État-major des armées : changement des deux principaux titulaires

Le Conseil des ministres du 15 janvier 2014 a nommé le général d’armée Pierre Le Jolis de Villiers de Saintignon chef d’État-major des armées et le général de corps aérien Gratien Maire major général des armées à compter du 15 février. Le général de Villiers (photo) succède à l’amiral Édouard Guillaud. Actuel major général des armées, il a conduit les travaux préparatoires à la transformation des armées, qu’il mettra en œuvre dans le cadre de la Loi de programmation militaire 2014-2019. Entré à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1975, il choisit l’arme blindée cavalerie. Breveté d’études militaires supérieures (1991), il est auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut des hautes études de défense nationale (2004). Il a notamment commandé le 501ème-503ème Régiment de chars de combat (1997), le bataillon d’infanterie mécanisée de la Brigade Leclerc, entrée en premier au Kosovo dans le cadre de la KFOR (5 mois en juin 1999), et la 2ème Brigade blindée (2006). Dans le cadre de la Force internationale d’assistance et de sécurité, il commande aussi le « Regional Command Capital » (2.500 personnels de 15 pays) en Afghanistan entre décembre 2006 et avril 2007. Chef du cabinet militaire du Premier ministre en 2008, il est nommé major général des armées le 11 mars 2010. Titulaire de la croix de la Valeur militaire, le général de Villiers est grand officier de la Légion d’Honneur et officier de l’Ordre national du Mérite. Le général Maire, promu général d’armée aérienne à sa prise de fonctions, succède donc au général de Villiers comme major général des armées. Entré en 1978 à l’École de l’air et breveté pilote de chasse en 1981, il totalise plus de 3.100 heures de vol sur Mirage III, Mirage F1 et Alpha-jet, dont 87 missions de guerre. Il a effectué plusieurs détachements opérationnels en Afrique et au Moyen-Orient. Désigné en 1996 pour l’École de guerre aérienne américaine de Montgomery, il est auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut des hautes études de défense nationale (2003). Il a notamment commandé une escadrille de la 33ème Escadre de reconnaissance (1986-1988), l’escadron de chasse Normandie-Niemen (1991-1993), l’École d’aviation de chasse à Tours (1995) et les Écoles d’officiers de l’armée de l’Air à Salon-de-Provence (2006-2008). Sur le plan international, il a été attaché de Défense aux ambassades de France au Canada en 2000-2003 et aux Etats-Unis en 2008-2011, avant d’exercer les fonctions de sous-chef d’état-major relations internationales à l’État-major des armées à partir de septembre 2012. Titulaire de la croix de la Valeur militaire, le général Maire est officier de la Légion d’Honneur et commandeur de l’Ordre national du Mérite.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain




Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

Le caractère interarmées des besoins exprimés et des réponses à fournir rend le renseignement militaire de plus en plus complexe. Outre l’évolution permanente de ses processus de mutualisation, il doit garantir une rapidité accrue de la boucle observation, analyse, décision et action.

Telle est l’impression qu’en retire le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian (photo), à l’issue de sa visite à la Direction du renseignement militaire à Creil (banlieue parisienne) le 13 septembre 2013, visite à laquelle la presse a été conviée.

La Direction du renseignement militaire (DRM), qui dépend directement du chef d’Etat-major des armées (CEMA), collecte tout ce qui concerne les forces et systèmes de combat d’adversaires potentiels au profit des autorités politiques et militaires. Elle échange des renseignements avec les services étrangers, surtout américains. Ses effectifs se montent à environ 1.700 personnes civiles et militaires (moyenne d’âge 38 ans), dont 24 % de femmes. Les militaires se répartissent entre les armées de Terre et de l’Air, la Marine et la Direction générale de l’armement. Près de 300 personnes sont réparties dans les 9 détachements avancés de transmission pour les interceptions de télécommunications : métropole (Giens), outre-mer (Guadeloupe, Mayotte, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française), Sénégal, Gabon, Djibouti et Emirats arabes unis. Au sein du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) du ministère de la Défense à Paris, la DRM dispose d’un bureau de renseignement interarmées dénommé J2 (appellation OTAN), résultant de la fusion des anciens 2èmes Bureaux Terre, Air et Marine et du Centre d’exploitation du renseignement militaire. La base aérienne 110 de Creil abrite les organismes techniques de la DRM : Centre de formation et d’emploi relatif aux émissions électromagnétiques ; Centre de formation et d’interprétation interarmées de l’imagerie (CF3I) ; Centre interarmées de recherche et de recueil de renseignement humain ; unité interarmées Helios (satellites de reconnaissance). Le ministre s’est fait expliquer le fonctionnement du CF3I à partir de consoles de visualisation d’images satellitaires précises, enrichies de cartes et de renseignements d’origines électromagnétiques et humaines et collectés par des moyens français et alliés. Ainsi, celles de la veille stratégique sur l’Iran montrent le centre spatial de Semnan, pour la prolifération d’armement, et la centrale nucléaire de Bushehr pour la prolifération nucléaire. Celles du suivi de crise en Syrie présentent les situations sécuritaires en plein cœur des villes de Damas et d’Alep. Celle de l’appui aux opérations au Mali étudie le terrain de l’aérodrome de Gao. Une autre expose la mission de reconnaissance en Guyane française  pour la lutte contre l’orpaillage illégal. Le réseau du CF3I de Creil inclut de façon permanente : le J2 du CPCO (Paris) ; les états-majors interarmées de Guyane, Djibouti, N’Djamena (Tchad) et Naqura pour le détachement français de la Force intérimaire des Nations unies au Liban ; le Centre d’exploitation du renseignement terrestre de Lille ; le Centre de renseignement air de Lyon-Mont Verdun ; le porte-avions Charles-De-Gaulle. Les images, captées par les senseurs des nacelles de reconnaissance montées sur les Rafale, sont transmises en vol en temps ou en différé à des stations d’aide à l’interprétation des images connectées au CF3I. Ce dernier reçoit et diffuse les renseignements sur les théâtres d’opérations en cours.

Le renseignement de terrain. Système de renseignement complet, la DRM oriente les recherches, selon les besoins, vers le commandement d’un théâtre qui les répercute vers les équipes de recueil au sein des unités engagées. Les renseignements sont ensuite transmis et fusionnés avec ceux d’origine spatiale ou provenant de drones, notamment américains, en vue de leur analyse puis d’une synthèse finale réalisée sur place et qui sera diffusée vers la DRM. Spécialisé dans la recherche de renseignement d’origine humaine, le 13ème Régiment de dragons parachutistes (RDP) remplit des contrats opérationnels auprès de la DRM et du Commandement des opérations spéciales (COS), dépendant lui aussi directement du CEMA. Intégré à la Brigade des forces spéciales Terre comme le COS, le 13ème RDP projette en permanence 150 à 200 personnels sur 9 théâtres d’opérations pour la DRM et 7 théâtres pour le COS. Son nouveau chef de corps est un colonel (chuteur opérationnel) d’à peine 40 ans ! Certains sous-officiers y effectuent toute leur carrière. En effet, ce régiment pratique une logique de recherche et de développement interne pour améliorer les performances des capteurs, les intégrer à l’environnement et en concevoir de nouveaux. Ainsi, entre autres « gadgets », a été présentée une pierre en résine contenant une balise de géolocalisation…  si bien imitée (poids compris) que l’informateur qui l’a déposée chez l’adversaire ne s’est rendu compte de rien ! Une équipe d’infiltration dispose d’un véhicule tout terrain (autonomie de 1.000 km pendant plusieurs jours), équipé d’une mitrailleuse, de capteurs optiques et électroniques et de moyens de transmissions autonomes. Le traitement, sur un ordinateur portable, d’interceptions de communications concentrées sur un destinataire permet de l’identifier comme chef.

Amplifier l’effort. Dans la prochaine programmation militaire, a indiqué le ministre, « le renseignement d’intérêt militaire bénéficiera ainsi de la livraison des satellites CSO du programme Musis, de la réalisation du système satellitaire d’écoute Ceres, mais également du renforcement des moyens techniques mutualisés avec la DGSE (Direction générale du renseignement extérieur) ainsi que du renforcement des ressources humaines de l’ensemble des services ». En outre, la livraison des drones Male (moyenne altitude longue endurance) et tactiques se concrétisera. Enfin, seront également financés les nouveaux capteurs légers ISR (renseignement surveillance reconnaissance) et les programmes de capteurs électromagnétiques et optiques qui seront embarqués sur les frégates et les avions Rafale et A-400M.

Loïc Salmon

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Un chuteur opérationnel du 13ème Régiment de dragons parachutistes (RDP) saute d’une altitude variant de 4.000 m à 10.000 m avec un inhalateur d’oxygène et emporte une charge lourde de 50 kg. En raison des missions du  13ème RDP, ses personnels effectuent des stages au Centre de formation interarmées au renseignement (CFIAR), situé à Strasbourg et dépendant de la Direction du renseignement militaire. Dans ce centre, sont notamment enseignées environ 40 langues étrangères, dont certaines rares : russe, polonais et tchèque avant la chute de l’URSS (1991), arabe depuis les années 1980, serbo-croate depuis 1990, pachtoune depuis l’engagement en Afghanistan (2001) et langues de la Corne de l’Afrique, utiles dans le cadre de la lutte contre la piraterie en océan Indien.




Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

Un contexte géostratégique éclaté, l’abandon quasi généralisé de la conscription en Europe, l’idée de nation en crise, le poids de l’opinion publique et la toute-puissance du Conseil de sécurité de l’ONU quant à l’usage de la force font que beaucoup de militaires européens se sentent plus fonctionnaires de l’OTAN que « défenseurs de la cité ».

Le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées françaises et président du Comité militaire de l’Union européenne, s’est exprimé sur tout cela à Paris au cours d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense le 15 juin 2012, puis lors d’une conférence tenue le 18 juin à l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le contexte géostratégique a explosé depuis vingt ans. La plupart des pays européens ont délégué leur défense à l’OTAN, c’est-à-dire aux Etats-Unis qui fournissent en effet 50 % du financement mais 80 % des moyens militaires. Ils ont donc de moins en moins la capacité de dire leur mot sur les choix militaires américains, d’autant plus que leurs budgets de défense diminuent. En Afghanistan, les responsables politiques européens n’osent pas dire non aux Etats-Unis mais, sous la pression de leurs Parlements, ils font faire de la figuration à leurs troupes, sauf en ce qui concerne la France, la Grande-Bretagne et le Danemark. La médiatisation du conflit suscite l’émotion et, par voie de conséquence, la tentation de remettre la stratégie en cause. Par ailleurs, le déroulement d’une opération extérieure peut devenir l’objet d’un débat de politique intérieure. En Libye, sous la pression de l’opinion publique quant au sort d’une population menacée, l’opération « Harmattan » a été décidée dans l’urgence, sans prendre le temps de définir le projet politique indispensable à la gestion de sortie de crise. Toutefois, son succès technique présente des avantages : pas de pertes pour la coalition et peu de victimes civiles grâce à la précision des armes ; l’absence de déploiement au sol a évité de passer pour une armée d’occupation ; les factions locales ont effectué le « sale boulot ». Mais, aucune opération ne ressemble à une autre pour servir de modèle aux suivantes. Par ailleurs, depuis 1990, presque tous les pays européens ont le sentiment que plus rien ne les menace, sauf dans les Balkans où leurs troupes sont présentes depuis 1992. La lutte contre le terrorisme relève plus de la police que des armées. Cependant, les Etats baltes, la Pologne et la Roumanie redoutent la puissance de la Russie. Celle-ci, qui a réussi sa contribution à l’indépendance de l’Ossétie du Sud par rapport à la Géorgie, reste attachée à l’ancien espace soviétique et à la grandeur attribuée à son ancienne puissance militaire. Par ailleurs, elle estime que le projet de défense anti-missiles de l’OTAN menace sa capacité de dissuasion nucléaire. Ce projet affecte également la France et la Grande-Bretagne, car leur dissuasion nucléaire leur assure la sécurité et aussi un statut de grande puissance.

Le vague-à-l’âme des militaires européens résulte du flou du retour de la guerre depuis 1945, à l’exception des conflits des Balkans, de la décolonisation, de l’Irak et de l’Afghanistan. S’y ajoute le flou des missions au niveau de l’OTAN et de l’Union européenne. Les documents de base existent, mais la stratégie de sortie de crise n’est pas définie et les règles d’ouverture du feu diffèrent. En effet, chaque pays se réserve le droit de les modifier pour ses troupes et peut exercer des interférences nationales dans la chaîne de commandement d’une coalition, sources de frustrations et de malentendus. Par ailleurs, l’ONU ne se connaît pas d’ennemi mais se découvre tout à coup un adversaire, car elle ne disposait pas de services de renseignement jusqu’à récemment. Ses troupes, tenues de respecter les lois internationales, se trouvent face à des civils qui prennent les armes au dernier moment, des attentats suicides, des embuscades et des miliciens qui tuent surtout des femmes et des enfants. En Afghanistan, la relève tous les six mois des troupes de l’OTAN entraîne la perte des liens avec la population… qu’il faut reconstruire ! La majorité des contingents européens font essentiellement de l’autoprotection. De plus, le retrait annoncé de ce théâtre donne aux militaires européens l’illusion, déstabilisante, qu’il n’y aura plus d’opérations extérieures par la suite. Par ailleurs, celles-ci consomment les crédits destinés à l’entraînement en Europe, devenu insuffisant. Enfin, la numérisation de l’espace de bataille, projet déjà lancé par quelques pays européens, favorise une guerre virtuelle et l’emprise croissante du commandement à tous les niveaux, qui déresponsabilise de fait les échelons subalternes.

Les valeurs militaires spécifiques, à savoir l’abnégation, le courage, la solidarité, la discipline, l’honneur et le patriotisme, ainsi que le droit de tuer avec le risque d’être tué apparaissent décalés par rapport à la société civile, pour qui la vie humaine est la valeur suprême. Le patriotisme se forge chez les jeunes recrues au cours des opérations et se cristallise autour des morts et des blessés. En outre, les armées, bien considérées par 80 % de la population française, constituent un facteur d’intégration pour les jeunes défavorisés. Toutefois, elles doivent faire face à un phénomène nouveau : la « judiciarisation », susceptible de conduire, chez les militaires, à l’abandon de l’idée de sacrifice personnel pour la sécurité de la communauté et au sentiment d’être « lâché par l’arrière ». Outre le risque d’arbitraire d’un juge, la condamnation d’un officier ou d’un sous-officier pour son action au combat pourrait avoir comme conséquences l’hésitation du combattant et l’inhibition du commandement, remettant ainsi en cause une opération.

Loïc Salmon

Le général d’armée (2S) Henri Bentégeat  a été chef de l’état-major particulier du président de la République (1999-2002) puis chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Saint-Cyrien (1965), il choisit les Troupes de marine puis entre à l’Ecole d’application de l’arme blindée cavalerie. Licencié en Histoire et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’Ecole supérieure de guerre (1985), il est auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut de hautes études de défense nationale (1992). Au cours de sa carrière, il a effectué des missions opérationnelles au Tchad et en République Centrafricaine, commandé le Régiment d’infanterie de chars de marine et les Forces armées aux Antilles. Attaché de défense adjoint à l’ambassade de France à Washington (1990), il a été aussi directeur adjoint de la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense (1992) et président du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009). Auteur du livre « Aimer l’armée, une passion à partager » (2011), il est aujourd’hui membre de l’Association nationale maréchal Lyautey (photo) et de l’association EuroDéfense-France. Titulaire de nombreuses décorations étrangères, le général Bentégeat est grand officier de la Légion d’Honneur et commandeur de l’Ordre national du Mérite.




Priorités stratégiques de la France en matière de défense

Face à une menace mettant en cause la survie de la Nation, les armées apportent une réponse de puissance en vue de faire plier la volonté de combattre de l’adversaire. Malgré leur profonde réforme interne en cours depuis 2009, elles déploient en moyenne 12.000 militaires sur au moins neuf théâtres différents. C’est ce qu’a expliqué leur chef d’Etat-major, l’amiral Edouard Guillaud, le 7 octobre 2011 à Paris, lors du séminaire d’ouverture des sessions nationales de l’Institut des hautes études de défense nationale et de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice.

« Le monde réarme, l’Europe désarme», dit-il en citant les statistiques de l’Institut international de Stockholm de recherche sur la paix. Ainsi, entre 2001 et 2010, les dépenses militaires mondiales ont augmenté de 50 %, celles de l’Amérique du Nord de 80 %, celles de l’Asie de l’Est principalement tirée par la Chine de 70% et celles de l’Europe de l’Ouest… de 4 % ! Dans le même temps, la part des dépenses militaires de l’Europe de l’Ouest est passée de 29 % du total mondial à 20 %. La France a décidé de consacrer 377 Md€ à son outil de défense sur la période 2009-2020 et de supprimer 54.000 postes avant 2015 (17 % des effectifs). En octobre 2011, 10.000 militaires sont engagés dans 27 opérations nationales ou multinationales (ONU, OTAN et Union européenne). Depuis le début de l’année, 23 sont morts en opérations et une centaine d’autres ont été blessés. En outre, 9.000 personnels constituent les forces de souveraineté (Antilles, Guyane, Nouvelle Calédonie et Polynésie) et 5.500 les forces de présence (Emirats arabes unis, Gabon, Djibouti et Sénégal). S’y ajoutent ceux chargés de la protection des villes, gares et aéroports (plan Vigipirate) ou, ponctuellement, du soutien du service de l’Etat (catastrophes naturelles). Interrogé sur l’Europe de la défense, l’amiral Guillaud estime qu’elle est « en hibernation » et que « seule la lutte contre la piraterie fonctionne bien ». A titre de comparaison, il a indiqué que les dépenses liées à la défense de la Grande-Bretagne sont supérieures de 40 % à celles de la France et que l’engagement opérationnel des forces françaises en Libye est supérieur d’environ 20 % à celui des forces britanniques. Aujourd’hui, une opération militaire combine les moyens aéroterrestres et aéromaritimes, l’espace et le cyberespace. A titre d’exemple, l’amiral présente la complexité et la cohérence des composantes du raid sur la ville pétrolière de Bréga (Libye) : « des rebelles à terre avec lesquels nous sommes en liaison, un SNA (sous-marin nucléaire d’attaque) qui fait de l’interception, un avion de commandement qui fait aussi de l’interception, des chasseurs en patrouille prêts à intervenir, des ravitailleurs en vol, des navires en appui feu naval, un BPC (bâtiment de projection et de commandement) avec des hélicoptères de l’armée de l’Air pour la mission SAR (recherche et sauvetage), des hélicoptères de combat de l’ALAT (aviation légère de l’armée de Terre) avec un PC volant, le tout commandé par un état-major interarmées… dans un espace limité pour une durée maîtrisée !» Il ajoute : « Nous sommes les seuls en Europe à savoir encore le faire ! »

Fonctions des armées

Dans la politique de défense et de sécurité de la France, les armées mettent en œuvre cinq fonctions stratégiques : connaissance/anticipation ; dissuasion ; protection ; prévention ; intervention. L’autonomie de décision est garantie par la connaissance et l’anticipation au moyen d’observations spatiales, d’écoutes électromagnétiques et du renseignement, comme l’a démontré l’opération Harmattan au large de la Libye. L’ultime garantie de la sécurité et de l’indépendance de la France est assurée par la dissuasion nucléaire avec les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins M51 et les avions Rafale ou Mirage 2000 équipés du missile air-sol moyenne portée améliorée. La sauvegarde maritime, la sûreté aérienne et l’adaptation aux nouvelles menaces terroristes, informatiques et technologiques visent à protéger la population et le territoire. Enfin, les capacités militaires sont concentrées là où les intérêts stratégiques de la France sont les plus vulnérables et où il s’agit de prévenir des conflits potentiels ou éventuellement d’intervenir. Depuis 2008, cette zone qualifiée « d’arc de crise » s’étend du Maghreb à l’Iran et inclut le Sahel en Afrique subsaharienne.

Par ailleurs, le chef d’état-major des armées a regretté le peu d’intérêt du grand public et des élites, aujourd’hui aux affaires, pour les questions de défense, en raison de l’absence d’ennemi visible et intelligible, l’éloignement des interventions, « l’illusion persistante des dividendes de la paix et du tout technologique » et la « croyance erronée en l’imperméabilité géographique des frontières ». En outre, il a déploré l’absence d’universalité puis la suspension de la conscription : « quand le service national a été suspendu (en 2002), seul un étudiant sur cinq le faisait » ! S’y ajoute la réduction de l’empreinte militaire sur le territoire par suite de la diminution des implantations et des formats des armées. Tout cela crée une distance entre les mondes militaire et civil qui érode l’esprit de défense. Or, souligne l’amiral Guillaud, « l’esprit de défense est la garantie de la résilience (capacité à rebondir après une attaque) de notre nation ».

Loïc Salmon

Depuis le 25 février 2010, l’amiral Edouard Guillaud (biographie à la rubrique « archives » 03/08/2011) est chef d’état-major des armées (CEMA), à savoir conseiller militaire du gouvernement et chef opérationnel sous l’autorité directe du président de la République, qui fixe les objectifs. « Le CEMA, précise l’amiral Guillaud, commande des opérations pour lesquelles il conseille le décideur politique, avant et pendant la crise, avec des forces qu’il a très directement contribué à constituer ». Da  ns la gestion de crise, le président de la République dispose d’une large capacité d’action sous le contrôle parlementaire des engagements extérieurs de la France. En outre, le CEMA, responsable de la diplomatie de défense, entretient un réseau d’influence auprès des 92 missions militaires étrangères en poste à Paris et, à l’étranger, grâce aux représentations militaires françaises dans les ambassades et auprès des grandes organisations internationales. Enfin, il est responsable de la planification et de la programmation des moyens des forces armées pour préparer la défense de demain.




Les armées, réforme, budgets et opérations

Pour la première fois depuis 1962, les armées vivent trois problèmes à la fois : la réforme, les budgets et les opérations, a déclaré leur chef d’Etat-major, l’amiral Edouard Guillaud, devant l’Association des journalistes de défense le 7 juillet 2011 à Paris.

La réforme n’est pas terminée, mais les priorités changent. Pour les budgets, « quand on est dans une crise (économique) importante, les armées ne peuvent s’exonérer des efforts de la nation », indique l’amiral. Pour les opérations, la situation en Côte d’Ivoire baisse en intensité, celle du Liban est « frémissante », la piraterie continue et la tension au Sahel persiste. La lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane nécessite des moyens policiers et militaires. « Mon souci est de donner des ordres clairs et des moyens », souligne l’amiral. Sur ce dernier point, il précise : « Avec le retour d’expérience des opérations en Libye, oui, j’ai besoin de drones de combat ! » En cas de crise internationale, la communauté internationale est « coincée » : si elle n’agit pas, elle est critiquée pour son indifférence, si elle fait quelque chose, « ça ne va pas assez vite ! ». Les militaires, les diplomates et les politiques se trouvent confrontés au même dilemme, souligne le chef d’état-major des armées.

Le 29 juin, l’amiral Guillaud a été entendu par la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Il a précisé que plus de 27.000 militaires français sont déployés hors métropole. Au cours du premier semestre, les effectifs engagés en opérations extérieures sont passés de 9.000 à 13.500 sur six théâtres différents : Libye, Afghanistan, Liban, Côte d’Ivoire, Kosovo et océan Indien.

En Libye, l’opération « Harmattan », volet français de celle de l’OTAN dénommée « Unified Protector », engage 4.000 personnels et met en œuvre un tiers des bâtiments de la coalition (8), 80% des hélicoptères d’attaque (18), 30% de l’aviation de combat (40 chasseurs, dont 23 de l’armée de l’Air et 17 de l’aéronautique navale) et 20 % des avions de soutien (transport, ravitailleurs et patrouille maritime). Ce dispositif permet de réaliser plus de 30% des frappes de la coalition. En Afghanistan (4.000 militaires), l’amiral constate un affaiblissement de l’insurrection et une diminution du nombre d’accrochages dans la zone sous contrôle français, les insurgés recourant davantage aux engins explosifs improvisés et aux attaques suicides. Si l’armée nationale afghane se montre capable de remplir ses missions, dit-il, il n’y a pas de raison de ne pas la laisser jouer pleinement son rôle. En conséquence, la planification du désengagement est lancée : transfert du contrôle de la vallée de la Surobi dès l’automne 2011, puis celui de la Kapisa à l’été 2012… zone où l’armée soviétique n’a jamais pu s’engager, rappelle-t-il. Le chef d’Etat-major des armées remarque que ces opérations, caractérisées par leur grande diversité et complexité, sont des succès sur le terrain et imposent une véritable endurance opérationnelle.

Au Kosovo, la France met 300 personnels à la disposition de l’OTAN dans le cadre de la brigade franco-allemande. Enfin, interrogé sur les perspectives d’un deuxième porte-avions pour la Marine nationale, l’amiral Guillaud estime que les moyens financiers du ministère de la Défense ne permettent pas d’envisager sa construction pour le moment : son coût est en effet évalué à environ 3,5 Md€ étalés sur huit ans.

Loïc Salmon

L’amiral Édouard Guillaud est entré à l’Ecole Navale en 1973. Breveté de l’Ecole de guerre navale et de l’Ecole des applications militaires de l’énergie atomique, il est auditeur de l’Institut de hautes études de défense nationale et du Centre des hautes études militaires. Il a notamment commandé le dragueur de mines Lobelia, le bâtiment de transport léger Dumont-d’Urville, l’aviso-escorteur Enseigne-de-Vaisseau-Henry et le porte-avions Charles-de-Gaulle. Nommé préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord en 2004, il devient chef d’état-major du Président de la République en 2006. Elevé aux rang et appellation d’amiral le 1er décembre 2007, il est promu chef d’Etat-major des armées le 25 février 2010. L’amiral Guillaud est grand officier de la Légion d’Honneur, officier de l’Ordre national du Mérite, officier du Mérite maritime, grand-croix de l’Ordre du Rio Branco du Brésil et grand officier du Mérite de l’Ordre de Malte.