Missiles européens au combat


Les prises de commandes (contrats signés et entrés en vigueur) d’armements français à l’export ont atteint 8,3 Mds€ en 2019, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 2 juin 2020. Elles avaient dépassé 9 Mds€ en 2018.
L’Europe de la défense. En préambule, la ministre des Armées, Florence Parly, souligne le renforcement des partenariats européens pour constituer une base industrielle et technologique de défense (BITD) commune. Ainsi, ces partenariats ont représenté 42 % des prises de commandes. Parmi les cinq principaux contrats entrés en vigueur en 2019, trois concernent des Etats membres de l’Union européenne (UE) : 12 bâtiments de guerre des mines (2.730 t et plateforme pour hélicoptères) pour la Belgique ; 16 hélicoptères H 225 M et 20 hélicoptères H 145 M pour la Hongrie ; 2 satellites de communications pour l’Espagne. Les deux autres grands contrats portent sur 2 corvettes Gowind (2.700 t) pour les Emirats arabes unis (EAU) et la conception de sous-marins pour l’Australie. L’objectif de cette BITD, souligne la ministre, est de favoriser des coopérations, la création d’un marché européen de la défense et l’interopérabilité des armées européennes, en vue d’agir ensemble. Il s’agit de doter le Fonds européen de défense d’un budget conséquent, de développer les financements européens pour les acquisitions d’équipements, de favoriser les projets européens sans dépendance extérieure et de lever les freins à l’exportation pour les capacités développées entre pays européens. Cette recherche de l’autonomie stratégique se concrétise par les travaux, poursuivis en 2019, sur le programme de renseignement MUSIS (système multinational d’imagerie spatiale pour la surveillance, la reconnaissance et l’observation), réalisé en commun par l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, la Grèce et la France.
Le bilan des exportations. Le secteur naval a représenté la moitié des prises de commandes, contre 10 % en moyenne les années précédentes. Plus de 40 % concerne le renouvellement des chasseurs de mines des Marines belge et néerlandaise, dont le contrat est piloté par la Belgique (voir plus haut). Les exportations françaises disposent d’un socle de contrats inférieurs à 200 M€ et qui ont totalisé 3,7 Md€ en 2019. Ce socle, stable et récurrent, correspond à du maintien en condition opérationnelle, de la formation ou de la modernisation d’équipements acquis dans le cadre des grands contrats des dix dernières années. Sur ce marché, de nouveaux concurrents proposent des matériels similaires à bas coût, grâce aux transferts de technologie et de production. L’Inde, les EAU et l’Arabie saoudite développent ainsi leur propre BITD. En 2019, la part des exportations françaises en Afrique et au Moyen-Orient (à l’exception des EAU) n’a été que de 30 %, contre 50 % en 2018. Celle en Asie-Pacifique reste stable à environ 18 %. Outre les Etats-Unis et la Russie, la Chine, Israël et la Turquie accentuent la concurrence internationale.
Les embargos. Selon les engagements internationaux de la France, le Premier ministre peut suspendre, modifier, abroger ou retirer les licences d’exportation déjà délivrées. Au 1er avril 2020, l’ONU et l’UE imposent un embargo sur les armes pour certains Etats : Libye ; Darfour ; République centrafricaine ; République démocratique du Congo ; Somalie ; Soudan du Sud ; Yémen ; Irak ; Iran ; Corée du Nord. L’UE en a ajouté : Soudan ; Zimbabwe ; Syrie ; Biélorussie ; Russie ; Chine ; Birmanie ; Venezuela.
Loïc Salmon
Armement : hausse de 30 % des exportations françaises en 2018
Défense : coopérations et BITD en Europe du Nord
Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention

Sphère religieuse et monde politique s’instrumentalisent mutuellement, à des degrés variables, au sein de la communauté internationale. Toutefois, l’influence de la première, quoique réelle, ne semble guère déterminante dans les relations entre les Etats.
C’est ce qui ressort d’une visioconférence-débat organisée, le 5 mai 2020 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : François Mabille, chercheur à l’IRIS et au Centre national de la recherche scientifique ; Blandine Chelini-Pont, professeure à l’Université d’Aix-Marseille ; Dominique Vidal-Sephiha, journaliste et écrivain.
La résurgence. Au XIXème siècle, les grands Etats ont utilisé la religion dans leurs desseins géopolitiques, rappelle François Mabille. Toutefois, la France de la IIIème République n’a pas cherché à exporter la laïcité. Entre les deux guerres mondiales, la « Question romaine » n’a porté que sur les relations entre le Saint-Siège et le gouvernement italien. En 1947, la fin de l’Empire britannique des Indes a conduit, pour des raisons religieuses, à la partition entre l’Inde (hindouiste) et le Pakistan (musulman), devenus enjeux de la rivalité entre les Etats-Unis et l’URSS. Lors de la décolonisation, les liens se forment entre religion et nationalisme et religion et pacifisme. A la fin des années 1970, quatre événements accroissent l’importance du facteur religieux. En 1978, l’élection du pape polonais Jean-Paul II aura pour conséquence une décentralisation de la Curie romaine (ensemble des organismes et institutions du Saint-Siège) par un glissement progressif du centre du catholicisme, de l’Europe de l’Ouest vers celle de l’Est. L’identité religieuse s’affirme comme une entité politique opposée au communisme athée. En 1979, la révolution en Iran se manifeste comme une condamnation des politiques culturelle et économique du Shah, liées à l’Occident. Le régime des mollahs, qui associe religion et politique, tente d’exporter le chiisme jusqu’aux années 2000, où le pouvoir politique utilise alors « l’arme religieuse » pour se rallier la population. Cette idée sera reprise en Italie du Nord, en Inde et en Hongrie. En 1979 également, la prise d’otages de la Grande Mosquée de La Mecque par des fondamentalistes islamistes correspond à une critique du régime saoudien. La même année, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS suscite une résistance locale, appuyée sur une identité religieuse internationale. La loi américaine de 1998 sur la liberté religieuse permet sa prise en compte dans la politique étrangère des Etats-Unis, malgré leurs relations avec des pays qui ne la respectent pas. En 2008, le ministère français des Affaires étrangères se dote d’un bureau des religions, pour en comprendre les enjeux. Dans sa gestion des crises, la Suisse inclut le soutien à des organisations religieuses dans leur action pour la paix. La charte de l’Union européenne prévoit d’entreprendre un dialogue régulier et transparent avec les instances religieuses de son sol. Selon François Mabille, la religion relève de la puissance d’influence, qu’utilisent la Russie, vis-vis de sa population chrétienne orthodoxe, et l’Arabie saoudite envers les musulmans sunnites.
