L’océan Indien : espace sous tension

L’Union européenne, l’Amérique du Sud, la Chine et le Japon, très dépendants du commerce maritime Est-Ouest, sont donc naturellement attachés à la liberté de navigation sur l’océan Indien, pourtant fragile et mal contrôlé.

C’est ce qu’a expliqué le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Mérer, ancien commandant de la zone maritime de l’océan Indien (Alindien), au cours d’une table ronde organisée, le 14 février 2013 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine et l’Ecole de guerre. Ont participé au débat : Hubert Loiseleur des Longchamps, directeur des affaires publiques du groupe pétrolier Total ; Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime ; Serge Beslier, ancien président du conseil d’administration de l’Agence européenne de contrôle des pêches ; Christian Buchet, directeur scientifique du programme international de recherches « Océanides ».

Tensions et menaces. Les passages resserrés sont autant de lieux  de tensions : Suez, Bab-el-Mandeb, Ormuz et Malacca. En outre, se côtoient environ quarante pays, allant de l’extrême pauvreté à la plus grande richesse sans oublier l’instabilité politique de certains Etats. Cette zone regroupe 800 millions de musulmans, répartis en Inde, Pakistan et Bangladesh. Les rivalités avec les hindous et aussi entre musulmans chiites et sunnites s’y exercent en permanence. L’hinterland est le foyer de conflits larvés et récurrents : Inde et Pakistan ; Iran et Afghanistan ; Israël et Proche et Moyen-Orient. Enfin, les Etats-Unis et la Chine, quoiqu’à la périphérie, apparaissent comme des protagonistes majeurs, en raison des flux commerciaux en général et de leurs approvisionnements, notamment pétroliers, en particulier. L’océan Indien est en effet un lieu de passage obligé du gaz et du pétrole dans les deux sens. Les opérateurs européens produisent et négocient le pétrole du Mozambique et de certains pays du golfe Arabo-Persique destiné à l’Extrême-Orient et transportent des produits dérivés, de quoi tenter une piraterie endémique. A tire d’exemple, un navire de type PSO, construit en Corée du Sud au prix de 1-1,5 Md$, peut traiter 800.000 barils par jour et en stocker 2 millions. Par ailleurs, les importantes ressources halieutiques attirent les pêches illicites. L’océan Indien est aussi devenu le premier centre de production de thon à destination de la France, qui assure une surveillance à partir de l’île de La Réunion. De son côté, l’Union européenne consacre 1 M€/an à la lutte contre la pêche illicite. Par ailleurs, par suite de l’essor de son commerce, la Chine renforce sa présence dans la région depuis les années 1990. D’autres puissances militaires jouent un grand rôle comme consommateurs et partenaires commerciaux : Australie, Inde, Afrique du Sud et Iran. L’amiral Mérer rappelle que le terrorisme est apparu en Asie du Sud-Est en 2006. La piraterie est contenue à Malacca, grâce à l’action commune des pays riverains lancée sous la pression des Etats-Unis et du Japon. Le chantage à la fermeture des détroits, menace agitée par l’Iran en 1986-1987, peut recommencer demain. Aucun pays riverain de l’océan Indien n’étant membre du conseil permanent de sécurité de l’ONU, personne n’assume la responsabilité de sa sécurisation. Enfin, il n’existe pas d’organisation militaire comme l’OTAN ni économique comme celle de l’Association des pays de l’Asie du sud-Est.

Principaux protagonistes. L’Inde, la Chine, les Etats-Unis dans une moindre mesure et la France constituent les principales puissances attentives à la situation dans l’océan Indien. Disposant d’une grande capacité de raffinage, l’Inde exporte les produits pétroliers dérivés d’Arabie Saoudite. Toutefois, elle peine à démarrer ses programmes navals, notamment celui d’un groupe aéronaval, estime l’amiral Mérer. Elle coopère avec le Japon et l’Australie pour équilibrer la présence croissante de la Chine, mais ne semble guère capable d’assurer, avant longtemps, la régulation de l’océan qui porte son nom. De son côté, la Chine participe à la lutte contre la piraterie pour montrer sa capacité à agir dans cette zone et à défendre ses intérêts, à savoir ses réseaux d’approvisionnement en matières premières et d’exportation de biens et de services. Indifférente aux populations riveraines, elle n’a pas besoin d’expansion territoriale pour sécuriser ces routes. Ses entreprises sont bien accueillies par les Etats africains, car elles réalisent ce qu’elles promettent, respectent les délais et ne posent pas de questions sur les droits de l’Homme. La Chine développe sa flotte militaire, multiplie les accords de défense et les  grands travaux portuaires au Pakistan, au Sri Lanka et en Birmanie et envisage, à terme, d’utiliser des routes commerciales terrestres pour s’affranchir des détroits. Les Etats-Unis disposent d’une base navale sur l’île britannique de Diego Garcia et renforcent leur coopération avec l’Australie et l’Afrique du Sud, afin de surveiller la montée en puissance des autres pays de la zone. Malgré leur désengagement en Irak et en Afghanistan, ils maintiennent une présence à cause du pétrole (pays du Golfe) et du gaz (Qatar), en vue d’empêcher que l’océan Indien ne devienne « chinois » et pour garantir la protection d’Israël. La France a déployé les deux tiers de sa Marine à proximité du détroit d’Ormuz en 1986-1987. Mais a-t-elle encore la capacité d’y rester en permanence, s’interroge l’amiral Mérer. Quand il exerçait les fonctions d’Alindien en 2001 avec son quartier général sur un pétrolier-ravitailleur itinérant, la vision globale de la France avait été reconnue par le commandement naval américain. Dix ans plus tard, Alindien est installé dans la base française d’Abou Dhabi et doit maintenir ses liens avec tous les pays de la zone. Ainsi, un  solide réseau diplomatique,  la base de Djibouti (Afrique de l’Est), un bâtiment de projection et de commandement et un avion radar Atlantique 2 permettent d’assurer une présence suffisante et, éventuellement, d’agir. Madagascar, où résident 28.000 ressortissants français, est devenue une zone de non-droit en dix ans. La paupérisation accrue risque de transformer la grande île en une nouvelle Somalie avec, pour conséquences, des trafics mafieux et la  piraterie, avertit l’amiral Mérer.

Enfin, comme les transits commerciaux (pétrole et conteneurs) entre l’Est et l’Ouest de l’océan Indien se partagent entre l’Europe et les Etats-Unis, le golfe du Bengale devrait devenir une zone de prospérité après 2030, selon Paul Touret. A cette époque, anticipe Christian Buchet, la population indienne aura dépassé celle de la Chine et sera… la première du monde !

Loïc Salmon

 D’une superficie de 75 Mkm2, l’océan Indien est le seul à porter le nom d’un pays. Il est bordé : au nord par l’Inde, le Pakistan et l’Iran ; à l’est par la Birmanie, la Thaïlande, la Malaisie, l’Indonésie et l’Australie ; au sud par l’océan glacial Antarctique ; à l’ouest par l’Afrique et la péninsule arabique. Pa convention, ses frontières se situent au cap des Aiguilles pour l’Atlantique, à l’île de Tasmanie pour le Pacifique et au 60ème parallèle Sud pour l’Antarctique. Ses rives accueillent 40-50 % de la population mondiale.




L’océan Arctique : nouveaux enjeux stratégiques

Ses richesses présumées et l’ouverture de nouvelles routes maritimes, libres de glaces une partie de l‘année à l’horizon 2025, donnent à l’océan Arctique une nouvelle dimension stratégique à l’échelle mondiale, avec les tensions qui s’ensuivent.

Ces perspectives ont été présentées par Viviane du Castel, directrice pédagogique à l’ISEG Group, au cours d’une table ronde organisée, le 14 février 2013 à Paris, par le Centre d’enseignement supérieur de la marine et l’Ecole de guerre. Y ont aussi participé Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime, Cyrille Poirier Coutansais du Bureau droit de la mer à l’état-major de la Marine, et Christian Buchet, directeur scientifique du programme international de recherches « Océanides ».

Enjeux des nouvelles routes. La Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Union européenne sont venus rejoindre les pays riverains de l’Arctique, à savoir le Groenland, la Norvège, la Russie, le Canada et les Etats-Unis, mais aussi la France traditionnellement intéressée depuis les travaux de l’explorateur Paul-Emile Victor. Les ressources naturelles comprennent 84 % des gisements offshore actuels (Alaska et Russie) et le quart des réserves estimées mais non prouvées d’hydrocarbures, à savoir 30 % du gaz et environ 20 % du pétrole, et aussi les terres rares indispensables aux nouvelles technologies. Le passage du Nord-Ouest par le Canada et l’Alaska, déjà ouvert six mois par an, est considéré comme une voie intérieure par le Canada, mais comme un corridor international par les Etats-Unis. Le passage du Nord-Est, où sept ports russes sont libres de glaces toute l’année, permettra des liaisons maritimes de l’Atlantique au Pacifique.  Déjà, le 2 août 2007, au moyen d’un bathyscaphe, la Russie avait planté un drapeau national en titane à la verticale du pôle Nord pour affirmer sa souveraineté, aussitôt contestée par les Etats-Unis, le Canada et le Danemark. Les routes maritimes de l’Arctique faciliteront le désenclavement de la Russie en évitant à ses flux commerciaux de transiter par les Etats baltes et l’Ukraine. Afin de sécuriser la route maritime du Nord, la Russie a conclu un accord de délimitation de frontière maritime avec la Norvège en octobre 2010. De son côté, la Chine souhaite transformer l’Islande en centre d’éclatement de ses trafics de marchandises vers l’Europe. Dans l’ensemble, les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est ouvrent de nouvelles opportunités : trajets plus courts donc transports plus économiques en temps, coûts d’équipage et énergie ; exploitation plus facile de la pêche, des gisements de minéraux et d’hydrocarbures ; ouverture vers l’extérieur des régions industrielles. Toutefois, le transport de conteneurs semble limité pour plusieurs raisons : taille grandissante des porte-conteneurs et régularité impérative de leurs horaires ; obligation de traverser les eaux territoriales russes ; réticences des compagnies d’assurances. Cependant, un traité sur l’organisation des recherches et sauvetage après accident a été conclu en mai 2011 entre les membres du Conseil Arctique : Canada, Danemark (représentant aussi le Groenland et les Iles Féroé), Etats-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Suède et Russie.  Le Conseil Arctique a admis comme observateurs l’Allemagne, la Chine, l’Espagne, la France, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, les Pays-Bas, la Pologne, la Grande-Bretagne, la Commission européenne et la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge. Par ailleurs, l’Organisation maritime internationale, institution spécialisée de l’ONU, élabore un code polaire. Enfin, les passages par le nord réduiront la saturation des trafics maritimes dans le détroit de Malacca et les canaux de Suez et de Panama.

Vulnérabilités et sécurité. L’environnement de l’Arctique subit déjà des dommages : déballastages des eaux usées par les navires en transit ; émission de gaz à effet de serre ; érosion des côtes ; risques associés aux naufrages et déversements d’hydrocarbures. Les modes de vie et la culture des Inuits sont perturbés et leur santé menacée par les matériaux radioactifs militaires rejetés en mer à l’issue de la guerre froide.

Pour Viviane du Castel, l’Arctique constitue un fort potentiel économique et militaire pour la Russie et les Etats-Unis. Ils pourront y développer la prospection et la production d’uranium. La navigation de leurs bâtiments militaires, notamment les sous-marins à propulsion nucléaire, sera facilitée.  D’ici à 2020, la Russie prévoit de construire des ports, des brise-glace à propulsion nucléaire et un nouveau système satellitaire Glonass, concurrent du GPS américain. Toutefois, s’interroge Viviane du Castel, la sécurité relève-t-elle des Etats ou des grands groupes industriels et commerciaux ? Il s’agit en effet de gérer les événements et les catastrophes naturelles, mais aussi de développer, maîtriser et diffuser les connaissances scientifiques et faire connaître les nouveaux risques. Les entreprises et les organisations non gouvernementales semblent mieux placées pour coopérer, notamment dans la recherche médicale, que les Etats. Cependant, sous la pression de leurs opinions publiques, ceux-ci peuvent imposer le principe de précaution. Selon Viviane du Castel, seul un concept de sécurité globale pour l’Arctique pourra assurer un niveau suffisant de prévention et de protection contre les risques et menaces, sans rupture de la vie et des activités collectives et individuelles des populations riveraines.

Loïc Salmon

D’une surface de 14 Mkm2, l’océan Arctique communique avec l’Atlantique par la mer de Barents et le détroit de Fram et avec le Pacifique par le détroit de Béring. Sa profondeur atteint 1.000 m en moyenne et 4.000 m à certains endroits. Sa température varie de – 50 °C en hiver à 0° C en été. Il est en grande partie recouvert par la banquise qui atteint jusqu’à 4 m d’épaisseur, mais en diminution de 40 % en cinquante ans par suite du réchauffement climatique. Cette évolution va s’accélérer et devrait aboutir à la fonte totale des glaces en été dans une cinquantaine d’années.




DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

La Direction générale de l’armement (DGA) mise sur l’expertise technologique de l’industrie de défense française pour en préserver la compétitivité et maintenir les capacités des forces armées au meilleur standard.

C’est ce qu’a déclaré son délégué général, Laurent Collet-Billon, le 13 février 2013 à Paris, lors de la présentation à la presse des résultats de l’activité 2012.

L’équipement des forces. La DGA a dépensé 10.984 M€ pour équiper les forces armées françaises, contre 9.496 M€ en 2011, environ 5.000 M€ pour promouvoir les exportations (6.516 M€) et 725 M€ dans les études amont pour préparer l’avenir (724 M€). Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a décidé de porter à 750 M€, en 2013, ce dernier montant destiné aux entreprises de défense à haute valeur technologique et source d’emplois peu délocalisables. Les paiements relatifs à l’équipement des forces ont concerné notamment le Commissariat à l’énergie atomique (1.724 M€), EADS (1.550 M€), Thales (1.547 M€), DCNS (1.532 M€), Dassault (928 M€), Safran (916 M€), MBDA (600 M€), Nexter (500 M€), le Centre national d’études spatiales (244 M€), Renault Trucks Defense (134 M€), Panhard général Defense (61 M€), BAE Systems (50 M€) et diverses petites et moyennes entreprises (1.199 M€). En 2012, la DGA a pris livraison en octobre du Rafale C137, premier avion de combat européen à être équipé en série du radar RBE2 Aesa à antenne active, à portée de détection accrue et à maintenance simplifiée. Le Rafale C137 est aussi équipé d’un détecteur de départ missile amélioré et d’une optronique « secteur frontal » de nouvelle génération. La frégate multimissions Aquitaine, première de la série du programme FREMM, a été livrée à la Marine en novembre. Déployée au sein d’une coalition européenne, elle permettra à la France d’apporter des capacités de maîtrise du  milieu aéromaritime et, dès 2014, de frappes de précision dans la profondeur avec le missile de croisière naval, en cours de développement (voir revue téléchargeable 305 Septembre 2011, p.15-16). Fin novembre, la DGA a réceptionné 10.170 systèmes « Félin » (Fantassin à équipements et liaisons intégrés), de quoi en doter dix régiments d’infanterie de l’armée de Terre. Déployé avec succès en Afghanistan depuis fin 2011, Félin améliore les fonctions de protection, d’observation, de communication, d’emploi des armes, de mobilité et de soutien des combattants au contact direct de l’adversaire. Il inclut notamment gilet pare-balles, tenue de protections nucléaire, biologique et chimique, lunettes de tirs jour/nuit et arme individuelle ou collective. Son système d’information facilite l’intégration des groupes de combat dans la chaîne de commandement numérisée et confère au combattant une capacité de combat en réseau. Dix autres régiments seront dotés du Félin d’ici à 2015, à raison de quatre par an. Parallèlement, la DGA poursuit l’accompagnement des forces en opérations dans la maîtrise de leur environnement et des menaces possibles. La procédure, dite « d’urgence opérationnelle », a permis de réduire l’exposition de forces engagées : protection renforcée des véhicules blindés AMX10RC contre les attaques de roquettes ; robot terrestre « Minirogen » de recherche d’engins explosifs improvisés pour l’ouverture d’itinéraire piégé ; alerteur de départ de tir indirect GA10, installé dans les bases opérationnelles avancées. Enfin, indique Laurent Collet-Billon, les retours d’expérience en opérations extérieures (Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye et Mali) constituent un plan de réflexions sur les besoins des armées, qui remonte à l’Etat-major des armées, dont le chef en informe la DGA.

