Chine : ingérence et « guerre politique » croissantes

Les opérations d’influence de la Chine incluent la subversion, l’intimidation et les pressions politiques dans son environnement régional et aussi en Amérique du Nord et en Europe.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM)et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » de l’IRSEM.

De l’influence à l’ingérence. Pour les autorités chinoises, en l’occurrence le Parti communiste (PCC) il s’agit d’abord de séduire et subjuguer les publics étrangers en soulignant la croissance économique spectaculaire du pays, son efficacité administrative et la supériorité de son régime politique sur la démocratie libérale. Vient ensuite la tradition plurimillénaire de la Chine, dont sa médecine. En politique étrangère, le PCC a imaginé une « émergence pacifique » destinée à dissiper l’impression de « menace chinoise ». Depuis une vingtaine d’années, la puissance de la Chine se manifeste sur le plan militaire mais aussi par ses prouesses architecturales, scientifiques ou technologiques et l’organisation d’événements d’envergure mondiale (Jeux olympiques d’été en 2008 et d’hiver en 2022). Certaines opérations d’influence consistent à contraindre les sociétés adverses par une infiltration lente afin d’entraver toute velléité d’action contraire aux intérêts du PCC. Depuis 2018, elles visent d’abord les diasporas chinoises à l’étranger, très hétérogènes, en créant ou entretenant un sentiment d’appartenance à une même nation et pour bénéficier de leurs connaissances de leur pays de résidence. Afin d’éviter qu’elles deviennent une menace pour le PCC, la Chine exerce une pression constante d’abord sur elles, mais aussi sur les Etats des pays de résidence pour en faire arrêter certains membres et éventuellement les extrader. Vis-à-vis des pays étrangers, elle pratique la diplomatie du « loup guerrier » », à savoir les postures agressives du porte-parole du ministère des Affaires étrangères et d’une dizaine de diplomates qui, via les réseaux sociaux, recourent à l’invective ou même l’intimidation en brouillant ce qui relève du PCC et de la Chine comme « pays-culture ». Au sein de l’ONU, Pékin détient plusieurs postes-clés, fournit d’importantes contributions financières et exerce des pressions économiques et politiques ou pratique la cooptation, la coercition et la corruption. Il s’agit de renforcer sa présence, cadrer les débats et contrôler les discours, obtenir des soutiens, imposer un ordre du jour et influencer l’élaboration et l’interprétation des normes. Le PCC utilise aussi les universités pour acquérir des connaissances et des technologies par le biais de programmes de recherche conjoints, de façon légale ou par le vol et l’espionnage. En outre, des « stations de recrutement » à l’étranger font venir des candidats potentiels en Chine et collectent des informations sur les personnalités scientifiques et les programmes de recherche. Ainsi, plusieurs bases chinoises de données contiennent des millions de profils ciblés dans le monde. Souvent, les chercheurs ainsi recrutés travaillent au développement des capacités militaires chinoises. Plusieurs scandales ont éclaté en 2020 et 2021 au sujet de programmes conjoints avec des universités occidentales aidant, involontairement, Pékin à construire des armes de destruction massive ou à mettre au point des technologies de surveillance de la population chinoise. La manipulation de l’information passe par les réseaux sociaux avec la création de faux comptes, de « trolls » (messages destinés à susciter des polémiques) et de « l’astrosurfing » (simulation d’un mouvement populaire spontané). Ces procédés, inspirés de ceux de la Russie, visent d’abord la population chinoise, pour empêcher des actions collectives non contrôlées par le PCC, puis la scène internationale. La manipulation inclut l’achat d’un message, d’influence sur un compte, d’un compte ou d’une page. Depuis 2019, Twitter, Facebook et YouTube identifient de telles campagnes originaires de Chine et suspendent des dizaines de milliers de comptes. Les relais de la propagande chinoise incluent le recrutement d’universitaires étrangers et d’« influenceurs » (vedettes de réseaux sociaux) occidentaux. L’intelligence artificielle génère des textes et des images de profils. Les touristes chinois à l’étranger peuvent faire passer des messages, comme l’appui des revendications territoriales de Pékin en mer de Chine méridionale. Enfin, la « diplomatie des otages », détention arbitraire de ressortissants étrangers pour faire basculer un rapport de force, a été utilisée par Pékin contre la Suède, le Canada, le Japon et Taïwan.

« Guerre politique » ciblée. Prenant exemple sur les opérations d’influence de la Russie contre la Géorgie (2008) et l’Ukraine (depuis 2014), la Chine en a lancé contre l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Europe et l’Amérique du Nord. Mais Hong Kong et Taïwan, cibles prioritaires, constituent de véritables laboratoires de recherche et développement de la « guerre politique ». A Taïwan, le PCC utilise des relais locaux pour dissimuler ses traces. Il a commencé par des pressions sur certains médias, qui se sont autocensurés afin de pouvoir continuer à poursuivre leurs activités en Chine. Cela passe par la publicité, l’achat d’actions de médias jusqu’à en prendre le contrôle (avec des conséquences sur la ligne éditoriale), le financement clandestin, les nominations d’ « amis » à des postes-clés et les forums sino-taïwanais. Pékin recourt aussi à des « cyberarmées », groupes menant campagne contre quelque chose ou quelqu’un. Dans le monde politique local, des micro-partis, favorables au rattachement de Taïwan à la Chine, et des personnalités, ciblées pour leur inclination prochinoise, servent de relais. S’y ajoutent célébrités culturelles ou artistiques, organisations civiques, réseaux de temples bouddhistes et taoïstes, milieux d’affaires, Taïwanais résidant en Chine et Chinois vivant à Taïwan. Toutefois, ces ingérences de Pékin ont produit l’effet inverse parmi la population, qui s’identifie à 67 % comme « seulement taïwanaise ». La crise hongkongaise de 2019 a en effet joué un rôle de repoussoir. Sur les réseaux sociaux, Pékin a submergé les opinions publiques, de Hong Kong et d’autres pays, de contenus manipulés ou sensationnels, comparant les manifestants à des cafards ou des terroristes djihadistes. Ces campagnes, dont la moitié des comptes a été créée en trois mois, diffusent des récits orientés sur le rejet des manifestants, le soutien à la police de Hong Kong et un « complot d’Occidentaux ». Par ailleurs, Pékin considère Singapour comme un « pays chinois », en raison de l’origine à 74,5 % chinoise de sa population. Pékin veut que la Cité-Etat cesse de parler de liberté de navigation et d’entraîner ses forces armées à Taïwan et aussi qu’elle développe davantage ses relations commerciales avec la Chine. Singapour, où sont parlés l’anglais et le chinois, résiste en prônant son identité spécifique, à savoir pluriethnique et multiculturelle avec une particularité « chinoise singapourienne ».

Loïc Salmon

Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

Guerre de l’information et information de guerre




Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

La mondialisation a développé considérablement la puissance économique de la Chine et consolidé l’influence du Parti communiste chinois (PCC), qui tente d’imposer ses normes, valeurs et institutions au monde.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » à l’IRSEM.

Le concept de « Front uni ». Le PCC cherche à éliminer ses adversaires intérieurs et extérieurs, contrôler les groupes susceptibles de défier son autorité, construire une coalition pour servir ses intérêts et projeter son influence à l’étranger. Il s’agit de vaincre sans combattre en constituant un environnement étranger favorable à la Chine et défavorable à ses adversaires. Dès le temps de paix, trois guerres doivent donc être menées simultanément. La première, celle de l’opinion publique, vise à rallier les publics cibles, modeler les esprits des masses populaires en excitant leurs émotions et contraignant leur comportement. La deuxième guerre, à savoir psychologique, vise à : démoraliser les forces adverses ; les dissuader ; distiller le doute sur leur action, quitte à les terroriser pour miner leur capacité et leur volonté de combattre ; briser le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés ; perturber le processus décisionnel du pays ennemi. La troisième guerre consiste à utiliser le droit pour dissuader, attaquer, contre-attaquer, contraindre et sanctionner. Ainsi le PCC a émis une nouvelle interprétation du droit de la mer et promulgué une loi sur la sécurité nationale de Hong Kong en 2020. Au moyen de procédures financièrement dissuasives, il entame des poursuites judiciaires contre quiconque s’oppose à ses intérêts en l’accusant de diffamation. En outre, certaines opérations portent sur le contrôle des capacités cognitives de l’ennemi et de prise de décision en manipulant ses valeurs, son éthique nationale, ses idéologies, traditions culturelles ou croyances historiques de son pays, en vue de l’inciter à abandonner son système social et sa voie de développement. S’y ajoutent les mesures actives inspirées de l’Union soviétique : désinformation ; contrefaçons ; sabotage ; discrédit et déstabilisation de gouvernements étrangers ; provocations ; opérations de fragilisation de la cohésion sociale ; recrutement « d’idiots utiles » (admirateurs naïfs de la Chine) ; assassinats et actions terroristes. Les opérations d’influence sont mises en œuvre par des entités relevant du PCC, de l’Etat, de l’Armée populaire de libération et des entreprises.

Le PCC. A lui seul, le PCC dispose de cinq organismes dédiés. Le département de la propagande contrôle tous les médias et la production culturelle, afin de restreindre la liberté d’expression et l’esprit critique. Il oriente l’opinion publique, défend les intérêts de la Chine, justifie ses actions et la présente sous son meilleur jour. Son vaste réseau s’étend à l’étranger, où il se montre de plus en plus agressif. Le département du « Travail du Front uni » dispose d’une douzaine de bureaux pour cibler : les partis politiques ; les minorités ethniques ; les entreprises privées ; les intellectuels non membres du PCC ; les nouvelles classes sociales ; Hong Kong ; Macao ; Taïwan ; le Tibet ; le Xinjiang, où se trouve la minorité ouïgoure ; les Chinois d’outre-mer ; les affaires religieuses. Le département des liaisons internationales s’occupe de la « diplomatie de parti », à savoir les relations avec les partis politiques étrangers pour accroître le nombre d’amis de la Chine, servir de plateforme d’observation et d’analyse et collecter des renseignements. La Ligue de la jeunesse communiste compte 80 millions de membres âgés de 14 à 28 ans. Elle sert de courroie de transmission vers les jeunes, de pépinière de futurs cadres du PCC et de force mobilisable en cas de besoin (les jeunes « gardes rouges » avaient lancé la « Révolution culturelle » de 1966-1976). Avec ses propres moyens de propagande en chinois et en anglais, elle accroît sa présence sur les réseaux sociaux pour promouvoir le PCC et la Chine et critiquer les Etats-Unis par l’humour et le sarcasme. Le Bureau 610 regroupe 15.000 personnes en Chine et à l’étranger pour éradiquer, en dehors de tout cadre légal, le mouvement Falun Gong créé en 1992 et prônant la méditation et le travail sur soi. Chaque mission diplomatique compte un membre du Bureau 610, chargé d’en détecter les adeptes, les ficher et les intimider. En outre, il s’efforce de dissuader les gouvernements étrangers d’entretenir des relations avec eux.

L’Etat. Principale agence civile de renseignement, le ministère de la Sécurité d’Etat mène des opérations à l’étranger avec un peu moins de vingt directions ou bureaux, dont l’un se dissimule sous le nom de « Bureau de coopération scientifique avec Taïwan, Hong Kong et Macao » de l’Académie des sciences. Le Bureau des affaires taïwanaises surveille divers médias pour distiller la propagande vers Taïwan.

L’Armée populaire de libération (APL). Bras armé du PCC, l’APL inclut la Force de soutien stratégique, dont le département des systèmes de réseaux s’occupe des domaines cyber, électromagnétique et informationnel. La Base 311 centralise l’action psychologique contre Taïwan et mène des recherches sur l’environnement informationnel aux Etats-Unis. Composée essentiellement de chercheurs et d’ingénieurs, la Base 311 s’intéresse aux technologies, dont l’intelligence artificielle, pour agir sur l’opinion publique. Elle gère des entreprises comme Voice of the Strait, China Huayi Braodcasting Corporation et la maison d’éditions Haifeng pour exercer une influence via la radio, la télévision, les réseaux sociaux ou les livres. Elle contrôle la plateforme-relais China Association for International Friendly Contact, chargée des relations avec les élites de pays étrangers.

Les entreprises. Privées ou publiques, les entreprises collectent des données par l’espionnage, le piratage, la construction d’infrastructures ou les nouvelles technologies pour servir à des fins militaires. L’article 7 de la loi sur le renseignement les contraint ainsi que tout citoyen à soutenir, aider et coopérer aux efforts nationaux dans ce domaine. En matière d’infrastructures, des entreprises chinoises ont construit ou rénové 186 bâtiments étatiques en Afrique, dont le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, et créé au moins 14 réseaux gouvernementaux sensibles de télécommunications, dont les systèmes informatiques pourraient être équipés de « portes dérobées » destinées à capter tous les échanges. Cela permettrait de recruter des agents potentiels, compromettre et contraindre certains dirigeants et faciliter les opérations d’influence. Il en est de même pour les câbles sous-marins, l’une des priorités des « routes numériques de la soie ». S’y ajoutent les plateformes WeChat, Weibo et TikTok ainsi que le système de navigation Beidou. Enfin, la société Huawei (électronique grand public) entretiendrait des relations avec les services de sécurité et l’APL.

Loïc Salmon

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Chine : Covid-19, propagande active et une image dégradée

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan




Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

Face aux campagnes de désinformation déstabilisantes, la supériorité opérationnelle sur un théâtre nécessite de maîtriser le champ informationnel pour appuyer l’action militaire, mais dans le cadre du droit international.

Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), l’ont expliqué, le 20 octobre 2021 à Paris, lors de la publication de la doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I), complément de celles relatives à la lutte informatique défensive (LID, 2018) et la lutte informatique offensive (LIO, 2019).

Lieu de compétition stratégique. Gagner la bataille idéologique de la guerre froide (1947-1991) passait par la faculté d’agir sur la perception des populations et impliquait d’utiliser l’information comme une arme, indique Florence Parly. Mais la nouveauté réside dans la vitesse de circulation de l’information (voir encadré). Daech s’est révélé d’une très grande efficacité par sa capacité à mobiliser et recruter sur les réseaux sociaux dans les années 2010. Son expansion territoriale est allée de pair avec la professionnalisation de ses opérations informationnelles (46.000 comptes recensés en 2014). La neutralisation des cadres qui les organisaient a contribué au déclin de l’organisation et à la fin de sa domination territoriale. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été réalisée autant par la manipulation d’informations et la désinformation que par les manœuvres militaires. Aujourd’hui, les principales puissances mondiales (Etats-Unis, Chine et Russie) sont engagées dans la course aux armements et dans celle des technologies de l’information. Mais il existe une asymétrie entre les démocraties libérales et les Etats autoritaires. En matière de cyberdéfense, la France se défend, attaque et influence. « Concrètement, souligne la ministre des Armées, cela signifie que, sur les théâtres d’opérations où elles agissent, les armées françaises conduisent des actions informationnelles, afin de lutter contre la propagande terroriste et contre la manipulation de l’information ». En liaison avec le ministère de l’Intérieur et les principaux pays alliés, elles surveillent les réseaux sociaux pour contrer, notamment, les activités numériques de Daech, d’Al Qaïda et des organisations affilées. Elles en exploitent les renseignements recueillis et en dénoncent les comptes liés à leurs propagandes. Vu le caractère sensible du terme « influence », la ministre des Armées précise que « les armées françaises ne conduiront pas d’opération informationnelle sur le territoire national. Les armées françaises ne déstabiliseront pas un Etat étranger à travers des actions informationnelles qui viseraient, par exemple, ses processus électoraux. » La cyberdéfense, considérée comme prioritaire par la Loi de programmation militaire 2019-2025, va donner lieu à l’embauche d’informaticiens, de linguistes, de psychologues, de sociologues et de spécialistes de l’environnement informationnel et cognitif.

Capacités militaires. Les actions d’influence obéissent, notamment, au maintien de l’initiative face à l’adversaire. « L’enjeu, indique le général Burkhard, est donc d’être capable de communiquer vite et juste. A la contrainte de la vitesse, se combine une obligation d’exactitude, ce qui rend l’exercice parfois difficile ». Il s’agit de proposer un narratif sincère et convaincant et de disposer d’informations vérifiées, dont la diffusion appuie les opérations militaires. L’influence vise à devancer les « fake news » (informations tronquées ou fausses) ou les contrer en rétablissant les faits. L’action du Comcyber (commandant de la cyberdéfense) dans le champ informationnel est coordonnée avec l’ensemble des actions en cours. La manœuvre s’articule autour de la recherche permanente de la synchronisation des effets. Pour cela, précise le CEMA, il faut recueillir du renseignement, étudier l’adversaire, choisir des modes d’action et prévoir les cas non conformes. La L2I s’appuie sur un ensemble de modes d’action, qui se combinent. Manœuvrer implique aussi d’accepter une part d’incertitude et de prendre des risques, à réduire au minimum, car l’ensemble des variables dans l’analyse et l’action n’est jamais maîtrisable. « Seule l’audace permet de saisir les opportunités et d’imposer un rapport de forces favorables, souligne le général Burkhard. Il faut se préparer à un conflit de haute intensité, même si la L2I contribue à gagner la guerre avant qu’elle se déclenche. Sa doctrine a pour objet de donner aux cyber-combattants des règles d’engagement claires pour agir efficacement, conclut le CEMA, qui s’appuie sur le Comcyber et des unités spécialisées pour la mettre en œuvre.

Renseigner, défendre et agir. Le document « Eléments publics de doctrine militaire de lutte informatique d’influence » en présente les objectifs et les types d’opérations militaires. En matière de renseignement, il faut : connaître l’environnement international d’une coopération militaire ; détecter et caractériser les attaques informationnelles adverses ; connaître les intentions et les dispositifs militaires adverses. Outre la veille numérique, il s’agit d’induire l’adversaire en erreur pour lui faire dévoiler ses intentions ou son dispositif. En matière de défense, pour faire cesser les attaques informationnelles adverses ou en atténuer les effets, il faut les dénoncer, contenir, affaiblir ou discréditer, y compris par la ruse. La L2I valorise l’action des forces armées dans leur zone d’action, affaiblit la légitimité de l’adversaire et appuie les opérations menées dans le champ physique par des manœuvres de diversion. Ses opérations consistent à : promouvoir l’action des forces armées sur les médias sociaux ; convaincre les acteurs d’une crise d’agir dans le sens souhaité ; dénoncer les incohérences ou mensonges de l’adversaire ; faire des opérations de « déception » (tromperie).

Loïc Salmon

Selon le ministère des Armées, les réseaux sociaux débitent en 60 secondes : 1,3 million de connexions et 360 nouveaux inscrits sur Facebook ; 19 millions de SMS envoyés ; 4,7 millions de vues sur YouTube ; 400.000 applications téléchargées sur Google Play ; 694.444 visites sur Instagram ; 194.444 tweets ; 190 millions de courriels envoyés ; 1.400 vidéos postées sur Tik Tok ; 305 commandes vocales « intelligentes » ; 2,5 millions d’images vues sur Imgur ; 59 millions de messages instantanés envoyés sur Facebook Messenger ; 2,5 millions de publications sur Snapchat ;  4,1 millions de requêtes sur Google ; 1,1 million de dollars dépensés. La couche informationnelle du cyberespace comporte six caractéristiques : contraction du temps et de l’espace par l’immédiateté de l’information, diffusée à très grande échelle et favorisant l’interactivité ; possibilité de dissimuler les sources d’information ou d’en falsifier l’origine par la maîtrise des technologies ; information difficile à effacer, car facilement dupliquée ou stockée ailleurs ; grande liberté des comportements individuels pour diffuser de l’information, vraie ou fausse, sans aucun contrôle éditorial ; innovations technologiques continues en matière de création, stockage et diffusion d’informations ; espace modelé par les grands opérateurs du numérique, qui imposent leur propre réglementation.

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

 




Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité

La récurrence d’incidents frontaliers avec la Chine pourrait conduire l’Inde à inclure Taïwan dans sa contribution à l’architecture de sécurité régionale.

C’est ce qui ressort d’une note publiée en juillet 2021 à Paris par Gilles Boquerat, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.

Contentieux frontalier. Le différend territorial entre la Fédération indienne et la République populaire de Chine porte sur le tracé de la frontière himalayenne, à savoir sur l’Aksai Chin à l’Ouest et sur l’Etat indien l’Arunachal Pradesh à l’Est (voir carte). A l’Ouest, aucune démarcation n’a été tracée au sol. A l’Est, une ligne, dite Mac Mahon, suit la ligne de crête himalayenne. De fait, la Chine contrôle l’Aksai Chin depuis son invasion du Tibet en 1950. Elle y a construit une route reliant le Tibet à sa province du Xinjiang. A l’Est, l’Inde revendique une démarcation passant au pied des contreforts himalayens en bordure de la vallée du Brahmapoutre et incluant une zone dénommée « Tibet du Sud » par la Chine. En 1960, Pékin a proposé de reconnaître la ligne Mac Mahon en échange de l’Aksai Chin. Le refus de New Delhi a débouché, deux ans plus tard, sur une guerre…gagnée par la Chine, qui s’est contentée de consolider ses positions sur l’Aksai Chin. Une « Line of Actual Control » (LAC, ligne de contrôle effectif) sépare les deux pays sur 3.500 km, dont 1.600 km dans l’Aksai Chin. Le tracé de cette LAC, jamais accepté formellement par les deux parties, fait l’objet de désaccords ponctuels. Pour prévenir toute confrontation, Pékin et New Delhi ont conclu des accords en 1993, 2003, 2012 et 2013, excluant le retour à la force et prônant le développement de relations bilatérales, surtout économiques. Pour affirmer ses revendications sur la LAC, l’Inde a organisé 65 points de patrouille par ses forces armées et de police au Ladakh. Les 5 et 9 mai et 15 juin 2020, des affrontements meurtriers se sont produits entre soldats indiens et chinois. Depuis, les forces déployées sur la frontière restent en état d’alerte. Fin août, une unité indienne de la Force spéciale des frontières, composée notamment de réfugiés tibétains, a pris par surprise le contrôle de la chaîne du Kailash, surplombant la rive Sud du lac Pangong et la garnison chinoise de Moldo. Des pourparlers en avril et juin 2021 n’ont pas abouti à un retrait chinois de Gogra/Hot Spring ni des autres zones contestées. Pour l’Inde, la plaine de Depsang constitue un enjeu important, car l’aéroport militaire de Doulat Beg Oldie (DBO) y a été construit, à 5.000 m d’altitude, lors du conflit de 1962. La piste d’atterrissage se trouve près de la nouvelle route stratégique Darku-Shylok-DBO (en vert sur la carte), longue de 255 km et qui permet de ravitailler les forces déployées jusqu’au pied du col de Karakorum.

Militarisation accrue. L’Inde cherche à mettre en place une dissuasion crédible contre toute intrusion chinoise sur l’ensemble de la LAC et disposer d’une capacité de surprise. Depuis l’été 2020, 50.000 soldats y sont déployés sur 800 km. Le 1er Corps d’armée, composé de deux divisions d’infanterie, a été déplacé de la frontière avec le Pakistan vers le Ladakh. Le 17ème Corps, seule unité de montagne, reste basé dans le Bengale occidental, face aux Etats du Nord-Est (Sikkim, Népal et Bhoutan). La construction de routes, d’héliports et de camps est programmée dans les zones frontalières, afin de faciliter le déplacement de soldats et de matériels. Les sévères conditions météorologiques éprouvent les chars de combat T72MI Aleya et T905 Bhishma, les véhicules de combat d’infanterie BMP-2, les obusiers M777 de 155 mm et les batteries de missiles. Pour améliorer sa capacité de transport, l’armée de l’Air indienne a récemment acquis des hélicoptères CH-47 Chinook et des avions de transport tactique C-130J Super Hercules et Boeing C-17. De son côté, l’armée chinoise a équipé ses avant-postes de radars, capteurs et drones et les relient aux installations de l’arrière par des routes et la pose de fibres optiques. De plus, des villages sont édifiés à la frontière pour servir de postes de surveillance et matérialiser les revendications territoriales. A l’Est, la construction d’une voie ferrée entre Chendu (Sichuan) et Lhassa (Tibet), permettra le déploiement rapide de troupes et d’équipements en cas de tension frontalière entre l’Arunachal Pradesh et le Sikkim. Un premier tronçon de 435 km entre Lhassa et Nyingchi, a été inauguré en juin 2021. Toutefois, l’Inde ne semble guère en mesure de reconquérir le terrain perdu. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, le budget de défense de la Chine a atteint 252 Mds$ en 2020, contre 72,9 Mds$ pour celui de l’Inde. De 2011 à 2020, les dépenses militaires ont augmenté de 76 % en Chine, contre 34 % en Inde. Par ailleurs, pour contrer l’expansionnisme maritime chinois, l’Inde a relancé, en 2020, le forum « Quadrilateral Security Dialogue » (Dialogue quadrilatéral sur la sécurité), portant notamment sur une synergie entre sa Marine et celle des Etats-Unis, du Japon et de l’Australie.

Contexte économique. L’Inde a reconnu très tôt la légitimité de la Chine populaire, après son accession au pouvoir en 1949. Puis, dans les années 1990, elle a procédé à un échange de représentations commerciales faisant office d’ambassades avec Taïwan. Après les incidents frontaliers de 2020, le représentant de Taïwan en Inde a proposé d’étendre les relations bilatérales à la sécurité régionale. Une montée de la tension entre Pékin et Taipei aurait en effet des conséquences géopolitiques graves. La liberté de navigation dans le détroit de Taïwan constitue un enjeu stratégique pour l’Inde, car 40 % de son commerce avec l’Asie orientale y transite. En octobre 2020, l’institution National Maritime Foundation, qui dépend du ministère indien de la Défense et de la Marine, a signé un accord avec la Taïwan-Asia Exchange Foundation pour réfléchir ensemble sur les questions d’intérêt commun liées au domaine maritime. Début 2019, l’Inde a proposé à Taïwan une assistance technologique pour la construction de sous-marins et a évoqué une collaboration en matière de cybersécurité. Pékin avait alors mis en garde New Delhi contre toute coopération militaire avec Taipei. En novembre 2020, l’Inde a refusé d’adhérer au « Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat économique pour l’ensemble de la région), vaste zone de libre-échange entre Australie, Brunei, Cambodge, Chine, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Birmanie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Corée du Sud, Thaïlande et Viêt Nam. Elle y voit un moyen pour la Chine de renforcer sa position économique dominante sur la zone indopacifique. Toutefois, elle dépend de la Chine dans les secteurs de l’électronique, de l’industrie pharmaceutique, de l’automobile et des télécommunications. Pour l’exercice 2019-2020, ses achats à la Chine, incluant machines et équipements médicaux, ont atteint 65,3 Mds$ et ses ventes 16,6 Mds$, surtout des minerais pour soutenir le rebond de l’économie chinoise. En incluant Hong-Kong, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Inde, devant les Etats-Unis. L’Inde n’est que le 17ème partenaire commercial de Taïwan, qui reste son 31ème partenaire.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Asie du Sud : Inde et Pakistan se veulent des puissances nucléaires responsables

Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu




Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu

Pour le Japon, allié des Etats-Unis et partisan du multilatéralisme en matière de politique étrangère, la sécurité régionale l’emporte parfois sur les enjeux commerciaux.

Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans deux notes publiées le 18 novembre 2020 et le 24 mars 2021.

Le contexte stratégique. Le pacte d’alliance entre le Japon et les Etats-Unis, conclu à l’issue de la seconde guerre mondiale, reste au cœur de la sécurité du Japon et de la région Asie-Pacifique. La Corée du Nord demeure la menace la plus immédiate (voir encadré). De mai 2019 à novembre 2020, celle-ci a effectué 35 tirs d’essais de missiles, dont un seul a échoué. Les derniers concernaient des missiles de courte portée à combustible solide, signe d’un progrès technologique considérable. Ces essais, prélude à une éventuelle attaque massive, constituent une menace crédible et immédiate pour le Japon, qui abrite les bases américaines les plus importantes en Asie. Par ailleurs, la Chine a remplacé l’Union soviétique comme adversaire commun du Japon et des Etats-Unis, Son idéologie communiste se trouve masquée par les réformes économiques et la stratégie d’ouverture sur le monde mise en œuvre depuis 1979. Toutefois, la Chine demeure un partenaire économique majeur pour le Japon. Son deuxième partenaire pour les exportations après les Etats-Unis, elle en est devenue le premier pour les échanges commerciaux, passés de 1Md$ par an à la fin des années 1970 à 317 Mds$ en 2019. La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine affecte certaines entreprises japonaises. Ainsi les fabricants de micro-processeurs sont concernés par l’interdiction de vente de technologies américaines à des entreprises chinoises, dont ZTE (réseaux et de communication et fabrication de téléphones mobiles) et Huawei (smartphones). La menace chinoise porte notamment sur l’archipel des Senkaku et d’autres îles de l’espace maritime japonais. Pour Pékin, la contestation des limites en mer de Chine orientale constitue un moyen de de contrôle de la puissance japonaise. Cette posture se traduit par la multiplication des incursions dans les eaux entourant les Senkaku. Entre avril 2019 et août 2020, des navires chinois ont passé 456 jours dans les eaux contigües. Des garde-côtes chinois ont même pénétré à quatre reprises dans les eaux territoriales japonaises en 2019 et sept fois en 2020. Certains sont restés 39 heures et même jusqu’à 59 heures, maintenant en alerte permanente les unités navales et de garde-côtes japonais. Le Livre blanc de la défense du Japon, publié en juillet 2020 mentionne comme menace importante « la tentative constante de modifier unilatéralement le statu quo autour des Senkaku et en mer de Chine méridionale en utilisant la coercition. » Selon un sondage réalisé le même mois, 90 % des personnes interrogées ont déclaré avoir une opinion négative de la Chine. Cette perception de la Chine comme une menace et un facteur d’instabilité croît dans la région. En conséquence, le Japon a adopté une stratégie de sécurité nationale en 2013. Le budget de la défense représente 1,1 % du produit intérieur brut pour l’année fiscale 2020-2021. Mais l’augmentation cumulée entre 2012 et 2019 a atteint 13 % à 48,6 Mds$. Une loi de 2015 autorise le principe « d’auto-défense collective ». Il s’agit de construire une « force de défense multi-domaines », capable de défendre le territoire, y compris les îles éloignées, et de donner aux forces d’auto-défense la capacité de contribuer à la paix, même loin des côtes.

L’action extérieure. La montée en puissance de la Chine transforme en profondeur le cadre de la politique extérieure du Japon. La « doctrine Fukuda » (Premier ministre de 1976 à 1978), énoncée en 1977, a amorcé le retour du Japon comme puissance pacifique sur la scène internationale, en commençant par l’Asie du Sud-Est, important récipiendaire de son aide au développement. Un premier accord de libre-échange, signé avec Singapour en 2002, a été suivi deux ans plus tard d’un autre avec l’ASEAN qui regroupe 11 pays (Brunei, Birmanie, Cambodge, Timor-Leste, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Viêt Nam). En vue d’un rééquilibrage entre les domaines économique et stratégique, le Japon soutient, dès 2016, le « Trans-Pacific Partnership » (Partenariat trans Pacifique), accord commercial entre Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour et Viêt Nam. Il propose des normes démocratiques, transparentes et libérales, face à l’influence chinoise. En effet, Pékin ne trace pas de frontières entre les théâtres d’actions économiques, militaires, stratégiques, scientifiques et légales, qu’ils soient bilatéraux ou multilatéraux, afin de servir les intérêts définis par le Parti communiste. En intégrant l’Organisation mondiale du commerce avec des conditions spécifiques, elle a tenté de se servir des règles qui l’avantagent, sans respecter celles qui limitent sa marge de manœuvre et en imposant son propre « multilatéralisme », à savoir le projet des « Nouvelles routes de la soie ». En outre, elle contrôle 4 des 15 organisations internationales sous l’égide l’ONU, afin d’exercer une influence indirecte par l’intermédiaire des Etats membres dont elle est proche. En vue d’équilibrer la puissance chinoise dans une vaste zone de libre-échange, le Japon a adhéré, en 2021, au « Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat économique pour l’ensemble de la région), vaste zone de libre-échange entre Australie, Brunei, Cambodge, Chine, Indonésie, Laos, Malaisie, Birmanie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Corée du Sud, Thaïlande et Viêt Nam. Par ailleurs, en 2018, le Japon a signé un accord de partenariat économique avec l’Union européenne, doublé d’un partenariat stratégique. Le concept d’une « zone indo-pacifique libre et ouverte », prôné par le Japon en 2016, refuse l’usage de la force, le non-respect des règles internationales et la remise en cause du libre-échange par décision unilatérale ou manipulation des règles existantes.

Loïc Salmon

Le 15 septembre 2021, les deux Corées ont procédé à des tirs de missiles. Le missile sud-coréen a été tiré d’un sous-marin de la classe Ahn Chang-ho, récemment mis en service et équipé de systèmes de lancement verticaux pour missiles de croisière. Quelques heures auparavant, deux missiles à courte portée, lancés depuis le centre de la Corée du Nord vers la mer du Japon, ont parcouru environ 800 km à une altitude maximale de 60 km, selon l’Etat-major interarmées sud-coréen. Le 13 septembre, la Corée du Nord avait annoncé que des « missiles de croisière à longue portée » avaient parcouru 1.500 km pendant deux heures au-dessus de son territoire et de ses eaux territoriales. Selon les analystes, ces missiles pourraient atteindre la Corée du Sud et le Japon. Les sanctions de l’ONU contre la Corée du Nord portent sur l’armement nucléaire et les missiles balistiques, mais pas sur le développement de missiles de croisière. Le 28 septembre, l’agence de presse de la Corée du Nord a annoncé l’essai réussi d’un missile planeur hypersonique Hwasong-8 sur une distance de 200 km et une apogée de 30 km.

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Marine : technologie de pointe pour combattre partout

La préparation au combat de haute intensité, en interarmées et de façon synchronisée dans l’espace et le cyber, nécessite une technologie avancée et du personnel à motiver et fidéliser.

L’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine (CEMM), l’a expliqué au cours d’une rencontre organisée, le 12 juillet 2021 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

L’action en interne Outre une présence mondiale, la Marine assure des missions permanentes : patrouille d’au moins un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) pour la dissuasion ; patrouille d’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) ; équipes spécialisées pour la connaissance et l’anticipation ; défense côtière et interdiction maritime par des équipes de fusiliers marins ; soutien aux opérations par les commandos Marine. Selon l’amiral Vandier, le plan « Mercator », lancé en 2018, doit d’abord développer la capacité offensive, à savoir retrouver l’initiative et l’audace. Ensuite, il porte sur l’investissement pour les « cas d’usage » à 2-3 ans, comme par exemple : la lutte anti-drones en combinant satellite et laser qui aveugle ; le traitement des méga données pour évaluer l’environnement électromagnétique ; la frégate de défense et d’intervention et son « jumeau numérique » pour développer la modélisation. Grâce à la gestion de carrière et la rémunération, « Mercator » vise à fidéliser le personnel compétent, notamment féminin qui subit une forte attrition après 10-12 ans de service.

La présence extérieure. En juin 2021, la Marine déploie 49 navires, 12 aéronefs et 3.083 marins dans l’océan Atlantique, en Méditerranée, en Manche et mer du Nord, en océan Indien et dans le Pacifique. Le CEMM estime nécessaire de développer également une stratégie défensive. Ainsi, l’appareil militaire contribue aux technologies maritime, spatiale et cyber, qui soutiennent la croissance économique. L’Occident, pénalisé par le coût du travail, doit reprendre la main par la technologie duale (civile et militaire). La Marine française a besoin de patrouilleurs pour assurer la sécurité du SNLE (au départ et à l’arrivée) et de frégates multi-missions pour gérer les perturbations et les tentatives de chantage de la Russie. Les frégates naviguent aussi en Méditerranée centrale, à cause de la situation dans l’Ouest libyen et des migrations, et orientale, en raison du conflit en Syrie, du canal de Suez et de l’activisme turc à proximité des gisements de gaz. La mer Rouge constitue une zone d’action militaire entre la Russie, les Etats-Unis et la Chine, déjà présente dans le détroit de Bab el-Mandeb. Les porte-avions américains ne vont plus dans le golfe Persique, où la mission française « Agénor » recueille du renseignement électromagnétique (cyber et radar tridimensionnel). Dans les océans Indien et Pacifique, la Chine manifeste un comportement agressif avec ses bateaux de pêche, navires garde-côtes et bâtiments militaires. La situation se complique dans le détroit de Taïwan, île que Pékin considère comme une province à conquérir sans guerre.

La troisième voie. Selon l’amiral Vandier, la Chine pratique déjà une forme d’assujettissement économique et financier en Asie du Sud-Est. La France prône un multilatéralisme efficace partout où elle l’estime nécessaire, indépendamment de la tension Washington-Pékin. Ainsi pour acquérir une dimension océanique face à la Chine, l’Australie a décidé de se doter de sous-marins français malgré les pressions politiques des Etats-Unis, car « acheter américain » aurait été considéré comme un acte offensif par Pékin.

Loïc Salmon

Marine nationale : s’entraîner pour anticiper le combat futur

Marine nationale : les enjeux de la Nouvelle-Calédonie

Marine nationale : opération « Agénor » et missions « Foch » et « Jeanne d’Arc »




Guerre future : menaces balistiques et spatiales accrues

La manœuvrabilité et la vitesse accrues des missiles balistiques rendront leur interception de plus en plus complexe par les dispositifs de défense, qui utiliseront l’intelligence artificielle pour modéliser leurs trajectoires.

Ronan Moulinet, expert radar au groupe Thales (électronique de défense), l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 9 avril 2021 à Paris, par l’association Les jeunes IHEDN.

Missiles balistiques. Porteurs de plusieurs têtes (armes nucléaires ou charges conventionnelles), les missiles intercontinentaux (ICBM) peuvent parcourir jusqu’à 10.000 km à raison de 7 km/seconde, soit la vitesse d’un satellite en orbite à 400 km d’altitude. D’une grande manœuvrabilité, ils positionnent une ou plusieurs têtes sur une ou plusieurs trajectoires et sont lancés en nombre pour saturer les défenses adverses. La phase « propulsée » dure de 3 à 6 minutes, la phase balistique proprement dite 25 minutes et la phase de rentrée atmosphérique environ 5 minutes à partir de 3 km d’altitude. Une trajectoire tendue à faible altitude réduit les délais de détection et de déclenchement d’alerte. La propulsion « liquide » facilite le contrôle de la poussée initiale, mais présente des contraintes de manipulation des ergols (comburant et carburant) toxiques et inflammables, de leur stockage sur une longue durée et de leur chargement dans le missile (plusieurs heures). Une propulsion « solide » rend son entreposage plus aisé, facilite la manipulation du missile et permet un lancement rapide (moins de 15 minutes), mais nécessite un contrôle plus contraignant de la poussée. Les missiles à courte portée (moins de 1.000 km), les plus nombreux, volent 5-6 minutes, les missiles intercontinentaux (plus de 5.500 km) environ 30 minutes et ceux lancés de sous-marins (de moins de 1.000 km à 11.000 km) 5-6 minutes pendant la phase propulsée. Les types de porteurs ou de lanceurs varient : silos terrestres ou sur lanceurs mobiles à roues pour les ICBM ; trains avec wagons aménagés ; avions de chasse ou bombardiers ; navires porte-conteneurs ou plates-formes navales reconverties ; sous-marins nucléaires lanceurs d’engins dits SLBM. Les Etats-Unis (450 ICBM et 200 SLBM) et la Russie (375 ICBM et 200 SLBM) disposent de 90 % du potentiel stratégique nucléaire mondial, mais la Chine monte en puissance. Les nations émergentes renforcent leurs arsenaux de missiles à portées moyennes (1.000-3.000 km) et intermédiaires (3.000-5.500 km). Quoique de nombreux missiles soient à propulsion liquide, la propulsion solide se développe et les lanceurs mobiles s’améliorent. Environ 150 missiles ont été lancés en 2018, dont 90 à courtes portées et 60 à moyennes et longues portées.

Défense antimissile. Depuis les années 1980, Etats-Unis, Russie et Chine développent des boucliers antimissiles. Israël a mis au point le sien après la guerre du Golfe (1991), où il avait subi les attaques de missiles Scud irakiens. Le principe repose sur une interception à une altitude variant de quelques milliers de mètres à des centaines de kilomètres. Dans l’espace, elle se fait par impact direct du vecteur « tueur ». Dans l’atmosphère, ce vecteur atteint directement le missile ou déclenche une explosion à quelques mètres de lui. En rentrant dans l’atmosphère, les missiles manœuvrent à 30 km d’altitude pour changer de zone, afin de contourner la « bulle » d’un diamètre de 10-20 km de la défense terrestre. Les systèmes d’interception intègrent des senseurs électro-optiques et des radars pour les détecter le plus rapidement possible. Dimensionnés pour une menace simple, ils doivent perpétuellement s’améliorer pour contrer l’évolution des missiles balistiques intercontinentaux.

Missiles « hypervéloces ». Etats-Unis, Russie, Chine, Inde, Grande-Bretagne et France développent des missiles balistiques dit « hypervéloces », dont la vitesse dépasse Mach 5 (1.715 m par seconde), indique Ronan Moulinet. Certains seront opérationnels en 2025. Ces sortes de navettes spatiales rebondissent comme des planeurs sur la couche dense de l’atmosphère pour atteindre leurs cibles initiales. Afin d’éviter de consommer trop d’énergie, des rétrofusées équilibrent la trajectoire de ces planeurs. Leur grande manœuvrabilité, programmée à l’avance, rend moins prédictible la détermination des zones attaquées. Elle réduit ainsi le préavis de détection par l’adversaire et évite certaines « couches » de défense antimissile dans différents endroits du globe. Le lancement, réussi, du missile russe air-sol hypervéloce KH47M2 Kinjal à haute précision, d’un poids de 4 t et porté par un avion de chasse MiG31K, a été annoncé par Moscou en 2018. Les missiles hypervéloces russes et chinois atteindront leur maturité vers 2028, Taïwan dispose déjà de moyens américains de défense antimissile.

Menaces extra-atmosphériques. L’altitude de 100 km marque la frontière entre l’espace dit « endo-atmosphérique », en dessous, et celui dit « extra-atmosphérique », au-dessus, rappelle Ronan Moulinet. Ce dernier espace est encombré de 20.000 objets (satellites et débris divers) avec les risques de collisions, intentionnelles ou non. S’y ajoutent les menaces cyber, de brouillage intentionnel ou non et les armes antisatellites à vocation de nuisance permanente ou temporaire. En orbite basse, les satellites militaires peuvent capter les communications ou paralyser les liaisons de systèmes GPS et mener des actions hostiles avec une grande réactivité. La Chine développe des satellites, dont les bras attrapent un satellite adverse pour modifier son orbite ou le rapporter sur terre. La Russie met au point  des « satellites mères », qui en placent d’autres en orbite. Des radars d’alerte avancée, évolutifs, surveillent l’espace pour détecter des manœuvres hostiles.

Loïc Salmon

Selon Ronan Moulinet, 16 Etats et entités disposent d’au moins une dizaine de satellites opérationnels : Etats-Unis, 549 ; Chine, 142 ; Russie, 131 ; entreprises multinationales, 108 ; Japon, 55 ; Grande-Bretagne, 39 ; Inde, 31 ; Canada, 27 ; Agence spatiale européenne, 24 ; Allemagne, 23 ; Luxembourg, 19 ; Espagne, 15 ; Israël, 12 ; Arabie saoudite, 11 ; France, 10 ; Pays-Bas, 10. Par ailleurs, 45 pays disposent de missiles balistiques, mais en majorité des Scud C à charge conventionnelle et de portée maximale de 600 km. Voici la répartition de la prolifération par zones géographiques : Amériques, Etats-Unis, Cuba, Equateur, Pérou et Argentine ; Extrême-Orient, Corée du Nord, Corée du Sud, Chine, Taïwan et Viêt Nam ; Afrique, Algérie, République démocratique du Congo, Angola, Libye, Egypte, Soudan et Ethiopie ; Proche-Orient, Syrie et Israël ; Moyen-Orient, Iran, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Yémen et Bahreïn ; Asie du Sud, Afghanistan, Pakistan et Inde ; Asie centrale, Kazakhstan, Arménie, Azerbaïdjan, Turkménistan et Géorgie ; Europe, Grande-Bretagne, France, Italie, Serbie, Turquie, Pologne, Ukraine, Bosnie-Herzégovine, Grèce, Roumanie, Bulgarie, Belarus et Russie. Selon l’Arms Control Association, 9 pays possèdent environ 13.500 têtes nucléaires, dont 9.500 en service opérationnel en 2020 et 4.000 en instance de démantèlement : Russie, 6.375 ; Etats-Unis, 5.000 ; France, 290 ; Grande-Bretagne, 215 ; Pakistan, 160 ; Inde, 150 ; Chine, 120 ; Israël, 50 ; Corée du Nord, entre 30 et 40.

La guerre future : hybride, majeure ou mondiale ?

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Missiles balistiques : limitation, mais prolifération quand même




Armée de Terre : l’imprévisibilité, facteur de succès sur l’adversaire

Dans la manœuvre aéroterrestre, l’imprévisibilité donne l’ascendant dans les espaces physique et immatériel et le champ des perceptions, afin d’accroître la liberté d’action du chef tactique.

Ce facteur déterminant a fait l’objet d’un colloque organisé, le 4 février 2021 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y sont notamment intervenus : le député Jean-Michel Jacques, vice-président de la commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; le général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général Patrick Justel, commandant en second du renseignement des forces terrestres ; l’historien Jean-Vincent Holeindre, directeur scientifique de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales ; le professeur Olivier Sibony, enseignant au département stratégie d’HEC.

Dimension géopolitique. Selon Jean-Michel Jacques, le contexte géopolitique demeure imprévisible sur les plans politique, diplomatique et militaire avec le retour sur la scène internationale de la Chine, de la Russie, et de la Turquie. La guerre devient hybride avec des actions directes et indirectes ou des cyberattaques indétectables. Les conflits se manifestent dans les champs national et international, au loin ou au plus près. La surprise provoque un choc émotionnel, suivi d’une faute dans la prise de décision. La capacité de défense repose sur le renseignement, l’innovation technologique et le facteur humain. Les enjeux portent sur la maîtrise de l’information et le soutien à la recherche fondamentale. L’imprévisibilité implique de s’affranchir de règles, des normes établies et du principe de précaution.

Guerre asymétrique. La surprise stratégique, qui fait partie de l’imprévisibilité, est consubstantielle à la notion de guerre, estime Elie Tenenbaum. Lors des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, l’organisation terroriste Al Quaïda a utilisé des avions de ligne comme missiles. La guerre irrégulière emploie populations civiles, téléphones portables, engins explosifs improvisés, et petits avions télécommandés transformés en drones. L’armée française en a tiré les leçons au Sahel. Conséquence de la guerre du Golfe (1990-1991), la « guerre hors limites », évoquée par deux colonels chinois dans un livre publié en 1999, inclut la finance, le terrorisme et la lutte idéologique. La stratégie, qui s’est émancipée du champ militaire sans pour autant s’en dispenser à cause des enjeux physiques, pourrait connaître des combinaisons considérables d’ici à 2035.

Force et ruse. Véritable opération spéciale, le cheval de Troie a combiné la ruse et la force guerrière, rappelle Jean-Vincent Holeindre. La guerre irrégulière exclut la norme éthique, liée à la fonction du soldat dans les régimes démocratiques. La Russie et la Chine ont la culture de la ruse, alors que la logique de l’honneur et du courage prévaut dans les pays occidentaux. En matière de défense, la ruse n’y est utilisée que dans les situations extrêmes, car elle suscite la défiance dans un monde de plus en plus transparent. Condition de sa crédibilité, la dissuasion nucléaire de la France repose sur sa prévisibilité pour éviter la guerre nucléaire, tout en conservant une part d’imprévisibilité, à savoir le refus de définir ses intérêts vitaux. La ruse s’impose au niveau tactique comme, par exemple, la « surinformation » par multiplication des signaux pour embrouiller l’état-major de l’adversaire. La recherche stratégique se fonde sur la ruse, complémentaire de la force.

Champ des perceptions. A la guerre du Golfe (1990-1991), transparente grâce aux capteurs utilisés, a succédé le conflit en Afghanistan (2001-2014), où un adversaire rustique a pu porter des coups à une coalition internationale disposant de moyens de guerre électronique et de quatre fois plus de drones qu’avant, rappelle le général Justel. L’aide numérique à la décision devient difficile à assimiler par un pilote en situation de combat. La manipulation de l’information par les réseaux sociaux cible la cohésion des militaires. Pour renforcer l’imprévisibilité de sa propre action, il faut sortir de l’enseignement acquis en école, que l’adversaire connaît, dissimuler ses propres informations, éviter la déconnexion du terrain, pour ne pas se trouver immergé dans une « bulle » d’état-major, et prendre l’initiative pour imposer son rythme. Il faut tout connaître sur l’adversaire : doctrine, équipements, expertise numérique, environnement, base arrière, stratégie et psychologie. Il faut l’attaquer dans ses perceptions en perturbant ses moyens de communications radio et numérique, pour provoquer de l’incompréhension, puis en lui fournissant des informations divergentes, pour l’empêcher de percevoir le risque le plus grave.

Crédibilité et réversibilité. Depuis vingt ans, l’action d’urgence a donné une crédibilité tactique mais, aujourd’hui, l’instabilité revient, avertit le général Burkhard. Le monde évolue de la compétition à la contestation et à l’affrontement sur les plans économique, politique et sanitaire. L’escalade entre grandes puissances redevient possible. L’adversaire fait en sorte que la crise reste en dessous du seuil de l’affrontement. Il va chercher à vaincre sans combattre par des moyens immatériels pour imposer un fait accompli. Afin d’éviter de perdre une guerre avant de l’avoir livrée, il s’agit de renforcer les capacités de renseignement et d’analyse avec l’intelligence artificielle. La décision politique, fondée sur des critères militaires, doit faire face à des menaces plus globales aux implications diplomatiques, sécuritaires et sanitaires, comme la crise liée au Covid-19. Le maintien du niveau d’interopérabilité entre les armées de Terre française, britannique et américaine exige des exercices non plus de 800-1.000 militaires mais de 7.000-20.000. Les adversaires potentiels en connaissent les principes moraux, procédures et signaux faibles. Exercices intensifs, mises en alerte et déplacements hors programmes, facteurs d’incertitude, compliquent leur travail d’analyse. Les forces terrestres doivent pouvoir passer rapidement des exercices à proximité des zones sensibles aux opérations. Aux messages clairs et dissuasifs, doivent s’ajouter des messages flous pour créer de l’imprévisibilité, conclut le général.

Loïc Salmon

L’imprévisibilité se trouve d’abord dans la tête des protagonistes, souligne Olivier Sibony. Les entreprises veulent de la diversité dans le recrutement mais pas dans la pensée. L’excès de confiance tend à sous-estimer la qualité de l’information reçue. Il convient de se méfier des évidences apparentes. Les organisations ont tendance à réagir vite. Or, il s’agit d’éviter le piège du consensus et de fabriquer des divergences et des capacités de penser autrement, tout en empêchant l’adversaire de faire de même afin de le déstabiliser. Une bonne connaissance de l’adversaire permet de saisir comment il pense et pourrait réagir de manière disproportionnée à un acte qu’il jugerait hostile. La « déception », fréquente dans le monde économique, consiste à amener un concurrent à agir contre ses intérêts.

Afrique : l’opération « Barkhane », créer de l’incertitude chez l’adversaire

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique

Armée de Terre : la préparation opérationnelle, source de la puissance au combat

 




Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique

La France renforce ses partenariats dans la région indopacifique avec les Etats-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde et entend y soutenir le développement d’une stratégie européenne.

Le général de corps aérien Luc de Rancourt, directeur général adjoint des relations internationales et de la stratégie, et le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, commandant la zone maritime de l’océan Pacifique et les forces armées en Polynésie française, l’ont expliqué, le 6 mai 2021 à Paris, lors d’une visioconférence avec la presse.

Cinq objectifs. Selon le général de Rancourt, la stratégie de la France porte d’abord sur l’intégrité de sa souveraineté sur les départements et territoires de la région (La Réunion, Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et Polynésie française) et la protection de ses ressortissants et de sa zone économique exclusive (9 Mkm2). Ensuite, il s’agit de contribuer à la stabilité et la sécurité régionales par des coopérations. La Chine, compétiteur stratégique, mène une politique de plus en plus agressive, dans le cadre de sa rivalité avec les Etats-Unis. La France, par  son autonomie d’appréciation, propose une voie différente aux autres pays de la région pour défendre leurs intérêts. En troisième lieu, elle compte préserver un accès libre et ouvert aux espaces communs et assurer la sécurité des voies de communications maritimes. Quatrièmement, elle contribue au maintien de la stabilité stratégique par un action globale fondée sur le multilatéralisme. Ainsi, elle participe activement aux enceintes régionales, notamment au « Shangri-La Dialogue » à Singapour depuis 2012. Cette année, elle prend la présidence de la Commission de l’océan Indien et de « l’Indian Ocean Naval Symposium ». Dans le Pacifique Sud, elle est membre du « South Pacific Defence Ministers’ Meeting » et candidate, en Asie du Sud-Est, à un statut d’observateur à « l’ADMM+ » (ASEAN Defence Ministers’ Meeting). Cette organisation regroupe les pays de l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (Bruneï, Cambodge, Indonésie, Laos, Malaisie, Birmanie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Viêt Nam) ainsi que l’Australie, la Chine, l’Inde, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, la Russie et les Etats-Unis. Le cinquième objectif porte sur l’anticipation des risques sécuritaires induits par le changement climatique. Depuis plusieurs années, le ministère des Armées mène une cartographie de ces risques dans l’océan Indien et le Pacifique Sud pour évaluer leurs conséquences en termes de défense et de sécurité. A ce titre, les forces armées françaises interviennent souvent pour répondre aux catastrophes naturelles.

Présence militaire régulière. Les forces armées pré-positionnées (6.800 militaires, 15 bâtiments de la Marine nationale, 22 avions de transport et 16 hélicoptères) patrouillent sur la zone indopacifique pour garantir sa capacité d’évaluation autonome de situation, souligne le contre-amiral Rey. La France participe à la mission « Aeto », dispositif international de lutte contre la prolifération nucléaire et les contournements des sanctions établies par le Conseil de sécurité de l’ONU contre la Corée du Nord. Ainsi, le sous-marin nucléaire Emeraude, accompagné du bâtiment de soutien Seine, a patrouillé en mer de Chine jusqu’au 9 février 2021. La frégate Prairial s’est rendue en mer de Chine orientale du 10 au 19 février et la mission « Jeanne d’Arc » (porte-hélicoptères amphibie Tonnerre et de la frégate Surcouf) s’y trouve en mai. En juin, 3 Rafale, 2 avions ravitailleurs Phénix et 2 avionsA400M iront jusqu’à Tahiti et Hawaii.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Chine : montée en puissance régionale et internationale

Inde : du non-alignement à la volonté de grande puissance




Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Ses moyens d’action et son influence dans la zone Asie-Pacifique permettent à la France, seule nation européenne riveraine, d’y préserver ses intérêts et de contribuer à la sécurité régionale.

Le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, commandant sur zone, l’a expliqué lors d’une visioconférence organisée avec Paris, le 30 mars 2021, par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Zone « crisogène ». Nouveau centre de gravité du monde, l’océan Pacifique est devenu le théâtre d’enjeux économiques et stratégiques entre les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Inde, indique l’amiral Rey. Les pays riverains du Pacifique regroupent 50 % de la population mondiale. Les ports asiatiques déchargent 61 % des marchandises transportées par mer, alors que le trafic transatlantique stagne. Le réchauffement climatique va bientôt permettre de relier l’Europe à l’Asie par le passage maritime du Nord-Est, où l’exploitation des ressources sous-marines se développe. Dans un contexte de tension commerciale avec les Etats-Unis, la Chine valorise ses « nouvelles routes de la soie » vers l’Europe. Toutefois, la crise sanitaire consécutive à la pandémie du Covid-19 rend plus complexe la situation pendant les escales. En outre, les Etats insulaires du Pacifique Sud connaissent de plus en plus de cyclones et de tsunamis. Les contestations territoriales perdurent, notamment au sujet des îles Kouriles entre le Japon et la Russie et des Senkaku entre le Japon, Taïwan et la Chine. A lui seul, l’archipel des Spratleys et sa zone économique exclusive (ZEE), qui recèle du pétrole, du gaz et de vastes ressources halieutiques, sont revendiqués par Brunei, la Malaisie, les Philippines, le Viêt Nam, Taïwan et la Chine. Celle-ci construit, sur cette zone, des aérodromes militaires sur des atolls « poldérisés » et des îlots artificiels reposant sur des récifs d’ordinaire submergés : Johnson South, travaux commencés en 2008 et achevés en 2016 ; Fiery Cross Reef, (2014-2018) ; Subi Reef (2015-2018) ; Mischief Reef (2015-2018) ; Woody Island (2018). Le Viêt Nam a installé une base aérienne à Truong Sa Lon entre 2013 et 2018. Outre la poursuite du programme nucléaire spécifique de la Corée du Nord, la zone Asie-Pacifique connaît une militarisation générale croissante avec l’augmentation du nombre de sous-marins, de l’activité spatiale et des missiles hypervéloces en développement. S’y ajoutent le terrorisme dans les Célèbes et en mer de Chine, le narcotrafic entre l’Amérique du Sud, la Nouvelle-Zélande et l’Australie et aussi la surpêche par des bateaux-usines restant jusqu’à deux ans sur zone.

Présence française. Selon l’amiral Rey, la zone à surveiller s’étend sur 5 Mkm2, où la liaison maritime sur l’Extrême-Orient dure une semaine à partir de la Nouvelle-Calédonie et deux depuis Tahiti. Environ 500.000 ressortissants vivent en Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et Polynésie française. S’y ajoutent les expatriés, dont 130.000 en Asie-Pacifique, 234.000 en Amérique du Nord et 147.000 en Amérique du Sud. Pour les protéger ainsi que la ZEE française (pêche), les forces permanentes pré-positionnées en zone Indo-Pacifique totalisent 6.800 militaires, 15 bâtiments de la Marine nationale, 22 avions de transport et 16 hélicoptères. Elle se renforcent périodiquement par : le groupe aéronaval ; la mission « Jeanne d’Arc » de l’Ecole d’application des officiers de marine ; une frégate ; un sous-marin nucléaire d’attaque (3 mois sur zone) ; un avion de transport polyvalent A400M de l’armée de l’Air et de l’Espace avec un avion ravitailleur C135 (2 à 3 semaines tous les 3 mois). Il s’agit d’entretenir une bonne connaissance de la zone pour éviter des réactions hostiles de la part des pays riverains qui, dans le respect du droit international de la mer, « marquent » les navires français. Ceux-ci n’entrent pas dans les espaces contestés (voir plus haut), mais contribuent au maintien de la liberté de navigation ailleurs. Ainsi, en avril 2019, la frégate de surveillance Vendémiaire a été « marquée », au plus bas niveau possible pour réduire les risques, lors du franchissement du détroit international de Taïwan, fréquenté par des centaines de bateaux de pêche de divers pavillons. Une autre suivra. La France, souligne l’amiral Rey, maintient son autonomie stratégique jusqu’au Pacifique par sa présence en océan Indien : au Nord avec 2.100 militaires, 11 avions et 8 navires dans les bases de Djibouti et d’Abou Dhabi ; au Sud avec 1.900 militaires, 5 navires, 2 avions et 2 hélicoptères à La Réunion. Au cas où la Nouvelle-Calédonie quitterait la République française par référendum, celle-ci ne disposerait plus que des bases de La Réunion et de la Polynésie française dans l’hémisphère Sud, compliquant notamment la coopération avec les pays partenaires du Pacifique Sud.

Coopération internationale. Il s’agit d’opérer en bonne intelligence avec tous les protagonistes de la zone Asie-Pacifique, souligne l’amiral Rey. La lutte contre la drogue, coordonnée avec le Chili, le Mexique et l’Equateur, porte sur une partie des trafics de l’Amérique du Sud et de l’Australie vers le continent nord-américain. Exercices conjoints de haut niveau pour renforcer l’interopérabilité, dialogues entre états-majors et commandeurs, soutiens mutuels et opérations coordonnées sont organisés avec les Etats-Unis, l’Australie et le Japon. Pour prévenir un contrôle de l’Asie du Sud-Est par la Chine, qui construit l’équivalent en tonnage de la Marine française tous les quatre ans, les partenariats stratégiques s’intensifient avec Singapour, la Malaisie, le Viêt Nam et les Philippines. Enfin, la lutte contre la prolifération nucléaire de la Corée du Nord concerne les Etats-Unis, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Grande-Bretagne et…la France !

Loïc Salmon

Le « Commandement Pacifique des Etats-Unis » (USPACOM), installé à Hawaii, inclut des unités des armées de Terre, de l’Air, de la Marine et du Corps des marines. Il dispose notamment de 375.000 militaires et de 5 groupes aéronavals. L’USPACOM a pour mission de veiller au respect des traités de défense conclus entre les Etats-Unis et les Philippines (1952), l’Australie et la Nouvelle-Zélande (1952), la Coré du Sud (1954) et le Japon (1960). La VIIème Flotte, basée au Japon, opère dans le Pacifique Ouest et l’océan Indien. Outre de nombreux destroyers et frégates, la Marine chinoise compte 2 porte-avions et bientôt un 3ème ainsi qu’une capacité amphibie et une infanterie de marine (40.000 hommes en 2017). En outre, elle dispose de facilités navales en Birmanie, au Bangladesh et au Pakistan ainsi qu’une base permanente à Djibouti. La Marine japonaise dispose de plus d’une centaine de navires de combat, dont 2 porte-hélicoptères et 18 sous-marins, ainsi qu’une base navale permanente à Djibouti pour 2 frégates et 2 avions de patrouille maritime. La Marine australienne compte 2 porte-aéronefs, 6 sous-marins et une dizaine de frégates. La Marine néo-zélandaise comprend notamment 1 bâtiment amphibie, 2 frégates et 6 patrouilleurs. Outre des frégates, corvettes et patrouilleurs, la Marine malaisienne compte 2 navires amphibies et 2 sous-marins Scorpène (origine française). Outre des frégates et des patrouilleurs, la Marine chilienne comprend 4 sous-marins (2 Scorpène), 1 transport de chalands de débarquement et 5.200 soldats d’infanterie de marine.

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