Le soldat et la putain

Pour conserver leurs troupes en état de combattre, les autorités politiques et militaires ont tenté de les protéger des maladies vénériennes. La prostitution autour des camps et casernes a été interdite, réglementée et même institutionnalisée avec un succès mitigé.

Le lieutenant-colonel Christian Benoit du Service historique de l’armée de terre a effectué des recherches approfondies dans les archives de l’armée, des hôpitaux et de la police ainsi que dans les romans, écrits par des témoins de leur temps. Au Moyen-Age, la prostitution est tolérée, tant qu’elle ne trouble pas l’ordre public. En 1254, Louis IX (Saint Louis) la rend clandestine en l’interdisant. Il se résout alors à l’autoriser dans certains quartiers et en « bordure » des villes. Jeanne d’Arc, en voulant l’éradiquer de son armée, introduit une condamnation morale qui va perdurer. Avec la propagation de la syphilis au XVème siècle, les chefs militaires tentent d’éloigner les prostituées des armées par des mesures répressives. Des hôpitaux sont établis : celui de l’Hôtel des Invalides à Paris reçoit, dès 1702, les soldats atteints de maladies vénériennes. Une politique de santé publique se met progressivement en place. L’armée n’a pas vocation à traiter la prostitution, mais elle y est contrainte de façon occasionnelle en temps de paix et en permanence en temps de guerre. L’étude du livre porte surtout sur les XIXème et XXème siècles et se limite aux soldats français agissant sur ou hors du territoire national et aux prostituées françaises en contact avec les armées nationales et étrangères en France. Le lieutenant-colonel Benoit rappelle que le jeune homme qui entre dans l’armée quitte sa famille, son métier et ses amis. Il se trouve plongé dans un monde nouveau, parmi des inconnus et soumis à des chefs exigeants. Il devient « déraciné » avec une restriction de sa liberté de circuler, afin de réduire ses contacts avec la population locale. La modicité de sa solde l’empêche de s’échapper du milieu militaire aux loisirs réduits et surveillés. Il rencontre surtout des prostituées, aussi « déracinées » que lui. A l’ère industrielle, la faiblesse des gains et la précarité des métiers provoquent un chômage chronique et fait basculer dans la prostitution des femmes ayant une profession déclarée. S’y ajoutent les filles de province séduites par des soldats, qui les abandonnent quand leur régiment change de garnison. Elles se rendent alors dans les grandes villes pour survivre, surtout à Paris. Après les guerres napoléoniennes, l’armée et la police coopèrent pour réglementer la prostitution et en limiter les conséquences. Il faut attendre 1888 pour que le fait d’avoir attrapé une maladie vénérienne ne soit plus considéré, par les médecins, comme une « faute » mais comme un « malheur » ! Les maisons closes, où l’état sanitaire des pensionnaires est suivi, donneront naissance aux « bordels militaires de campagne » (BMC) pendant les guerres de colonisation. Leur prospérité pendant le second conflit mondial, grâce à la clientèle allemande, entraînera leur interdiction en 1946 en… métropole ! Le dernier BMC de la Légion étrangère ne sera fermé qu’en 1995. Même les troupes américaines ont dû « faire avec » la prostitution réglementée, car les rencontres avec les Anglaises, Françaises et Allemandes, prostituées ou non, ne les ont pas mises à l’abri des maladies vénériennes. Pendant la guerre de Corée (1950-1953), les GI’s avaient accès à des bordels… subventionnés par le gouvernement coréen !

Loïc Salmon

« Le soldat et la putain » par Christian Benoit. Editions Pierre de Taillac, 672 pages. 22,90 €




Le nerf de la guerre

La paix, but de la guerre selon Aristote, coûte de plus en plus cher. Pillage et « guerre économique » ont toujours fait partie de la guerre tout court, de même que l’espionnage, clé de voûte des empires terrestres et maritimes.