L’exportation d’armement. En 2012, les exportations françaises d’armement ont été réalisées à 40 % vers l’Asie-Pacifique et à 16 % vers les pays du golfe Arabo-Persique. Le plus gros contrat, supérieur à 1 Md€, porte sur la fourniture de missiles air/air Mica (voir encadré) pour les Mirage 2000 de l’armée de l’Air indienne. Des discussions sont en cours sur le système de défense aérienne de courte portée SRASM et surtout l’avion de chasse Rafale avec un transfert de technologie.  Ce dernier, précise Laurent Collet-Billon, est encadré et nécessite une décision interministérielle. Toutefois, « il faut être certain de conserver un temps d’avance technologique ». Toutes les entreprises d’armement étrangères y sont confrontées. Les armements français sont destinés d’abord aux forces armées nationales, puis éventuellement exportés selon les critères de performance définis par le client et le constructeur. Par exemple, la frégate FREMM dispose d’un équipage plus réduit que les normes en vigueur dans les autres Marines. Pourtant, DCNS a pris le risque de construire la corvette « Gowind » uniquement pour l’exportation et l’a vendue à la Malaisie. Enfin, le missile Aster 30 et le futur missile de croisière naval ne sont pas exportables.

La coopération. La DGA coopère avec les Etats-Unis dans les domaines suivants : amélioration des capacités de renseignement ; interopérabilité des armements ; rénovation de l’avionique des avions ravitailleurs KC 135 ; acquisition de munitions 5,56 mm ; formation des pilotes d’aéronavale. Dans le cadre de l’OTAN, elle a contribué à la spécification technique des besoins de commandement et de contrôle de la défense antimissile, mais en veillant à sa cohérence avec le système de commandement et de contrôle des opérations aériennes développé par Thales (France) et Raytheon (Etats-Unis). La coopération avec la Grande-Bretagne porte sur le drone tactique « Watchkeeper » pour l’armée de Terre, le  missile de croisière et la lutte contre les mines. Enfin, la DGA a signé 87 accords internationaux en 2012.

Loïc Salmon

Le missile français anti-aérien Mica (Missile d’interception, de combat et d’auto-défense), construit par MBDA, emporte 12 kg d’explosifs avec effet de souffle et de fragmentation. D’un poids de 112 kg et d’une portée de 500 m à 80 km, il est équipé d’un système de guidage à radar actif ou infrarouge passif selon les versions. Il existe en versions air/air (photo), terrestre et maritime. Les deux dernières sont à lancement vertical (VL-Mica). La version terrestre assure la défense aérienne d’installations civiles ou militaires ou la protection de forces en opérations. La version maritime couvre une zone d’engagement de 360 degrés en conservant la furtivité du navire. La version air/air du Mica équipe les Mirage 2000-5 de l’armée de l’Air et les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine nationale ainsi que les armées de l’Air grecque, taïwanaise, indienne et des Emirats arabes unis. Le VL-Mica a été acheté par Oman, le Maroc et les Emirats arabes unis.

 




Robotisation du champ de bataille : état de l’art

La présence croissante des robots sur la zone de combat, dotés ou non d’une certaine autonomie de décision, constitue une mutation de l’affrontement lui-même avec des conséquences, notamment sur l’emploi des forces terrestres.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 21 février 2013 à Paris, par les Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (ESCC), l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique et le Forum du futur. Y ont notamment participé : Ronan Doare, Yves Bergeon et Gérard de Boisboissel (Centre de recherche des ESCC) ; l’ingénieur principal des études et techniques de l’armement Eva Grück ; Guy Caverot  (BA Systèmes) ; le colonel Thierry Pelletier (Section technique de l’armée de terre) ; Patrick Peras (groupe ECA).

La mise en service. Les drones sont les robots militaires les plus nombreux, car il est plus facile de se déplacer dans l’air qu’à l’intérieur d’un bâtiment. Ils apportent une réponse opérationnelle aux missions de surveillance, d’acquisition d’objectifs, de renseignement et de reconnaissance. Les robots terrestres doivent remplir les missions « monotones, sales et dangereuses », à savoir le déminage et la surveillance. Les Etats-Unis en ont déployé plus de 10.000 en Irak et en Afghanistan. Beaucoup de robots terrestres armés disposent d’une autonomie de déplacement, mais très peu d’une autonomie de décision.

Comme il faut garantir la maîtrise du feu en toutes circonstances, leur emploi est donc limité par la complexité de l’environnement pour la décision de tir. Israël et la Corée du Sud s’en servent pour garder les frontières, dont l’environnement est connu et où les intrus sont considérés comme « illégitimes ».  Par ailleurs, les technologies grand public de robots télé-opérés pourraient trouver un usage militaire dans les escadrons d’éclairage et d’investigation de l’infanterie et de l’arme blindée-cavalerie, qui doivent notamment : déceler les positions de l’ennemi et déterminer sa nature et son volume ; reconnaître les itinéraires ; flanc-garder le dispositif ; couvrir les intervalles entre les unités déployées. En contrepartie, l’analyse des menaces doit prendre les robots en compte. Déjà, en juin 2012, l’armée de Terre française a élaboré une doctrine en la matière. Elle définit le robot militaire comme une plateforme mobile terrestre, réutilisable, équipée de capteurs et d’effecteurs (moyens d’action) et destinée à réaliser, avec un certain degré d’autonomie, des actes élémentaires dans le cadre de la manœuvre aéroterrestre. Le robot doit permettre au soldat de se concentrer sur la tâche que lui seul peut réaliser. Ainsi, il répond à des besoins : survie du combattant ; accroissement de ses capacités ; réalisation de tâches répétitives et fastidieuses. Le génie utilise des robots pour la neutralisation d’explosifs et l’ouverture d’itinéraire piégé. Le 2ème Régiment étranger d’infanterie évalue la robotisation au contact : petits véhicules à roues ou chenilles, portables par un seul homme, et microdrones à voilure fixe ou tournante. L’armée britannique développe un « nanodrone », qui tient dans la main et permet de voir de l’autre côté d’un mur.

La recherche. Vu que les missions des robots terrestres incluront bientôt la logistique, la recherche et le développement demeurent prioritaires pour ne pas « décrocher ». Selon le Centre de recherche des ESCC, les enjeux pour les forces armées sont d’ordres juridiques (réglementation), sociologiques (acceptabilité), économiques (coûts), tactiques et technologiques. Pour les Etats, ils deviennent politiques : éthique quant à l’emploi de drones armés ; protection « technologique » des frontières. En outre, le Conseil national de l’industrie, créé le 5 février 2013, va coordonner l’action de douze comités stratégiques de filières (entreprises, partenaires institutionnels et ministères), en vue de créer notamment une filière industrielle robotique. La Direction générale de l’armement et l’Agence nationale de la recherche coopèrent déjà dans ce domaine. Entre 2009 et 2012, elles ont développé les petits robots d’exploration pour cartographier un territoire. Depuis 2013, elles s’intéressent aux véhicules « intelligents », qui se déplaceront en milieu urbain. Un robot est capable d’actions réflexes comme la conduite de tir, d’assurer des mouvements répétitifs et de naviguer de façon autonome (GPS, évitement d’obstacles, suivi de routes), mais sa capacité d’interprétation (reconnaissance et classification d’objets) reste encore très limitée. Aujourd’hui, le robot militaire est utilisé isolément pour limiter l’exposition du combattant dans une zone potentiellement dangereuse. Demain, au sein d’un système de force, il aura un effet démultiplicateur, en vue d’assurer la permanence de l’action. L’approche industrielle passe par une mise en phase des cycles d’évolution robotiques (3 à 5 ans) avec ceux des armées (supérieurs à 10 ans) et l’identification des familles de robots à développer dans les dix prochaines années, avec des tendances à la miniaturisation, la réalisation de tâches de plus en plus complexes et la mise en réseau (micro-robots, bras manipulateurs très sophistiqués et essaims). Toutefois, le robot milita    ire reste soumis à certaines contraintes : doctrine d’emploi spécifiée en amont ; fiabilité par des températures de – 40 ° C à + 70 ° C, simplicité, rusticité, durabilité et poids ; autonomie en adéquation avec la mission ; capacité opérationnelle dans tous les cas et toutes les conditions ; sécurisation des communications, chiffrement de données et interopérabilité. Compte tenu des aléas du combat, le robot doit rester un produit consommable, donc bon marché. Il devra être modulaire pour répondre à l’accroissement des performances. Ces modules seront sélectionnés selon la mission : caméra infrarouge ; bras téléopéré ; capteurs de menaces nucléaire, radiologique, biologique et chimique. Le robot du futur devra pouvoir s’adapter aux besoins propres des composantes de l’armée de Terre, à savoir, le génie, l’artillerie, l’infanterie, l’arme blindée-cavalerie, les transmissions et le matériel/train. Son cycle de développement devra rester court, y compris les périodes d’essais. Enfin, la dualité civil/militaire permettra d’intégrer les innovations technologiques et de réduire les coûts.

