Armée de l’Air et de l’Espace : mission « Pégase 2022 », projection vers l’Asie-Pacifique

Alliant projection de puissance et diplomatie, la mission « Pégase 2022 » (10 août-18 septembre) a rallié la Nouvelle-Calédonie en moins de 72 heures, parcouru 36.000 km et effectué 950 heures de vol. Elle vise à renforcer la crédibilité de la France dans la zone indopacifique.

Le général de division Stéphane Groen, chef de l’état-major du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes, l’a présentée à la presse le 23 septembre 2022 à Paris.

La phase opérationnelle. Commandée depuis le Centre de planification et de conduite des opérations à Paris et contrôlée depuis la base aérienne de Lyon-Mont Verdun, « Pégase 2022 » a mobilisé une centaine d’aviateurs, 3 avions de chasse Rafale, 3 avions de transport polyvalents A400M Atlas, 2 avions multi rôles de ravitaillement en vol et de transport (MRTT) A330 Phénix et 1 avion de ligne A330-200, renforcés par 1 avion tactique de transport Casa CN235 et des personnels des forces armées prépositionnées en Nouvelle-Calédonie. Elle a nécessité 20 ravitaillements en vol, délivré 242,1 t de pétrole et reconfiguré ses moyens en moins de 15 heures après le posé. Elle a participé à l’exercice multinational « Pitch Black 22 », organisé par l’armée de l’Air australienne en vue de d’entraîner les équipages à la mission d’entrer en premier face à un État-puissance et consolider l’interopérabilité avec les forces aériennes partenaires. « Pitch Black 22 » a mis en œuvre 100 aéronefs de France, d’Australie, d’Allemagne, d’Inde, d’Indonésie, du Japon, de Singapour, de Grande-Bretagne, des Etats-Unis et de Corée du Sud. Parmi les 2.500 participants, figuraient également des personnels des Philippines, de Thaïlande, des Émirats arabes unis, du Canada, des Pays-Bas, de Malaisie et de Nouvelle-Zélande. Instauré en 1981 par l’Australie dans le cadre d’un engagement de haute intensité, « Pitch Black » a accueilli les Etats-Unis en 1983 puis la France depuis 2004 avec une interruption en 2020 à cause de la pandémie du Covid19. Sa zone de manœuvre s’étend sur 175.000 km2. Projection à plus de 18.000 km de la métropole, « Pégase 22 » s’inscrit dans la continuité de la mission « Heifara » en 2021 et de « Pégase 2018 ».

Le volet diplomatique. A l’issue de l’exercice « Pitch Black », 3 Rafale, 2 MRTT, 1 A400M et 170 personnels se sont rendus en Indonésie puis à Singapour, afin de montrer le savoir-faire français, d’interagir avec les ressortissants français et de coopérer sur le plan opérationnel avec les armées de l’Air locales. Partenaire stratégique depuis 2011, l’Indonésie a conclu un accord bilatéral de défense avec la France le 28 juin 2021. Elle a commandé 42 Rafale F4 en février 2022, des radars GM403 le 17 mai et, selon la presse locale, aurait approuvé l’achat de 5 A400M en septembre. Son armée de l’Air est notamment équipée de Casa CN235 et C295 (avion cargos tactiques), d’hélicoptères Caracal, de chasseurs F16 (A, B et C) américains, Su-27 et Su-30 russes et TA-50 sud-coréens et enfin d’avions d’entrainement britanniques Hawk (53, 109 et 209). Partenaires des forces armées en Nouvelle-Calédonie, les forces indonésiennes ont participé à l’exercice interallié « Croix du Sud » en 2018. Point d’appui pour les opérations françaises dans la zone indopacifique, Singapour déploie un groupe aérien à la base de Cazaux depuis vingt ans. Son armée de l’Air est équipée de MRTT, Caracal, radars GM200 et missiles Aster 30. Des KC-135 singapouriens, basés au Qatar, ont ravitaillé des Rafale français dans la lutte contre Daech au Levant (opération « Chammal »). Un accord de soutien logistique a été signé en juin 2022. Autre point d’appui majeur depuis 2008, la base aérienne d’Al Dhafra aux Émirats arabes unis abrite des Rafale et un ravitailleur C-135FR, renforcés par un Atlantique 2 (renseignement) et un Awacs (système de détection aéroporté) pour « Chammal ».

Loïc Salmon

Armée de l’Air : « Pégase 2018 », projection lointaine dans le Pacifique

Armée de l’Air et de l’Espace : « Skyros 2021 », mission en interalliés en Eurasie

Armée de l’Air : CDAOA, permanence et réactivité




Indo-Pacifique : les partenariats de sécurité des Etats insulaires

La diplomatie maritime de la France et de l’Union européenne (UE) vise à rassurer les micro-Etats de la zone indo-pacifique, vulnérables aux enjeux stratégiques, économiques, environnementaux et humains.

Ce thème a été abordé au cours d’une visioconférence organisée, le 19 avril 2022 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : Christian Lechervy, ambassadeur de France en Birmanie et ancien ambassadeur auprès de la Communauté du Pacifique ; le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, commandant supérieur des forces armées en Polynésie française (Alpaci) ; Julia Tasse, chercheuse à l’IRIS et responsable du programme « climat, énergie, sécurité ».

Face aux puissances régionales. En raison de leurs alliances, il ne faut pas sous-estimer les micro-Etats du Pacifique qui représentent 10 % des pays membres de l’ONU, souligne l’ambassadeur Lechervy. Ils intéressent notamment Cuba, la Turquie, le Maroc et les Emirats arabes unis. A ces 15 Etats, en comptant le Timor oriental, s’ajoutent 10 territoires et d’autres entités diverses (voir encadré). Certains Etats non-souverains ont conclu des accords de coopération avec des organisations régionales, non-régionales ou même internationales dont l’ONU, l’OMS, l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est et la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique. Les parlements entretiennent des relations politiques entre eux. Certains accords portent sur la société civile et les entreprises. Les Etats-Unis redéfinissent leur stratégie dans la zone avec Hawaï, l’Australie, le Japon et la Corée du Sud. Comme la France en Polynésie, les Etats-Unis et Grande-Bretagne ont procédé à des essais nucléaires dans les Iles Marshall, débat récurrent. Depuis l’attaque imprévue de Pearl Harbor par le Japon en 1941, Washington veut éviter toute surprise de la part de Pékin. La bataille de Guadalcanal (1942-1943) dans les îles Salomon avait opposé les troupes du Japon à celles de l’Australie et des Etats-Unis. Or en 2019, l’Etat des Îles Salomon a établi des relations diplomatiques avec la Chine, suivies d’un accord de sécurité en avril 2022. Outre la coopération policière, cet accord, d’une durée de cinq ans et renouvelable, autorise le déploiement de moyens navals chinois de soutien. Dès 2006, la Chine avait procédé à des évacuations de ses ressortissants dans la région, démontrant sa capacité de projection civile mais aussi militaire. Les Îles Salomon constituent un point d’appui pour le grand projet chinois de « Nouvelles routes de la soie », qui inclut un volet de coopération militaire. Les Etats-Unis et la Chine veulent impliquer les Etats insulaires dans leur architecture de sécurité. Toutefois, ces deniers préfèrent se tenir à distance des grandes puissances et développer leurs capacités militaires (aérienne, navale et sous-marine). L’Espagne, le Portugal, l’Allemagne et les Pays-Bas se sont implantés dans le Pacifique pendant plusieurs décennies, mais la France y maintient une présence depuis un siècle. Au cours du premier semestre 2022, dans le cadre de sa présidence du Conseil de l’Union européenne (UE) et pour se positionner comme une puissance d‘équilibre, elle a organisé : le Forum sur la sécurité maritime : le One Ocean Summit sur la protection et la gestion durable des océans ; le Forum ministériel pour la coopération dans l’Indo-Pacifique, incluant l’UE, le Japon, l’Indonésie et la Nouvelle-Zélande.

