Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Outil de sécurité et souveraineté d’un pays, le renseignement prend encore plus d’importance dans le contexte mondial actuel, particulièrement volatil, selon François Heisbourg, conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique.

Il s’est exprimé sur ce sujet lors d’une conférence et d’un débat organisés, le 24 janvier 2013 à Paris, par le Forum du futur et l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique. Auteur du livre « Espionnage et renseignement : le vrai dossier » (2012), il n’a jamais été engagé dans la production du renseignement, mais en a été utilisateur étatique et industriel, client, prescripteur et même… cible pendant la guerre froide.

Fonction stratégique. Les interventions en Libye (2011) et au Mali (2013) soulignent l’importance de la connaissance et de l’anticipation, grâce à des moyens de renseignements techniques et humains, avant tout engagement. Deux tendances lourdes d’évolutions techno-économiques se manifestent aujourd’hui dans la défense : la réduction des effectifs sur un seul théâtre d’opérations et la précision des armes. Ainsi, alors que les Etats-Unis ont envoyé 550.000 hommes au Viet Nam entre 1964 et 1975, ils n’en ont déployé que 150.000 en Afghanistan depuis 2001 et dans le cadre de l’OTAN. De plus, comme le coût unitaire d’une arme double à chaque changement de génération d’armement, le drone a remplacé, en partie, l’avion de combat. Enfin, à investissement constant, la capacité croissante des microprocesseurs sur une petite surface permet d’intégrer davantage d’informations dans les systèmes d’armes en vue d’affiner les tirs. Selon François Heisbourg, les capacités de renseignement de la France s’accroissent de façon remarquable à budget global constant, grâce notamment à la mutualisation des moyens techniques, mais elles accusent un retard en matière de drones. Les industriels français savent réaliser des satellites de renseignement optique et d’écoute (voir rubrique « Archives » : Renseignement militaire 21/12/2011). Mais, pour déchiffrer la production des satellites d’écoute, il faut davantage de moyens humains, capacité opérationnelle recommandée par le Livre Blanc 2008 de la défense et de la sécurité nationale. Ces mêmes industriels sont aussi compétents dans l’alerte par satellite du décollage d’une fusée et de la séparation de ses étages au cours du vol, notamment dans le cas de l’Iran et sans avoir à le demander aux Etats-Unis. Il est en effet vital pour un Etat de savoir qui tire quoi et pour aller où. Quant aux services de renseignement (SR), la Direction générale de la sécurité extérieure bénéficie d’une augmentation de ses moyens humains et financiers. La Direction du renseignement militaire dépend directement du chef d’Etat-major des armées pour ses investissements et, nouveauté, son directeur participe aux réunions des sous-chefs d’état-major des trois armées. La communauté française du renseignement, qui inclut aussi la Direction centrale du renseignement intérieur, la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, l’Académie du renseignement et la Douane, compte 14.000 fonctionnaires et dispose d’un budget annuel de 1,4 Md€. Elle est au « seuil de crédibilité et progresse dans le domaine technique » par rapport à ses principaux alliés. Toutefois, souligne François Heisbourg, il ne faut pas demander aux SR ce qu’ils ne peuvent pas faire. Ils sont capables de percer les secrets de coffres-forts, banques de données et comptes bancaires. Mais, ils n’étaient pas équipés pour déterminer les dates de la chute de l’Union soviétique en 1991 ou des révolutions du « printemps arabe » depuis 2010. La connaissance de l’évolution des sociétés des pays concernés relève des travaux des universitaires, diplomates et journalistes sur place.

Renseignement et démocratie. L’action des SR se différencie de la recherche académique et diplomatique et du journalisme d’investigation. Ils doivent impérativement protéger leurs sources et, à l’occasion, employer des moyens peu ordinaires. Le secret est au cœur du renseignement. Pourtant, la révolution technique de l’information par l’internet accroît l’importance des sources « ouvertes » et offre le moyen de collecter des informations comparables à celles des SR. Or, pour les zones « grises » comme, par exemple, la traque de groupes terroristes, la valeur ajoutée découle de la capacité des SR à corréler les informations, souligne François Heisbourg. Cependant, les méthodes des SR sont parfois peu compatibles avec les valeurs des sociétés démocratiques, soucieuses de leurs opinions publiques. Ainsi, parallèlement au conflit afghan, les Etats-Unis mènent une guerre discrète au Pakistan. En trois ans, les drones armés de la CIA ont atteint avec succès 700 « cibles à haute valeur ajoutée »… mais avec des dégâts collatéraux ! En l’absence de tout cadre juridique, la guerre des drones, présentée comme « intelligente », suscite quand même des interrogations aux Etats-Unis, malgré les explications embarrassées de la Maison Blanche. Par ailleurs, les SR étant composés de fonctionnaires, il est donc tentant de les externaliser pour préserver la responsabilité de l’Etat, sans pour autant en mesurer les conséquences. Ainsi, pendant son intervention en Irak (2003-2011), le gouvernement américain a laissé des sociétés privées procéder à des interrogatoires pour le compte de la CIA, sapant ainsi la légitimité de l’Etat, estime François Heisbourg. Enfin, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les SR font l’objet d’un contrôle parlementaire depuis longtemps. En France, la Délégation parlementaire n’a vu le jour…qu’en 2007 ! Les députés et sénateurs qui en font partie sont dûment habilités, mais n’ont pas accès aux opérations des SR, afin de garantir la sécurité des agents (rubrique « Archives » : Renseignement et Parlement 01/02/2012). Au niveau du pouvoir exécutif, indique François Heisbourg, « le politique qui découvre le renseignement « fermé » se rend très vite compte de son importance ».  Au niveau international, il ajoute : « Le renseignement ne se partage pas, il s’échange ».

Loïc Salmon

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Ancien élève de l’Ecole nationale d’administration, François Heisbourg est notamment président du conseil de la Fondation du centre de politique de sécurité de Genève depuis 1998, président de l’Institut international de Londres pour les études stratégiques depuis 2001, membre de la Commission internationale sur la non-prolifération et le désarmement nucléaire et enfin conseiller du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères et de la Fondation pour la recherche stratégique, qu’il a dirigée de 2001 à 2005. Il a fait aussi partie du cabinet du ministre de la Défense (1981-1984), du comité de pilotage du Livre Blanc sur la sécurité des Français face au terrorisme (2005-2006) et de la commission du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (2007-2008). Enfin, dans le domaine industriel, il a été directeur général adjoint de Thomson International pour la coopération européenne (1984-1987) et directeur du développement stratégique de Matra Défense Espace (1992-1998).




Le sous-marin nucléaire d’attaque : aller loin et durer

Le sous-marin à propulsion nucléaire d’attaque (SNA), capable de rester longtemps sur un théâtre lointain, est un projecteur de puissance contre la terre avec le missile de croisière naval et un projecteur de forces pour les opérations spéciales.

Le SNA peut aussi sécuriser un porte-avions et son escorte, devenus trop rapides pour les sous-marins à propulsion diesel-électrique, qui restent quand même une menace sérieuse. Son évolution future a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 18 décembre 2012 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine. Y ont notamment participé : le vice-amiral d’escadre Charles-Edouard de Coriolis, commandant des Forces sous-marines et de la Force océanique stratégique ; les ingénieurs en chef de l’Armement Christian Dugué et Yannick Le Yaouanc de la Délégation générale de l’armement ; le capitaine de vaisseau Marc Ginisty de l’état-major de la Marine ; Christian Dufour du groupe d’armement naval DCNS.

L’opérationnel et le technique. La Russie envoie des SNA dans le Pacifique. L’Inde a loué deux SNA russes de type « Akula » et prépare un projet national. La Chine a construit une nouvelle base navale dans l’île de Haïnan pour que les siens aient accès aux eaux profondes. La Marine française souhaite des « modules » pour ses SNA, en vue de s’adapter à l’évolution des menaces et d’avoir la capacité de s’en prémunir. Ainsi, pour arriver en océan Indien, il faut 17 jours à un SNA de type « Rubis » conçu, pendant et pour la guerre froide (1947-1991), pour la lutte anti-sous-marine et anti-navire de surface ainsi que le renseignement. Sa puissance repose sur sa capacité à durer sur zone,  sa capacité de feu, la qualité de ses capteurs, sa capacité à communiquer et agir dans un cadre interallié. Sa capacité à durer dépend de sa coque, son énergie électrique, son réacteur nucléaire et sa faible vulnérabilité. La capacité de feu du SNA français va augmenter avec l’élargissement du panel de ses armes : aujourd’hui les torpilles et l’embarquement de forces spéciales, demain les drones et le missile de croisière naval pour des frappes en profondeur contre la terre. Or, ces armes, même prévues, vont évoluer selon leur propre cycle de vie. Les capteurs et moyens de communication sont modifiés en permanence et consomment beaucoup d’électricité pour être efficaces et discrets. Ainsi, le sonar, destiné à l’origine à la détection de bâtiments, sous-marins et mines ainsi qu’au guidage des torpilles, intervient aussi dans la navigation en zone littorale peu profonde. Les « mâts » du SNA ne sont plus constitués d’un simple périscope, mais abritent plusieurs capteurs (antennes, radar et caméras numérique et infrarouge) et les systèmes de pointage. D’un poids total de près d’une tonne à hisser de 5 à 10 m discrètement pour ne pas être repérés, ils doivent programmer, capter et analyser en quelques secondes. En fin de compte, les SNA français se sont révélés des outils adaptables et d’emploi flexible sur le long terme. Vu que la durée de vie d’un bâtiment en général peut dépasser celle d’une entreprise ou du moins de sa stratégie, un ingénieur en verra peut-être deux au cours de sa carrière, mais n’en construira qu’un ! En conséquence, il s’agit de prévoir des marges d’évolution des matériels qui, de plus, ne dureront pas de la même façon à bord.

Le programme Barracuda. En vue de déploiements lointains de longue durée, les SNA français devront accroître leur autonomie et la redondance de leurs équipements et aussi  regrouper leurs périodes de maintenance. Leur vie passera de 35 ans pour ceux du type Rubis (74 m de long, 2.600 t) à plus de 40 ans pour ceux du type Barracuda (100 m, 5.000 t). Le premier SNA de nouvelle génération entrera en service actif en 2017 et le  sixième le quittera… vers 2070 ! Chacun sera équipé d’une liaison tactique performante, dérivée de celle des nouvelles frégates multi-missions et adaptée à ses antennes pour le débit (système de données) et les vacations (réception des informations). Afin de pouvoir embarquer des équipements plus grands, l’équipage sera restreint à 60 hommes au lieu de 70 actuellement. Comme les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la Force océanique stratégique, chaque Barracuda pourra partir 90 jours d’affilée et disposera de deux équipages qui se relaieront, non au port d’attache, mais dans un port d’appui. Le futur SNA pourra ainsi être projeté très loin pendant six mois. En outre, il aura la capacité d’embarquer 15 passagers, dont deux équipes de nageurs de combat avec leurs propulseurs sous-marins pour effectuer des opérations spéciales à terre. Il sera équipé de mines, du missile anti-navire SM 39, de la prochaine torpille lourde F21 et du futur missile de croisière naval d’environ 1.000 km de portée. Le programme Barracuda, lancé par la Direction générale de l’armement en 1998, est en cours de réalisation par le groupe naval DCNS, qui y mobilise 2.000 personnes dans ses différents sites : Cherbourg pour la coque et la structure d’intégration d’ensemble ; Indret pour la chaufferie et l’appareil moteur ; Toulon pour le système de combat ; Ruelle pour les mécaniques d’armes et de conduite. Les quatre sites participent à l’ingénierie. Le groupe industriel Areva  traite la partie nucléaire. Les travaux ont déjà commencé sur la première série de trois submersibles dénommés Suffren, Duguay-Trouin et Tourville. Enfin, le SNA, qui doit aller là où il se passe quelque chose, souligne l’amiral de Coriolis, occupe une fonction stratégique pour la connaissance et l’anticipation. Il recueille en effet des renseignements d’origines acoustique, électromagnétique et optique, fusionne les données dans la durée et les synthétisent. Il se positionne au plus près des sources, sans que sa présence les alerte et modifie leurs comportements. Ainsi, lors de l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, un SNA français est resté 95 % du temps en immersion périscopique, en zone littorale et par petit fond.

Loïc Salmon

Même si elle ne dispose que de SNA, la France a construit pour l’exportation des sous-marins à propulsion diesel-électrique (SMD) du type « Scorpène » : 4 au Brésil, 2 au Chili, 6 en Inde et 2 en Malaisie. Leur propulsion indépendante de l’air (AIP) leur permet des plongées plus longues et améliore leurs performances : vitesse maximale, 20 à 21 nœuds (37/38 km/h) ; autonomie à 19 ou 20 nœuds, 2 à 3 heures ; autonomie à 3 ou 4 nœuds, 15 à 20 jours au lieu de 5/6 j pour les SMD dépourvus d’AIP ; distances franchissables à 8 ou 9 nœuds, 12.000 milles nautiques (plus de 22.000 km). Un SMD AIP, parti de France, peut rallier la Libye en 6 jours, la Syrie en 13 j et la Somalie (environ 3.000 milles) en 24 j et rester 15 j environ sur zone. Par contre, un SNA de type « Rubis », actuellement en service, atteint la Libye en 5 j, la Somalie en 11 j et le détroit de Malacca (6.000 milles) en 17/18 j et reste environ 30 j sur zone. Le futur SNA de type « Barracuda » arrivera dans le golfe Arabo-Persique (5.000 milles) en 10 j et en mer de Chine (7.000 milles) en 19/20 j et pourra rester plus de 40 j sur zone. Enfin, il bénéficiera des dernières études réalisées pour le Scorpène en matière d’invulnérabilité acoustique.




Piraterie maritime : l’action d’Europol

La piraterie maritime est une nébuleuse de réseaux hiérarchisés et organisés, comme le trafic de stupéfiants. Ces réseaux sont à l’origine des actes de piraterie proprement dits et des prises d’otages contre rançons (voir revue téléchargeable mars 2011 p.9-16). Leur démantèlement nécessite une coopération civilo-militaire.

C’est ce qu’a expliqué Michel Quillé, directeur adjoint opérations d’Europol, lors d’un séminaire organisé, le 16 juillet 2012 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense.

Le renseignement sur la piraterie maritime vise à établir l’identité des individus et, par recoupement, faire apparaître leurs réseaux et structures. Europol apporte une vision stratégique en profondeur, en vue d’anticiper la menace. Son but est d’identifier les financiers, les organisations et les négociateurs. Ses 200 analystes reçoivent des informations des bâtiments de la force navale européenne « Eunavfor », déployée dans le golfe d’Aden dans le cadre de l’opération « Atalante » depuis décembre 2008. En outre, des personnels des Marines européennes sur zone viennent à La Haye et des analystes d’Europol se rendent à Northwood (Grande-Bretagne), siège de la lutte conte la piraterie maritime. Europol travaille aussi avec le Service européen pour l’action extérieure (réseau diplomatique commun de l’UE). Grâce à la centralisation des fichiers d’analyse, Europol dispose de 21.000 informations (numéros de téléphone, de cartes d’identité, de passeports etc.) pour mettre en évidence les liens entre des individus et certaines entités suspectes, de déterminer leurs déplacements et de les retrouver. Quelque 50.000 liens ont permis d’ouvrir des dizaines de pistes d’enquête. Europol coopère avec Interpol et reçoit des contributions des Pays-Bas, d’Allemagne, de France et de Belgique. Des équipes communes d’enquête demandent aux services de renseignement de ces pays de concentrer leurs recherches sur un sujet donné.

Les difficultés sont nombreuses dans une zone où les administrations centrales des Etats ne sont guère solides, que ce soit pour l’identification des liens familiaux ou la traçabilité des flux financiers. En effet, les rançons sont payées en espèces et leur répartition entre plusieurs acteurs de la prise d’otages a lieu sur place et sur le champ. Le système bancaire international est parfois utilisé, mais de façon très marginale. Europol, faute de preuves formelles, est parvenue néanmoins à rassembler un faisceau d’indices tendant à démontrer qu’une partie des rançons finance le terrorisme. En outre, il existe un lien, fonctionnel mais non hiérarchique, entre les pirates du golfe d’Aden et le groupe d’insurgés somaliens Al Shebab, à l’origine de tensions dans la région. Par ailleurs, l’échange d’informations entre la flotte européenne de l’opération « Atalante » et Europol n’est que ponctuel, car il n’existe aucune base juridique pour l’échange en continu. En revanche, c’est bien le cas pour la mission « Eulex » (justice, police et douanes) de l’UE qui vise à promouvoir l’état de droit au Kosovo, depuis la proclamation de son indépendance en décembre 2008. Europol compte aussi des gendarmes, douaniers et gardes-frontière dans ses rangs.

La démarche innovante d’Europol consiste à créer un lien nouveau avec la mission de l’Eunavfor dans le golfe d’Aden, en lui apportant une dimension civile « opérationnelle » par la présence d’un magistrat néerlandais, habilité à procéder à l’arrestation des pirates en vue de leur mise en jugement et leur condamnation. Actuellement, les pirates sont quasiment assurés de l’impunité. Selon Michel Miraillet, directeur de la DAS, 90 % des pirates appréhendés par l’Eunavfor sont relâchés, en raison de l’insuffisance du dispositif juridique.

Loïc Salmon

L’agence européenne de police Europol, qui a son siège à La Haye (Pays-Bas), emploie 800 personnes et dispose de 150 officiers de liaison dans les Etats membres de l’Union européenne (UE), aux Etats-Unis et en Colombie. Elle gère l’échange et l’analyse des renseignements relatifs aux activités criminelles : trafic de drogue, terrorisme, immigration clandestine, traite des êtres humains et exploitation sexuelle des enfants, contrefaçon et piratage de produits, blanchiment d’argent, fabrication de fausse monnaie et falsification d’autres moyens de paiement. Europol rédige aussi des évaluations de la menace et des analyses criminelles, fournit une expertise et un soutien technique pour les enquêtes et opérations menées au sein de l’UE. L’agence facilite l’échange de renseignements par son propre système d’information et le réseau sécurisé SIENA (Secure Information Exchange Network Application). Enfin, elle participe à l’harmonisation des techniques d’enquête et de la formation entre les États membres.




La Douane : actions tournées vers la défense et l’international

La Douane participe aux sorties de crises et à la lutte contre le terrorisme, dans le cadre de celle contre les trafics de stupéfiants qui le financent. Sa Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières fait partie du Conseil national du renseignement, créé en 2008.

Jean-François Dutheil, directeur des relations internationales à la Direction générale des douanes et des droits indirects, en a expliqué l’évolution au cours d’une conférence organisée, le 25 septembre 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de la défense nationale. La Douane travaille avec les services opérationnels des ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères à la suite des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

Un monde en mutation. La Douane a dû s’adapter à l’expansion considérable du commerce mondial (500 millions de conteneurs en 2012, dont 80 % par la mer), où l’abaissement généralisé des droits de douane va de pair avec le besoin de sécurisation, exacerbé en période de crise. Par ailleurs, la prééminence commerciale a basculé de l’Europe et des Etats-Unis vers la Chine (30 % des flux) et l’Afrique (ressources naturelles, 6 % de croissance annuelle et capacité de développement). De nouvelles menaces sont apparues sur l’environnement et la santé. La piraterie maritime a contraint les grands opérateurs à changer leurs routes traditionnelles. En outre, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ont suscité une inquiétude vis-à-vis des flux de marchandises, éventuellement suspectes, et rendu nécessaires l’identification et l’anticipation de la menace. Les Etats-Unis exigent depuis quelques années le « scannage » de tous les conteneurs entrant dans leurs ports, aux frais (élevés) des expéditeurs. Vu la difficulté du procédé, la France propose de cibler les conteneurs qui leur sont destinés, en vue d’une analyse préliminaire du risque. La Douane s’intéresse donc à la chaîne logistique, du point de départ à celui d’arrivée, et doit concilier  l’organisation optimale des flux et leur contrôle, qui la perturbe. Par ailleurs, pour protéger leurs marques contre la contrefaçon, les entreprises se sont dotées de services d’experts… constitués avec d’anciens douaniers, militaires et policiers ! En conséquence, la Douane, tenue à l’obligation de résultat par le ministère des Finances en raison des contraintes budgétaires et techniques, doit coopérer avec elles et partager l’information en toute sécurité. La surveillance des flux, notamment entre les Etats-Unis et l’Europe, implique l’établissement de relations de confiance avec les entreprises, tout en s’assurant de leur fiabilité (audit). Les données, obtenues auprès d’elles, sont ensuite traitées en vue d’actions sur le terrain. En outre, les services douaniers doivent travailler selon les mêmes modes pour éviter les inégalités de traitement, par exemple au Havre et à Rotterdam. Certains contrôles automatiques persistent, mais l’essentiel d’entre eux portent sur le ciblage des axes de transport (avions et plaques d’immatriculation des véhicules), sans oublier les transbordements.

L’action à l‘étranger. En 2011, la Douane a saisi 460 t de cigarettes et 19 millions de pièces contrefaites. La coopération multilatérale est financée par les programmes européens et mondiaux (FMI) qui encouragent les actions régionales (appels d’offres). La lutte contre le trafic de cocaïne nécessite une cohérence d’action entre la Douane, le ministère des Affaires étrangères, l’Union européenne et l’ONU (voir rubrique archives : « Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale » 18-01-2012). La France, comme les pays anglo-saxons, cherche à développer son expertise par une coopération bilatérale forte sur le plan opérationnel. Elle permet un retour en matière de renseignement qui sera exploité (mission douanière européenne en Libye), mais doit tenir compte des logiques industrielle et économique (compétition des entreprises). La lutte contre la fraude joue un rôle important dans la gouvernance des pays partenaires des Balkans, d’Afrique du Nord et de l’Ouest, du Moyen-Orient, d’Asie centrale, d’Extrême-Orient (Chine), des Caraïbes et d’Amérique latine. En outre, la reconstruction de l’administration douanière d’un Etat en crise lui permet de collecter des fonds. Ainsi, le budget des Territoires Palestiniens est assuré à 60 % par les droits de douane, contre un peu plus de 20 % pour les pays d’Afrique et 13 % pour la France. La coopération internationale inclut la veille et l’écoute de ce qui se passe, par exemple en Italie, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, afin de rester attentif aux nouvelles technologies et à leur installation aux bons endroits. Un douanier français est officier de liaison au Centre américain d’analyse des risques.

Enfin, souligne Jean-François Dutheil, le piège est de chercher toujours les mêmes choses. Les douaniers doivent donc essayer de trouver ce qu’ils ne cherchent pas et innover en permanence.

Loïc Salmon

Les effectifs de la Douane se montent à 17.000 personnels, dont 110 sont détachés dans 70 pays et organisations internationales (Banque mondiale et CNUCED). En outre, les « attachés douaniers », affectés à une quinzaine d’ambassades et consulats français, participent à la lutte contre la fraude économique et commerciale, aux actions de coopération (40 % de formation) et à la mutualisation et l’harmonisation des pratiques douanières. Ils exercent une mission permanente de recueil de renseignements et d’assistance aux services d’enquête pour déceler les trafics illicites (stupéfiants, contrebande de cigarettes, contrefaçons etc.). Agents de liaison entre les services douaniers français et étrangers, ils travaillent avec la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières. La Douane travaille également avec l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex), elle-même en liaison avec l’Office européen de police (Europol), le Collège européen de police (Cepol) et l’Office européen de lutte anti-fraude (Olaf).




Libye : Retex de l’armée de l’Air

Pendant l’opération Harmattan au large de la Lybie, l’armée de l’Air, disponible à 92 %, a dû combiner réactivité,  allonge endurance, polyvalence et précision. Le colonel Jean Rondel, chef de l’état-major opérationnel du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes, a présenté un retour d’expérience (Retex) à froid, au cours d’une conférence organisée, le 15 mars 2012 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Préparation et déroulement : les opérations aériennes en Libye ont duré plus de sept mois, contre deux mois et demi au Kosovo (1999) et un mois pendant la guerre du golfe (1991). Elles ont été initiées par la France et la Grande-Bretagne le 19 mars, avant de passer sous commandement OTAN le 1er avril (revue téléchargeable septembre 2011, p.11-12). Pour la première fois, elles ont été exercées au profit de forces terrestres étrangères (le Conseil national libyen, CNT), morcelées et sans véritable coordination. Avant le début des combats, la France a évacué, le 22 févier en deux missions Airbus A-340, les ressortissants européens (400) résidant dans les grandes villes. La Grande-Bretagne a envoyé, par avions de transport tactique Hercules, des forces spéciales récupérer ceux qui étaient dispersés dans le pays. Pour la première fois, le Commandement du transport européen (Allemagne, France, Belgique et Pays-Bas), opérationnel fin 2010, a été mis en œuvre. L’Allemagne a participé à la logistique, mais pas aux frappes. La logistique a inclus le largage de sacs de riz et d’armes et équipements aux forces du CNT, en coopération avec le Qatar et les Emirats arabes unis. Pour la première fois, les Etats-Unis ont participé aux premières frappes (missiles de croisières navals et quelques raids aériens), puis se sont limités à l’appui : lutte anti-radar, ravitaillement en vol (75 %) et renseignement. Avec les ravitaillements en vol, les avions de reconnaissance ont poursuivi et surveillé les bandes armées pro-Kadhafi s’enfonçant vers le sud de la Libye. Du côté français, le recueil de renseignements électromagnétiques, en vue de régler les contre-mesures électroniques, commencé dès le 5 mars, a duré 14 jours au moyen des capteurs des AWACS, de l’avion d’écoute Transall C160 Gabriel et des Mirage F1 CR  équipés de la nacelle d’analyse de signaux tactiques. Le drone Harfang, dont les missions pouvaient dépasser 19 heures d’affilée, a servi à lever les incertitudes sur des cibles. Cette autonomie d’appréciation a pallié l’insuffisance de renseignements en provenance du groupe des « Five Eyes » (cinq yeux) alliés (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande), pas toujours coopératifs.  Frappes : les premières, sous commandement national (19-21 mars), ont interdit de vol les forces aériennes libyennes. Celles du 19 mars avec des bombes guidées laser de 250 kg ont eu une portée stratégique : l’arrêt de la progression des colonnes blindées pro-Kadhafi vers le port de Benghazi tenu par le CNT. La vitesse d’intervention a été essentielle : la frappe s’est produite deux heures après la déclaration du président de la République Nicolas Sarkozy, les avions étant déjà en l’air. Du 22 au 31 mars, les avions américains, britanniques et français ont effectué des reconnaissances, des frappes ciblées sur des blindés et des raids dans la profondeur, en vue de protéger les populations et d’affaiblir le potentiel des forces pro-Kadahi. Le 23 mars, les premières frappes de missiles de croisière français Scalp ont eu lieu : deux Rafale Air ont décollé de Saint-Dizier et deux Mirage 2000 D de Nancy pour se poser au retour à Solenzara (Corse) avec deux ravitaillements en vol entretemps. Simultanément, deux Rafale Marine sont partis du porte-avions Charles-De-Gaulle. Le Rafale Air emporte deux Scalp, le Mirage 2000 un et le Rafale Marine un. Les Scalp ont été tirés à 21 h 33 à une distance de sécurité de 400 km, avec la possibilité d’interrompre l’intervention jusqu’à huit minutes avant grâce à une liaison radio avec un AWACS. Du 1er avril au 31 octobre, l’opération OTAN « Unified Protector » a évolué vers un soutien accru au CNT par des vols de reconnaissance sur toute la Libye, des raids dans la profondeur et des frappes ciblées sur des forces et des infrastructures militaires (dépôts de munitions), à savoir au bon moment et au bon endroit pour inverser le cours des opérations. L’analyse et le ciblage des objectifs ont suscité quelques tiraillements entre Alliés, dont les appréciations ont parfois divergé. Toutes les frappes françaises devant recevoir l’approbation de Paris, le contrôle très serré du Centre de planification et de contrôle des opérations (CPCO) a ralenti la vitesse d’appréciation et donc la réactivité. Les pays alliés délèguent en effet davantage de responsabilités à leur commandement sur zone. Ainsi le 20 octobre, un drone armé américain a repéré un véhicule militaire et l’a détruit peu après. Sa capacité d’écoute des communications téléphoniques permet de décider la frappe en un temps très court. Enfin, pendant Harmattan, 11 Scalp ont été tirés sur les 400 en soute. L’annulation d’une frappe avec des bombes guidées laser (250 kg et 1.000 kg) résultait de l’appréciation de la valeur ajoutée de l’objectif et non pas du prix de la munition.

Enseignements : Harmattan a permis de valider la polyvalence du Rafale : défense aérienne, reconnaissance et assaut. Equipé de plusieurs armements et grâce à la fusion des informations de l’ensemble de ses capteurs, il peut même tirer un missile sur une cible… située derrière lui ! Un drone MALE (moyenne altitude longue endurance) peut effectuer des missions d’une durée de 19 heures, chose impossible  pour un pilote d’avion. Toutefois, il convient de développer : les armes à létalité modulaire ; les capacités de renseignement d’origine électromagnétique (ELINT/COMINT) ; la capacité radar à couverture synthétique/indicateur de cibles en mouvement (SAR/MTI) ; la coordination entre avions et hélicoptères de combat ; le ravitaillement en vol ; la réactivité et la capacité à durer. Enfin, Harmattan constitue une participation majeure de la France au sein de l’OTAN… qui lui permettra de peser sur les décisions futures !

Loïc Salmon

L’opération Harmattan, qui a duré du 19 mars au 31 octobre 2011, a déjà été traitée à plusieurs reprises : voir « Archives » des 22-06-2011, 02-09-2011, 15-09-2011, 28-09-2011 et 01-02-2012. Cette fois-ci, il s’agit du retour d’expérience (Retex) spécifique à l’armée de l’Air, mobilisée sur un théâtre de 1.500 km de large sur une profondeur de 1.000 km. Elle a effectué 78 %  des 5.800 sorties de chasse françaises. Ses avions se trouvaient à 3 h de vol de Saint-Dizier en métropole (2.300 km), 1 h 20 de la base de Solenzara en Corse (1.000 km), 1 h de celle de Souda en Crète (850 km) et 45 minutes de celle de Sigonella en Sicile (540 km). L’autonomie d’un Mirage F1 est de 7 h, celle d’un Mirage 2000 de 9 h et celle d’un Rafale de 10 h. L’OTAN a mis en œuvre 15 avions radar AWACS, la Grande-Bretagne 6 et la France 4 (20 % des sorties). L’unique drone français Harfang, déployé du 23 août au 31 octobre, a effectué 22 sorties à partir de Sigonella (7-8 h de transit aller-retour).




DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Service étatique, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) dispose de capteurs spécifiques pour recueillir des renseignements, hors du territoire national, ajoutant une plus-value aux informations d’intérêt stratégique (politique, militaire, sécuritaire etc.) accessibles au public (travaux universitaires et presse).

Son chargé de communications, Nicolas Wuest-Famose, l’a présentée au cours d’une conférence organisée, le 2 février 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Objectifs et moyens : le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (2008) définit le renseignement et sa finalité. « Le renseignement a pour  objet de permettre aux plus hautes autorités de l’Etat, à notre diplomatie, comme aux armées et au dispositif de sécurité civile, d’anticiper et, à cette fin, de disposer d’une autonomie d’appréciation, de décision et d’action. (…) L’acquisition du renseignement résulte de plusieurs ensembles qui sont étroitement associés : le recueil de l’information sur le terrain, au moyen de sources humaines ou de « capteurs techniques » ; l’action des services de renseignement civils et militaires ; l’action des unités militaires spécialisées. Dans tous les cas, l’information est exploitée, c’est-à-dire croisée, synthétisée et analysée, puis transmise en fonction de son intérêt aux décideurs ». Plusieurs organismes officiels participent au recueil du renseignement (voir encadré).

Selon l’article 2 du décret du 2 avril 1982, la DGSE « a pour mission, au profit du gouvernement et en collaboration étroite avec les autres organismes concernés, de rechercher et d’exploiter les renseignements intéressant la sécurité de la France ainsi que de détecter et d’entraver, hors du territoire national, les activités d’espionnage dirigées contre les intérêts français afin d’en prévenir les conséquences ». Concrètement, la DGSE s’intéresse au renseignement de crise (rebellions, conflits armés et coups d’Etat), à la prolifération d’armes de destruction massive (surtout nucléaires), à la piraterie maritime (voir revue téléchargeable mars 2011 p.9-16), au crime organisé, au contre-espionnage et au terrorisme (groupes maghrébo-sahéliens, pakistano-afghans et du Proche et Moyen-Orient). Plus petite que le BND allemand, le MI 6 britannique et surtout la CIA américaine qu’elle ne « duplique » pas, elle se concentre sur quelques « niches » de recherches, mais maîtrise la totalité des méthodes de recueil de renseignement : imagerie satellitaire, interceptions électromagnétiques et sources humaines clandestines et ouvertes.

L’article 3 du même décret précise que, pour l’exercice de ses missions, la DGSE « est notamment chargée : d’assurer les liaisons nécessaires avec les autres services et organismes concernés ; d’effectuer, dans le cadre de ses attributions, toute action qui lui serait confiée par le gouvernement ; de fournir les synthèses des renseignements dont elle dispose ». Elle se conforme donc aux priorités fixées par le Conseil national du renseignement, présidé par le président de la République. Ce conseil réunit le Premier ministre, les ministres de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de l’Economie et du Budget, d’autres ministres selon le sujet traité, le coordonnateur national du renseignement, les directeurs des services et le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale. Elle entretient notamment avec la DCRI des relations étroites qui facilitent les flux d’informations. Il en est de même avec les services étrangers dont elle est « technologiquement » proche. Elle maintient des liens « protocolaires » avec la plupart des autres services étrangers, notamment pour la permanence d’une présence quand les canaux diplomatiques ne peuvent plus être utilisés. Enfin, les activités de la DGSE sont suivies par la Délégation parlementaire au renseignement (voir article « Renseignement et Parlement », dans « Archives » 1-2-2012). Ainsi, certaines méthodes utilisées par des services étrangers ne sont pas admissibles en France. La DGSE est également contrôlée par d’autres commissions administratives : vérification des fonds spéciaux ; secret de la défense nationale ; interceptions de sécurité ; informatique et libertés.

Le fonctionnement au quotidien : l’analyste de la DGSE en poste à l’étranger doit apporter un éclairage plus pertinent que celui de la presse ou des télégrammes diplomatiques. Parfois, il a la satisfaction de voir son analyse lui revenir… annotée par un ministre ! L’officier traitant est amené à connaître des sources clandestines. Il est titulaire d’un passeport diplomatique qui lui donne une couverture officielle. Mais, s’il est pris en flagrant délit d’espionnage, il risque, au mieux, un sérieux avertissement, au pire d’être expulsé. Pourtant, en cas d’événement très grave dans son pays d’affectation, il est le dernier à quitter l’ambassade de France. Il peut prendre contact avec les Français résidant à l’étranger, qui l’intéressent et qui deviennent alors des « honorables correspondants », ou même des étrangers, dont il doit garantir l’anonymat pour ne pas tarir ces sources. Malgré le renforcement de l’Union européenne, la mutualisation des services de renseignement semble peu plausible. En effet, c’est le dernier domaine de souveraineté que les Etats membres refuseront toujours d’abandonner. Cependant, la coopération bilatérale fonctionne bien, mais avec interdiction de transmettre quoi que ce soit à un service tiers comme gage de confiance et pour éviter une « intoxication ».

Recrutement et carrière : la DGSE monte en puissance : 690 nouveaux personnels seront recrutés prochainement. Elle regroupe 77 familles d’emplois dans 22 domaines de compétences, du préfet au graveur en passant par la couturière. L’âge moyen y est de 37 ans. Les linguistes, parlant des langues très rares, et les jeunes ingénieurs informaticiens, sortis brillamment des grandes écoles, se voient proposer des contrats à durée déterminée. Les analystes ordinaires sont d’origine militaire ou civile. Les militaires peuvent demander un détachement à la DGSE à partir du grade de capitaine. Les civils y entrent surtout par concours de catégorie A (mais également B et C). Diplômés d’études politiques ou d’une faculté d’Histoire etc., les candidats doivent être à l’aise en société et à l’étranger. Après une épreuve écrite spécifique, ils passent un grand oral, où le jury évalue leur profil comportemental, leur réactivité et leur intelligence de la situation. Suivent un entretien psychologique et une enquête de sécurité. A l’issue de leur formation, militaires et civils sont formatés pour rendre compte systématiquement de tous leurs entretiens au siège de la DGSE. Une formation complémentaire à l’Académie du renseignement (créée en 2010) leur permet d’acquérir un tronc commun de connaissances et de côtoyer des collègues d’autres services.

Pour l’analyste de base, l’évolution professionnelle varie selon ses connaissances spécifiques (Afrique, terrorisme) ou linguistiques. S’il s’estime prêt à devenir « officier traitant » chargé de recruter des sources, il peut demander à suivre une formation en vue de partir à l’étranger ou non. Enfin, la DGSE s’est ouverte aux élèves de l’Ecole nationale d’administration. Ils y occupent des postes de management, car leur profil de haut fonctionnaire ne correspond pas tout à fait… à celui d’officier traitant !

Loïc Salmon

La communauté française du renseignement emploie environ 12.000 personnes ainsi réparties : DGSE, 5.000 dont 25 % de femmes ; Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), 3.100 ; Direction centrale du renseignement militaire (DRM), 1.800 ; Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), 1.200 ; Direction nationale de la recherche et des enquêtes douanières (DNRED), 700 ; Traitement du renseignement et de l’action contre les circuits financiers clandestins (TracFin), 90. Le budget annuel de la DGSE atteint 550 M€ auxquels s’ajoutent les fonds spéciaux, contre 200 M€ pour la DCRI, 158 M€ pur la DRM et 96 M€ pour la DPSD. Par ailleurs, 4.000 personnels des unités militaires spécialisées des armées de Terre et de l’Air et de la Marine nationale remplissent des missions de renseignement d’intérêt militaire.




DCRI : anticiper les menaces futures

Depuis la disparition, en France, de la distinction entre menaces internes et externes, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) doit assurer « une veille permanente de qualité avec obligation de résultats », a déclaré son chef, le préfet Bernard Squarcini.

Ce dernier a présenté les activités de la DCRI au cours d’une conférence-débat, organisée le 8 décembre 2011 à Paris par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Outre ses fonctionnaires, la DCRI recourt, par contrat, à des techniciens, chercheurs, directeurs de ressources humaines, économistes, linguistes et graphologues. Elle concentre ses efforts dans quelques domaines précis. La lutte contre le terrorisme est prioritaire. A part le Hezbollah libanais qui bénéficie du soutien de l’Iran, les mouvements terroristes sont devenus le fait d’individus qui n’ont plus besoin de l’ordre d’un chef suprême. Menace polymorphe, les djihadistes (islamistes radicaux) sont suivis par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les forces militaires françaises déployées hors du territoire national et les services de renseignement (SR) étrangers. Ils ciblent la France en raison de son passé colonial et de sa politique extérieure au Liban (Finul), en Afghanistan (FIAS) et dans la Corne de l’Afrique (lutte contre la piraterie). Installés en Irak, en Afghanistan, en  Somalie et au Yémen, ils visent les intérêts français à l’étranger : ambassades, expatriés, journalistes et touristes. En France, ils ciblent les établissements militaires et recrutent des gens nés sur le territoire national. Ils utilisent internet pour diffuser leur propagande et inciter certains « radicaux » à passer à l’acte. Des informaticiens et des spécialistes des explosifs viennent même leur proposer leurs services. Les déplacements des terroristes ne s’effectuant qu’au dernier moment, les SR coopèrent entre eux pour casser les codes de leurs communications cryptées. Il s’agit d’évaluer la menace de la manière la plus fine possible : un même écrit peut être interprété différemment par la DGSE et la DCRI. La capacité d’analyse permet de cibler les objectifs opérationnels, en vue d’une neutralisation sur le plan judiciaire. Certains islamistes radicaux ont tenté de réaliser des attaques chimiques et bactériologiques. La DCRI redoute particulièrement les attentats simultanés sur une même cible (Bombay, juillet 2011), les actions kamikazes et les enlèvements d’otages… en vue de peser sur les campagnes électorales en France. Le contre-espionnage est la deuxième mission historique de la DCRI. Depuis la chute du mur de Berlin (1989), l’espionnage s’intensifie vers les entreprises, les moyens informatiques, la sécurité militaire et les nouveaux types d’armement. Les SR ont doublé leurs effectifs dans les ambassades et parmi les « clandestins ». Par exemple, un SR ami va coopérer dans la détection d’une menace contre l’intégrité du territoire français… qui fera aussi l’objet de toute son attention ! Ainsi, le FSB russe coopère dans la lutte contre le terrorisme, tandis que son homologue militaire va tenter de recruter des agents de la DCRI. « On fait alors passer un message pour éviter d’avoir à vider une ambassade… avec réciprocité », indique le préfet Squarcini. Les échanges de renseignements sont courants entre SR : la France apporte sa coopération en Afrique occidentale et la Grande-Bretagne la sienne dans la Corne de l’Afrique. De leur côté, les Etats-Unis disposent de moyens techniques considérables. La coopération est plus payante en bilatéral, car elle exige confiance et réciprocité. En revanche, elle fonctionne moins bien dans une enceinte européenne : le traité de Lisbonne (décembre 2009) stipule en effet que la sécurité relève de la souveraineté des Etats. La protection du patrimoine économique, avec ses conséquences sur la souveraineté, la compétitivité et les aspects sociaux en France, a conduit à la désignation d’un délégué interministériel à l’intelligence économique en matière de recherche, prévention, contre-ingérence économique et sécurité active. Les entreprises, grandes et petites, sont en effet vulnérables aux opérations hostiles de rachat en temps de crise économique. La DCRI leur apporte une assistance gratuite à la mise en place d’un système de veille adaptée. La lutte continue contre la subversion violente de groupes radicaux européens visant à la déstabilisation de l’Etat. Celle contre la prolifération des armes de destruction massive en Iran et en Corée du Nord se fait en coopération avec la DGSE, les SR amis et l’Agence internationale de l’énergie atomique. Les cyberattaques contre les installations gouvernementales, les entreprises et les infrastructures vitales mettent en péril la sécurité de la nation (voir revue téléchargeable juin 2011, p.9-16). Une coopération forte entre divers pays est indispensable pour l’identification et la traçabilité de ces attaques (phénomène de rebond), puis pour une commission rogatoire internationale en vue d’une action judiciaire. Face à cette technologie galopante, la DCRI recrute régulièrement des informaticiens par contrat (deux ans) pour anticiper les développements techniques possibles. Par ailleurs, une cyberattaque peut paralyser des forces interarmées en opération. « Défense et blindage des moyens informatiques, c’est la menace d’aujourd’hui », souligne le préfet Squarcini. Le développement de la cryptologie nécessite des moyens techniques très onéreux et, là aussi, la DCRI doit coopérer avec la DGSE et les SR étrangers. Enfin, la DCRI effectue 2.500 enquêtes par an de protection des secrets de défense nationale, dont la divulgation est une cause première de vulnérabilité. « Beaucoup de documents disparaissent par accident, maladresse ou volonté délibérée », rappelle son directeur.

Loïc Salmon

Le commissaire de police Bernard Squarcini est devenu chef de la division « enquêtes et recherche » à la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) en 1989. Par la suite, il a été chargé du renseignement anti-terroriste au Pays basque et en Corse. A ce titre, il a participé à la traque et à l’arrestation en 2003 d’Yvan Colonna, l’assassin présumé du préfet de Corse Claude Erignac. Nommé à la tête de la Direction de la surveillance du territoire (DST) en juin 2007, il prend, en juillet 2008, celle de la Direction centrale du renseignement intérieur, née de la fusion de la DCRG et de la DST.

 




Renseignement et Parlement : transparence et souplesse

Les services de renseignement (SR) font l’objet de contrôles parlementaires (majorité et opposition mêlées) sur leur fonctionnement en vue d’une meilleure efficacité, sans pour autant interférer sur leurs activités opérationnelles, gardées secrètes pour des raisons de succès et de sécurité nationale. Le sénateur Didier Boulaud, le député Jean-Michel Boucheron et l’universitaire Floran Vadillo ont fait le point sur ces contrôles le 24 janvier à Paris, à l’initiative de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

 Législation : Didier Boulaud a souligné l’exigence démocratique d’un contrôle des SR, qui leur donne une nouvelle légitimité et favorise l’émergence d’une culture du renseignement. Les Etats-Unis s’en sont doté dans les années 1970, suivis par la Grande-Bretagne (1989), l’Allemagne (1978 et 1999) et la plupart des Etats membres de l’Union européenne. En France, plusieurs commissions de contrôle parlementaire existent. La loi du 9 octobre 2007, plus précise, institue la Délégation parlementaire au renseignement avec compétence sur quatre directions : sécurité extérieure (DGSE), renseignement militaire (DRM), protection et sécurité de la défense (DPSD) et renseignement intérieur (DCRI), placés sous l’autorité des ministres de l’Intérieur, de la Défense et de l’Economie et des Finances. Elle compte huit membres (quatre députés et quatre sénateurs). Les présidents des commissions permanentes de la Défense et des Lois de chaque assemblée en sont membres de droit. Elle a communication des informations sur le budget, l’activité générale et l’organisation des SR. En revanche, elle n’a pas accès : à ce qui pourrait menacer l’anonymat, la sécurité ou la vie d’une personne ; aux modes opératoires propres à l’acquisition du renseignement (protection des sources), touchant aux relations entretenues avec des services étrangers ou aux activités opérationnelles passées ou en cours. Ses travaux sont couverts par le secret de la défense nationale.

Fonctionnement : Jean-Michel Boucheron estime que la Commission consultative du secret de la défense nationale, créée par la loi de 1998, fonctionne bien. Celle-ci lève ou non les dossiers classifiés, dont un juge souhaite connaître le contenu. En dix ans, environ 90 % de ses propositions ont été suivies par le gouvernement, décisionnaire de la classification. « Elle est là pour aider la justice et non pour la gêner ». Quelque 50 % des documents demandés sont déclassifiés. « Les débat sont toujours consensuels ». Cela permet de préserver l’action de la justice et les intérêts de l’Etat. Cependant, il n’est pas souhaitable de « judiciariser » les actions au combat, souligne le député. La recherche de la responsabilité relève de l’enquête militaire, sauf pour le crime commis à titre privé ou le mauvais traitement de prisonniers. En revanche, Jean-Michel Boucheron considère que la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (écoutes téléphoniques administratives, loi de 1991) laisse à désirer, en raison de la multiplication des officines qui contournent la loi. « Ça pose un problème démocratique. On devrait pouvoir sanctionner ceux qui écoutent des juges, des journalistes et des responsables politiques ». Toutefois, ajoute-t-il, les SR doivent pouvoir analyser les factures téléphoniques (« fadettes ») pour remonter les filières mafieuses et terroristes. Les SR sont en effet responsables de la sécurité de l’Etat et de ses dirigeants (risques de chantage). « La législation ne peut pas tout régler, ni laisser le désordre s’installer ». La réforme du renseignement a décloisonné les SR et rendu obsolètes les conflits entre eux. La création en 2010 de l’Académie du renseignement vise à donner une culture commune en la matière. Un coordinateur du renseignement a été nommé auprès du président de la République. Selon Jean-Michel Boucheron, tous les renseignements doivent remonter directement à ce dernier, seul responsable politique majeur élu au suffrage universel. Néanmoins, le Premier ministre doit être tenu informé. Par ailleurs, le député souhaite qu’il n’y ait pas d’intermédiaire ente les SR et la Délégation parlementaire au renseignement. Celle-ci remet chaque année un rapport écrit au président de la République, qui la convoque pour des échanges plus complets.

