Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Face à la puissance technique et financière des Etats-Unis et de la Chine dans le domaine de l’intelligence artificielle, l’émergence de « champions » en France repose sur une action transversale d’équipes de recherche, d’associations et de petites, moyennes et grandes entreprises.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 21 septembre 2017 à Paris, par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. Y sont notamment intervenus : le mathématicien Cédric Villani, titulaire 2010 de la Médaille Fields (équivalent du prix Nobel) et député de l’Essonne ; David Ofer, vice-président d’ITrust ; Luc Manigot, directeur des opérations de Sinequa ; la magistrate Myriam Quemener, conseillère juridique à la Délégation aux industries de sécurité et à la lutte contre les cybermenaces (ministère de l’Intérieur).

Caractéristiques. L’intelligence artificielle (IA) consiste en une multitude de techniques, qui répondent à des enjeux par des solutions adaptées, explique Cédric Villani. Compte tenu de la complexité des paramètres, l’algorithme va s’adapter au contexte et trouver une solution par tâtonnements, à partir d’exemples. L’IA a progressé grâce à un usage systématique de données, mais la modélisation facilite la compréhension de la causalité. L’excellence repose sur une recherche sur l’algorithme théorique, notamment par le CNRS, les sciences humaines et cognitives, les start-up, une grande base de données et la volonté d’allier le « scientifique » au « politique ». La recherche théorique doit déboucher vers « l’économique », mais les chercheurs français se rangent plutôt du côté de la théorie que de la valorisation, estime Cédric Villani. L’IA fait l’objet de débats intenses sur l’opposition de la confidentialité, pour protéger l’utilisateur, à l’intérêt public pour la mise en commun la plus large possible dans une société qui s’expose sur les réseaux sociaux. Dans le domaine de la santé, l’IA intervient dans la prévention et l’analyse de multiples cas pour détecter à l’avance un risque ou suggérer un traitement personnalisé. En matière de sécurité, un grand nombre de sources et de méthodes différentes permet d’éviter une réponse binaire. La vigilance s’impose pour évaluer le niveau des résultats attendus. Selon Cédric Villani, une démarche protectionniste conduit à l’échec. Il s’agit de maintenir l’expertise nationale et de permettre aux chercheurs de s’épanouir dans un contexte européen en tenant compte d’une perspective économique par rapport aux Etats-Unis et à la Chine.

Cybersécurité.  Aujourd’hui, les « APT » (« menaces persistantes avancées » en français) s’introduisent dans les réseaux informatiques des entreprises pour voler leurs données. Selon le Livre Blanc de la société de sécurité informatique ITrust, les attaques d’APT sont perpétrées, à des fins politiques ou financières, par des agences gouvernementales ou des organisations criminelles capables de financer leur propre programme de recherche de failles. Une attaque APT se poursuit longtemps, jusqu’à ce que la cible soit intégralement compromise. Un outil basé sur l’IA permet de mettre en valeur chaque zone ciblée par une attaque APT pour l’arrêter. L’attaquant procède en plusieurs étapes : reconnaissance de la cible par de nombreuses techniques ; armement pour combiner le vecteur d’attaque avec un contenu malicieux (« malware ») ; infiltration du malware ; exploitation d’une faiblesse logicielle ou humaine pour l’activer ; installation durable du malware sur un ordinateur hôte individuel ; appel du malware vers l’attaquant, qui en prend le contrôle ; exfiltration des données. L’IA analyse les flux d’informations pour détecter les signaux faibles d’un virus inconnu et déterminer l’origine, le scénario et la propagation de l’attaque, précise David Ofer. Ensuite, des outils interviennent avant que les pirates ne remplissent leur mission. Dès 2010, les agences de renseignement américaines CIA (civile) et DIA (militaire) ont mentionné l’existence d’APT. En matière de cybersécurité, la France emploie des ingénieurs et des chercheurs de haut niveau, soumis à une enquête préalable sur leur éventuel passé professionnel à l’étranger, indique David Ofer. Selon lui, les entreprises spécialisées dans l’IA et à la recherche des financements peuvent trouver des fonds de 60 M$ à 250 M$ aux Etats-Unis, contre 2 M$ en France. Parmi les 5 plus importantes dans ce domaine, figurent 3 américaines, 1 britannique et 1 israélienne. En outre, aux Etats-Unis, les forces armées achètent tous les produits IA des start-up ou les aident à trouver des clients. En Israël, le Mossad (service de renseignement) a créé un fonds d’investissements dédié et fondé sur l’adage : « vous avez une idée ? On va en parler dans trois ans ! » En Europe et en France, les petites et moyennes entreprises d’IA en cybersécurité ne devraient pas dépendre seulement des fonds publics, estime David Ofer. Il s’agit de les fédérer pour leur donner accès aux marchés financiers.

« Big Data ». Selon la société de sécurité informatique Sinequa, la traque financière des organisations criminelles ou terroristes doit relever trois défis : croissance exponentielle des volumes d’informations à collecter et à traiter ; diversité des sources et des formats (textes multilingues, images, vidéos et transcriptions audio) ; analyse de textes sophistiqués en plusieurs langues. Il s’agit d’accéder, par des outils d’IA, à celles utiles à la connaissance d’un « client », explique Luc Manigot. Leurs valeurs et variétés constituent un terreau complexe à partir duquel se construit un algorithme. Les services de renseignement se basent sur des règles déterminées, insuffisantes pour cerner tous les aspects du terrorisme. L’IA permet de construire des modèles départementaux pour disposer de la bonne information au bon endroit et au bon moment.

Justice et liberté. L’IA apporte une aide à la décision, estime Myriam Quemener. Elle permet d’accélérer les procédures et de modéliser beaucoup de décrets. La coopération public/privé existe. Ainsi, deux cours d’appel de province se sont associées à une start-up pour établir une plate-forme d’analyse juridique, en vue d’envisager des solutions. Toutefois, l’IA est perçue comme une menace par certaines professions de justice craignant d’être remplacées par des robots. En « pistant » les magistrats dans leurs recherches, l’IA met en péril leur indépendance, sans compter des contournements possibles de la justice. Enfin, il convient de sensibiliser le citoyen à la nécessité de son consentement pour l’accès à ses données sensibles.

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

La face cachée d’internet

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

Cédric Villani (à gauche) s’est vu confier une mission de réflexion sur l’intelligence artificielle par le Premier ministre Edouard Philippe. Le 8 septembre 2017, ce dernier a défini la stratégie nationale dans ce domaine, qui porte sur divers enjeux, notamment économiques, sociaux et éthiques, consécutifs à la révolution technologique. Le Premier ministre a également souligné les atouts de la France : vivier de start-up spécialisées ; excellence de la recherche et de la formation en mathématiques ; bases de données de très haute qualité ; grands groupes industriels utilisateurs de l’intelligence artificielle.




La face cachée d’internet

Le piratage informatique à des fins d’espionnage fait partie de la capacité offensive des services de renseignement (SR), même si leur gouvernement est considéré comme démocratique.

Un faisceau d’indices oriente la décision politique de haut niveau d’attribuer l’origine d’une cyberattaque à un pays ou un mouvement politico-militaire donné. La Chine, l’Iran et l’Etat islamique (Daech) hier, puis la Russie aujourd’hui sont soupçonnés, car considérés comme très actifs dans ce domaine. Or, en juin 2016, le satellite américain « Mentor », aussi dénommé « Advanced Orion », a été mis en orbite géostationnaire pour intercepter les communications électroniques au profit de l’agence de renseignement National Reconnaissance Office, avec la contribution de la CIA. Les sept satellites Advanced Orion déjà en service transmettent les données de téléphones personnels, courriels et autres comptes de réseaux sociaux à un centre de stockage situé dans le désert de l’Utah. Depuis longtemps, le réseau « Echelon » d’interception des satellites de télécommunications commerciaux alimente les SR des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, du Canada, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, surnommés les « Five Eyes » (cinq yeux). En outre, la NSA américaine et le CGHQ britannique surveillent les câbles sous-marins par où transitent les communications internet entre les Etats-Unis, l’Europe et le Moyen-Orient. Ces interceptions sont estimées vitales dans la lutte contre le terrorisme. Mais toutes sortes d’informations sont aussi collectées et exploitées en Irak et sur le territoire américain, malgré les réserves de certains hauts magistrats. Le déploiement de ce gigantesque système de surveillance a été révélé en 2013 par Edward Snowden, ex-consultant pour la NSA. De son côté, « l’hacktiviste » (pirate informatique qui défend une cause) australien Julian Assange, qui a ouvert le site internet « Wikileaks » en Islande en 2006, attire l’attention internationale en avril 2010 par la diffusion d’une vidéo réalisée en 2007 pendant la guerre en Irak et intitulée « Assassinat collatéral ». L’opérateur d’un hélicoptère américain Apache tire sur deux journalistes de l’agence Reuters, dont il a pris les caméras pour des armes. Il tue ensuite la famille, civile elle aussi, venue ramasser les corps. Or un tel acte délibéré est considéré comme un crime de guerre ! Toujours en 2010, Wikileaks et plusieurs journaux occidentaux publient 250.000 télégrammes et documents confidentiels de diplomates américains émis entre décembre 1966 et février 2010. Ces « câbles » détaillent la corruption au sommet de plusieurs Etats (Tunisie, Egypte, Soudan, Gabon et Libye notamment), relatent « affaires » et scandales et exposent les politiques extérieures et intérieures de nombreux pays. Outre les condamnations de gouvernements du monde entier, Wikileaks subit les représailles de la CIA, du FBI et des « géants » d’internet : Amazon, PayPal, Apple, Visa et Mastercard. Entrent alors en scène les lanceurs d’alerte « Anonymous », qui perturbent les sites et services en ligne de Visa, Mastercard et PayPal. Mi-juillet 2016, Wikileaks annonce la publication de documents « compromettants » sur le parti gouvernemental turc AKP. Or certains contiennent les données personnelles de 20 millions de citoyennes turques. Cela ouvre la voie aux harcèlements et usurpations d’identité ! Encore en 2016, les « fake news » (informations déformées ou fabriquées) sur les réseaux sociaux enveniment la campagne présidentielle américaine.

Loïc Salmon

Cyber : de l’omniprésence à l’hyperpuissance

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

Sécurité : l’usurpation d’identité, un risque mal maîtrisé

« La face cachée d’internet » par Rayna Stambolyiska. Editions Larousse, 352 pages, 18,50 €.




Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

Enjeu de souveraineté nationale, la sécurité numérique parvient à s’imposer parmi les administrations, entreprises et particuliers. Toutefois, l’évolution des cyber attaques et le renforcement induit du contrôle de l’Etat risquent d’atteindre systématiquement les libertés individuelles à l’horizon 2030.

Le 7 juin 2017 à Paris, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) a présenté son rapport d’activités 2016. De son côté, le Secrétariat pour la défense et la sécurité nationale (SGDSN), auquel elle est rattachée, a publié une étude sur les menaces intitulée « Chocs futurs », dont celles du domaine numérique en 2030.

Autonomie européenne. L’engagement de la France en faveur de l’autonomie stratégique européenne, en matière de sécurité numérique, repose sur trois piliers. Le premier porte sur le développement des capacités au sein de l’Union européenne (UE) elle-même et de chacun des Etats membres. Le deuxième consiste à maîtriser les « briques technologiques » et les outils industriels essentiels. Le troisième vise à préserver la capacité de régulation de l’UE et des Etats membres pour la protection adéquate des données et celle d’évaluation des produits. Après trois ans de négociations, la directive française « NIS » (Network and Information Security) sur la sécurité des systèmes d’information, élaborée par l’ANSSI et approuvée par le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne, va devenir la norme en 2018. La NIS s’articule autour de quatre axes. D’abord, les capacités nationales seront renforcées par le positionnement de la cyber sécurité comme enjeu stratégique majeur pour le marché européen du numérique. Ensuite, la cyber résilience sera améliorée par l’établissement d’un cadre de coopération volontaire entre Etats membres, via un groupe de coopération et le réseau européen des équipes d’intervention rapide CIRT (Computer Incident Response Team). De plus, chaque Etat devra renforcer la cyber sécurité de ses opérateurs de services essentiels. Enfin, la sécurité sera encadrée et régulée par l’instauration de règles communes à l’intention des prestataires de services numériques.

Stratégie 2020. La stratégie « ANSSI 2020 », présentée en mai 2016, établit un référentiel d’orientations et de projets destiné à tous les agents et administrations partenaires. Elle sera actualisée chaque année, en raison du mouvement permanent de l’espace numérique. L’anticipation des évolutions des technologies et usages doit favoriser l’action en amont et concentrer les ressources sur les meilleurs leviers. Le renforcement de l’autorité nationale de l’ANSSI accroîtra son domaine d’action. La connaissance fine et actualisée des publics lui permettra d’adapter son action et d’améliorer la résilience de la société française. La réactivité de l’ANSSI sera accrue face à une crise informatique majeure. Le rayonnement international de la vision française de la cyber sécurité et de la défense soutiendra la politique étrangère de la France et le développement des entreprises françaises spécialisées dans le cyber. En mai 2017, 43 actions ont déjà été définies et sont menées.

Evolution de la menace mondiale. En 2017, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie développent des capacités offensives, car leurs services de renseignement coordonnent ou assurent la sécurité et les opérations de défense et d’attaques informatiques. De leur côté, l’Allemagne, la France, la Chine et Israël séparent les capacités offensives et défensives. La protection, privilégiée, passe par l’augmentation du niveau de sécurité des systèmes d’information étatiques et des infrastructures critiques du pays, sans pour autant exclure le recours à des actions offensives de prévention ou de rétorsion. De son côté, l’UE a créé l’Agence européenne de sécurité des réseaux et a adopté la directive NIS. En juin 2016, l’OTAN a déclaré le cyberespace  « espace de combat », au même titre que la terre, l’air et la mer. Fin 2016, l’Université américaine de Berkeley a rendu public un travail d’experts sur les perspectives de la menace cyber à l’horizon 2020, lesquelles semblent plausibles jusqu’en 2030, selon le SGDSN. Un premier scénario, dénommé « Omega », se base sur les technologies prédictives, qui ciblent très précisément les goûts, habitudes et désirs des gens. Ceux qui refusent de transmettre leurs données peuvent passer pour criminels. Les données obtenues permettent déjà de comprendre leurs envies et craintes et de sécuriser une ville par la surveillance des individus à risques. Les Etats autoritaires connaissent peu d’insécurité, alors que ceux qui cherchent à encadrer ces technologies, comme les démocraties européennes, présentent des taux d’insécurité élevés. L’instabilité plus ou moins exacerbée et les mouvements de citoyens opposés au « tout numérique » conduiraient les démocraties à mettre en place une forme de régulation et de contrôle. Le deuxième scénario, dit « Bubble 2.0 », envisage une crise économique résultant d’une faible création de valeur réelle et de l’augmentation du coût du travail, due à la présence du numérique dans tous les aspects économiques, financiers et commerciaux de la société. Le centre du monde numérique se déplacerait alors des Etats-Unis vers Singapour, la Chine et la Corée du Sud. Dans le troisième scénario, « l’Internet des objets » s’implanterait dans les grandes villes du monde pour répondre aux  besoins en termes de trafic routier, santé, dépenses publiques et écologie. La violence urbaine diminuerait par suite de l’adaptation des objets connectés aux missions de défense et de sécurité. Les écarts se creuseraient alors entre les villes et les campagnes et entre les villes elles-mêmes, selon leurs capacités d’investissement. Ces écarts se manifesteraient aussi dans l’éducation, la valeur du travail, la santé des populations et le coût des assurances pour les gens qui ne fournissent pas un flux constant de données. Tout cela renforcerait les inégalités sociales et les pouvoirs des régimes autoritaires.

Loïc Salmon

Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles

Défense et sécurité : anticiper puis gérer les crises

Selon l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, fin 2015-début 2016, des attaques ont ciblé les entités clientes de la messagerie interbancaires de SWIFT. En juin 2016 : découverte d’une plateforme de vente cyber criminelle ; « Opération Ghoul » d’espionnage informatique dans les secteurs de l’industrie et de l’ingénierie au Moyen-Orient ; attaques informatiques perturbant la diffusion en ligne d’une conférence américaine sur les massacres de la place Tien An Men (Pékin, avril-juin 1989). Septembre et décembre 2016 : exfiltration d’un milliard de données clients de l’opérateur américain Yahoo ; Novembre 2016 : sabotage informatique d’entreprises et organisations étatiques saoudiennes. Au cours de 2016 : apparition du « rançongiciel »  Locky capable de chiffrer des fichiers accessibles via des partages réseau ; attaques de cibles gouvernementales et institutionnelles françaises et belges par le groupe Downsec Belgium, issu de la mouvance « hacktiviste » Anonymous ; propagande de l’Etat islamique (Daech) sur les réseaux sociaux, par défiguration de sites internet et divulgation de documents prétendument exfiltrés de systèmes d’information de gouvernements occidentaux.




Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles

La diffusion rapide de nombreuses technologies multiplie les risques, individualise la menace et profite à la criminalité organisée. La garantie de la souveraineté et de la capacité de défense des Etats dépend du renforcement des capacités actuelles et de la prise en compte des ruptures technologiques.

Une étude prospective à l’horizon 2030 a été rendue publique, le 20 avril 2017 à Paris, par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. Voici les principaux thèmes traités.

Défense antimissile balistique (DAMB). Ce système militaire, qui vise à protéger forces armées, populations et territoires, remplit deux types de missions : la défense de théâtre contre les missiles de portée de quelques centaines de km à 1.500 km ; la défense de territoire contre les missiles de portée intermédiaire (jusqu’à 5.500 km) et intercontinentaux (au-delà), plus difficiles à intercepter. Le système repose sur quatre piliers : alerte avancée (satellites et radars) pour caractériser la menace ; système de commandement et de contrôle pour gérer toutes les informations ; senseurs pour déterminer avec précision les trajectoires de missiles et faire la différence entre les ogives armées et les leurres ; missiles intercepteurs par impact direct ou détonation à proximité. Une DAMB exige trois conditions : possibilité de proposer aux autorités politiques les paramètres de décision dans des délais très brefs ; disposition des technologies de détection, de suivi et d’interception ; capacité d’analyse des informations et de mise en œuvre d’une chaîne opérationnelle efficace. En 2030, les Etats-Unis conserveront la maîtrise de l’ensemble du spectre de la DAMB. L’OTAN poursuivra le développement de la sienne pour protéger son flanc Nord-Est, le flanc Sud étant déjà couvert en 2017. La Russie aura modernisé sa DAMB et la Chine aura rendu la sienne opérationnelle. La relative facilité de détection des missiles à courte et moyenne portées devrait inciter l’Inde et le Pakistan à se lancer dans une course à l’armement, pour préserver la crédibilité de leur dissuasion nucléaire. La France pourrait se spécialiser dans les capacités de basse couche atmosphérique, dans le cadre de coopérations européennes.

Dissuasion nucléaire. En 2017, neuf pays conduisent des programmes nucléaires à des fins militaires : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. En 2030, la DAMB ne représentera pas encore une alternative crédible à la dissuasion. Toutefois, l’apparition  des vecteurs hypervéloces sera déstabilisante (voir plus loin) : leur emploi en version conventionnelle (Etats-Unis) ou nucléaire (Chine) va créer un risque de méprise. A cette date, l’Iran, qui sera libéré de l’accord international sur son programme nucléaire militaire de 2015, disposera de missiles capables d’atteindre l’Europe. De nouveaux types de sous-marins nucléaires lanceurs d‘engins arriveront dans les Marines américaine (12 submersibles en service), britannique (4) et française (4).

Terrorisme et menaces NRBC. Le terrorisme djihadiste devrait persister en Europe en 2030, en raison notamment de l’insécurité en Afrique de l’Ouest et du Nord. Les groupes terroristes tentent, déjà, d’acquérir tout type de substances nucléaire, radiologique, biologique et chimique (NRBC). Dans le cyberespace, ils vont essayer de voler ou de détruire des données, d’attaquer des sites gouvernementaux ou privés, et de dérégler les logiciels de fonctionnement d’infrastructures vitales (métros, aéroports, hôpitaux, bourses, etc.).

Vecteurs hypervéloces. Il s’agit d’engins dépassant la vitesse de Mach 5 (6.120 km/h) : planeurs accélérés par un missile balistique puis volant selon une trajectoire non balistique ; missile de croisière se déplaçant à 30-40 km d’altitude. Leurs missions portent sur la dissuasion nucléaire, les frappes stratégiques conventionnelles, le déni d’accès et l’interdiction de zone. France, Russie et Chine privilégient la dissuasion nucléaire, les Etats-Unis préférant des frappes conventionnelles sous faible préavis. En outre, Chine, Russie et Inde semblent s’orienter vers l’interdiction de vastes zones maritimes pour en contrôler les lignes de communications.

Militarisation de l’espace. Multiplicateur de force pour les capacités militaires conventionnelles, l’espace présente des enjeux stratégiques : télécommunications ; géolocalisation ; accès à l’information ; météorologie ; océanographie ; cartographie ; évolution climatique ; organisation de secours en cas de catastrophe naturelle. Etats-Unis, Chine et Russie devraient entretenir un rapport de force dans l’espace avec des volets offensif et dissuasif. Les Etats-Unis pourraient y déployer des systèmes d’armes aux fins de légitime défense, représailles et frappes préventives. Russie et Chine auront développé leurs capacités de surveillance. L’Inde pourrait privilégier le partage de données avec les Etats-Unis et coopérer avec le Japon et l’Union européenne.

Neurosciences. Il s’agit de l’ensemble des disciplines scientifiques et médicales relatives à l’étude de l’organisation et du fonctionnement du système nerveux. De nouveaux outils et méthodes d’intervention seront développés, grâce aux nano-biotechnologies, aux sciences de l’ingénieur et à l’informatique. Les neurosciences permettront la mise au point d’ordinateurs plus performants et de robots « intelligents », mais aussi l’accroissement des performances physiques ou cognitives humaines (« homme augmenté »). Etats-Unis, Chine, Russie et Israël auront probablement déployé des systèmes innovants au sein de leurs forces armées : implants pour augmenter l’acuité visuelle ou auditive ; dispositifs d’électrostimulation cérébrale pour opérer dans un environnement complexe ; interface cerveau-machine pour utiliser des « exosquelettes » ou piloter drones ou robots pour le déminage d’engins explosifs improvisés.

Champ de bataille « 3.0 ». Capables d’une très grande précision, les robots réalisent des analyses plus rapides et statistiquement plus prévisibles que celles d’un être humain, surtout s’il se trouve en état de tensions nerveuse et physique. Les armes à énergie dirigée amorceront une révolution militaire comparable à l’apparition de la poudre à canon. Les Etats-Unis et la Chine devraient en disposer ainsi que des systèmes d’autoprotection laser pour leurs avions militaires. Ces systèmes seront probablement généralisés sur les navires de combat des grandes Marines. Les nanotechnologies donneront, aux forces terrestres, des facilités de déplacement et des améliorations de la protection et du soutien médical.

Loïc Salmon

Espace : sécurisation en question et dissuasion nucléaire

Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

Exosquelette « Hercule » : du prototype militaire à la série civile

Facteurs politiques, démographiques et économiques entraînent des risques importants de déstabilisation et de crises, même dans les pays développés. La technologie devient enjeu, arbitre et perturbateur des équilibres stratégiques. Intitulée « Chocs futurs », l’étude du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, réalisée avec la Fondation pour la recherche stratégique, propose des pistes de réflexion aux administrations et « think tanks ». L’horizon 2030 est considéré comme raisonnable pour les politiques publiques.




Cyberdéfense : soutien pour le renseignement, la protection, la prévention et l’action

Rattachée directement au chef d’Etat-major des armées, la cyberdéfense militaire implique les armées de Terre et de l’Air, la Marine nationale et la Direction générale de l’armement pour analyser, planifier et intervenir aux niveaux défensif et offensif.

Elle a fait l’objet d’une communication à la presse, le 16 mars 2017 à Paris, par le vice-amiral Arnaud Coustillière, officier général cyberdéfense. De son côté, le lieutenant-colonel Victor Le Bihan a présenté l’exercice DEF NET 2017, qui s’est déroulé dans toute la France du 20 au 31 mars. Enfin, le capitaine de vaisseau Vincent Grégoire a expliqué la cyberdéfense dans la Marine au cours d’une conférence-débat organisée, le 22 mars 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

COMCYBER. Commencée en 2011 avec quelques centaines de personnes, la « cyberdéfense » est devenue, en décembre 2016, le Commandement de cyberdéfense (COMCYBER), dont l’effectif devrait atteindre 3.200 militaires et civils en 2019, indique l’amiral Coustillière. Un échelon de préfiguration, créé en janvier 2017, met en place les textes juridiques et les processus nécessaires à la création du COMCYBER, qui sera structuré en 4 pôles : sécurisation des réseaux ; « défensif » avec l’intégration du CALID (Centre d’analyse de lutte informatique défensive) et ses relais au sein du ministère ; « action numérique » couvrant les différentes missions de combat ; la réserve. Pour recueillir les compétences destinées à développer les capacités techniques et tactiques, une campagne de recrutement vise les jeunes de moins de 30 ans, passionnés de numérique et désireux de servir leur pays. Tout juste diplômés d’écoles d’ingénieurs (bac + 5) ou travaillant déjà dans des petites et moyennes entreprises innovantes, ils bénéficieront de contrats de 3 à 6 ans, dont ils pourront valoriser l’expérience dans le monde civil ensuite. L’informatique irrigue tous les équipements des armées, systèmes d’armes et bureaux d’état-major. L’amiral a énuméré les menaces possibles : terrorisme basique sur internet ; grandes mafias ; espionnage ; retour des grandes puissances, notamment la Russie. Dans ce domaine « gris », tous les maillons faibles d’un pays sont visés, en vue d’une déstabilisation et de son exploitation médiatique. Enfin, conformément à la doctrine de l’OTAN, le COMCYBER entretiendra des échanges selon les accords privilégiés avec quelques pays alliés, dont les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Estonie (pays d’accueil d’un centre de la cyberdéfense de l’OTAN) et les Pays-Bas.

Exercice DEFNET 2017. Pour entraîner à la lutte informatique défensive, l’exercice DEFNET 2017 s’est déroulé sur 11 sites pendant 2 semaines avec 5 plates-formes pour simuler 40 incidents. Il a mobilisé : 155 spécialistes militaires et 240 étudiants de 12 établissements de l’enseignement supérieur ; 3 industriels ; 1 unité de l’armée de Terre, 2 bâtiments de la Marine nationale et 2 bases de l’armée de l’Air. Pour la 1ère fois, des réservistes de la cyberdéfense ont été déployés sur la base aérienne de Rochefort. Dorénavant DEFNET sera organisé chaque année dans les armées.

Marine et cyberdéfense. La Marine s’adapter aux risques cyber selon trois axes, souligne le capitaine de vaisseau Grégoire : se structurer pour commander et agir ; protéger et défendre les systèmes d’information et systèmes d’armes ; agir dans le cyberespace au profit des opérations aéronavales. Elle protège ses unités et peut réagir à n’importe quel accident informatique pour conduire une opération en toute sécurité, notamment grâce à l’exercice DEFNET. Système complexe de capacités opérationnelles interconnectées, chaque navire est une plateforme de communication, d’information, de navigation et de combat. Ainsi, le maintien d’une eau réfrigérée à 6° C influe sur les conditions de vie à bord, la propulsion, les transformateurs électriques, le sonar remorqué, le radar multifonctions et les baies du système de combat. La cyberprotection va de « l’hygiène numérique » de base à l’homologation des systèmes sur les programmes navals. La cyberdéfense part des groupes d’intervention rapide en cas d’attaque, au renseignement, à l’entraînement des unités et à la coopération internationale avec les pays alliés. Pôles de référence, les centres de Toulon et Brest dépendent de l’amiral chargé des opérations et de la lutte informatique défensive et disposent d’experts pour les sous-marins, bâtiments de surface et infrastructures à terre. Ils vérifient les qualifications opérationnelles et développent des scénarios d’entraînement, à savoir des plates-formes de tests de simulation par des automates programmables et validés par le COMCYBER. Pour réagir efficacement, il convient d’établir une cartographie des systèmes d’information du navire, lesquels se montent à 3.000 sur une frégate multi-missions ou un bâtiment de projection et de commandement. D’ici à 2019, un centre de cybersurveillance sera mis en œuvre pour : recueillir les renseignements d’intérêt cyber ; détecter les incidents en amont ; anticiper les cyberattaques en se plaçant à la place de l’agresseur qui aura perçu les vulnérabilités des systèmes.  Un bâtiment de combat, réalisé en 5-10 ans, doit connaître une vie opérationnelle de 30-40 ans avec une garantie de la sécurité de ses systèmes, rappelle le capitaine de vaisseau Grégoire. Cela implique un lien entre les industriels de défense, la Direction générale de l’armement et les organismes de soutien de la Marine. La sécurité intervient dès la conception du navire pour réduire les risques aux niveaux des codes, de l’architecture, des réseaux et de la réflexion sur le maintien en condition opérationnelle. Elle est prise en compte pour la future frégate de taille intermédiaire et la modernisation du système de combat du porte-avions Charles-De-Gaulle. Par ailleurs, la Marine va recruter 125 personnes dans les écoles spécialisées d’ici à 2019 : officiers en master cyber ; officiers mariniers ; ingénieurs et techniciens civils. Elle devra ensuite les fidéliser, car ces personnels sont très recherchés dans le monde civil. Enfin, au niveau de la réflexion, une chaire industrielle sur la cybersécurité des systèmes navals a vu le jour en 2014 et regroupe l’Ecole navale, Télécom Bretagne et les groupes DCNS et Thales. Elle repose sur des post-doctorats et doctorats universitaires et des stages à l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information.

Loïc Salmon

Cyberdéfense militaire : DEFNET 2015, exercice interarmées à tous les niveaux

Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Le ministère de la Défense a traité 24.000 actes malveillants de tous types en 2016. La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit un investissement global de 2 Mds€ pour la cyberdéfense et un effectif de 3.200 spécialistes, renforcés selon les besoins par 4.400 réservistes, dont 400 pour la réserve opérationnels et 4.000 pour la réserve citoyenne. Les missions des « combattants numériques » incluent : le durcissement des systèmes ; la recherche ; la veille et l’anticipation des menaces ; l’audit ; les tests d’intrusion ; la supervision et la protection des systèmes d’information ; la détection et la recherche des compromissions ; l’investigation numérique et la veille sur les réseaux sociaux ; la participation aux opérations.




DGA : une industrie d’armement forte, pilier de la souveraineté

La souveraineté du système de défense français se construit sur une solide industrie d’armement, qui repose notamment sur l’investissement, l’innovation et l’exportation.

Tel est l’enjeu majeur de la Direction générale de l’armement (DGA), dont le bilan 2016 a été présenté à la presse, le  6 mars 2017 à Paris, par son délégué général, Laurent Collet-Billon.

L’investissement. Pour équiper les forces, la DGA a dépensé 10,8 Md€ en 2016 et s’est engagée sur 9,8 Md€ en 2017. Pour préparer l’avenir, elle a dépensé 804 M€ en études amont et s’est engagée sur 672 M€. En 2016, les livraisons incluent : 1 lot de missiles M51 pour les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) ; 8 Rafale ; 2 avions de transport tactique A400M ; 1 système de drones moyenne altitude longue endurance Reaper ; 6 hélicoptères d’attaque Tigre ; 6 hélicoptères de transport tactique NH90 ; 1 frégate multi-missions ; 2 bâtiments multi-missions (B2M) ; 10 modules projetables du système d’information des armées ; le système numérique Auxylium pour « smartphone » ou tablette, qui permet de se passer des réseaux de téléphonie mobile en cas de crise. En 2016, les commandes ont porté sur : les équipements sécurisés cyber ; le programme de télécommunications militaires sécurisées Descartes ; les drones tactiques Patroller ; 2 avions légers de surveillance et de reconnaissance ; les roquettes à guidage laser ; la rénovation des avions Mirage 2000 D ; un système de drones de guerre des mines ; les AASM block 4 (armements air-sol modulaires) ; la rénovation à mivie du missile de croisière Scalp EG ; un 4ème système de drones Reaper ; 4 avions de transport tactique C-130J, dont 2 capables de ravitailler des hélicoptères en vol ; le programme FOMEDEC (formation modernisée et entraînement différencié des équipages de chasse) ; le fusil d’assaut allemand HK-41F, qui remplacera le Famas ; le véhicule léger tactique polyvalent ; le programme CERBERE (centres d’entraînement représentatifs des espaces de bataille et de restitution des engagements) ; 2 bâtiments d’assistance et de soutien hauturier ; un 4ème B2M.

L’innovation. Les grands projets portent d’abord sur la modernisation de la dissuasion nucléaire : 2 nouveaux SNLE ; le système de missiles M51 au-delà de 2021 ; le successeur du missile ASMP-A (air sol moyenne portée amélioré). Ensuite, le système de combat aérien futur inclut la mise en réseau du Rafale. Enfin, le combat aéroterrestre prend en compte la robotisation et l’intelligence artificielle sur le champ de bataille. De nouvelles orientations stratégiques seront données aux organismes sous tutelle de la DGA (Ecole Polytechnique, Supaéro, ONERA et doctorants) avec des contrats d’objectifs et de performance 2017-2021. En 2017, le projet « DGA Lab » sera lancé auprès des « start up » et des petites et moyennes entreprises spécialisées dans la recherche duale, à usage civil et militaire. Par ailleurs, 80 experts en informatique ont été recrutés en 2016 sur un objectif de 2.600 « combattants numériques » d’ici à la fin 2019.

L’exportation. Les partenariats avec les pays étrangers apportent une visibilité sur le long terme aux chaînes de production et aux bureaux d’études pour le maintien d’une longueur d’avance technologique. Le 19 janvier 2017, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a annoncé plus de 20 Md€ de prises de commandes (+ 3 Md€ en un an), grâce à la vente de 12 sous-marins à propulsion classique à l’Australie.

Loïc Salmon

DGA : 2015, un excellent millésime pour l’armement

« DGA Innovation » : rendre les projets possibles et rentables sur le long terme

DGA : la révolution numérique et industrielle de l’impression 3D




Défense et sécurité : organiser la guerre et assurer la paix

Garant de l’adaptation, de la cohérence et de la continuité de l’action de l’État, le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) doit en renforcer les réponses face aux risques et protéger la population.

Ces domaines régaliens ont fait l’objet d’un colloque tenu les 22 et 23 novembre 2016 à Paris, à l’occasion du 110ème anniversaire du SGDSN. Y sont notamment intervenus : Louis Gautier, secrétaire général du SGDSN ; Nicolas Roussellier, Institut d’études politiques de Paris ; Jean-Claude Mallet, conseiller spécial du ministre de la Défense et ancien secrétaire général du SGDSN (1998-2004) ; le général d’armée (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’État-major des armées (2002-2006) ; Norbert Fargère, inspecteur général de l’armement.

Centre de convergences. Créé en 1906, en tant que Conseil supérieur de la défense nationale, le SGDSN prend sa forme définitive en 2009. A la confluence des diverses sources d’information et de renseignement, il repère toutes les menaces, explique Louis Gautier. Relevant directement du Premier ministre, il assure le secrétariat des conseils de défense et s’intercale entre les plans gouvernementaux, notamment Vigipirate, et l’arbitrage du président de la République. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), le Centre des transmissions gouvernementales et le Groupement interministériel de contrôle lui sont rattachés. Son effectif d’environ 900 personnes compte des militaires, des membres du corps préfectoral, des diplomates, des ingénieurs et des experts scientifiques de haut niveau, qui échangent leur expérience sur des objectifs partagés avec des partenaires internationaux. Pour garder une longueur d’avance dans les enjeux de sécurité, dont la menace cyber en évolution permanente, le SGDSN fait de la prospective (projection dans l’avenir). Le plus difficile, souligne Louis Gautier, consiste à concilier sécurité et liberté.

Perspective historique. L’histoire du SGDSN coïncide avec la transformation du pouvoir exécutif amorcée au début du XXème siècle, explique Nicolas Roussellier. Sous la IIIème République, le chef de l’État dépend uniquement du ministère des Affaires étrangères en matière de politique extérieure, car son équipe d’une dizaine de personnes ne compte aucun conseiller en relations internationales. Il en est de même pour le président du Conseil. Après la seconde guerre mondiale, le président de la République et le chef du gouvernement, équivalent du Premier ministre britannique, disposent de véritables experts qui rédigent des notes de synthèse, en vue d’orienter les décisions. Parallèlement à la concentration et la modernisation de l’administration civile et des armées, apparaissent les secrétariats généraux de la présidence de la République, de la présidence du Conseil et de la Défense nationale (SGDN), à savoir des états-majors d’experts qui interviennent directement. Ces organismes, similaires en Grande-Bretagne et en France, exercent l’autorité dans le monde civil et au sein de l’exécutif selon un modèle militaire, avec une répartition du travail et une planification. Dès 1935, le SGDN effectue un travail interministériel, notamment pour préparer les lois de programmation militaire et les ordonnances, qui se poursuivra jusqu’à l’avènement de la Vème République en 1958.

Évolution du concept. Le chef de bataillon Charles De Gaulle avait été affecté au SGDN de 1931 à 1936. Devenu chef de l’État en 1958, il rédige l’année suivante une ordonnance sur l’organisation de la défense nationale, qui stipule que le président de la République déclenche une opération militaire et que le Premier ministre assume la responsabilité de la défense nationale. Dans ce domaine, la « cohabitation » de 1997-2002 entre les deux têtes de l’Exécutif (Jacques Chirac et Lionel Jospin) a parfaitement fonctionné, souligne Jean-Claude Mallet, qui a dirigé le SGDN de 1998 à 2004. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont provoqué en France une révision de tous les plans de sécurité. L’irruption du numérique a entraîné la création de l’ANSSI pour rattraper le retard en matière de cyberdéfense. En outre, s’est posée la question du pilotage de la politique du renseignement à relever du ministère de l’Intérieur, du SGDN ou du président de la République. Il a finalement été confié au Conseil national du renseignement en 2008. Cela a abouti à l’inclusion de la sécurité nationale dans le Livre blanc de la défense et à la transformation du code de la défense. Le Conseil de défense et de sécurité nationale prend en compte tous les risques qui affectent le pays, sur les plans interne et externe avec des postures militaires et non militaires. Cette tendance générale se manifeste également aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Allemagne.