Loïc Salmon

Depuis 2010, le Centre de recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan a lancé un programme sur la robotisation du champ de bataille, en partenariat avec des institutions, des universitaires et des entreprises. Par ailleurs, le Groupe national de recherche en robotique compte plus de 60 équipes (1.300 chercheurs, enseignants et étudiants en master et doctorat) dans diverses universités et institutions, dont le Centre national de la recherche scientifique, l‘Institut national de recherche en informatique et en automatique, le Commissariat à l’énergie atomique et l’Office national d’études et de recherches aérospatiales. Parmi ses partenaires industriels, figurent notamment Thales, Dassault Aviation, Nexter, BA Systèmes et Bouygues Construction.




Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Outil de sécurité et souveraineté d’un pays, le renseignement prend encore plus d’importance dans le contexte mondial actuel, particulièrement volatil, selon François Heisbourg, conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique.

Il s’est exprimé sur ce sujet lors d’une conférence et d’un débat organisés, le 24 janvier 2013 à Paris, par le Forum du futur et l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique. Auteur du livre « Espionnage et renseignement : le vrai dossier » (2012), il n’a jamais été engagé dans la production du renseignement, mais en a été utilisateur étatique et industriel, client, prescripteur et même… cible pendant la guerre froide.

Fonction stratégique. Les interventions en Libye (2011) et au Mali (2013) soulignent l’importance de la connaissance et de l’anticipation, grâce à des moyens de renseignements techniques et humains, avant tout engagement. Deux tendances lourdes d’évolutions techno-économiques se manifestent aujourd’hui dans la défense : la réduction des effectifs sur un seul théâtre d’opérations et la précision des armes. Ainsi, alors que les Etats-Unis ont envoyé 550.000 hommes au Viet Nam entre 1964 et 1975, ils n’en ont déployé que 150.000 en Afghanistan depuis 2001 et dans le cadre de l’OTAN. De plus, comme le coût unitaire d’une arme double à chaque changement de génération d’armement, le drone a remplacé, en partie, l’avion de combat. Enfin, à investissement constant, la capacité croissante des microprocesseurs sur une petite surface permet d’intégrer davantage d’informations dans les systèmes d’armes en vue d’affiner les tirs. Selon François Heisbourg, les capacités de renseignement de la France s’accroissent de façon remarquable à budget global constant, grâce notamment à la mutualisation des moyens techniques, mais elles accusent un retard en matière de drones. Les industriels français savent réaliser des satellites de renseignement optique et d’écoute (voir rubrique « Archives » : Renseignement militaire 21/12/2011). Mais, pour déchiffrer la production des satellites d’écoute, il faut davantage de moyens humains, capacité opérationnelle recommandée par le Livre Blanc 2008 de la défense et de la sécurité nationale. Ces mêmes industriels sont aussi compétents dans l’alerte par satellite du décollage d’une fusée et de la séparation de ses étages au cours du vol, notamment dans le cas de l’Iran et sans avoir à le demander aux Etats-Unis. Il est en effet vital pour un Etat de savoir qui tire quoi et pour aller où. Quant aux services de renseignement (SR), la Direction générale de la sécurité extérieure bénéficie d’une augmentation de ses moyens humains et financiers. La Direction du renseignement militaire dépend directement du chef d’Etat-major des armées pour ses investissements et, nouveauté, son directeur participe aux réunions des sous-chefs d’état-major des trois armées. La communauté française du renseignement, qui inclut aussi la Direction centrale du renseignement intérieur, la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, l’Académie du renseignement et la Douane, compte 14.000 fonctionnaires et dispose d’un budget annuel de 1,4 Md€. Elle est au « seuil de crédibilité et progresse dans le domaine technique » par rapport à ses principaux alliés. Toutefois, souligne François Heisbourg, il ne faut pas demander aux SR ce qu’ils ne peuvent pas faire. Ils sont capables de percer les secrets de coffres-forts, banques de données et comptes bancaires. Mais, ils n’étaient pas équipés pour déterminer les dates de la chute de l’Union soviétique en 1991 ou des révolutions du « printemps arabe » depuis 2010. La connaissance de l’évolution des sociétés des pays concernés relève des travaux des universitaires, diplomates et journalistes sur place.

Renseignement et démocratie. L’action des SR se différencie de la recherche académique et diplomatique et du journalisme d’investigation. Ils doivent impérativement protéger leurs sources et, à l’occasion, employer des moyens peu ordinaires. Le secret est au cœur du renseignement. Pourtant, la révolution technique de l’information par l’internet accroît l’importance des sources « ouvertes » et offre le moyen de collecter des informations comparables à celles des SR. Or, pour les zones « grises » comme, par exemple, la traque de groupes terroristes, la valeur ajoutée découle de la capacité des SR à corréler les informations, souligne François Heisbourg. Cependant, les méthodes des SR sont parfois peu compatibles avec les valeurs des sociétés démocratiques, soucieuses de leurs opinions publiques. Ainsi, parallèlement au conflit afghan, les Etats-Unis mènent une guerre discrète au Pakistan. En trois ans, les drones armés de la CIA ont atteint avec succès 700 « cibles à haute valeur ajoutée »… mais avec des dégâts collatéraux ! En l’absence de tout cadre juridique, la guerre des drones, présentée comme « intelligente », suscite quand même des interrogations aux Etats-Unis, malgré les explications embarrassées de la Maison Blanche. Par ailleurs, les SR étant composés de fonctionnaires, il est donc tentant de les externaliser pour préserver la responsabilité de l’Etat, sans pour autant en mesurer les conséquences. Ainsi, pendant son intervention en Irak (2003-2011), le gouvernement américain a laissé des sociétés privées procéder à des interrogatoires pour le compte de la CIA, sapant ainsi la légitimité de l’Etat, estime François Heisbourg. Enfin, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les SR font l’objet d’un contrôle parlementaire depuis longtemps. En France, la Délégation parlementaire n’a vu le jour…qu’en 2007 ! Les députés et sénateurs qui en font partie sont dûment habilités, mais n’ont pas accès aux opérations des SR, afin de garantir la sécurité des agents (rubrique « Archives » : Renseignement et Parlement 01/02/2012). Au niveau du pouvoir exécutif, indique François Heisbourg, « le politique qui découvre le renseignement « fermé » se rend très vite compte de son importance ».  Au niveau international, il ajoute : « Le renseignement ne se partage pas, il s’échange ».

Loïc Salmon

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

DCRI : anticiper les menaces futures

Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Ancien élève de l’Ecole nationale d’administration, François Heisbourg est notamment président du conseil de la Fondation du centre de politique de sécurité de Genève depuis 1998, président de l’Institut international de Londres pour les études stratégiques depuis 2001, membre de la Commission internationale sur la non-prolifération et le désarmement nucléaire et enfin conseiller du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères et de la Fondation pour la recherche stratégique, qu’il a dirigée de 2001 à 2005. Il a fait aussi partie du cabinet du ministre de la Défense (1981-1984), du comité de pilotage du Livre Blanc sur la sécurité des Français face au terrorisme (2005-2006) et de la commission du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (2007-2008). Enfin, dans le domaine industriel, il a été directeur général adjoint de Thomson International pour la coopération européenne (1984-1987) et directeur du développement stratégique de Matra Défense Espace (1992-1998).




Le sous-marin nucléaire d’attaque : aller loin et durer

Le sous-marin à propulsion nucléaire d’attaque (SNA), capable de rester longtemps sur un théâtre lointain, est un projecteur de puissance contre la terre avec le missile de croisière naval et un projecteur de forces pour les opérations spéciales.

Le SNA peut aussi sécuriser un porte-avions et son escorte, devenus trop rapides pour les sous-marins à propulsion diesel-électrique, qui restent quand même une menace sérieuse. Son évolution future a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 18 décembre 2012 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine. Y ont notamment participé : le vice-amiral d’escadre Charles-Edouard de Coriolis, commandant des Forces sous-marines et de la Force océanique stratégique ; les ingénieurs en chef de l’Armement Christian Dugué et Yannick Le Yaouanc de la Délégation générale de l’armement ; le capitaine de vaisseau Marc Ginisty de l’état-major de la Marine ; Christian Dufour du groupe d’armement naval DCNS.

L’opérationnel et le technique. La Russie envoie des SNA dans le Pacifique. L’Inde a loué deux SNA russes de type « Akula » et prépare un projet national. La Chine a construit une nouvelle base navale dans l’île de Haïnan pour que les siens aient accès aux eaux profondes. La Marine française souhaite des « modules » pour ses SNA, en vue de s’adapter à l’évolution des menaces et d’avoir la capacité de s’en prémunir. Ainsi, pour arriver en océan Indien, il faut 17 jours à un SNA de type « Rubis » conçu, pendant et pour la guerre froide (1947-1991), pour la lutte anti-sous-marine et anti-navire de surface ainsi que le renseignement. Sa puissance repose sur sa capacité à durer sur zone,  sa capacité de feu, la qualité de ses capteurs, sa capacité à communiquer et agir dans un cadre interallié. Sa capacité à durer dépend de sa coque, son énergie électrique, son réacteur nucléaire et sa faible vulnérabilité. La capacité de feu du SNA français va augmenter avec l’élargissement du panel de ses armes : aujourd’hui les torpilles et l’embarquement de forces spéciales, demain les drones et le missile de croisière naval pour des frappes en profondeur contre la terre. Or, ces armes, même prévues, vont évoluer selon leur propre cycle de vie. Les capteurs et moyens de communication sont modifiés en permanence et consomment beaucoup d’électricité pour être efficaces et discrets. Ainsi, le sonar, destiné à l’origine à la détection de bâtiments, sous-marins et mines ainsi qu’au guidage des torpilles, intervient aussi dans la navigation en zone littorale peu profonde. Les « mâts » du SNA ne sont plus constitués d’un simple périscope, mais abritent plusieurs capteurs (antennes, radar et caméras numérique et infrarouge) et les systèmes de pointage. D’un poids total de près d’une tonne à hisser de 5 à 10 m discrètement pour ne pas être repérés, ils doivent programmer, capter et analyser en quelques secondes. En fin de compte, les SNA français se sont révélés des outils adaptables et d’emploi flexible sur le long terme. Vu que la durée de vie d’un bâtiment en général peut dépasser celle d’une entreprise ou du moins de sa stratégie, un ingénieur en verra peut-être deux au cours de sa carrière, mais n’en construira qu’un ! En conséquence, il s’agit de prévoir des marges d’évolution des matériels qui, de plus, ne dureront pas de la même façon à bord.

Le programme Barracuda. En vue de déploiements lointains de longue durée, les SNA français devront accroître leur autonomie et la redondance de leurs équipements et aussi  regrouper leurs périodes de maintenance. Leur vie passera de 35 ans pour ceux du type Rubis (74 m de long, 2.600 t) à plus de 40 ans pour ceux du type Barracuda (100 m, 5.000 t). Le premier SNA de nouvelle génération entrera en service actif en 2017 et le  sixième le quittera… vers 2070 ! Chacun sera équipé d’une liaison tactique performante, dérivée de celle des nouvelles frégates multi-missions et adaptée à ses antennes pour le débit (système de données) et les vacations (réception des informations). Afin de pouvoir embarquer des équipements plus grands, l’équipage sera restreint à 60 hommes au lieu de 70 actuellement. Comme les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la Force océanique stratégique, chaque Barracuda pourra partir 90 jours d’affilée et disposera de deux équipages qui se relaieront, non au port d’attache, mais dans un port d’appui. Le futur SNA pourra ainsi être projeté très loin pendant six mois. En outre, il aura la capacité d’embarquer 15 passagers, dont deux équipes de nageurs de combat avec leurs propulseurs sous-marins pour effectuer des opérations spéciales à terre. Il sera équipé de mines, du missile anti-navire SM 39, de la prochaine torpille lourde F21 et du futur missile de croisière naval d’environ 1.000 km de portée. Le programme Barracuda, lancé par la Direction générale de l’armement en 1998, est en cours de réalisation par le groupe naval DCNS, qui y mobilise 2.000 personnes dans ses différents sites : Cherbourg pour la coque et la structure d’intégration d’ensemble ; Indret pour la chaufferie et l’appareil moteur ; Toulon pour le système de combat ; Ruelle pour les mécaniques d’armes et de conduite. Les quatre sites participent à l’ingénierie. Le groupe industriel Areva  traite la partie nucléaire. Les travaux ont déjà commencé sur la première série de trois submersibles dénommés Suffren, Duguay-Trouin et Tourville. Enfin, le SNA, qui doit aller là où il se passe quelque chose, souligne l’amiral de Coriolis, occupe une fonction stratégique pour la connaissance et l’anticipation. Il recueille en effet des renseignements d’origines acoustique, électromagnétique et optique, fusionne les données dans la durée et les synthétisent. Il se positionne au plus près des sources, sans que sa présence les alerte et modifie leurs comportements. Ainsi, lors de l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, un SNA français est resté 95 % du temps en immersion périscopique, en zone littorale et par petit fond.

Loïc Salmon

Même si elle ne dispose que de SNA, la France a construit pour l’exportation des sous-marins à propulsion diesel-électrique (SMD) du type « Scorpène » : 4 au Brésil, 2 au Chili, 6 en Inde et 2 en Malaisie. Leur propulsion indépendante de l’air (AIP) leur permet des plongées plus longues et améliore leurs performances : vitesse maximale, 20 à 21 nœuds (37/38 km/h) ; autonomie à 19 ou 20 nœuds, 2 à 3 heures ; autonomie à 3 ou 4 nœuds, 15 à 20 jours au lieu de 5/6 j pour les SMD dépourvus d’AIP ; distances franchissables à 8 ou 9 nœuds, 12.000 milles nautiques (plus de 22.000 km). Un SMD AIP, parti de France, peut rallier la Libye en 6 jours, la Syrie en 13 j et la Somalie (environ 3.000 milles) en 24 j et rester 15 j environ sur zone. Par contre, un SNA de type « Rubis », actuellement en service, atteint la Libye en 5 j, la Somalie en 11 j et le détroit de Malacca (6.000 milles) en 17/18 j et reste environ 30 j sur zone. Le futur SNA de type « Barracuda » arrivera dans le golfe Arabo-Persique (5.000 milles) en 10 j et en mer de Chine (7.000 milles) en 19/20 j et pourra rester plus de 40 j sur zone. Enfin, il bénéficiera des dernières études réalisées pour le Scorpène en matière d’invulnérabilité acoustique.




La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

La guerre constitue un ensemble cohérent, qui commence par l’engagement du feu et débouche sur un état politique meilleur. Il s’agit de garder sa liberté d’action et d’entraver celle de l’adversaire.

Tel est le point de vue du général de division (2S) Vincent Desportes qui s’est exprimé le 11 février 2013 à Paris, lors d’une réunion organisée par l’Association des journalistes de défense.

Les opérations en Afghanistan, en Libye et au Mali. L’avantage est à l’attaquant et le rapport de forces n’a plus d’importance, estime le général. En Afghanistan, il a fallu déployer 130.000 hommes de l’OTAN contre 10.000 talibans. Le résultat n’est pas d’ordre tactique mais psychologique. L’emploi massif du feu a échoué en raison des dégâts collatéraux qui ont provoqué un divorce avec la population locale. Quoique les troupes françaises aient été considérées comme supplétives (« proxy forces ») par le commandement américain, « nous n’avons pas perdu la guerre au niveau tactique ». En Libye, l’intervention a été une bataille sans contrôle des dérives au sol. Le pays est devenu un « arsenal à ciel ouvert où se sont servis les mouvements djihadistes ».  Quelque 20.000 missiles ont disparu des implantations militaires libyennes. L’autorité du colonel Kadhafi suffisait pour contrôler le Sahel, poursuit le général Desportes, l’ordre politique, cassé, n’a pas été remplacé. Plus d’un an et demi après, le passage à une situation politique meilleure n’a pas été réalisé. « Quand on ne contrôle pas les conséquences de son entrée en guerre, il y a des dérives ». L’intervention au Mali constitue la deuxième bataille de Libye, estime le général. L’opération interarmées « Serval », « bien montée », a été déclenchée 4-5 heures après la décision du président de la République. Projeter 4.000 hommes nécessite beaucoup de monde derrière. Le poser d’assaut est une action compliquée qui exige une coordination avec les moyens aériens. La troisième dimension, qui inclut le renseignement (drones et avion radar ATL2) et l’appui feu immédiat (chasseurs), a donné une mobilité supérieure à celle de l’adversaire, dont les missiles sol/air n’ont pas fonctionné. Les hélicoptères jouent un rôle essentiel pour la projection de forces, car la guerre se gagne au sol pour stabiliser la situation. La présence de point d’appui (forces pré-positionnées) en Afrique a permis de limiter les dépenses de cette intervention qui coûte 2 M€/jour, souligne le général. Les quelque 3.000 hommes des forces spéciales ont permis d’accélérer la manœuvre. « L’effet pervers est de croire que les forces spéciales suffisent ». Conquérir des villes, comme Tombouctou et Gao, et les tenir font partie du métier des troupes conventionnelles. Des combats « disymétriques » ont lieu. L’adversaire, quoique culbuté, a pu se ressaisir. Il évite les villes et recourt aux attentats suicides et aux mines. Certains djihadistes ont appris la fabrication d’engins explosifs improvisés en Afghanistan. Le déploiement des forces françaises sur de grandes distances (plus de 1.500 km) les rend vulnérables à des harcèlements par des éléments adverses en petit nombre. Dans l’ensemble, explique le général Desportes, les forces africaines ne connaissent pas le terrain, sont sous-entraînées et sous-équipées et ne savent pas réagir rapidement. Seules celles du Tchad (2.000 hommes) peuvent stabiliser le Nord Mali. La Force internationale de soutien au Mali (Misma, 2.000 hommes) n’était pas encore sur place le 11 février. Les forces maliennes ne seront pas prêtes avant des mois. La Misma aura toujours besoin du soutien logistique et du renseignement des pays occidentaux (France et Etats-Unis), d’appui feu (France), de coordination et de planification. L’ONU prendra le relais quand cela deviendra une mission de maintien de la paix.  La volonté de retrait des troupes françaises existe, mais les circonstances imposeront le calendrier. « C’est l’ennemi qui fait la loi. Nous sommes là pour longtemps, déclare le général Desportes, qui estime que la France doit assumer ses responsabilités et « ne pas refaire la Libye ».

Perspectives pour la défense de la France. L’intervention au Mali a retardé la publication du Livre Blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale. Le général Desportes avertit qu’une diminution du budget de la défense mettrait en péril la cohérence de l’ensemble forces nucléaires et forces conventionnelles. De plus, le maintien en état du budget de la dissuasion se fera au détriment de celui des forces conventionnelles qui seront alors incapables d’assurer leurs missions. Or, dit-il, il existe un lien stratégique entre le nucléaire et le conventionnel. En vue d’un équilibre entre le nucléaire et le conventionnel, il suggère un arrangement avec la Grande-Bretagne pour assurer, à moindre coût, une permanence à la mer des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Par ailleurs, la progressivité de l’action renforce sa crédibilité. La volonté politique d’utiliser l’arme nucléaire repose sur celle d’entreprendre une action militaire conventionnelle avant, comme celle au Mali. Il faut donc être capable d’agir en dessous du seuil nucléaire, sinon l’adversaire va pratiquer la stratégie du « fait acquis » pour contourner la dissuasion. Or, estime le général, la France a perdu son autonomie par rapport aux Etats-Unis en matière d’approvisionnement en munitions et de transport stratégique : « On ne fait que la guerre que nous laissent faire les Etats-Unis ». Quant à l’Europe de la défense, il considère que c’est « un rêve qui ne fonctionne pas », car les Etats membres n’ont pas la même perception de la menace. La stratégie étant l’interface entre les domaines politique et militaire, les hommes politiques ont tendance à se focaliser sur ce que le public voit à la télévision, selon le général Desportes qui estime « normal de maîtriser l’information ».  Enfin, il a noté que, lors d’une opération sécuritaire, les civils sont toujours réticents pour relever les militaires, mais « ça fait partie du métier des militaires ».

Loïc Salmon

Entré à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr en 1972, Vincent Desportes choisit l’arme blindée cavalerie. Titulaire d’un doctorat en histoire, d’un diplôme d’études approfondies de sociologie, d’un diplôme d’études spécialisées d’administration des entreprises, il est breveté de l’Ecole de guerre (1988-1990) et de l’United States Army War College (1998-1999), qui correspond au Centre des hautes études militaires en France.  Il a commandé le 501ème-503ème Régiment de chars de combat (1996-1998), le Centre de doctrine d’emploi des forces (2005-2008) et le Collège interarmées de défense (2008-2010). En outre, il a été attaché des forces terrestres à l’ambassade de France à Washington (2000-2003) et conseiller défense du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (2004-2005). Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris, il est co-directeur de la collection « Stratégies & doctrines » aux éditions Economica. Le général de division (2S) Desportes est officier de la Légion d’Honneur, de l’Ordre national du Mérite et de la Legion of Merit (Etats-Unis).




La guerre électronique : nouvel art de la guerre

La guerre électronique, comme la guerre tout court, est une opposition de volontés, mais dans un environnement d’électrons. Sa mise en perspective historique rappelle les principes de « L’art de la guerre » du stratège chinois Sun Tzu.

Olivier Terrien, ingénieur en systèmes électroniques pour la défense et auteur du livre « Les 36 stratagèmes de la guerre électronique », l’a expliqué au cours d’une conférence organisée, le 31 janvier 2013 à Paris, par l’Association régionale Paris Ile-de-France des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les enseignements de l’Histoire. Pour Sun Tzu, la guerre est un enchaînement de situations. Il en a défini 36, à la dangerosité croissante, et autant de stratagèmes pour s’en sortir. La dernière, la pire, ne permet qu’une seule solution : la fuite ! La méthode chinoise consiste à partir d’un exemple pour lancer la réflexion sur son environnement général. A l’appui, Olivier Terrien en cite plusieurs puisés dans l’Histoire occidentale. Ainsi, en 73-71 avant J.-C., Spartacus, esclave et gladiateur révolté, a trompé les troupes romaines en donnant une fausse apparence de son camp encerclé. A la bataille d’Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant simule une fuite pour inciter les troupes à pied adverses à quitter leur position dominante, en vue de les écraser avec sa cavalerie. La guerre électronique apparaît durant la première guerre mondiale avec pour cible la radio. Avant la bataille de Tannenberg en 1914 et afin d’accélérer les liaisons avec ses troupes, l’état-major russe émet ses directives non cryptées par radio. L’armée allemande les intercepte, modifie ses déplacements en conséquence et l’emporte sur son adversaire. La même année, des bâtiments britanniques cisaillent les câbles de communications de l’Allemagne pour l’obliger à transmettre ses messages par radio, afin de les intercepter. La seconde guerre mondiale voit la naissance du radar. En 1942, des parachutistes britanniques s’emparent du radar allemand de Bruneval et détruisent toute l’installation pour cacher le vol de pièces maîtresses, qui permettront d’obtenir des renseignements cruciaux ultérieurement. La même année, les brouilleurs britanniques à répétition « Moonshine » attirent 150 chasseurs allemands au-dessus de Dunkerque, alors que le bombardement réel par les avions américains se produit au-dessus de Rouen. En 1943, les bombardiers alliés larguent des bandelettes métalliques pour dissimuler leur présence et leur position aux opérateurs allemands, qui ne parviennent plus à désigner les cibles dans le nuage électromagnétique ainsi formé. L’interception d’un message radio japonais, décrypté par les services de renseignement américains, permet d’abattre l’avion transportant l’amiral Yamamoto, concepteur de l’attaque surprise contre la base américaine de Pearl Harbour (1941). Privée de son chef, la Marine japonaise n’entreprend plus d’opérations aéronavales. La même année, par radio, des opérateurs britanniques germanophones donnent de fausses indications qui désorientent les pilotes de chasse allemands, rendent suspects les ordres transmis et discréditent toute l’organisation en place. Le 6 juin 1944, des flottes aériennes fantômes, constituées d’avions et de bandelettes métalliques, trompent les radars allemands sur le lieu réel du débarquement. En 1981, afin d’empêcher l’Irak d’accéder à l’arme nucléaire, l’aviation israélienne bombarde son réacteur Osirak, construit avec l’aide de la France pour des recherches civiles. En 1987, des Mirage F1 français partent vers l’ouest de la position présumée du radar libyen de Ouadi-Doum pour l’inciter à s’allumer. Ainsi localisé, le radar est détruit par les missiles Martel des avions Jaguar venus de l’Est.

Les applications aujourd’hui. La guerre électronique est une guerre de mouvement avec les mêmes fondamentaux, à savoir espionnage, brouillage, leurres et attaques, indique Olivier Terrien. Elle correspond à toute action militaire visant à contrôler le spectre électromagnétique. En outre, toute mesure offensive appelle une contre-mesure défensive, qui nécessitera d’être dépassée par une nouvelle mesure offensive. Il s’agit de posséder les équipements, devenus bon marché et plus petits, savoir les utiliser et fixer un but. Les combattants d’aujourd’hui se trouvent dans la même situation que le chevalier en armure des XVème et XVIème siècles face à l’archer, puis à l’arquebusier moins long à former. Les gros systèmes informatiques sont perturbés par des pirates, passionnés mais de plus en plus organisés par les Etats. Tous les milieux sont concernés : terre, air, mer, cyberespace et intelligence économique. Tout d’abord, les dispositifs électroniques de communications, composantes critiques de la dissuasion nucléaire, doivent donc être durcis en permanence. Par ailleurs, toute action crédible sur un théâtre d’opérations dépend des moyens de renseignement humains, mais aussi électromagnétiques. La capacité d’y entrer en premier dépend de la portée des munitions des frappes aériennes, face à celle des systèmes sol/air. Le décideur peut éviter les dommages collatéraux, grâce notamment à la rapidité des moyens électroniques de communication. Toutefois, il reste la menace diffuse des systèmes anti-aériens portatifs (« manpads »), faciles à utiliser et difficiles à contrer. Ainsi, en 2001 en Afghanistan, un avion cargo, attaqué à l’atterrissage par des missiles SA-7 soviétiques, a été sauvé par le largage in extremis de leurres infrarouges. Après l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, environ 2.000 manpads ont disparu des arsenaux libyens et réapparaîtront un jour ou l’autre. La frappe « virtuelle » d’un équipement critique peut imposer une volonté politique. Ainsi, en 2010, l’Iran a admis la destruction de 20 % des centrifugeuses de son programme d’enrichissement nucléaire par le virus informatique « Stuxnet », mis au point par Israël et les Etats-Unis. Enfin, dans le cadre de la guerre économique, les moyens d’écoute électronique du réseau anglo-saxon « Echelon » servent aussi à capter les communications… des téléphones portables !

Loïc Salmon

Sun Tzu, général chinois du VIème siècle avant J.-C., est connu pour son ouvrage « L’Art de la guerre ». L’objectif de la guerre est de contraindre l’ennemi à abandonner la lutte, y compris sans combat, par la ruse, l’espionnage et une grande mobilité. La gagner ou la perdre ne se fait par hasard, mais repose sur la méthode et la stratégie. Il s’agit d’abord de prendre possession de l’adversaire en entier, y compris les civils qui seront les sujets du vainqueur. Ensuite, le déploiement des forces exige une préparation, du travail, une bonne connaissance des forces en présence par le renseignement et enfin une adaptation aux circonstances. La stratégie consiste à harmoniser la cause morale, les conditions climatiques et géographiques, les capacités du dirigeant, l’organisation et la discipline. Ces principes militaires trouvent aussi des applications dans le domaine politique et les activités économiques.

 




Marine : des capacités à la hauteur des enjeux stratégiques

La défense du vaste espace maritime français nécessite, pour la Marine nationale, une coopération avec les pays limitrophes, en matière de surveillance et de contrôle, et de disposer de bâtiments capables de durer sur zone, quel que soit l’état de la mer, pour remplir des missions… qui peuvent changer en cours de route !

Une table ronde a été organisée sur ce sujet, le 17 octobre 2012 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale, le Centre d’études supérieures de la marine, la Fondation pour la recherche stratégique et le magazine Défense et sécurité internationale. Sont notamment intervenus : le contre-amiral Bruno Thouvenin, sous-chef d’état-major de la Marine chargé des plans et programmes, et le contre-amiral (2S) Jean-Marie Lhuissier, coordonateur sécurité et sûreté maritimes chez Thales (systèmes de défense).

Les enjeux. L’espace maritime français dans le monde, délimité par la zone économique exclusive (ZEE), s’étend sur 11 Mkm2. Environ 90 % des richesses se trouvent dans les départements et collectivités d’outre-mer : gaz, terres rares et pétrole. En effet, du pétrole sera extrait à grande profondeur au large de la Guyane d’ici deux ans. Le programme « Extraplac », géré par le secrétariat général à la Mer (rattaché au Premier ministre) vise à accroître la ZEE dans le cadre de la convention de Montego Bay. Déjà 74 pays ont demandé l’extension de la leur pour accéder davantage aux richesses du plateau continental. Les eaux autour des terres australes françaises (îles Kerguelen) abritent la « légine », un poisson très cher et apprécié des Américains et des Japonais. La souveraineté française sur les îles outre-mer de Clipperton, Eparses, Matthew et Hunter est aujourd’hui contestée. En métropole, il s’agit de sauvegarder et sécuriser les parcs éoliens situés près des côtes. Avions, navires et satellites assurent la surveillance de la ZEE. La pêche, le sauvetage en mer et la lutte contre la pollution dépendant d’administrations diverses avec leurs processus et culture propres, la coordination de la surveillance se fait en interministériel et avec des canaux de transmissions différents. Le partage des informations nécessite des canaux appropriés et des systèmes spécifiques pour les trier et les corréler, explique l’amiral Lhuissier. De même, pour la lutte contre les trafics illicites, il faut disposer d’outils capables de détecter les petites embarcations suspectes, qui se glissent entre les navires assurant des trafics tout à fait légaux. Enfin, la connaissance des activités maritimes repose aussi sur la performance des moyens navals des pays voisins. Or, il n’existe pas de « tuyaux de communication » entre la Grèce, l’Italie et la France. De son côté, l’Agence européenne de défense monte un projet sur des moyens de transmission entre les divers organismes européens de contrôle des pêches et de lutte contre la pollution, l’immigration clandestine et les trafics illicites. Cela devrait permettre une vision plus riche qu’aujourd’hui, en sécurisant le niveau des informations à partager.

Les capacités. Les distances sur la ZEE se comptent en centaines de milles marins (1.852 m), rappelle l’amiral Thouvenin. La permanence de la surveillance est assurée par le prépositionnement d’un bâtiment polyvalent, en complémentarité avec les satellites d’observation… qui ne peuvent repérer les sous-marins. La lenteur de la propagation acoustique sous la mer empêche la réalisation d’une couverture instantanée, comme celle, par radars, du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes. Par ailleurs, en cas d’attaque contre la terre (Libye, 2011), le niveau d’interdiction de survol d’une zone peut changer chaque jour. Seul, un porte-aéronefs (avions ou hélicoptères) est capable de faire monter ou descendre la pression selon la gradation de la crise. L’avion de patrouille maritime Atlantique 2 permet de détecter les activités de conquête de petits pays voisins. Une intervention peut être ordonnée à un endroit précis, mais exclue ailleurs. Afin d’éviter les dommages collatéraux, il ne faut pas se tromper et le préciser à plusieurs reprises aux pilotes de chasse embarquée. En raison de son budget limité, la Marine doit pouvoir disposer, « au juste nécessaire », d’une architecture et d’équipements alliant : robustesse, de la conception à la réalisation puis au maintien en condition opérationnelle ; interopérabilité interarmées, puis coopération et mutualisation ; efficacité par la recherche, l’innovation et l’adaptation aux menaces ; souveraineté par le maintien des capacités industrielles critiques ; cyberdéfense. Ainsi, la réparation d’une panne de moteur sur une frégate antiaérienne, entrée en service il y a 25 ans, dure 10 heures, contre 2 heures sur une frégate multimissions. Parallèlement, l’équipage est passé de 250 personnes à 94 avec une meilleure optimisation des moyens. Mais, les deux familles de bâtiments vont servir ensemble pendant 10-15 ans. Par ailleurs, la Marine a réalisé des synergies avec l’armée de l’Air : formation de personnels, utilisation des mêmes équipements et maintenance en commun. Une synergie s’annonce possible pour la gestion future des drones à ailes fixes et tournantes. Selon l’amiral Thouvenin, les petites et moyennes entreprises constituent une richesse intellectuelle susceptible de répondre à un besoin particulier mais pas nécessairement pérenne. Par ailleurs, la coopération internationale portera sur les développements d’un système de guerre des mines identique avec la Grande-Bretagne et d’une torpille unique avec l’Italie ou l’Allemagne. Pour l’outre-mer, les remplaçants des bâtiments amphibies de transport léger n’étant programmés qu’à partir de 2017-2020, trois gros bâtiments de soutien civils seront acquis et gérés dans le cadre d’un programme interministériel, mais armés par la Marine nationale.

D’une façon générale, souligne l’amiral Thouvenin, la capacité d’un bâtiment de durer à la mer dépend de sa taille, s’il n’a pas de possibilité de ravitaillement à proximité. Des navires de 2.000-3.000 t de déplacement prépositionnés à l’entrée de la ZEE, doivent être capables de remplir les missions de reconnaissance, d’anticipation et de protection, même après une première intervention en haute mer.

Loïc Salmon

Les opérations, toujours en interarmées, nécessitent une capacité de brutalité et de précision de frappe dans la profondeur, en vue d’un résultat rapide. Un bâtiment de projection et de commandement, équipé de 16 hélicoptères capables de parcourir environ 4 km/minute, peut agir jusqu’à 200 km du rivage. Mais, un porte-avions, qui embarque 30 avions (15 km/minute), peut se positionner à plus de 900 km. En conséquence, les outils de puissance restent le porte-avions et… le sous-marin nucléaire d’attaque ! En effet, ce dernier peut, par sa capacité de renseignement (capteurs électroniques et optroniques), sa vitesse et son autonomie, couvrir des zones importantes. Il fait peser une incertitude sur la Marine et les ports militaires adverses, du fait de sa seule présence. Enfin, le déploiement de forces en mer n’entraîne aucune complication diplomatique.




Le sous-marin, composante fondamentale de l’action navale

Le sous-marin est une pièce maîtresse d’un dispositif interarmées. Toutefois, un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) dispose d’une énergie et d’une puissance très supérieure à un sous-marin à propulsion diesel-électrique.

L’emploi des submersibles a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 18 décembre 2012 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine. Y ont notamment participé : l’ingénieur général de l’armement Jacques Cousquer ; le vice-amiral d’escadre (2S) Thierry d’Arbonneau, ancien commandant des forces sous-marines et de la Force océanique stratégiques (FOST) ; le capitaine de vaisseau ® Hughes Eudeline ; le capitaine de vaisseau Xavier Mesnet, sous-directeur de Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations.

Un emploi évolutif. Pendant la première guerre mondiale, les sous-marins diesel, mobiles et robustes, ont disposé d’une puissance de feu constituée de torpilles à courte portée, du mouillage offensif de mines et du canon. Mais l’attaque des voies maritimes d’approvisionnement a échoué en raison des hésitations du gouvernement impérial allemand, de l’efficacité du système allié de convois protégés par une escorte et enfin de la faiblesse des moyens de transmissions. Pendant la seconde guerre mondiale, les sous-marins ont encore eu pour mission de couper les flux d’approvisionnements de l’adversaire. En Atlantique, ce fut un nouvel échec de la Marine allemande. Elle a coulé 2.779 navires alliés, mais a perdu 88 % de ses 820 sous-marins opérationnels attaqués par les forces navales alliées : 800 escorteurs de haute mer, 2.250 escorteurs côtiers et 1.500 avions. En revanche, la guerre sous-marine fut un succès pour la Marine américaine dans le Pacifique. Elle n’a perdu que 18 % de ses 288 sous-marins, qui ont coulé 1.178 navires de commerce et 214 bâtiments de combat japonais. Pendant la guerre froide, la lutte anti-sous-marine est devenue prioritaire. Les SNA américains « pistaient » les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins nucléaires (SNLE) de l’URSS, tandis que les sous-marins soviétiques, équipés de missiles anti-navires, suivaient les porte-avions américains. Les sous-marins diesel-électriques de l’OTAN et ceux du Pacte de Varsovie se chassaient mutuellement. D’une manière générale, les sous-marins ont travaillé en coopération avec les avions de patrouille maritime et les forces navales de surface. Ils ont aussi participé à des opérations spéciales : renseignement sur zone, débarquement discret de commandos, sauvetage de pilotes d’avions abattus en mer, alerte antiaérienne avancée et espionnage ciblé sur les câbles de télécommunications. Pendant la guerre des Malouines (1982), en torpillant le croiseur argentin Belgrano, un SNA britannique a provoqué le retour à quai du porte-avions adverse 25-de-Mayo. Pendant la guerre du Kosovo (1999), la présence sur zone d’un SNA français a empêché la sortie de la flotte du Monténégro, qui n’a pu se rallier à la Serbie. Pendant l’intervention de l’OTAN en Libye (2011), des sous-marins américains et britanniques ont tiré plus de 120 missiles de croisière Tomahawk pour ouvrir la voie à une offensive aérienne. Des SNA français ont assuré une permanence sur zone pendant sept mois, détecté des petites vedettes par acoustique et guidé des hélicoptères de l’Aviation légère de l’armée de terre vers leurs cibles. En outre, des sous-marins britanniques, espagnols et turcs ont patrouillé au large de la Libye.

 Une menace grandissante. Aujourd’hui, la menace devient globale : maritime, aérienne et spatiale. L’interruption des trafics maritimes marchands aurait des conséquences graves sur l’économie mondiale. Malgré les forces qu’ils déploient, les Etats-Unis admettent qu’ils n’ont pas de capacité d’accès permanente à tous les théâtres d’opérations possibles. Sept pays renoncent actuellement à leurs forces sous-marines : le Danemark a désarmé 6 unités, la Serbie-Monténégro 8, la Croatie 1, la Roumanie toutes, la Bulgarie 4, la Libye 4 (+ 2 hors d’usage) et la Syrie 3. En revanche, le Japon, la Chine, les deux Corées, Taïwan, l’Australie, le Brésil, le Pakistan, l’Inde et l’Iran accroissent leurs flottes militaires et veulent se doter d’une composante sous-marine puissante. De son côté, Israël utilise ses sous-marins comme arme de dissuasion, en laissant entendre que leurs missiles de croisière pourraient atteindre des cibles vitales en Iran. La portée de ces missiles devra atteindre 800 km s’ils sont tirés du golfe Persique, mais devra être doublée s’ils doivent être tirés de la Méditerranée. La France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis déploient leurs SNLE en Atlantique. « Les SNA font plus que du soutien aux SNLE, indique l’amiral d’Arbonneau, pas de crédibilité de la FOST sans SNA de qualité ! » Un SNA présent dans la zone d’un SNLE (capable désormais de signaler sa présence au central opérations de la FOST) collecte des renseignements acoustiques et les partagent. L’apprentissage du « pistage » de SNLE soviétiques, puis russes, par les SNA français a permis d’alimenter les SNLE français en renseignements. En Méditerranée, un SNA français acquiert des renseignements pour le long terme sur les Marines du Sud qui, quoiqu’encore peu performantes, naviguent de plus en plus. En mer Noire et en Méditerranée, il étudie les tactiques et les capacités des Marines américaine et russe En outre, il peut assurer un soutien au profit d’un théâtre terrestre et maintenir une présence sous la mer face aux sous-marins diesel (SMD) et patrouilleurs hostiles. Enfin un SNA français est déployé en océan Indien, où sévit la piraterie maritime. Capable d’intervenir sur un théâtre lointain, le SNA a une « employabilité » de trois à quatre fois supérieure à celle d’un SMD, car il peut rester trois à quatre semaines sur zone. La proportion de présence aux Proche et Moyen-Orient atteint un SNA pour 20 SMD de diverses nationalités. Aujourd’hui, seuls les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France et Chine) maîtrisent la conception et la construction de sous-marins nucléaires. Enfin, l’outil technique que constitue le sous-marin en général ne suffit pas, il faut aussi une doctrine d’emploi !

Loïc Salmon

Selon la Direction générale de l’armement, 489 sous-marins armés étaient en service dans le monde en 2011 et répartis dans 42 flottes sous-marines, alors qu’il existe 189 Marines militaires. Par zones géographiques, la répartition était la suivante : Asie, Océanie et Extrême-Orient, 42 % ; Europe, 17 % ; Amérique du Nord, 15 % ;Russie et Communauté des Etats indépendants, 14 % ; Afrique subsaharienne, 6 % ; Amérique Centrale et du Sud, 5 % ; Afrique du Nord et Moyen-Orient, 1 %. La propulsion diesel a été mise au point en 1906, la propulsion nucléaire en 1955 et la propulsion indépendante de l’air (AIP) non nucléaire, permettant de rester en plongée pendant de plus longues périodes que celle par diesel, en 1989. Le premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) a été mis en service en 1960 par la Marine américaine. En 2012, la France et la Grande-Bretagne disposent chacune de 4 SNLE et de 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA).