DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Outil de la politique d’exportation d’armement et porteur de l’image des armées, Défense Conseil International (DCI) contribue à l’influence de la France par le partage de savoir-faire, la garantie de qualité et la création de relations durables avec les pays clients.

Son président-directeur général Jean-Michel Palagos l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 juin 2014 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

La stratégie. Outre son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, la France occupe une place à part parmi la communauté internationale par son indépendance historique des blocs et des courants de pensée dominants : guerre du Golfe (1991), non-intervention en Irak (2003), engagement au Mali (2013). Son courage, souligne Jean-Michel Palagos, la fait respecter dans le monde, car elle est venue secourir certains pays sans rien demander en retour, notamment en ce qui concerne la situation en Syrie, au Liban et dans la bande sahélo-saharienne. Le Koweït n’a pas oublié que DCI est la seule entreprise occidentale à ne pas avoir quitté le pays en 1990, lors de son invasion par l’armée irakienne. Depuis la construction de frégates Sawari pour l’Arabie Saoudite dans les années 1980 puis la formation à la souveraineté en mer des États voisins (Qatar et Émirats arabes unis), la France a implanté une base de défense navale, aérienne et terrestre à Abou Dhabi en 2009 pour sécuriser ses approvisionnements pétroliers et gaziers. La mer Rouge, autrefois sous influence de la Grande Bretagne, passe sous celle de la France. Par ailleurs, les forces armées françaises, qui ont réussi leur retrait d’Afghanistan, sont devenues les meilleures d’Europe, car capables de remplir la totalité des missions pour installer la paix et combattre le terrorisme. DCI fait payer ses prestations par les États demandeurs. La Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères lui sous-traite les transferts de formation dans les pays en développement. Outre les pays arabes, DCI prospecte en Malaisie, Amérique du Sud et Afrique. Les pays de la corne de l’Afrique bénéficient d’une croissance économique grâce aux cultures vivrières et au pétrole offshore, mais ressentent un besoin de sécurité, notamment contre la piraterie maritime. Toutefois, tout transfert de savoir-faire militaire doit recevoir au préalable le feu vert  de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre. Celle-ci examine les dossiers au cas par cas, selon la technologie à transférer et les risques concernant le pays demandeur. Auparavant, pour éviter toute imprudence, DCI s’informe auprès de la Direction des affaires stratégiques du ministère de la Défense sur la portée stratégique et le contenu technique du projet demandé. Ainsi, DCI-NAVCO va assurer la formation opérationnelle des équipages des bâtiments russes de projection et de commandement Vladivostok et Sébastopol, en construction au chantier naval de Saint-Nazaire.

La méthode. DCI-DESCO apporte conseils et qualifications tout au long du cycle de vie d’un équipement, sauf sa fourniture initiale qui incombe à l’industriel. Ce dernier suit une logique de recherche, développement et performance d’un matériel neuf et n’assure son maintien en condition opérationnelle (MCO) qu’en France. Fidèle à sa logique de service, DCI fait du MCO à la demande du client étranger. En effet, même si l’équipement n’est pas entretenu, son dysfonctionnement sera toujours imputé à l’exportateur ! Partenaire mais indépendant de tous les industriels français, DCI étudie les besoins spécifiques des états-majors étrangers, jamais identiques d’un pays à l’autre. Ils veulent l’équipement, comprendre son fonctionnement, une formation opérationnelle, une opérabilité entre systèmes d’armes et participer à des manœuvres internationales. Ainsi, DCI facilite la coordination avec le chantier naval lors de l’immobilité de longue durée d’un navire pour entretien et réparations. Il forme notamment : équipages d’aviation légère d’une armée de Terre étrangère au vol tactique de nuit avec des jumelles à vision nocturne ; plongeurs démineurs ; Forces spéciales de montagne ; personnels de sécurité aérienne. Relais des Écoles militaires françaises, il forme des spécialistes et des élèves officiers étrangers, dont environ 1.000 sont déjà passés par Saint-Cyr, l’École navale ou l’École de l’Air avant d’entrer dans l’élite militaire de leurs pays d’origine. Par exemple, les futurs officiers de Marine, âgés de 20 ans, séjournent 7 ans en France : 2 ans immergés dans une famille à Cherbourg avec des cours de français, mathématiques et physique ; 2 ans dans un institut universitaire de technologie ; 2 ans en université ; 1 an avec une promotion de l’École Navale. Ils en ressortent bilingues et francophiles.

Le personnel. La moitié du personnel de DCI vit hors de France : militaires en fin de contrat ou retraités, personnels détachés et jeunes diplômés civils. Les spécialistes se présentent pour poursuivre leur métier de base ou pour travailler dans un pays où ils ont été affectés au cours de leur carrière militaire. Mais ils doivent présenter des compétences transférables : plongeur démineur, mécanicien de char Leclerc ou d’hélicoptère ou pilote d’avion par exemple. Le détachement de pilotes de chasse à DCI, dans la limite des contraintes opérationnelles, ne coûte rien à l’armée de l’Air et contribue à son image de marque à l’étranger. Alors que la Marine française ne déploie que des sous-marins à propulsion nucléaire, le groupe DCNS construit aussi des submersibles diesel Scorpène pour l’exportation, dont les équipages étrangers devront apprendre à se servir. DCI forme alors à la propulsion diesel d’anciens sous-mariniers français, qui pourront aussi transférer leur savoir-faire en matière de navigation et de conduite opérationnelle. DCI recrute 250 personnes/an selon des critères stricts : avoir quitté leur armée d’origine en bons termes ; adaptation à un autre cadre de vie ; ouverture sur le monde ; être conscient que son savoir-faire contribue au rayonnement de la France. « Il faut 42 ans (encadré) pour faire des transferts de savoir-faire », estime le président-directeur général de DCI.

Loïc Salmon

Armements : maintien des exportateurs traditionnels et émergence de nouveaux

DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

Euronaval 2012 : défis maritime et industriel

Défense Conseil international (DCI) a regroupé, en 2000, quatre sociétés privées qui accompagnent les grands programmes d’exportations d’armement : COFRAS, créée en 1972 pour les forces terrestres et de gendarmerie ; NAVFCO (1980) pour les Marines ; AIRCO (1984) pour les forces aériennes ; DESCO (1990) pour la sécurisation des programmes. L’actionnariat de DCI se répartit entre : l’État français, 49,90 % ; la société Sofema (maintenance d’équipements militaires), 30 % ; Sofresa (exportation de systèmes avancés), 10 % ; Eurotradia International (conseil et service), 10 %. En 2013, DCI, qui emploie 800 personnes, a réalisé un résultat net de 20 M€ sur un chiffre d’affaires de 221 M€ avec un carnet de commandes de 339 M€. Actif dans une centaine de pays, il dispose de représentations permanentes en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Koweït, au Qatar et à Singapour.




Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

La défense antimissiles balistiques (DAMB) est un outil défensif face aux armes de destruction massive, qui constituent une capacité crédible de projection de puissance à bas coût pour certains pays capables d’en fabriquer.

Le colonel (Air) Loïc Rullière, chef du bureau Prospective technologique et industrielle de la Délégation aux affaires stratégiques, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 6 mars 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’institut des hautes études de défense nationale.

Menaces concrètes. La prolifération balistique reste une préoccupation majeure de la communauté internationale. Toutefois, la Chine, l’Inde, la Russie et les États-Unis continuent de financer recherches et développements dans ce domaine. En outre, des échanges de technologie ont lieu entre pays proliférants ainsi que des ventes de matériels susceptibles d’entrer dans la composition d’un missile. La Chine a effectué le plus grand nombre de tirs de missiles depuis 2007. La Turquie, à la recherche d’une capacité spatiale, investit massivement dans les lanceurs, dont la technologie s’applique aux missiles. Déjà, les missiles de la Corée du Nord peuvent atteindre la Corée du Sud, le Japon, Taïwan et les bases américaines qui s’y trouvent. L’Iran développe des missiles à courte et moyenne portées, en vue d’actions régionales. Il ne menace pas encore les États-Unis, mais n’a pas besoin de missiles à longue portée pour atteindre les pays européens. Des acteurs non étatiques pourront bientôt intervenir. Ainsi, le mouvement chiite libanais Hezbollah et les groupuscules palestiniens disposent de roquettes de plus en plus lourdes. La Marine israélienne a intercepté récemment un cargo contenant des roquettes de 60 km de portée, capables de frapper au centre de l’État hébreu.

Défis opérationnels. Souvent mais pas uniquement porteurs d’armes de destruction massive (nucléaire, chimique, radiologique ou biologique), les missiles balistiques sont constitués de plusieurs étages pour augmenter leur portée, l’ogive contenant la charge militaire se séparant à partir de 600 km de la cible. Les types de propulsion possèdent des propriétés différentes. Le carburant liquide permet de contrôler la poussée et de faire varier la portée. Mais, son entreposage à température fixe exige de remplir les réservoirs du missile au dernier moment. Le carburant solide, plus facile à stocker, permet de transporter le missile dans son silo par camion, de le positionner et de le déplacer ailleurs après le tir. Pendant la guerre du Golfe (1991), les forces américaines ont rencontré des difficultés pour retrouver les bases de lancement des Scud irakiens. Les missiles balistiques à portées moyenne et intermédiaire visent les villes en raison de leur précision limitée par le manque de guidage terminal, technologiquement difficile aux vitesses de rentrée dans l’atmosphère, de l’ordre de plusieurs km/s. La possession de missiles à longue portée implique des étapes difficiles et incontournables : tête séparable ; séparation des étages ; aide à la pénétration ; ogives à têtes multiples à trajectoire unique sur une seule cible ; ogives à têtes multiples à trajectoires indépendantes, qui produisent le maximum d’effet sur des objectifs différents de la même zone.

Défis technologiques. Les trajectoires de ces missiles, situées en grande partie hors de l’atmosphère, sont prévisibles, principe sur lequel reposent les capacités d’interception, indique le colonel Rullière. La DAMB dite « passive » limite l’impact du missile, tandis que celle dite « active » l’empêche d’atteindre sa cible. La composante spatiale de la DAMB constitue l’alerte avancée pour déterminer le point de lancement et ainsi identifier l’agresseur. La détection, par infrarouge, de la chaleur dégagée par le missile permet de connaître l’axe et l’altitude de sa trajectoire, de préciser sa catégorie et localiser la région d’impact. Ensuite, les radars de très longue portée (5.000 km) à basses fréquences effectuent une recherche en « nappe », où chaque antenne regarde dans une direction donnée (« sectorisée ») pour affiner la zone d’impact et alerter les systèmes d’interception. Déplaçables et installés à proximité des pays « menaçants », ces radars aident à la contre-prolifération en reconstituant les données sur les caractéristiques des missiles. Les renseignements d’origine humaine permettent de savoir quels sont les pays capables de les munir de charges conventionnelles ou nucléaires. Le relais passe aux radars de veille et de trajectographie, qui portent jusqu’à 1.500 km et assurent une veille de 360 ° ou sectorisée. Les radars de conduite de tir prennent la main pour raccourcir le plus possible la chaîne d’engagement dans le temps, notamment dans les basses couches de l’atmosphère, où le trajet dure moins d’une minute. L’interception en dehors de l’atmosphère étant autorisée, le « véhicule tueur » va chercher le missile assaillant avec son radar auto-directeur, en vue d’un impact direct à 80-120 km d’altitude. Si l’interception échoue, le missile pourra aller n’importe où. En cas de succès, les débris s‘éparpilleront, causant peu de dégâts collatéraux sur l’immensité presque vide de l’Amérique du Nord protégée par le système NORAD, mais beaucoup plus sur le territoire européen, à forte densité de population. Russie, Chine, États-Unis et Israël disposent d’intercepteurs montés sur camions. Les  systèmes THAAD américain et Aster 30 franco-italien sont installés sur des navires.

Défis politiques. La DAMB coûte très cher, avec un taux de réussite de 50 % et un système de commandement et de contrôle (C2) étalé sur 4.000 km. « On ne pourra pas tout protéger, il faudra faire des choix sur certaines parties du territoire, l’une des grosses difficultés de l’OTAN », souligne le colonel Rullière. En fait, 88 % des missiles balistiques sont à courte portée pour exercer des menaces régionales. L’Union européenne investit donc dans la défense de théâtre pour protéger surtout les forces armées et moins les territoires. Les négociations entre l’OTAN et la Russie sont interrompues. Celle-ci cherche à obtenir un accord contraignant pour les États-Unis, qui ont pris une avance technologique et la maîtrise. Pour la France, indique le colonel, la DAMB reste un outil capable de faire face à une attaque simple et limitée. Elle complète la dissuasion, mais ne peut s’y substituer.

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Les missiles balistiques stratégiques, dotés d’une charge non conventionnelle, jouent un rôle dissuasif par leur capacité à frapper les intérêts adverses sans réelle possibilité d’interception. Parmi les missiles à courte portée (jusqu’à 1.000 km), se trouvent les Iskander-E russes (vendus à l’exportation), Shaheen I pakistanais, Scud soviétiques et Pershing américains. Parmi les missiles à moyenne portée (1.000 à 3.000 km), figurent les Shahab-3 M et Ashura iraniens, Nodong-1 nord-coréens, Shaheen 2 pakistanais, Agni II indiens et Jericho-II israéliens. Parmi les missiles à portée intermédiaire (3.000 à 5.500 km), se trouvent les Agni III et IV indiens. Parmi les missiles à longue portée (5.500 à 13.000 km) figurent les Taepodong 2 nord-coréens et les Topol-M et SS-18 russes.




Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Les services de renseignement (SR) des pays arabes jouent des rôles sécuritaire, politique et d’ascension sociale. Quoique tout-puissants et omniprésents, ils n’ont pas vu venir les mouvements de contestation populaire de 2011, qu’ils ont tenté de canaliser ensuite.

Le général (2 S) Luc Batigne, ancien attaché de défense en Syrie et en Irak, et Agnès Levallois, consultante et spécialiste du monde arabe, en ont analysé les particularités au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 janvier 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

« Sécuritocratie ». Ce terme, utilisé par les chercheurs arabes, souligne les liens étroits des SR avec l’État puis le régime, le clan et enfin la famille dirigeante. Lors de la constitution des États nations, les communautés dominantes ont choisi les domaines politique ou économique et les minorités les armées et surtout les SR, qui ont pris de l’importance en défendant des régimes autoritaires plutôt qu’en travaillant comme leurs homologues occidentaux, explique Agnès Levallois. Détenteurs de pouvoirs exorbitants et jouissant d’une impunité totale et de nombreux privilèges, les SR arabes attirent des gens compétents, mais recrutent aussi à tout va de gros bataillons d’informateurs. La création de l’État d’Israël (1948) a été perçue comme une menace pour les régimes arabes. Chacun a développé ses SR et les a multipliés pour surveiller la population et éviter que l’un d’entre eux ne devienne trop puissant et donc un danger pour le régime. Suivant l’évolution des alliances extérieures au Moyen-Orient et au Maghreb, les SR locaux ont été formés par la France et la Grande-Bretagne, puis l’URSS et enfin les États-Unis, qui ont également équipé les armées et les services de sécurité. Un SR arabe doit d’abord garantir la pérennité du régime par le contrôle de la population. Face aux dangers extérieurs, il doit rechercher des alliances et surveiller les diasporas des mondes anglophone et francophone : opposants exilés, étudiants à recruter, organisations de travailleurs à infiltrer et lieux de culte à bien connaître. Pour influencer l’opinion publique arabe, les divers pays protègent leurs intérêts régionaux en invoquant le grand idéal du « panarabisme » et en défendant des causes « justes » : Palestine, Cachemire et ….Kurdes du pays voisin ! Les SR arabes pratiquent le clientélisme : dans des sociétés minées par la corruption administrative, la « règle du  service rendu » permet de recruter des « obligés », qui suivront immédiatement les directives. Pour effrayer les individus récalcitrants, la violence peut être utilisée, mais avec doigté. Le soutien au terrorisme international a même servi ponctuellement au régime libyen de Kadhafi pour faire passer un message. La manipulation des pays occidentaux est du ressort des SR arabes, qui connaissent bien leurs homologues d’en face. Moins un régime se sent légitime, plus il multiplie les SR, souligne le général Batigne. Il s’ensuit une pléthore de SR en concurrence « où chacun cherche à dire ce qui fait plaisir au chef ». Pour le contrôle intérieur, les SR égyptiens ont mis l’accent sur les moyens humains, qui n’ont guère empêché la contestation de 2011. En revanche, les SR syriens, qui avaient investi dans l’informatique, ont pu réagir immédiatement sur les réseaux sociaux après les événements du Caire.

Exécutants et/ou décideurs. L’armée et le SR militaire, apolitiques, acquièrent une légitimité et constituent un recours, tandis que la police, au contact de la population, reste liée au régime. Pour analyser les relations entre les SR et les régimes en place, Agnès  Levallois et le général Batigne ont classé les pays arabes selon trois critères :  SR outil du pouvoir ; SR centre « de » pouvoir ; SR centre « du » pouvoir. Dans la 1ère catégorie, figurent d’abord les monarchies du golfe Arabo-Persique et la Jordanie, qui contrôlent leurs SR plus qu‘ailleurs. Au Maroc, la monarchie a repris en mains les SR militaires et civils. Dans les Territoires Palestiniens, malgré le contrôle de Gaza par le mouvement islamiste Hamas, les SR travaillent avec leurs homologues occidentaux. En Tunisie, Ben Ali avait confié la sécurité de son régime à la police. Dans la 2ème catégorie, entre d’abord le Yémen où les SR occupent une place importante dans le système tribal. Au Soudan, ils sont aux ordres du régime. En Libye, l’ancien chef des SR de Kadhafi s’est réfugié au Qatar. Depuis, chaque mouvance ou clan dispose de SR qui se font concurrence. Au Liban, un SR n’étant pas considéré comme un organe du régime, chaque communauté veut le sien pour se protéger : un chrétien dirige le SR militaire et un musulman sunnite celui du ministère de l’Intérieur. En Irak, Saddam Hussein avait organisé une concurrence permanente entre ses services. Après l’intervention américaine de 2003, la CIA a créé un SR sunnite. Dans la 3ème catégorie, se trouvent les pays où les armées, très fortes, bénéficient d’une assise économique. En Algérie, pas un fonctionnaire n’est nommé sans le consentement du Département du renseignement et de la sécurité. Mais après la prise d’otages dans le centre gazier d’Imn Amenas en 2013, la sécurité intérieure lui a été retirée et placée sous la tutelle directe de la présidence de la République. Toutefois, l’armée a conservé le service des écoutes. En Égypte, le GIS (Government Intelligence Service), tombé en disgrâce à la chute de Moubarak, a transféré ses dossiers à la Direction du renseignement militaire (ministère de la Défense). En Syrie, les SR ne s’appuient pas sur des clans de l’armée comme en Algérie ou en Égypte. Mal vue par les communautés chiite et sunnite, celle des alaouites a fait carrière dans les armées et les SR et, quoique très minoritaire, dirige le pays.

Coopérations ambigües. Très intéressés par toute ce qui se passe dans la région, les SR israéliens travaillent avec leurs homologues occidentaux pour obtenir en échange des renseignements sur les pays où ils ne peuvent aller. Ils entretiennent des coopérations avec certains homologues arabes : officielles avec ceux de Jordanie et bonnes avec ceux de l’Égypte. Ils gardent aussi des contacts avec les SR palestiniens pour assurer la sécurité de Gaza. En Libye, la CIA américaine et les MI6 et MI5 britanniques ont travaillé avec les SR de Kadhafi pour infiltrer les réseaux islamistes de Grande-Bretagne. Aujourd’hui, les pays arabes coopèrent de façon ambiguë avec l’Occident. Leurs SR travaillent avec leurs homologues pour lutter contre le terrorisme, mais agissent parfois contre les intérêts des pays d’accueil.

Loïc Salmon

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Les « printemps arabes » de 2011 n’ont pas eu les mêmes conséquences dans les pays concernés. Les réalités sociales, économiques et militaires sont en effet  différentes au Liban et en Irak, Syrie, Égypte, Tunisie et Algérie. Le changement né de ces « révolutions » préoccupe le Conseil de coopération du Golfe, qui regroupe l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, Koweït, Oman et le Qatar. Ces monarchies, assises sur leurs privilèges et gisements d’hydrocarbures, entendent préserver leurs régimes, maintenir l’Iran et l’Irak à distance et gérer elles-mêmes le cas du Yémen, qui les inquiètent au premier chef.




Armements : la France parmi les cinq principaux exportateurs

Avec 4,8 Md€ de prises de commandes d’armement en 2012 contre 6,5 Md€ l’année précédente, la France se maintient dans le peloton de tête des exportateurs mondiaux. Toutefois, le marché de l’armement fonctionne par cycles où le poids des contrats majeurs prédomine, explique le rapport au Parlement sur les exportations françaises d’armement, présenté le 11 septembre 2013 par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Pour la période 2008-2012, les prises de commandes françaises (contrats signés et premiers acomptes versés) se répartissent essentiellement entre l’Asie avec 26,9 %, les Amériques (26,3 %), les Proche et Moyen-Orient (21,4 %), l’Europe (16 %) et l’Afrique (5,2 %). Sur le plan mondial entre 2006-2011, les Etats-Unis arrivent en tête avec 48 % des parts du marché, suivis de la Russie (12 %), de la Grande-Bretagne (10,8 %), de la France (8,6 %) et d’Israël (5 %). Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les dépenses militaires dans le monde, quoiqu’en baisse de 0,5 % en un an, ont totalisé 1.244 Md€ en 2012 et le volume des exportations d’armement a augmenté de 9 % avec des prises de commandes de 79,5 Md€. La Russie, qui souhaite se donner les moyens militaires d’une politique de puissance a augmenté ses dépenses d’armement de 113 % entre 2003 et 2012 et va y consacrer 600 Md€ d’ici à 2022. Malgré la réduction des budgets de défense, les dépenses militaires des Etats-Unis représentent 40 % du total mondial et celles des pays européens 18 %, dont celles de la France 3,4 %. Selon les données officielles des Etats, les pays européens de l’OTAN ont dépensé 285 Md€ pour leur défense, soit moins que ceux d’Asie-Pacifique avec 300 Md€. Ces derniers, qui ont connu une croissance économique depuis dix ans, renforcent en effet leurs capacités de défense en raison de leur perception des risques et menaces liés à leur environnement régional. Par ailleurs, le 2 avril 2013, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté le Traité sur le commerce des armes à une très large majorité. La France l’a signé le 3 juin ainsi que 66 Etats, dont 24 de l’Union européenne. Ce traité interdit tout transfert d’armement qui aurait pour conséquences, notamment, la violation d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, le non-respect par un Etat de ses obligations internationales ou encore des attaques dirigées contre des populations civiles ou des biens civils protégés par des accords internationaux. Ce traité doit encore être ratifié par les Parlements de 50 Etats pour entrer en vigueur.

Loïc Salmon

DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

Eurosatory 2012: armements terrestres, enjeux et perspectives

Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés




Marine : projection rapide de deux chasseurs de mines

Pour la première fois, deux bâtiments chasseurs de mines ont été projetés en océan Indien en 18 jours au lieu de plus de 40, grâce à un embarquement sur un navire de charge civil affrété. Ils ont été réceptionnés sur zone par leurs équipages arrivés par avion. Le chargement des chasseurs Sagittaire et Pégase avait été effectué en un jour et demi à Brest les 18 et 19 mars 2013. Equipé d’une coque amagnétique en matériau composite verre/résine, chacun pèse plus de 600 t, soit le chargement de cinq avions de transport russes Antonov 124 (120 t à 4.800 km). Cette expérimentation a renforcé les capacités de projection lointaine et de commandement, dans ce cas précis, à partir de la base interarmées d’Abou Dhabi. La Marine nationale réduit ainsi des dépenses de maintien en condition opérationnelle et économise du potentiel matériel et humain. Le bâtiment et son équipage (une cinquantaine de marins) évitent en effet la fatigue d’un long voyage par mer et peuvent se concentrer sur la chasse aux mines. Le déploiement des deux chasseurs en océan Indien a plusieurs objectifs : mise à jour de la cartographie des fonds ; constitution d’une base de données pour la surveillance des routes commerciales recommandées ;  conduite d’actions en coopération avec les Marines des Etats riverains, avec lesquels ont été conclus des accords de défense ; renforcement de la capacité à opérer en coalition avec les Marines américaine et britannique. Cette zone devient de plus en plus sensible (voir rubrique « Archives » 27-3-2013 : « L’océan Indien, espace sous tension).

L.S.




DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

La Direction générale de l’armement (DGA) mise sur l’expertise technologique de l’industrie de défense française pour en préserver la compétitivité et maintenir les capacités des forces armées au meilleur standard.

C’est ce qu’a déclaré son délégué général, Laurent Collet-Billon, le 13 février 2013 à Paris, lors de la présentation à la presse des résultats de l’activité 2012.

L’équipement des forces. La DGA a dépensé 10.984 M€ pour équiper les forces armées françaises, contre 9.496 M€ en 2011, environ 5.000 M€ pour promouvoir les exportations (6.516 M€) et 725 M€ dans les études amont pour préparer l’avenir (724 M€). Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a décidé de porter à 750 M€, en 2013, ce dernier montant destiné aux entreprises de défense à haute valeur technologique et source d’emplois peu délocalisables. Les paiements relatifs à l’équipement des forces ont concerné notamment le Commissariat à l’énergie atomique (1.724 M€), EADS (1.550 M€), Thales (1.547 M€), DCNS (1.532 M€), Dassault (928 M€), Safran (916 M€), MBDA (600 M€), Nexter (500 M€), le Centre national d’études spatiales (244 M€), Renault Trucks Defense (134 M€), Panhard général Defense (61 M€), BAE Systems (50 M€) et diverses petites et moyennes entreprises (1.199 M€). En 2012, la DGA a pris livraison en octobre du Rafale C137, premier avion de combat européen à être équipé en série du radar RBE2 Aesa à antenne active, à portée de détection accrue et à maintenance simplifiée. Le Rafale C137 est aussi équipé d’un détecteur de départ missile amélioré et d’une optronique « secteur frontal » de nouvelle génération. La frégate multimissions Aquitaine, première de la série du programme FREMM, a été livrée à la Marine en novembre. Déployée au sein d’une coalition européenne, elle permettra à la France d’apporter des capacités de maîtrise du  milieu aéromaritime et, dès 2014, de frappes de précision dans la profondeur avec le missile de croisière naval, en cours de développement (voir revue téléchargeable 305 Septembre 2011, p.15-16). Fin novembre, la DGA a réceptionné 10.170 systèmes « Félin » (Fantassin à équipements et liaisons intégrés), de quoi en doter dix régiments d’infanterie de l’armée de Terre. Déployé avec succès en Afghanistan depuis fin 2011, Félin améliore les fonctions de protection, d’observation, de communication, d’emploi des armes, de mobilité et de soutien des combattants au contact direct de l’adversaire. Il inclut notamment gilet pare-balles, tenue de protections nucléaire, biologique et chimique, lunettes de tirs jour/nuit et arme individuelle ou collective. Son système d’information facilite l’intégration des groupes de combat dans la chaîne de commandement numérisée et confère au combattant une capacité de combat en réseau. Dix autres régiments seront dotés du Félin d’ici à 2015, à raison de quatre par an. Parallèlement, la DGA poursuit l’accompagnement des forces en opérations dans la maîtrise de leur environnement et des menaces possibles. La procédure, dite « d’urgence opérationnelle », a permis de réduire l’exposition de forces engagées : protection renforcée des véhicules blindés AMX10RC contre les attaques de roquettes ; robot terrestre « Minirogen » de recherche d’engins explosifs improvisés pour l’ouverture d’itinéraire piégé ; alerteur de départ de tir indirect GA10, installé dans les bases opérationnelles avancées. Enfin, indique Laurent Collet-Billon, les retours d’expérience en opérations extérieures (Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye et Mali) constituent un plan de réflexions sur les besoins des armées, qui remonte à l’Etat-major des armées, dont le chef en informe la DGA.

L’exportation d’armement. En 2012, les exportations françaises d’armement ont été réalisées à 40 % vers l’Asie-Pacifique et à 16 % vers les pays du golfe Arabo-Persique. Le plus gros contrat, supérieur à 1 Md€, porte sur la fourniture de missiles air/air Mica (voir encadré) pour les Mirage 2000 de l’armée de l’Air indienne. Des discussions sont en cours sur le système de défense aérienne de courte portée SRASM et surtout l’avion de chasse Rafale avec un transfert de technologie.  Ce dernier, précise Laurent Collet-Billon, est encadré et nécessite une décision interministérielle. Toutefois, « il faut être certain de conserver un temps d’avance technologique ». Toutes les entreprises d’armement étrangères y sont confrontées. Les armements français sont destinés d’abord aux forces armées nationales, puis éventuellement exportés selon les critères de performance définis par le client et le constructeur. Par exemple, la frégate FREMM dispose d’un équipage plus réduit que les normes en vigueur dans les autres Marines. Pourtant, DCNS a pris le risque de construire la corvette « Gowind » uniquement pour l’exportation et l’a vendue à la Malaisie. Enfin, le missile Aster 30 et le futur missile de croisière naval ne sont pas exportables.

La coopération. La DGA coopère avec les Etats-Unis dans les domaines suivants : amélioration des capacités de renseignement ; interopérabilité des armements ; rénovation de l’avionique des avions ravitailleurs KC 135 ; acquisition de munitions 5,56 mm ; formation des pilotes d’aéronavale. Dans le cadre de l’OTAN, elle a contribué à la spécification technique des besoins de commandement et de contrôle de la défense antimissile, mais en veillant à sa cohérence avec le système de commandement et de contrôle des opérations aériennes développé par Thales (France) et Raytheon (Etats-Unis). La coopération avec la Grande-Bretagne porte sur le drone tactique « Watchkeeper » pour l’armée de Terre, le  missile de croisière et la lutte contre les mines. Enfin, la DGA a signé 87 accords internationaux en 2012.

Loïc Salmon

Le missile français anti-aérien Mica (Missile d’interception, de combat et d’auto-défense), construit par MBDA, emporte 12 kg d’explosifs avec effet de souffle et de fragmentation. D’un poids de 112 kg et d’une portée de 500 m à 80 km, il est équipé d’un système de guidage à radar actif ou infrarouge passif selon les versions. Il existe en versions air/air (photo), terrestre et maritime. Les deux dernières sont à lancement vertical (VL-Mica). La version terrestre assure la défense aérienne d’installations civiles ou militaires ou la protection de forces en opérations. La version maritime couvre une zone d’engagement de 360 degrés en conservant la furtivité du navire. La version air/air du Mica équipe les Mirage 2000-5 de l’armée de l’Air et les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine nationale ainsi que les armées de l’Air grecque, taïwanaise, indienne et des Emirats arabes unis. Le VL-Mica a été acheté par Oman, le Maroc et les Emirats arabes unis.

 




Guerre de l’information et information de guerre

La « guerre de l’information », essentielle à la conduite de la guerre tout court, a vu sa portée et ses enjeux démultipliés par l’internet et les réseaux sociaux. Parallèlement, la couverture médiatique d’un conflit avec les moyens d’aujourd’hui influe directement sur son évolution. L’analyse d’un conflit armé prend en compte la représentation du territoire par les protagonistes. Il s’agit de comprendre pourquoi des conflits majeurs peuvent commencer sur des territoires très petits et pourquoi des détails insignifiants déclenchent une guerre sur des territoires chargés de symboles. Ces questions ont fait l’objet d’une table ronde organisée, le 16 octobre 2012 à Paris, par l’Institut français de géopolitique et le journal Le Monde.

Les médias. Les journalistes sont envoyés sur place pour rendre compte d’une situation compliquée et mouvante. Autrefois, un correspondant de guerre était accrédité auprès d’une armée et protégé par les conventions de Genève, avec le risque de devenir une victime collatérale. Aujourd’hui, indique Olivier Da Lage, il est une cible, sans la moindre immunité, pour des groupes ou même des Etats et qui prend de la valeur s’il vient d’un pays puissant. En conséquence, beaucoup de médias assurent une couverture limitée des zones de conflit et n’ont plus de correspondants à l’étranger pour des raisons budgétaires.  Ils recourent alors aux « envoyés spéciaux », qui doivent collecter beaucoup d’informations en quelques jours, ou aux « pigistes » (rémunérés à l’article) locaux et même français qui veulent se faire un nom dans des pays réputés dangereux. Les médias bénéficient aussi des apports (blogs, vidéos sur « You Tube » et témoignages sur « Skype ») de « journalistes citoyens » des pays en question, avec un risque de manipulation mettant en cause la crédibilité de l’information. En effet, ces informateurs profitent de la facilité que leur donne un téléphone portable sans se soucier du contexte de l’événement. Toutefois, des arbitrages sur la fiabilité d’une information, selon les situations, ont lieu au sein des rédactions. Un solide bon sens est préférable à une connaissance très précise du terrain. Enfin, des journalistes professionnels sont parfois« embarqués » par les armées, notamment celle des Etats-Unis lors de leur intervention en l’Irak en 2003. « Mais, on ne peut couvrir une guerre uniquement par ce moyen ». De son côté et pour compléter l’analyse d’un conflit, le journal Le Monde publie une carte géopolitique, valable une journée. Les informations proviennent, dans l’ordre, des dépêches de l’Agence France-Presse, du journaliste sur le terrain et du réseau social « Twitter », « mais pas l’inverse ! », souligne Delphine Papin.

Les résultats. L’influence des réseaux sociaux s’est fait sentir lors du « printemps arabe » et en Chine. Alain Frachon décompose les révolutions arabes de 2011 en trois phases. Au début de l’insurrection en Tunisie et en Egypte, les réseaux sociaux ont constitué des moyens formidables de mobilisations de foules pour les divers opposants au régime, quand un petit moment de violence a fait basculer la rébellion dans la rue. Ensuite, le changement de régime a été réalisé, non par les réseaux sociaux, mais par l’armée, structure nationale. Enfin, les élections ont été gagnées par le parti le plus organisé, qui a quadrillé le terrain en profitant de sa légitimité de force d’opposition. Toute la mouvance libertaire des réseaux sociaux s’est ainsi trouvée sous-représenté au Parlement. « Il y a eu surinvestissment dans les nouvelles technologies pour faire chuter les régimes autoritaires », souligne Alain Frachon, Par ailleurs, selon lui, quelque 500 millions d’internautes fréquentent les réseaux sociaux chinois, que surveillent 100.000 personnes qui bloquent certains mots-clés. Mais, en même temps, les réseaux sociaux font remonter l’information, sur ce qui se passe réellement dans le pays, jusqu’au parti communiste, qui devient alors comptable de la situation devant la population. De son côté, Michel Foucher estime difficile de cartographier des conflits asymétriques et des rapports de forces politiques. Dans un conflit, il discerne trois « vérités » qui ne se recouvrent pas : politique, militaire et médiatique. D’abord, le manque de clarté des objectifs politiques recherchés se traduit par un flou des missions attribuées aux militaires (voir rubrique « Archives » : « Etre militaire européen aujourd’hui, quel métier ! » 4-7-2012). Ensuite, les militaires ont appris à communiquer. En effet, à côté de la vérité opérationnelle, l’exigence de transparence peut mettre en péril les troupes sur le terrain (Afghanistan). Enfin, les militaires estiment que les médias raisonnent en termes de morale et en « noir et blanc » (les « bons » et les « méchants »). Il s’ensuit une dichotomie entre les descriptions des médias et les analyses prudentes des militaires français (Syrie). « La hiérarchie des intérêts, entre ce qui reste dans l’ombre et ce qui est mis en lumière, correspond à des stratégies politiques ».

L’avenir. L’arrivée de la mappemonde virtuelle « Google Earth » et des réseaux sociaux, en 2000-2005, a bouleversé la donne, explique Thierry Rousselin. En 2012, la moitié de l’armée de Terre française partage l’expérience du conflit en Afghanistan, contre 10 % au début. Les personnels en état-major y sont tous allés, mais les leçons qui en seront tirées ne s’appliqueront pas toujours ailleurs. La description physique du territoire d’un conflit doit désormais s’accompagner des données environnementales (hydrographie, climatologie et océanographie) de la population. Des opérateurs privés de satellites d’observation, dont Skype, vont fournir des informations stratégiques aux acteurs économiques, soucieux du profit à réaliser, et non plus seulement aux armées et aux Etats. Selon Thierry Rousselin, les erreurs de données par maladresses, qui se produisent tous les jours, sont plus à craindre que les risques de manipulations. Celles-ci s’avèrent en effet  très difficiles, car il faut que tout soit cohérent et tenir deux cartographies : la « réelle » et la « fausse ». « La validation de l’information, c’est-à-dire toutes les trois heures, est un enjeu majeur ! »

Loïc Salmon

L’Institut français de géopolitique (IFG) de l’université Paris VIII a été créé en 2002 par les professeurs Yves Lacoste (géographie) et Béatrice Giblin (géopolitique), à la suite du succès de leur revue « Hérodote », née en 1976. En dix ans, l’IFG a décerné 46 thèses et compte, en 2012, 80 doctorants et 140 étudiants en masters 1 et 2 de géopolitique. La revue publie les travaux de jeunes chercheurs. Le mot « géopolitique » est apparu en 1979 dans le quotidien « Le Monde » pour désigner les rivalités de pouvoir sur un territoire dans les conflits en cours. De gauche à droite : Yves Lacoste ; Béatrice Giblin ; Alain Frachon directeur de la rédaction du « Monde » ; Delphine Papin, cartographe au « Monde ». Sont aussi intervenus : Michel Foucher, directeur de la formation, des études et de la recherche de l’Institut des hautes études de défense nationale ; Olivier Da Lage, rédacteur en chef à Radio-France International ; Thierry Rousselin, consultant de la société de cartographie « Géo212 ».




Tigre 2 : exercice franco-saoudien d’opérations spéciales

Pour la première fois, des forces saoudiennes sont déployées en Europe, en l’occurrence la Corse (base aérienne 126 de Solenzara), dans le cadre d’un exercice bilatéral de forces spéciales dénommé « Tigre 2 » (28 septembre – 20 octobre 2012).  Ce dernier fait suite à « Tigre 1 », portant sur la préparation d’un PC commun et qui s’est déroulé en Arabie Saoudite en 2011. Cette fois-ci, il s’agit de réaliser une « opération spéciale », par la mise en application du plan de coopération militaire bilatéral (élaboré en 2005 et engagé depuis 2010), le renforcement de l’interopérabilité entre les forces armées des deux pays et l’entraînement des commandements aux niveaux opératif (théâtre) et tactique. La France déploie environ 1.000 personnels dans « Tigre 2 ». Les forces spéciales (300 hommes) proviennent des commandos du 1er Régiment parachutiste d’infanterie de marine, du 13ème Régiment de dragons parachutistes, du Commando parachutiste de l’air No10 et des commandos Marine « De Monfort » et « Kieffer ». Elles mettent en œuvre des hélicoptères de 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales, des avions de transport de l’escadron « Poitou » de l’armée de l’Air et des drones. Elles bénéficient de l’appui et du soutien du Commandement de la force terrestre (une douzaine d’organismes et d’unités dont le 2ème Régiment étranger de parachutistes et le 2ème « Régiment de dragons – nucléaire, biologique et chimique »),  de la Marine nationale (bâtiment ravitailleur Meuse) et de l’armée de l’Air (avions de chasse Rafale). Les moyens saoudiens, dont les effectifs n’ont pas été divulgués, comprennent des commandos de la 64ème Brigade des forces spéciales, des hélicoptères Black Hawk et Bell (Little Bird) ainsi que des avions de transport C-130 Hercules.

Loïc Salmon




L’ennemi : un choix essentiellement politique

En temps de guerre, il faut tuer l’ennemi, désigné pour des motifs plus politiques que stratégiques et qu’il faut déshumaniser pour légitimer la violence. Tel est l’avis de Pierre Conesa, ancien adjoint au directeur de la Délégation aux affaires stratégiques.

Auteur du livre « La fabrication de l’ennemi ou comment tuer avec sa conscience pour soi », il a présenté son argumentation au cours d’une conférence organisée, le 3 mai 2012 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Selon lui, la construction de l’ennemi facilite la cohésion nationale et permet d’expliquer les difficultés économiques. En outre, une « bonne » guerre sert souvent d’exutoire à la vitalité des jeunes. Par ailleurs, une démocratie n’est pas pacifiste par nature ni une dictature belliciste par nature. Toutefois, une guerre menée par une démocratie doit être acceptée par son opinion publique. Les « think tanks » (institutions privées de recherche) et les organismes publics chargés des questions stratégiques doivent identifier les risques, menaces et ennemis en vue de formater les forces militaires nécessaires. Or, ceux qui font l’opinion belliciste ne sont pas les intellectuels et les médias les plus lucides, mais les plus lus et les plus regardés.

Les rebellions et révoltes se classent en diverses catégories. Il y en aurait environ 400 dans le monde, alors que les think tanks américains n’en recensent que 40 et que le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 ne donne que la vision française. Traditionnellement, l’ennemi se situe au-delà de la frontière. Au nom du droit historique, certaines autorités politiques déterminent encore le territoire de l’identité nationale : la Serbie vis-à-vis du Kosovo et la Grèce qui considère la mer Egée, bordée par la Turquie, comme une mer intérieure alors que sa souveraineté ne s’exerce que sur les îles. Au XIXème siècle, la rivalité planétaire a fait son apparition. L’Allemagne, soucieuse d’une influence comparable à celles des empires coloniaux français et britannique, a fabriqué l’idéologie du « péril jaune » contre la Chine, peuplée à l’époque de 400 millions d’habitants susceptibles d’envahir l’Occident. Par la suite, ce « péril », largement instrumentalisé, a désigné le Japon vainqueur de la Russie en 1905, la Chine communiste en 1949 et enfin l’un puis l’autre lors de leurs décollages économiques respectifs en 1960 et 2000. Or, en 2011, le budget chinois de la Défense s’établit à 420 Md$, soit le  cinquième de celui du Pentagone ! Pendant la guerre froide (1947-91), la propagande communiste a vilipendé les « impérialismes » britannique et américain. La guerre civile, qui vise l’assassinat de l’ennemi intime, commence par les mots qui disqualifient le voisin… avec la participation des Eglises et des intellectuels ! Ce processus conduit à l’humiliation de « l’autre » : attentats contre les lieux de culte chiites et sunnites au Moyen-Orient et aussi camps de concentration et viols collectifs en Bosnie. Le conflit en République démocratique du Congo est le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale. Plus insidieux, l’ennemi caché repose sur la théorie du complot : d’abord « juif », avec la Shoah pour conséquence, et ensuite « américain » responsable de tout. Les idéologies totalitaires, laïques ou religieuses, donnent à penser que le monde peut être totalement organisé et que « l’autre » doit être exterminé : grands procès de Moscou (années 1930), révolution culturelle en Chine (1966-76) et attentats suicides d’aujourd’hui. Dans les territoires occupés, l’habitant est figuré, par l’occupant, comme un sauvage qui ne comprend que la force. L’unilatéralisme, qui consiste pour un pays à ignorer les instances internationales (ONU, OTAN) pour parvenir à ses fins, conduit à déclarer la guerre à des concepts comme « l’axe du mal » ou le terrorisme. Enfin, les médias servent de caisses de résonnance aux diasporas actives, intellectuels engagés et organisations humanitaires.

La vision de l’ennemi des néo-conservateurs américains remonte à l’humiliation de la prise de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran en 1979. Or, pendant toute la guerre froide, les Etats-Unis n’avaient pas hésité à soutenir des régimes dictatoriaux dans le monde pour occuper le terrain face à l’Union soviétique. Après la chute de celle-ci, l’Iran devient donc l’ennemi idéal. Les relations de Washington avec ce pays sont complexes : soutien à la dictature du Shah (1953-79) puis à l’Irak en guerre contre l’Iran (1980-88), qui se trouve aujourd’hui encerclé de bases américaines installées dans les pays voisins et qui souhaite se doter de l’arme nucléaire. En termes de prolifération nucléaire, Washington pratique le double standard, souligne Pierre Conesa : l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord sont de « mauvais » proliférateurs, mais Israël, le Pakistan et l’Inde sont de « bons » proliférateurs, car alliés des Etats-Unis. Pour les néoconservateurs américains, les guerres en Irak et en Afghanistan sont une vengeance contre les attentats terroristes du 11 septembre 2001. Le terreau idéologique a été préparé dès les années 1990 avec notamment le livre « Le choc des civilisations » (Huntington) traduit en 39 langues, diffusant ainsi une vision « américaine » du monde. Les médias ultra-conservateurs du groupe Murdoch ont amplifié le phénomène. D’une façon générale, les Américains, veulent des héros « positifs » et voient la guerre comme au cinéma, d’où le succès des westerns contre les Indiens et de la série du vengeur Rambo. Ils n’ont en effet jamais connu l’invasion, contrairement aux Européens plus conscients des conséquences d’une guerre sur la population locale. Ainsi, la moitié seulement des pays de l’Union européenne ont suivi le Etats-Unis en Irak (opération dite « préventive » par l’administration Bush). En revanche, l’intervention en Afghanistan, légitimée par un mandat de l’ONU, a suscité la solidarité de la quasi-totalité d’entre eux.

La déconstruction de l’ennemi nécessite un acte politique. Les sorties de guerre civile passent par les lois d’amnistie. La France et l’Allemagne, qui ont connu trois guerres (1870, 1914-18 et 1939-45), ont conclu un traité de réconciliation (Elysée, 1963) et entamé la construction européenne. L’Afrique, sujette à des problèmes récurrents de frontières, sollicite souvent l’arbitrage de l’ONU. Enfin, la Cour internationale de justice vise à casser le mécanisme de la vengeance en faisant juger les dictateurs « bourreaux » par la communauté internationale.

Loïc Salmon

Pierre Conesa, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, est maître de conférences à l’Ecole nationale d’administration. Il a été notamment adjoint au directeur de la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense (1992), puis au directeur des relations internationales de la Délégation générale de l’armement (1997). La DAS propose des analyses des crises internationales, coordonne les réflexions stratégiques menées au sein du ministère de la Défense et soutient celles d’instituts de recherche et d’organismes universitaires français et étrangers. Enfin, elle participe au processus interministériel de contrôle des exportations de matériel de guerre et aux négociations sur la non-prolifération d’armes nucléaires.




Gulf 2012 : exercice majeur en milieu désertique

Gulf 2012 : exercice majeur en milieu désertique

« Le combat en milieu désertique doit être pratiqué régulièrement », a déclaré le capitaine de vaisseau Antoine Camus, sous-chef études et relations extérieures à l’Etat-major interarmées de force et d’entraînement (EMIA-FE), lors de la présentation à la presse, le 5 avril 2012 à Paris, de l’exercice interarmées Gulf 2012, qui s’est déroulé du 15 avril au 3 mai aux Emirats arabes unis (EAU).

Cet exercice, qui a impliqué des composantes terrestre, aérienne, maritime et des forces spéciales, est le quatrième du genre après ceux de 2000, 2005 et 2008. Mais, pour la première fois, des véhicules blindés de l’avant ont été déployés, des moyens de défense aérienne avec transmission de données ont été mis en œuvre et des avions Rafale ont procédé à des tirs d’armes.

Gulf 202 a nécessité des moyens logistiques de grande ampleur pour faire venir des forces de France. Les personnels ont été transportés par des avions militaires et les matériels ont été acheminés par mer sur des navires affrétés. L’Etat-major des forces françaises aux EAU a été renforcé par l’EMIA-FE de Creil, qui a assuré la planification de Gulf 2012 dès octobre 2011, et par l’état-major de Force de Besançon. Les hélicoptères sont venus de Djibouti.

Le scénario de Gulf 2012 a été bâti sur une crise qui a dégénéré en conflit de haute intensité, avec une montée en puissance, un engagement et une stabilisation dans la région d’Al Hamra (voir carte). L’entraînement des postes de commandement (15- 26 avril) a consisté à faire travailler les différents niveaux de commandement binational (tactique et de théâtre d’opérations). Les forces émiriennes sont habituées aux équipements sophistiqués. De leur côté, les composantes françaises (Terre, Air, Marine et forces spéciales) mettent au point leur programmes respectifs  de coopération avec leurs homologues des EAU. Mais, pendant l’exercice, elles ont toutes manœuvré de façon combinée sur le terrain (28 avril-3 mai), afin de tester les procédures communes et leur capacité à travailler ensemble et à leur niveau.

Gulf 2012 avait quatre objectifs : démontrer la capacité de la France à honorer son engagement en matière de défense auprès des EAU ; démontrer le niveau opérationnel atteint par les armées des deux pays dans un engagement conjoint ; entraîner les commandements du niveau de théâtre d’opérations ; poursuivre le développement de l’interopérabilité de toutes les composantes.

« Le partenariat avec les Emirats arabes unis  doit s’entretenir dans la durée, conclut le capitaine de vaisseau Camus, la qualité de leurs officiers s’améliore d’année en année ».

Loïc Salmon

Près de 1.800 militaires français ont été engagés dans l’exercice Gulf 2012, dont 1.100 venus de France en renfort des forces prépositionnées à Djibouti et dans les Emirats arabes (base aérienne d’Al Dhafra et base navale d’Abou Dhabi). Ont également été déployés : un groupement tactique interarmes avec des unités blindées et mécanisées ; des systèmes de défense sol/air ; la frégate antiaérienne Cassard , des avions de chasse Rafale et Mirage 2000 ; un avion de surveillance radar E-3F AWACS ; des hélicoptères ; des avions de transport.