Perception militaire. Selon le général Bentégeat, le SGDN devient un rouage essentiel de l’État au milieu des années 1990. Lors de son affectation comme colonel, adjoint au chef d’état-major particulier du président de la République, il y constate des activités communes aux ministères des Affaires étrangères et de la Défense, à savoir études et analyses de la situation dans le monde. Mais pendant cette période de « cohabitation », le SGDN sert de trait d’union entre l’Élysée et Matignon pour préparer les conseils de défense et les conseils dits « restreints » au cœur des opérations. Tous les sujets sont abordés, y compris la remise à plat de la dissuasion nucléaire. Avec le recul, le général Bentégeat considère qu’il ne faut pas chercher à « lisser » le contenu du domaine d’action du SGDSN par souci d’efficacité, mais l’adapter à l’évolution de l’État, dont les ressources humaines et financières se restreignent. Le SGDSN d’aujourd’hui doit maintenir son autorité sur les ministères, rester un médiateur, sans se substituer aux responsabilités civiles et militaires, et éviter d’être dépassé par l’actualité brûlante : terrorisme, migrations et changement climatique. Principal responsable de la cohérence et de la continuité de l’action gouvernementale, le SGDSN doit s’adapter au changement, où l’équilibre entre le politique et le militaire dépend des circonstances : paix, guerre ou crise.

Loïc Salmon

Défense et sécurité : anticiper puis gérer les crises

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

La menace chimique reste d’actualité, rappelle Norbert Fargère. Un rapport conjoint de l’ONU et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (25 août 2016) a établi l’emploi de l’arme chimique en 2014 et 2015 au Moyen-Orient, à deux reprises par le régime syrien et une fois par l’État islamique (Daech). Le protocole d’accord de 1925 sur l’interdiction de l’arme chimique n’a pas prévu de procédures de vérification. L’Allemagne et la Russie ont alors poursuivi des recherches sur les neurotoxiques et la Grande-bretagne sur la maladie du charbon. La Convention sur les armes chimiques, entrée en vigueur en 1997, prévoit l’interdiction de leurs fabrication, stockage et emploi. Depuis une vingtaines d’années, le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives effectuent des recherches sur la détection, la protection et la décontamination. Depuis 2016, le SGDSN et le Service de santé des armées fabriquent des produits toxiques, en vue de la mise au point de contre-mesures.




Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Les services israéliens de renseignement entretiennent des relations avec leurs homologues des pays voisins et même avec ceux de l’Autorité palestinienne. Le professionnalisme des forces armées tempère tout risque d’extrémisme.

C’est ce qui ressort d’une rencontre organisée, le 1er juin 2016 à Tel Aviv, par l’Association des journalistes de défense avec Yossi Melman, éditorialiste au quotidien Jerusalem Post et spécialiste des questions stratégiques, de renseignement et de sécurité.

Environnement tendu. Le Hezbollah (mouvement politique et groupe armé chiite financé par l’Iran) contrôle l’État libanais, indique Yossi Melman. Il disposait de 40.000 combattants, dont une moitié de réservistes. Mais au cours des trois dernières années, il en a perdu environ 20 % (tués ou blessés) dans la guerre civile en Syrie et se trouve de fait paralysé. Les Libanais en sont réduits à enterrer leurs morts de nuit. En dix ans, le Hezbollah a acquis l’expérience du combat et a amélioré ses capacités militaires, notamment en matière d’armement. Sur ses quelque 10.000 roquettes et missiles à portées variables, 40 % n’atteindraient pas leurs cibles et 50 % seraient détruits dans leurs caches, connues des services de renseignement, par l’aviation israélienne. Seuls 10 % toucheraient probablement les aéroports, le ministère de  la Défense et le siège du gouvernement et feraient environ 1.000 victimes, surtout civiles. Une attaque réussie contre le réacteur nucléaire ou la résidence du Premier ministre entraînerait des représailles considérables. Des convois de camions transportent d’Iran des missiles et des systèmes de guidage. Le risque d’escalade existe, avec tirs et ripostes de part et d’autre. Mais en cas de véritable guerre, le Hezbollah serait écrasé par une frappe aérienne préventive, car 90 % des caches de leurs missiles et roquettes sont répertoriées, souligne Yossi Melman. Au cas où une centaine de roquettes seraient susceptibles d’atteindre Tel Aviv, la population, alertée, se précipiterait dans les abris de béton. La capitale doit être protégée par trois systèmes de défense anti-missiles : le « Dôme de fer » en service depuis 2010 pour intercepter les roquettes et obus à courte portée ; le « Sling », opérationnel en 2017 contre les missiles à moyenne et longue portées ; le missile antibalistique « Arrow », opérationnel vers 2017. Avec les Palestiniens, le commerce continue malgré le sentiment d’hostilité : 80.000 d’entre eux viennent travailler légalement en Israël et 50.000 sans permis. Ils constituent de fait une « force de retenue », car la police israélienne informe l’Autorité palestinienne, qui arrête les terroristes présumés. Le Hezbollah tente d’acheminer des produits chimiques composants d’explosifs et des éléments de drones par la bande de Gaza, via des tunnels. Mais ceux-ci sont détectés par le bruit du forage puis inondés avec de l’eau d’égout déversée par les garde-frontières égyptiens. En raison de la menace terroriste au Sinaï, l’Égypte a fermé ses trois portes d’accès à Gaza, qui n’a plus qu’une seule ouverture… vers Israël ! Ce dernier vend de la technologie aux Émirats arabes unis et entretient de bonnes relations avec l’Arabie saoudite, sunnite et adversaire de l’Iran chiite. En matière de cyber, Israël arrive juste après les États-Unis. Le ver informatique  « Stuxnet » (voir encadré) a été un coup à double détente estime Yossi Melman. Washington et Jérusalem ont en effet jugé ce mode opératoire contre le programme nucléaire iranien préférable à une frappe aérienne préventive, qui aurait suscité une réprobation internationale et des complications diplomatiques, en raison de l’alliance indéfectible entre les deux pays. Enfin, estime Yossi Melman, Daech devrait être expulsé d’Irak et de Syrie dans moins de cinq mois (soit d’ici fin octobre 2016). Le califat sera probablement remplacé par une nouvelle version du mouvement terroriste Al Qaïda.

Évolution des armées. Après la guerre des Six Jours de 1967, les militaires israéliens pensaient pouvoir gérer la situation dans les territoires conquis, puis négocier leur restitution en échange d’une paix durable. Au cours des vingt dernières années, ils ont pris conscience de deux choses : une occupation est plutôt un fardeau qu’un avantage ; les milieux politiques tiennent compte de leur comportement et de leur éthique en matière de sécurité. Ainsi le 21 février 2016, le Premier ministre Benyamin Netanyahou a soutenu le chef d’État-major des armées, le général Gadi Eisenkot, critiqué par plusieurs membres du gouvernement pour avoir demandé à ses troupes de garder leur sang-froid, face aux jeunes auteurs d’agressions contre des Israéliens. Pendant les cinq mois précédents, les violences ont coûté la vie à 176 Palestiniens et 27 Israéliens. Environ 10 % des auteurs palestiniens d’attaques avaient moins de 16 ans et 37 % entre 16 et 20 ans. Le 4 mai, veille de la journée de commémoration de la Shoah (extermination de Juifs par l’Allemagne nazie), le chef d’état-major adjoint, le général Yaïr Golan, a invité ses concitoyens à un « examen de conscience national » et s’inquiétait de revoir en Israël les mêmes processus que dans l’Europe des années 1930 et 1940. Cette fois, le Premier ministre l’a rappelé à l’ordre, en raison du tollé soulevé au sein de la droite israélienne. Auparavant, certains avaient dénoncé des exécutions extrajudiciaires, par des militaires, d’auteurs d’agressions, surtout au couteau, et d’autres défendu leur droit à la légitime défense. Le 20 mai, le ministre de la Défense, le général Moshé Yaalon, ancien chef d’État-major des armées et partisan de l’application stricte de règles déontologiques, a démissionné. Depuis 1967, selon Yossi Melman, la religion a progressivement remplacé l’esprit des « kibboutz » (communautés collectivistes) du temps de la naissance de l’État hébreu (1948). A l’époque, les militaires votaient à gauche et voulaient sauver leur pays. Aujourd’hui, de plus en plus d’officiers subalternes se sentent proches d’une idéologie conservatrice. Les partis religieux, majoritairement à droite et toujours élus à la Knesset (Parlement) depuis 1948, représentent actuellement 15 % à 20 % de l’électorat. Enfin, les colons israéliens installés dans les territoires occupés sont plus attachés à la terre, parce qu’ils la cultivent, que par conviction religieuse pour l’Israël biblique, estime Yossi Melman.

Loïc Salmon

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Développé aux États-Unis sous les administrations Bush et Obama et découvert en 2010, le ver informatique « Stuxnet » a affecté 45.000 systèmes informatiques dans le monde, dont 30.000 en Iran (centrifugeuses d’enrichissement d’uranium). Il a été mis au point par la NSA américaine et l’unité 8200 israélienne (renseignement d’origine électromagnétique et de décryptage de codes). Lancée en 2005 par la société civile palestinienne, la campagne « « Boycott Désinvestissement Sanctions » demande un boycott économique, sportif, culturel et universitaire envers Israël. En 2015, l’Union européenne a décidé d’étiqueter les produits israéliens fabriqués dans les territoires encore occupés par Israël depuis 1967 (Cisjordanie, plateau du Golan et Jérusalem-Est). Il s’agit surtout de fruits, légumes, miel, huile d’olive et vin. Selon la Commission européenne, cela représente moins de 1 % des échanges commerciaux avec Israël.




Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

Face aux menaces hybrides, les démocraties libérales doivent convertir un résultat militaire sur le terrain en effet politique durable, avec les capacités disponibles en interalliés et malgré des budgets de défense restreints.

Les réponses possibles ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 février 2016 à Paris, par le Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général de corps d’armée Éric Margail, Corps de réaction rapide-France (OTAN) ; le général de division Bernard Barrera, État-major de l’armée de terre ; Corentin Brustlein, Institut français des relations internationales.

Le modèle « au contact ». L’armée de Terre, qui embrasse toute la complexité du combat au sol et près des populations, devient une cible à part entière en opération extérieure (Opex) et sur le territoire national, rappelle son chef d’état-major. Pour lui, la guerre hybride se caractérise par des actions plus courtes et plus brutales, dans une stratégie de contournement de puissance, qui offre une caisse de résonnance plus grande. La seule attrition de l’adversaire ne suffit plus, il s’agit de le désorganiser. Le champ de l’information et les vecteurs de communication occupent une place croissante, qui n’est plus la propriété exclusive des puissances établies. L’adversaire hybride, système dynamique, fonctionne en réseau. Il faut donc le frapper de façon juste et utile, indique le général Bosser, avec divers moyens : systèmes d’information et de commandement ; renseignement ; forces spéciales, aérocombat : divisions « Scorpion ». L’organisation de l’armée de Terre, selon le modèle « au contact », sera plus fluide et déconcentrée aux échelons division, brigade et régiment, pour faciliter la montée en puissance et être capable de s’engager dans une guerre, petite ou grande, à l’Est et au Sud de l’Europe. Le même soldat sert en Opex et sur le territoire national, en coordination avec les services de renseignement et de sécurité intérieure. La réponse, globale, à l’adversaire hybride inclut un appel aux alliés de l’Union européenne avec un déclinement à l’international. Pour répondre aux menaces de guerres de haute intensité et hybride, l’armée de Terre remonte en puissance et entreprend des réformes structurelles, explique le général. Depuis 2015, l’approche de la puissance est plus quantitative : 24.000 personnels d’active et de réserve déployés sur le territoire national ; forces prépositionnées à l’extérieur pour réagir rapidement, avant qu’une crise ne devienne incontrôlable. En outre, une « posture de protection terrestre » va compléter la sauvegarde maritime et la défense de l’espace aérien. Enfin, il s’agit d’inverser le rapport de forces temporel : soit le ralentir, ce que le général Bosser qualifie de « patience stratégique » ; soit l’accélérer pour reprendre l’initiative.

L’approche capacitaire. L’adversaire hybride, en perpétuelle mutation, est bien équipé sur les plans informatique et militaire, explique le général Barrera. Internet, téléphonie mobile et cryptage lui donnent les capacités de commandement de grandes unités et de planification au niveau tactique. En outre, sa possession de missiles sol/air marque la fin de la domination technologique des pays occidentaux. La menace qu’il représente repose sur : des motivations identitaires ou religieuses dans le temps long, constituant des leviers de recrutement par les réseaux sociaux ; une volonté farouche ; une aptitude au combat sans recul moral, avec l’enrôlement de combattants au suicide et d’enfants soldats. Pour la contrer, le cycle « connaissance et influence » met en œuvre le renseignement d’origines électromagnétique et humaine, les drones, la cyberdéfense et le Centre interarmées des actions sur l’environnement. Ce dernier, créé en 2012, forme les personnels projetés dans les missions civilo-militaires et dans les opérations militaires d’influence pour gagner la confiance des populations : aide directe ; gestion de chantiers de reconstruction ; actions de communication d’influence auprès de la population, des élites et élus locaux. En, outre, l’armée de Terre doit renforcer sa capacité logistique, former des détachements d’assistance opérationnelle et améliorer son aptitude à opérer dans un milieu complexe, pour chercher l’adversaire, le trouver et le détruire, souligne le général Barrera.  Cela implique un volume de forces suffisant pour : projeter des forces spéciales puis des troupes conventionnelles de niveaux médian et lourd ; appliquer les plans tactiques élaborés à partir du retour d’expérience. Par ailleurs, les forces déployées doivent disposer de capacités de lutte informatique défensive et projetable, pour se protéger, et de lutte contre les drones, pour anticiper des modes d’action. Enfin, elles doivent aussi agir sans haine, en respectant certaines règles contraignantes d’engagement.

L’approche en interalliés. L’adversaire hybride déborde le champ de la guerre conventionnelle en s’affranchissant du droit des conflits, estime le général Margail. Il crée la surprise dans le temps et dans un espace d’action de dimensions variables. Les crises en Ukraine et au Moyen-Orient ont catalysé la réflexion au sein de l’OTAN : identifier les actions hybrides ; avoir une analyse rapide et décisive ; activer la résilience aux menaces hybrides et y répondre de manière adaptée. Selon l’article 5 de la charte de l’OTAN, la défense collective exige une situation conflictuelle claire pour tous les États membres. Or, la guerre hybride rend difficile le partage de l’analyse de l’agression, l’identification de l’agresseur et un accord sur les moyens de répondre à une agression, qui dépendent des cultures militaires nationales. L’adversaire hybride tente une action spectaculaire, qui répond à l’attente des médias, alors qu’une coalition vise un objectif politique à long terme. Pour satisfaire son opinion publique, la coalition doit donc travailler vite en s’interdisant les erreurs et en partageant la compréhension des situations et les moyens d’agir. Cela nécessite : de grands exercices, rares faute de temps et de disponibilité ; des entraînements plus légers et plus nombreux pour élaborer des solutions à réinjecter dans les états-majors. Comme ces entraînements se déroulent dans des contextes éloignés de la réalité, le général Margail suggère de travailler sur des zones de conflit potentiel et d’en évaluer les enjeux, en vue d’y déployer une force.

Loïc Salmon

Adversaire « hybride » : une menace élargie

Armée de Terre : nouveau format plus « au contact »

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

 

Selon Corentin Brustlein, les guerres limitées définissent le rapport au temps, le rythme opérationnel et la capacité à poursuivre une action. Pour les démocraties libérales, la force armée est utilisée pour le bien commun. Leurs adversaires recourent à la cyberguerre. De plus en plus compétents et capables de couvrir tout le spectre de la guerre, ils intègrent même leurs types d’opérations et ce qu’elles se refusent à faire, dans un tout cohérent. En conséquence, les armées des démocraties libérales doivent disposer de chaînes de commandement agiles et redondantes et accroître leur entraînement. L’échelon politique doit maintenir son autonomie de commandement et sa résilience auprès de l’opinion publique.




Révolution numérique : défis pour le monde industriel

Le domaine numérique englobe d’énormes puissances de calcul et de capacités de stockage de données ainsi que les connections de nombreux utilisateurs et équipements. Pour les exploiter au mieux, les grands groupes industriels concilient données, collectivité et mobilité.

Frédéric Sutter, directeur du programme Transformation numérique chez Airbus Group, l’a expliqué lors d’une conférence-débat organisée, le 21 janvier 2016, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

Contexte et perspectives. Le monde numérique est en mouvement rapide et permanent. Les industriels qui en maîtrisent les données seront plus à même d’anticiper les « ruptures » technologiques, qui peuvent venir de n’importe où. La « culture numérique », dynamique caractéristique des « start-up », supprime les frontières à l’imagination. Elle contribue à insuffler une dynamique industrielle, différente de ce qui a été réalisé jusqu’ici. Chez Airbus Group, le service de numérisation rend de nouveaux concepts visibles et en assume le coût. Une même technologie sera testée sur un grand nombre de données par beaucoup de gens, en même temps. Il s’ensuit une création de valeur ajoutée dans les avions et hélicoptères, avec de meilleurs confort, efficacité et qualité, où la  priorité opérationnelle est à cogérer avec les objectifs financiers. En matière numérique, Airbus Group se tient informé de ce qui se développe dans les autres secteurs industriels, car tout va très vite et avec une très grande agilité. Par exemple, le groupe informatique américain Google dispose d’importantes ressources financières (60 Mds$ !) qui le rendent très puissant. Son laboratoire de recherche met en concurrence des plates-formes informatiques sur une technologie de rupture pour une mise en application directe. Il mobilise ainsi dix fois plus de gens qui travaillent dix fois mieux et dix fois plus vite sur des projets innovants : autonomie de voitures et de drones avec différents capteurs ; reconnaissance d’images et cartographie ; avion à énergie solaire, volant à haute altitude et pouvant servir de satellite (projet « Titan Solara ») ; cybersécurité gratuite ; divertissement en vol et dans une voiture sans chauffeur ; connexion à internet à bord d’avions de ligne par des ballons stratosphériques (projet « Loon ») ; logiciels d’intelligence artificielle pour des machines. En échange de publicité sur internet, Google pourrait proposer des transports aériens gratuits, reconfigurant de fait l’aviation commerciale, prévient Frédéric Sutter.

Applications aéronautiques. Airbus Group recrute des « directeurs techniques de l’extrême », qui innovent dans le numérique sans se demander s’ils en ont le droit, quitte à en restreindre l’accès ensuite. Il participe notamment au projet « OneWeb » de mise en service de 720 petits satellites à 500 km d’altitude pour faciliter l’accès à internet dès 2019. Il utilise de nouveaux matériaux composites imprimés en 3 dimensions (3 D), dont toutes les pièces sont certifiées pour éviter la contrefaçon. L’impression en 3 D permet de nouvelles architectures de plates-formes (avions et hélicoptères) et entre dans la fabrication de nombreux équipements et la chaîne logistique ensuite. Grâce à elle, il est possible de faire réaliser, par les utilisateurs d’hélicoptères militaires anciens, des pièces détachées qui ne sont plus fabriquées. Les entreprises américaines et chinoises sont très actives dans l’impression en 3 D. De plus, le processus de fabrication ALM en 3 D s’applique à l’installation des cabines sur l’avion A350 et à la fabrication en série à partir de 2016. Il réalise en une seule pièce ce que les méthodes traditionnelles effectuaient en 30 pièces séparées. Il passe de la conception assistée par ordinateur à la pièce finie, en une seule opération. Le numérique permet aussi d’optimiser le poids des plates-formes pour emporter plus de carburant et augmenter ainsi leur rayon d’action. Les gros volumes de données (« mégadonnées » ou « Big Data ») individuelles d’une plateforme (conception, fabrication, exploitation et maintenance), auparavant sous-exploitées par manque de moyens techniques, sont  mis en réseau par les constructeurs aéronautiques civils, y compris ceux des nouveau pays entrants (Russie, Chine, Japon et Canada). Aucun ne souhaite laisser la main à ses fournisseurs. Airbus Group veut être capable d’une démarche interne au niveau européen dans l’aéronautique, le spatial et l’internet des objets. Enfin, l’intelligence artificielle consiste à « éduquer » des systèmes à discerner des tendances, selon la manière dont est décrit un incident technique, afin de reconnaître ses séquences de manière autonome. Il s’agit d’exploiter ces traitements de l’incident et de les connecter à des éléments, qui ne pourraient l’être par des algorithmes.

Mutation culturelle. Dans la Silicon Valley (Californie), les chercheurs de l’industrie de pointe communiquent entre eux, ne pensent pas à la propriété intellectuelle et font appel aux compétences dans le monde entier, en vue de participer à des projets. Airbus Group y envoie des cadres pendant plusieurs années. Il souhaite en effet modifier sa culture industrielle pour se positionner sur les nouveaux marchés et repenser la façon de travailler ensemble. Pour attirer les fonds sur un projet industriel, les meilleurs ingénieurs sont intégrés à des équipes pluridisciplinaires, qui incluent également des sociologues, des géographes et des mathématiciens. Grâce au réseau social interne, les équipages d’avions et les milliers d’employés d’Airbus Group ont décrit leur expérience, leurs centres d’intérêts et leur savoir-faire. Le ciblage des compétences permet de déboucher sur un appel à projet, susceptible d’être financé à hauteur de 100 M€.  Au sein du groupe, l’accent est mis sur le développement de la culture numérique parmi le personnel. Des plans d’accompagnement sont entrepris, même au niveau des dirigeants qui sont formés au maniement et aux possibilités des nouveaux outils informatiques… par des gens de moins de  30 ans ! Au bas de la pyramide, des questionnaires en quatre langues et des cycles de vidéos, de 30 à 90 secondes sont diffusés pour proposer des « formations métiers », appuyées sur le numérique. Enfin, outre des audits réguliers, la sécurité interne est confiée à une équipe dédiée, sans pour autant freiner l’agilité intellectuelle. Les projets nationaux sont protégés par des systèmes appropriés.

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Sécurité : la contrefaçon et ses conséquences économiques, sanitaires et criminelles

Le groupe européen Airbus SE (Airbus Group) a été créé en 2000 par la France, l’Espagne et les groupes Lagardère SCA et Daimler AG sous le nom d’European Aeronautic Defence and Space company (EADS), devenu Airbus Group en 2014. Il est actif dans les  secteurs aéronautique et spatial, civil  et militaire. Avec plus de 144.000 salariés, Airbus Group a réalisé un chiffre d’affaires de 60,7 Mds€ en 2014. La majorité de son capital est coté en bourse depuis 2013. Parmi ses actionnaires, figurent les États français (11 %), allemand (10,90 %) et espagnol (4,10 %) ainsi que la Qatar Investment Authority (6 %) et la société multinationale de gestion d’actifs BlackRock (4,20 %), dont le siège est à New York.