Histoire secrète du XXème siècle, mémoires d’espions

Pendant la guerre froide, tous les grands pays ont renforcé leurs services de renseignement (SR). Pourtant, les dirigeants politiques ont souvent sous-utilisé leur production, pour des raisons diplomatiques ou ne débouchant pas sur une décision politique concrète.

Les « mémoires » de responsables de SR apportent un éclairage nouveau sur certains événements de 1945 à 1989. Ainsi, le célèbre agent double Kim Philby (1912-1988), travaillant pour le MI6 britannique et le KGB soviétique, était soupçonné par ce dernier d’appartenir à la CIA américaine. Le général du KGB Oleg Kalouguine (1934, réfugié aux Etats-Unis), chef du contre-espionnage, précise que tout « traître » soviétique était arrêté, jugé et fusillé. Il révèle qu’un nombre important d’agents communistes français ne furent jamais démasqués et prirent leur retraite lors de l’effondrement de l’URSS en 1991. Selon son ancien sous-directeur Peter Wright, le service de contre-espionnage britannique MI5 a organisé des cambriolages ou installé des micros un peu partout à Londres, y compris dans l’ambassade de France. Pourtant, cela n’a guère empêché le blocage, par le général de Gaulle, de l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun. Le « maître-espion » est-allemand Markus Wolf, qui avait réussi à infiltrer une « taupe » dans l’entourage immédiat du chancelier ouest-allemand Willy Brandt (1913-1992), a été surpris de sa démission soudaine. Selon lui, Brandt, partisan d’une politique d’ouverture à l’Est, aurait été victime de dissensions à l’intérieur du SPD (Parti social-démocrate) et d’une crise de confiance dans son gouvernement. L’excentrique Miles Copeland, l’un des fondateurs de la CIA et qui y a effectué plusieurs allers-retours, lui attribue le coup d’Etat qui a renversé le roi Farouk d’Egypte et porté le colonel Nasser (1918-1970) au pouvoir. Il explique les ratés de la stratégie américaine au Proche-Orient à cette époque par le fait que les agents de la CIA sur le terrain ignoraient que personne à Washington ne lisait leurs rapports. L’ingénieur Hussein Sumaida, qui a évolué au sein de l’appareil sécuritaire du SR irakien Mukhabarat, en explique la corruption, les exactions et les opérations secrètes, notamment contre des pays arabes. L’Irak et la Syrie se détestaient mutuellement et méprisaient l’Egypte, signataire des accords de Camp David avec Israël (1978). Tous enviaient et méprisaient les riches Arabie Saoudite et Koweït. Toute alliance avec la Libye du colonel Kadhafi (1942-2011) s’avérait hasardeuse. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), les Etat-Unis apportaient un soutien limité à l’Irak, mais autorisaient des livraisons illégales d’armes à l’Iran dans l’espoir que les deux pays s’anéantiraient mutuellement. La France, l’Union soviétique, la Chine et Israël en vendaient également aux deux belligérants. Après leur défaite au Viêt Nam (1975), les Etats-Unis ont voulu prendre leur revanche en Afghanistan en armant la guérilla locale contre l’armée soviétique, qui avait soutenu les Nord-vietnamiens. La CIA achetait armes, munitions et équipements, que le SR pakistanais ISI redistribuait aux Moudjahidin. L’un de ses dirigeants, le général d’infanterie Mohammed Youssaf, a géré cette opération de 1983 à 1987. A chaque dollar dépensé par les Etats-Unis s’ajoutait un dollar de l’Arabie Saoudite. La plus grande quantité d’armes provenait de Chine, d’Egypte et même d’Israël, qui en avait récupéré lors de l’invasion du Liban.

Loïc Salmon

« Histoire secrète du XXème siècle, mémoires d’espions », Yvonnick Denoël. nouveau monde éditions, 430 pages, 10,90 €.

Les espions du Vatican

KGB-DGSE

Profession Espion

 




Armement : baisse des exportations françaises en 2020

Les prises de commandes (contrats signés et entrés en vigueur) d’armements français à l’export ont atteint 4,9 Mds€ en 2020, selon le rapport du ministère des Armées transmis au Parlement le 1er juin 2021 et présenté à la presse le lendemain. Elles se montaient à 8,3 Mds€ en 2019.

Selon le ministère des Armées, cette baisse résulte de plusieurs facteurs. D’abord la pandémie du Covid19 a provoqué un décalage de plusieurs mois des projets d’acquisition. Certains Etats acheteurs ont réorienté des budgets vers les aides économiques et sociales. Ensuite, la crise sanitaire a perturbé les livraisons d’équipements liés aux contrats en vigueur. Enfin, certains industriels ont demandé l’activation de la clause de force majeure. La Direction générale de l’armement a apporté une aide financière aux petites et moyennes entreprises fournisseurs et bureaux d’études de matériels sensibles, afin de maintenir la base industrielle et technologique de défense.

Bilan et perspectives. La majorité des prises de commandes de 2020 porte sur des contrats inférieurs à 200 M€ et totalisant 4,4 Mds€, contre 3,7 Mds€ en 2019. Ils correspondent à du maintien en condition opérationnelle, de la formation ou de la modernisation de grands équipements vendus au cours des dix années précédentes. La part de l’Europe représente 25 % des exportations totales (15 % en 2019), dont 15 % pour les Etats membres de l’Union européenne et 10 % pour les autres pays européens. La part des pays des Proche et Moyen-Orient se monte à 24 %, celle de l’Asie-Océanie à environ 22 % et celle de l’Afrique à 16 %. Cette année encore, la France reste le troisième exportateur mondial derrière les Etats-Unis et la Russie, mais devant la Chine et l’Allemagne. L’année 2021 devrait permettre de rattraper les retards de 2020, en raison des ventes annoncées du Rafale totalisant 7,5 Mds€. Ainsi, le 25 janvier, la Grèce a signé un contrat d’acquisition de 18 avions, dont 12 d’occasion pour un montant de 2,5 Mds€. Le 4 mai, l’Egypte a signé trois contrats pour la livraison de 30 avions neufs supplémentaires et des équipements associés (4 Mds€). Le 28 mai, la Croatie a retenu l’offre française de 12 Rafale d’occasion (1 Md€) pour moderniser sa flotte de combat multi-rôles. Les Rafale d’occasion seront prélevés sur la flotte de l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE). Ceux destinés à la Grèce seront remplacés par des unités neuves, afin de maintenir la cible de 129 Rafale en dotation en 2025. Les produits de cession des avions à livrer à la Croatie seront utilisés pour améliorer la disponibilité et renforcer la préparation opérationnelle de l’AAE.

Contrôle. Un dispositif examine, a posteriori, la conformité aux autorisations délivrées. Un premier contrôle « sur pièces » vérifie la cohérence entre les licences détenues et les comptes rendus et informations transmises. Ainsi 17 contrôles de ce type ont été établis sur l’activité de 120 exportateurs et 4.375 contrats en 2020. En outre, des enquêteurs peuvent procéder à un contrôle dans les locaux des exportateurs (19 en 2020). Parmi les procès-verbaux, 47 % ont donné lieu à une mise en garde, 6 % à une mise en demeure et 47 % à un classement sans suite. Si la France refuse l’exportation d’un équipement sensible à un pays donné, dans la pratique, tous les autres membres de l’Union européenne se rangent à son avis. Par exemple, est interdite l’exportation des capacités de production de systèmes complets de fusée ou de drone d’au moins 300 km de portée et de 500 kg de charge utile.

Loïc Salmon

Armement : baisse des exportations françaises en 2019

Industrie de défense : exportations, partenariats et concurrence en hausse

Armement : exportations françaises, + 42,7 % en 2013




Israël : ripostes militaires de précision au Hamas de Gaza

Par ses bombardements ciblés en représailles aux tirs de roquettes sur son territoire, Israël entend créer un climat d’insécurité totale au sein du mouvement islamiste Hamas.

Le lieutenant-colonel Jonathan Conricus, porte-parole de Tsahal (forces armées israéliennes) l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 17 mai 2021 entre Jérusalem et Paris, par l’Association des journalistes de défense. La visioconférence a dû être retardée en raison d’une alerte en cours. Du 10 au 17 mai, les victimes de l’affrontement entre Israël et le Hamas de la bande de Gaza sont estimées à 10 tués et 294 blessés du côté israélien et 200 tués et plus de 1.300 blessés du côté palestinien.

Un contexte de guerre. Depuis 13 jours, 3.200 roquettes sont tombées sur Israël, mais avec un nombre réduit de victimes grâce au « dôme de fer », indique le lieutenant-colonel. Chaque unité du dôme comprend un radar de trajectographie, des roquettes et une batterie de missiles d’interception de courte portée. Dérivé du « Patriot » américain, ce système est de conception israélienne. En cas de tirs de roquettes décelés, les sirènes alertent la population de l’agglomération visée, qui se réfugie dans des abris en béton. A la date du 17 mai, le dôme de fer avait intercepté 90 % des roquettes, dont certaines ont explosé à Gaza. Il n’entre en œuvre que contre celles risquant d’atteindre des habitations. Tsahal a détruit 850 cibles considérées comme militaires, tuant 130 combattants. Les tirs de précision visent à réduire au maximum les dégâts collatéraux, souligne le lieutenant-colonel Conricus.

Des frappes chirurgicales. Le Hamas, dit-il, dissimule des installations militaires dans des infrastructures civiles très fréquentées, pour utiliser les passants comme boucliers humains. Ainsi, le 15 mai, une bombe guidée par GPS a totalement détruit la tour hébergeant les bureaux de médias étrangers, dont ceux de l’agence de presse américaine Associated Press et de la télévision qatarie Al-Jazira. Le personnel avait été sommé d’évacuer les lieux une heure avant l’attaque. Le ciblage de la tour, sans endommager les immeubles voisins, a été déterminé car elle abritait aussi les bureaux du service de renseignement du Hamas, des armes en cours de développement et des moyens logistiques. En outre, les bombardements ont détruit 100 km de tunnels aux parois bétonnées, par lesquels transitent des armes et des groupes armés. Il s’agit de perturber les activités militaires et civiles du mouvement islamiste, précise le lieutenant-colonel. Les opérations de représailles visent aussi les cadres militaires et les ingénieurs de haut niveau du Hamas. La prise de décision, processus complexe auquel participe un conseiller juridique, prend en compte la valeur de la cible et la réduction maximale du nombre de victimes potentielles. A titre indicatif, dans le passé, un dirigeant du Hamas a été abattu sans que son épouse, qui se trouvait à ses côtés, soit blessée.

Le Hamas. Le mouvement palestinien Hamas, qui comprend des branches politique et militaire, prône la destruction d’Israël et la création d’un Etat dans les frontières de 1967 avec Jérusalem pour capitale. Il est implanté à Gaza, en Cisjordanie et dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban, en Syrie et en Jordanie. Avec sa direction politique au Qatar, il dispose de camps d’entraînement en Syrie, au Liban, au Soudan et en Iran qui lui apporte une aide politique, financière et militaire. Son opposition à Daech et son hostilité à l’Etat islamique au Sinaï ont permis au Hamas de se rapprocher de l’Egypte.

Loïc Salmon

Proche-Orient : Israël, envisager tous les scénarios de riposte

Lève-toi et tue le premier

Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste




Marine nationale : la TF 50 américaine sous commandement français

Pendant sa présence dans le golfe Arabo-Persique dans le cadre de la mission « Clemenceau 2021 », le Groupe aéronaval (GAN) assure le commandement de la Force opérationnelle américaine 50 (TF 50) depuis le 31 mars 2021.

Le contre-amiral Marc Aussedat, commandant le GAN, a présenté la situation le 15 avril 2021, au cours d’une visioconférence avec la presse à Paris.

Confiance et interopérabilité. Le golfe Arabo-Persique constitue une vaste zone d’opérations (voir encadré). Les contacts fréquents avec les Marines des pays riverains restent professionnels, même avec les forces navales iraniennes, pour éviter toute escalade, souligne l’amiral Aussedat. Dans le cadre de l’opération « Inherent Resolve », la TF 50 a pour missions d’accompagner les forces de sécurité irakiennes, pour empêcher Daech de se reconstituer, et de maîtriser l’espace aéromaritime de la zone. La TF 50 opère sous les ordres de l’état-major naval américain, basé à Bahreïn. Le centre des opérations aériennes de la coalition (83 pays), sous commandement américain, se trouve au Qatar. Signe de la confiance établie au cours de dizaines d’années entre les Marines américaine et française, le commandement français de la TF 50 met en exergue l’interopérabilité entre les porte-avions Charles-de-Gaulle et Eisenhower, tous deux à propulsion nucléaire et équipés de catapultes et de brins d’arrêt. Ce tandem permet une vision plus large de la situation et augmente l’intensité de l’effort dans les cas d’intervention armée. Ainsi, les deux avions de guet aérien E-2C Hawkeye du Charles-de-Gaulle, véritables postes de commandement volants, assurent le relais radio et l’alerte avancée dans l’environnement tactique. Les avions de chasse Rafale F3-R et les missiles de croisière navals de la frégate multi-missions Provence donnent une capacité de frappe dans la profondeur. Les Rafale effectuent 6 à 8 sorties par jour pour des vols de reconnaissance ou des frappes sur des objectifs identifiés ou pour des engagements d’opportunité au profit des troupes irakiennes au sol.

Composante américaine. L’amiral Aussedat s’entretient tous les deux jours avec le vice-amiral commandant la Vème Flotte américaine, dont dépend la TF 50 chargée aussi d’assurer la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz. Le porte-avions Eisenhower présente les caractéristiques suivantes : déplacement, 100.000 t ; longueur, 322, 8 m ; largeur du pont d’envol, 76 m ; vitesse, 30 nœuds (55 km/h). Il peut embarquer 90 aéronefs, dont : 4 « squadrons » (« flottilles » dans la Marine française) d’avions d’attaque et d’assaut F/18 Hornet ; 1 squadron d’avions de guerre électronique EA-6 Prowler ; 1 squadron d’avions de guet aérien E-2 Hawkeye ; 1 squadron d’hélicoptères de lutte anti-sous-marine Seahawk ; 1 flotte de soutien logistique Grumman C-2 Greyhound. La Marine américaine compte 11 porte-avions en service et devrait prendre livraison de 3 autres en 2022, 2027 et 2030.

Loïc Salmon

L’océan Indien est accessible par trois détroits d’importance stratégique, à savoir Bab-el-Mandeb (vers la mer Rouge et le canal de Suez), Ormuz et Malacca (vers l’océan Pacifique). Le détroit d’Ormuz relie la mer d’Arabie au golfe Arabo-Persique. Ce dernier s’étend sur 251.000 km2 avec une longueur de près de 1.000 km, une largeur variant de 200 km à 300 km et une profondeur de 50 m à 90 m. Il est bordé par : l’Iran au Nord-Est ; l’Irak, le Koweït et l’Arabie saoudite à l’Ouest ; Bahreïn, le Qatar et les Emirats arabes unis au Sud et à l’Est ; Oman à l’Est par l’enclave de Moussandan.

Marine : missions « Clemenceau 2021 » pour le GAN et « Jeanne d’Arc 2021 » pour le GEAOM

Aviation militaire : les Rafale F3-R en service opérationnel

Marine nationale : groupe aérien aux Etats-Unis, modernisation du porte-avions




Océan Indien : les forces françaises aux EAU, surveillance et coopération opérationnelle

La garantie de la liberté de navigation dans les accès à l’océan Indien, l’influence régionale et la recherche de profondeur stratégique constituent les missions des forces françaises aux Emirats arabes unis (FFEAU).

Leur commandant, le contre-amiral Jacques Fayard, l’a expliqué le 18 février 2021, au cours d’une visioconférence avec la presse à Paris.

Evaluation permanente. Environ 160.000 ressortissants français résident aux Proche et Moyen-Orient, carrefours des enjeux des grandes puissances et de tensions conjoncturelles en 2019-2020, souligne l’amiral. La lutte contre Daech se poursuit en Jordanie, Syrie et Irak. Le canal de Suez et les détroits de Bab-el-Mandeb, d’Ormuz et de Malacca, voies maritimes vulnérables, donnent accès à l’océan Indien, où la Chine exerce de plus en plus son influence. Les postures aériennes, navales et terrestres des protagonistes dans le golfe Arabo-Persique et le détroit d’Ormuz restent actuellement faibles ou modérées, notamment des exercices des forces navales iranienne et russe. De même au large du Pakistan, les forces navales chinoise, russe, américaine et pakistanaise maintiennent des activités prudentes et professionnelles. L’Union européenne (UE) manifeste sa présence politique par la surveillance de la sécurité maritime avec l’opération « Agénor », pour contribuer à la désescalade dans la région. Des frégates néerlandaises et danoises y ont déjà effectué des patrouilles de quatre mois. L’état-major tactique a inclus des officiers français, danois, belges, grecs et néerlandais. La force navale Agénor ne peut intervenir lors d’une action violente en cours, mais peut en rendre compte et établir les responsabilités en cas de manœuvres illicites. L’UE assure également une présence militaire dans le golfe d’Aden et la corne de l’Afrique avec l’opération « Atalante » de lutte contre la piraterie.

Moyens et coopération. Outre le commandement des FFEAU, l’amiral Fayard assume diverses responsabilités sur une zone couvrant 14 pays riverains de l’océan Indien : contrôle opérationnel des forces aéronavales françaises déployées ; soutien de l’opération « Chammal » en Irak ; commandement de l’opération « Agénor » ; action de l’Etat en mer (lutte contre le narco trafic). Les FFEAU, qui mobilisent de 700 à 1.000 militaires selon les circonstances, se répartissent entre les trois armées. La base aérienne 104, située à Al Dhafra, abrite l’escadron 1/7 « Provence » (reconnaissance, interventions et défense aérienne) et peut accueillir jusqu’à 14 avions de chasse et 5 gros porteurs : avion de patrouille maritime ATL2, avion de transport tactique C160 Transall ou A400M et avion ravitailleur KC135 ou MRTT Phénix. Le 5ème Régiment de cuirassiers, installé dans le camp de Zayed, compte un escadron de chars Leclerc et un sous groupement d’artillerie Caesar. Le camp de la Paix abrite la base navale française et l’état-major de la Marine émirienne. Les FFEAU contribuent au déploiement du Groupe de guerre des mines ou du Groupe aéronaval. Réservoir de forces pour intervenir en cas de crise, elles contribuent à la stabilité dans la région. La coopération avec les EAU porte sur le renforcement des capacités en matière cyber, NRBC (nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique), lutte anti-drones, déminage, combat en montagne ou en zone urbaine, renseignement et formation. Deuxième client de la France à l’export en 2019, les EAU ont acquis hélicoptères, avions de transport, chasseurs Mirage 2000 et chars Leclerc.

Loïc Salmon

Marine : missions « Clemenceau 2021 » pour le GAN et « Jeanne d’Arc 2021 » pour le GEAOM

Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

Opération européenne « Atalante » : piraterie contenue en océan Indien




Armée de l’Air et de l’Espace : « Skyros 2021 », mission en interalliés en Eurasie

Pour démontrer sa capacité à intervenir à grande distance et sous court préavis, l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) entreprend la mission « Skyros 2021 » (20 janvier – 5 février) », qui se déroule jusqu’en Inde.

La projection de puissance. Placée sous le commandement opérationnel de l’Etat-major des armées, « Skyros 2021 » vise à former les équipages français aux missions exigeantes de la projection et à valoriser l’interopérabilité avec les armées de l’Air des pays partenaires concernés : Djibouti, Inde, Emirats arabes unis, Egypte et Grèce. Cette mission mobilise 170 aviateurs, 4 avions de chasse Rafale B, 2 avions de transport militaire polyvalents A400M Atlas, 1 avion de transport et de ravitaillement A330 Phénix et 15 t (190 m3) de fret. Elle met en œuvre des moyens d’appui à la manœuvre aérienne, à savoir transit, systèmes d’information et de communication et protection défense, à partir d’une structure de commandement centralisées basée à Lyon-Mont-Verdun. Chaque escale donne l’occasion d’entraînements communs : combats aériens, ravitaillements en vol croisés et raids conjoints. « Skyros 2021 » constitue un jalon capital pour l’AAE en vue de pouvoir déployer, à partir de 2023, 20 Rafale et 10 A330 Phénix jusqu’à 20.000 km en 48 heures. Cette mission s’inscrit dans la stratégie de défense de la France dans les zones Asie-Pacifique, Proche et Moyen-Orient et bassin méditerranéen.

Les escales. Le traité de coopération en matière de défense, signé en 2011 avec la République de Djibouti, permet d’y stationner 1.500 militaires français, capables d’accueillir et de projeter rapidement des forces en cas de crise dans la sous-région, vers l’océan Indien ou le Moyen-Orient. La base aérienne 188 abrite l’escadron de chasse 3/11 « Corse », équipé de Mirage 2000-5, et l’escadron de transport 88 « Larzac », équipé d’hélicoptères Puma et d’avions de transport tactique, logistique et de fret Casa CN-235. L’espace aérien de 250 km de long et de 200 km de large permet des exercices grandeur nature au milieu du désert. L’ancienne coopération aéronautique avec l’Inde a été consolidée par l’achat de 36 Rafale en 2016. Les armées de l’Air indienne et française se côtoient lors de l’exercice multilatéral « Pitch Black » en Australie (2018), l’escale en Inde de la mission « Pégase » (2018) et l’exercice bilatéral « Garuda », organisé tous les deux ans en France ou en Inde. Le dernier s’est déroulé en 2019 à Mont-de-Marsan avec la participation de 4 avions de chasse indiens SU-30. La base aérienne française 104 aux Emirats arabes unis permet une projection de force dans la zone indopacifique et une présence préventive, nécessaire à un engagement immédiat. Outre le partenariat opérationnel dans la lutte anti-drones ou la guerre électronique, l’AAE participe aux exercices majeurs de défense aérienne « Desert Flag » et « Falcon Shield ». Le plan annuel de coopération entre la France et l’Egypte porte notamment sur la formation, les échanges, les exercices et les équipements. Déjà détentrice de Mirage 2000, l’Egypte a acheté 24 Rafale en 2015. « Skyros 2021 » renforce les capacités aériennes communes pour contribuer à la sécurité et à la stabilité dans la région. Membres de l’Union européenne et de l’OTAN, la Grèce et la France maintiennent des positions similaires en matière de sécurité. La Force aérienne hellénique dispose de Mirage 2000 et a signé un contrat d’achat de 18 Rafale en janvier 2021. L’AAE va participer à l’édition 2021 de l’exercice « Iniochos » en Grèce.

Loïc Salmon

Armée de l’Air : « Pégase 2018 », projection lointaine dans le Pacifique

Armée de l’Air : CDAOA, permanence et réactivité

Patrouille de France, la tournée américaine de 2017

 




Covid-19 : conséquences stratégiques pour l’UE et le Sud de la Méditerranée

La pandémie du Covid-19 a entraîné une crise sanitaire et économique pour l’Union européenne (UE) et fait cesser, temporairement, les mouvements sociaux au Proche-Orient et au Maghreb.

Olivier de France et Didier Billion, chercheurs à l’Institut de relations internationales (IRIS), l’ont expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 15 septembre 2020 à Paris, par l’IRIS.

L’Union européenne. Outre son rôle commercial, l’UE va devoir construire son propre modèle et devenir un acteur géopolitique, estime Olivier de France. Ses membres sont déjà parvenus à se mettre d’accord sur un budget commun. Leurs approches diverses lui permettent de comprendre les événements différemment, en vue de créer une valeur ajoutée. Il s’agit d’enclencher une dynamique pour réduire sa dépendance militaire et technologique à l’égard des Etats-Unis et sa dépendance sanitaire vis-à-vis de la Chine. Auparavant, elle va devoir traiter les conséquences stratégiques du « Brexit ». Ce dernier va toucher directement la population britannique par le chômage et les faillites d’entreprises, au-delà des lourdes pertes de points de produit intérieur brut au niveau national. Les conservateurs britanniques espèrent que ces perspectives seront occultées par les conséquences de la pandémie du Covid-19. S’appuyant sur le droit international, l’UE doit négocier avec un Etat qui « détricote » l’accord de sortie, qu’il a signé un an auparavant. Cette recherche de l’intérêt à court terme discrédite la parole de la Couronne britannique, souligne Olivier de France. Désormais, l’UE se trouve face à deux capitalismes : l’un, « populiste » incarné par Londres et l’administration Trump à Washington, l’autre, « autoritariste » par Pékin. L’UE va devoir définir et défendre ses propres intérêts et non plus réagir en fonction de ce que dit Londres, Washington ou Pékin. Elle ne présente pas encore d’approche commune dans la gestion des relations internationales. Ainsi, le différend chronique, qui oppose la Grèce et la Turquie en mer Egée, ne devrait pas déboucher sur un affrontement militaire, mais des incidents sont à craindre. Face à Ankara, Paris choisit le rapport de force par l’envoi d’avions et de navires militaires, tandis que Berlin préconise la négociation. La présence d’une importante communauté turque en Allemagne n’y est sans doute pas étrangère. Par ailleurs, la guerre des prix du pétrole entre l’Arabie saoudite et la Russie ne le remet pas en question, car 93 % de la consommation mondiale en énergie est constituée de produits fossiles, précise Olivier de France.

Le Sud de la Méditerranée.  Suite tardive du printemps arabe de 2011, mouvements sociaux et revendications des processus démocratiques se sont déclenchés au Soudan, en Algérie et au Liban en 2020, rappelle Didier Billion. Le Covid-19 les a interrompus, mais ils peuvent resurgir. Selon les chiffres officiels et en raison de la jeunesse de leur population, le nombre de contaminations par million d’habitants reste inférieur à ceux d’Amérique latine et d’Europe occidentale. Le Covid-19 a plus touché l’Iran, déjà affaibli par les sanctions économiques américaines. La forte abstention aux élections législatives de 2020 a provoqué une poussée conservatrice. Par ailleurs, l’accord entre Israël, Bahreïn et les Emirats arabes unis, signé le 15 septembre à Washington, reconfigure le Moyen-Orient. Selon Didier Billion, il favorise la politique d’annexion d’Israël et complète le plan Trump, conçu pour être refusé par les Palestiniens, qui se trouvent encore plus isolés.

Loïc Salmon

Covid-19 : conséquences stratégiques en Asie

Grande-Bretagne : sécurité et défense après le « Brexit »

Iran : Covid-19, sanctions américaines et ambiguïtés sur le nucléaire militaire




Liban : l’opération « Amitié », réactivité et efficacité

Manœuvre logistique d’ampleur réalisée en urgence, l’opération « Amitié » de projection d’une force française de soutien dans le port de Beyrouth s’est déroulée du 4 août au 23 septembre 2020, pour aider l’armée libanaise.

Des retours d’expérience (Retex) ont été présentés à la presse le 22 septembre à Paris par l’Etat-major des armées. Y sont intervenus : le colonel Frédéric Barbry, son porte-parole (photo) ; le lieutenant-colonel chef opération du Groupement terre génie « Ventoux » ; le capitaine de corvette commandant le groupe de plongeurs-démineurs de la Méditerranée ; le lieutenant-colonel commandant l’Escadron de ravitaillement en vol de transport stratégique 1/31 « Bretagne » ; le commissaire principal adjoint au chef de bureau Planification de l’état-major opérationnel du Service du commissariat des armées.

Opération interarmées. En réponse aux explosions de 2.750 t de nitrate d’ammonium dans le port de Beyrouth (190 morts et 6.500 blessés), l’opération « Amitié » a été lancée dès le 4 août, a rappelé le colonel Barbry. Elle a nécessité l’acheminement de 750 militaires et 1.200 t de fret humanitaire, en coordination avec les ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur et de la Santé. Les 8 projections aériennes ont mis en œuvre : 4 A400M Atlas, 1 C-130J Super Hercules et 1 C-160 Transall pour le transport tactique ; 1 Airbus A310 pour le transport stratégique ; 1 avion ravitailleur A330 Phénix. La projection maritime a inclus le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre avec des moyens amphibie de débarquement, véhicules incendie, engins de déblaiement et travaux sous-marins et d’investigation, 1 hélicoptère Alouette III (Marine nationale) et 1 hélicoptère Caracal (armée de l’Air) ; le porte-conteneurs Calao, affrété militaire. Avec 1.100 rotations de camions bennes, l’opération « Amitié » a permis de dégager 25 ha de terrain et 17.000 t de gravats.

Retex Terre. L’effectif terrestre a inclus 390 hommes du Groupement génie « Ventoux » (dont des équipes pour les travaux en hauteur), 55 sapeurs-sauveteurs et 13 marins-pompiers de la Sécurité civile. Il a disposé d’un état-major opératif et de 4 PC successifs dans le département du Vaucluse, à Toulon, à bord du Tonnerre et dans le port de Beyrouth. Celui-ci a été « scanné » pour en vérifier les infrastructures. En outre, 37 missions d’information et 11 chantiers ont été lancés en ville, dont le découpage de 3.000 m de charpente métallique, pour la reprise de l’activité.

Retex Marine nationale. Les 15 plongeurs-démineurs, déjà en alerte, et les éléments du génie maritime ont reconfiguré leurs matériels, dont un appareil spécial pour la soudure sous-marine à 3.000 °C, un casque de plongée en surpression pour éviter des entrées d’hydrocarbures et un robot télé-opéré dans les endroits dangereux. Le Service hydrographique et océanographique de la marine a cartographié le fond du port sur 1 km2. 80 plongées d’identification ont eu lieu, facilitées par l’interopérabilité avec les plongeurs libanais formés en France.

Retex armée de l’Air. Les A 400M ont effectué 4 rotations entre la France et Beyrouth pour transporter 75 marins-pompiers, 3 chiens de recherche et 6 t de matériel. Le Phénix a réalisé un aller-retour Istres-Beyrouth, soit 4.000 km en 4 heures de vol, avec un seul « plein » et 2 heures d’escale. Le Caracal a été mis en alerte pour évacuer, éventuellement, un plongeur accidenté sur Chypre.

Retex Commissariat. Un détachement mixte a établi un dispositif financier et monté un réseau Wifi pour les liaisons avec les familles des militaires projetés.

Loïc Salmon

Service de santé : culture du retour d’expérience en opération extérieure

Opex : bilans de « Chammal » et de « Barkhane » en 2019

Logistique opérationnelle : de la maîtrise des flux à la force « Scorpion »

 




Terrorisme : instrumentalisation de la pandémie du Covid-19

Les organisations terroristes Etat islamiste (EI) et Al Qaïda voient en la pandémie du Covid-19 une punition divine et non une crise sanitaire, qui ne remet pas en cause l’objectif de la fondation d’une société islamique.

Pierre Boussel, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 29 juin 2020 à Paris.

Propagande et recrutement. Dans le cadre d’une propagande anti-occidentale, le Covid-19 est utilisé sur les réseaux sociaux pour séduire les populations musulmanes et susciter des vocations de djihadistes, indique Pierre Boussel. Ainsi, il touche surtout les pays riches sur les plans sanitaire et économique. Leurs banques leur portent secours par des prêts à intérêt, interdits par l’islam. Le virus, châtiment divin, infecte les personnalités influentes : des présidents (Botswana, Soudan du Sud) ; un vice-président (Iran) ; des Premiers ministres (Grande-Bretagne, Côte d’Ivoire) ; des ministres (Espagne) ; une vice-présidente d’Assemblée nationale (Burkina Faso) ; des députés (Italie) ; des sportifs, acteurs, musiciens et écrivains célèbres. La fréquentation des réseaux sociaux, accrue par le confinement, facilite le recrutement. Selon une étude (avril 2020) du Centre international d’étude de l’extrémisme violent, sur 236 nouveaux membres de l’EI, 49 % des hommes et 52,6 % des femmes ont été recrutés par voie « numérique ». Depuis sa fondation en 622, l’islam s’est renforcé malgré les crises, épidémies et autres aléas. Aujourd’hui, l’islam « radical » s’estime être le peuple « voulu » et « missionné par Dieu ». Comme lors de la grande peste de 1346, des djihadistes pourraient envoyer des personnes infectées par le Covid-19 au sein de populations vulnérables, notamment africaines. La cellule du renseignement financier du Luxembourg alerte sur les menaces liées au Covid-19, à savoir blanchiment d’argent et financement du terrorisme. Enfin, la récession économique creuse les inégalités sociales, causes de vocations djihadistes.

La complexité du Proche-Orient. En Irak, le confinement consécutif au Covid-19 affaiblit l’économie. La paupérisation, accrue et conjuguée à l’antagonisme sunnite/chiite, pourrait favoriser le recrutement de djihadistes, indique Pierre Boussel. Sur les 70.000 soldats américains présents au Moyen-Orient, 5.000 seulement se trouvent en Irak. Par ailleurs, la 5ème Division irakienne déployé à Diyala, bastion de l’EI, manque de matériels. Quelque 300 véhicules sont hors service et les caméras thermiques de surveillance, détruites par l’EI, ne sont pas remplacées. Selon un ancien directeur des forces spéciales américaines, la pandémie du Covid-19 donne l’occasion de revoir les priorités et d’examiner la valeur et les coûts des efforts entrepris. Le Pentagone a réduit la mobilité des forces déployées en Irak, mais y maintient leur capacité de réaction par le pré-positionnement d’urgence au Koweït de 3.000 soldats de la 82ème Division aéroportée. En Syrie, les forces américaines sont stationnées à l’Ouest de Deir er-Zor et de Bakamal, après l’offensive victorieuse contre l’EI en 2017-2019, avec parfois des incidents de tirs en présence d’éléments russes. En outre, les programmes américains de soutien et de formation à la lutte anti-terroriste se poursuivent en Jordanie, en Somalie et au Kenya. Par suite de la pandémie, la France a rapatrié la centaine de personnels chargés de la formation de l’armée irakienne, dans le cadre de l’opération « Chammal ». Mais des officiers français restent présents au sein de l’état-major de la force d’intervention combinée situé au Qatar, dans le cadre de l’opération internationale « Inherent Resolve » de reconquête des territoires syrien et irakien sur l’EI. Parallèlement au déclenchement de l’épidémie du Covid-19 en Irak au premier trimestre 2020, l’EI reconstitue ses forces, estimées à environ 500 à 3.000 hommes par les services de renseignement occidentaux. Il profite de l’affectation d’une grande partie de l’armée régulière irakienne à la surveillance du confinement pour conduire des attentats à Bagdad et des attaques contre des postes paramilitaires chiites.

L’Afrique en sursis. L’impact du Covid-19 sur le radicalisme islamiste dans la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad) reste difficile à évaluer, estime Pierre Boussel. Une rivalité oppose le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans à l’Etat islamique au Grand Sahara. La répartition des subsides issus de la « zakat » (aumône légale de l’islam), les litiges pastoraux ou les défections de combattants entre les différents groupes l’emportent sur les considérations de santé publique. Le confinement n’arrête pas le terrorisme. Ainsi, en mars 2020 au Tchad, l’organisation Boko Haram a lancé un assaut avec plusieurs centaines d’hommes sur l’île de Bohoma, faisant 92 morts et 47 blessés. Le gouvernement tchadien a riposté par l’opération « Colère de Bohoma », qui a tué un millier de djihadistes. La crise économique, consécutive au Covid-19, parmi les Etats riverains du Lac Tchad pourrait inciter de jeunes déshérités à s’improviser djihadistes pour nourrir leur famille. Au Mozambique, le recul de la présence de l’Etat incite l’EI à lancer d’incessantes opérations « coups de poing » dans la province de Cabo Delgado. Au Sahel, des dizaines de milliers d’hectares, abandonnés par la puissance régalienne, se trouvent ainsi livrés à la prédation des organisations djihadistes.

La Chine, ennemi « verbal ». Selon Pierre Boussel, l’EI et Al Qaïda reprochent à la Chine son point de départ de la propagation du Covid-19, son athéisme, sa pratique de prêts financiers à intérêts et son oppression des Ouïghours musulmans de la province du Xinjiang. Celle-ci avait conquis son indépendance en 1933 sous le nom de « République islamique turque du Turkestan oriental » jusqu’à son absorption, en 1934, par la Chine devenue République populaire en 1949. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, les forces américaines engagées en Afghanistan contre Al Qaïda découvrent des combattants ouïghours, dont 22 sont envoyés à la prison de Guantanamo. Malgré un soutien financier, limité, au « Mouvement islamique du Turkestan oriental », Al Qaïda ne parvient pas à ouvrir un nouveau front dans le Xingiang, où l’islam radical reste minoritaire. A partir de 2011, des centaines de combattants ouïghours se rendent en Syrie. Il s’agit surtout de recrues issues des 25.000 ressortissants ouïghours de la diaspora d’Istanbul. L’effectif passe progressivement de 300 à 1.000 mis en scène dans une propagande vidéo. Mais, contrairement à ce qu’espérait l’EI, la province du Xingiang ne se soulève pas contre le pouvoir central chinois. En outre, les djihadistes ouïghours s’adaptent mal au conflit et réprouvent l’hyper-violence et les tactiques trop coûteuses en vies humaines. Sur le terrain, ils maîtrisent mal la langue, car leur connaissance de l’arabe du Coran diffère beaucoup de l’argot des troupes irako-syriennes de l’EI. Quant au Covid-19, les attaques de l’EI et d’Al Qaïda contre la Chine se limitent à la propagande, sans capacité opérationnelle ni engagement armé.

Loïc Salmon

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Géopolitique : poids de l’élément religieux dans les relations internationales

Sphère religieuse et monde politique s’instrumentalisent mutuellement, à des degrés variables, au sein de la communauté internationale. Toutefois, l’influence de la première, quoique réelle, ne semble guère déterminante dans les relations entre les Etats.

C’est ce qui ressort d’une visioconférence-débat organisée, le 5 mai 2020 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : François Mabille, chercheur à l’IRIS et au Centre national de la recherche scientifique ; Blandine Chelini-Pont, professeure à l’Université d’Aix-Marseille ; Dominique Vidal-Sephiha, journaliste et écrivain.

La résurgence. Au XIXème siècle, les grands Etats ont utilisé la religion dans leurs desseins géopolitiques, rappelle François Mabille. Toutefois, la France de la IIIème République n’a pas cherché à exporter la laïcité. Entre les deux guerres mondiales, la « Question romaine » n’a porté que sur les relations entre le Saint-Siège et le gouvernement italien. En 1947, la fin de l’Empire britannique des Indes a conduit, pour des raisons religieuses, à la partition entre l’Inde (hindouiste) et le Pakistan (musulman), devenus enjeux de la rivalité entre les Etats-Unis et l’URSS. Lors de la décolonisation, les liens se forment entre religion et nationalisme et religion et pacifisme. A la fin des années 1970, quatre événements accroissent l’importance du facteur religieux. En 1978, l’élection du pape polonais Jean-Paul II aura pour conséquence une décentralisation de la Curie romaine (ensemble des organismes et institutions du Saint-Siège) par un glissement progressif du centre du catholicisme, de l’Europe de l’Ouest vers celle de l’Est. L’identité religieuse s’affirme comme une entité politique opposée au communisme athée. En 1979, la révolution en Iran se manifeste comme une condamnation des politiques culturelle et économique du Shah, liées à l’Occident. Le régime des mollahs, qui associe religion et politique, tente d’exporter le chiisme jusqu’aux années 2000, où le pouvoir politique utilise alors « l’arme religieuse » pour se rallier la population. Cette idée sera reprise en Italie du Nord, en Inde et en Hongrie. En 1979 également, la prise d’otages de la Grande Mosquée de La Mecque par des fondamentalistes islamistes correspond à une critique du régime saoudien. La même année, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS suscite une résistance locale, appuyée sur une identité religieuse internationale. La loi américaine de 1998 sur la liberté religieuse permet sa prise en compte dans la politique étrangère des Etats-Unis, malgré leurs relations avec des pays qui ne la respectent pas. En 2008, le ministère français des Affaires étrangères se dote d’un bureau des religions, pour en comprendre les enjeux. Dans sa gestion des crises, la Suisse inclut le soutien à des organisations religieuses dans leur action pour la paix. La charte de l’Union européenne prévoit d’entreprendre un dialogue régulier et transparent avec les instances religieuses de son sol. Selon François Mabille, la religion relève de la puissance d’influence, qu’utilisent la Russie, vis-vis de sa population chrétienne orthodoxe, et l’Arabie saoudite envers les musulmans sunnites.

L’Eglise catholique. Le Saint-Siège entretient des relations avec tous les Etats du monde, tradition qui remonte au XVIIIème siècle, rappelle Blandine Chelini-Pont. Après Jean-Paul II (1978-2005), la diplomatie pontificale change de logique et de ton avec une « désoccidentalisation » de son discours international. Le pape François (élu en 2013) multiplie les critiques sur la crise financière et la pédophilie au sein de l’Eglise, sur son action internationale et sur l’état du monde. Sud-américain, il se sent solidaire de l’humanité face aux urgences pandémique et écologique. Il préconise une réponse internationale globale face à la dérégulation financière, les inégalités sociales et la logique d’escalade militaire. Pour mobiliser les catholiques, il compte sur ses voyages (40 déplacements à l’étranger depuis 2013) et la diffusion d’encycliques sur la pauvreté, le sort des migrants et un dialogue inter-religieux avec l’islam. Il se prononce contre la corruption politique en Afrique, pour des élections libres et la fin des présidences à vie. Il souhaite un rapprochement avec la Chine, afin d’y contrer la concurrence de l’Eglise évangélique américaine (protestante). Devant la guerre endémique, il s’implique dans la plateforme de l’ONU contre les armes nucléaires et s’est déclaré favorable à l’accord sur le dossier nucléaire iranien. Face à la puissance militaire des Etats-Unis, il condamne l’emploi des drones, robots et bombardements ciblés dans leur lutte contre le terrorisme. Il critique la présence en Europe de l’OTAN, qui augmente sa périphérie et sa puissance financière. En vue d’un rapprochement œcuménique avec l’Eglise orthodoxe, il s’abstient de prendre parti dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie, mais critique l’intervention militaire de celle-ci au Moyen-Orient. Enfin, il se déclare favorable à la création d’un Etat palestinien. Toutefois, la politique internationale du Vatican ne fait guère l’unanimité parmi toutes les communautés catholiques dans le monde, précise Blandine Chelini-Pont.

Le Proche et Moyen-Orient. La religion joue un rôle indéniable mais non primordial dans la géopolitique au Proche-Orient, indique Dominique Vidal-Sephiha. Elle a rempli le vide causé par la disparition du communisme et du nationalisme dans les pays arabes. L’Arabie saoudite et l’Iran l’utilisent pour affirmer leur prééminence régionale. En Israël, elle sert d’alibi pour justifier l’annexion des territoires occupés. Au XIXème siècle, le sionisme, fondé par des juifs européens, souhaitait créer une société laïque. Mais il a eu besoin des religieux, pour constituer une identité nationale basée sur un héritage culturel de 2.000 ans, et de la Bible, pour justifier le retour des juifs en Palestine et y instaurer un Etat en 1948. Après la guerre de 1967 et l’annexion de Jérusalem-Est, le gouvernement a laissé les colons s’installer en Cisjordanie sous la protection des forces armées. Dix ans plus tard, un changement de majorité, obtenu grâce aux juifs orientaux et aux juifs orthodoxes, se traduit par l’émergence du concept de « Grand Israël », où la colonisation correspond à une vision messianique…proche de celle de l’Eglise évangélique américaine. Pourtant, selon un sondage récent, 57 % des Israéliens se déclarent favorables à la séparation de l’Etat et de la religion.

Loïc Salmon

Selon la revue « Les clés du Moyen-Orient », les chrétiens (catholiques, protestants et orthodoxes) totalisent actuellement 2,2 milliards de personnes, soit 32 % de la population mondiale. Les chrétiens d’Orient sont entre 10 et 16 millions au début du XXIème siècle. Les musulmans sont environ 1,5 milliard (23 % de la population mondiale), dont 87,4 % de sunnites (toutes écoles confondues). Environ 800 millions d’entre eux se trouvent en Asie, à savoir en Indonésie (premier pays musulman du monde), en Afghanistan, en Inde, au Pakistan, au Bangladesh et en Chine. Ils seraient entre 350 millions et 400 millions au Moyen-Orient (Turquie, Egypte et Iran compris) et un peu moins de 90 millions en Afrique du Nord. Les hindous sont 1 milliard, les bouddhistes 500 millions et les juifs 14 millions, dont 25 % en Israël.

Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère