Armée de l’Air : « Pégase 2018 », projection lointaine dans le Pacifique

La mission de projection de puissance aérienne « Pégase 2018 » (19 août-4 septembre), en Asie du Sud et du Sud-Est, vise à maintenir les aviateurs expérimentés en condition opérationnelle et à entraîner les jeunes dans un dispositif complexe.

Le général de corps aérien (2S) Patrick Charaix, qui la conduit, l’a présentée à la presse le 7 juin 2018 à Paris. En effet, les officiers généraux en 2ème section peuvent être rappelés pour une mission ponctuelle, en fonction de leurs compétences et de leur disponibilité.

Projection d’envergure. Pégase 2018 consiste à ramener, d’Australie en France, des moyens aériens composés de : 90 aviateurs ; 3 Rafale B ; 1 ravitailleur C135FR sur certaines étapes ; 1 avion de transport tactique A400M ; 1 avion multi-rôles A310 ; 40 t et 190 m3 de lot technique et de fret. Ces moyens avaient été envoyés en Australie pour participer à l’exercice « Pitch Black » (présenté plus loin). Pégase 2018 montre que l’armée de l’Air peut déplacer un dispositif contraignant et contribuer à valoriser l’industrie aéronautique de défense de la France et à renforcer sa présence dans cette zone d’intérêt stratégique, explique le général Charaix. Les escales permettent de développer l’interopérabilité avec les forces aériennes des partenaires régionaux, à savoir l’Australie, l’Indonésie, la Malaisie, Singapour et l’Inde. Le dispositif aérien, gardé aux escales par des fusiliers-commandos de l’Air, atterrit sur des terrains peu connus et ne peut se permettre une panne de plus de 24 heures, d’où l’importance de l’A400M pour le transport logistique. Les coopérations locales facilitent, le cas échéant, les opérations de recherche et de sauvetage. Par ailleurs, l’armée de l’Air dispose de moyens prépositionnés en permanence dans la zone Indo-Pacifique : détachement air 181 avec des avions de transport tactiques Casa CN-235 de l’ET 50 « Réunion » à La Réunion ; base aérienne 188 avec les Mirage 2000-5 de l’EC 3/11 « Corse » et les avions de transport tactique C160 Transall et hélicoptères Puma de l’ET 88 « Larzac » à Djibouti ; base aérienne 104 avec les Rafale de l’EC 1/7 « Provence » à Al Dhafra aux Emirats arabes unis ; base aérienne 186 avec les Puma et Casa CN235  de l’ET 52 « Tontouta » à Nouméa en Nouvelle-Calédonie ; détachement air 190 avec les Casa CN235 de l’ET 82 « Maine » à Tahiti en Polynésie française.

« Pitch Black ». Les 3 Rafale, l’A400M et le C135FR sont partis de France le 20 juillet pour atteindre les Emirats arabes unis. Ensuite, un avion MRTT australien a ravitaillé les Rafale et l’A400M jusqu’à Singapour. Finalement, le groupe aérien a atterri en Australie, où les a rejoints un Casa CN235 venu de Nouvelle-Calédonie, pour participer à l’exercice biennal « Pitch Black ». Du 27 juillet au 17 août, les bases aériennes de Darwin et Tindal ont accueilli 140 aéronefs de 16 pays : pays régionaux déjà cités ; Allemagne ; Canada ; Corée du Sud ; Japon ; Nouvelle-Zélande ; Pays-Bas ; Philippines ; Suède ; Thaïlande ; Etats-Unis. Les équipages se sont entraînés à la mission d’entrée en premier sur un théâtre face à un Etat-puissance, dans un environnement tactique non permissif et réaliste. « Pitch Black » a consisté à planifier, exécuter et débriefer des missions complexes. Il a mis en œuvre un avion d’alerte avancée AWACS et a inclus ravitaillements en vol, aérolargages, leurres, équipements infrarouges et bombardements réels. Les manœuvres ont été mémorisées à bord des avions pour faire « rejouer » les participants au retour. Enfin, les pilotes ont pu échanger leurs retours d’expériences (Mali pour les Français).

Loïc Salmon

Marine nationale : « Jeanne d’Arc 2018 », missions opérationnelles et de formation

Asie-Pacifique : la France partenaire de sécurité




Armée de Terre : pas de victoire sans le soutien de la nation

Affrontement de deux volontés et fondé sur des ressources matérielles et immatérielles, la victoire implique, pour l’armée de Terre, la poursuite de son mandat sur 20-30 ans et l’intégration des innovations d’usage immédiat.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 6 février 2018 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre. Un diplomate et deux généraux de haut rang y sont intervenus.

Le dilemme du temps. Le pouvoir politique veut des victoires rapides, car l’opinion publique se lasse des engagements militaires longs après ceux en Afghanistan (13 ans), en Centrafrique (3 ans) et au Sahel (depuis janvier 2013), explique le diplomate. Il voit sa propre communication contestée par le « complexe militaro-industriel » dans les médias…qui racontent la guerre à sa place ! L’incertitude du monde actuel estompe l’idée de « guerre juste » et donc de victoire militaire définitive. L’ennemi soviétique d’hier a été remplacé par le terrorisme islamiste, avec une vision du monde différente de celle des Etats démocratiques. Quoique ce dernier soit identifiable au Levant et au Mali, la difficulté d’une interposition internationale entre factions rivales conduit à un combat sans fin et une victoire impossible. Sans accompagnement économique massif, les effets pervers l’emportent sur la victoire. Ainsi en Libye, la réussite militaire franco-britannique de 2011 s’efface devant l’émergence des centres de transit de migrants clandestins et de trafics d’armes, comme en Irak depuis l’intervention américaine de 2003. Les contraintes budgétaires nécessitent de s’intégrer à une alliance, facteur de dépendance dans la prise de décision. En France, la fin du service militaire obligatoire et la recherche du « zéro mort » dans un conflit ont conduit à l’absence de prise de risques et donc de victoire. Or, souligne le diplomate, le monde doit reconnaître que la France porte un message, reste fidèle à son histoire et maintient son rang, le rôle de sa diplomatie étant de transformer la victoire aux yeux de tous en une paix durable. Les dirigeants politiques actuels n’ont connu ni le second conflit mondial ni les guerres de décolonisation. Mais conscients de l’Histoire ils s’imprègnent de la culture militaire par leurs fréquentes visites sur le terrain. Par ailleurs, aux Etats-Unis, les généraux sont reconnus comme les artisans de la victoire, alors qu’en France, cet honneur revient aux dirigeants politiques, en raison de la mauvaise image des militaires dans la nation après les guerres de décolonisation. Toutefois, les attentats terroristes de 2015 et 2016 ont eu pour conséquence de valoriser les services de renseignement, autrefois mal vus, et les militaires avec l’opération « Sentinelle ».

La constance et la patience. Le chef militaire doit concilier le temps de son action sur le terrain avec celui, très court, du pouvoir politique, et celui, très long, du diplomate et éviter qu’ils divergent, indique l’un des généraux. Cela passe d’abord par une réflexion sur les crises, toujours différentes, et la connaissance de leurs acteurs, pour ne pas appliquer à une crise nouvelle la solution de la précédente. La fascination pour les images de départs de navires et de déploiements d’avions et d’hélicoptères dans la gestion des crises occulte la nécessité de jouer sur tous les leviers et dans le temps long, surtout quand elles durent plus de dix ans (Kosovo, Irak, Afghanistan). Entre 2014 et 2017, la coalition internationale a largué 100.000 bombes contre Daech en Syrie et en Irak, soit cinq fois plus que sur Dresde en 1944. Par ailleurs, tout pays membre d’une coalition internationale doit rester lucide quant à son poids dans la décision opérationnelle. Ainsi, dans celle contre les talibans, la France n’a fourni que 2,5 % des effectifs pour contrôler 3 % du territoire afghan. Une erreur consiste à tenter de résoudre les crises une par une, en partant du principe qu’elles sont disjointes, alors qu’elles surviennent en réseau, comme en Libye, Irak et Syrie. L’action précipitée, sous le coup de l’émotion et de la pression médiatique, peut avoir de graves conséquences, comme le brusque afflux de 5.000 migrants clandestins en Méditerranée après la diffusion mondiale d’une vidéo montrant un enfant mort sur une plage. Enfin, précise le général, l’engagement politico-militaire ne peut reposer sur un consensus lent. Le pouvoir politique doit donner une directive claire et rapide sur les objectifs à atteindre, pour lesquels les militaires présentent des options d’action avec les risques encourus.

L’action durable. Autrefois, gagner la guerre consistait à remporter une grande bataille ou s’emparer d’une capitale pour détruire une idéologie. Aujourd’hui, souligne l’autre général, la liberté d’action s’impose à l’armée de Terre pour défendre les intérêts de la France dans un monde multipolaire, asymétrique et connecté. Elle doit pouvoir agir vite et loin, en toute circonstance, où il faut et autant que nécessaire, par une opération aéroportée ou amphibie. Cela implique maîtrise du renseignement, masse et épaisseur. Cela va de l’interopérabilité avec les armées des Etats baltes, à l’adversaire hybride dans la bande sahélo-saharienne et à la combinaison des forces armées avec celles de la sécurité intérieure (autorités civiles, douane et gendarmerie). En cas de coup dur, la résilience inclut action de communication, acte juridique et application de règles éthiques pour éviter la barbarie. La spécificité militaire (donner et recevoir la mort) nécessite endurance, aguerrissement et volonté du pouvoir politique de détruire l’ennemi. L’initiative sert à mener l’action pour exercer une influence et obtenir un effet final pertinent. Elle implique imposition du tempo à l’adversaire et réversibilité de l’action, car le temps militaire diffère de celui de la reconstruction. L’efficience repose sur une intervention brutale et décisive des forces spéciales et conventionnelles. Pour empêcher l’adversaire de prendre un ascendant tactique par l’emploi inattendu de moyens bon marché, comme un drone commercial armé de façon rudimentaire, l’achat d’une technologie de pointe « sur étagère » satisfait le besoin d’urgence opérationnelle. Par ailleurs, une intervention armée ne se justifie qu’avec le soutien de la population locale. Ainsi l’opération « Serval » au Mali (2013) l’a pris en compte dans le cadre d’une approche globale régionale, avec un appui international et le partage de renseignements sur place et en France.

Loïc Salmon

Le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre anime la pensée militaire au profit de l’efficacité opérationnelle des forces terrestres. Il assure la formation des futurs décideurs à différents niveaux. L’enseignement militaire supérieur Terre prépare à l’exercice de hautes responsabilités ou de postes de direction exigeant un niveau élevé de qualifications scientifiques et techniques. Il enseigne le travail en état-major et en interarmées, au sein de quatre établissements : Ecole d’état-major pour jeunes capitaines et sous-officiers ainsi que pour les officiers candidats au concours d’entrée à l’Ecole de guerre ; Cours supérieur interarmes ; Enseignement militaire supérieur scientifique et technique ; Ecole supérieure des officiers de réserve spécialistes d’état-major.

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Armée de Terre : faire face à toutes menaces, ici et là-bas




Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

L’année 1918, marque un tournant dans le premier conflit mondial, en raison de l’évolution du combat terrestre, de l’emploi du char et de l’avion et enfin de l’intervention de l’armée américaine, qui se modernise très rapidement.

Evolutions et innovations. Au début de la guerre, l’infanterie, « reine des batailles », dispose de la cavalerie, pour l’éclairage et la reconnaissance en avant-garde et la protection de la retraite, et de l’artillerie, pour accompagner ses mouvements. Des tranchées sur un front de 700 km et les hécatombes de 1915-1917 remettent en question ces tactiques. Outre les premières lignes, l’artillerie frappe désormais les zones de ravitaillement et de concentration des troupes adverses, situées à une dizaine de km à l’arrière du front. Elle conquiert le terrain par un « barrage de feu roulant », inventé par les Français, pour annihiler toute résistance de l’ennemi et permettre à l’infanterie d’avancer de 200 m toutes les trois minutes. En quatre ans, cette dernière passe de 67 % à 47 % des effectifs de l’armée française. Pour éviter les pertes importantes, elle ne part plus à l’assaut par vagues de bataillons ou régiments entiers, cibles de choix pour les mitrailleuses adverses. Quoique réduites en taille, les unités d’infanterie disposent d’une puissance de feu très supérieure. Ainsi, entre 1914 et 1918, un bataillon français passe de 1.100 hommes et 24 mitrailleuses à 700 hommes, 108 mitrailleuses et 24 fusils-mitrailleurs, inexistants au début de la guerre. L’artillerie légère s’est enrichie des mortiers de 81 mm et de canons de 37 mm. De petits unités, spécialisées et très bien équipées, s’infiltrent dans le dispositif adverse pour en détecter les faiblesses et laisser aux troupes, qui les suivent, le soin de réduire les poches de résistance. Gaz et lance-flammes changent le visage du combat. L’avion de chasse, qui vole à 300 km/h en 1918 contre 100 km/h quatre ans plus tôt, dispose de lance-bombes et de mitrailleuses synchronisées, qui empêchent l’ennemi de se fixer dans des tranchées profondes comme auparavant. La mobilité, grâce au char capable de franchir les tranchées, devient un facteur de victoire. La coordination de toutes les armes et services nécessite un important travail, souvent méconnu, des états-majors. Enfin, la mise au point en 1918 du commandement unifié, confié à Ferdinand Foch, maréchal de France, de Grande-Bretagne et de Pologne, ouvre la voie aux grands combats interarmées.

L’armée allemande. L’armistice de Brest-Litovsk signé avec la Russie le 3 mars 1918 permet à l’Allemagne de concentrer ses forces sur le front Ouest. Elle veut gagner la guerre avant l’arrivée des renforts venus des Etats-Unis, qui ont décidé, le 6 avril 1917, de participer au conflit. Elle peut aligner 3,5 millions d’hommes, soit 400.000 de plus que les Alliés. Son artillerie, qui dispose de canons modernes et diversifiés, ne cherche plus à anéantir ses objectifs. Pour gagner du temps et économiser ses munitions, elle effectue des bombardements brefs et concentrés, qui conservent l’effet de surprise, sur des objectifs soigneusement repérés par l’aviation d’observation. Les tirs mixtes d’obus explosifs et toxiques empêchent les fantassins adverses de sortir de leurs abris. Les « offensives de printemps » mobilisent toutes les ressources de l’armée allemande pour percer le front par des coups de boutoir successifs. Mais elles occasionnent de lourdes pertes : 500.000 hommes entre mars et juillet puis encore 300.000 entre juillet et septembre. Faute d’une victoire décisive, l’armée allemande se met en position défensive dès le 16 juillet. Elle ne dispose pas de force adaptée contre les chars et le manque de chevaux et de camions gêne sa mobilité. Sa résistance s’écroule début novembre.

L’armée française. Les lourdes pertes de l’été 1914 font prendre conscience de l’impact des armes modernes. Dès le mois de novembre, les comportements des soldats et des matériels sont adaptés à la guerre de tranchées. L’effort porte aussi sur le développement de l’aviation et de l’artillerie. Celle-ci triple de volume en quatre ans et comble son déficit en canons de gros calibre dès 1916. La mise en place d’une réserve d’artillerie lourde permet des concentrations rapides de canons. La multiplication des tracteurs automobiles accroît la mobilité de pièces. L’aviation commence par des missions de renseignement puis acquiert, dès l’été 1917, la supériorité aérienne qui lui permet de pratiquer le bombardement sur les arrières de l’ennemi. En 1918, la coordination devient effective entre les troupes au sol, l’artillerie et l’aviation. En outre, l’armée française a multiplié son format par huit. A partir de l’été, les fantassins associent leur expérience des tranchées à la redécouverte du mouvement…qu’ils maîtrisent moins bien que les troupes d’assaut allemandes. Entre chaque offensive et malgré leur épuisement, ils doivent poursuivre l’armée allemande qui se replie. La motorisation progressive facilite leur mobilité et celle des matériels. S’y ajoute l’emploi massif de chars légers pour ébranler, lentement mais sûrement, les lignes allemandes.

L’armée américaine. Jusqu’à l’été 1918, la doctrine américaine prône la guerre de mouvement et donc l’attaque frontale de fantassins, le fusil à la main, comme…les Français en 1914 ! Les combattants en première ligne passent de 100.000 en mars à 750.000 en août. La mort de 60.000 hommes en quatre mois conduit à un infléchissement de la doctrine. Celle-ci reconnaît le rôle de l’artillerie lourde et recommande l’emploi de chars en soutien. Les soldats doivent évoluer en dispositif souple, attaquer les flancs de l’ennemi et utiliser des armes automatiques. Toutefois, la doctrine ignore la logistique (ravitaillement et munitions) et le travail d’état-major, rendant difficile la coordination avec les Alliés. Soucieux d’être « associé » à la guerre et non plus un simple exécutant, le général John Pershing obtient de Foch de participer à la reprise du saillant de Saint-Mihiel (12-13 septembre), pour couper la retraite de l’armée austro-allemande (80.000 hommes + 30.000 en réserve). Les effectifs se montent à 216.000 Américains (+ 200.000 en réserve) avec 260 chars (50 % pilotés par des Français) et 48.000 Français. Le capitaine Harry Truman, futur président des Etats-Unis (1945-1953) et le colonel Douglas Mac Arthur, qui jouera un rôle majeur dans la guerre du Pacifique (1941-1945), participent à la bataille. Avec la victoire de Saint-Mihiel, l’armée américaine a démontré sa valeur au combat, qu’elle poursuivra en Meuse-Argonne au prix de lourdes pertes. Mais elle aura réussi sa montée en puissance.

Loïc Salmon

L’exposition « Le nouveau visage de la guerre » (4 juillet-21 décembre 2018), est organisée par le Mémorial de Verdun-champ de Bataille et le National WWI Museum and Memorial de Kansas City. Elle met en exergue l’intervention des troupes américaines lors des offensives sur la Meuse en 1918. Outre des photos, documents, dessins et armes, elle présente, à l’extérieur du Mémorial, l’évolution d’une arme nouvelle : le char de combat Renault FT (6,7 t) de 1917 et le char Leclerc (57,7 t) de 1993. Cette exposition s’accompagne d’une reconstitution historique (24-26 août 2018) par environ 1.000 figurants des 18 nations belligérantes de la Grande Guerre (1914-1918) avec leurs armes et équipements. Renseignements : www.memorial-verdun.fr

Le nouveau visage de la guerre

Grande Guerre : l’action des « Sammies » en Meuse-Argonne

« La Nuit aux Invalides », spectacle du centenaire de 1918

 




Le nouveau visage de la guerre

En-1918, toutes les armes de mêlée, d’appui et de soutien coopèrent en vue d’atteindre une efficacité maximale, en tirant partie de l’expérience acquise depuis 1914 et en expérimentant l’avion et le char, armes nouvelles.

L’armée allemande crée des « Sturmtruppen » (troupes d’assaut) chargées de désorganiser le dispositif ennemi. Précédées par un tir d’obus fumigènes et à gaz, elles s’enfoncent le plus profondément possible dans le réseau de tranchées adverse, en contournant les nids de résistance pour atteindre très vite la ligne des postes de commandement et celle des batteries d’artillerie. Elles sont équipées de grenades, carabines, mitrailleuses d’accompagnement, lance-flammes ou mortiers légers. Toutefois en 1918, l’armée allemande manque d’hommes et surtout de chars de combat, faute de matière première. Son état-major a même douté de son utilité jusqu’en 1917. La mobilité de son artillerie est freinée par l’insuffisance de chevaux et aussi d’essence et de caoutchouc pour la motorisation. Son aviation, passée de 200 avions en 1914 à 2.500 en 1918, acquiert des suprématies aériennes ponctuelles, en concentrant ses actions sur les points les plus menacés du front. Malgré des progrès techniques considérables, le manque de carburant devient son principal handicap à partir de mai 1918. De son côté, l’armée française mise sur l’artillerie lourde pour démanteler complètement les défenses de l’ennemi. Elle améliore sa mobilité, grâce aux camions et à la voie ferrée, et sa discrétion par des réglages sans tirs préliminaires qui alertaient l’ennemi au début de la guerre. Les chars, considérés d’abord comme des canons mobiles, appartiennent à « l’artillerie d’assaut », qui démarre en 1916. Utilisés massivement l’année suivante, ils deviennent l’élément-clé des offensives de 1918. La cavalerie, inadaptée à la guerre de tranchées, entame sa motorisation et retrouve son rôle dans la reprise de la guerre de mouvement en 1918 avec deux groupes d’automitrailleuses autocanon. A la fin de la guerre, le fantassin s’est spécialisé pour remplir une mission correspondant à son arme : fusil, pistolet, grenades, fusil-mitrailleur, mitrailleuse ou mortier. Avec l’instauration de la conscription aux Etats-Unis, l’armée américaine passe de 300.000 hommes en mai 2017 à 4 millions en novembre 1918. Les fantassins n’ont guère connu de grand conflit. Après une formation sommaire aux Etats-Unis, ils rejoignent des camps d’instruction en France. Quoiqu’en grande partie équipés par les Français et les Britanniques, ils seront engagés au combat comme « armée américaine », hors de tout amalgame avec les troupes françaises et britanniques, malgré les injonctions répétées des Alliées. Faute d’une formation complète et adaptée, cette armée perd au combat plus de la moitié de ses fantassins et 80 % de ses officiers. Les artilleurs américains, dotés de nombreux canons français, sont formés par des instructeurs français aux Etats-Unis puis dans des camps dispersés en France. L’observation des premiers engagements des chars français en 1917 incite l’état-major américain à créer un service de « tanks » en janvier 1918. Des chars américains participent aux offensives aux côtés d’unités françaises. Les équipages reçoivent des formations dans des centres aux Etats-Unis, en France et en Grande-Bretagne. L’aviation passe de 220 avions et 1.185 hommes en avril 1917 à 1.025 appareils, surtout français, et 200.000 hommes en novembre 1918.

Loïc Salmon

« Le nouveau visage de la guerre », ouvrage collectif. DAGRES Éditions, 88 pages, 18 €

Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

Grande Guerre : l’action des « Sammies » en Meuse-Argonne

Entendre la guerre




Grande Guerre : l’action des « Sammies » en Meuse-Argonne

Novices au début de 1918, les « Sammies » (soldats américains) ont fait l’apprentissage de la guerre « moderne » sur le front de Meuse-Argonne, au « prix du sang ».

A l’armistice, ils sont arrivés aux portes de Sedan, nœud ferroviaire permettant le repli de l’armée allemande qui se battait en Champagne et en Picardie. Du 26 septembre au 11 novembre 1918, l’armée américaine a perdu 117.000 hommes, dont 26.000 tués lors de l’opération « Meuse-Argonne ». Un compte-rendu allemand, daté du 28 octobre, leur rend indirectement hommage : « Un front purement américain a surgi du jour au lendemain ».

Les combats préparatoires. Six mois plus tôt, le 20 avril, un raid allemand sur le village de Seicheprey a entraîné la mort, la disparition ou la capture de 650 Sammies. Leur inefficacité au combat est alors exploitée par la propagande allemande. Les généraux alliés estiment alors indispensable de les incorporer dans les unités françaises et britanniques, ce que leur chef, le général John Pershing, refuse. Mais, le 28 mai, la Force expéditionnaire américaine prend d’assaut le village de Cantigny, à la stupeur de l’armée allemande. Pendant tout le mois de juin, elle montre sa ténacité et sa bravoure durant l’assaut du bois de Belleau. Les 12 et 13 septembre, elle réduit le saillant de Saint-Mihiel, y perd 11.000 soldats mais neutralise 7.500 Allemands et en capture 15.000. Le 26 septembre, devenue la 1ère Armée américaine, elle lance l’offensive « Meuse-Argonne » dans le cadre d’un mouvement en avant, généralisé de la mer du Nord à la Meuse. Or, l’espace entre Meuse et Argonne a été aménagé par l’armée allemande au cours des quatre années précédentes. Il est barré par quatre lignes de tranchées, plus ou moins continues, appuyées par de nombreux nids de mitrailleuses, parfois sous casemate, disséminés en fonction de la configuration du terrain. A l’occasion de cette offensive commune avec les Français et les Britanniques, Pershing veut confirmer l’excellence des troupes américaines et affirmer leur rôle. En 10 jours, il fait acheminer 40.000 t de munitions, 4.000 pièces de tous calibres et 400.000 hommes.

La bataille de Montfaucon. Dès 1914, les Allemands ont pris possession du village de Montfaucon situé sur une butte, position cruciale pour l’observation de la bataille de Verdun deux ans plus tard. Le 27 septembre 1918, après 6 heures de préparation d’artillerie, les Sammies gravissent la pente et forcent un passage à la grenade et au fusil et s’emparent de Montfaucon en moins de 48 heures. Le colonel George Patton, qui s’illustrera au Maroc, en France et en Allemagne de 1942 à 1945, commande la 7ème Brigade de tanks qui, trop légers, sont démolis par les artilleurs allemands postés sur la butte. Il rassemble les rescapés et part à l’assaut en « fantassin-pistoléro » avec un pistolet à crosse d’ivoire dans chaque main. Blessé, il recevra la « Distinguished Service Cross » américaine. Le bilan s’établit à la capture de 150 Allemands, 75 mitrailleuses et 11 grosses pièces d’artillerie. Sur les 4.000 Américains partis à l’assaut, plus de 150 ont été tués et plus de 750 blessés.

Le monument. (photo) Au sommet de la butte de Montfaucon et face à la ligne de front, la Commission américaine des monuments de guerre a érigé, en 1937, une colonne de 60 m de haut, surmontée d’une statue symbolisant la liberté, sur un terrain concédé à perpétuité aux Etats-Unis. Les noms des unités engagées dans les combats des hauteurs de la Meuse, de Barricourt et de Romagne et dans la forêt d’Argonne sont inscrits à la base du monument.

Loïc Salmon

Exposition « Le nouveau visage de la guerre » à Verdun

Le nouveau visage de la guerre




Armement : baisse de 50 % des exportations françaises en 2017

Les prises de commandes d’armements français à l’export ont atteint 6,9 Mds€ en 2017, selon le rapport du ministère des Armées remis au Parlement le 4 juillet 2017. Elles se montaient à 14 Mds€ en 2016 et 16 Mds€ en 2015.

En préambule, la ministre des Armées, Florence Parly, souligne la vigilance de l’Etat dans la protection des savoir-faire de la France en matière d’exportations d’armement et du soutien à son autonomie stratégique. Cette vigilance s’exerce du contrôle de la fabrication des matériels de guerre à celui, a posteriori, des exportations, moyen de lutter contre la prolifération des armes de destruction massive et de prévenir la dissémination des armements conventionnels.

Bilan des exportations. L’année 2017 a été nettement moins favorable que la précédente pour les ventes d’armement. L’incertitude des élections présidentielle et législatives en France a incité les partenaires traditionnels de la France à attendre la tendance générale qui en résulterait, avant de s’engager sur des prises de commandes. En outre, suite à la baisse des prix du pétrole, la plupart des pays producteurs ont subi un ralentissement économique et ont reporté des acquisitions de systèmes d’armement. Par ailleurs, certains grands contrats signés en 2017, comme l’achat de 12 Rafale supplémentaires par le Qatar, n’entrent en vigueur qu’en 2018. Les missiles destinés aux Marines étrangères et les hélicoptères ont représenté plus de la moitié des ventes à l’export. En 2017, le Proche-Orient et le Moyen-Orient ont cumulé un peu plus de 60 % des exportations françaises d’armement. La zone Asie-Pacifique arrive à la deuxième place avec 17 % des commandes, alors qu’elle occupait la première en 2016 grâce la vente de 36 Rafale à l’Inde. Viennent ensuite l’Europe et le continent américain.

Capacités militaires accrues. Première puissance militaire, les Etats-Unis effectuent 40 % des dépenses mondiales. Après plusieurs années de baisse pendant la période 2008-2016, le budget du ministère de la Défense s’élève à 598,5 Mds$ pour l’année fiscale 2017, soit 20 Mds$ de plus que la requête initiale de l’administration Obama. En outre, l’administration Trump prévoit 639,1 Mds$ pour 2018 et 686 Mds$ pour 2019. Très engagée dans la modernisation des capacités de ses forces armées (armement, formation et entraînement) et désireuse de rattraper son retard technologique, la Chine devrait doubler son budget militaire d’ici à 2020. Ce dernier pourrait alors dépasser celui, cumulé, des 28 Etats membres de l’Union européenne (UE). En 2030, les dépenses militaires de la Chine devraient être supérieures à celle de tous les autres pays d’Asie (Inde et Japon compris). Asie et Moyen-Orient ont concentré près des trois quarts des importations mondiales d’armement entre 2012 et 2017. La zone Asie-Pacifique, qui consacre déjà plus de moyens à la défense que l’UE, ont augmenté leurs dépenses militaires de 5 % par an entre 2013 et 2016 afin, notamment, de développer des capacités navales et aériennes de projection. Cette militarisation de la zone résulte des contentieux territoriaux en mer de Chine, attisés par l’affirmation de puissance de Pékin, et des provocations nord-coréennes (tirs de missiles et essais nucléaires), actuellement suspendues. Les 27 pays membres de l’Agence européenne de défense (les 28 de l’UE moins le Danemark) ont augmenté leurs dépenses militaires de 9 % entre 2013 et 2016, dont une hausse de 23 % pour les investissements (achats d’équipements et recherche et développement) entre 2014 et 2016.

Loïc Salmon

Armement : légère baisse des exportations françaises en 2016

Défense : vers 2 % du Produit intérieur brut à l’horizon 2025

Défense : 2017, budgets mondiaux et modernisation




Rendre le renseignement plus efficace dans la lutte contre le terrorisme

Interne à un pays, international et combiné à la criminalité protéiforme, le terrorisme a suscité une coordination plus intense entre les services de renseignement, nationaux, européens et même au niveau de l’ONU…longtemps rétive au renseignement !

Cet ouvrage est issu d’un colloque organisé, le 25 septembre 2017 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Malgré la résonance médiatique, les attentats en France (2015 et 2016) et en Grande-Bretagne (2017) n’ont guère pesé sur les élections. Les terroristes islamistes veulent « tuer une idée », à savoir ce qu’ils rejettent (permissivité, laïcité, individualisme et liberté de mœurs) et donc ceux qui la véhiculent : jeunes gens insouciants, foules cosmopolites et représentants de l’Etat. Pourtant, malgré des effectifs sans précédent en matière de terrorisme, Daech et Al Quaïda n’ont pu devenir des mouvements de masse, car la grande majorité des musulmans dans le monde exprime une opinion négative à leur égard. La lutte contre le terrorisme a altéré progressivement leurs capacités d’action, par l’élimination de leurs chefs, a enrayé leur développement et les a placés sur la défensive. Au Proche-Orient et dans la bande sahélo-saharienne, des groupes armés terroristes utilisent des modes d’action militaires, quand ils sont en position de force, et recourent aux agressions aveugles quand ils ne le sont plus. La lutte contre le terrorisme commence par le renseignement. Celui-ci collecte des données puis construit une « réalité », basée sur la capacité à comprendre les actions humaines et à leur trouver un sens pertinent. Les services de renseignement (SR) doivent surmonter leurs défaillances : idées préconçues, préjugés et tendance à plaquer des schémas anciens sur des phénomènes nouveaux. Il s’agit de déterminer le ratio entre la volonté et la capacité de nuisance des groupes terroristes. L’identification des vulnérabilités psychologiques de leurs membres et des faiblesses de leurs organisations permet de repérer leurs contradictions internes, les divergences de vues sur la stratégie à mener et les rivalités personnelles, souvent très violentes. Comparable à la Direction nationale du renseignement aux Etats-Unis ou au « Joint intelligence Committee » en Grande-Bretagne, le Conseil national du renseignement (CNR), créé en 2008 en France, a pris une dimension supérieure en 2017 avec la mise en place du Centre national de contre-terrorisme, qui fait remonter directement au chef de l’Etat une information immédiate, recoupée et pertinente. Des analyses « prospectives » passent au crible les menaces émergentes liées à la crypto-monnaie (« Bitcoin »), aux imprimantes 3D, aux engins explosifs improvisés ou à la cybersécurité. Au sein du CNR, des spécialistes, issus des divers SR, traitent du contre-terrorisme, de la contre-ingérence ou de la contre-prolifération des armes de destruction massive. Un magistrat, venu du parquet anti-terroriste, assure le suivi judiciaire et facilite les relations entre le milieu du renseignement et celui de la justice. Le contre-terrorisme nécessite le partage immédiat d’informations entre les SR, bâtis sur le long terme, le cloisonnement et le secret. Enfin, « l’intelligence Campus » (2017) allie réflexion et expérimentation en réunissant, en réseau et en un même lieu, militaires, financiers, chercheurs, entrepreneurs, techniciens, philosophes et… artistes !

Loïc Salmon

Sécurité : le renseignement dans la lutte contre le terrorisme

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

« Rendre le renseignement plus efficace dans la lutte contre le terrorisme », ouvrage collectif. Éditions L’Harmattan, 132 pages, 15 €




Service de santé : renforcement des capacités biomédicales

La recherche biomédicale de défense porte sur les pathologies liées au combat et aux environnements opérationnels ou extrêmes et les atteintes nucléaires, radiologiques, biologiques ou chimiques (NRBC). Elle contribue à la résilience nationale en cas de crise sanitaire.

Telles sont les missions de l’Institut de recherche biomédicale des armées (IRBA). Sa directrice, Anne Sailliol, médecin général inspecteur, l’a présenté à la presse, le 21 juin 2018, à l’occasion de la 8ème Biennale de la recherche biomédicale consacrée aux opérations extérieures (26-27 juin).

Soins et prévention. Les programmes de recherche de l’IRBA à des fins militaires entraînent des retombées possibles sur la santé publique. Ils portent notamment sur : l’optimisation des réponses à l’entraînement physique et la tolérance au port des charges lourdes ; l’étude des réponses aux milieux d’emploi subaquatique et aéronautique et les climats contraignants (photo) ; la prévention des conséquences de la fatigue et la gestion du rythme veille-sommeil ; la neurobiologie des états de stress et la prévention de leurs conséquences ; le développement de contre-mesures médicales pour les pathologies traumatiques de terrain et l’amélioration des protections balistiques ; la thérapie cellulaire et la réparation tissulaire. En outre, l’IRBA travaille avec les hôpitaux militaires et civils et participe aux plans gouvernementaux Biotox, Piratox et Piratome, face aux menaces et actes terroristes de type NRBC. Pour les aspects nucléaire et radiologique, il étudie les effets biologiques des rayonnements ionisants et des technologies émergentes, comme les rayonnements électromagnétiques et des micro et nano particules. Le risque biologique concerne les menaces virales, bactériennes et parasitaires. Outre le développement de nouveaux vaccins contre les virus émergeants, il faut réagir dans le temps court quand une épidémie se déclare. Ainsi, l’IRBA avait déjà mis en place des procédures lors de l’apparition du virus Ebola en Afrique de l’Ouest en 2016. Il coopère avec les forces armées des Etats-Unis, pour les maladies tropicales, et avec celles de l’Allemagne pour les risques chimiques et radiologiques liés aux agents vésicaux et neurotoxiques organophosphorés.

Concentration des moyens. Installé sur un site de 9,4 ha à Brétigny-sur-Orge (banlieue parisienne), l’IRBA emploie 380 personnes (49 % de militaires et 51 % de civils), dont 64 % de chercheurs, ingénieurs et techniciens. Intégré au grand pôle scientifique et technologique du Grand Paris avec le Génopôle d’Ivry et le Commissariat à l’énergie atomique de Saclay, il a conclu des partenariats avec le Centre national de la recherche scientifique, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, l’Institut national de la recherche agronomique et l’Institut Pasteur. Cela lui permet d’optimiser l’emploi de ses équipements de haute technologie : microscope électronique Titan Krios à transmission en L-NSB3 ; unité de calcul pour traiter les « mégadonnées » ; centrifugeuse humaine pour la formation des pilotes de Rafale ; plateforme d’irradiation ; laboratoires de sécurité biologique de niveaux 2,3 et 4. L’IRBA est financé à 74 % par le ministère des Armées, le Service de santé des armées, la Direction générale de l’armement, les états-majors de la Marine nationale et des armées de l’Air et de Terre. Pour les 26 % restants, il compte sur l’Agence nationale de la recherche, le Fonds unique interministériel et les industries pharmaceutiques et de biotechnologie.

Loïc Salmon

Service de santé des armées : garantir aux blessés les meilleures chances de survie

Service de santé : traumatismes psychiques dans les armées, problème de santé publique




Diplomatie : la science, vecteur d’influence et de dialogue

La communauté scientifique, qui ne connaît pas de frontières, peut améliorer les relations diplomatiques. Aide à la recherche scientifique et coopération internationale contribuent au rayonnement national avec des retombées économiques.

Cet aspect de la diplomatie a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 29 mars 2018 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Clélia Chevrier-Kolacko, ministère français des Affaires étrangères ; Patrick Nédellec, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; le professeur Pierre-Bruno Ruffini, Université du Havre ; Louisa Zanoun, conseillère Sciences et Innovation à l’ambassade de Grande-Bretagne en France.

La « diplomatie scientifique ». Les relations entre les sciences, la recherche et la diplomatie remontent aux grandes explorations et à l’époque coloniale avec les archéologues et les ethnographes, rappelle Pierre-Bruno Ruffini. La « diplomatie pour la science » porte sur les accords entre gouvernements, selon lesquels les réseaux des attachés scientifiques aident les chercheurs du pays hôte. La « science pour la diplomatie » a consisté à maintenir des échanges entre chercheurs malgré les tensions diplomatiques, comme pendant la guerre froide entre l’Est et l’Ouest (1947-1991) ou entre l’Iran et les Etats-Unis (1979-2015). La « science dans la diplomatie » met en œuvre l’expertise scientifique pour le traitement des grands enjeux internationaux comme le climat, les océans, la santé humaine ou les maladies infectieuses, en vue de décisions publiques communes. Ainsi, lors du sommet de Genève de 1985, les Etats-Unis et l’Union soviétique ont lancé le projet ITER (réacteur thermonucléaire expérimental international), qui a débouché sur la signature d’un accord à Paris en 2006 et sa réalisation en France avec la participation de 35 pays dont les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Inde, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Sud et la Suisse. A la suite de son discours au Caire en 2009, le président Barack Obama a envoyé une vingtaine de personnalités scientifiques de très haut niveau dans les pays arabes pour améliorer leurs relations avec les Etats-Unis. Les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat, créé en 1998, ont débouché sur l’adoption, à Stockholm en 2013, du rapport sur le changement climatique. La diplomatie scientifique, au croisement des relations internationales et de l’Histoire, est devenue un thème européen de recherche dénommé « InsSciDE », acronyme anglais pour « Invention d’une diplomatie partagée pour l’Europe ». La science et ses valeurs universelles participent en effet du « soft power », mode de relations et d’influence de l’après-guerre froide. Selon le professeur Ruffini, la diplomatie scientifique doit faciliter l’accès aux ressources scientifiques par des politiques d’attractivité de chercheurs ou doctorants étrangers chez soi et par la création de très grandes infrastructures de recherche comme ITER ou le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) installé en Suisse et regroupant 22 pays.

Le réseau mondial du CNRS. Acteur du rayonnement de la France, le CNRS dispose de 7 bureaux à l’étranger en cohérence avec le ministère des Affaires étrangères, explique Patrick Nédellec. En tout, 41 agents se répartissent entre : Bruxelles pour l’Union européenne ; Washington pour les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ; Rio de Janeiro pour le Brésil et les autres pays d’Amérique du Sud ; Pretoria pour le Sud du continent africain et Madagascar ; New-Delhi pour l’Asie du Sud ; Singapour pour l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ; Pékin ; Tokyo pour le Japon, la Corée du Sud et Taïwan. En matière de production scientifique, le CNRS arrive en tête avec 42.000 publications en 2016, devant les associations allemandes de recherche Max Planck et Helmholtz, les universités américaines d’Harvard, de Stanford et du Massachussetts Institute of Technology, l’université de Tokyo et les universités britanniques de Cambridge et d’Oxford. Les co-publications internationales, soit 62 % du total, sont réalisées avec 35 pays, mais surtout avec les Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Le budget international du CNRS atteint 260 M€ ainsi répartis : 160 M€ pour les infrastructures et les salaires ; 53 M€ pour les missions à l’étranger (60.000 en 2016) ; 35 M€ pour les chercheurs à plein temps à l’étranger ; 10 M€ pour le fonctionnement des outils à l’international ; 2 M€ pour les actions spécifiques des instituts. La collaboration internationale se structure autour de projets de coopération scientifique (contrats de 3 ans), de groupements de recherche (4 ans renouvelables une fois), de laboratoires associés (4 ans +4) et d’unités de recherche conjointes (5 ans + 5). En 2017, ces dernières se sont montées à 36 dans 20 pays. Les 101 réseaux de recherche internationaux (3 pays en moyenne) se répartissent entre l’Europe (51), l’Extrême-Orient (15), les Etats-Unis (14), le Brésil (11) et l’Afrique sub-saharienne (6). Quoique les communautés scientifiques partagent les mêmes valeurs, il convient de protéger son savoir-faire vis-à-vis de la Chine, indique Patrick Nédellec.

L’approche britannique. Selon Louisa Zanoun, les préoccupations scientifiques, nationales et internationales, incluent : production alimentaire ; guerre et terrorisme ; ressources en eau ; sécurité des approvisionnements énergétiques ; santé et développement ; écosystèmes ; changement climatique ;  ressources minières. Elle a aussi présenté une analyse des motivations de la communauté scientifique : curiosité ; comprendre les systèmes ; trouver des solutions aux problèmes ; s’intéresser aux autres ; utiliser complètement son potentiel ; promouvoir le bien-être ; créer de la richesse ; collaboration internationale. En conséquence, la Grande-Bretagne a développé un réseau de 90 conseillers pour la science et l’innovation dans 31 pays et territoires.

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Selon Clélia Chevrier-Kolacko, la « diplomatie scientifique » a pour missions : affirmer la présence de la France à l’échelle mondiale ; faire entendre sa voix par la coopération internationale et la participation aux débats scientifiques internationaux ; favoriser ses intérêts économiques, notamment à l’export ; renforcer son attractivité par les liens avec les réseaux d’anciens stagiaires étrangers (150.000). L’aide au développement inclut l’établissement de partenariats avec des universités locales et la formation à la recherche en France, tout en évitant la « fuite des cerveaux » à l’issue. A cet effet, le ministère des Affaires étrangères mobilise 35 personnes à Paris, les conseillers scientifiques des ambassades et les réseaux d’experts initiateurs de projets. Il est présent dans les conseils d’administration du Bureau des recherches géologiques et minières, de l’Institut Pasteur et dans les instituts de recherches archéologiques et d’océanographie numérique. Il dispose d’un budget annuel de 100 M€ pour les bourses, partenariats bilatéraux et subventions à des réseaux de chercheurs.




Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté

Les grands acteurs privés du cyberespace transforment l’exercice de la souveraineté des Etats, qui doivent coopérer entre eux, pour limiter leur dépendance à leur égard, et tenter de répondre aux cyberattaques anonymes.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 13 mars 2018 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et la Chaire Castex de cyberstratégie (CCC). Y sont notamment intervenus : la professeure Frédérick Douzet, Université de Paris 8 et titulaire de la CCC ; le général de division Olivier Bonnet de Paillerets, « Comcyber » (voir encadré) ; David Martinon, ambassadeur pour le numérique au ministère des Affaires étrangères ; Pavel Karasev, chercheur à l’Université de Moscou.