Réflexions : Floran Vadillo a constaté que les SR de l’Espagne, de la Grande-Bretagne et d’Israël sont passés sous contrôle parlementaire à la suite de crises. En France, toutes les tentatives antérieures de la part du Parlement avaient été « bloquées par une culture exécutive assez forte », jusqu’à la loi anti-terrorisme de 2005. Ce contrôle est indispensable, dit-il, car « les services de renseignement sont conduits à déroger aux règles de droit commun sur instruction de l’exécutif ». Mais, ce contrôle doit avoir des bornes, c’est-à-dire ne pas être trop intrusif comme aux Etats-Unis, ni trop lâche comme c’est le cas aujourd’hui en France. Floran Vadillo recommande notamment un contrôle interne par le Premier ministre et la définition d’un périmètre clair des contrôles. Selon lui, les SR établissent des relations de connivence avec les parlementaires, en leur donnant des informations qu’ils ne vont pas dévoiler. Jean-Michel Boucheron rétorque : « Nous ne rencontrons pas que les directeurs, mais aussi beaucoup des responsables quand nous allons  sur place ! ». Par ailleurs, il estime impossible, en raison de l’urgence, d’établir un mécanisme d’autorisation et de contrôle des SR sans entraver leur capacité à agir. De son côté, Didier Boulaud est partisan d’un travail de pédagogie pour créer, petit à petit, un climat de confiance avec les SR. Bien reçue dans les postes à l’étranger, la Délégation parlementaire au renseignement parvient à comprendre les difficultés du travail des agents. Enfin, dans les cas de dysfonctionnements graves, conclut Jean-Michel Boucheron, « on a convoqué les responsables, ça a duré longtemps et cela a été communiqué… à la presse ! »

Loïc Salmon

De gauche à droite : le sénateur Didier Boulaud (Nièvre ; Parti socialiste), membre de la Délégation parlementaire au renseignement (créée par la loi de 2007) et de la Commission de vérification des fonds spéciaux (loi de 2002) ; Floran Vadillo, doctorant en sciences politiques et co-auteur du livre « Réformer les services de renseignement français » ; le député Jean-Michel Boucheron (Ille-et-Vilaine ; socialiste, radical, citoyen et divers gauche), vice-président de la Délégation parlementaire au renseignement et membre de la Commission consultative du secret de la défense nationale (loi de 1998).

 




Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles

L’image, toujours fantasmée, de l’agent de renseignement incite les réalisateurs de films de fiction ou de documentaires à tenter de démystifier cette profession. Toutefois, le spectaculaire se vend toujours mieux que la froide et banale réalité.

En France, alors que la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) conserve son autonomie et peut être amenée à travailler en dehors de la légalité française et internationale, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) recrute des officiers de police judiciaire avec le pouvoir d’arrêter des suspects.

Les mondes du renseignement et du cinéma peuvent-ils se rencontrer ? L’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a cherché à le savoir en organisant une table ronde le 25 octobre 2011 à Paris. Y ont participé Jérôme Chauvelot (journaliste indépendant, producteur et réalisateur de documentaires), Philippe Haïm (réalisateur, compositeur et scénariste), Nicolas Saada (réalisateur), Jean Guisnel (journaliste et auteur de documentaires), Alain Chouet (carrière à la DGSE de 1972 à 2002) et Jean-François Clair (de 1972 à 2007 à la Direction de la surveillance du territoire, qui a fusionné en 2008 avec les Renseignements généraux pour former la DCRI). En outre, le « chargé de communication » de la DGSE est intervenu.

Pourquoi et comment : l’acquisition de la vérité au moyen du mensonge et de la manipulation fascine, car les Etats n’apparaissent pas. La recherche de base commence par la documentation écrite, audiovisuelle et internet, puis se complète par des conférences sur le sujet et des rencontres avec des journalistes spécialisés. La lecture de livres autobiographiques de responsables de services de l’époque de la guerre froide, avec les conséquences de leur activité professionnelle sur leur vie privée, se révèle instructive. Ainsi, un acteur de cinéma a passé sept mois à lire (en français et en anglais) tout ce qui lui tombait sous la main pour s’imprégner de l’ambiance. Pour pouvoir raconter en images la vie de ceux dont c’est le métier, il faut d’abord capter leur confiance avant de pouvoir les rencontrer effectivement : cela prend du temps ! Dans les années 1980 en France, seul le directeur d’un service de renseignement pouvait s’exprimer publiquement. Aujourd’hui, il ya des gens formés à la communication extérieure. Quant aux services britanniques de renseignement, ils refusent tout contact et renvoient à leur site internet… où se trouvent des offres d’emploi !

La fiction : même si le monde du renseignement ne sert que de toile de fond à une aventure humaine plus ou moins dramatique, il faut d’abord le comprendre. Les gens du renseignement ne comprennent pas comment se réalise un film, dont le tournage discontinu se fait par séquences non chronologiques. Quant aux acteurs, il faut leur rappeler à chaque fois à quel moment de l’histoire ils jouent, afin qu’ils mettent de l’émotion au bon moment. Des spécialistes des mondes du renseignement et du cinéma  interviennent également : attachées de presse, vedettes et journalistes. Certaines fictions sont à la limite du documentaire, faute d’action, quand il s’agit d’enquêter sur la vie d’un officier traitant. Le succès n’est guère garanti ! En fait, il convient de se trouver à mi-chemin entre une fiction totale et un certain réalisme.

Le documentaire : des contacts sont pris avec la DGSE, la Direction du renseignement militaire et même le ministre de la Défense. Tous attendent de la compétence et de la connivence. Sinon, ils découragent : « c’est une mauvaise idée », « vous n’y arriverez pas ». Mais, malgré les difficultés et à force de patience et de détermination, cela devient possible. Des « contrats » sont établis pour certaines prises de vues. L’actuel président de la République a donné son accord pour que les gens des services de renseignement parlent. Le travail sur le renseignement se rapproche du journalisme : pas d’achat d’informations, vérification, recoupement, ne pas trahir les gens qui acceptent de parler, ne pas divulguer trop tôt. « Les pros du renseignement trouvent ça bien et, quand on les appelle, ils disent oui ». Mais, un documentaire n’est pas un reportage. Il s’agit d’interviewer les gens qu’on a choisis soi-même et non pas ceux qui se sont proposés pour répondre. Pour conserver leur anonymat, ils sont filmés à contrejour ou de dos ou bien les images sont noircies. Pour la hiérarchie, y compris au plus haut niveau, il ya tout intérêt à ce que ça se passe bien pour présenter le fonctionnement du service et sa finalité. Pourtant, la marge d’erreur est aussi large dans le documentaire que dans la fiction.

La réalité : le monde du renseignement n’est pas télégénique, ni drôle. Il est composé de fonctionnaires inconnus, recrutés par concours et qui n’ont guère besoin de films d’espionnage. Le quotidien du renseignement intérieur consiste à effectuer des filatures et à taper des rapports. « On n’a pas besoin de héros, mais de gens qui font leur boulot ! » Certains sujets sont exclus : les opérations, les méthodes et les sources. A ce propos, le recrutement d’une source ne se fait pas sur un « pur chantage », mais sur le long terme et implique une formation. Une vérification préalable s’impose à l’égard d’un « faux volontaire », peut-être envoyé pour « intoxiquer » le service. Par ailleurs, la « déclassification » d’archives est refusée si elle risque de « griller » une source ou de mettre en péril un agent des services de renseignement. Le délai légal est de 50 ans. Dans le domaine économique, les officines privées d’intelligence économique, souvent composées d’anciens agents des services, sont mal considérées, car elles ne s’intéressent qu’à ce qui, selon elles, peut rapporter de l’argent, alors que les services officiels travaillent sur tout. Aujourd’hui, selon un sondage réalisé par la DGSE, 76% des Français savent ce qu’elle est, 75 % en ont une image positive et 18 % sont sans opinion. Par ailleurs, la loi interdit de divulguer l’identité réelle d’un de ses agents et même son appartenance au service. Ainsi, le ministère de la Défense a entamé une action en justice contre Maurice Dufresse, alias Paul Siramy et ancien membre de la DGSE, qui dévoile des sources dans un livre intitulé « 25 ans dans les services secrets ».

Loïc Salmon

Toutes les aventures de l’agent britannique James Bond ont été portées à l’écran à partir de 1962. En deux ans, le succès rencontré fait de lui une vedette internationale, de même que son interprète Sean Connery. Par la suite, il sera incarné par sept autres acteurs, dont Roger Moore (affiche du film « Rien que pour vos yeux »). D’après les divers livres que Ian Fleming lui a consacrés, James Bond parle aussi le français, l’allemand, le russe et le japonais. Il sert dans la Marine pendant la seconde guerre mondiale et en sort capitaine de frégate. Il entre alors au MI 6 (service de renseignement extérieur) et reçoit le matricule 007, avec l’autorisation de tuer. Ses films d’action sont toujours émaillés de gadgets, de science-fiction et de jolies filles !




Renseignement et littérature : un filon pour les écrivains

Le « monde du renseignement » (militaire, diplomatique et économique) intéresse d’abord l’Etat pour des raisons de sécurité nationale. Mais pas seulement. En effet, son mystère et la possibilité d’en lever une partie alimentent une littérature abondante et qui dure.

Les services de renseignements en profitent indirectement, car les lecteurs contribuent à les faire vivre par leurs impôts ! Les auteurs, qui ne doivent surtout pas être ennuyeux, écrivent des « contes de fée pour adultes » ou des « romans noirs » (qui finissent mal), en rendant la fiction la plus « « vraie » possible pour l’intégrer dans l’Histoire en train de se faire.

En vue de faire la part du mythe et de la réalité, l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé une table ronde sur ce sujet, le 13 octobre 2011 à Paris. Elle a invité quatre auteurs à succès : le contrôleur général de police honoraire Bernard Besson, expert en intelligence économique ; le romancier et scénariste D.O.A. (pseudonyme), qui a déjà obtenu deux grands prix en 2004 et 2007 ; l’historienne Claudine Monteil (nom de plume, car diplomate de carrière), qui a commencé une série de romans à suspense et connaît bien le milieu scientifique ; l’éditeur et ancien journaliste à France-Soir Gérard de Villiers, auteur bien connu de la longue série des « S.A.S. » qui remonte à 1965 !

Où trouvent-ils l’inspiration ? D’abord, ils lisent les journaux, regardent la télévision, rencontrent du monde. Ensuite, les « bonnes » personnes leur présentent des gens du renseignement de tous bords… qui aiment parler de leur métier. A force de les fréquenter, les auteurs comprennent leurs réactions et imaginent les récits les plus réalistes. Sinon, leurs livres ne seraient pas lus.

Comment procèdent-ils ? D’abord ils rédigent un plan détaillé : l’un des auteurs en a préparé un de 201 pages pour un livre qui devait en compter 700. L’essentiel consiste à recouper l’information collectée, l’analyser et en extraire ce qui semble intéressant. Cela prend du temps : un seul livre peut nécessiter la lecture de 10.000 pages imprimées, le visionnage de 300 heures de vidéos et 400 heures d’entretiens afin de cerner le sujet. La biographie complète de chaque personnage induit son comportement, mais pas toujours, avec des conséquences sur la narration ultérieure. Des parties romancées et de l’érotisme de temps en temps servent à rendre l’histoire plus vivante. Les déplacements, éventuellement professionnels, à l’étranger permettent de rencontrer des journalistes locaux et, éventuellement, de profiter des informations et de la logistique (interprète et voiture) du bureau de l’Agence France-Presse sur place. Un important travail en amont de préparation des contacts facilite la rencontre du maximum de gens dans le temps le plus court possible, même si, en fin de compte, deux ou trois personnes « idoines » suffisent.

Quelles sont leurs opinions sur les professionnels du renseignement ? Les relations entre le politique, le judiciaire et le renseignement constituent un problème récurrent. Où est la place des professionnels du renseignement ? Ils ont besoin de connaître les enjeux pour lesquels ils se battent. Ils font, dans l’ombre, un travail de fourmi pour la France où, contrairement aux pays anglo-saxons et d’Extrême-Orient, la culture du renseignement n’est pas répandue. Les auteurs de romans d’espionnage, qui  ont des amis dans les « services », ne veulent pas dévoiler des choses qui pourraient gêner leur pays. En outre, leur métier n’est pas de se mettre à la place des professionnels. En revanche, les scientifiques se croisent souvent dans le monde du renseignement. Créatifs tout au long de leur vie, ils échangent beaucoup d’informations entre eux, au-delà des frontières et sont très solidaires. Ainsi, pendant la guerre froide, ceux de l’Ouest ont aidé certains de leurs confrères de l’Est en difficulté. Là où il y a du talent comme à Princeton (Etats-Unis), pépinière de prix Nobel et de médailles Fields (équivalent du Nobel pour les mathématiques), il y a du renseignement, car les recherches mathématiques sont aussi utilisables à des fins militaires. De leur côté, les diplomates peuvent faire passer, avec finesse et efficacité, une menace pour éviter la guerre. L’un des buts du renseignement est d’anticiper ce qui risque de se passer demain ou après-demain sur les plans diplomatique, économique et même culturel. Ainsi dans le cas du terrorisme islamiste, Al Qaïda pense en termes de guerre de religion face à des Etats laïcs et technocratiques, pour qui les vies humaines doivent être préservées. Le « métier » du renseignement consiste à transformer l’information en connaissance par l’analyse, au moyen de logiciels et de méthodes de travail. Pour distinguer le vrai du faux, il convient de se poser les bonnes questions et d’échanger des renseignements en temps réel, tout en conservant un certain cloisonnement par sécurité. Bref, un service de renseignement doit être une intelligence collective avec un chef charismatique.

L’objectif d’un auteur de romans d’espionnage consiste à faire comprendre tout cela à ses lecteurs… sans faire un cours didactique !

Loïc Salmon

L’écrivain britannique Ian Fleming (1908-1964) a créé le personnage de James Bond, l’agent secret le plus célèbre du monde. Son père, député du parti Conservateur, a été tué sur le front français pendant la première guerre mondiale. Après le collège d’Eton et l’académie militaire de Sandhurst, Ian Fleming étudie à l’université de Munich et à celle de Genève. Il travaille d’abord comme journaliste à l’agence de presse Reuters, puis comme agent de change. En 1938, il est recruté comme officier par le directeur du Renseignement naval britannique. Pendant la deuxième guerre mondiale, il conçoit un plan pour capturer le code « Enigma » de la Marine allemande…qui ne fut jamais exécuté. L’expérience ainsi acquise, un stage dans une école pour agents secrets au Canada et son amitié avec un membre du M.I.6 (service britannique de renseignements extérieurs) l’ont inspiré pour écrire et publier, à partir de 1953, les aventures en 14 volumes de l’agent 007, héros de la guerre froide.