Présence militaire française. La moitié des sous-marins en service dans le monde se trouve dans le Pacifique, indique l’amiral Rey. Environ 2 millions de ressortissants français vivent dans la zone Indo-Pacifique, aussi vaste que l’Europe. Alpaci dispose de 7.000 militaires, 15 navires et 40 aéronefs, renforcés par des éléments métropolitains de passage, pour remplir ses missions de garde-côtes, d’action de l’Etat en mer dans la zone maritime exclusive et d’assistance humanitaire. Ainsi, outre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, la France a envoyé des secours, à partir de la Polynésie française, lorsque l’archipel de Tonga a été isolé du monde après une éruption volcanique et un tsunami en décembre 2021. En cas de conflit régional, Alpaci, représentant du chef d’Etat-major des armées, doit rechercher un règlement pacifique. Il s’entretient régulièrement avec son homologue chinois sur zone. La stratégie française des partenariats concerne les Etats-Unis, l’Inde, le Japon, Singapour, la Malaisie, l’Indonésie et le Chili.

Dérèglement climatique. Le changement climatique exerce un impact direct sur la sécurité, rappelle Julia Tasse. La submersion des infrastructures aériennes et maritimes sur le littoral d’une partie des îles entraîne des conséquences économiques. L’intensification des cyclones accroît le besoin de dispositifs de secours. La sècheresse accrue dans les zones cultivables, trop exploitées, aggrave les conditions de vie dans l’agriculture et les transports. Le blanchissement des côtes par le dépérissement du corail mène à une perte des bancs de poissons associés aux récifs. L’arrivée massive des flottilles de pêche des pays asiatiques entraîne une surpêche dans les eaux profondes et celles proches des côtes. Il s’ensuit une migration croissante d’une partie de la jeunesse des Etats insulaires vers la Nouvelle-Zélande, l’Australie et la Nouvelle-Calédonie, pour des raisons financières et économiques. Par ailleurs, précise Julia Tasse, la politique chinoise d’appropriation territoriale de la mer par l’occupation de récifs et la poldérisation d’atolls inhabités comme en mer de Chine ne peut s’appliquer dans le Pacifique. En effet, sa vaste étendue entraîne « une tyranie des distances », estime l’amiral Rey.

Loïc Salmon

Dans l’océan Indien, la présence de la France inclut : les départements de La Réunion et de Mayotte ; la collectivité des Terres australes et antarctiques françaises (Îles Kerguelen, Îles Crozet, Îles Saint-Paul-et-Amsterdam et Îles Eparses). Dans l’océan Pacifique, elle comprend trois collectivités d’outre-mer : Polynésie française (Îles de la Société, Archipel des Tuamotu, Îles Gambier, Îles Australes et îles Marquises) ; Wallis-et-Futuna ; Île de Clipperton. La Grande-Bretagne possède l’Île Pitcairn dans l’océan Pacifique et dispose du territoire de l’Archipel de Chagos dans l’océan Indien. Dans l’océan Pacifique, la présence des Etats-Unis inclut : l’Etat d’Hawaï ; des territoires (Guam, Samoa américaines, Île Baker, Île Howland et Récif Kingman) ; des réserves naturelles (Île Jarvis et Atoll Palmyra) ; les Îles Mariannes du Nord ; l’Atoll Johnson ; les Îles Midway ; l’atoll de Wake. Dans l’océan Indien, l’Australie inclut des territoires extérieurs : Îles Ashmore-et-Cartier ; Île Christmas ; Îles Heard-et-McDonald ; Îles Cocos. Dans l’océan Pacifique, elle est associée au territoire autonome de l’Île de Norfolk. Dans l’océan Pacifique, la présence de la Nouvelle-Zélande inclut : les Îles Chatham ; le territoire de Tokelau ; les Etats en libre association des Îles Cook et de Niue. La Papouasie-Nouvelle-Guinée inclut le territoire de Bougainville. Les Philippines incluent la région autonome de Bangsamoro. Le Chili est présent dans l’Île de Pâques et l’Antarctique. L’Indonésie inclut la Nouvelle-Guinée occidentale. Dans l’océan Indien, l’Etat de l’île Maurice inclut la région autonome de Rodrigues et la Tanzanie l’entité administrative autonome de Zanzibar.

Stratégie : l’action de la France dans la zone indopacifique

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Armée de l’Air et de l’Espace : missions « Heifara » et « Wakea » dans le Pacifique




Industrie de défense : 42 Rafale et 2 Scorpène pour l’Indonésie

Les ministres français et indonésien des Armées ont signé, le 10 février 2022 à Djakarta, deux lettres d’intention, l’une pour une commande ferme de 42 avions Rafale F3-R par l’Indonésie et l’autre sur 2 sous-marins Scorpène.

Les commandes. Selon Hervé Grandjean, porte-parole du ministère des Armées, ces commandes font suite à une lettre d’intention sur la coopération en matière d’équipement signée en août 2020, puis un accord de partenariat stratégique conclu le 28 juin 2020 et enfin aux travaux de la Direction générale de l’armement, du ministère de l’Economie et des Finances et des industriels. La commande des Rafale se monte à 8,1 Mds$ et porte sur 30 avions monoplaces et 12 biplaces. La première tranche compte 6 appareils et la seconde 36. La production de la première commencera en 2025, trois ans après l’entrée en vigueur du contrat par le versement du premier acompte par l’Indonésie courant 2022. Pour honorer cette nouvelle commande qui garantit une chaîne de production jusqu’en 2031, le constructeur Dassault Aviation et ses sous-traitants vont augmenter la cadence de construction pour ne pas retarder les commandes de Rafale destinés à l’armée de l’Air et de l’Espace. Le contrat, qui bénéficiera d’un accompagnement de la Banque publique d’investissement, va inclure des retours industriels pour l’Indonésie, qui seront quantifiées par les groupes Dassault Aviation, Thales et Safran. Suivront des contrats de formation et d’entraînement des pilotes indonésiens. Cela porte à 284 le nombre de Rafale vendus à l’exportation, dont 200 depuis 2017, à savoir au Qatar, à l’Egypte, à l’Inde, à la Grèce, à la Croatie, aux Emirats arabes unis et à l’Indonésie. Le Rafale a démontré ses performances au combat lors des opérations extérieures en Libye, en République Centrafricaine et au Sahel. Quant aux deux sous-marins Scorpène à propulsion diesel-électrique, la lettre d’intention porte sur des études de recherche et de développement, notamment leurs performances, en vue d’une commande ferme. Un engagement couplé Rafale-Scorpène avait été précédemment conclu avec l’Inde.