Cet ouvrage relate trois millénaires de l’histoire militaire du monde sous cet angle, de l’Occident à l’Orient. Ainsi, l’expansion de l’Égypte des pharaons au Sud, à l’Est et à l’Ouest est financée, pendant presque cinq siècles, par les mines d’or de Nubie (Soudan), centre mondial de la production d’or de l’époque. Le « métal jaune », préféré à l’argent métal pour sa rareté, est principalement négocié en Méditerranée dans la cité grecque de Mycènes et… à Troie ! L’empire perse alimente en espèces sonnantes la rivalité entre les cités grecques pendant la guerre du Péloponèse. La capture de son trésor, entreposé notamment à Suse et Persépolis, permet à Alexandre le Grand de poursuivre ses conquêtes jusqu’en Inde et de stimuler ultérieurement le développement du monde hellénistique. Carthage, rivale de Rome dans le bassin méditerranéen, a confié la défense de son empire maritime à des mercenaires (sauf les officiers supérieurs), qu’elle ne parvient plus à payer. Le pillage des trésors et la vente d’esclaves de Carthage, des Gaules, d’Égypte et de Dacie financent les légions romaines, qui représentent près de 80 % du budget de l’État. En outre, leurs conquêtes intègrent à l’empire des territoires riches en minerais et en produits de l’agriculture et de l’élevage et dont certains sont traversés par les routes de la soie, de l’étain, de l’ambre et de l’alun. L’empire musulman des Omeyyades s’enrichit des butins des palais perses, des églises et monastères byzantins et de la recherche des tombes pharaoniques. L’interdiction du prêt à intérêt par le Coran fait la fortune des banquiers juifs, arméniens et, plus tard, italiens. Comme les conquérants arabes, les Vikings pratiquent la razzia des objets de culte en métaux précieux des couvents et vendent, comme esclaves, les hommes les plus robustes et les femmes les plus belles. La « Pax Mongolica », qui sécurise la route de la soie grâce aux unités de cavalerie mobile, est réalisée par la terreur qu’inspirent les hordes mongoles. Leur service d’action psychologique fait croire qu’elles sont plus nombreuses et plus efficaces que les armées des régions envahies. En outre, les Mongols proposent aux villes hostiles d’éviter le saccage par le paiement d’un tribut… qui limitera leurs propres pertes et financera leurs conquêtes futures ! La conquête du nouveau monde nécessite des galions pour transporter ses richesses en Europe et des vaisseaux pour les protéger des pirates. Les Marines militaires, l’artillerie et les fortifications coûtent très cher aux États européens, qui se lancent dans une course aux armements. Dès le XVème siècle, les pays belligérants créent des banques centrales pour financer l’effort militaire, puis la « guerre totale » jusqu’aux deux conflits mondiaux. A la même époque, débute la fabrication de fausses monnaies étrangères pour déstabiliser les pays ennemis. Au XVIIIème siècle, pour étendre son influence, la Grande-Bretagne appuie son armée et sa Marine  par sa « cavalerie d’or de Saint Georges », qui soudoie les personnalités politiques de pays tiers. Aujourd’hui, les trafics de drogues, d’or et de pierres précieuses financent les conflits asymétriques et les manipulations de devises déclenchent des guerres économiques et commerciales.

Loïc Salmon

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

Le basculement océanique mondial

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

« Le nerf de la guerre » par Alessandro Giraudo. Éditions Pierre de Taillac, 448 pages. 25€




L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre 1794-2014

Par son adaptabilité, l’hélicoptère de combat de l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) peut s’utiliser du conflit de haute intensité à l’action humanitaire. Sa rapidité d’emploi lui confère une dimension politico-militaire dans la gestion des crises.

Il aura quand même fallu 60 ans pour y arriver, comme le présente en détail ce livre, tiré de la thèse de doctorat d’histoire contemporaine du général (2S) André Martini, soutenue en 2004 puis enrichie pendant la décennie suivante. L’ALAT justifie sa double appartenance au monde rustique de l’armée de Terre et à celui de la technique aéronautique. Son esprit pionnier, caractéristique de la saga de l’aviation tout court, se heurtera souvent aux dures réalités administratives et financières, sans oublier les rivalités entre armées de Terre et de l’Air. Aux États-Unis, les expériences de ballons d’observation aériennes et de réglage de tirs d’artillerie débutent à la guerre de Sécession (1860-1865). La Grande-Bretagne met sur pied une unité de ballons au Beschuanaland (Afrique australe) en 1884. Mais la France les a précédées lors de la bataille de Fleurus…en 1794 ! Cette innovation est ensuite décriée comme une « tricherie » dans la conduite de la guerre. Elle ne réapparaît qu’au siège de Paris en 1870. Après les essais de « l’avion » de Clément Ader (1897) et surtout la traversée de la Manche par Louis Blériot en 1909, les militaires s’y intéressent. L’aéronautique désigne alors la science de la navigation aérienne, l’aérostation « les plus légers que l’air » et l’aviation « les plus lourds que l’air ». L’hélicoptère apparaît dans les années 1920, mais il faut attendre les guerres de Corée puis d’Indochine et surtout d’Algérie pour qu’il démontre son utilité. Le 8 mars 1956, le colonel Marcel Bigeard réussit la première opération héliportée en utilisant des hélicoptères comme engins d’assaut. Par ailleurs, fin 1960, plus de 1.500 blessés ont été évacués de nuit en plus de 750 missions extrêmement risquées. Vulnérable, l’hélicoptère sera rapidement doté de mitrailleuses, lance-roquettes et enfin missiles. Le besoin de deux niveaux d’action aérienne se manifeste : appui mené par des moyens concentrés sur quelques bases opérationnelles, du ressort de l’armée de l’Air ; action aérienne immédiate et intégrée à la manœuvre terrestre qui relève de l’ALAT. La formation des pilotes d’hélicoptères se fait dans les deux armées. Dans l’armée de l’Air, elle attire les pilotes devenus inaptes au métier de chasseur ou de transporteur. En revanche, dans l’armée de Terre, les jeunes officiers se tournent vers l’hélicoptère, comme leurs anciens vers la cavalerie légère. Les progrès techniques transforment le combat dans la 3ème dimension. Le radar « Spartiate » permet de guider vers l’arrière les hélicoptères possédant l’aptitude au vol ans visibilité, garantissant du secours aux équipages par tous les temps. Viennent ensuite les jumelles intensifiant la lumière résiduelle, pour le vol de nuit, et la caméra thermique pour l’identification des cibles. Les combats de demain, intenses et de courte durée seront soumis à la surveillance constante des moyens de renseignement et à la menace permanente d’armes précises à temps de réaction très bref. Le rythme des interventions de l’ALAT sera accru en conséquence. Devant la complexité des équipements destinés à maîtriser ces risques, le facteur humain restera toujours primordial.

Loïc Salmon

ALAT : retour d’expérience opérationnelle

Armée de Terre : l’ALAT, indispensable à l’engagement terrestre

« L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre » 1794-2014, par le général André Martini. Éditions Lavauzelle, 448 pages.




Entendre la guerre

La première guerre mondiale fut le triomphe du bruit jamais entendu auparavant, en raison de la canonnade à outrance le long du front, mais aucun enregistrement original ne subsiste. Par ailleurs, les musiques ont joué un rôle important pendant ce conflit.

C’est ce qu’explique le catalogue de l’exposition « « Entendre la guerre », organisée par l’Historial de la Grande Guerre de Péronne (Somme) du 27 mars au 16 novembre 2014. Dans les années 1920, le cinéma reconstitue l’atmosphère sonore de la guerre par des « trucages ». Ainsi, le succès du film américain The Big Parade de King Vidor (1925) doit beaucoup aux « bruisseurs », cachés derrière l’écran, qui imitent les sons des canons et mitrailleuses, les sifflements des obus et les éclatements de « shrapnels ». La notoriété du roman Les croix de bois de Roland Dorgelès (1919) est accrue par ses adaptations à l’écran en 1931 et 1936. Le cinéma parlant fait alors revivre la guerre des tranchées avec le brouhaha général, le bruit des armes, l’argot et les chansons des « poilus ». Les scènes de bataille et de bombardement des films des années 1930 deviendront les « vraies fausses archives » de la guerre 1914-1918. Les bandes-son intégrées aux images d’actualités muettes sont encore « repiquées » aujourd’hui dans des documentaires pour perpétuer la mémoire du conflit. Jusqu’au XIXème siècle, la musique militaire devait transmettre les ordres, régler les mouvements de troupes et, éventuellement, semer la terreur parmi l’ennemi sur le champ de bataille, à l’instar du « meher » des janissaires ottomans ou des cornemuses des troupes britanniques pendant la guerre de Crimée (1853-1856). Par la suite, la musique militaire adopte des chansons d’origine civile pour rythmer les marches. Ainsi, La Madelon, créée en 1914 pour le café-concert « L’Eldorado », demeure la chanson emblématique de la première guerre mondiale. Cette « Marseillaise des tranchées » améliore le moral des troupes, à la grande satisfaction du commandement. De même, la chanson It’s a long way to Tipperary , écrite  pour le music-hall en 1912, connaît un rapide succès avec l’arrivée des troupes britanniques en France en 1914. La musique du film Le pont de la rivière Kwaï (1957) est inspirée d’une marche de 1914, qui avait connu un immense succès commercial à l’époque. En 1917, le jazz débarque en France avec les troupes américaines. Un régiment de soldats noirs, considéré comme inapte au combat, est confiné dans la logistique. Mais l’année suivante, il intervient au feu sous commandement français et devient, pour la postérité, celui des « Harlem Hellfighters » (Combattants de l’enfer de Harlem). Son orchestre de parade, car chaque régiment américain en dispose, suscite l’enthousiasme du public à chacun de ses concerts avec la marche militaire Stars and Stripes Forever, mais aussi le morceau de jazz syncopé Memphis Blue. Le régiment s’illustre tellement au combat qu’il reçoit la croix de Guerre à Munchausen, sur le front du Rhin le 13 décembre 1918. Par ailleurs, cette guerre provoque des traumatismes d’oreille d’une ampleur sans précédent, par suite du souffle d’explosions et de bruits trop intenses. Chaque fois que le canon se tait, s’installe « le silence de mort », synonyme de la mort elle-même et rappel de la souffrance endurée par les combattants. Le rite de la « minute de silence », en hommage aux morts, date de la Grande Guerre.

Loïc Salmon

Les généraux français de la Grande Guerre

« Entendre la guerre », ouvrage collectif sous la direction de Florence Gétreau. Éditions Gallimard/Historial de la Grande Guerre, 160 pages. 24 €




D’or et d’argent

Les décorations des derniers princes descendant du Grand Condé (1621-1686) sont exposées pour la première fois à Chantilly, à l’initiative du musée Condé et de la Société des amis du musée de la Légion d’Honneur et des ordres de chevalerie.

Le duc d’Aumale (1822-1897), fils de Louis-Philippe, en a hérité en 1829 en tant que filleul du duc de Bourbon, dernier prince de Condé et première fortune de France. Les trois précédents propriétaires de Chantilly ont servi dans « l’armée de Condé », constituée d’émigrés et de royalistes en lutte contre les troupes révolutionnaires. A la bataille de Valmy le 20 septembre 1792, les Alliés (Autriche, Prusse et Hesse) s’en méfient et la cantonnent à l’arrière. Cette armée, qui compte 20.000 hommes en 1797, perd son intérêt pour les Alliés après le coup d’État du 18 brumaire (1799), qui porte le général Bonaparte au pouvoir. Faute de crédits, elle sera dissoute en 1801 après la signature du traité de paix de Lunéville. Louis-Joseph de Bourbon (1736-1818), seul membre de la famille royale à avoir perçu l’importance de la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, décide de quitter la France avec toute sa famille. Il prend la tête de l’armée de Condé en 1792 et rentre en France en 1814. Il loue   à l’État sa résidence du Palais-Bourbon… occupée par la Chambre des députés ! Il parvient à récupérer une partie des trésors de Chantilly, qui avaient été confisqués et réunis aux collections nationales. Son fils, Louis-Henri-Joseph (1756-1830) est le parfait représentant de ces émigrés qui n’ont « rien appris, rien oublié » en 25 ans d’exil. Pendant les Cent-Jours  (1er mars-7 juillet 1815) du retour de Napoléon à la tête de l’État, il rencontre en Angleterre Sophie Dawes qui, devenue grâce à lui baronne de Feuchères, négociera le legs de sa fortune au futur duc d’Aumale, tout en gardant une partie pour elle. Le duc de Bourbon avait en effet perdu son fils, Louis-Antoine-Henri, le célèbre duc d’Enghien (1772-1804) enlevé et exécuté dans un fossé du château de Vincennes. Le catalogue « D’or et d’argent » présente tous les ordres de chevalerie et décorations, français et étrangers, portés par les trois derniers princes de Condé et le duc d’Aumale. L’Ordre de Malte est le dernier héritier des ordres militaires, religieux et hospitaliers européens apparus à la suite des croisades. Au XIVème siècle, ces derniers prennent un caractère étatique et dynastique. L’un d’eux, l’Ordre anglais de la Jarretière fondé par Édouard III en 1348, perdure aujourd’hui. Entre le XVème et le XVIIème siècle, le port d’insignes d’ordre de chevalerie certifie publiquement la qualité de membre d’une famille royale, ce qui facilitera ultérieurement l’identification ou même la datation des personnages de certains tableaux. En France, l’Ordre de Saint Michel est institué par Louis XI en 1469. Celui du Saint-Esprit, crée par Henri III en 1578, sera le plus prestigieux jusqu’à la Révolution et pendant la Restauration (1815-1830). Louis XIV innove en 1693 par l’institution de l’Ordre de Saint-Louis, décerné uniquement au mérite aux officiers catholiques de l’armée royale. Les trois derniers Condé ont donc fait preuve de leur talent militaire et de leur vaillance pour recevoir la croix de chevalier de Saint-Louis. Son ruban rouge sera repris par le Premier Consul Napoléon Bonaparte en 1802 pour l’instauration de la Légion d’Honneur. La Restauration ne l’abolira pas, mais remplacera l’aigle impériale ou l’effigie de l’Empereur par le profil du « Bon Roi » Henri IV.

Loïc Salmon

Expositions « D’or et d’argent » et…d’autres raretés au château de Chantilly

La Légion d’honneur

« D’or et d’argent » par Nicole Garnier-Pelle, Patrick Spilliaert et Astrid Grange. Éditions Monelle-Hayot. 120 pages/25 €.




Maréchaux du Reich

De 1936 à 1945, 27 officiers généraux allemands ont été élevés à la dignité de maréchal pour leur action militaire et 1 à titre honorifique. Seuls quelques uns, dont Rommel (armée de Terre), Göring (armée de l’Air) et Dönitz (Marine), sont restés dans l’Histoire.

L’historien François de Lannoy retrace en détail la carrière de ces grands chefs militaires, nés entre 1875 et 1895. Aucun d’eux n’est issu d’une classe populaire, mais la bourgeoisie cultivée a investi les hautes sphères militaires au détriment des vieilles familles prussiennes depuis le milieu du XIXème siècle. La noblesse est surtout présente dans l’armée de Terre (11 maréchaux sur 19), peu dans celle de l’Air (1 sur 6) et absente dans la Marine. Avant 1914, tous les futurs maréchaux ont alterné les postes de commandement dans la troupe et en état-major. Au moins 12 ont suivi les cours de la « Kriegsakademie » (École supérieure de guerre) de Berlin. Tous ont terminé la première guerre mondiale avec la croix de Fer et 7 ont obtenu la croix « Pour le Mérite », plus haute distinction militaire prussienne. La majorité d’entre eux ont vu leur carrière s’accélérer avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 et ont atteint le sommet de la hiérarchie et du commandement avant 1939. Si quelques uns sont nazis, la plupart ne se mêlent pas de politique. Pourtant, tous approuvent la remilitarisation décidée par Hitler, pour des motifs de carrière et de revanche territoriale (Pologne). Sur les 24 maréchaux promus pendant la deuxième guerre mondiale, 12 l’ont été sur le front de l’Ouest (1940) et 11 sur celui de l’Est (1941-1945). Seul Rommel l’a été pour son action en Afrique du Nord. Ensuite, leur longévité varie. Rares sont ceux qui ont osé tenir tête au Führer sur les questions militaires ou stratégiques. Beaucoup ont fermé les yeux sur la réalité de la « guerre totale ». Erwin Rommel (1891-1944) se distingue pendant la première guerre mondiale, où il est blessé deux fois. Son succès triomphal à la tête de « l’Afrikakorps » en Libye en 1942, contre les Britanniques, en fait un héros national. Convaincu d’avoir été informé de la préparation de l’attentat contre Hitler en 1944, il est contraint au suicide par absorption de poison. Hermann Göring (1893-1946), pilote, termine la guerre de 1914-1918 comme commandant de la 1ère escadre de chasse, celle du « baron rouge » Manfred von Richthofen décédé. Adhérent au parti nazi dès 1922 et député en 1931, il préside le Reichstag quand Hitler est nommé chancelier. En 1935, il crée et commande la « Luftwaffe », dont la capacité est testée pendant la guerre d’Espagne (1936-1939). Mais celle-ci accumule les échecs pendant l’offensive contre l’URSS. Göring est démis de toutes ses fonctions en 1945, car partisan de négociations avec les Américains à qui il finira par se rendre. Condamné à mort par le tribunal de Nuremberg, il s’empoisonne au cyanure la veille de son exécution. Karl Dönitz (1891-1980), commandant de sous-marin en 1918, organise la flotte sous-marine du Reich en 1935 et lance les attaques « en meute » contre les convois alliés en Atlantique dès 1941. Chef de la « Kriegsmarine » en 1943 puis désigné dauphin par Hitler avant son suicide le 30 avril 1945, il tente de négocier séparément avec les Alliés. Condamné par le tribunal de Nuremberg, il est libéré en 1956. Après la guerre, les 15 maréchaux du Reich survivants tombent dans l’obscurité à l’issue de leurs peines de prison. Pourtant, l’un d’eux, Manstein, deviendra « conseiller »… lors de la mise sur pied de l’armée ouest-allemande !

Loïc Salmon

Les généraux français de 1940

JU 87 « Stuka »

« Maréchaux du Reich » par  François de Lannoy. Éditions E-T-A-I, plus de 300 images et photos d’archives, 192 pages.




Les généraux français de 1940

Cet ouvrage présente les biographies de 24 généraux ayant exercé les plus hautes responsabilités en 1939-1940. Les auteurs tentent de comprendre pourquoi l’élite de l’armée française a été dépassée par les événements, qui ont conduit à la défaite.

Le corps des généraux de l’époque est assez homogène : sur les 24 officiers étudiés, 17 sont issus de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et 6 de l’École polytechnique pour 1 de l’École militaire d’infanterie. Grâce à leur valeur intrinsèque et la guerre de 1914-1918, 19 ont commandé un régiment et 5 ont exercé des responsabilités analogues. Très bien notés, 22 ont réussi le concours d’entrée à l’École supérieure de guerre (ESG), créée après la défaite de 1870 contre la Prusse. Les 13 meilleurs colonels ont été envoyés au Centre des hautes études militaires (CHEM). Par la suite, la double qualification « ESG plus CHEM » sera la règle au début des années 1930. Pourtant, ces généraux, très intelligents et cultivés, ont échoué dans leur mission. Les auteurs avancent plusieurs raisons : mauvaise forme physique et/ou séquelles de maladies contractées dans les colonies ; certitudes héritées de la victoire de 1918, acquise  chèrement (départements du Nord dévastés et centaines de milliers de mutilés) ; perte de repères due à la rapidité des événements. Encouragés à se montrer dociles, les membres du haut commandement sont devenus excessivement conformistes et prudents. Ils manquent d’imagination et de capacité à comprendre la réalité du terrain. Enfermés dans des schémas stratégiques d’école, ils oublient que les lois de la guerre sont aussi soumises au progrès technique. Par ailleurs, l’organisation et la doctrine militaires diluent les responsabilités, mal définies et non déléguées. Les exécutants disposent de peu de marge d’initiative dans une bataille conduite depuis les états-majors trop centralisés. Faute d’équipements en nombre suffisant, les généraux  ne croient plus vraiment à la valeur de l’armée française. Enfin, il n’y a guère de confiance réciproque entre le haut commandement et les responsables politiques, incapables d’avoir une politique, sérieuse et constante, et de donner des directives cohérentes. En 1940, le haut commandement français perd rapidement l’initiative et sa liberté d’action. Parmi les grands chefs militaires, figurent les généraux Gamelin, Giraud, Huntziger et Weygand. Membre du cabinet de Joffre à la bataille de la Marne, Gamelin devient commandant en chef des forces terrestres et des armées alliées en France en 1939. Déchu en septembre 1940 et  emprisonné dans le Tyrol, il sera libéré en 1945. Giraud s’évade d’une prison allemande en 1942, rejoint l’Afrique du Nord et y remplace l’amiral Darlan, assassiné, comme commandant en chef civil et militaire. Il réussit la libération de la Corse en 1943, mais sera évincé de la présidence du Comité français de libération nationale par De Gaulle. Huntziger, dont la famille a quitté l’Alsace après son annexion par la Prusse en 1871, se retrouve face à Hitler le 21 juin 1940, dans le wagon de Rethondes où a été signé l’armistice du 11 novembre 1918. Chef d’état-major de Foch en 1914 et présent à Rethondes en 1918, Weygand est nommé délégué général du gouvernement en Afrique du Nord en 1940. Il y reconstitue l’armée d’Afrique, qui contribuera à la victoire de la France, et négocie en secret avec les Etats-Unis. Relevé de son poste et interné en Allemagne puis en Autriche, il sera libéré en 1945.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Les généraux français de la Grande Guerre

Maréchaux du Reich

« Les généraux de 1940 » par François de Lannoy et Max Schiavon. Éditions E-T-A-I, près de 300 photos, 192 pages. 38 €




Mousquetaires !

D’Alexandre Dumas, historien militaire, au Paris de D’Artagnan, le catalogue de l’exposition « Mousquetaires ! » raconte en détail et avec beaucoup d’illustrations ce XVIIème siècle mouvementé… qui fait encore rêver !

Peu de traces matérielles subsistent de l’époque des mousquetaires, devenus personnages mythiques. Les estampes les représentent souvent de dos, comme des officiers observant le champ de bataille et des « gentilshommes » par excellence, modèles d’élégance et de société. Ces bretteurs portent des habits luxueux, une grande cape et une épée au côté. Le duel, quoiqu’interdit, se pratique dans la clandestinité. Il exprime la tension entre les aspirations héroïques, l’idéal de la noblesse, et les exigences du service du Roi, à savoir la soumission à la discipline et à la hiérarchie militaires. Cet univers est décrit par Gatien Courtilz de Sandras, mousquetaire quelques années au cours de sa carrière militaire de 1660 à 1679 et auteur des « Mémoires de Mr. D’Artagnan », à l’authenticité douteuse. Dumas s’en est inspiré, mais a aussi puisé à d’autres sources pour intégrer ses héros à l’Histoire en train de se faire. Dans la vie, D’Artagnan a arrêté le surintendant Nicolas Fouquet (1661) et le marquis de Lauzun (1671) et les a conduits à la forteresse de Pignerol (Piémont), où fut emprisonné à la même époque l’homme au masque de fer. L’Anglaise Lucie Haye, comtesse de Carlisle, fut mêlée à des affaires d’espionnage, emprisonnée et probablement torturée pendant la révolution anglaise (1641-1649). Dumas la transforme en la sulfureuse Milady de Winter, qui sera exécutée par le bourreau de Béthune en présence des fameux mousquetaires. Les ferrets, bijoux de la Reine Anne d’Autriche et au cœur de l’intrigue du roman « Les Trois Mousquetaires », font aujourd’hui partie d’ornements militaires. Ce sont les pièces de métal qui terminent la fourragère et les aiguillettes. Les autres mousquetaires, mentionnés par Courtiltz de Sandras, sont des personnages réels. Jean-Arnaud du Peyrer, comte de Tréville, s’engage dans les « Gardes françaises » (1616) puis est nommé sous-lieutenant d’une compagnie de mousquetaires (1625). Il en deviendra le capitaine-lieutenant (1634) après s’être illustré au siège de La Rochelle (1627-1628). Son cousin Henry d’Aramitz (l’Aramis du roman) entre aux mousquetaires à 20 ans en 1640. Autre cousin éloigné, Armand de Sillègue d’Athos d’Autevielle rejoint les mousquetaires en 1640 et meurt au cours d’un duel trois ans plus tard. Isaac de Portau (Porthos), né en 1617, commence comme cadet dans une compagnie des Gardes françaises commandée par le beau-frère du comte de Tréville. Il participe au siège de Perpignan en 1642, aux côtés de D’Artagnan, et entrera par la suite dans la compagnie des mousquetaires. Tous sont des cadets de familles nobles du Sud-Ouest de la France, pour qui les armées royales constituent un débouché professionnel. La bravoure jusqu’à la témérité forge la légende des Gascons. En outre, si elle est remarquée par les autorités, elle peut leur valoir un emploi public. En dehors de leurs incursions en Flandre, Val de Loire, Bretagne et même Angleterre, les mousquetaires de Dumas résident à Paris, chez l’habitant au faubourg Saint-Germain, afin d’être près du Louvre pour assurer notamment l’escorte du Roi en temps de paix. Le catalogue de l’exposition inclut un plan de Paris de l’époque…qui permet de suivre leurs traces !

Loïc Salmon

Exposition « Mousquetaires » au musée de l’Armée

« Mousquetaires ! », ouvrage collectif de 23 auteurs sous la direction d’Olivier Renaudeau. Éditions Gallimard Musée de l’Armée 272 pages 35 €




Les généraux français de la Grande Guerre

Malgré les effectifs considérables qu’ils ont commandés, les généraux de la première guerre mondiale ne pouvaient prétendre qu’aux grades de brigadier et divisionnaire. Ceux de général de corps d’armée et d’armée ne seront introduits qu’en 1921.

Certains officiers ont connu un avancement rapide, de lieutenant-colonel au début de la guerre à général de division commandant une armée à la fin. Jeune brigadier en 1914, Mangin occupe cette haute fonction 2 ans et demi plus tard. Pétain, colonel ancien, y parvient en…quelques mois ! Ce brusque rajeunissement des cadres, qui exerceront longtemps de hautes responsabilités, aura de graves conséquences. Pétain demeure vice-président du Conseil  supérieur de la guerre jusqu’en 1931… à 75 ans ! Son disciple Debeney commande l’École de guerre, où s’élabore la doctrine de l’armée, avant de devenir chef d’état-major. Gouraud, commandant de la IVème armée en 1918, reste gouverneur militaire de Paris et membre du Conseil supérieur de la guerre jusqu’en 1937. L’enseignement militaire supérieur sera marqué jusque dans les années 1930 par un « magistère bleu horizon » (couleur de l’uniforme de la Grande Guerre). En 1977, le général Beaufre, juge ainsi son propre passage à l’École de guerre (1927-1929) : « La guerre de 1914-1918, codifiée par Pétain et Debeney, avait conduit à tout placer sous le signe de barèmes, d’effectifs, de munitions, de tonnes, de délais, de pertes, le tout ramené au kilomètre courant. C’était technique et commode, voire rassurant, mais foncièrement faux ; on le vit bien en 1940 ». L’ouvrage « Les généraux français de la Grande Guerre » présente notamment la carrière de 6 commandants en chef, 6 commandants de groupes d’armées et 13 commandants d’armées. L’apolitisme militant est la règle. Malgré l’affaire Dreyfus et celle des fiches, les influences politiques directes sont quasiment absentes des critères de choix des commandeurs. Parmi eux, figurent trois maréchaux entrés vainqueurs dans l’Histoire : Foch pour la guerre elle-même (1918), Joffre pour la bataille de la Marne (1914) et Pétain pour celle de Verdun (1916). Ferdinand Foch (1851-1929) choisit l’artillerie à sa sortie de l’École Polytechnique. Professeur 6 ans à l’École de guerre où il enseigne la théorie de « la bataille pour vaincre », il adaptera la doctrine aux possibilités et contraintes du moment et appliquera dans son commandement le concept « des batailles pour user ». Jacques Joffre (1852-1931), issu lui aussi de Polytechnique, préfère le génie et commence sa carrière en Extrême-Orient, au Soudan et à Madagascar. Promu général de brigade à 49 ans mais non breveté de l’École de guerre, il s’entoure de jeunes officiers brevetés… qui appliqueront les idées en vogue sans discernement quant à leur niveau d’exécution, lorsqu’il commandera en chef. Au début de la guerre, il « limoge » 160 généraux qu’il juge incompétents face à l’offensive allemande. Philippe Pétain (1856-1951) sort de Saint-Cyr fortement marqué, comme sa génération, par l’idée de « revanche » après la défaite de 1870. Il fixera l’armée allemande à Verdun par des évacuations, relèves et ravitaillements permanents des troupes françaises le long de la « voie sacrée », partant de Bar-le-Duc. Enfin, en 1917, il rétablit la discipline dans l’armée avec doigté et fermeté… sans que les Allemands s’en aperçoivent !

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

« Les généraux français de la Grande Guerre » par Claude Franc. Éditions E-T-A-I, près de 300 photos, 192 pages. 39 €




Think Tanks

Révolution des affaires militaires, guerre de l’information et cyberstratégie résultent des travaux de « Think Tanks » (TT), organisations d’experts dont les idées suscitent un large consentement dans l’opinion par le relais des médias.

La révolution dans les affaires militaires inclut le recours à la guerre psychologique, la maîtrise du champ de bataille par l’imagerie et la prise de décision en réseau. La guerre de l’information porte sur l’acquisition d’information (données et renseignements) stratégique sur l’adversaire, la dégradation de ses systèmes d’acquisition d’information et de communication et enfin la manipulation et l’influence de son opinion publique. En outre, aujourd’hui, la puissance d’un État est intimement associée à son influence. François-Bernard Huyghe analyse ces « laboratoires d’idées » que sont les TT, anglo-saxons à l’origine. Pour fonctionner, un TT exige : capacité de financement et d’organisation ; recrutement de qualité ; visibilité médiatique conséquente ; puissance éditoriale notable ; réseaux dans l’administration publique, les entreprises, la classe politique et le monde universitaire. Dès la fin de la première guerre mondiale, les négociateurs britanniques et américains du Traité de Versailles ressentent le besoin d’un centre indépendant pour analyser les affaires internationales et conseiller les gouvernements, débordés par la gestion d’affaires quotidiennes de plus en plus complexes. L’Institute of International Affairs voit ainsi le jour en1920 à Londres. Il se fait connaître par la « règle de Chatham House » du nom… de son local de réunion !  Celle-ci stipule : « Quand une réunion, ou l’une de ses parties, se déroule sous la règle de Chatham House, les participants sont libres d’utiliser les informations collectées à cette occasion, mais ils ne doivent révéler ni l’identité, ni l’affiliation des personnes à l’origine de ces informations, de même qu’ils ne doivent pas révéler l’identité des autres participants ». Cette règle, largement répandue, permet à de hauts responsables de communiquer des messages entre personnes de confiance, sans impliquer leur institution. Les TT américains prennent de l’ampleur après la seconde guerre mondiale. Ainsi la « Research and Development », entrée dans le langage courant sous le nom de « Rand », joue un rôle majeur aux États-Unis depuis plus de 50 ans. Elle a édité plus de 10.000 livres et publications et emploie actuellement plus de 15.000 chercheurs dans une douzaine de domaines de compétences. Elle a son siège à Santa Monica (Californie) et dispose de son centre de formation (Rand Graduate School) et de bureaux à Washington (en face du Pentagone) et aux Pays-Bas (Rand Europe). Selon François-Bernard Huyghe, les décideurs politiques américains et européens attendent des TT : des informations indépendantes que ne fournissent pas toujours les fonctionnaires ; une vision alternative ; la synthèse de données surabondantes ; des solutions bien accueillies par les médias ; le label d’une expertise ; la capacité de prendre du recul et d’anticiper. Mais en France même, les TT suscitent un rejet (gadget pour admirateurs béats de l’Amérique) ou un effet de mode, pour tout groupe de réflexion cherchant à se parer d’un label prestigieux et souvent inspirateur et soutien des positions d’une personnalité politique. Enfin, alors que les organisations non gouvernementales cherchent à réaliser un idéal et que les « lobbies » souhaitent obtenir des décisions législatives ou réglementaires, les TT proposent… des solutions !

Loïc Salmon

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Cyberespace : nouveau terrain d’affrontement international

« Think Tanks » par François-Bernard Huyghe. Éditions Vuibert.