Mouvement permanent. Le cyberespace constitue une communauté avec des interactions entre les sociétés humaines, connectées et évolutives, et les infrastructures géo-localisables qui les mettent en relation, explique Frédérick Douzet. Sa cartographie, interdisciplinaire, intègre la géographie, l’économie et les réseaux sociaux. Un dialogue approfondi entre eux permet de faire émerger un photomontage informatique à partir de données géopolitiques. Il est ainsi possible d’identifier les points de vulnérabilité d’un territoire donné. La cartographie du cyberespace permet aussi de replacer les conflits dans leur contexte avec une approche régionale et de comprendre les stratégies d’influence. L’OTAN et les Livres blancs de la défense et de la sécurité nationale 2008 et 2013 ont identifié le cyberespace comme champ de bataille à part entière. Son réseau planétaire en fait, pour chaque pays, un enjeu de puissance, un territoire à défendre et une menace stratégique.

Espace de conflictualité. Les crises dans le monde prennent aussi une dimension cyber, impliquant technique et approche opérationnelle, estime le général Bonnet de Paillerets. Il y distingue trois couches en interaction : les infrastructures, à savoir les télécommunications et les serveurs ; les applications, construites sur les algorithmes ; l’espace cognitif, à savoir le contenu de l’information et les données. Leurs impacts sur la territorialité et la souveraineté relèvent de la responsabilité de l’Etat. La Grande-Bretagne et l’Allemagne dès 2016, puis la France en 2017 se sont dotées d’une capacité de cyberdéfense. Celle-ci comprend la détection d’une attaque, sa caractérisation, son attribution (origine) et la réponse si elle dépasse le seuil acceptable. Le champ de souveraineté s’exerce sur la maîtrise de l’équipement de détection par la technologie du code, l’intelligence artificielle et le chiffrement. La sécurité collective entre dans une logique de partenariats reposant sur le partage et la confiance. En cas d’escalade, faute de régulation contre la montée en force des attaques, il convient de réfléchir sur les équipements critiques concernés. La numérisation du champ de bataille constitue une opportunité pour le cyber, qui devient une arme d’emploi. Les experts participent à l’engagement opérationnel cyber, en intégrant l’innovation dans le champ de bataille. Enfin, l’espionnage des administrations et des entreprises, en vue d’en tirer des avantages opérationnels et économiques, préoccupe le ministère des Armées, souligne le Comcyber.

Combat au quotidien. Menaces et influence visent l’Etat et aussi les acteurs privés. Les lois de la République doivent s’appliquer sur le territoire français, notamment contre les contenus de messages haineux, antisémites, islamistes ou terroristes, rappelle l’ambassadeur Martinon. La manipulation de l’information en période électorale fait l’objet d’un projet de loi. Les règles du droit international s’appliquent au cyberespace, même en période de non guerre. L’absence de coopération conduit à la confrontation, où prime le rapport de force dans le contexte de « nouvelle guerre froide » (entre la Russie et l’Occident). L’évaluation de l’échelle de sévérité des attaques, considérées comme acceptables avec des réponses appropriées ou qualifiés d’agressions débordant le droit international, relève du secret défense, souligne l’ambassadeur. Il s’agit d’éviter l’escalade et d’accélérer la désescalade, quand la situation devient paroxystique. Un renseignement efficace permet d’identifier l’attaquant. Certaines entreprises privées d’une portée mondiale défendent leurs intérêts et disposent d’atouts qui dépassent les moyens des Etats. Les frontières, plus diffuses aujourd’hui, peuvent être contournées sur des principes moraux, politiques ou juridiques, même entre pays alliés. Ainsi, des organisations américaines non gouvernementales estiment abusives les lois françaises sur la liberté d’expression. Des diffamations condamnées en France peuvent continuer à s’exercer ailleurs dans le monde. Quoique les intérêts américains soient plus ou moins bien définis, les « géants du numérique » (Google, Apple, Facebook, Microsoft, Twitter, Yahoo et Amazon) concourent à la politique extérieure des Etats-Unis. En outre, la Maison-Blanche soutiendra coûte que coûte les entreprises américaines, en raison de leur patriotisme.

Absence de réglementation. Depuis 2001, la Russie travaille sur la couche du cyberespace relative au contenu, pour mieux la comprendre et élaborer des normes nationales et internationales, indique Pavel Karasev. Les efforts portent sur la prévention des incidents technologiques, la recherche de leurs causes et la nécessité d’un accord international sur la définition de la cybercriminalité. Par ailleurs une soixantaine de pays dans le monde disposent de la capacité de cyberattaques. Celles-ci ne sont pas des attaques militaires, car les technologies d’information et de communication ne sont pas considérées comme des armes sur le plan international, estime Pavel Karasev. Le droit à l’auto-défense ne s’y applique donc pas, faute de preuves réelles. Selon lui, le droit international devrait s’engager sur la sécurité nationale et la création d’un espace d’information mondial sécurisé, pour éviter une « guerre froide numérique ».

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire

Cyberdéfense : entraînement complet au sein des armées.

En France, le Commandement de la cyberdéfense (Comcyber), assuré par un officier général, s’occupe de la protection et de la défense des systèmes d’information du ministère des Armées et de la conduite des opérations numériques. Il compte une soixantaine de personnels et dispose du « Centre des opérations de cyberdéfense ». En 2017, il a été confronté à plus de 700 incidents ou attaques. Au sein de l’armée de Terre, la cyberdéfense comporte la cyberprotection et la lutte informatique défensive. L’armée de Terre inclut la cybersécurité dans les programmes d’armement en cours de développement : nouveau système d’information des armées et programme « « Scorpion ». La Marine nationale s’entraîne régulièrement à prévenir et déjouer les cyberattaques dans les systèmes navals embarqués ou les équipements des ports. Elle dispose du « Centre support cyberdéfense » et de groupes d’intervention rapides, projetables partout dans le monde. L’armée de l’Air a affecté la cyberdéfense au Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes. Elle dispose du « Centre air de conduite cyberdéfense » et du « Centre air d’expertise cyber ».