Défense : la stratégie énergétique, un atout opérationnel pour la résilience

L’insécurité des approvisionnements pétroliers et les dépendances technologiques et industrielles incitent les forces armées à se préparer à la transition énergétique : biocarburants, hybridation et hydrogène.

La « Stratégie énergétique de défense » a été présentée, le 25 septembre 2020 à Valenciennes-sur-Seine, par la ministre des Armées, Florence Parly. Le Service des essences des armées devient « Service de l’énergie opérationnelle ».

Les points-clés. Impliquant un changement structurant sur plusieurs décennies, cette stratégie vise à renforcer la souveraineté et soutenir la liberté d’action de la France, souligne la ministre. Cette transition énergétique repose sur des expérimentations et des recherches, préconisées par un groupe de travail. Dans son rapport rendu public le même jour, celui-ci recommande de consommer moins en plusieurs étapes : des mesures précises des consommations par usage ; leur analyse ; l’amélioration et l’optimisation de la performance énergétique. Le ministère des Armées va diffuser une culture de la sobriété énergétique au sein des écoles et centres de formation, en cohérence avec les impératifs opérationnels. Pour améliorer la consommation, les programmes d’armement incluront « l’écoconception » et l’efficacité énergétique. La résilience et la performance opérationnelle des forces devront reposer, notamment, sur un « carburant unique » pour l’ensemble des équipements, en vue de garantir qualité et simplicité logistiques. Le recours accru au numérique, gros consommateur d’électricité, implique la cyberdéfense du secteur énergétique. Le monde civil développe des innovations technologiques en matière d’énergie, mais utilisables par les armées que sous certaines conditions : robustesse mécanique ; sûreté de fonctionnement ; autonomie ; fonctionnement en mode dégradé. Enfin, l’autonomie stratégique nécessite une coopération renforcée avec les partenaires européens de la France et au sein de l’OTAN, pour développer l’interopérabilité et le partage des savoir-faire en matière de soutien opérationnel de l’énergie.

Le milieu terrestre. Les véhicules militaires consomment de plus en plus d’électricité, au point d’avoir atteint les limites technologiques de production d’électricité à bord (600 ampères pour l’alternateur du Griffon). Mais l’hybridation de la motorisation permet, parfois, une économie de carburant de 10-15 % et un gain opérationnel, dû à un surcroît de puissance électrique pour le franchissement et une meilleure furtivité. Les biocarburants « biodiesels », commercialisés dans le domaine civil, sont déjà utilisés par les armées. Les engins civils alimentés par des piles à combustibles à hydrogène, déjà en service, ne rejettent que de l’eau. Le caractère silencieux des moteurs électriques accroît la furtivité acoustique des équipements militaires. Cependant, le stockage et le transport d’hydrogène dans des réservoirs sous pression ou liquéfié à très faible température compliquent la logistique et accroît les risques sur un théâtre d’opération ou en espace confiné. Actuellement, la Direction générale de l’armement et l’Agence de l’innovation de défense ont lancé trois projets à base d’hydrogène : deux piles à combustible pour le système FELIN (fantassin à équipements et liaisons intégrés) ; une pile pour un mini-drone. Le Service d’infrastructure de la défense étudie l’emploi de l’hydrogène pour la production d’électricité de forte puissance destinée au stationnement dans les camps et casernements.

Le milieu naval. Hormis le porte-avions et les sous-marins qui utilisent surtout l’énergie nucléaire, les autres navires dépendent du carburant diesel marine. Ainsi, les besoins électriques d’une frégate atteignent plusieurs dizaines de mégawatts pour la propulsion, les équipements, la vie courante à bord, les armements et les capteurs. La supériorité opérationnelle nécessite le stockage d’énergie à forte puissance pour les futurs radar, système de ravitaillement à la mer, armes à énergie dirigée et catapulte électromagnétique. Par ailleurs, il devient indispensable de réduire les émissions atmosphériques (Co2, Nox, SOx et particules fines) pour limiter la pollution et éviter l’interdiction éventuelle d’accès à certaines voies navigables ou ports pouvant constituer des points d’appui logistiques. L’usage du gaz naturel liquéfié comme carburant marine a été écarté, pour des raisons opérationnelles et des garanties insuffisantes en termes de sécurité et d’approvisionnement. Une réduction de 20 % du carburant sur un navire de plus de 3.000 t semble possible, grâce à la maîtrise du bilan énergétique, l’amélioration de l’architecture des réseaux électriques, la variété des ressources d’énergie (stockage et récupération) et des systèmes d’énergie évolutifs. Le courant continu présente des avantages, à confirmer, en termes de rendement, volume, discrétion et qualité de l’énergie délivrée. Une sobriété énergétique des navires à quai améliore la résilience des réseaux de bases d’appui.

Le milieu aéronautique. Le carburant liquide demeure la seule perspective à moyen terme pour l’aviation militaire. Les carburants de synthèse, solutions de transition entre le pétrole et l’hydrogène, présentent l’avantage de pouvoir être mélangés aux carburants conventionnels pour alimenter les moteurs à combustion et les turboréacteurs, sans modification technique. Le biocarburant « biojet », quoique 3 à 4 fois plus cher que le carburéacteur conventionnel, sera, à terme, utilisé sur les flottes actuelles et le moteur du SCAF (système de combat aérien du futur). Des travaux portent sur des moteurs « supraconducteurs ». L’emploi simultané de radar, d’équipements de guerre électronique et de liaisons de données provoque des pics de consommation électrique, nécessitant des avions plus grands, donc plus lourds et avec un rayon d’action moindre. Les missions ISR (information, surveillance et renseignement) et de relais de communication pourraient être confiées aux plateformes HAPS (pseudo satellite haute altitude) et MAPS (pseudo satellite moyenne altitude), innovantes et peu carbonées.

Loïc Salmon

Plus de 60 % des échanges mondiaux de pétrole et de gaz se font par des voies maritimes à sécuriser. La majorité des flux de pétrole transitent dans des points de passage obligés : détroit d’Ormuz (21 millions de barils/jour, Mb/j), dans une zone instable et sous la menace de tensions régionales et mondiales croissantes ; détroit de Malacca (15,7 Mb/j), dans une zone de militarisation croissante et d’atteintes à la liberté de navigation ; détroit de Bab-el-Mandeb (5,5 Mb/j) et canal de Suez (4,6 Mb/j), menacés par la piraterie, le terrorisme ou les conflits armés (Yémen). Des gisements de pétrole et de gaz offshore ont été découverts dans le Canal du Mozambique (700 Mt de marchandises/an, 30 % de la production mondiale). Première importatrice mondiale de pétrole avec plus de 13 Mb/j), l’Union européenne s’approvisionne à 40 % auprès de la Russie et des pays de l’ex-URSS. La Chine exerce un quasi-monopole sur les « terres rares », qui entrent dans la fabrication des batteries, panneaux solaires, éoliennes et objets numériques.