Un partenaire-clé. Avec les commandes indonésiennes, la France renforce sa présence dans la zone Indo-Pacifique, où se trouvent 2 millions de ses ressortissants et une zone économique exclusive de 9 Mkm2. L’Indonésie devient ainsi son deuxième partenaire après l’Inde et le premier en Asie du Sud-Est devant Singapour. L’Indonésie, peuplée de 265 millions d’habitants et que longent les détroits stratégiques de Malacca et de Singapour reliant les océans Indien et Pacifique, réalise le plus important produit intérieur brut (PIB) de l’Asie du Sud-Est. Son budget de Défense a atteint 7,7 Mds$ en 2020, soit 0,8 % de son PIB. Il devrait passer à 1,5 % du PIB en 2024 pour moderniser les forces armées. Sur la période 2011-2020 l’Indonésie a acheté à la France des équipements militaires totalisant 167 M€ avec un pic de 480 M€ en 2013. Il s’agit d’hélicoptères, à savoir 14 H225 Caracal, 12 Puma et 11 Panther, ainsi que des navires et des radars.

Loïc Salmon

DGA : 80 Rafale F4 et 12 Caracal pour les Emirats arabes unis

Aviation militaire : les Rafale F3-R en service opérationnel

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue




Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité

La récurrence d’incidents frontaliers avec la Chine pourrait conduire l’Inde à inclure Taïwan dans sa contribution à l’architecture de sécurité régionale.

C’est ce qui ressort d’une note publiée en juillet 2021 à Paris par Gilles Boquerat, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.

Contentieux frontalier. Le différend territorial entre la Fédération indienne et la République populaire de Chine porte sur le tracé de la frontière himalayenne, à savoir sur l’Aksai Chin à l’Ouest et sur l’Etat indien l’Arunachal Pradesh à l’Est (voir carte). A l’Ouest, aucune démarcation n’a été tracée au sol. A l’Est, une ligne, dite Mac Mahon, suit la ligne de crête himalayenne. De fait, la Chine contrôle l’Aksai Chin depuis son invasion du Tibet en 1950. Elle y a construit une route reliant le Tibet à sa province du Xinjiang. A l’Est, l’Inde revendique une démarcation passant au pied des contreforts himalayens en bordure de la vallée du Brahmapoutre et incluant une zone dénommée « Tibet du Sud » par la Chine. En 1960, Pékin a proposé de reconnaître la ligne Mac Mahon en échange de l’Aksai Chin. Le refus de New Delhi a débouché, deux ans plus tard, sur une guerre…gagnée par la Chine, qui s’est contentée de consolider ses positions sur l’Aksai Chin. Une « Line of Actual Control » (LAC, ligne de contrôle effectif) sépare les deux pays sur 3.500 km, dont 1.600 km dans l’Aksai Chin. Le tracé de cette LAC, jamais accepté formellement par les deux parties, fait l’objet de désaccords ponctuels. Pour prévenir toute confrontation, Pékin et New Delhi ont conclu des accords en 1993, 2003, 2012 et 2013, excluant le retour à la force et prônant le développement de relations bilatérales, surtout économiques. Pour affirmer ses revendications sur la LAC, l’Inde a organisé 65 points de patrouille par ses forces armées et de police au Ladakh. Les 5 et 9 mai et 15 juin 2020, des affrontements meurtriers se sont produits entre soldats indiens et chinois. Depuis, les forces déployées sur la frontière restent en état d’alerte. Fin août, une unité indienne de la Force spéciale des frontières, composée notamment de réfugiés tibétains, a pris par surprise le contrôle de la chaîne du Kailash, surplombant la rive Sud du lac Pangong et la garnison chinoise de Moldo. Des pourparlers en avril et juin 2021 n’ont pas abouti à un retrait chinois de Gogra/Hot Spring ni des autres zones contestées. Pour l’Inde, la plaine de Depsang constitue un enjeu important, car l’aéroport militaire de Doulat Beg Oldie (DBO) y a été construit, à 5.000 m d’altitude, lors du conflit de 1962. La piste d’atterrissage se trouve près de la nouvelle route stratégique Darku-Shylok-DBO (en vert sur la carte), longue de 255 km et qui permet de ravitailler les forces déployées jusqu’au pied du col de Karakorum.

Militarisation accrue. L’Inde cherche à mettre en place une dissuasion crédible contre toute intrusion chinoise sur l’ensemble de la LAC et disposer d’une capacité de surprise. Depuis l’été 2020, 50.000 soldats y sont déployés sur 800 km. Le 1er Corps d’armée, composé de deux divisions d’infanterie, a été déplacé de la frontière avec le Pakistan vers le Ladakh. Le 17ème Corps, seule unité de montagne, reste basé dans le Bengale occidental, face aux Etats du Nord-Est (Sikkim, Népal et Bhoutan). La construction de routes, d’héliports et de camps est programmée dans les zones frontalières, afin de faciliter le déplacement de soldats et de matériels. Les sévères conditions météorologiques éprouvent les chars de combat T72MI Aleya et T905 Bhishma, les véhicules de combat d’infanterie BMP-2, les obusiers M777 de 155 mm et les batteries de missiles. Pour améliorer sa capacité de transport, l’armée de l’Air indienne a récemment acquis des hélicoptères CH-47 Chinook et des avions de transport tactique C-130J Super Hercules et Boeing C-17. De son côté, l’armée chinoise a équipé ses avant-postes de radars, capteurs et drones et les relient aux installations de l’arrière par des routes et la pose de fibres optiques. De plus, des villages sont édifiés à la frontière pour servir de postes de surveillance et matérialiser les revendications territoriales. A l’Est, la construction d’une voie ferrée entre Chendu (Sichuan) et Lhassa (Tibet), permettra le déploiement rapide de troupes et d’équipements en cas de tension frontalière entre l’Arunachal Pradesh et le Sikkim. Un premier tronçon de 435 km entre Lhassa et Nyingchi, a été inauguré en juin 2021. Toutefois, l’Inde ne semble guère en mesure de reconquérir le terrain perdu. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, le budget de défense de la Chine a atteint 252 Mds$ en 2020, contre 72,9 Mds$ pour celui de l’Inde. De 2011 à 2020, les dépenses militaires ont augmenté de 76 % en Chine, contre 34 % en Inde. Par ailleurs, pour contrer l’expansionnisme maritime chinois, l’Inde a relancé, en 2020, le forum « Quadrilateral Security Dialogue » (Dialogue quadrilatéral sur la sécurité), portant notamment sur une synergie entre sa Marine et celle des Etats-Unis, du Japon et de l’Australie.

Contexte économique. L’Inde a reconnu très tôt la légitimité de la Chine populaire, après son accession au pouvoir en 1949. Puis, dans les années 1990, elle a procédé à un échange de représentations commerciales faisant office d’ambassades avec Taïwan. Après les incidents frontaliers de 2020, le représentant de Taïwan en Inde a proposé d’étendre les relations bilatérales à la sécurité régionale. Une montée de la tension entre Pékin et Taipei aurait en effet des conséquences géopolitiques graves. La liberté de navigation dans le détroit de Taïwan constitue un enjeu stratégique pour l’Inde, car 40 % de son commerce avec l’Asie orientale y transite. En octobre 2020, l’institution National Maritime Foundation, qui dépend du ministère indien de la Défense et de la Marine, a signé un accord avec la Taïwan-Asia Exchange Foundation pour réfléchir ensemble sur les questions d’intérêt commun liées au domaine maritime. Début 2019, l’Inde a proposé à Taïwan une assistance technologique pour la construction de sous-marins et a évoqué une collaboration en matière de cybersécurité. Pékin avait alors mis en garde New Delhi contre toute coopération militaire avec Taipei. En novembre 2020, l’Inde a refusé d’adhérer au « Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat économique pour l’ensemble de la région), vaste zone de libre-échange entre Australie, Brunei, Cambodge, Chine, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Birmanie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Corée du Sud, Thaïlande et Viêt Nam. Elle y voit un moyen pour la Chine de renforcer sa position économique dominante sur la zone indopacifique. Toutefois, elle dépend de la Chine dans les secteurs de l’électronique, de l’industrie pharmaceutique, de l’automobile et des télécommunications. Pour l’exercice 2019-2020, ses achats à la Chine, incluant machines et équipements médicaux, ont atteint 65,3 Mds$ et ses ventes 16,6 Mds$, surtout des minerais pour soutenir le rebond de l’économie chinoise. En incluant Hong-Kong, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Inde, devant les Etats-Unis. L’Inde n’est que le 17ème partenaire commercial de Taïwan, qui reste son 31ème partenaire.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Asie du Sud : Inde et Pakistan se veulent des puissances nucléaires responsables

Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu




Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu

Pour le Japon, allié des Etats-Unis et partisan du multilatéralisme en matière de politique étrangère, la sécurité régionale l’emporte parfois sur les enjeux commerciaux.

Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans deux notes publiées le 18 novembre 2020 et le 24 mars 2021.

Le contexte stratégique. Le pacte d’alliance entre le Japon et les Etats-Unis, conclu à l’issue de la seconde guerre mondiale, reste au cœur de la sécurité du Japon et de la région Asie-Pacifique. La Corée du Nord demeure la menace la plus immédiate (voir encadré). De mai 2019 à novembre 2020, celle-ci a effectué 35 tirs d’essais de missiles, dont un seul a échoué. Les derniers concernaient des missiles de courte portée à combustible solide, signe d’un progrès technologique considérable. Ces essais, prélude à une éventuelle attaque massive, constituent une menace crédible et immédiate pour le Japon, qui abrite les bases américaines les plus importantes en Asie. Par ailleurs, la Chine a remplacé l’Union soviétique comme adversaire commun du Japon et des Etats-Unis, Son idéologie communiste se trouve masquée par les réformes économiques et la stratégie d’ouverture sur le monde mise en œuvre depuis 1979. Toutefois, la Chine demeure un partenaire économique majeur pour le Japon. Son deuxième partenaire pour les exportations après les Etats-Unis, elle en est devenue le premier pour les échanges commerciaux, passés de 1Md$ par an à la fin des années 1970 à 317 Mds$ en 2019. La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine affecte certaines entreprises japonaises. Ainsi les fabricants de micro-processeurs sont concernés par l’interdiction de vente de technologies américaines à des entreprises chinoises, dont ZTE (réseaux et de communication et fabrication de téléphones mobiles) et Huawei (smartphones). La menace chinoise porte notamment sur l’archipel des Senkaku et d’autres îles de l’espace maritime japonais. Pour Pékin, la contestation des limites en mer de Chine orientale constitue un moyen de de contrôle de la puissance japonaise. Cette posture se traduit par la multiplication des incursions dans les eaux entourant les Senkaku. Entre avril 2019 et août 2020, des navires chinois ont passé 456 jours dans les eaux contigües. Des garde-côtes chinois ont même pénétré à quatre reprises dans les eaux territoriales japonaises en 2019 et sept fois en 2020. Certains sont restés 39 heures et même jusqu’à 59 heures, maintenant en alerte permanente les unités navales et de garde-côtes japonais. Le Livre blanc de la défense du Japon, publié en juillet 2020 mentionne comme menace importante « la tentative constante de modifier unilatéralement le statu quo autour des Senkaku et en mer de Chine méridionale en utilisant la coercition. » Selon un sondage réalisé le même mois, 90 % des personnes interrogées ont déclaré avoir une opinion négative de la Chine. Cette perception de la Chine comme une menace et un facteur d’instabilité croît dans la région. En conséquence, le Japon a adopté une stratégie de sécurité nationale en 2013. Le budget de la défense représente 1,1 % du produit intérieur brut pour l’année fiscale 2020-2021. Mais l’augmentation cumulée entre 2012 et 2019 a atteint 13 % à 48,6 Mds$. Une loi de 2015 autorise le principe « d’auto-défense collective ». Il s’agit de construire une « force de défense multi-domaines », capable de défendre le territoire, y compris les îles éloignées, et de donner aux forces d’auto-défense la capacité de contribuer à la paix, même loin des côtes.

L’action extérieure. La montée en puissance de la Chine transforme en profondeur le cadre de la politique extérieure du Japon. La « doctrine Fukuda » (Premier ministre de 1976 à 1978), énoncée en 1977, a amorcé le retour du Japon comme puissance pacifique sur la scène internationale, en commençant par l’Asie du Sud-Est, important récipiendaire de son aide au développement. Un premier accord de libre-échange, signé avec Singapour en 2002, a été suivi deux ans plus tard d’un autre avec l’ASEAN qui regroupe 11 pays (Brunei, Birmanie, Cambodge, Timor-Leste, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Viêt Nam). En vue d’un rééquilibrage entre les domaines économique et stratégique, le Japon soutient, dès 2016, le « Trans-Pacific Partnership » (Partenariat trans Pacifique), accord commercial entre Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour et Viêt Nam. Il propose des normes démocratiques, transparentes et libérales, face à l’influence chinoise. En effet, Pékin ne trace pas de frontières entre les théâtres d’actions économiques, militaires, stratégiques, scientifiques et légales, qu’ils soient bilatéraux ou multilatéraux, afin de servir les intérêts définis par le Parti communiste. En intégrant l’Organisation mondiale du commerce avec des conditions spécifiques, elle a tenté de se servir des règles qui l’avantagent, sans respecter celles qui limitent sa marge de manœuvre et en imposant son propre « multilatéralisme », à savoir le projet des « Nouvelles routes de la soie ». En outre, elle contrôle 4 des 15 organisations internationales sous l’égide l’ONU, afin d’exercer une influence indirecte par l’intermédiaire des Etats membres dont elle est proche. En vue d’équilibrer la puissance chinoise dans une vaste zone de libre-échange, le Japon a adhéré, en 2021, au « Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat économique pour l’ensemble de la région), vaste zone de libre-échange entre Australie, Brunei, Cambodge, Chine, Indonésie, Laos, Malaisie, Birmanie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Corée du Sud, Thaïlande et Viêt Nam. Par ailleurs, en 2018, le Japon a signé un accord de partenariat économique avec l’Union européenne, doublé d’un partenariat stratégique. Le concept d’une « zone indo-pacifique libre et ouverte », prôné par le Japon en 2016, refuse l’usage de la force, le non-respect des règles internationales et la remise en cause du libre-échange par décision unilatérale ou manipulation des règles existantes.

Loïc Salmon

Le 15 septembre 2021, les deux Corées ont procédé à des tirs de missiles. Le missile sud-coréen a été tiré d’un sous-marin de la classe Ahn Chang-ho, récemment mis en service et équipé de systèmes de lancement verticaux pour missiles de croisière. Quelques heures auparavant, deux missiles à courte portée, lancés depuis le centre de la Corée du Nord vers la mer du Japon, ont parcouru environ 800 km à une altitude maximale de 60 km, selon l’Etat-major interarmées sud-coréen. Le 13 septembre, la Corée du Nord avait annoncé que des « missiles de croisière à longue portée » avaient parcouru 1.500 km pendant deux heures au-dessus de son territoire et de ses eaux territoriales. Selon les analystes, ces missiles pourraient atteindre la Corée du Sud et le Japon. Les sanctions de l’ONU contre la Corée du Nord portent sur l’armement nucléaire et les missiles balistiques, mais pas sur le développement de missiles de croisière. Le 28 septembre, l’agence de presse de la Corée du Nord a annoncé l’essai réussi d’un missile planeur hypersonique Hwasong-8 sur une distance de 200 km et une apogée de 30 km.

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Marine nationale : le « MICA Center », compétence mondiale

Lien entre la Marine nationale et celle de commerce, le Maritime information Cooperation & Awareness (MICA) Center recueille et diffuse en permanence l’information sur les zones à risques, dans le cadre d’une coopération internationale.

Le capitaine de corvette commandant du MICA Center l’a présenté au cours d’une visioconférence organisée, le 8 juin 2021 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Zones à surveiller. La piraterie (attaque armée) en haute mer et le brigandage maritime dans un port (vol de marchandises à bord d’un navire au mouillage), peu apparents aux XIXème et XXème siècles, ont repris dès la fin de la guerre froide (1991) avec la mondialisation. Le transport par mer assure 90 % des échanges mondiaux, 74 % du commerce européen et 78 % des importations françaises. En 2018, il a atteint 3,3 Mds de tonnes de pétrole et de gaz, 5,2 Mds de tonnes de vracs secs, 150 MEVP (unités de mesure des conteneurs). Parmi les 20 principaux ports à conteneurs, 16 se situent en Asie, dont 9 en Chine. En 2020, des vols dans les eaux territoriales se sont produits en Asie du Sud-Est. En outre, des approches (intention établie) ont eu lieu surtout dans la mer des Caraïbes et le golfe du Mexique, des attaques (usage d’armes) dans le golfe de Guinée et la Corne de l’Afrique et des prises de contrôle de navires au large du Yémen et dans le golfe de Guinée. D’une superficie de 3,4 Mkm2, ce dernier compte 18 pays riverains et 5 des plus grands ports africains. Au cours des cinq premiers mois de 2021, il a été le théâtre de 13 brigandages maritimes, 4 approches, 5 attaques et 5 prises de contrôle. Pendant la même période et sur toutes les zones à risques, il y a eu 5 enlèvements d’équipages contre rançon, contre 10 en 2020. En haute mer, les pirates attaquent par groupes de deux « skiffs » (embarcations locales) à moteur, l’un avec 8 à 10 hommes à bord et l’autre chargé de fûts d’essence pour parcourir jusqu’à 300 milles marins (555 km). Il s’agit souvent de pêcheurs. Leurs autorités à terre, renseignées dans les ports, fixent les objectifs et organisent la revente des marchandises volées.

Prévention et anticipation. Le MICA Center suit les navires de commerce grâce à la « coopération navale volontaire », consistant à signaler sa position, signaler tout incident et recommander la route à suivre et le comportement à adopter. Elle est passée de 28 navires de 4 compagnies maritimes en 2002 à plus de 300 navires de 30 compagnies françaises et étrangères en 2021. Composé d’une trentaine de personnes des Marines française, espagnole, belge et portugaise, le MICA Center traite et diffuse alertes et avertissements en temps réel et transmet de la documentation sur demande. Il recueille les informations sur les actes de contrebande et de piraterie, vols et trafics d’êtres humains et de drogue. Il les obtient auprès des médias, compagnies maritimes, navires de commerce, commandements de zone maritimes, d’agences étatiques et d’autres Marines. Ensuite, il compile les données pour établir des statistiques, afin d’évaluer la situation sécuritaire et publier des rapports périodiques. Sa couverture se concentre sur la Méditerranée, l’océan Indien, l’Asie du Sud-Est et le golfe de Guinée. Les centres MICA de Brest et de Portsmouth suivent environ 1.000 navires/jour dans le golfe de Guinée. La sûreté navale dans la Corne de l’Afrique est assurée par l’opération européenne « Atalante » et des navires russes, indiens, pakistanais, chinois, japonais et sud-coréens.

Loïc Salmon

Golfe de Guinée : sécurité et sûreté en mer et à terre

Piraterie maritime : l’action d’Europol

Opération « Atalante » : bilan du commandement français




Asie-Pacifique : présence militaire française accrue

Ses moyens d’action et son influence dans la zone Asie-Pacifique permettent à la France, seule nation européenne riveraine, d’y préserver ses intérêts et de contribuer à la sécurité régionale.

Le contre-amiral Jean-Mathieu Rey, commandant sur zone, l’a expliqué lors d’une visioconférence organisée avec Paris, le 30 mars 2021, par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Zone « crisogène ». Nouveau centre de gravité du monde, l’océan Pacifique est devenu le théâtre d’enjeux économiques et stratégiques entre les Etats-Unis, la Chine, le Japon et l’Inde, indique l’amiral Rey. Les pays riverains du Pacifique regroupent 50 % de la population mondiale. Les ports asiatiques déchargent 61 % des marchandises transportées par mer, alors que le trafic transatlantique stagne. Le réchauffement climatique va bientôt permettre de relier l’Europe à l’Asie par le passage maritime du Nord-Est, où l’exploitation des ressources sous-marines se développe. Dans un contexte de tension commerciale avec les Etats-Unis, la Chine valorise ses « nouvelles routes de la soie » vers l’Europe. Toutefois, la crise sanitaire consécutive à la pandémie du Covid-19 rend plus complexe la situation pendant les escales. En outre, les Etats insulaires du Pacifique Sud connaissent de plus en plus de cyclones et de tsunamis. Les contestations territoriales perdurent, notamment au sujet des îles Kouriles entre le Japon et la Russie et des Senkaku entre le Japon, Taïwan et la Chine. A lui seul, l’archipel des Spratleys et sa zone économique exclusive (ZEE), qui recèle du pétrole, du gaz et de vastes ressources halieutiques, sont revendiqués par Brunei, la Malaisie, les Philippines, le Viêt Nam, Taïwan et la Chine. Celle-ci construit, sur cette zone, des aérodromes militaires sur des atolls « poldérisés » et des îlots artificiels reposant sur des récifs d’ordinaire submergés : Johnson South, travaux commencés en 2008 et achevés en 2016 ; Fiery Cross Reef, (2014-2018) ; Subi Reef (2015-2018) ; Mischief Reef (2015-2018) ; Woody Island (2018). Le Viêt Nam a installé une base aérienne à Truong Sa Lon entre 2013 et 2018. Outre la poursuite du programme nucléaire spécifique de la Corée du Nord, la zone Asie-Pacifique connaît une militarisation générale croissante avec l’augmentation du nombre de sous-marins, de l’activité spatiale et des missiles hypervéloces en développement. S’y ajoutent le terrorisme dans les Célèbes et en mer de Chine, le narcotrafic entre l’Amérique du Sud, la Nouvelle-Zélande et l’Australie et aussi la surpêche par des bateaux-usines restant jusqu’à deux ans sur zone.

Présence française. Selon l’amiral Rey, la zone à surveiller s’étend sur 5 Mkm2, où la liaison maritime sur l’Extrême-Orient dure une semaine à partir de la Nouvelle-Calédonie et deux depuis Tahiti. Environ 500.000 ressortissants vivent en Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et Polynésie française. S’y ajoutent les expatriés, dont 130.000 en Asie-Pacifique, 234.000 en Amérique du Nord et 147.000 en Amérique du Sud. Pour les protéger ainsi que la ZEE française (pêche), les forces permanentes pré-positionnées en zone Indo-Pacifique totalisent 6.800 militaires, 15 bâtiments de la Marine nationale, 22 avions de transport et 16 hélicoptères. Elle se renforcent périodiquement par : le groupe aéronaval ; la mission « Jeanne d’Arc » de l’Ecole d’application des officiers de marine ; une frégate ; un sous-marin nucléaire d’attaque (3 mois sur zone) ; un avion de transport polyvalent A400M de l’armée de l’Air et de l’Espace avec un avion ravitailleur C135 (2 à 3 semaines tous les 3 mois). Il s’agit d’entretenir une bonne connaissance de la zone pour éviter des réactions hostiles de la part des pays riverains qui, dans le respect du droit international de la mer, « marquent » les navires français. Ceux-ci n’entrent pas dans les espaces contestés (voir plus haut), mais contribuent au maintien de la liberté de navigation ailleurs. Ainsi, en avril 2019, la frégate de surveillance Vendémiaire a été « marquée », au plus bas niveau possible pour réduire les risques, lors du franchissement du détroit international de Taïwan, fréquenté par des centaines de bateaux de pêche de divers pavillons. Une autre suivra. La France, souligne l’amiral Rey, maintient son autonomie stratégique jusqu’au Pacifique par sa présence en océan Indien : au Nord avec 2.100 militaires, 11 avions et 8 navires dans les bases de Djibouti et d’Abou Dhabi ; au Sud avec 1.900 militaires, 5 navires, 2 avions et 2 hélicoptères à La Réunion. Au cas où la Nouvelle-Calédonie quitterait la République française par référendum, celle-ci ne disposerait plus que des bases de La Réunion et de la Polynésie française dans l’hémisphère Sud, compliquant notamment la coopération avec les pays partenaires du Pacifique Sud.

Coopération internationale. Il s’agit d’opérer en bonne intelligence avec tous les protagonistes de la zone Asie-Pacifique, souligne l’amiral Rey. La lutte contre la drogue, coordonnée avec le Chili, le Mexique et l’Equateur, porte sur une partie des trafics de l’Amérique du Sud et de l’Australie vers le continent nord-américain. Exercices conjoints de haut niveau pour renforcer l’interopérabilité, dialogues entre états-majors et commandeurs, soutiens mutuels et opérations coordonnées sont organisés avec les Etats-Unis, l’Australie et le Japon. Pour prévenir un contrôle de l’Asie du Sud-Est par la Chine, qui construit l’équivalent en tonnage de la Marine française tous les quatre ans, les partenariats stratégiques s’intensifient avec Singapour, la Malaisie, le Viêt Nam et les Philippines. Enfin, la lutte contre la prolifération nucléaire de la Corée du Nord concerne les Etats-Unis, le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Grande-Bretagne et…la France !

Loïc Salmon

Le « Commandement Pacifique des Etats-Unis » (USPACOM), installé à Hawaii, inclut des unités des armées de Terre, de l’Air, de la Marine et du Corps des marines. Il dispose notamment de 375.000 militaires et de 5 groupes aéronavals. L’USPACOM a pour mission de veiller au respect des traités de défense conclus entre les Etats-Unis et les Philippines (1952), l’Australie et la Nouvelle-Zélande (1952), la Coré du Sud (1954) et le Japon (1960). La VIIème Flotte, basée au Japon, opère dans le Pacifique Ouest et l’océan Indien. Outre de nombreux destroyers et frégates, la Marine chinoise compte 2 porte-avions et bientôt un 3ème ainsi qu’une capacité amphibie et une infanterie de marine (40.000 hommes en 2017). En outre, elle dispose de facilités navales en Birmanie, au Bangladesh et au Pakistan ainsi qu’une base permanente à Djibouti. La Marine japonaise dispose de plus d’une centaine de navires de combat, dont 2 porte-hélicoptères et 18 sous-marins, ainsi qu’une base navale permanente à Djibouti pour 2 frégates et 2 avions de patrouille maritime. La Marine australienne compte 2 porte-aéronefs, 6 sous-marins et une dizaine de frégates. La Marine néo-zélandaise comprend notamment 1 bâtiment amphibie, 2 frégates et 6 patrouilleurs. Outre des frégates, corvettes et patrouilleurs, la Marine malaisienne compte 2 navires amphibies et 2 sous-marins Scorpène (origine française). Outre des frégates et des patrouilleurs, la Marine chilienne comprend 4 sous-marins (2 Scorpène), 1 transport de chalands de débarquement et 5.200 soldats d’infanterie de marine.

Océan Indien : les forces françaises aux EAU, surveillance et coopération opérationnelle

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Asie-Pacifique : la France partenaire de sécurité




Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Les provocations militaires de la Chine envers Taïwan menacent la stabilité de la zone Indopacifique. Un affrontement armé pourrait déboucher sur une guerre avec les Etats-Unis. En conséquence, Taïwan renforce son action diplomatique et sa capacité militaire.

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’a expliqué au moyen de deux programmes en audio, les 13 et 28 janvier 2021, et d’une note publiée le 8 mars, après son audition par le Parlement européen le 24 février.

Diplomatie taïwanaise. Depuis 2016, date de l’arrivée au pouvoir de la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen réélue en 2020, Pékin renforce sa stratégie d’isolement de Taipei sur la scène internationale. Aujourd’hui, seulement 15 Etats, dont le Vatican, maintiennent des ambassades avec Taïwan, qui dispose toutefois de 111 « bureaux de représentation diplomatique » à l’étranger. Selon Antoine, Bondaz, ce réseau lui donne la 7ème position en Asie, devant la Malaisie, et la 31ème place dans le monde, devant la Suède et Israël. Peu présent en Afrique, il l’est beaucoup plus dans les Amériques et en Europe. Malgré l’absence d’ambassades, Taïwan reste pour la France et l’Union européenne un partenaire économique et commercial ainsi que dans la recherche, le changement climatique, l’éducation, l’enseignement supérieur et la coopération culturelle et linguistique.

Pressions militaires chinoises. Depuis 2019, les incursions aériennes dans la « zone d’identification aérienne de défense » de Taïwan se sont multipliées. Au total, plus de 380 avions de chasse ou de reconnaissance chinois y sont entrés en 2020, dont 41 entre le 1er novembre et le 31 décembre. C’est le plus haut niveau atteint depuis les crises dans le détroit de Taïwan de 1954, 1958 et 1996, souligne Antoine Bondaz. Cette tendance se poursuit avec 81 incursions aériennes au cours du mois de janvier 2021. A l’appui, la propagande chinoise s’exerce par ses relais d’opinion, notamment le journal Global Times dont l’édition en anglais lui donne une audience internationale importante. Un récent éditorial annonce même que les avions de chasse et les navires militaires chinois ont « normalisé leurs vols et leur navigation autour de l’île ». Il indique aussi que la politique de respect de la zone d’identification aérienne de défense de la ligne médiane du détroit de Taïwan, en vigueur depuis vingt ans, ne s’applique plus. Ces incursions visent à s’approprier le détroit, tester le dispositif de défense anti-aérienne de Taïwan et accélérer le vieillissement de ses capacités aériennes. Pékin compte ainsi faire pression sur le gouvernement de Taïwan, intimider ses forces armées, démoraliser sa population, influencer son opinion publique et…évaluer la réaction de la communauté internationale ! La Chine, qui dispose des forces armées les plus nombreuses du monde (plus de deux millions de militaires), les modernisent en augmentant leur budget grâce à sa puissance économique. Elle dépense plus pour sa défense que tous les pays de la zone Indopacifique réunis. Selon l’Institut international de Stockholm de recherche sur la paix, la Chine a multiplié, par sept en vingt ans, ses dépenses militaires, passées de 40 Mds$ en 1999 à 265 Mds$ en 2019. Pendant cette période, les dépenses militaires du Japon ont stagné à 45 Mds$ et celles de Taïwan à 10 Mds$. Entre 2014 et 2018, la Marine chinoise a accru sa flotte d’un tonnage équivalent aux flottes française et italienne combinées. Pour développer sa capacité amphibie dans le détroit de Taïwan, l’effectif du Corps de marines, passé de 10.000 soldats en 2017 à 35.000 en 2020, devrait se monter à 100.000 à terme. Pour moderniser ses équipements militaires, la Chine investit massivement dans les nouvelles technologies dans le cadre de la stratégie nationale civilo-militaire de 2015, qui tire notamment profit de la surveillance limitée de certaines coopérations scientifiques et techniques sensibles…en Europe ! En réponse à cette progression quantitative et qualitative des forces armées chinoises, le ministère taïwanais de la Défense a obtenu une hausse de son budget, qui atteint quasiment 15 Mds$ en 2021. Les investissements portent sur l’augmentation des capacités de lutte antinavires, de défense antimissile et de guerre électronique.

Conséquences possibles. L’article 8 de la loi chinoise anti-sécession de mars 2005 prévoit le recours à la force, notamment après épuisement de toutes les possibilités de « réunification pacifique » de Taïwan, considérée par Pékin comme une province de la Chine. Celle-ci, estime Antoine Bondaz, augmente ainsi la flexibilité de sa réponse politico-militaire dans la cadre d’une ambiguïté stratégique délibérée. Par ailleurs, l’ouvrage « La science de la stratégie militaire », publié en 2013 par l’Académie chinoise des sciences militaires, recommande une préparation prioritaire à un conflit avec Taïwan, susceptible d’entraîner une intervention américaine sur un champ de bataille maritime et dans un contexte de dissuasion nucléaire. Toutefois, les forces armées chinoises pourraient se contenter de constituer un blocus aérien et maritime autour de Taïwan, en vue de la forcer à capituler avant l’unification. Le Parti communiste chinois considère comme plus efficace de dissuader les Etats-Unis d’intervenir plutôt que d’envahir l’île. L’impact psychologique devrait forcer le gouvernement de Taïwan à entamer des négociations politiques. Pour Pékin, la détermination de la population et des forces armées de Taïwan à se battre ainsi que la volonté d’intervention des Etats-Unis comptent davantage que leurs capacités militaires. Par ailleurs, toute crise autour de Taïwan ou dans la péninsule coréenne, aurait un impact considérable sur la sécurité de l’Union européenne, tant sur le plan militaire qu’économique. La fermeture du détroit de Taïwan aurait des conséquences sur ses approvisionnements, notamment en micro-processeurs indispensables à son industrie, et ses échanges commerciaux avec la Chine, la Corée du Sud et le Japon. L’Union européenne et la France n’entretiennent plus de relations officielles avec Taïwan et ne prévoient pas d’en avoir à l’avenir. Toutefois, elles partagent avec Taïwan des intérêts communs en matière de sécurité : lutte contre la manipulation de l’information ; liberté de navigation ; diversification des chaînes d’approvisionnement ; lutte contre les cyberattaques ; prévention d’une future pandémie ; résilience démocratique ; protection des droits humains ; prévention et assistance en matière de catastrophe naturelle.

Loïc Salmon

D’une superficie de 35.980 km2, l’île-Etat de Taïwan compte une population de 23,6 millions d’habitants. Sixième puissance économique de la zone Indopacifique, elle réalise le double du produit intérieur brut du Viêt Nam. Le Forum économique mondial la classe en 3ème position, devant la Corée du Sud et l’Australie pour la compétitivité. L’organisation Reporters sans frontières la met à la 5ème place pour la liberté de la presse, devant le Japon. Elle occupe la même pour le développement humain, calculé par l’ONU, devant la Corée du Sud. Elle atteint la 4ème en matière de libertés publiques selon l’indice publié chaque année par les Instituts Cato (Etats-Unis), Liberales (Allemagne) et Fraser (Canada).

Chine : montée en puissance régionale et internationale

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Malaisie : développement d’une Base industrielle et technologique de défense

La Malaisie inclut les transferts de technologie dans ses commandes militaires à l’étranger, en vue de constituer sa propre base industrielle et technologique de défense (BITD).

Coralie Trigano, cadre commercial export chez Thales Véhicules et Systèmes tactiques, l’a expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 17 juin 2020 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre et l’association 3AED-IHEDN (armement et économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale).

Environnement stratégique. De la péninsule Malaise au Nord de l’île de Bornéo, la Malaisie s’étend sur 329.850 km2 avec 4.674 km de côtes et 2.670 km de frontières terrestres. Pays musulman, elle ne connaît pas d’ennemi direct et participe aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. Toutefois, elle perçoit des menaces sur le plan régional : tensions avec Singapour au sujet des réserves d’eau douce ; contentieux territorial avec les Philippines ; séparatisme islamique au Sud de la Thaïlande ; immigration clandestine et vols de biens culturels à la frontière avec l’Indonésie ; piraterie, contrebande, trafic de stupéfiants et immigration illégale dans le détroit de Malacca et au Nord-Ouest de Bornéo ; terrorisme du mouvement Abou Sayyaf, proche de l’Etat islamique (Daech) et actif aux Philippines. Néanmoins, Singapour reste son premier partenaire économique, la Chine sa première source d’investissements et l’Union européenne son troisième partenaire commercial (accord de partenariat et de coopération en 2016). Le premier Livre blanc sur la défense, publié en janvier 2020, se concentre sur la protection des frontières avec trois lignes directrices : dissuasion concentrique ; défense complète ; partenariats fiables. Le budget de la défense se monte à 3 Mds$ (2018) et son armée professionnelle à 110.000 hommes (1.000 pour l’ONU). Les officiers supérieurs suivent une formation poussée en Grande-Bretagne.

Montée en puissance de la BITD. La Malaisie fabrique sous licence de l’artillerie, des véhicules et des frégates. Selon Coralie Trigano, elle dispose des compétences pour le maintien local en condition opérationnelle, mais pas de l’autonomie complète pour le développement et la production des composants principaux ou de blocs d’équipements prêts à être intégrés. Les investissements portent sur l’emploi des technologies de défense, pour augmenter la compétitivité du secteur civil, via des « niches » comme l’équipement du soldat, les domaines maritime et aérospatial, l’automobile, l’armement léger, les technologies de l’information et de la communication. La Malaisie veut devenir le premier centre d’Asie du Sud-Est pour la maintenance et la réparation. Elle organise des salons internationaux tous les deux ans : LIMA’21 (équipements navals et aéronautiques), 36 pays, 555 entreprises en 2019 ; DSA 2020 (services de défense en Asie), 33 pays, 1.500 entreprises en 2018. Elle a acheté à la France : 2 sous-marins de la classe Scorpène ; 6 corvettes Gowind (protection du littoral) ; 4 avions A400M ; 18 canons LG1 de 105 mm ; missiles anti-char Eryx ; mortiers embarqués 2R2M de 120 mm ; équipements de communication de véhicules ; solutions de défense aérienne. Des prospections sont en cours pour l’avion Rafale, le canon Caesar et trois navires de soutien. Mais la concurrence augmente : Chine, Etats-Unis, Corée du Sud, Russie, Turquie, Italie, Pays-Bas, Inde, Australie et Grande-Bretagne, Israël étant exclu.

Loïc Salmon

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer

Asie-Pacifique : zone d’intérêt stratégique pour la France

Armement : baisse des exportations françaises en 2019




Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

La Chine utilise le cyberespace pour maintenir sa croissance économique, par l’intrusion informatique dans des entreprises privées surtout asiatiques, et pour accroître sa puissance régionale par l’espionnage militaire, plutôt à l’encontre des pays occidentaux.

C’est ce qui ressort d’une étude sur le cyber-espionnage chinois (2016-2018), publiée par le Centre de réflexions sur la guerre économique en décembre 2018. Seules les forces armées, des agences de renseignement civil ou des sociétés de sécurité chinoises seraient capables d’élaborer et de mettre en œuvre des intrusions informatiques de grandes dimensions, transversales et complexes.

Retard technologique à combler. La dépendance de la Chine à l’égard des technologies de l’information et de la communication (TIC), notamment américaines, et de sa vulnérabilité militaire ont été mis en exergue dans le livre « La guerre hors limites » des colonels chinois Liang Qiao et Wang Xiangsui, publié en 1998. Les TIC permettent en effet d’obtenir des avantages asymétriques dans une guerre qui recouvre la force, armée ou non, militaire ou non, et des moyens létaux ou non. Extension du champ de bataille, le cyberespace devient vital pour la Chine afin de récolter le plus d’informations possibles, en vue d’établir une asymétrie à son avantage. Les forces armées chinoises ont porté leurs efforts sur les renseignements d’origines humaine, électromagnétique et satellitaire. En 2013, l’entreprise américaine de cyber-sécurité Mandiant a identifié deux unités militaires de cyber-espionnage, installées à Shanghai. Ainsi la « Unit 61398 » a récupéré des térabits (1.000 milliards d’unités numériques) des données de 141 entreprises étrangères. La « Unit 61486 » a surtout ciblé les secteurs de la défense et de la haute technologie. En 2014, le ministère américain de la Justice a accusé cinq officiers chinois de vols de secrets d’entreprises américaines. En outre, l’agence de renseignement NSA a révélé que des hackers chinois avaient réussi des centaines d’intrusions dans des infrastructures aux Etats-Unis. En 2015, Washington et Pékin ont conclu un accord de collaboration pour lutter contre le cyber-espionnage. Ensuite, les agences privées chinoises auraient bénéficié d’une plus grande marge de manœuvre, pour éviter une implication directe de l’Etat. Les plus connues, « Menupass Team » et « UPS Team », ciblent les entreprises spécialisées dans l’ingénierie, l’espace ou les télécommunications aux Etats-Unis, en Europe et au Japon. Par ailleurs, le 13ème plan quinquennal chinois 2016-2020 fixe un objectif annuel de 6,5 % de croissance économique et transfère des fonds d’aide à l’exportation vers des investissements en Chine même. Il porte aussi sur le développement des secteurs technologique, biomédical et énergétique, orientant l’espionnage vers les entreprises étrangères de référence.

Le Japon. Cible de choix en raison de son avance technologique, le Japon a été attaqué par deux groupes de hackers d’origine chinoise. Le premier, « Stone Panda », a cherché à voler le maximum de données à haute valeur ajoutée. Son arsenal visait les universités, les entreprises de haute technologie, notamment pharmaceutiques, et des agences étatiques. Pour tromper ses cibles, « Stone Panda » s’est fait passer, entre autres, pour le ministère japonais des Affaires étrangères. Il a compromis les services d’entreprises de stockage numérique, afin d’exfiltrer une grande quantité des données sans être détecté. Le second groupe, « Bronze Butler », a pratiqué l’hameçonnage des réseaux critiques dans les milieux des biotechnologies, de l’électronique, de la chimie et de l’ingénierie maritime. Non détecté pendant plusieurs années, il est parvenu à récupérer des informations commerciales et des comptes rendus de réunions ainsi que des données de valeur sur la propriété intellectuelle et les spécifications de produits.

La Corée du Sud. Le groupe des hackers chinois « Stuckfly » a notamment ciblé les entreprises sud-coréennes de jeux vidéo, habilitées à délivrer des certificats numériques garantissant la provenance de logiciels et donc leur sécurité informatique. En possession de l’outil d’édition, « Stuckfly » pourrait signer les certificats de logiciels malveillants, qui ne seraient pas bloqués par les anti-virus. S’il est détecté, la société de jeux vidéo risque de voir tous ses certificats considérés comme malveillants et sa réputation ternie.

L’Asie centrale. Malgré un accord entre Moscou et Pékin, similaire à celui entre Washington et Pékin et signé également en 2015, des APT (logiciel malveillant, voir encadré) chinois ont ciblé des institutions bancaires et des entreprises de télécommunications de la Russie et de la Mongolie, pourtant alliées de la Chine. L’APT « Emissary Panda » s’est aussi attaqué à des infrastructures, institutions bancaires et universités turques. Peu avant des réunions importantes, il a visé l’Organisation de coopération de Shanghai (sécurité mutuelle et coopérations politique et militaire), qui regroupe le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, la Russie et…la Chine !

L’Asie du Sud-Est. L’APT « Lotus Blossom » a attaqué des institutions gouvernementales, des partis politiques, des universités et des entreprises de télécommunications en Indonésie, à Taïwan, au Viêt Nam, aux Philippines, à Hong Kong, en Malaisie et en Thaïlande. Il a également procédé à des intrusions lors des réunions des ministres de la Défense de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Viêt Nam, Laos, Birmanie et Cambodge). L’APT « Platinum » a notamment visé les services diplomatiques et les agences de renseignement et de défense de Malaisie et d’Indonésie. L’APT « Mofang » a participé à une guerre économique en Birmanie. Dans le cadre d’un appel à investissements pour le développement d’infrastructures, il a récupéré des informations sur le concurrent singapourien d’une entreprise publique chinoise…qui n’avait pas été retenue.

Les « cinq poisons » chinois. Des cyberattaques chinoises visent des communautés considérées comme déstabilisatrices : Ouighours ; Tibétains ; secte du Falun Gong ; Mouvement démocratique chinois ; Mouvement pour l’indépendance de Taïwan. Pourtant, elles n’ont pu empêcher, en 2016, l’élection de la première femme présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, confortablement réélue en 2020.

Loïc Salmon

Les « menaces persistantes avancées » (APT) exploitent le maximum de données de leurs cibles par des cyber-attaques discrètes et prolongées, grâce à des groupes aux connaissances techniques pointues et des moyens importants. L’Union africaine a constaté, au bout de six ans, que son immeuble, construit et équipé gratuitement par la Chine, comportait des « backdoors » (portes numériques dérobées) donnant un accès discret aux échanges et à la production interne de l’organisation. Le cycle APT a été le suivant : organisation en fonction de la cible (don de l’immeuble) ; stratégie (hameçonnage par des courriels et backdoors) ; moyens techniques pour accéder à son réseau (systèmes informatiques installés et compromis) ; couverture pour maintenir l’accès pour de futures initiatives (logiciels malveillants sophistiqués).

Chine : montée en puissance régionale et internationale

Intelligence économique et renseignement

Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique