’analyse des renseignements relatifs aux activités criminelles : trafic de drogue, terrorisme, immigration clandestine, traite des êtres humains et exploitation sexuelle des enfants, contrefaçon et piratage de produits, blanchiment d’argent, fabrication de fausse monnaie et falsification d’autres moyens de paiement. Europol rédige aussi des évaluations de la menace et des analyses criminelles, fournit une expertise et un soutien technique pour les enquêtes et opérations menées au sein de l’UE. L’agence facilite l’échange de renseignements par son propre système d’information et le réseau sécurisé SIENA (Secure Information Exchange Network Application). Enfin, elle participe à l’harmonisation des techniques d’enquête et de la formation entre les États membres.




La Douane : actions tournées vers la défense et l’international

La Douane participe aux sorties de crises et à la lutte contre le terrorisme, dans le cadre de celle contre les trafics de stupéfiants qui le financent. Sa Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières fait partie du Conseil national du renseignement, créé en 2008.

Jean-François Dutheil, directeur des relations internationales à la Direction générale des douanes et des droits indirects, en a expliqué l’évolution au cours d’une conférence organisée, le 25 septembre 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de la défense nationale. La Douane travaille avec les services opérationnels des ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères à la suite des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

Un monde en mutation. La Douane a dû s’adapter à l’expansion considérable du commerce mondial (500 millions de conteneurs en 2012, dont 80 % par la mer), où l’abaissement généralisé des droits de douane va de pair avec le besoin de sécurisation, exacerbé en période de crise. Par ailleurs, la prééminence commerciale a basculé de l’Europe et des Etats-Unis vers la Chine (30 % des flux) et l’Afrique (ressources naturelles, 6 % de croissance annuelle et capacité de développement). De nouvelles menaces sont apparues sur l’environnement et la santé. La piraterie maritime a contraint les grands opérateurs à changer leurs routes traditionnelles. En outre, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ont suscité une inquiétude vis-à-vis des flux de marchandises, éventuellement suspectes, et rendu nécessaires l’identification et l’anticipation de la menace. Les Etats-Unis exigent depuis quelques années le « scannage » de tous les conteneurs entrant dans leurs ports, aux frais (élevés) des expéditeurs. Vu la difficulté du procédé, la France propose de cibler les conteneurs qui leur sont destinés, en vue d’une analyse préliminaire du risque. La Douane s’intéresse donc à la chaîne logistique, du point de départ à celui d’arrivée, et doit concilier  l’organisation optimale des flux et leur contrôle, qui la perturbe. Par ailleurs, pour protéger leurs marques contre la contrefaçon, les entreprises se sont dotées de services d’experts… constitués avec d’anciens douaniers, militaires et policiers ! En conséquence, la Douane, tenue à l’obligation de résultat par le ministère des Finances en raison des contraintes budgétaires et techniques, doit coopérer avec elles et partager l’information en toute sécurité. La surveillance des flux, notamment entre les Etats-Unis et l’Europe, implique l’établissement de relations de confiance avec les entreprises, tout en s’assurant de leur fiabilité (audit). Les données, obtenues auprès d’elles, sont ensuite traitées en vue d’actions sur le terrain. En outre, les services douaniers doivent travailler selon les mêmes modes pour éviter les inégalités de traitement, par exemple au Havre et à Rotterdam. Certains contrôles automatiques persistent, mais l’essentiel d’entre eux portent sur le ciblage des axes de transport (avions et plaques d’immatriculation des véhicules), sans oublier les transbordements.

L’action à l‘étranger. En 2011, la Douane a saisi 460 t de cigarettes et 19 millions de pièces contrefaites. La coopération multilatérale est financée par les programmes européens et mondiaux (FMI) qui encouragent les actions régionales (appels d’offres). La lutte contre le trafic de cocaïne nécessite une cohérence d’action entre la Douane, le ministère des Affaires étrangères, l’Union européenne et l’ONU (voir rubrique archives : « Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale » 18-01-2012). La France, comme les pays anglo-saxons, cherche à développer son expertise par une coopération bilatérale forte sur le plan opérationnel. Elle permet un retour en matière de renseignement qui sera exploité (mission douanière européenne en Libye), mais doit tenir compte des logiques industrielle et économique (compétition des entreprises). La lutte contre la fraude joue un rôle important dans la gouvernance des pays partenaires des Balkans, d’Afrique du Nord et de l’Ouest, du Moyen-Orient, d’Asie centrale, d’Extrême-Orient (Chine), des Caraïbes et d’Amérique latine. En outre, la reconstruction de l’administration douanière d’un Etat en crise lui permet de collecter des fonds. Ainsi, le budget des Territoires Palestiniens est assuré à 60 % par les droits de douane, contre un peu plus de 20 % pour les pays d’Afrique et 13 % pour la France. La coopération internationale inclut la veille et l’écoute de ce qui se passe, par exemple en Italie, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, afin de rester attentif aux nouvelles technologies et à leur installation aux bons endroits. Un douanier français est officier de liaison au Centre américain d’analyse des risques.

Enfin, souligne Jean-François Dutheil, le piège est de chercher toujours les mêmes choses. Les douaniers doivent donc essayer de trouver ce qu’ils ne cherchent pas et innover en permanence.

Loïc Salmon

Les effectifs de la Douane se montent à 17.000 personnels, dont 110 sont détachés dans 70 pays et organisations internationales (Banque mondiale et CNUCED). En outre, les « attachés douaniers », affectés à une quinzaine d’ambassades et consulats français, participent à la lutte contre la fraude économique et commerciale, aux actions de coopération (40 % de formation) et à la mutualisation et l’harmonisation des pratiques douanières. Ils exercent une mission permanente de recueil de renseignements et d’assistance aux services d’enquête pour déceler les trafics illicites (stupéfiants, contrebande de cigarettes, contrefaçons etc.). Agents de liaison entre les services douaniers français et étrangers, ils travaillent avec la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières. La Douane travaille également avec l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex), elle-même en liaison avec l’Office européen de police (Europol), le Collège européen de police (Cepol) et l’Office européen de lutte anti-fraude (Olaf).




Libye : Retex de l’armée de l’Air

Pendant l’opération Harmattan au large de la Lybie, l’armée de l’Air, disponible à 92 %, a dû combiner réactivité,  allonge endurance, polyvalence et précision. Le colonel Jean Rondel, chef de l’état-major opérationnel du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes, a présenté un retour d’expérience (Retex) à froid, au cours d’une conférence organisée, le 15 mars 2012 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Préparation et déroulement : les opérations aériennes en Libye ont duré plus de sept mois, contre deux mois et demi au Kosovo (1999) et un mois pendant la guerre du golfe (1991). Elles ont été initiées par la France et la Grande-Bretagne le 19 mars, avant de passer sous commandement OTAN le 1er avril (revue téléchargeable septembre 2011, p.11-12). Pour la première fois, elles ont été exercées au profit de forces terrestres étrangères (le Conseil national libyen, CNT), morcelées et sans véritable coordination. Avant le début des combats, la France a évacué, le 22 févier en deux missions Airbus A-340, les ressortissants européens (400) résidant dans les grandes villes. La Grande-Bretagne a envoyé, par avions de transport tactique Hercules, des forces spéciales récupérer ceux qui étaient dispersés dans le pays. Pour la première fois, le Commandement du transport européen (Allemagne, France, Belgique et Pays-Bas), opérationnel fin 2010, a été mis en œuvre. L’Allemagne a participé à la logistique, mais pas aux frappes. La logistique a inclus le largage de sacs de riz et d’armes et équipements aux forces du CNT, en coopération avec le Qatar et les Emirats arabes unis. Pour la première fois, les Etats-Unis ont participé aux premières frappes (missiles de croisières navals et quelques raids aériens), puis se sont limités à l’appui : lutte anti-radar, ravitaillement en vol (75 %) et renseignement. Avec les ravitaillements en vol, les avions de reconnaissance ont poursuivi et surveillé les bandes armées pro-Kadhafi s’enfonçant vers le sud de la Libye. Du côté français, le recueil de renseignements électromagnétiques, en vue de régler les contre-mesures électroniques, commencé dès le 5 mars, a duré 14 jours au moyen des capteurs des AWACS, de l’avion d’écoute Transall C160 Gabriel et des Mirage F1 CR  équipés de la nacelle d’analyse de signaux tactiques. Le drone Harfang, dont les missions pouvaient dépasser 19 heures d’affilée, a servi à lever les incertitudes sur des cibles. Cette autonomie d’appréciation a pallié l’insuffisance de renseignements en provenance du groupe des « Five Eyes » (cinq yeux) alliés (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande), pas toujours coopératifs.  Frappes : les premières, sous commandement national (19-21 mars), ont interdit de vol les forces aériennes libyennes. Celles du 19 mars avec des bombes guidées laser de 250 kg ont eu une portée stratégique : l’arrêt de la progression des colonnes blindées pro-Kadhafi vers le port de Benghazi tenu par le CNT. La vitesse d’intervention a été essentielle : la frappe s’est produite deux heures après la déclaration du président de la République Nicolas Sarkozy, les avions étant déjà en l’air. Du 22 au 31 mars, les avions américains, britanniques et français ont effectué des reconnaissances, des frappes ciblées sur des blindés et des raids dans la profondeur, en vue de protéger les populations et d’affaiblir le potentiel des forces pro-Kadahi. Le 23 mars, les premières frappes de missiles de croisière français Scalp ont eu lieu : deux Rafale Air ont décollé de Saint-Dizier et deux Mirage 2000 D de Nancy pour se poser au retour à Solenzara (Corse) avec deux ravitaillements en vol entretemps. Simultanément, deux Rafale Marine sont partis du porte-avions Charles-De-Gaulle. Le Rafale Air emporte deux Scalp, le Mirage 2000 un et le Rafale Marine un. Les Scalp ont été tirés à 21 h 33 à une distance de sécurité de 400 km, avec la possibilité d’interrompre l’intervention jusqu’à huit minutes avant grâce à une liaison radio avec un AWACS. Du 1er avril au 31 octobre, l’opération OTAN « Unified Protector » a évolué vers un soutien accru au CNT par des vols de reconnaissance sur toute la Libye, des raids dans la profondeur et des frappes ciblées sur des forces et des infrastructures militaires (dépôts de munitions), à savoir au bon moment et au bon endroit pour inverser le cours des opérations. L’analyse et le ciblage des objectifs ont suscité quelques tiraillements entre Alliés, dont les appréciations ont parfois divergé. Toutes les frappes françaises devant recevoir l’approbation de Paris, le contrôle très serré du Centre de planification et de contrôle des opérations (CPCO) a ralenti la vitesse d’appréciation et donc la réactivité. Les pays alliés délèguent en effet davantage de responsabilités à leur commandement sur zone. Ainsi le 20 octobre, un drone armé américain a repéré un véhicule militaire et l’a détruit peu après. Sa capacité d’écoute des communications téléphoniques permet de décider la frappe en un temps très court. Enfin, pendant Harmattan, 11 Scalp ont été tirés sur les 400 en soute. L’annulation d’une frappe avec des bombes guidées laser (250 kg et 1.000 kg) résultait de l’appréciation de la valeur ajoutée de l’objectif et non pas du prix de la munition.

Enseignements : Harmattan a permis de valider la polyvalence du Rafale : défense aérienne, reconnaissance et assaut. Equipé de plusieurs armements et grâce à la fusion des informations de l’ensemble de ses capteurs, il peut même tirer un missile sur une cible… située derrière lui ! Un drone MALE (moyenne altitude longue endurance) peut effectuer des missions d’une durée de 19 heures, chose impossible  pour un pilote d’avion. Toutefois, il convient de développer : les armes à létalité modulaire ; les capacités de renseignement d’origine électromagnétique (ELINT/COMINT) ; la capacité radar à couverture synthétique/indicateur de cibles en mouvement (SAR/MTI) ; la coordination entre avions et hélicoptères de combat ; le ravitaillement en vol ; la réactivité et la capacité à durer. Enfin, Harmattan constitue une participation majeure de la France au sein de l’OTAN… qui lui permettra de peser sur les décisions futures !

Loïc Salmon

L’opération Harmattan, qui a duré du 19 mars au 31 octobre 2011, a déjà été traitée à plusieurs reprises : voir « Archives » des 22-06-2011, 02-09-2011, 15-09-2011, 28-09-2011 et 01-02-2012. Cette fois-ci, il s’agit du retour d’expérience (Retex) spécifique à l’armée de l’Air, mobilisée sur un théâtre de 1.500 km de large sur une profondeur de 1.000 km. Elle a effectué 78 %  des 5.800 sorties de chasse françaises. Ses avions se trouvaient à 3 h de vol de Saint-Dizier en métropole (2.300 km), 1 h 20 de la base de Solenzara en Corse (1.000 km), 1 h de celle de Souda en Crète (850 km) et 45 minutes de celle de Sigonella en Sicile (540 km). L’autonomie d’un Mirage F1 est de 7 h, celle d’un Mirage 2000 de 9 h et celle d’un Rafale de 10 h. L’OTAN a mis en œuvre 15 avions radar AWACS, la Grande-Bretagne 6 et la France 4 (20 % des sorties). L’unique drone français Harfang, déployé du 23 août au 31 octobre, a effectué 22 sorties à partir de Sigonella (7-8 h de transit aller-retour).




DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Service étatique, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) dispose de capteurs spécifiques pour recueillir des renseignements, hors du territoire national, ajoutant une plus-value aux informations d’intérêt stratégique (politique, militaire, sécuritaire etc.) accessibles au public (travaux universitaires et presse).

Son chargé de communications, Nicolas Wuest-Famose, l’a présentée au cours d’une conférence organisée, le 2 février 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Objectifs et moyens : le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (2008) définit le renseignement et sa finalité. « Le renseignement a pour  objet de permettre aux plus hautes autorités de l’Etat, à notre diplomatie, comme aux armées et au dispositif de sécurité civile, d’anticiper et, à cette fin, de disposer d’une autonomie d’appréciation, de décision et d’action. (…) L’acquisition du renseignement résulte de plusieurs ensembles qui sont étroitement associés : le recueil de l’information sur le terrain, au moyen de sources humaines ou de « capteurs techniques » ; l’action des services de renseignement civils et militaires ; l’action des unités militaires spécialisées. Dans tous les cas, l’information est exploitée, c’est-à-dire croisée, synthétisée et analysée, puis transmise en fonction de son intérêt aux décideurs ». Plusieurs organismes officiels participent au recueil du renseignement (voir encadré).

Selon l’article 2 du décret du 2 avril 1982, la DGSE « a pour mission, au profit du gouvernement et en collaboration étroite avec les autres organismes concernés, de rechercher et d’exploiter les renseignements intéressant la sécurité de la France ainsi que de détecter et d’entraver, hors du territoire national, les activités d’espionnage dirigées contre les intérêts français afin d’en prévenir les conséquences ». Concrètement, la DGSE s’intéresse au renseignement de crise (rebellions, conflits armés et coups d’Etat), à la prolifération d’armes de destruction massive (surtout nucléaires), à la piraterie maritime (voir revue téléchargeable mars 2011 p.9-16), au crime organisé, au contre-espionnage et au terrorisme (groupes maghrébo-sahéliens, pakistano-afghans et du Proche et Moyen-Orient). Plus petite que le BND allemand, le MI 6 britannique et surtout la CIA américaine qu’elle ne « duplique » pas, elle se concentre sur quelques « niches » de recherches, mais maîtrise la totalité des méthodes de recueil de renseignement : imagerie satellitaire, interceptions électromagnétiques et sources humaines clandestines et ouvertes.

L’article 3 du même décret précise que, pour l’exercice de ses missions, la DGSE « est notamment chargée : d’assurer les liaisons nécessaires avec les autres services et organismes concernés ; d’effectuer, dans le cadre de ses attributions, toute action qui lui serait confiée par le gouvernement ; de fournir les synthèses des renseignements dont elle dispose ». Elle se conforme donc aux priorités fixées par le Conseil national du renseignement, présidé par le président de la République. Ce conseil réunit le Premier ministre, les ministres de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de l’Economie et du Budget, d’autres ministres selon le sujet traité, le coordonnateur national du renseignement, les directeurs des services et le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale. Elle entretient notamment avec la DCRI des relations étroites qui facilitent les flux d’informations. Il en est de même avec les services étrangers dont elle est « technologiquement » proche. Elle maintient des liens « protocolaires » avec la plupart des autres services étrangers, notamment pour la permanence d’une présence quand les canaux diplomatiques ne peuvent plus être utilisés. Enfin, les activités de la DGSE sont suivies par la Délégation parlementaire au renseignement (voir article « Renseignement et Parlement », dans « Archives » 1-2-2012). Ainsi, certaines méthodes utilisées par des services étrangers ne sont pas admissibles en France. La DGSE est également contrôlée par d’autres commissions administratives : vérification des fonds spéciaux ; secret de la défense nationale ; interceptions de sécurité ; informatique et libertés.

Le fonctionnement au quotidien : l’analyste de la DGSE en poste à l’étranger doit apporter un éclairage plus pertinent que celui de la presse ou des télégrammes diplomatiques. Parfois, il a la satisfaction de voir son analyse lui revenir… annotée par un ministre ! L’officier traitant est amené à connaître des sources clandestines. Il est titulaire d’un passeport diplomatique qui lui donne une couverture officielle. Mais, s’il est pris en flagrant délit d’espionnage, il risque, au mieux, un sérieux avertissement, au pire d’être expulsé. Pourtant, en cas d’événement très grave dans son pays d’affectation, il est le dernier à quitter l’ambassade de France. Il peut prendre contact avec les Français résidant à l’étranger, qui l’intéressent et qui deviennent alors des « honorables correspondants », ou même des étrangers, dont il doit garantir l’anonymat pour ne pas tarir ces sources. Malgré le renforcement de l’Union européenne, la mutualisation des services de renseignement semble peu plausible. En effet, c’est le dernier domaine de souveraineté que les Etats membres refuseront toujours d’abandonner. Cependant, la coopération bilatérale fonctionne bien, mais avec interdiction de transmettre quoi que ce soit à un service tiers comme gage de confiance et pour éviter une « intoxication ».

Recrutement et carrière : la DGSE monte en puissance : 690 nouveaux personnels seront recrutés prochainement. Elle regroupe 77 familles d’emplois dans 22 domaines de compétences, du préfet au graveur en passant par la couturière. L’âge moyen y est de 37 ans. Les linguistes, parlant des langues très rares, et les jeunes ingénieurs informaticiens, sortis brillamment des grandes écoles, se voient proposer des contrats à durée déterminée. Les analystes ordinaires sont d’origine militaire ou civile. Les militaires peuvent demander un détachement à la DGSE à partir du grade de capitaine. Les civils y entrent surtout par concours de catégorie A (mais également B et C). Diplômés d’études politiques ou d’une faculté d’Histoire etc., les candidats doivent être à l’aise en société et à l’étranger. Après une épreuve écrite spécifique, ils passent un grand oral, où le jury évalue leur profil comportemental, leur réactivité et leur intelligence de la situation. Suivent un entretien psychologique et une enquête de sécurité. A l’issue de leur formation, militaires et civils sont formatés pour rendre compte systématiquement de tous leurs entretiens au siège de la DGSE. Une formation complémentaire à l’Académie du renseignement (créée en 2010) leur permet d’acquérir un tronc commun de connaissances et de côtoyer des collègues d’autres services.

Pour l’analyste de base, l’évolution professionnelle varie selon ses connaissances spécifiques (Afrique, terrorisme) ou linguistiques. S’il s’estime prêt à devenir « officier traitant » chargé de recruter des sources, il peut demander à suivre une formation en vue de partir à l’étranger ou non. Enfin, la DGSE s’est ouverte aux élèves de l’Ecole nationale d’administration. Ils y occupent des postes de management, car leur profil de haut fonctionnaire ne correspond pas tout à fait… à celui d’officier traitant !

Loïc Salmon

La communauté française du renseignement emploie environ 12.000 personnes ainsi réparties : DGSE, 5.000 dont 25 % de femmes ; Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), 3.100 ; Direction centrale du renseignement militaire (DRM), 1.800 ; Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), 1.200 ; Direction nationale de la recherche et des enquêtes douanières (DNRED), 700 ; Traitement du renseignement et de l’action contre les circuits financiers clandestins (TracFin), 90. Le budget annuel de la DGSE atteint 550 M€ auxquels s’ajoutent les fonds spéciaux, contre 200 M€ pour la DCRI, 158 M€ pur la DRM et 96 M€ pour la DPSD. Par ailleurs, 4.000 personnels des unités militaires spécialisées des armées de Terre et de l’Air et de la Marine nationale remplissent des missions de renseignement d’intérêt militaire.