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Malaisie : développement d’une Base industrielle et technologique de défense

La Malaisie inclut les transferts de technologie dans ses commandes militaires à l’étranger, en vue de constituer sa propre base industrielle et technologique de défense (BITD).

Coralie Trigano, cadre commercial export chez Thales Véhicules et Systèmes tactiques, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 17 juin 2020 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre et l’association 3AED-IHEDN (armement et économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale).

Environnement stratégique. De la péninsule Malaise au Nord de l’île de Bornéo, la Malaisie s’étend sur 329.850 km2 avec 4.674 km de côtes et 2.670 km de frontières terrestres. Pays musulman, elle ne connaît pas d’ennemi direct et participe aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. Toutefois, elle perçoit des menaces sur le plan régional : tensions avec Singapour au sujet des réserves d’eau douce ; contentieux territorial avec les Philippines ; séparatisme islamique au Sud de la Thaïlande ; immigration clandestine et vols de biens culturels à la frontière avec l’Indonésie ; piraterie, contrebande, trafic de stupéfiants et immigration illégale dans le détroit de Malacca et au Nord-Ouest de Bornéo ; terrorisme du mouvement Abou Sayyaf, proche de l’Etat islamique (Daech) et actif aux Philippines. Néanmoins, Singapour reste son premier partenaire économique, la Chine sa première source d’investissements et l’Union européenne son troisième partenaire commercial (accord de partenariat et de coopération en 2016). Le premier Livre blanc sur la défense, publié en janvier 2020, se concentre sur la protection des frontières avec trois lignes directrices : dissuasion concentrique ; défense complète ; partenariats fiables. Le budget de la défense se monte à 3 Mds$ (2018) et son armée professionnelle à 110.000 hommes (1.000 pour l’ONU). Les officiers supérieurs suivent une formation poussée en Grande-Bretagne.

Montée en puissance de la BITD. La Malaisie fabrique sous licence de l’artillerie, des véhicules et des frégates. Selon Coralie Trigano, elle dispose des compétences pour le maintien local en condition opérationnelle, mais pas de l’autonomie complète pour le développement et la production des composants principaux ou de blocs d’équipements prêts à être intégrés. Les investissements portent sur l’emploi des technologies de défense, pour augmenter la compétitivité du secteur civil, via des « niches » comme l’équipement du soldat, les domaines maritime et aérospatial, l’automobile, l’armement léger, les technologies de l’information et de la communication. La Malaisie veut devenir le premier centre d’Asie du Sud-Est pour la maintenance et la réparation. Elle organise des salons internationaux tous les deux ans : LIMA’21 (équipements navals et aéronautiques), 36 pays, 555 entreprises en 2019 ; DSA 2020 (services de défense en Asie), 33 pays, 1.500 entreprises en 2018. Elle a acheté à la France : 2 sous-marins de la classe Scorpène ; 6 corvettes Gowind (protection du littoral) ; 4 avions A400M ; 18 canons LG1 de 105 mm ; missiles anti-char Eryx ; mortiers embarqués 2R2M de 120 mm ; équipements de communication de véhicules ; solutions de défense aérienne. Des prospections sont en cours pour l’avion Rafale, le canon Caesar et trois navires de soutien. Mais la concurrence augmente : Chine, Etats-Unis, Corée du Sud, Russie, Turquie, Italie, Pays-Bas, Inde, Australie et Grande-Bretagne, Israël étant exclu.

Loïc Salmon

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Economie : préserver les savoir-faire des entreprises de défense

Dans le cadre du plan de relance gouvernemental consécutif à la pandémie du Covid-19, la Direction générale de l’armement (DGA) soutient la Base industrielle et technologique de défense (BITD), constituée d’entreprises actives dans les secteurs militaire et civil et très dépendantes de l’exportation.

Cette assistance de l’Etat a été présentée à la presse le 3 septembre 2020 à Paris par : l’ingénieur général de l’armement Vincent Imbert (photo) pour le cadre global des actions du ministère des Armées ; l’ingénieur de l’armement, chef du bureau du développement des petites et moyennes entreprises, de l’action régionale et du soutien à l’export au sein du Service des affaires industrielles et de l’intelligence économique, pour le dispositif et les mesures de soutien ; Franck Poirrier, président-directeur général de l’entreprise SODERN qui en a bénéficié ; Hervé Grandjean, conseiller de la ministre des Armées pour les affaires industrielles, pour le plan de relance gouvernemental.

Le dispositif de sauvegarde. La crise sanitaire du Covid-19 n’a pas remis en cause les besoins des armées, contrairement aux transports et au secteur civil, souligne l’ingénieur général Imbert. La BITD, qui concourt à la conception, au développement, à la production et au maintien en condition opérationnelle des systèmes d’armes, emploie environ 200.000 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 17 Mds€/an. Elle regroupe des grands maîtres d’œuvres industriels et donneurs d’ordres comme Thales (électronique), Dassault (aéronautique), Airbus (aéronautique), Nexter (matériels militaires), Safran (aéronautique et espace) et MBDA (missiles) ainsi que 4.000 entreprises de tailles moyenne, intermédiaire et petite, dont plusieurs centaines exercent des activités stratégiques ou critiques. La crise sanitaire a eu pour conséquences : le ralentissement des commandes ; la mise en place de mesures de sauvegarde spécifiques à chaque entreprise avec un impact sur les sous-traitants les plus fragiles ; des capacités de production limitée pendant plusieurs mois ; l’indisponibilité des pièces ; la fermeture d’entreprises ; le ralentissement des exportations. En outre, alors que la France a décrété le confinement, l’Autriche, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne ont laissé leurs entreprises d’armement poursuivre leurs activités. En conséquence, début mai, le ministère des Armées a mis en place une « Task Force » de sauvegarde de la BITD, après avoir recueilli des informations auprès des fédérations professionnelles GICAN (construction et activités navales), GIFAS (aéronautique et espace) et GICAT (équipements terrestres et aéroterrestres). Ce dispositif réunit des correspondants de la DGA, de la Direction générale des entreprises, de l’Agence des participations de l’Etat, du Service de l’information stratégique et de la sécurité économique, du Conseil général de l’économie, de l’industrie, de l’énergie et des technologies et enfin de la Banque publique d’investissements. Parmi les mesures d’aides aux petites et moyennes entreprises, figure le dispositif RAPID pour les entreprises de moins de 2.000 salariés. Il permet d’obtenir des commandes directes de prestations ou des attributions de subventions de soutien à l’innovation, afin de produire un effet immédiat sur le maintien de l’activité. Le ministère des Armées soutient le développement des petites et moyennes entreprises au moyen d’une participation durable à leur capital par le biais du fonds d’investissement Def’Invest, doté initialement de 50 M€ sur cinq ans, ressource portée à 100 M€. La situation pouvant évoluer en octobre et novembre, la Task Force restera en service au moins jusqu’à la fin de l’année pour pallier toute nouvelle situation d’urgence. Enfin, l’avenir se prépare en imaginant les emplois de demain et les performances de systèmes d’armes.

L’exemple de SODERN. Franck Poirrier a témoigné que l’aide de l’Etat a permis à la société SODERN, qu’il dirige, de sortir de la crise. Spécialisée dans le domaine spatial, cette entreprise emploie 450 personnes, dont 120 recrutées au cours des trois dernières années, et a réalisé un chiffre d’affaires de 76 M€ en 2019. Filiale d’ArianeGroup, elle figure parmi les leaders mondiaux de la production des « viseurs d’étoiles », qui permettent notamment aux missiles intercontinentaux M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de s’orienter dans l’espace. En outre, le tiers des satellites actuellement en orbite sont équipés de viseurs d’étoiles. SODERN participe également à des programmes scientifiques d’exploration spatiale pour la NASA (planète mars) et l’Agence européenne de l’espace (planète Jupiter). Cette activité perdure tant que ses bureaux d’études inventent dans la technologie de pointe, grâce à un auto-investissement dans la recherche de l’ordre de 6-7 % du chiffre d’affaires. Cela nécessite de l’argent frais sinon SODERN risque de quitter le marché civil, qui représente 60 % à 70 % de son chiffre d’affaires. Or la crise a asséché sa trésorerie, qui a été renflouée par une subvention de 1 M€. L’intervention de la DGA a permis à SODERN d’éviter la faillite à court terme et de préparer les produits technologiques de demain sur un, deux ou trois ans, en vue de rester en tête au niveau mondial.

Le plan de relance pour les armées. Le plan gouvernemental de relance prévoit 110 Mds€ d’investissement pour le ministère des Armées pour les années 2019-2023, conformément à la loi de programmation 2019-2025, indique Hervé Grandjean. Le financement à court terme des trésoreries d’entreprises en difficultés est assuré par des prêts bancaires garantis par l’Etat. Le soutien à l’export se fait en lien avec les ambassades, afin de faire pression sur les clients en arriérés de paiements. Dans le respect de la loi de finances 2020, trois Airbus A330 de transport stratégique ont été commandés par anticipation. Un budget de 60 M€ est dédié à de futurs appels d’offres dans le domaine spatial militaire : télécommunications (système Syracuse 4 C pour 2028) ; observation ; contre-mesures de brouillage pour la navigation de systèmes par satellite. Le ministère des Armées peut concrétiser rapidement des projets, en vue de sauver des emplois au sein de la BITD.

Loïc Salmon

De mai à août 2020, la Direction générale de l’armement a réalisé une cartographie des entreprises critiques de défense, puis a évalué les conséquences de la crise du Covid-19 sur la poursuite de leur activité. Selon l’ingénieur chef du bureau du développement des petites et moyennes entreprises, elle a ensuite mobilisé 90 agents sur tout le territoire pour interroger les dirigeants de 1.236 entreprises sur leur situation et leur demander de remplir un questionnaire, dont les données ont été évaluées par une équipe de 15 agents du ministère des Armées à Paris. Sur les 792 retours obtenus, 92 entreprises ont été aidées, dont 80 % de tailles moyenne intermédiaire et petite. Parmi elles, 47 sont considérées comme des « chantiers de remédiation achevés », c’est-à-dire qu’elles ont gagné quelques mois de répit en réalisant les travaux les plus urgents. Par filières, il s’agit de 35 % des entreprises actives dans l’aéronautique, 19 % dans l’électronique, 16 % dans l’industrie navale ; 14 % dans les équipements terrestres, 11 % dans les missiles ; 11 % dans l’espace.

Défense : les industriels pendant la crise du Covid-19

Economie : les PME de défense, la crise du Covid-19 et après

Armement : baisse des exportations françaises en 2019




Marine nationale : les BRF pour durer en mer face aux menaces, nouvelles ou lointaines

Les futurs bâtiments ravitailleurs de forces (BRF) devront rejoindre, sans escorte, un théâtre d’opération, parfois très lointain, pour soutenir des frégates, le groupe aéronaval, le groupe amphibie ou l’interopérabilité en coalition.

Le capitaine de frégate Teisseire, chargé du domaine capacitaire Projection-Mobilité-Soutien, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 29 juin 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Evolution stratégique. Dès 1917, la Marine américaine pré-positionne des pétroliers au Sud du Groenland pour ravitailler, en mer, ses convois en provenance des Etats-Unis, entrés dans la première guerre mondiale. Pendant la seconde, la Marine britannique en utilise en Atlantique pour allonger son rayon d’action dans la lutte contre les sous-marins allemands. La Marine américaine en emploie pour ravitailler sa flotte du Pacifique. Après 1945, la Marine française s’en sert pour ravitailler ses escadres en vivres, pétrole, carburant aviation et munitions. La crise de Suez (1956) aura pour conséquences la pérennité des pétroliers-ravitailleurs (PR), la nécessité des porte-avions et l’accélération du programme nucléaire pour garantir l’indépendance stratégique de la France. Dans les années 1960, la flotte, concentrée à 40 % dans le Pacifique pour protéger le site de Mururoa, a besoin de PR et de navires-ateliers. Lors des opérations extérieures postérieures à 1970, elle se recentre vers l’océan Indien, autour de la base navale de Djibouti et des porte-avions Foch et Clemenceau. Ce dernier et ses navires d’escorte (32 avec les relèves) y restent 14 mois en 1987-1988, pour protéger les navires de commerce français pendant le conflit Irak-Iran. Depuis 2016, le Charles-de-Gaulle, à propulsion nucléaire, dispose d’un groupe aérien « tout Rafale » à l’allonge très supérieure à celle du Super-Etendard modernisé. Une présence navale, forte et durable, dissuade les tentatives du fait accompli, tactique de certains Etats. A l’horizon 2040, les nouvelles frégates de taille intermédiaire et le porte-avions de nouvelle génération seront en service.

Mutation technique. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie et l’Italie développent des BRF. Dans le cadre de son programme « Flotte logistique », la Marine française va remplacer ses PR anciens par quatre BRF, dérivés du Vulcano italien et construits par Naval Group et les Chantiers de l’Atlantique (Saint-Nazaire). Leur entrée en service s’échelonnera entre 2022 et 2029. Armé d’un canon de 40 mm pour contrer les menaces simultanées, de type asymétrique de surface ou aérienne et le missile antinavire, chacun aura une longueur de 194 m, un déplacement de 31.000 t à pleine charge, une autonomie d’environ 15.000 km et un équipage de 130 marins. Conformément aux normes environnementales internationales, il disposera d’une double coque et récupérera les déchets des bâtiments ravitaillés. Il pourra embarquer 60 passagers, le futur système de guerre des mines et de nouveaux armements. Il sera équipé d’un drone et d’un hélicoptère NH90, complémentaires pour les norias avec les autres bâtiments. Son pont d’envol pourra accueillir le V-22 Osprey américain à rotors basculants (photo), dont la grande capacité d’emport permettra de réduire les allers-retours vers la flotte. Equipé d’une imprimante 3 D, un BRF pourra fournir des pièces de rechange aux autres bâtiments, très « numérisés » et automatisés. Les BRF effectueront des norias entre le point d’appui logistique à terre et la force en mer…jusqu’en 2069 !

Loïc Salmon

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Armement : baisse des exportations françaises en 2019

Les prises de commandes (contrats signés et entrés en vigueur) d’armements français à l’export ont atteint 8,3 Mds€ en 2019, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 2 juin 2020. Elles avaient dépassé 9 Mds€ en 2018.

L’Europe de la défense. En préambule, la ministre des Armées, Florence Parly, souligne le renforcement des partenariats européens pour constituer une base industrielle et technologique de défense (BITD) commune. Ainsi, ces partenariats ont représenté 42 % des prises de commandes. Parmi les cinq principaux contrats entrés en vigueur en 2019, trois concernent des Etats membres de l’Union européenne (UE) : 12 bâtiments de guerre des mines (2.730 t et plateforme pour hélicoptères) pour la Belgique ; 16 hélicoptères H 225 M et 20 hélicoptères H 145 M pour la Hongrie ; 2 satellites de communications pour l’Espagne. Les deux autres grands contrats portent sur 2 corvettes Gowind (2.700 t) pour les Emirats arabes unis (EAU) et la conception de sous-marins pour l’Australie. L’objectif de cette BITD, souligne la ministre, est de favoriser des coopérations, la création d’un marché européen de la défense et l’interopérabilité des armées européennes, en vue d’agir ensemble. Il s’agit de doter le Fonds européen de défense d’un budget conséquent, de développer les financements européens pour les acquisitions d’équipements, de favoriser les projets européens sans dépendance extérieure et de lever les freins à l’exportation pour les capacités développées entre pays européens. Cette recherche de l’autonomie stratégique se concrétise par les travaux, poursuivis en 2019, sur le programme de renseignement MUSIS (système multinational d’imagerie spatiale pour la surveillance, la reconnaissance et l’observation), réalisé en commun par l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, la Grèce et la France.

Le bilan des exportations. Le secteur naval a représenté la moitié des prises de commandes, contre 10 % en moyenne les années précédentes. Plus de 40 % concerne le renouvellement des chasseurs de mines des Marines belge et néerlandaise, dont le contrat est piloté par la Belgique (voir plus haut). Les exportations françaises disposent d’un socle de contrats inférieurs à 200 M€ et qui ont totalisé 3,7 Md€ en 2019. Ce socle, stable et récurrent, correspond à du maintien en condition opérationnelle, de la formation ou de la modernisation d’équipements acquis dans le cadre des grands contrats des dix dernières années. Sur ce marché, de nouveaux concurrents proposent des matériels similaires à bas coût, grâce aux transferts de technologie et de production. L’Inde, les EAU et l’Arabie saoudite développent ainsi leur propre BITD. En 2019, la part des exportations françaises en Afrique et au Moyen-Orient (à l’exception des EAU) n’a été que de 30 %, contre 50 % en 2018. Celle en Asie-Pacifique reste stable à environ 18 %. Outre les Etats-Unis et la Russie, la Chine, Israël et la Turquie accentuent la concurrence internationale.

Les embargos. Selon les engagements internationaux de la France, le Premier ministre peut suspendre, modifier, abroger ou retirer les licences d’exportation déjà délivrées. Au 1er avril 2020, l’ONU et l’UE imposent un embargo sur les armes pour certains Etats : Libye ; Darfour ; République centrafricaine ; République démocratique du Congo ; Somalie ; Soudan du Sud ; Yémen ; Irak ; Iran ; Corée du Nord. L’UE en a ajouté : Soudan ; Zimbabwe ; Syrie ; Biélorussie ; Russie ; Chine ; Birmanie ; Venezuela.

Loïc Salmon

Armement : hausse de 30 % des exportations françaises en 2018

Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention




Economie : les PME de défense, la crise du Covid-19 et après

Malgré les conséquences de la crise du Covid-19, les petites et moyennes entreprises (PME) de défense disposent d’une trésorerie suffisante jusqu’à l’automne. Ensuite, elles devront obtenir des commandes de l’Etat pour survivre.

C’est ce qui ressort d’une visioconférence-débat organisée, le 20 mai 2020 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et animée par Hélène Masson, maître de recherche. Y sont intervenus : Jean Belin, maître de conférence à l’Université de Bordeaux ; Thierry Gaïffe, président du Groupe Elno, spécialisé dans les systèmes audio et technologies électro-acoustiques pour la défense, la sécurité, le transport, l’aéronautique et l’industrie ; Pascal Lagarde, directeur exécutif de BPI France (Banque publique d’investissement pour les entreprises).

Précarité contenue. Une PME réalise un chiffre d’affaires (CA) annuel inférieur à 30 Md€ avec 200-250 personnes, rappelle Jean Belin. Celles liées à la défense se caractérisent par un personnel hautement qualifié et une intense activité en recherche et développement (R&D), bien essentiellement immatériel, facteur de performance à l’export et créateur de richesse, mais qui coûte très cher. Or, les délais de paiement de l’Etat sont très longs et les financements externes plus difficiles à obtenir, en raison de leur faible rentabilité et des risques. La crise due au Covid-19, la plus importante depuis 1945, s’est répercutée sur leur activité et leurs recettes. A partir du 17 mars, indique Thierry Gaïffe les effectifs des PME de défense se sont répartis en un tiers actif sur place, un tiers en télétravail et un tiers absent (chômage partiel, contamination Covid-19 ou garde d’enfants). Depuis le 11 mai, la proportion est passée à un quart d’absents et trois quarts en activité, dont 50 % en télétravail. L’export (moitié du CA) et les achats de fournitures aux pays asiatiques, du Maghreb et d’Europe de l’Est ont subi la fermeture des frontières. Outre les mesures étatiques (chômage partiel, report des échéances et assurance-crédit), quelque 1.500 PME bénéficient de l’assistance de la Direction générale de l’armement, avec l’ouverture d’une ligne directe par téléphone et courriel. De plus, l’Agence de l’innovation de défense (AID) finance 40 projets sur le Covid-19. Suite à l’arrêt de l’économie pendant deux mois, l’Etat a apporté une garantie de prêts bancaires de 300 Mds€, indique Pascal Lagarde. Connecté aux banques, BPI en valide les frais techniques et a mis en place des plateformes régionales pour l’obtention de prêts de petits montants.