L’Eglise catholique. Le Saint-Siège entretient des relations avec tous les Etats du monde, tradition qui remonte au XVIIIème siècle, rappelle Blandine Chelini-Pont. Après Jean-Paul II (1978-2005), la diplomatie pontificale change de logique et de ton avec une « désoccidentalisation » de son discours international. Le pape François (élu en 2013) multiplie les critiques sur la crise financière et la pédophilie au sein de l’Eglise, sur son action internationale et sur l’état du monde. Sud-américain, il se sent solidaire de l’humanité face aux urgences pandémique et écologique. Il préconise une réponse internationale globale face à la dérégulation financière, les inégalités sociales et la logique d’escalade militaire. Pour mobiliser les catholiques, il compte sur ses voyages (40 déplacements à l’étranger depuis 2013) et la diffusion d’encycliques sur la pauvreté, le sort des migrants et un dialogue inter-religieux avec l’islam. Il se prononce contre la corruption politique en Afrique, pour des élections libres et la fin des présidences à vie. Il souhaite un rapprochement avec la Chine, afin d’y contrer la concurrence de l’Eglise évangélique américaine (protestante). Devant la guerre endémique, il s’implique dans la plateforme de l’ONU contre les armes nucléaires et s’est déclaré favorable à l’accord sur le dossier nucléaire iranien. Face à la puissance militaire des Etats-Unis, il condamne l’emploi des drones, robots et bombardements ciblés dans leur lutte contre le terrorisme. Il critique la présence en Europe de l’OTAN, qui augmente sa périphérie et sa puissance financière. En vue d’un rapprochement œcuménique avec l’Eglise orthodoxe, il s’abstient de prendre parti dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie, mais critique l’intervention militaire de celle-ci au Moyen-Orient. Enfin, il se déclare favorable à la création d’un Etat palestinien. Toutefois, la politique internationale du Vatican ne fait guère l’unanimité parmi toutes les communautés catholiques dans le monde, précise Blandine Chelini-Pont.
Le Proche et Moyen-Orient. La religion joue un rôle indéniable mais non primordial dans la géopolitique au Proche-Orient, indique Dominique Vidal-Sephiha. Elle a rempli le vide causé par la disparition du communisme et du nationalisme dans les pays arabes. L’Arabie saoudite et l’Iran l’utilisent pour affirmer leur prééminence régionale. En Israël, elle sert d’alibi pour justifier l’annexion des territoires occupés. Au XIXème siècle, le sionisme, fondé par des juifs européens, souhaitait créer une société laïque. Mais il a eu besoin des religieux, pour constituer une identité nationale basée sur un héritage culturel de 2.000 ans, et de la Bible, pour justifier le retour des juifs en Palestine et y instaurer un Etat en 1948. Après la guerre de 1967 et l’annexion de Jérusalem-Est, le gouvernement a laissé les colons s’installer en Cisjordanie sous la protection des forces armées. Dix ans plus tard, un changement de majorité, obtenu grâce aux juifs orientaux et aux juifs orthodoxes, se traduit par l’émergence du concept de « Grand Israël », où la colonisation correspond à une vision messianique…proche de celle de l’Eglise évangélique américaine. Pourtant, selon un sondage récent, 57 % des Israéliens se déclarent favorables à la séparation de l’Etat et de la religion.
Loïc Salmon
Selon la revue « Les clés du Moyen-Orient », les chrétiens (catholiques, protestants et orthodoxes) totalisent actuellement 2,2 milliards de personnes, soit 32 % de la population mondiale. Les chrétiens d’Orient sont entre 10 et 16 millions au début du XXIème siècle. Les musulmans sont environ 1,5 milliard (23 % de la population mondiale), dont 87,4 % de sunnites (toutes écoles confondues). Environ 800 millions d’entre eux se trouvent en Asie, à savoir en Indonésie (premier pays musulman du monde), en Afghanistan, en Inde, au Pakistan, au Bangladesh et en Chine. Ils seraient entre 350 millions et 400 millions au Moyen-Orient (Turquie, Egypte et Iran compris) et un peu moins de 90 millions en Afrique du Nord. Les hindous sont 1 milliard, les bouddhistes 500 millions et les juifs 14 millions, dont 25 % en Israël.
Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde
Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales
Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère

Veiller et combattre constituent les missions permanentes des 200 aéronefs et des 5.000 marins du ciel qui, en outre, sauvent 300 vies humaines par an.
Le contre-amiral Guillaume Goutay, commandant la Force de l’aéronautique navale, l’a expliqué au cours d’une conférence organisée, le 29 janvier 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.
Atouts aériens. Profitant de la liberté de la haute mer pour conduire une opération aéromaritime, les forces navales à la mer utilisent la troisième dimension, qui leur donne un préavis sur l’ennemi, souligne l’amiral. Depuis 1912, l’aéronautique navale française a perdu 1.600 personnels, morts au combat ou en vol d’expérimentation. Les Rafale, équipés du missile ASMPA (air-sol moyenne portée), et les avions de guet aérien Hawkeye du groupe aéronaval (GAN) contribuent à la mise en œuvre de la dissuasion nucléaire. L’avion de patrouille maritime ATL2 et les hélicoptères embarqués sur les frégates empêchent toute intrusion au large de la base de la Force océanique stratégique à Brest. Depuis six ans, l’aviation navale intervient dans toutes les opérations extérieures avec les missions « Arromanches 1,2 et 3 » en Libye et au Levant (2014-2016), « Clemenceau » en Méditerranée et océan Indien (2019) et « Foch » au Levant (2020, encadré). En mer, le GAN effectue 60 sorties aériennes/jour en moyenne pour des missions de renseignement ou de combat jusqu’à 1.000 km à l’intérieur des terres. Le Hawkeye détecte tous les éléments mobiles, sur l’eau et dans les airs, sur une zone équivalente à la superficie de la France. Instrument politique et diplomatique majeur dans la durée et en autonomie, il fait peser sur Daech (Levant) une présence militaire par des cycles d’intervention de 3-4 semaines avec 1 semaine de « régénération ». Adapté aux missions aéroterrestres, un ATL2, déployé en permanence dans l’opération « Barkhane » au Sahel, permet la collecte de renseignements, l’appréciation de la situation ou le guidage de frappes. Par ailleurs, la lutte contre les trafics illicites, l’immigration clandestine et le terrorisme par la mer ou sur les côtes s’intensifie depuis 2014. Un avion Falcon 50 de surveillance maritime est déployé en Méditerranée et un autre dans les départements et territoires d’outre-mer. En complément, un dispositif d’hélicoptères est mis en œuvre, notamment pour la surveillance des 6.000 km de côtes métropolitaines, le sauvetage, les évacuations médicales et l’action de l’Etat en mer. En Asie du Sud-est, en mer de Chine méridionale, en Atlantique et dans le grand Nord, le déploiement d’une frégate et de son hélicoptère embarqué permet de recueillir des renseignements, en vue d’anticiper une crise puis de la prévenir. Depuis 2016, les pilotes d’aéronefs constatent la résurgence de la contestation maritime, en surface et sous la mer, de la part de la Chine, de la Russie et d’organisations non-étatiques. L’amiral Goutay pressent un durcissement des conditions d’engagement en mer avec des préavis plus courts, d’ici à une dizaine d’années.
Ressources humaines limitées. Parmi les 200 aéronefs, 50 des 110 avions sont disponibles quotidiennement, indique l’amiral Goutay. Depuis 2001, les missions opérationnelles représentent 60 % de leur activité, contre 40 % pour l’entraînement. Seules les Marines américaine et française disposent de porte-avions à catapultes et brins d’arrêt. Cette technologie, qui nécessite dix ans pour en acquérir le savoir-faire, crée un niveau élevé de confiance réciproque. Ainsi, lors de la mission « Chesapeake » aux Etats-Unis en 2018, 350 marins, dont 27 pilotes, 1 Hawkeye et 13 Rafale se sont notamment entraînés sur le porte-avions George H.Bush. Depuis les années 1990, une école française de chasse embarquée, installée aux Etats-Unis, forme, pendant 18 mois, 10 pilotes par an, qui obtiennent leur qualification porte-avions à l’issue de 12 appontages. Après une formation initiale de 3 ans pour les missions de renseignement et de bombardement, un pilote de chasse la complète par un perfectionnement de 4 ans pour devenir chef de patrouille. Le passage de l’entraînement à la mission opérationnelle s’avère difficile, car la prise de risques et de décision du pilote de chasse diffère de celle du pilote d’un avion commercial ou d’un ATL2. D’abord marins, tous les personnels de l’aéronavale comprennent la nécessité de l’humilité, de la sécurité des vols et du partage du retour d’expérience entre les équipages, y compris avec ceux de l’armée de l’Air. L’aéronavale française, féminisée à 14 %, compte 500 pilotes pour ses Hawkeye, Rafale, ATL2 et hélicoptères. Elle inclut d’autres familles de métiers : la maintenance des moteurs, de l’avionique et de l’armement ; le contrôle aérien et la préparation des opérations aviation. La moyenne d’âge y atteint 32 ans, contre 29 ans pour l’ensemble de la Marine. Cette dernière, comme l’armée de l’Air et les industriels, doit trouver des compétences et assurer formation et mises à niveau. Pour compenser le départ des anciens, partis poursuivre une carrière civile, elle doit stabiliser les flux d’entrée. Or, avec la remontée en puissance des armées engagée depuis 2015, l’aéronavale peine à recruter des jeunes, dont 25 officiers sous contrat par an, face à la concurrence du secteur privé…et de l’armée de l’Air ! Quoique la formation (14 mois) des techniciens soit mutualisée avec l’armée de l’Air, l’aéronavale perd souvent les siens vers l’âge de 25-27 ans, en raison notamment des contraintes liées au service à la mer.
Perspectives. L’aéronavale va recevoir le Rafale standard F3r équipé du missile Météor (air-sol longue portée), qui sera remplacé par le Rafale standard F4 vers 2025, indique l’amiral Goutay. A cette date, les hélicoptères embarqueront des drones. Vers 2030, le drone MALE (moyenne altitude longue endurance) européen complètera la surveillance maritime avec les satellites. Enfin, le SCAF (système de combat aérien futur) franco-allemand devrait entrer en service ainsi vers 2035 ainsi que les drones embarqués sur le porte-avions de la prochaine génération.
Loïc Salmon
Le groupe aéronaval (GAN) a quitté Toulon le 21 janvier 2020 dans le cadre de la mission « Foch » d’une durée de trois mois. Le premier volet, en Méditerranée orientale, concerne l’appui de l’opération « Chammal », composante française de la coalition internationale contre Daech. Le second, en Atlantique et en mer du Nord, porte surtout sur des exercices de coopération avec les alliés de l’OTAN pour maintenir un haut niveau d’interopérabilité. Au départ, le GAN compte : le porte-avions Charles-de-Gaulle avec 18 Rafale marine, 2 avions de guet aérien E-2C Hawkeye, 1 hélicoptère Caïman marine et 2 hélicoptères Dauphin ; la frégate multi-missions (FREMM) Auvergne ; la frégate de défense aérienne (FDA) Chevalier-Paul ; le bâtiment de commandement et de ravitaillement (BCR) Var ; la frégate grecque Spetsai ; un sous-marin d’attaque. Sont prévus de participer partiellement à la mission « Foch » : les BCR Somme et Marne ; les FREMM Bretagne et Normandie ; la frégate furtive Surcouf ; la frégate anti-sous-marine La-Motte-Piquet ; un avion de patrouille maritime ATL 2 ; différents bâtiments d’Espagne, du Portugal, de Belgique, des Pays-Bas et d’Allemagne.
Marines : le porte-avions, outil militaire et diplomatique pour agir loin
Marine nationale : groupe aérien aux Etats-Unis, modernisation du porte-avions
Aéronautique militaire : technologie, stratégie et concurrence accrue

L’Union européenne (UE) relance son projet de défense sur les plans politique, capacitaire et opérationnel et contribue à la reconstruction des forces de défense et de sécurité de la Centrafrique.
Le colonel (Air) Patrice Morand, adjoint au chef de service du bureau Europe, Amérique du Nord et action multilatérale de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, l’a expliqué à la presse le 23 janvier 2020 à Paris. En complément, la mission de formation de l’UE en République centrafricaine (EUTM-RCA) a été présentée par son commandant, le général de brigade Eric Peltier, en visioconférence depuis Bangui.
Le contexte stratégique. Selon le colonel Morand, l’environnement international en matière de défense et de sécurité se caractérise par : des crises au Sahel, en Libye, au Levant et dans le golfe Arabo-Persique ; le terrorisme ; le cyber ; l’espace ; la guerre hybride ; la course aux armements, consécutive aux retraits des Etats-Unis et de la Russie du traité sur les armes nucléaires à portée intermédiaire en 2019. Toutefois, l’OTAN reste le principal pilier de défense collective. De plus, les Etats membres de l’UE accroissent leurs budgets de défense. Enfin, des coopérations bilatérales existent entre la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Espagne, l’Estonie, les pays scandinaves, la Belgique et le Portugal.
Le pilier politique. A l’issue des attentats terroristes à Paris en 2015, l’article 42.7 du traité de l’UE a été activé pour la première fois par la France, rappelle le colonel Morand. En 2016, la nécessité de disposer d’une autonomie stratégique a été affirmée au sein de l’UE dans le cadre de sa stratégie globale. A l’instigation de la France, l’Initiative européenne d’intervention, instaurée en juin 2018, permet l’émergence d’une culture stratégique commune par des groupes de travail qui partagent l’analyse stratégique. Elle regroupe déjà 13 pays : Allemagne ; Belgique ; Danemark ; Norvège ; Suède ; Finlande ; Espagne ; Estonie ; Italie ; France ; Grande-Bretagne ; Pays-Bas ; Portugal. Enfin, l’UE a manifesté sa volonté de développer une base industrielle et technologique de défense autonome.
Le pilier capacitaire. Les Etats membres partagent leurs priorités en matière de capacités, notamment par la revue annuelle de coordination de défense pour éviter les duplications, indique le colonel Morand. En 2017, la création de la « Coopération structurée permanente » a déjà permis de renforcer la mobilisation de 25 Etats membres autour de 47 projets. La France participe à 37 d’entre eux et en coordonne 11. La revue stratégique 2020 constituera un point d’étape et une réflexion sur les orientations futures. La mise en place du Fonds européen de défense, d’un montant de 13 Mds€, apporte, pour la première fois, un soutien budgétaire européen à des projets capacitaires communs, en vue de renforcer la compétitivité et l’autonomie de l’industrie européenne. Le cadre financier pluriannuel (2021-2027) vise à faciliter la coopération entre grands groupes et petites et moyennes entreprises dans l’innovation, la recherche et le développement, depuis les études amont à la réalisation de prototypes. En outre, la Commission européenne dispose d’une Direction générale de l’industrie, de la défense et de l’espace depuis le 1er janvier 2020.
Le pilier opérationnel. L’UE est déjà engagée dans les opérations « Atalante » (lutte contre la piraterie en océan Indien) et « Sophia » (lutte contre l’immigration clandestine en Méditerranée), rappelle le colonel Morand. Elle remplit aussi des missions de formation (sigle anglais EUTM) au Mali ou en Centrafrique (voir plus loin). Depuis 2017, ces engagements sont notamment renforcés par la mise en place de la « Capacité militaire de planification et de conduite des opérations ». D’ici fin 2020, cette structure de commandement pourra contrôler les missions de type EUTM et un engagement européen jusqu’à 2.500 militaires. En 2018, l’UE a constitué la « Facilité européenne pour la paix » (FEP), à savoir un fonds de 10,5 Mds€ pour financer des actions opérationnelles relevant de la politique étrangère et de la sécurité commune. La FEP doit permettre de compléter l’action des EUTM dans une logique de formation et d’équipements, y compris létaux. Pour répondre à un besoin précis, des missions européennes peuvent être mises sur pied. Ainsi, la force d’intervention « Takuba », résultat d’une analyse stratégique commune, porte sur l’envoi au Sahel de forces spéciales de six pays européens et dont la gestion sera assurée par le Centre de planification et de conduite des opérations à Paris. Enfin, se développe un état-major « opératif » pour de futurs groupements tactiques interarmées européens de réaction rapide (1.500 militaires), déployables en 10 jours sur un théâtre de crise hors UE pendant une période de 30 à 120 jours.
L’EUTM-RCA. Mise en place en juillet 2016 à la demande du gouvernement centrafricain, la mission EUTM-RCA a pour mandat d’aider à reconstruire, dans la durée, les forces locales de défense et de sécurité, explique le général Peltier. Elle compte 180 militaires de 11 pays contributeurs, dont 8 européens. Son état-major de 20 cadres apporte un conseil stratégique pour aider l’armée à se constituer une ossature administrative, réglementaire et doctrinale, avec un modèle logistique et un autre de ressources humaines. La formation opérationnelle va de celle du combattant individuel à celle du niveau de compagnie d’infanterie. En outre, il s’agit de former des formateurs dans les domaines de l’informatique, des transmissions ou de la topographie. L’EUTM-RCA a déjà formé 6.000 soldats répartis dans 5 bataillons, dont 4 d’infanterie et 1 amphibie fluvial. Parmi eux, 1.500 soldats sont déjà déployés à l’extérieur de Bangui et appuyés par la Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA). Un chômage important permet de sélectionner 1.000 recrues sur 20.000 candidats. Il s’agit ensuite de passer d’une armée de projection à une armée de garnison, pour restaurer l’autorité de l’Etat sur un territoire de 623.000 km2 et peuplé de 4,6 millions d’habitants. Malgré les accords de paix de fin 2019, des groupes armés exercent une violence récurrente. Par ailleurs, l’EUTM-RCA entretient également des relations avec l’Union africaine, la France, les Etats-Unis, la Chine et la Russie. Celle-ci a affecté quelques officiers à la MINUSCA et a ouvert un centre d’entraînement à proximité de Bangui. Elle propose un aguerrissement complémentaire aux soldats centrafricains, avant leur déploiement dans les bataillons. L’arrivée prochaine en Centrafrique d’une mission militaire russe, officielle, permettra à l’EUTM-RCA de coordonner les formations, pour éviter toute redondance et rechercher l’efficacité.
Loïc Salmon
Depuis le 30 janvier 2020, la mission européenne de surveillance maritime EMASoH est opérationnelle dans le golfe Arabo-Persique et le détroit d’Ormuz. La frégate française Courbet a été rejointe par la frégate néerlandaise De-Ruyter mi-février. Une frégate danoise arrivera en septembre. L’état-major de l’EMASoH, implanté sur la base française d’Abou Dhabi, compte des officiers belges, néerlandais, danois et français.
Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention
Europe : défense future, la dimension militaire
Centrafrique : passage de relais des forces Sangaris et EUFOR RCA à la MINUSCA

La puissance de la Russie repose sur son vaste territoire, sa richesse énergétique et son appareil militaire modernisé.
D’une superficie de 17 Mkm2 sur 11 fuseaux horaires, la Fédération de Russie compte 144,5 millions d’habitants répartis en 160 ethnies et 194 nationalités. La partie asiatique occupe 75 % du territoire avec seulement 20 % de sa population, ce qui explique la culture principalement européenne de la Russie. Les ventes de pétrole et de gaz, qui constituent 68 % de ses exportations, représentent 29 % de son produit intérieur brut. Le reste provient de l’industrie, de l’agriculture et de la technologie, à la suite d’investissements massifs dans la recherche et le développement…pour moins dépendre des hydrocarbures. La Russie exporte 85 % de son gaz vers l’Union européenne (UE), qui assure ainsi 30 % de ses importations de gaz à égalité avec ses achats à la Norvège. Les ports baltes, qui constituaient l’unique débouché du pétrole russe par la Baltique en 1999, sont remplacés, en 2020, par quatre ports russes ainsi que trois oléoducs en construction. En se brouillant avec la Russie, l’Ukraine a perdu l’accès à un gaz bon marché et est approvisionnée par l’Europe de l’Ouest avec du gaz..acheté en Russie ! Elle a aussi perdu le charbon bon marché extrait du Donbass, où la sécurité des populations des deux Républiques auto-proclamées est garantie par…la Russie. Celle-ci attend que l’écroulement économique et politique de l’Ukraine fasse comprendre à sa population qu’elle n’a rien attendre de l’Occident, peu enclin à mobiliser ses forces pour permettre à l’Ukraine de remporter une hypothétique victoire à l’Est. A la destitution du président ukrainien pro-russe, dénoncée comme un coup d’Etat par Moscou, succède, en 2014, un referendum en Crimée. Les électeurs se prononcent à 96,77 % pour son rattachement à la Russie. Pour assurer sa sécurité et son influence dans l’espace eurasiatique, celle-ci veut conserver la Crimée, conquise au XVIIIème siècle et dont le port militaire de Sébastopol héberge sa flotte de la mer Noire. Elle entend arrêter l’expansion géopolitique et idéologique de l’Occident, amorcée par l’intégration à l’UE et à l’OTAN des anciens Etats satellites de l’URSS, malgré les promesses faites à Moscou peu avant la chute de l’empire soviétique (1991). La campagne militaire occidentale du Kosovo (1998-1999) contribue à l’affaiblissement de la nouvelle Russie. En 2008, celle-ci réagit militairement contre la Géorgie (destruction de 90 % de sa flotte), jugée trop proche des Etats-Unis et de l’UE. Son multiculturalisme (18 millions de musulmans russes), facilite son action diplomatique au Moyen-Orient. Devant la menace terroriste d’Al Qaïda et pour maintenir l’unité fédérale, la Russie soutient les classes politiques ralliées en Tchétchénie et au Daghestan. En 2015, elle intervient en Syrie contre Daech, qui compte 7.000 combattants venus des ex-Républiques soviétiques et dont beaucoup ont été formés en Afghanistan et au Pakistan. Elle se rapproche de la Turquie après la tentative de putsch (2016), vraisemblablement soutenue par la CIA, et le risque, pour Ankara, de voir les Kurdes disposer d’un sanctuaire militarisé en Syrie. Cela se concrétise par la construction du gazoduc Turkish Stream, pour alimenter l’UE, et la commande de missiles anti-aériens S400 russes par la Turquie…membre de l’OTAN. Enfin, la Russie augmente son budget militaire de 4 % par an depuis 2011, notamment pour remplacer ses missiles balistiques stratégiques en 2022 et reconstruire sa Marine.
Loïc Salmon
« Géopolitique de la Russie », ouvrage collectif. Editions SPM, 384 p. 33 €.
Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes
Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région
Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique

Le monde militaire et celui des entreprises multinationales, confrontés tous deux à l’interculturalité, y adaptent leur formation en permanence.
Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 27 novembre 2019 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Patrick Destremau, directeur de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et de l’Enseignement militaire supérieur ; Alain Juillet, président de l’Académie d’intelligence économique ; Pascal Monpetit, consultant international ; Marie Serre, anthropologue.
Les enjeux stratégiques. L’interculturalité se trouve au cœur de nos pratiques et engagements, où la connaissance de l’autre accroît l’efficacité, souligne le général Destremau. Reconnaître la particularité d’un point de vue différent du nôtre constitue un avantage. Ainsi, par le dialogue entre civils et militaires, l’IHEDN intègre les différences, constantes et régularités pour saisir la relativité de son propre point de vue. Il favorise les échanges entre les cultures des secteurs privé et public, entreprises, administrations, associations et mouvements politiques qui s’ignorent. La règle de « Chatham House » (échange d’informations sous réserve d’un anonymat total) permet de découvrir un monde inédit et de travailler ensemble dans un but commun. Les différentes cultures déterminent des manières de vivre et d’agir, qui ne se réduisent pas aux différences des religions. Les spécificités d’un ministère font prendre conscience de la nécessité de l’action interministérielle. Dans le domaine académique, l’interdisciplinarité, indispensable pour la crédibilité, apparaît difficile à mettre en œuvre. Il s’agit de rapprocher des mondes, qui habituellement ne se parlent pas. La prospective de défense globale nécessite de connaître la situation internationale, enjeu majeur de la culture stratégique. La thèse de l’autonomie stratégique européenne recourt à l’interculturalité pour transcender les particularités de chaque pays, en vue d’une défense commune. Un accord sur les moyens nécessite de s’entendre pour garantir l’indépendance. L’erreur de l’Union européenne a été de construire l’Europe des marchés et non celle des citoyens. Dans la perspective d’une défense européenne, la France doit comprendre les perceptions qu’elle suscite. Face à l’internationalisation des confrontations, la diplomatie recherche les coopérations pour ajuster les forces, afin de résoudre les conflits. Les opérations interalliées se trouvent au cœur des engagements diplomatiques et de la réflexion stratégique. L’intérêt commun exige un lien solidaire pour conduire une opération en commun sur la base d’une culture stratégique commune. Cela implique agilité, souplesse et adaptation aux circonstances, car l’art de la guerre ne se réduit jamais à une mécanique.
Les « multinationales ». Les grands groupes, qui absorbent des entreprises dans le monde entier, doivent en fédérer les personnels, pour les faire adhérer à des objectifs qui n’étaient pas les leurs, explique Alain Juillet. Ils y parviennent par : des objectifs partagés et non pas imposés ; l’expertise des salariés ; un regard objectif sur l’entreprise rachetée. L’alliance entre Volvo (Suède) et Renault (France) a échoué en 1993 dans sa tentative de constituer un constructeur automobile de taille mondiale, en raison des comportements trop différents des personnels. Il convient de connaître l’histoire de l’autre pour bâtir une histoire commune, par exemple un dirigeant génial ou une spécialité unique. L’emploi d’une langue de travail commune, en général l’anglais, facilite la qualité des échanges. Or il semble difficile d’imposer l’anglais dans les grandes entreprises françaises. L’altérité (« aimer l’autre ») consiste à respecter chaque salarié, pour qu’il croit avoir une perspective de carrière par une égalité de traitement. Mais souvent, le recrutement de dirigeants par leur origine commune provoque la perte de cadres moyens très compétents…qui partent avec leur expertise ! La solution passe d’abord par l’apprentissage du travail en groupe, souligne Alain Juillet. En France, le classement de sortie d’une grande école crée des rangs qui ont tendance à se maintenir à vie. Aux Etats-Unis et en Chine, les cadres sont jugés sur leur capacité à travailler en groupes interchangeables. Pour une mission donnée, des personnels issus de différents services et métiers sont regroupés pour partager réflexions et résultats. Avant une expatriation, les cadres et leur famille devraient suivre une formation spécifique sur le pays d’accueil pour en connaître les codes. Par exemple, au Japon, la décision au sein d’une entreprise part d’en bas, alors qu’elle vient d’en haut aux Etats-Unis. Dans l’ensemble, lors de négociations, les Extrême-Orientaux disent toujours « oui » pour ne pas perdre la face. Le chef ne parle pratiquement pas, pour ne pas se trouver en porte à faux avec ses subordonnés. L’astuce consiste alors à demander une suspension de séance, au cours de laquelle les interprètes respectifs se concertent sur la signification réelle du « oui » à la question posée. Seule une bonne culture locale permet de bien comprendre ses interlocuteurs. Il s’agit de créer, par la formation, une communauté de valeurs pour fédérer des gens de cultures d’entreprise différentes. Enfin, l’absence de respect des spécialistes peut entraîner des problèmes internes considérables et conduire à la disparition d’entreprises.
Les défis interculturels. Les entreprises multinationales doivent adapter leur manière de communiquer et bien comprendre le processus de décision, estime Pascal Monpetit. En matière de communication, celle-ci apparaît conflictuelle et de façon explicite en Russie et implicite en France. Elle prend une forme d’évitement et de façon explicite aux Etats-Unis, mais implicite en Chine et en Suède. Au sein d’une entreprise, la décision se prend en équipe aux Etats-Unis, au niveau des spécialistes au milieu de l’organisation en Allemagne et au Japon, par une cascade de délégations en France et de façon autocratique en Russie… qui n’a pu créer d’entreprise multinationale en 30 ans !
Loïc Salmon
L’interculturalité nécessite un travail sur soi pour rencontrer l’altérité, explique Marie Serre (photo). Il existe un décalage dans le temps entre l’identité (moi) qui s’oppose à l’altérité (eux) et ne partage pas la même vision du monde ni le jeu des rapports sociaux de classe et de race (fait historique). De la représentation de l’autre et de soi s’ensuit une inégalité dans les relations internationales, où les objectifs peuvent diverger ou converger. L’ethnocentrisme privilégie les codes et croyances du groupe d’appartenance. Sa déconstruction, qui change le mode de pensée, implique de réfléchir à des questions comme « Pourquoi je pense ça ? », « Pourquoi j’agis comme ça ? » ou « Pourquoi je ressens ça ? ». Le dialogue permet de coopérer par le partage de croyances et d’expériences. Trop peu d’informations conduit à remplir les caractéristiques manquantes à partir de stéréotypes, généralités et préjugés personnels. Mais trop d’informations concentre l’attention sur les détails qui confirment les croyances antérieures.
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La France n’agissant pas seule dans le monde, le « partenariat militaire opérationnel » a remplacé l’ancienne « coopération militaire » pour aller jusqu’à l’engagement armé si nécessaire.
Cette question a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 27 novembre 2019 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée François-Xavier Le Pelletier de Woillemont, secrétaire général adjoint de la défense et de la sécurité nationale ; Hervé de Charette, ancien ministre des Affaires étrangères (1995-1997) ; Bertrand Badie, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et au Centre d’études et de recherches internationales ; le colonel des troupes de marine Thomas Pieau, projeté sur les théâtres d’opérations en Bosnie, en Afghanistan et au Liban ; le capitaine Charles Allègre, officier adjoint à la compagnie permanente du 9ème Régiment d’infanterie de marine en Guyane.
L’action militaire. L’interculturalité permet aux forces armées françaises de combattre au loin dans un environnement, sinon favorable, du moins peu hostile, souligne le général Le Pelletier de Woillemont. Elle transforme les procédures, la doctrine et l’entraînement pour agir mieux ensemble entre partenaires et alliés, acquérir l’expérience opérationnelle et la partager pour anticiper l’action de l’adversaire. Elle évite une forme d’isolement physique, linguistique et culturel, pour remplir la mission avec efficacité. Elle permet l’équilibre entre protection des soldats et proximité avec la population. Ainsi l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne implique 5 pays avec 5 cultures différentes, unifiées par la langue française. La France y agit pour assurer sa propre sécurité et celle de populations locales qu’il convient de respecter. La solidité d’une armée, rappelle le général, repose sur sa chaîne hiérarchique et sa capacité à tenir le terrain au contact. Les soldats français combattent donc ensemble avec leurs partenaires africains. Pour vivre au milieu d’autres cultures, les missions de longue durée (2-4 ans) sont préférables aux affectations de 4 mois de diverses unités, qui tournent trop vite au sein de « Barkhane ». Il incombe aussi aux armées africaines de « gagner les cœurs et les esprits », car les forces françaises partiront un jour. S’y ajoute le risque que les unités françaises soient gagnées à la cause des populations au sein desquelles elles vivent. Par ailleurs, indique le général, la France, dont la culture n’est plus dominante, promeut certaines valeurs universelles comme l’état de droit, le multilatéralisme et la dignité humaine. Or, parallèlement au besoin d’enracinement dans une société, se profilent les affirmations d’identité, de culture et de rapport de forces.
Le travail en amont. Depuis 2008, les troupes françaises sont mises en situation d’interculturalité aux niveaux individuel et collectif, indique le colonel Pieau. L’adaptation se fait en fonction des besoins à partir du plus petit échelon pour éviter les maladresses. L’état-major prépare l’approche tactique selon des méthodes de comportement validées par le chef, qui négocie avec les autorités locales. Une observation décalée permet une analyse plus fine, sachant que la conquête des cœurs et des esprits s’inscrit dans la durée.
L’action diplomatique. Pour défendre ses intérêts, la France prend en compte l’identité de ses interlocuteurs, dont la connaissance lui permet de se faire reconnaître par eux et de respecter leurs différences et particularités, indique Hervé de Charette. Elle doit privilégier l’ouverture sur le monde et éviter l’arrogance pour y conserver son influence et sa place. Parler avec tout le monde implique de ne pas placer les valeurs occidentales au-dessus des autres, mais ne signifie pas renoncer à celles d’une portée universelle, comme les droits de l’Homme. Une dimension affective entre dans la politique étrangère, comme l’a montré l’action de la diplomatie française en 1996, lors de l’opération israélienne « Raisins de la colère » contre le Liban, dans un contexte de tensions avec les organisations politico-militaires Hamas et Hezbollah. Adepte de la « diplomatie militaire », Israël recourt à la force chaque fois qu’il le juge nécessaire pour atteindre ses objectifs. Or, la France attache de l’importance à la souveraineté du Liban, sa première carte d’influence dans la région, pour relancer sa politique arabe et méditerranéenne. Une équipe de diplomates chevonnés, dirigée par le ministre des Affaires étrangères (Hervé de Charette), fait la navette pendant 15 jours entre Tel Aviv, Beyrouth, Damas et Le Caire. Elle obtient un cessez-le feu…qui va durer 4 ans ! Ce succès repose sur la longue expérience de la diplomatie française au Moyen-Orient. La solution a nécessité un dialogue avec la Syrie, qui encourageait le Hezbollah, et avec l’Iran, son principal fournisseur d’armement et inspirateur religieux. Les Etats-Unis considéraient Israël comme leur seul interlocuteur dans la région et refusaient l’intervention d’un pays tiers, mais n’avaient plus de relations diplomatiques avec l’Iran. La France avait accepté d’avance d’en subir les conséquences éventuelles.
