Armements terrestres : enjeux capacitaires et industriels dans le contexte du conflit en Ukraine

La guerre en Ukraine remet en question les acquis de la défense de l’Union européenne, dont 15 Etats membres sur 27 ont déjà annoncé une augmentation de leur budget militaire.

Le 31 mai 2022 à Paris, la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) a organisé un colloque sur ce thème à l’occasion du salon international des armements terrestres Eurosatory (13-17 juin). Y sont intervenus : Philippe Gros, maître de recherche à la FRS ; Alexandre Lahousse, chef de service des affaires industrielles et de l’intelligence économique à la Direction générale de l’armement ; un officier supérieur de l’état-major de l’armée de Terre.

Enseignements du conflit ukrainien. La réflexion stratégique a permis d’anticiper l’intervention de la Russie, mais pas la résistance tenace de l’Ukraine ni les réactions des pays occidentaux, indique Philippe Gros. Déstabilisateur sur le plan géopolitique, le conflit souligne les velléités interventionnistes russes et l’interventionnisme américain en faveur de l’Ukraine. Or selon les ébats en cours à Washington, la priorité des Etats-Unis reste la Chine et la compétition pour la conduite des affaires du monde au XXIème siècle. Elément structurant de l’appareil de défense européen, leur présence ou leur absence dans une coalition rappelle les risques d’un engagement de haute intensité en Europe. Les démonstrations de force de la Russie en Syrie, entre 2013 et 2015, se sont produites à une échelle réduite et avec une forte asymétrie entre les acteurs. En 2022, l’Ukraine mobilise 700.000 hommes sur son territoire contre une force expéditionnaire de 150.000 Russes et Alliés, engagée en totalité avec de graves difficultés logistiques et de maintien des équipements et armements en condition opérationnelle. Selon Philippe Gros, l’erreur fondamentale d’appréciation de Vladimir Poutine sur la situation en Ukraine a conditionné toute la préparation de l’engagement militaire. L’armée russe a troqué sa masse et ses tactiques contre une modernisation, incomplète, à l’occidentale. Comme lors des conflits en Tchétchénie (1994-1966 puis 1999-2009), elle combine l’attaque à outrance et la puissance de feu. Cependant, l’évaluation de sa capacité de frappe dans la profondeur a été surestimée, mais des améliorations ont été constatées ces dernières semaines. Malgré son sous-dimensionnement en armes lourdes, la capacité de résistance de l’armée ukrainienne a surpris. Grâce à l’intégration de radars américains, celle-ci se montre efficace pour les tirs de contre-batterie, aptitude reconnue par les artilleurs russes. En outre, l’usage massif de drones dans la profondeur tactique crée une véritable occupation du ciel. Environ 400 drones, dont des appareils américains et turcs du côté ukrainien, survolent en même temps l’espace de bataille. Deux méthodes permettent de remporter la victoire, indique Philippe Gros. La logique d’approche directe porte sur l’annihilation des forces adverses par l’usure et l’attrition. La logique d’approche indirecte recherche des effets de désarticulation de l’ennemi par la dislocation ou la désintégration de son système de commandement et de conduite des opérations, l’isolement ou la paralysie. Ainsi, l’armée ukrainienne a manœuvré au niveau opératif (théâtre d’opérations) en s’attaquant aux nœuds de communications stratégiques de l’armée russe, à savoir les centres de transports multimodaux qui constituent le centre de gravité de son dispositif dans le Donbass. Pour le sécuriser, celle-ci a déplacé des forces du Nord de l’Ukraine vers l’Est. Au niveau tactique, les manœuvres ukrainienne et russe s’avèrent trop lentes pour provoquer, par l’usure, la dislocation du dispositif adverse. En effet, cela nécessite une masse importante de combattants, d’équipements et de munitions. Ce conflit incite à réfléchir en termes de doctrine, d’organisation, de recrutement, de soutien, d’entraînement et de régénération de forces (réserves).

BITD de combat. Le scénario de haute intensité, étudié depuis longtemps, implique une partie industrielle pour soutenir l’effort de guerre, explique Alexandre Lahousse. La base industrielle de technologie et de défense (BITD) de la France représente 4.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes de 9 grands groupes maîtres d’œuvre, à savoir Airbus, Arquus, Dassault, MBDA, Naval Group, Nexter, Thales, Safran et ArianeGroup. Elle assure 200.000 emplois industriels de défense sur l’ensemble du territoire et réalise un chiffre d’affaires militaires annuel consolidé de 28 Mds€, dont 7,5 Mds€ en moyenne à l’export. En cas de combat, elle évolue graduellement selon la montée de l’effort militaire. Il s’agit d’augmenter : les cadences de production pour compléter le niveau des stocks ; les capacités de production, dans le cadre de la programmation militaire pour accroître durablement certains stocks (munitions et pièces de rechange) et parcs (véhicules) ; le potentiel de production, afin de fournir plus, en continu et sous un court préavis, pour compenser l’attrition des systèmes et les consommations intensives de munitions et de pièces de rechange. Il convient aussi d’identifier les capacités industrielles mobilisables, nationales et européennes, civiles et de défense. La résilience nécessite de disposer de matières premières, matériaux, composants, ressources humaines et financements privés. Enfin, la réduction des dépendances actuelles et futures implique de rechercher de solutions de rechange pour les usages et les approvisionnements et d’investir dans les technologies d’avenir.

Stratégie capacitaire terrestre. Le programme « Scorpion » constitue une montée en puissance du combat collaboratif, qui connaît une réalité opérationnelle avec l’opération « Barkhane » au Sahel en 2021, explique le lieutenant-colonel de l’armée de Terre. Le champ de bataille devrait encore évoluer au cours des 15 à 20 prochaines années. Comme il devient de plus en plus contesté, il faudra y accéder grâce à des effets puissants (artillerie) et, pour s’y maintenir après avoir pris des coups, une redondance des moyens et une capacité de résilience par l’entretien des flux logistiques. Satellites et drones rendant le théâtre d’opérations plus transparent, il faudra masquer ses intentions plus que son dispositif et mener des actions offensives contre les capteurs adverses. Une agression de haute intensité nécessite de réagir dans la profondeur et de trouver un équilibre entre protection, discrétion et mobilité des forces. Le renforcement de l’automatisation entraîne une robotique de masse et celui de la connectivité une accélération du processus décisionnel. Des études, commencées en 2019, portent sur le projet « Titan », réalisable d’ici à 2040. Ce dernier vise à assurer la cohérence d’ensemble des forces aéroterrestres, afin de pénétrer et opérer dans la complexité du champ de bataille futur face à un adversaire de même rang. Outre le renouvellement de la défense sol-air et de l’artillerie à longue portée, il intègrera des capacités nouvelles et rendra la connectivité entre équipements et armements plus agile et résiliente. Enfin, « Titan » devra garantir l’interopérabilité avec les autres milieux (mer et cyber) et les forces alliées.

Loïc Salmon

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande

Missiles : conséquences de la guerre en Ukraine

Eurosatory : salon d’armement terrestre dans le contexte de la guerre Russie-Ukraine




Missiles : conséquences de la guerre en Ukraine

 

Le maintien de l’excellence technologique en matière de missiles et de systèmes de défense anti-aérienne permettra d’apporter les solutions, au meilleur coût, pour assurer la souveraineté des Etats européens après la guerre russo-ukrainienne.

Eric Béranger, président-directeur général du groupe MBDA, l’a expliqué à la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, le 1er juin 2022 à Paris.

A cette occasion, président de la commission, Christian Cambon, a rappelé l’importance de l’OTAN pour la défense de l’Europe, que la Suède et la Finlande ont demandé à y adhérer et que 70 postes dévolus à la France ne sont pas encore pourvus. En outre, après 44 jours de combat environ 7.000 personnes ont été tuées par des drones.

Premiers enseignements. L’attaque de la Russie contre l’Ukraine le 24 février a provoqué une prise de conscience collective européenne en termes de souveraineté, rappelle Eric Béranger. Cette dernière repose sur la liberté d’appréciation de situation, celle de la décision et celle de l’action, en vue de protéger un modèle de société. Cela implique une liberté totale pour employer des armements, les exporter ou les céder à des nations partenaires. La guerre en Ukraine utilise la technologie de pointe et la masse avec environ 2.500 munitions tirées par jour. Dès le 17 mars 2021, la ministre des Armées, Florence Parly, avait signalé une accélération des nouvelles menaces, y compris de haute intensité, à la même commission sénatoriale. En mars 2022, la « boussole stratégique » européenne a souligné la volonté d’encourager les achats d’équipements de défense au sein de l’Union, grâce au Fonds européen de défense. En France, cela nécessite une planification des ressources industrielles et financières, établie en concertation avec la Direction générale de l’armement et les armées, afin de déterminer les capacités et les moyens. La loi de programmation militaire 2019-2025 privilégie un modèle d’armée complet, face à toutes les menaces, et fixe l’objectif de 2 % du produit intérieur brut pour la défense en 2025.

Anticipation et contre-attaque. Il s’agit de combler les lacunes capacitaires d’ici à 2030 et s’adapter pour répondre aux menaces nouvelles et rapidement évolutives, souligne Eric Béranger. Celles-ci incluent les missiles hypersoniques (qui ralentissent à l’approche de leur cible), les cyberattaques, les essaims de drones pour saturer la défense anti-aérienne, et les attaques combinées. La lutte anti-drones comprend le détecteur (radar) et les effecteurs (projectiles, laser et drones tueurs par collision). En France, un industriel peut seulement stocker les éléments constitutifs des munitions. Aucun composant d’armement français ne vient de Chine. La dépendance en composants américains, graduée selon les programmes, est inexistante dans les programmes les plus sensibles. Les Etats-Unis ont établi un ordre de priorité des approvisionnements des matières premières pour l’industrie de défense et tentent de tirer profit du réarmement européen, notamment de l’Allemagne. Toutefois, la France maintient une capacité d’influence au sein de l’OTAN avec le Commandement suprême allié de la transformation (poste N°2) et la présence de 600 Français. Par ailleurs, l’industrie de défense doit rester vigilante face aux organisations non gouvernementales qui veulent la discréditer, vis-à-vis de divers comités de la Commission européenne, des banques et des jeunes talents. Mais leurs critiques se sont atténuées avec la guerre en Ukraine.

Loïc Salmon

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

Ukraine : stabilisation du front, défense sol/air française en Roumanie, vers une adhésion à l’OTAN des Suède et Finlande




Eurosatory : salon d’armement terrestre dans le contexte de la guerre Russie-Ukraine

Conflit interétatique à l’Est de l’Europe, importance du numérique et du cyber, fortes dépendances en composants électroniques, dues à la mondialisation, et réchauffement climatique modifient les modèles de défense des nations.

Ces tendances lourdes sont prises en compte lors de la 27ème édition d’Eurostatory (Paris, 13-17 juin 2022), présentée à la presse le 25 mai par Marc Darmon, président du GICAT (Groupement des industries françaises de défense et de sécurité terrestres et aéroterrestres) et le général (2S) Charles Beaudoin (photo), directeur général de COGES Events, filiale du GICAT et organisatrice d’Eurosatory.

Sécurité et souveraineté. La charte de l’ONU précise que chaque Etat a le devoir de protéger ses citoyens, son territoire et ses ressources contre la criminalité, le terrorisme et un ennemi extérieur. Selon le général Beaudoin, un conflit d’intensité moyenne comme celui en Ukraine cause 600 à 1.000 blessés par jour et nécessite une logistique efficace, qui fait défaut aux unités de chars russes. Dans ce contexte, de nombreux budgets de défense ont été revus à la hausse, mais aussi ceux de la sécurité pour protéger les grands événements, type Jeux Olympiques de 2024 à Paris, ou répondre aux catastrophes humanitaires et environnementales. Les dépenses militaires mondiales ont dépassé 2.000 Mds$ en 2021. Les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, la Grande-Bretagne et la Russie ont représenté 62 % du total. Entre 2016 et 2020, les Etats-Unis sont restés le premier pays exportateur d’armements dans le monde avec 37 % du marché, suivis de la Russie (20 %), la France (8,2 %), l’Allemagne (5,5 %) et la Chine (5,2 %). Sur la même période, l’Arabie Saoudite arrive en tête des pays importateurs avec 11 % du marché, devant l’Inde (9,5 %), l’Egypte (5,8 %), l’Australie (5,1 %) et la Chine (4,7 %).

Domaines militaire et civil. Au 24 mai, plus de 1.700 exposants de 62 pays sont inscrits à Eurosatory, avec 39 pavillons dont celui de l’Ukraine. Andorre, la Côte d’ivoire et la Macédoine du Nord exposent pour la première fois. Par zone géographique, l’Europe domine avec 73 % des exposants, devant les Amériques (12 %), l’Afrique et le Moyen-Orient (7 %), l’Asie (5 %) et l’Australie (3 %). Les pôles technologiques concernent : le cyber, 100 sociétés ; les drones, 61 sociétés ; les robots, 50 familles d’engins destinés notamment aux chars de combat et à la reconnaissance en terrain hostile ; l’électronique embarquée ; l’entraînement et la simulation ; l’ingénierie et la fabrication ; la lutte contre les menaces nucléaire, radiologique biologique, chimique et explosive ; la recherche, les tests et les mesures ; le renseignement ; la sécurité civile et la lutte contre l’incendie ; la sécurité des infrastructures. Près de 160 entreprises présentent des solutions de télécommunication, de brouillage et de guerre électronique. Environ 320 sociétés touchent à l’aéronautique et à l’espace, dont les systèmes, la sous-traitance et les services, les hélicoptères, les aéronefs habités et les satellites. De plus, 80 entreprises proposent des systèmes anti-aériens, de l’anti-drones à l’interception à haute altitude en passant par le C-RAM (système de défense contre les roquettes, l’artillerie et les mortiers) et la détection radar multi-spectres. Environ 90 % des exposants ne vendent pas d’armes létales, souligne Marc Darmon. Le GICAT regroupe plus de 380 entreprises, qui ont réalisé un chiffre d’affaires de 7,7 Mds€ en 2021, grâce à 47.500 emplois de haute technicité partout en France et surtout non délocalisables ailleurs.

Loïc Salmon

Eurosatory 2018 : l’accent sur l’innovation technologique

Armée de Terre : la remontée en puissance par l’innovation

Armée de Terre : « Scorpion », le combat collaboratif infovalorisé




Marine : MCO, de la conception du navire à sa déconstruction

Le maintien en condition opérationnelle (MCO) des navires permet de garantir la composante maritime de la dissuasion nucléaire, la liberté d’action sur et sous la mer, la lutte contre les trafics illicites, la préservation de la zone économique exclusive et la police des pêches.

L’ingénieur général de l’armement Guillaume de Garidel-Thoron, directeur central du Service de soutien de la flotte (SSF) l’a expliqué lors d’un point de presse le 5 mai 2022 à Paris.

Les missions. La disponibilité technique d’un navire, à savoir le nombre de jours où il est capable de naviguer, se monte à 75 %-80 % pour les frégates, plus de 80 % pour les porte-hélicoptères amphibies (PHA) et environ 50 % pour les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA). Pour toute la flotte, l’obsolescence des matériels s’ajoute à la fatigue des structures et à la corrosion. Outre les périodes programmées d’indisponibilité de longue durée du porte-avions et des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, le SSF accueille les nouveaux bâtiments et entretient les plus anciens (remotorisation des usines électriques des frégates de surveillance basées outre-mer). Il assure des réparations exceptionnelles comme l’échange du radôme de la frégate Forbin, frappé par la foudre, ou la soudure, entre décembre 2020 et juin 2021, de l’avant du SNA Saphir (désarmé en 2019) à l’arrière du SNA Perle, endommagé par un incendie. Enfin, il déconstruit les unités retirées du service actif, notamment les sous-marins à propulsion diesel électrique de type Agosta (photo). Les frais d’entretien d’un navire représentent 60 % de son coût de possession (achat et maintenance). Le SSF dispose d’un budget annuel de 1,4 Md€, en moyenne, et d’infrastructures à Brest, Toulon, Cherbourg, en Polynésie française et Nouvelle-Calédonie et à la Martinique, La Réunion et Mayotte. Il gère 12 millions d’articles de rechange embarqués à bord des bâtiments et à terre. Créé en 2000, le SSF compte 250 experts, issus de la Marine nationale ou de la Direction générale de l’armement (DGA) et dont le passage par le SSF valorise la carrière. En contact direct avec les équipages et les chantiers lors des indisponibilités de longue durée, ses ingénieurs bénéficient de l’expertise technique de la DGA et du Commissariat à l’énergie atomique. Le SSF conclut des contrats (paiements à 30 jours) avec des petites et moyennes entreprises portant sur des familles de navires (frégates de tous types, patrouilleurs, chasseurs de mines, bâtiments de commandement et de ravitaillement et PAH), des équipements embarqués ou des capacités spécifiques (chaufferie nucléaire). Le contrat de MCO conclu pour le SNA Suffren, entré en service en 2021, court jusqu’en 2025.

L’innovation. Dès la conception d’un nouveau navire, l’Etat-major de la marine et la DGA prennent le MCO en compte en ce qui concerne la logistique, la documentation technique et la liste des articles de rechange. Outil de gestion des stocks des pièces, le système numérique en service fait déjà l’objet d’une réflexion sur son remplacement dans quatre ou cinq ans. L’installation de capteurs de données sur les moteurs diesel des nouveaux bâtiments permettra d’optimiser la maintenance et de l’assurer à titre préventif. Le MCO initial nécessite un travail de la DGA en amont, pendant les essais à la mer du navire avant son entrée en service. Avec l’aide des ateliers à terre et de drones aériens ou sous-marins, les projets innovants portent sur l’expérimentation, les expertises, les cartographies, la transformation numérique et la télémaintenance avec l’équipage en mer pour démultiplier les capacités.

Loïc Salmon

Marine nationale : SNA Suffren, campagne d’essais à la mer

DGA : l’hydrodynamique, de la faisabilité au suivi du navire

Marines : l’industrie navale, concurrence et innovations




Industrie de défense : Arquus, rebond mais incertitude

Le constructeur français de véhicules militaires terrestres Arquus a amélioré son chiffre d’affaires en 2021, malgré la pandémie du Covid-19. Toutefois, celle-ci rend encore difficile la prospection de clients à l’international en 2022.

Son président, Emmanuel Levacher, a présenté la situation à la presse le 16 février 2022 à Paris.

Résultats. Propriété du groupe suédois Volvo, Arquus est issu de la fusion de Renault Trucks Defense, ACMAT (Ateliers de constructions mécanique de l’Atlantique) et Panhard en 2018. Il ne publie pas de données financières, mais plutôt des pourcentages. La fusion avait entraîné une hausse du chiffre d’affaires de 38 % en 2019. Mais l’année suivante, le ralentissement de l’activité, consécutif à la pandémie, avait provoqué une baisse de 10 %, puis la reprise s’est traduite par une hausse de 6 % en 2021. Le chiffre d’affaires a été réalisé à 75 % sur le marché français et à 25 % à l’international. Le carnet des commandes cumulées totalise 5 Mds€ de prises de commandes, dont 1,20 Md€ de commandes fermes. Pour l’année 2021, les prises de commandes se montent à 275 M€ pour la France et 60 M€ à l’export en Afrique et au Moyen-Orient. La réalisation des engagements de la loi de programmation militaire 2019-2025 a permis la production de : 1.200 VT4 (véhicules tactiques polyvalents non protégés) en 2021 avec une prévision de 1.134 en 2022 ; 119 véhicules blindés multi-rôles Griffon (116 en 2022), dont certains sont déjà déployés en opération ; 20 engins blindés de reconnaissance et de combat Jaguar (18 en 2022), destinés au 1er Régiment étranger de cavalerie ; 186 tourelleaux télé-opérés Hornet pour armer les Griffon (243 en 2022) ; 22 véhicules blindés légers (120 en 2022). Pour la première fois, Arquus a assuré le soutien des Griffon du programme de combat collaboratif Scorpion. Un conflit de haute intensité nécessiterait de la masse, à savoir des chars et de l’artillerie lourde sur une longue période, indique le président. Cela signifierait plus de blindage pour faire face à des engagements dans la durée. Arquus dispose de la capacité pour augmenter sa production si nécessaire.

Projets. Le groupe dispose de cinq sites répartis dans toute la France, dont quatre dédiés à la production : Marolles pour la militarisation des moteurs ; Limoges, chargé des véhicules neufs, reçoit 8 M€ sur la période 2020-2023 pour la construction d’un nouveau centre logistique et de nouveaux bureaux ; Garchizy, chargé des cabines blindées et de la distribution des pièces de rechange, reçoit 2,5 M€ d’investissement ; Saint-Nazaire, chargé de la maintenance opérationnelle terrestre, reçoit également 2,5 M€. Le site de Versailles-Satory abrite les bureaux d’études et la fonction support. L’armée de Terre devant renouveler ses capacités tactiques et logistiques, Arquus va développer : des « briques technologiques » innovantes ; la protection des véhicules ; l’hybridation du Griffon par stockage de l’énergie électrique ; des robots terrestres de 3 t ; la lutte anti-drones. Il anticipe le programme VBAE (véhicule blindé d’aide à l’engagement), conçu en coopération européenne. D’ici à 2030, Arquus compte faire passer son taux de féminisation à 35 % (20 % en 2021) et réaliser un chiffre d’affaires de 1 Md€. Outre la vente de VLRA (véhicules légers de reconnaissance et d’appui) et de camions tactiques Sherpa, il compte s’implanter en Europe (Grèce, Roumanie, Estonie, République tchèque, Suède et Belgique), mais aussi en Afrique et au Moyen-Orient. Il vend déjà ses matériels dans 60 pays.

Loïc Salmon

Défense : les industriels pendant la crise du Covid-19

Economie : préserver les savoir-faire des entreprises de défense

Défense : budget 2022, une hausse annuelle de 4,3 %




Industrie de défense : 42 Rafale et 2 Scorpène pour l’Indonésie

Les ministres français et indonésien des Armées ont signé, le 10 février 2022 à Djakarta, deux lettres d’intention, l’une pour une commande ferme de 42 avions Rafale F3-R par l’Indonésie et l’autre sur 2 sous-marins Scorpène.

Les commandes. Selon Hervé Grandjean, porte-parole du ministère des Armées, ces commandes font suite à une lettre d’intention sur la coopération en matière d’équipement signée en août 2020, puis un accord de partenariat stratégique conclu le 28 juin 2020 et enfin aux travaux de la Direction générale de l’armement, du ministère de l’Economie et des Finances et des industriels. La commande des Rafale se monte à 8,1 Mds$ et porte sur 30 avions monoplaces et 12 biplaces. La première tranche compte 6 appareils et la seconde 36. La production de la première commencera en 2025, trois ans après l’entrée en vigueur du contrat par le versement du premier acompte par l’Indonésie courant 2022. Pour honorer cette nouvelle commande qui garantit une chaîne de production jusqu’en 2031, le constructeur Dassault Aviation et ses sous-traitants vont augmenter la cadence de construction pour ne pas retarder les commandes de Rafale destinés à l’armée de l’Air et de l’Espace. Le contrat, qui bénéficiera d’un accompagnement de la Banque publique d’investissement, va inclure des retours industriels pour l’Indonésie, qui seront quantifiées par les groupes Dassault Aviation, Thales et Safran. Suivront des contrats de formation et d’entraînement des pilotes indonésiens. Cela porte à 284 le nombre de Rafale vendus à l’exportation, dont 200 depuis 2017, à savoir au Qatar, à l’Egypte, à l’Inde, à la Grèce, à la Croatie, aux Emirats arabes unis et à l’Indonésie. Le Rafale a démontré ses performances au combat lors des opérations extérieures en Libye, en République Centrafricaine et au Sahel. Quant aux deux sous-marins Scorpène à propulsion diesel-électrique, la lettre d’intention porte sur des études de recherche et de développement, notamment leurs performances, en vue d’une commande ferme. Un engagement couplé Rafale-Scorpène avait été précédemment conclu avec l’Inde.

Un partenaire-clé. Avec les commandes indonésiennes, la France renforce sa présence dans la zone Indo-Pacifique, où se trouvent 2 millions de ses ressortissants et une zone économique exclusive de 9 Mkm2. L’Indonésie devient ainsi son deuxième partenaire après l’Inde et le premier en Asie du Sud-Est devant Singapour. L’Indonésie, peuplée de 265 millions d’habitants et que longent les détroits stratégiques de Malacca et de Singapour reliant les océans Indien et Pacifique, réalise le plus important produit intérieur brut (PIB) de l’Asie du Sud-Est. Son budget de Défense a atteint 7,7 Mds$ en 2020, soit 0,8 % de son PIB. Il devrait passer à 1,5 % du PIB en 2024 pour moderniser les forces armées. Sur la période 2011-2020 l’Indonésie a acheté à la France des équipements militaires totalisant 167 M€ avec un pic de 480 M€ en 2013. Il s’agit d’hélicoptères, à savoir 14 H225 Caracal, 12 Puma et 11 Panther, ainsi que des navires et des radars.

Loïc Salmon

DGA : 80 Rafale F4 et 12 Caracal pour les Emirats arabes unis

Aviation militaire : les Rafale F3-R en service opérationnel

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue




Aviation militaire : le futur hélicoptère interarmées léger

A partir de 2027-2030, les trois armées vont utiliser un seul type d’hélicoptère polyvalent. Dénommé « hélicoptère interarmées léger (HIL) Guépard », ce dernier est dérivé de l’appareil civil H160, prévu en service en 2022.

Le 22 décembre 2021, le ministère des Armées a notifié à Airbus Helicopters la commande de 169 HIL, capables d’effectuer des évacuations sanitaires, des transports de matériels et de fret ainsi que des missions spécifiques. Le Guépard remplacera les Gazelle, Alouette III, Dauphin, Panther et Fennec.

Les caractéristiques. D’une vitesse maximale de 260 km/h, le Guépard dispose d’une autonomie de 4 heures et d’un rayon d’action de 700 km. Outre ses deux pilotes, il embarque cinq soldats équipés ou une civière avec une équipe sanitaire. A terme, il pourra être ravitaillé en vol par un avion de KC-160J. L’armée de Terre va recevoir 80 Guépard utilisés aussi pour la reconnaissance armée, l’appui-feu, l’infiltration de forces spéciales et comme poste de commandement embarqué. La Marine nationale prendra livraison de 49 appareils pour le combat aéromaritime, la protection et le soutien d’une force navale, une action spéciale navale et l’action de l’Etat en mer. L’armée de l’Air et de l’Espace va réceptionner 40 Guépard pour la surveillance et la défense de l’espace aérien national, la recherche et le sauvetage, l’appui-feu et le renseignement. Le HIL embarquera des équipements spécialisés : missile ANL pour le combat aéromaritime ; radar tactique AESA 2 D (radar à balayage électronique à antenne active) pour les missions navales et aériennes de surveillance ; pod mitrailleuse axiale pour la reconnaissance terrestre et l’appui-feu air-sol. Le Guépard sera doté du système électro-optique (EOS), mis au point par Safran et qui regroupe plusieurs capteurs pour l’observation à longue distance, de jour comme de nuit. Ses capacités de ciblage très précis permettent d’identifier navires, groupes armés ou véhicules à plusieurs kilomètres et assurent le suivi automatique d’une cible. Son interconnexion au casque TopOwl permet à l’équipage de disposer, sur la visière du casque, de la projection de l’image recueillie par l’EOS ainsi que du ralliement de la ligne de visée de l’EOS sur un objectif visé au casque par le pilote. Ce dernier dispose d’un assistant de mission. Il s’agit d’un calculateur qui contrôle différents systèmes militaires et réalise la fusion des données pour enrichir la situation tactique.

Les contrats. Prévu par la loi de programmation militaire 2019-2025, la commande des 169 Guépard totalise 10 Mds€ et inclut : le développement ; la fourniture du système de soutien et de formation ; le maintien en condition opérationnelle pendant dix ans. Le concept de « flotte unique » permet de mutualiser les coûts de développement entre les trois armées et d’optimiser le soutien grâce aux effets d’échelle, notamment sur les stocks de pièces de rechange. Les travaux de développement dureront jusqu’en 2029. La production, qui commencera en 2024, va s’échelonner sur dix ans. Les livraisons débuteront en 2027 pour l’armée de Terre, en 2029 pour la Marine nationale et en 2030 pour l’armée de l’Air et de l’Espace. En outre, 10 hélicoptères civils H160, destinés à la Gendarmerie nationale, ont été commandés pour un montant supérieur à 200 M€ dans le cadre du plan de soutien à l’industrie aéronautique. Enfin, le centre d’expertise DGA Essais en vol va recevoir un H160 pour la mise au point et la qualification des équipements et des futurs systèmes d’armes.

Loïc Salmon

Opex : retour d’expérience des hélicoptères de combat

Territoire national : emploi des hélicoptères en interarmées

ALAT : les hélicoptères NG, nouveaux systèmes d’armes




Union Européenne : présidence française, les enjeux de défense

Le renforcement de l’autonomie stratégique de l’Union européenne (UE) constitue une priorité de la présidence de la France au premier semestre 2022.

Alice Guitton, directrice générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées, et Hervé Grandjean, porte-parole du ministère, l’ont expliqué en conférence de presse le 16 décembre 2021 à Paris.

« Boussole stratégique ». Afin d’éviter un déclassement stratégique, l’UE doit renforcer sa cohésion et sa capacité d’action, souligne Alice Guitton. La présidence française va porter ses efforts sur cinq axes : hausse de l’ambition opérationnelle ; contribution au droit international et préservation de l’accès aux espaces communs contestés ; résilience et solidarité face aux influences extérieures ; souveraineté technologique et industrielle ; rôle mondial par des relations équilibrées et mutuellement bénéfiques. La « Boussole stratégique », initiée sous la présidence allemande (second semestre 2020), qui fixe une vision à l’horizon 2030, a été endossée par les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres. En outre, elle dispose d’un mécanisme de suivi de sa mise en œuvre par le Conseil européen (composé de la présidence en cours, des dirigeants des 27 Etats membres et de la présidente de la Commission européenne). Ses propositions visent à agir, sécuriser, investir et coopérer. Conformément à l’article 44 du traité de l’UE (1992), il s’agit d’abord d’assouplir le mécanisme de déclenchement des opérations de l’UE concernant les missions de formation et le déploiement rapide d’unités militaires. Un document, examiné en novembre 2021 pendant la présidence slovène du Conseil européen de l’UE, mentionne des forces modulaires jusqu’à 5.000 militaires d’ici à 2025 et l’engagement d’investissement dans les technologies de rupture. Selon Alice Guitton, la sécurisation des espaces maritime, aérien, extra-atmosphérique et cyber se concrétisera par l’élaboration d’une stratégie spatiale d’ici à 2023, le développement d’une cyberdéfense, l’expérimentation de la « Présence maritime coordonnée » et la modernisation de la stratégie maritime de 2014. Pour réduire la dépendance extérieure en matière de technologies et de matériels, l’innovation sera renforcée par la création d’une plateforme dédiée au sein de l’Agence européenne de défense. La coopération avec l’OTAN implique interopérabilité et complémentarité avec celle au sein de l’UE pour appuyer une montée en puissance de la capacité européenne. S’y ajoutent : des partenariats avec des pays d’Afrique et de la zone indopacifique, dont le Japon ; le dialogue avec les pays tiers ; une politique migratoire.

Participations militaires françaises. Le ministère des Armées, rappelle Hervé Grandjean, participe à 50 des 60 projets de la « Coopération structurée permanente », destinée à éviter la duplication des moyens ou des structures dans l’UE. Il a joué un rôle décisif dans le lancement de « l’Initiative européenne d’intervention » et le format de la « task force Takuba » (forces spéciales) au Sahel. De plus, la France participe à deux opérations européennes : « Irini » pour le respect de l’embargo sur les livraisons d’armes à la Libye ; « Atalanta » pour dissuader et réprimer la piraterie au large de la Somalie. Elle s’implique aussi dans des programmes industriels : Système de combat aérien du futur avec l’Allemagne et l’Espagne ; projet terrestre CaMo avec la Belgique ; construction des frégates multi-missions et de la flotte logistique avec l’Italie ; Constellation spatiale optique avec l’Allemagne et la Suède.

Loïc Salmon

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DGA : 80 Rafale F4 et 12 Caracal pour les Emirats arabes unis

Les Emirats arabes unis (EAU) vont acquérir 80 avions de chasse Rafale au standard F4 (en développement), dans le cadre d’un partenariat stratégique qui inclut l’achat de 12 hélicoptères de sauvetage H225M Caracal. Il n’y aura aucun transfert de technologie.

Les contrats ont été signés le 3 décembre 2021 à Dubaï, lors de la visite du président de la République Emmanuel Macron. Le 9 novembre à Paris, l’ingénieur général Thierry Carlier, directeur du développement international de la Direction générale de l’armement (DGA), a présenté le rôle du ministère des Armées dans ce plus grand contrat aéronautique à l’export.

Partenariat stratégique ancien. Les EAU abritent des forces militaires françaises terrestres, navales et aériennes. Ils ont apporté une aide décisive lors des évacuations de ressortissants français, européens et afghans depuis Kaboul en août 2021, lors de l’arrivée des talibans. Depuis plus de 50 ans, les EAU achètent des avions de chasse français. Leur flotte compte 60 Mirage 2000 et 60 Mirage 2000-9, qui seront remplacés par les 80 Rafale F4 entre 2025 et 2031, indique l’ingénieur général Carlier. Leur contrat, qui fait suite à un accord intergouvernemental de 2009, se monte à près de 17 Mds€ : 14 Mds€ pour les Rafale F4 ; 2 Mds€ pour leur armement ; 700 M€ pour les Caracal. Il inclut la formation des pilotes et des mécaniciens par l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE), qui recevra des F4 en 2024. Le choix du Rafale par les EAU repose sur ses performances sur divers théâtres d’opérations récents et aussi sa rapidité de disponibilité. Le F4, qui bénéficiera des retours d’expérience sur les versions précédentes, allie connectivité (spot laser et cyber) et interopérabilité. Il sera adapté à l’ensemble du spectre du combat aérien à l’horizon 2025-2035. La transaction commerciale a été précédée d’une période de négociations, de novembre 2020 à juin 2021, entre le ministère des Affaires étrangères, celui de l’Economie et des Finances, les industriels et la DGA (expertise). Sa direction internationale compte 200 personnes, dont 80 à Paris spécialisées dans les différents produits, et 20 attachés d’armement dans les ambassades pour faire connaître les produits et prospecter les clients. La chaîne de production du Rafale mobilise 7.000 personnes. La cadence de fabrication, actuellement d’un par mois, devrait connaître des pointes à deux ou trois pour satisfaire les commandes de l’AAE et de six pays clients (Egypte, Inde, Qatar, Grèce, Croatie et EAU).

Rafale F4 et hélicoptère Caracal. Du 26 au 29 avril 2021 à Istres, la DGA a procédé aux premiers essais en vol du Rafale F4 en huit missions complexes de 50 sorties de 2 Rafale Marine et 6 Rafale, 2 Mirage 2000 et 2 Alphajet de l’AAE avec des experts de Dassault Aviation, Thales (équipements électroniques) et MBDA (missiles). Cette campagne de « revue d’aptitude à l’utilisation » a porté sur la capacité du viseur de casque Scorpion pour le combat collaboratif, dont notamment la localisation précise d’autres aéronefs par des moyens passifs au sein d’une patrouille. La prochaine campagne évaluera les capacités du F4 pour les missions air-surface dans le cadre d’opérations interarmées ou interalliées. Le F4 sera doté du missile air-air Mica-NG et emportera la bombe AASM (armement air-sol modulaire) de 1.000 kg. Ravitaillable en vol, l’hélicoptère H225M Caracal dispose d’armements de sabord, d’équipements de vision nocturne et d’une capacité « d’aérocordage », permettant la dépose de commandos dans des lieux très difficiles d’accès.

Loïc Salmon

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Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »

L’Union européenne (UE), réduite à 27 Etats membres, élabore une stratégie portant sur la réponse aux conflits et crises externes, le renforcement de ses capacités militaires et la protection de son territoire et de sa population.

L’équipe « B2 » (cinq auteurs) l’explique dans l’ouvrage intitulé « La boîte à outils de la défense européenne Nouveautés 2020-2021 », publié à Bruxelles aux éditions du Villard en mai 2021.

Les risques et menaces. La Russie multiplie les actes d’intimidation contre l’UE. Ont été attribués à ses services de renseignement : la cyberattaque contre le Bundestag (Parlement fédéral) allemand en 2015 ; l’agression chimique en mars 2018 contre l’ancien agent russe Sergueï Skripal, réfugié en Grande-Bretagne ; des explosions dans des entrepôts en République tchèque en 2014 ; l’accueil hostile, le 3 février 2021 à Moscou, réservé au Haut représentant de l’UE venu plaider la libération de l’opposant Alexeï Navalny. Depuis 2019, la Turquie se confronte aux pays européens. En Méditerranée orientale, elle effectue des forages d’hydrocarbures dans les zones maritimes considérées comme chypriotes ou grecques. Elle a conclu un accord avec la Libye sur une zone économique exclusive empiétant sur celles de l’Italie, de Chypre et de la Grèce. Elle en conclu un second de nature militaire avec l’envoi de soldats et de matériels. Lors de la guerre dans le Haut-Karabagh (27 septembre-10 novembre 2020), elle a soutenu l’Azerbaïdjan par l’envoi d’hommes et de matériels. Elle maintient une présence en Somalie et dans les Balkans. La Chine est perçue par l’UE comme rivale, partenaire et concurrente, qui affiche sa souveraineté très au-delà de son environnement proche. Elle intervient jusqu’en Europe par le développement des « Nouvelles routes de la Soie », l’acquisition de biens économiques souverains ou sa « diplomatie des vaccins ». Outre le terrorisme interne ou externe, les Etats membres de l’UE font l’objet de tentatives de déstabilisation par des groupuscules militarisés ou des mouvements séparatistes, notamment en Espagne (Catalogne et Pays basque). D’anciennes menaces réapparaissent : armes chimiques ou bactériologiques ; espionnage politique ou industriel ; pressions sur les approvisionnements en énergie. Conséquences des technologies émergentes, de nouvelles menaces surgissent, à savoir la désinformation, l’ingérence électorale et les cyberattaques.

L’analyse géopolitique et spatiale. Depuis novembre 2020, la menace est évaluée par le Centre unique d’analyse du renseignement (SIAC, sigle anglais), qui regroupe le centre de renseignement militaire de l’Etat-major de l’UE et le centre de situation et de renseignement du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), placé sous l’autorité du Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Le SIAC reçoit des informations des services de renseignement civils ou militaires des Etats membres. L’UE dispose du Centre satellitaire de Torrejon (Espagne) pour le renseignement géo-spatial destiné aussi aux Etats membres et à des organisations internationales. Ainsi, lors du conflit dans l’ex-Yougoslavie (1991-2002), ce centre a adressé des cartes au Comité international de la Croix-Rouge. Il a fourni certaines analyses sur le Darfour à la Cour pénale internationale et d’autres à la mission de l’ONU en Libye. Il a confirmé l’existence de dépôts de munitions en Syrie, les déplacements de matériels le long de la frontière ukrainienne et les camps de prisonniers ouïgours dans le Xinjiang chinois. Par ailleurs, le centre de Torrejon évalue les risques de collision entre engins spatiaux et lance des alertes d’évitement. Il calcule les trajectoires d’objets artificiels lors de leur rentrée incontrôlée dans l’atmosphère. Il détecte et caractérise les fragmentations d’orbite. Enfin, l’UE dispose, à Bruxelles, du Collège européen de sécurité et de défense, dont le budget est passé de 500.000 € en 2013 à 2,06 M€ en 2021. Ce collège forme les personnels permanents du SEAE et ceux envoyés dans les missions de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) ou du SEAE, avec renforcement des formations pour les missions civiles et le domaine du cyber.

Une BITD européenne. L’UE dispose de moyens militaires nombreux, mais disparates et à différents niveaux de modernisation et d’interopérabilité. Ainsi, elle compte : 1.700 avions de combat de 16 types différents ; 380 hélicoptères d’attaque de 5 types ; 4.200 chars de 12 types, contre un seul aux Etats-Unis ; 120 navires de surface de 33 types (4 aux Etats-Unis). Le développement d’une base industrielle et technologique de défense (BITD) commune a nécessité l’instauration d’un fonds européen de défense (FED) pour la mise au point de nouvelles capacités de défense, mais pas leur acquisition…qui reste à la charge des budgets des Etats membres ! Adopté par le Parlement européen le 29 avril 2021, le FED se monte à 8 Mds pour la période 2021-2027, contre 0 € pour l’industrie de défense en 2014. L’enveloppe se répartit entre 2,7 Mds€ pour la recherche et la technologie et 5,3 Mds€ pour la recherche et le développement. La coopération en matière d’armement porte sur six domaines prioritaires : char de combat ; patrouilleurs de haute mer ; équipement individuel des fantassins ; lutte contre les drones et dénis d’accès ; défense spatiale ; mobilités aérienne et maritime ; installations logistiques ; résilience des systèmes informatiques.

Les conséquences du « Brexit ». Depuis l’entrée en vigueur du « Brexit » le 1er février 2020, l’UE a perdu 66 millions d’habitants et un important partenaire économique et financier, doté d’un vaste réseau diplomatique et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Toutefois, pendant des années, la Grande-Bretagne a limité sa contribution aux missions et opérations de la PSDC au strict minimum. Son départ élimine une possibilité de blocage de la PSDC. La politique étrangère, la sécurité extérieure et la coopération en matière de défense ne sont pas couvertes par l’accord avec l’UE. Depuis le 1er janvier 2021, il n’y a plus de cadre formel pour coordonner les « listes noires » individuelles (gel des avoirs0) ou les mesures d’embargo économique contre des pays tiers. La Grande-Bretagne ne peut plus participer aux missions et opérations de la PSDC ni aux structures de commandement de l’UE. Elle ne bénéficie plus des accords internationaux négociés par l’UE, dont ceux sur le transfert de pirates. Elle peut participer aux programmes européens de surveillance de la terre (Copernicus) et de surveillance par satellite (EU satellite surveillance & tracking). Mais elle n’a plus accès au signal crypté réservé à la sphère gouvernementale du système Galileo de positionnement par satellites. Considérée comme un pays tiers, elle ne peut plus participer aux efforts d’intégration de la défense et de développement des capacités. Elle ne participe plus aux réunions des ministres de la Défense ni à l’élaboration de la politique de défense européenne. Elle peut être associée à certains projets, sur décision au cas par cas. Enfin, elle reste étroitement associée à l’Agence européenne de cybersécurité.

Loïc Salmon

Stratégie : éviter le déclassement de l’Europe

Europe : défense future, la dimension militaire

Europe : l’autonomie stratégique, réflexion et construction d’une capacité