Attractivité à relancer. Environ 95 % des PME de défense travaillent avec 7 grands maîtres d’œuvre, indique Thierry Gaïffe. Le plan de relance de la DGA vise à préserver la base industrielle et de technologique de défense. L’ensemble de la gestion de la chaîne logistique devra être renouvelée. Les méthodes de travail se trouvent modifiées par la crise du Covid-19. Par ailleurs, estime Pascal Lagarde, le plan de relance devra porter sur le financement à long terme et le soutien méthodologique pour s’adapter au changement climatique. Faute de création de très petites entreprises, l’industrie et la R&D devront élever leurs niveaux de numérisation. L’AID s’intéresse à toutes les entreprises présentant un intérêt pour les armées, notamment la cybersécurité. L’investissement en R&D doit être maintenu, souligne Jean Belin, car la réactivation d’un projet suspendu prend des années. Il faut aussi des « fonds duaux », car les PME de défense développent des technologies civiles (espace et intelligence artificielle) avec des retombées pour les armées.

Loïc Salmon

Défense : les industriels pendant la crise du Covid-19

DGA : valoriser l’audace et l’innovation de terrain

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation




Défense : les industriels pendant la crise du Covid-19

Malgré la précarité des chaînes d’approvisionnements, la solidarité entre les grands groupes et leurs sous-traitants ainsi que le dialogue avec les partenaires sociaux ont permis aux industriels de défense de surmonter la crise due à la pandémie du Covid-19.

C’est ce qui ressort d’une visioconférence-débat organisée, le 18 mai 2020 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et animée par Hélène Masson, maître de recherche. Y sont intervenus : Hervé Guillou, président du Groupement des industries de construction et activités navales et du Comité stratégique de filière des industries de la mer ; Jean-Pierre Devaux, président du cabinet conseil en stratégie Inovstra, spécialisé dans l’aéronautique, l’espace, les missiles et l’architecture de systèmes de défense.

Les enseignements. L’industrie a fait preuve d’une résilience exceptionnelle pour soutenir les besoins de souveraineté en matière de défense, souligne Hervé Guillou. Le trépied Etat-major des armées, Direction générale de l’armement (DGA) et industriels a bien fonctionné. La résilience s’est manifestée aussi dans la recherche en France, Allemagne, Grande-Bretagne et Norvège. La politique industrielle de défense repose sur le long terme, que les opérationnels ont tendance à sacrifier en temps de crise, et la confiance préexistante entre direction, syndicats et personnels. Les petites et moyennes entreprises (PME) ont redémarré plus vite que les grands groupes. La DGA a confectionné des masques et réalisé les certifications en une dizaine de jours. Des accords entre les industries de défense et de la métallurgie ont été obtenus en cinq semaines. Toutefois, leurs capacités de délégation de décision ont permis aux entreprises allemandes et polonaises de s’adapter plus rapidement que les françaises. Les commandes de défense permettent une visibilité à 2-3 ans qui rassure les banques, indique Jean-Pierre Devaux. La reprise du dialogue avec les grands maîtres d’œuvre évitera des difficultés de trésorerie aux PME. L’absence de commandes risque de retarder la mise en ligne des chaînes de production. En outre, l’insuffisance de composants électroniques au sein de leurs réseaux européens les rend très dépendantes des fabricants américains.

La relance. La loi de programmation militaire (2019-2025) devrait permettre de combler les « trous » dans les carnets de commandes qui dépendent à 50 % de l’export, estime Hervé Guillou. Russie, Chine, Allemagne et Pays-Bas n’ont pas arrêté leurs productions. Or il s’agit de maintenir les compétences pour ne pas perdre des parts de marché. Cela passe par la revalorisation de la formation professionnelle et une mutualisation des investissements pour faciliter l’arrivée des flux des jeunes techniciens. En outre, l’offre de matériels doit devenir plus numérique et plus écologique, tournant à ne pas manquer face à la concurrence étrangère, et assurer une souveraineté, industrielle. Chine, Corée du Sud et Russie restructurent leur industrie de défense et sont à l’affût d’entreprises françaises ou européennes en difficultés. Selon Jean-Pierre Devaux, les PME doivent atteindre une taille suffisante (200-250 personnes) et maintenir la flexibilité de leurs bureaux d’études pour rester très compétitives. En lien avec la DGA, elles doivent pouvoir sortir de la sous-traitance pour fournir de l’innovation aux grands groupes, car l’autofinancement devient difficile à réaliser. La Chine, où la dette ne pose pas de problème, investit dans la technologie et le rachat de sociétés innovantes. Les Etats-Unis disposent de moyens financiers plus importants.

Loïc Salmon

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Défense : durer et vaincre dans un conflit de haute intensité

L’érosion accélérée des équipements et des personnels dans un engagement de longue durée nécessite de disposer d’un volume conséquent de forces et d’une capacité suffisante de renouvellement.

Ce thème a été abordé lors d’une conférence-débat organisée, le 16 janvier 2020 à Paris, par l’association Les Jeunes IHEDN. Y sont intervenus : le colonel (er) et écrivain Michel Goya ; Nicolas Maldera, chercheur associé au Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre et contributeur à la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques.

Evolution du modèle d’armée. L’emploi de la force légitime vise à rétablir un ordre géopolitique face à un ennemi désigné, rappelle le colonel Goya. Mais la France a engagé des opérations militaires sans ennemi déclaré, comme au Liban depuis 1978 où l’attentat terroriste de 1983 a causé la mort de 58 soldats français de la Force multinational de la sécurité de Beyrouth. A la fin de la guerre d’Algérie (1962), son modèle d’armée repose sur : la dissuasion nucléaire, face à un ennemi étatique majeur menaçant ses intérêts vitaux ; un corps conventionnel de bataille renforcé par la mobilisation pour montrer sa détermination ; une petite force de militaires professionnels déployée en opérations extérieures (Opex). Ces dernières, liées à la personnalité du président de la République, chef des armées, consistent à s’engager facilement en prenant le moins de risques possibles, pour limiter le nombre de morts, par l’appui aux forces armées locales alliées et l’emploi de l’arme aérienne contre leur ennemi. Cette conception stratégique exclut l’hypothèse d’une guerre longue contre les forces du Pacte de Varsovie (1955-1991). Or la sécurisation du Sud du Tchad (1969) a engagé 2.500 soldats professionnels pendant trois ans avec 2.000-4.000 hommes en réserve. Dans les années 1980, l’Iran a attaqué la France au Liban et commis des attentats terroristes à Paris, jusqu’au remboursement des fonds avancés par le Shah en 1974. Simultanément, a eu lieu l’opération, réussie, de dissuasion conventionnelle « Manta » (1983-1984) au Tchad contre la Libye. La guerre du Golfe (1990-1991) a mobilisé 12.000 soldats professionnels, considérés comme une force secondaire de la coalition internationale contre l’Irak. Cela a conduit à porter les effectifs professionnalisés à 50.000 personnels. Après la dissolution du pacte de Varsovie, les programmes d’armement majeurs sont maintenus pour éviter une crise industrielle. En 2002, la suspension de la conscription, vivier de soldats à faible coût et de réservistes, supprime toute capacité de montée en puissance. La crise financière de 2008 entraîne la suppression de 80.000 postes dans les armées, dont les effectifs projetables en Opex sont réduits à 30.000 personnels. La création de bases de défense provoque un désordre administratif, estime le colonel Goya. En 2013, le contrat pour les Opex est ramené à 15.000 personnels et 45 avions, à peu près comme lors de la guerre du Golfe. Des « trous capacitaires » perdurent en matière de ravitaillement en vol et de renseignement, créant une dépendance stratégique à l’égard des Etats-Unis. Les armées sont utilisées de façon dispersée lors des opérations « Serval » (2013), au Mali, « Chammal » (depuis 2014), en Irak et Syrie, et « Sangaris » (2013-2016) en Centrafrique. Pour rassurer l’opinion publique française après les attentats de 2015, l’opération « Sentinelle » de protection de la population française mobilise 7.000 personnels, effectif porté à 10.000 en cas de besoin. Elle entame une remontée en puissance des armées, confortée par la loi de programmation militaire 2019-2025. Le modèle d’armée actuel permet des opérations « coup de poing » ou des raids aériens et dispose d’une capacité d’intervention forte contre des organisations armées. Mais pour dissuader un adversaire majeur dans la durée, le colonel Goya préconise : une 1ère Armée avec de gros effectifs mobilisables, moins chers que des militaires professionnels, et disposant de centaines de milliers de réservistes ; une Force de réaction rapide, composée uniquement de professionnels, pour intervenir n’importe où ; une adaptation des moyens à l’ennemi, pas nécessairement avec les équipements les plus sophistiqués. A tire indicatif, pendant la guerre du Golfe, la force américaine comptait 40 % de réservistes. L’opération « Barkhane » au Sahel coûte 600 M€/an pour 300 combattants adverses, soit 2 M€/djihadiste. L’hélicoptère de manœuvre NH90 est utilisé contre des pickups armés, alors qu’il a été conçu pour affronter les troupes du Pacte de Varsovie. L’opinion publique française, prête à assumer des pertes considérables pendant la guerre froide (1947-1991), s’est déclarée en faveur de la guerre du Golfe et a eu une vision claire de l’opération « Serval ». Mais pour un conflit mal perçu, les pertes sont considérées comme inutiles (Afghanistan, 2001-2014) ou difficiles à expliquer (Sahel depuis 2014).

« Soutenabilité » des opérations. L’engagement opérationnel implique de vaincre dans le temps imparti et de dépenser suffisamment de ressources pour imposer sa volonté politique à l’adversaire, explique Nicolas Maldera. Le seuil de « soutenabilité » est atteint quand la capacité militaire engagée égale celle de son renouvellement. Il faut avoir usé l’adversaire ou devoir subir une érosion de son propre capital opérationnel, car les ressources vont finir par manquer. Le scénario d’un engagement majeur, contre un ennemi étatique ou non et juste au-dessous du seuil de l’emploi de l’arme nucléaire, retient un effectif de 17.600 personnels terrestres. La durée de cet engagement se répartit en 6 mois de montée en puissance, 6 mois pour l’intervention elle-même, 6 mois de désengagement et 24 mois de remise en condition opérationnelle. Pour un soldat au combat, il faut compter un autre à l’entraînement et un troisième en reconditionnement. Entre 1989 et 2017, l’armée de Terre a vu le nombre de ses chars divisé par 5, celui de ses canons par 3 et celui de ses hélicoptères par 2,5. Son transport stratégique dépend des avions gros porteurs ukrainiens ou russes. La France a négligé les programmes d’équipements intermédiaires, qui manquent aujourd’hui. Toutefois, le programme Scorpion va reconstituer le corps blindé mécanisé avec un format final de 200 chars Leclerc, 109 canons Caesar, 300 véhicules blindés Jaguar et 1.000 véhicules blindés de l’aide à l’engagement. La disponibilité des équipements, de 60 % en moyenne, devrait monter à 90 %. Leur capacité de régénération, à savoir leur entretien programmé, sous-budgétée pendant des années, remonte depuis 2019 à raison de 4,2 Md€/an. La répartition de la maintenance, actuellement de 90% par l’armée de Terre et de 10 % par les industriels, devrait passer à 60 %-40 % à terme. En outre, les groupes Nexter (armement), Arquus (véhicules) et Thales (électronique) augmentent leurs cadences de production. Les munitions sont standardisées OTAN, mais chaque pays demandeur est soumis au bon vouloir du vendeur, en l’occurrence les Etats-Unis, qui réserveront leurs stocks en priorité à leurs propres troupes.

Loïc Salmon

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Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue

L’aviation de combat, qui intégrera les dimensions spatiale et cybernétique, fait l’objet d’interactions politiques, diplomatiques, technologiques et industrielles entre pays de l’OTAN, Russie, Chine, Corée du Sud et Japon.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : Philippe Segovia, directeur programme SCAF France chez Airbus Defence & Space ; Emmanuelle Maître, chargée de recherche à la FRS ; Isabelle Facon, directrice adjointe de la FRS et maître de recherche ; Kévin Martin, chargé de recherche à la FRS. Josselin Droff, chercheur à la chaire économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le SCAF. La décision politique franco-allemande de juillet 2017 sur le programme SCAF (système de combat aérien futur) a été suivie de la notification, à Dassault Aviation et au consortium européen Airbus, d’une étude de concept commune qui a démarré en février 2019, rappelle Philippe Segovia. A l’horizon 2040, l’architecture du SCAF se composera du futur avion de combat connecté à des satellites d’observation, un avion d’alerte avancé AWACS, un essaim de drones, un avion CUGE (capacité universelle de guerre électronique) et aux chasseurs Rafale et Eurofighter Typhoon modernisés. Il évoluera dans « l’Air Combat Cloud », à savoir un réseau reliant tous les capteurs, effecteurs (appareils de combat) et centres de commandement et de conduite (C2) dans les domaines aérien, spatial et cyber. Cette connectivité, par radio, liaison tactique 16 et moyens de communications hybrides à grand débit, produira des quantités de données considérables à traiter par l’intelligence artificielle pour en obtenir l’information qui aidera à la décision par l’homme. L’Air Combat Cloud va accélérer la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) du C2 pour démultiplier les effets militaires possibles. Le futur avion de combat sera décliné en deux versions avec des périmètres spécifiques de missions : dissuasion nucléaire, opérations à partir du porte-avions Charles-de-Gaulle, cryptographie nationale et informations réservées pour la version française ; rôle dans le partage nucléaire de l’OTAN, cryptographie nationale et informations réservées pour la version allemande. L’approche « système de systèmes » fera passer du combat « connecté » au combat « collaboratif » avec les forces aériennes, maritimes et terrestres alliées. Le SCAF, « cybersécurisé », inclut le développement de standards européens, souverains et interopérables avec les moyens existants, pour partager l’information nécessaire à la mission.

La mission nucléaire de l’OTAN. Après le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014, le sommet de l’OTAN de 2016 a rassuré les pays membres sur l’engagement nucléaire américain en cas de conflit sur le théâtre européen, rappelle Emmanuelle Maître. Ce facteur joue en effet un rôle important dans l’acquisition d’avions de défense aérienne par les pays qui accueillent des bases de l’OTAN, où sont entreposées des armes nucléaires américaines. Il s’agit de celles de Kleine Brogel en Belgique, de Volkel aux Pays-Bas, de Blüchel en Allemagne, de Ghedi Torre et d’Aviano en l’Italie et d’Incirlik en Turquie. Ces pays mettent en service des avions de chasse américains ou européens, à remplacer vers 2025. La Belgique, qui déploie des F-16 A/B américains, a décidé en 2018 d’acheter 34 avions américains multi-rôles F-35 A de 5ème génération. Les Pays-Bas, équipés de F-16 A/B, ont commandé 37 F-35 A, dont 3 ont déjà été livrés. L’Allemagne, équipée de PA200 Tornado du consortium européen Panavia (Allemagne, Italie et Grande-Bretagne), a déjà acquis des Typhoon, construits par Eurofighters GmbH (Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Espagne). L’Italie, équipée de Tornado, a reçu 11 F-35 A sur une commande de 90 appareils, mais pourrait réduire cette dernière pour des raisons budgétaires. La Turquie, équipée de F-16, a déclaré son intention d’achat de 100 F-35, mais la livraison des 30 premiers déjà commandés est bloquée par le gouvernement américain, pour des raisons politiques (voir plus loin).

La diplomatie russe des systèmes sol-air. En prévision d’éventuelles frappes aériennes de l’OTAN contre ses centres stratégiques clés, la Russie a déployé des systèmes sol-air S-300 et S-400 dans l’enclave de Kaliningrad, face aux espaces aériens de la Pologne et de la Finlande, indique Isabelle Facon. En outre, elle a vendu le S-300 à une vingtaine de pays, dont l’Iran, le Viêt-Nam, la Chine, l’Algérie et la Grèce, et le S-400 à l’Inde, la Chine et la Turquie. Ce dernier, déployé en Syrie en 2018, suscite l’intérêt du Qatar, des Emirats arabes unis, de l’Irak, de l’Egypte et de l’Iran. La Russie renforce ainsi son implantation au Moyen-Orient et met à mal la solidarité de certains membres de l’OTAN (Grèce et Turquie). Elle s’affirme comme puissance technologique et industrielle face à la concurrence de la Chine dans le domaine des systèmes anti-aériens. Elle coopère avec la Corée du Sud sur une version modernisée du S-300, moins chère que le S-400. Toutefois, elle ne vend que des versions dégradées du S-300, pour protéger sa technologie, et la mise en service du S-400 prend du retard.

Les dynamiques asiatiques. Chine, Corée du Sud et Japon, qui ont constitué leur propre base industrielle de technologie de défense, intègrent les transferts de technologie dans leurs programmes sous maîtrise d’œuvre nationale, explique Kévin Martin. La Chine en a lancé un en partenariat avec le Pakistan pour développer l’avion de chasse JF-17, destiné à l’armée de l’Air pakistanaise et vendu à la Birmanie et au Nigeria. La Corée du Sud s’est associée à l’Indonésie pour la production du chasseur KF-X. Ce programme nécessitait des transferts de technologies américaines, demandés dans le cadre de négociations sur l’achat du F-35, mais certains ont été refusés dont le radar à antenne active AESA. Le Japon, qui s’interdit toute exportation d’armes, a construit sous licence les chasseurs américains F-4 et F-15 avant de lancer son programme F-2, adapté du F-16 américain. Son programme F-3 serait dérivé du F-35, qu’il a commandé et dont il a déjà reçu plusieurs unités.

Loïc Salmon

Enjeux de négociations dans les accords d’accompagnement (« offsets »), les technologies de souveraineté sont recherchées par les Etats acheteurs (pays émergents) mais protégées par les Etats vendeurs et leurs entreprises, indique Josselin Droff. Pour ces dernières, les brevets, expériences et savoir-faire constituent des avantages compétitifs, qu’elles risquent de perdre par les départs de personnels ou expositions des connaissances en cas de partenariats ou d’alliances. Une étude, effectuée en 2013-2014 auprès de six grandes entreprises des secteurs aéronautique, transport, énergie, électronique et construction navale, souligne la nécessité de : maîtriser les fuites de connaissances ; sensibiliser le personnel au risque « humain » ; former les formateurs ; développer un contrôle, pour éviter la « sur-confiance » dans les barrières techniques et légales.

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Aéronautique militaire : perspectives capacitaires

Le système de combat aérien futur repose sur une démarche « incrémentale », où chaque ajout technologique doit apporter une amélioration sans créer de dysfonctionnement opérationnel. En outre, son emploi en coalition dépendra des incertitudes liées aux situations intérieures des pays participants.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 6 juin 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à l’occasion du Salon international de l’aéronautique et de l’espace de Paris-Le Bourget (17-23 juin 2019). Y sont notamment intervenus : le général de division aérienne Frédéric Parisot, sous-chef « préparation de l’avenir » à l’état-major de l’armée de l’Air ; Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Anne Fort, Commission européenne.

Moyens actuels et futurs. Le général Parisot a repris les principaux éléments de l’audition (15 mai 2019) du général Philippe Lavigne, chef d’état-major de l’armée de l’Air, par la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale. Plusieurs fois par mois, sont détectés, au Nord-Est de l’Europe, des dispositifs aériens comprenant des bombardiers stratégiques russes TU 160 à long rayon d’action capables d’atteindre les capitales européennes avec des missiles de croisière. Le partage d’information de défense aérienne avec les alliés et partenaires européens et de l’OTAN permet de les suivre, de les maintenir à distance des côtes européennes et d’intervenir immédiatement en cas d’acte hostile. Dernièrement, dans le cadre de la posture de dissuasion, deux Rafale et un avion ravitailleur A330 Phénix ont effectué un vol direct retour de 11 heures depuis l’île de La Réunion, au milieu de l’océan Indien vers la métropole. A l’issue d’un vol d’une durée équivalente en France, un tir d’évaluation du missile de croisière ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré) a été réalisé avec succès. Le vol a été effectué au travers d’un dispositif de déni d’accès, composé d’avions de combat, de systèmes air-sol et de brouillage, comparable à ceux rencontré sur les théâtres d’opérations extérieurs (Syrie). Ces deux missions démontrent la capacité de conduire un raid, conventionnel ou nucléaire, depuis la métropole et dans un dispositif fortement défendu. D’ici à 2023, l’armée de l’Air pourra projeter 20 Rafale en moins de 48 heures en Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie, grâce au couple Rafale-Phénix pour intervenir dans une crise régionale ou protéger des territoires ou départements d’outre-mer. Par ailleurs, certains Etats tentent de déstabiliser des pays européens par des stratégies hybrides, des cyberattaques et l’espionnage. En outre ils développent des armes nouvelles, à savoir avions de chasse de 5ème et 6ème générations, bombardiers furtifs, drones de tous types, missiles balistiques intercontinentaux, missiles de croisière aéroportés ou tirés depuis la surface, planeurs hypersoniques ou lasers anti-aériens. Des dispositifs de déni d’accès prolifèrent aux frontières de l’Europe et de la Méditerranée. En Asie-Pacifique, l’Inde a récemment procédé à un tir de destruction de satellite, démontrant que l’espace devient un champ de conflictualité. Lors de son audition par les députés le 15 mai, le général Lavigne a indiqué que la Chine et la Russie disposeront de 750 à 1.000 avions de combat en 2030, dont les deux tiers de 4ème génération au moins. En outre, elles modernisent leurs moyens aériens de déni d’accès, notamment les systèmes sol-air S-400 (déployés en Syrie) et développent la génération suivante S-500. Le système de combat aérien futur (SCAF), porteur d’enjeux opérationnels, technologiques et de souveraineté, consiste en de multiples systèmes travaillant en réseau autour d’un avion. En janvier 2019, une étude de concept conjointe a été lancée par la France, l’Allemagne et l’Espagne pour en définir l’architecture, afin de pouvoir gagner la « guerre des opportunités », face à la furtivité de certains équipements, et de lutter contre l’allonge de certains missiles ennemis en récupérant de l’information par des drones volant au-dessus des lignes ennemies. Un premier démonstrateur de SCAF devrait voler vers 2026 pour valider les différents concepts, dont le moteur, et développer un système complet vers 2040. Des négociations sont en cours sur les protocoles de connectivité du SCAF et du F35, avion américain multi-rôles de 5ème génération.

Opérations en coalition. Décliné en plusieurs versions pour l’armée de l’Air, les porte-avions et le Corps des marines (décollage et atterrissage vertical), le F35 peut opérer en coalition avec les avions de chasse britanniques, italiens, néerlandais, turcs, australiens, norvégiens, danois et canadiens, indique Philippe Gros. En outre, la Pologne, la Belgique, Israël, le Japon, la Corée du Sud et Singapour en ont déjà commandé. Marché estimé à 3.000 appareils, son coût de possession (acquisition et entretien) avoisine 1.200 Mds€. Mais il présente encore des déficiences techniques et de maintien en condition opérationnelle, entraînant une disponibilité jugée très insuffisante. Toutefois, il peut être employé seul comme « effecteur » cinétique et électronique (système d’armes permettant l’interception), grâce à sa grande autonomie dans l’exécution des missions en environnement contesté. En outre, il peut diriger un groupe de combat aérien en tant que centre de fusion du renseignement pour les avions de chasse furtifs américains F22 Raptor de 4ème génération. L’instabilité à l’Est de l’Europe, en Afrique et aux Proche et Moyen Orient conduit à des conflits, surtout asymétriques à court et moyen termes, avec une recomposition des puissances et une diminution des projections terrestres. Les interventions internationales en Afghanistan (2006-2014), en Libye (2011), en Irak et Syrie (2014-2018) et au Sahel (depuis 2013) montrent que seulement six pays européens partenaires d’une coalition consentent au recours à la force et que l’engagement américain, déterminant, devient une variable. La montée en puissance des pays européens acquéreurs de F35 n’arrivera à maturité qu’en 2026, excluant d’ici là leur participation à une coalition, où le partage du renseignement, élément clé dans la conduite d’une opération, constitue un facteur limitatif de nature non pas technique mais politique.

Loïc Salmon

Selon Anne Fort, le contexte géopolitique, l’émergence des nouvelles menaces et du retour des menaces conventionnelles ont incité l’Union européenne (UE) à relancer la coopération en matière de défense, afin d’éviter un décrochage technologique et la perte de sa liberté d’action. Il s’agit de stimuler les programmes de développement capacitaire pour favoriser la compétitivité et l’innovation, en vue de contribuer à l’autonomie stratégique. L’UE ne va pas acquérir les technologies ainsi développées, qui resteront la propriété des Etats membres, mais va soutenir leurs projets. Le fonds européen de la défense prévoit 90 M$ sur trois ans pour les instituts de recherche, afin qu’ils puissent répondre aux appels d’offres. Pour la période 2019-2020, il ajoute 100 M€ pour cofinancer des démonstrateurs. Enfin, pour 2025-2027, il prévoit 13 Mds€, dont 4 Mds€ pour la recherche et 9 Mds€ pour le développement, contre 598 Mds€ en 2017-2019.

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