La reconnaissance internationale. Le système westphalien (1648) a instauré la reconnaissance mutuelle des Etats sur les plans juridique, politique (leur rôle à jouer) et culturel (égalité et découverte de l’autre), explique Bertrand Badie. Toutefois, il s’ensuit une compétition entre Etats, en rivalité permanente, et un classement hiérarchique. L’entrée de l’idée d’universalité dans l’histoire philosophique européenne a débouché sur l’évangélisation puis la colonisation. En Occident, la découverte de l’altérité s’est manifestée par la solidarité aux niveaux national (XIXème siècle), puis international (XXème siècle). Ensuite, la mondialisation de l’interculturalité a entraîné interdépendance et migrations. La culture, dont la définition varie avec le temps, a servi d’emblème. Lors des décolonisations, l’imposition de systèmes étatiques étrangers a suscité un sentiment d’aliénation de leur propre culture au sein des anciennes colonies. Le passé structure les comportements sociaux. L’altérité a été perturbée par l’humiliation du « dominé », paramètre incontournable des relations internationales, souligne Bertrand Badie. Elle entraîne des diplomaties de la revanche, où l’humilié va chercher à imposer l’humiliation à son tour, et de la réparation par l’ancien pays dominateur.
Loïc Salmon
Les distances et les difficultés de communication imposent la culture de l’autonomie, estime le capitaine Allège (photo), à l’issue d’une étude comparative des missions de combat au Tonkin (journaux de marche 1945-1954) et de lutte contre les orpailleurs clandestins en Guyane (son propre carnet de bord). Milieu difficile, la forêt équatoriale mettant hommes et matériel à rude épreuve, il s’agit d’apprendre de ceux qui y vivent en permanence et d’adapter la logistique. Pour comprendre sa manière de réagir, il faut se mettre à la place de l’adversaire, rustique et qui maîtrise ce milieu. Le succès de la mission dépend de sa durée et du soutien de la population locale, composante essentielle de la mission. Le rapport humain facilite le recrutement local et permet de transformer un adversaire en allié potentiel…à condition de savoir l’utiliser !
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Parallèlement aux menaces cyber, hybride et terroriste islamiste, les dépenses militaires s’accroissent dans le monde. La Chine et la Russie contestent la suprématie de l’Occident dans un nouveau rapport de forces.
Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 8 novembre 2019 à Paris, par la Fondation Robert Schuman et l’association Eurodéfense-France. Y sont notamment intervenus : le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées (2002-2006) et ex-président du comité militaire de l’Union européenne (2006-2009) ; le général (2S) Jean-Paul Perruche, ex-directeur général de l’état-major militaire de l’Union européenne ; Pierre Delsaux, directeur général adjoint à la Commission européenne pour le marché intérieur, l’industrie, l’entreprenariat et les petites et moyennes entreprises ; Françoise Grossetête, ex-députée européenne (1994-2019) et rapporteur du règlement sur le Fonds européen de défense ; l’ambassadeur de France Alain Le Roy, ex-secrétaire général exécutif du Service européen pour l’action extérieure (2015-2016).
Vulnérabilités. Le recul du multilatéralisme met en échec la gouvernance mondiale, estime le général Bentégeat. Le retour du nationalisme, en Russie, aux Etats-Unis, en Chine et peut-être en Grande-Bretagne, va de pair avec la résurgence du radicalisme qui exerce un impact sur l’Union européenne (UE) depuis cinq ans. La montée en puissance du militarisme suit l’augmentation des dépenses de défense, sauf en Europe à peu de choses près. L’accès au numérique et à l’espace accroît la montée en puissance militaire. Le réchauffement climatique et le déséquilibre démographique augmentent l’instabilité. La dissuasion nucléaire, facteur stabilisateur depuis 1949, se trouve remise en cause dans les opinions publiques depuis que le Traité d’interdiction des essais nucléaires a été signé par 120 Etats. L’UE accumule les vulnérabilités : « Brexit » britannique et irrédentismes régionaux (Catalogne) ; dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie et du Moyen-Orient ; dépendance technologique vis-à-vis des Etats-Unis et demain de la Chine ; « eldorado » pour les migrants africains. Selon un sondage réalisé sur la menace dans l’UE en 2015, 11 Etats de l’Est nomment la Russie et 13 du Centre et du Sud le terrorisme islamiste et le Sud de la Méditerranée. Une reprise de la guerre civile dans les Balkans et l’impact d’un conflit régional extérieur sur les approvisionnements et la soumission à des chantages apparaissent probables. Toutefois, une agression extérieure serait précédée par des cyberattaques au sein de l’UE et par la neutralisation des systèmes satellitaires. Ces deux menaces structurelles sont déjà à l’œuvre en Ukraine et au Moyen-Orient. La constante restera la « surprise », dans l’évolution sociale ou des actes analogues aux attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Selon le général Bentégeat, il s’agit donc de s’y préparer par l’agilité intellectuelle et de développer des capacités qui n’existent pas dans l’UE ni dans l’OTAN. Une agression sur un Etat membre aura une influence sur les autres et aucun ne pourra y résister seul. Enfin, malgré le « Brexit », la Grande-Bretagne et l’UE devront rester des partenaires majeurs.
Recherche et développement. Selon Pierre Delsaux, la Commission européenne et le Service européen pour l’action extérieure ont adopté un plan d’action en deux volets pour contrer la « cybermenace » : coopération pour mieux détecter une attaque ; redondance des mécanismes de fourniture d’énergie ou de moyens de transport au pays attaqué, par d’autres Etats membres. Il existe déjà un plan d’action au niveau OTAN contre les menaces cyber et dans l’espace. Ainsi, 10 % de l’économie française dépendent de satellites à protéger. Ces derniers sont surveillés par des satellites lancés par les Etats-Unis, l’Inde, la Chine et le Japon. Leur protection dépend des informations fournies, ou non, par les Etats-Unis. La capacité satellitaire européenne a donc été développée. Le système de positionnement Galileo, plus précis que le GPS américain, donne une autonomie stratégique pour les opérations militaires. Le programme d’observation de la terre Copernicus permet de surveiller les frontières et la Méditerranée. Les satellites sont mis sur orbite par des lanceurs européens ou russes en cas d’indisponibilité. Par ailleurs, la fragmentation de son industrie de défense (voir encadré) fait perdre 25 Md$/an à l’UE. Le Fonds européen de la défense (FED) a alors été mis sur pied pour financer des projets collectifs, développer des capacités nouvelles et orienter les recherches, dont les priorités seront définies par les Etats membres. Pour 2020, le FED a lancé 9 appels d’offres qui ont reçu une quarantaine de réponses de groupements d’entreprises. En 2021, il va proposer 13 Md€ sur 7 ans pour développer les technologies de « rupture », indispensables à l’avenir. La participation de pays tiers, par l’intermédiaire de leurs filiales européennes, n’est pas encore décidée. Des entreprises américaines tentent ainsi de bénéficier du financement du FED pour leurs propres recherches, de quoi mettre à mal l’autonomie de la stratégie européenne, souligne Françoise Grossetête.
Alliances. Après la seconde guerre mondiale, une nouvelle menace apparaît à l’Est de l’Europe, car l’URSS n’a pas démobilisé ses troupes, rappelle le général Perruche. La création de l’Union de l’Europe occidentale estimée insuffisante pour résister à une invasion, le recours aux Etats-Unis et donc à l’OTAN devient indispensable. La disparition de cette menace en 1991 conduit à l’adaptation sécuritaire de l’OTAN, qui sera déployée au Kosovo (1998-1999) et en Afghanistan (2001-2014). Parallèlement, par le traité de Maastricht (1992) l’UE instaure une « Politique étrangère et de sécurité commune », qui sera révisée en « Politique de sécurité et de défense commune » par ceux de Nice (2001) et de Lisbonne (2009). Ainsi, l’UE pourrait prendre le relais de l’OTAN en cas de crise à proximité du territoire d’un Etat membre. Toutefois, seules la France et la Grande-Bretagne se montrent capables d’intervenir sur un théâtre d’opération. Les difficultés pour définir les capacités et les volumes nécessaires des armées des Etats membres, pour un engagement à un niveau supra national, impliquent alors le recours à l’OTAN comme pendant la guerre froide (1947-1991). Mais, la garantie sécuritaire des Etats-Unis devient incertaine en 2019, après l’annonce par Washington de l’abandon de ses alliés kurdes au Moyen-Orient.
Loïc Salmon
Selon l’ambassadeur Le Roy, sur un total mondial de dépenses militaires de 1.800 Md$ en 2018, la part des Etats-Unis atteint 650 Md$, contre 340 Md$ pour l’Union européenne (UE), 250 Md$ pour la Chine, 61 Md$ pour la Russie et 64 Md$ pour la France. L’UE dispose de 12,5 millions de soldats, 10.000 chars et 2.500 avions, mais n’en déploie que 3 % hors de ses frontières. Elle utilise 17 types de chars, 19 types de frégates et 20 types d’hélicoptères de transport. Elle consacre 10 Md$ pour l’aide aux réfugiés syriens. Quoique considérée comme un « bouc émissaire facile » par certains Etats membres, l’UE, donne l’impression de fonctionner, estime l’ambassadeur.
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L’Etat islamique (EI) et Al Qaïda (AQ), principales organisations terroristes, diffusent plutôt leurs messages vers les petites plateformes et les réseaux chiffrés, pour des raisons financières et de « neutralisation » de leurs comptes sur les grands réseaux sociaux.
Cela ressort d’un rapport publié en mai 2019 par le ministère de l’Intérieur (Délégation aux industries de sécurité et à la lutte contre les cybermenaces). L’EI et AQ utilisent les mêmes codes et protocoles de diffusion de propagande terroriste sur internet, à savoir le « web 2.0 » (interactivité alliant complexification de la technologie et simplicité d’utilisation), les applications mobiles et les réseaux sociaux. Ils visent des objectifs similaires : propagande idéologique et recrutement ; financement ; plateforme opérationnelle ; revendication.
Le réseau global de l’EI. La propagande de l’EI à destination de la mouvance occidentale s’est dégradée en termes de qualité et de quantité. Les vidéos de mise en scène de djihadistes francophones depuis la zone syro-irakienne, qu’il contrôlait, ont disparu depuis le second semestre 2017. La perte de son territoire et de nombreuses infrastructures a conduit à une baisse de production de contenus de propagande sur ses organes officiels Nashir News et Amaq. Le magazine Rumiyah a cessé de paraître en 2017. Cependant, le bulletin en pdf Al Naba et les bulletins quotidiens de la radio Al Bayan continuent leur diffusion. Le groupe sympathisant Fursan Upload présente de nouveaux contenus sur plusieurs canaux du réseau chiffré « Telegram » et différents services d’hébergement, dont le « cloud ». Les anciennes productions perdurent, grâce à des services de copie et de sauvegarde. Telegram demeure le premier vecteur de l’EI pour la publicité et de stockage de nouvelles parutions. Par ailleurs, les sympathisants de l’EI ont exprimé leur volonté d’acheter les outils et les services nécessaires à des cyberattaques par les « volontaires en ligne ». Mais leurs capacités offensives internes semblent limitées et guère organisées. En mars 2018, l’EI a tenté, sans succès, de monter le réseau social « Muslim’s Network ». Le recours aux monnaies virtuelles pour financer des attaques terroristes reste marginal.
La mouvance AQ. L’organisation AQ regroupe également d’autres entités, dont AQMI (Maghreb), AQPA (péninsule arabique), AQSI (Sinaï) et Al-Shebbaab (Somalie). Elle dispose des organes de propagande GIMF, Sahab M.dia, Al Malahem et Al Fustaat ainsi que de services de traduction et utilise aussi Telegram. En outre, elle publie régulièrement des infographies de menaces, lors des fêtes religieuses et des événements de société (« gilets jaunes ») ou sportifs (coupe du monde).
« Pharos » à la rescousse. Le ministère de l’Intérieur a ouvert sur internet le portail « Pharos », permettant de signaler des contenus illicites, notamment la propagande islamiste. Cette plateforme a recueilli 4.550 signalements de contenus à caractère terroriste ou en faisant l’apologie en 2018, contre 6.750 en 2017 et 11.400 en 2016. Elle a transmis : 12.100 demandes de retrait pour les contenus à caractère terroriste, contre 30.634 en 2017 ; 4.877 demandes de « déréférencement » ; 51 demandes de blocage. Depuis le 28 février 2018, elle dispose d’un relais européen, via une connexion avec l’application IRMa d’Europol. Les échanges de données portent sur les transmissions d’adresses URL de contenus terroristes passibles d’un retrait. Au 31 décembre 2018, Pharos a ainsi transmis, à Europol, 69.937 contenus à caractère terroriste.
Loïc Salmon
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