IHEDN : vision présidentielle de la défense et de ses moyens

Le président de la République, François Hollande, a réaffirmé, le 24 mai 2013 à Paris, la nécessité d’une défense forte pour la sécurité de la France et répondre aux attentes de ses alliés, en vue de préserver la paix dans le monde.

Son intervention s’est déroulée devant l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), en présence du gouvernement, des Commissions parlementaires de la défense et des affaires étrangères et du corps diplomatique. François Hollande  a commencé par rendre hommage au professionnalisme, à l’efficacité et au dévouement des personnels militaires et civils de la défense. Il a rappelé la responsabilité de la France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, et son idéal de paix comme pays fondateur de l’Union européenne. La France, dit-il, est dépositaire, par son histoire, d’une capacité militaire et diplomatique qu’elle met au service de ses propres intérêts, « et nous devons les revendiquer », du droit international et de la légitimité. « Chef de l’Etat, chef des armées, il me revient de définir les orientations d’une politique de défense qui réponde à ces questions. Cette charge, je l’assume depuis le premier jour où j’ai pris mes fonctions ».  Cette charge l’a conduit  à décider le retrait, effectif depuis le 15 décembre 2012, des troupes combattantes en Afghanistan et l’engagement de forces armées au Mali en 2013, en raison du risque pour le Sahel et la sécurité de la France. Les troupes françaises resteront au Mali et autour du Mali, « car nous n’en avons pas fini avec le terrorisme », a déclaré le président. « Le combat contre le terrorisme, est un combat où tous les pays doivent être parties prenantes. Nous devons apporter tout notre soutien à ces pays d’Afrique de l’Ouest qui sont confrontés à ce fléau ».

Contexte géopolitique. Les Etats-Unis se désengagent des théâtres où ils s’étaient impliqués ces dernières années. Face à la récession économique, plusieurs pays européens réduisent leur effort de défense. En revanche, les pays émergents d’Asie-Pacifique, dont le poids économique se renforce, dépensent plus dans le domaine militaire que ceux de l’Union européenne. Les révolutions arabes, qui avaient suscité de grands espoirs, soulèvent désormais de lourdes inquiétudes. L’instabilité de la Libye menace ses voisins et l’Europe toute proche. Le conflit interne syrien a pris une telle ampleur, que la France et ses alliés sont obligés de chercher une solution politique, indique le président, et qu’aucune option n’est écartée « si l’usage des armes chimiques était bien établi ». Malgré son développement incontestable, l’Afrique se trouve confrontée à une insécurité grandissante. Enfin, la prolifération des armes de destruction massive et leurs vecteurs menace l’équilibre de régions entières, «comme nous le constatons avec l’Iran et la Corée du Nord ». S’y ajoutent le terrorisme, les trafics de drogue et d’armes et les cyberattaques.

Protection, projection et dissuasion. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, rendu public le 29 avril, sera prolongé par une loi de programmation militaire qui fixera les moyens à consacrer. La protection du territoire et de la population, en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer, qui exige permanence, vigilance et réaction, implique la disponibilité des forces terrestres, aériennes et maritimes ainsi que celles de sécurité intérieure et de sécurité civile. Les forces projetables, à l’initiative de la France ou en coalition, compteront 66.000 soldats, le groupe aéronaval autour du porte-avions Charles-De-Gaulle et des capacités amphibies et sous-marines. Les moyens aériens assureront l’appréciation de situation et la frappe dans la profondeur. Les personnels engagés bénéficieront d’une protection juridique élargie. « Les ministères de la Défense et de la Justice y travaillent, pour que nul ne puisse être inquiété par une participation à une opération extérieure ». La dissuasion nucléaire, dont la crédibilité doit être assurée, protège de toute agression ou de tout chantage menaçant les intérêts vitaux de la France. Gage de souveraineté, « elle donne au président une liberté d’action ».  Elle convainc tout adversaire de ne pas s’en prendre à la France au risque de dommages considérables pour son territoire. Fondée sur la stricte suffisance, cette doctrine « permet à la France d’être à l’initiative en matière de désarmement nucléaire, sans mettre en péril notre propre dissuasion ». L’innovation et la recherche ont permis de réaliser des économies substantielles sur les programmes de la dissuasion, qui représentent 11 % du budget annuel de la défense. Ce pourcentage, n’est pas jugé excessif par le chef des armées : « J’ai donc pris la décision de conserver les deux composantes, océanique et aéroportée ».

Equipements. A l’horizon 2025-2030, les forces armées seront dotées de matériels adéquats pour remplir leurs missions : drones de surveillance et de combat, avions de transport A400M et de ravitaillement en vol MRTT, missiles antinavires légers, frégates multirôles FREMM et véhicules blindés VBMR. Les programmes en cours seront poursuivis : avions Rafale, hélicoptères d’attaque Tigre et de transport NH90, sous-marins d’attaque Barracuda et système Félin pour les fantassins. La politique spatiale sera renforcée. Les crédits consacrés au renseignement, à la police et à la justice seront accrus. L’industrie de défense nationale sera préservée et l’effort de recherche et développement maintenu à un haut niveau. L’Europe de la défense sera relancée avec la Grande-Bretagne et l’Allemagne, mais aussi la Belgique, l’Italie, l’Espagne et l’Europe de l’Est.

Financement. Quoique la défense reste un investissement lourd, l’intérêt national exige de préparer le pays à relever les défis qu’il peut rencontrer dans les dix prochaines années, souligne le chef de l’Etat. « Le budget sera fixé en 2014  à 31,4 Md€, c’est-à-dire exactement le même montant qu’en 2012 et 2013. Pour l’ensemble de la période 2014-2025, nos forces disposeront de 365 Md€, dont 179,2 Md€ pour la période 2014-2019. Le « virgule 2 milliard » donne une forme d’engagement ». Au terme de la loi de programmation militaire 2014-2019, les effectifs du ministère de la Défense seront réduits de 24.000 hommes supplémentaires pour atteindre  de l’ordre de 250.000 personnels précise François Hollande. La France disposera  pourtant des effectifs les plus élevés d’Europe, combinés à sa dissuasion et sa capacité d’intervention et d’action. « C’est un pays qui a de l’influence. C’est un pays qui peut parler, car il a  les moyens de se faire respecter ».

Loïc Salmon

Présidentielle 2012 : l’enjeu de la défense

L’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) a pour missions de développer l’esprit de défense et sensibiliser aux questions internationales. Les sessions nationales (cursus long) réunissent les responsables de haut niveau de la fonction publique civile et militaire ainsi que différentes catégories socioprofessionnelles, français et étrangers, en vue d’approfondir en commun leurs connaissances des questions de défense, de politique étrangère, d’armement et d’économie de défense.




Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Pour la Chine, le domaine spatial exprime ses compétences nationales. Le régime communiste a toujours soutenu ce programme technologique, considéré comme essentiel à la modernisation et la reconnaissance internationale du pays.

Isabelle Sourbès-Verger, géographe et chercheur au CNRS et au centre Alexandre Koyré, a présenté le programme spatial chinois au cours d’un séminaire organisé, le 8 avril 2013 à Paris, par la Délégation aux affaires stratégiques et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire.

Histoire d’une ambition. Dès 1956, le Comité central du parti communiste chinois perçoit l’intérêt potentiel de l’espace et crée, au sein du ministère de la Défense, la « 5ème Académie » qui regroupe les compétences scientifiques et technologiques du pays. Quatre ans plus tard, celle-ci lance un premier missile dénommé Dong Fang-1et copié du missile soviétique R-2. De son côté, l’Académie (civile) des sciences lance la première fusée-sonde T-7M. Le programme de lanceurs est maintenu malgré la fin de l’assistance soviétique, consécutive au refroidissement des relations entre la Chine et l’URSS après 1960. Les activités spatiales, implantées à Shanghai et à Pékin, sont regroupées autour de  « l’Académie chinoise de la technologie des lanceurs » (militaire) et de « l’Académie chinoise de la technologie de l’espace » (civile). Pendant la Révolution culturelle (1966-1976), les activités spatiales repassent sous contrôle militaire. Puis, leurs applications (télécommunications et télédétection) constituent un élément important de la modernisation du pays. En vue de combler ses lacunes, la Chine conclut des accords de coopération avec les pays européens et, en 1980, devient membre de la Fédération internationale de l’espace. Elle tente d’acheter des technologies en vue d’acquérir les compétences qui lui manquent et ainsi limiter ses dépenses en recherche et développement. Mais les pays occidentaux, peu enclins à lui transférer des technologies de pointe qu’elle n’a pas toujours les moyens d’intégrer, préfèrent mettre à sa disposition leurs systèmes nationaux, comme le satellite franco-allemand Symphonie pour des essais de téléphonie et de télévision. Un ministère civil de l’Industrie aérospatiale voit le jour en 1982. Trois ans plus tard, apparaît la Compagnie de la Grande Muraille pour la commercialisation internationale des lanceurs Longue Marche, moins chers que leurs homologues américains et européens. Quoique la priorité soit donnée aux programmes d’applications, la recherche fondamentale de haut niveau se poursuit. Les technologies de l’espace arrivent derrière celles de la biologie, mais devant celles de l’information, du laser, de l’automation, des nouvelles sources d’énergie et des nouveaux matériaux. Entre 1978 et 1983, la Chine parvient à maîtriser les systèmes de télécommunications sur orbite géostationnaire et les systèmes météorologiques. Elle améliore ses satellites récupérables FSW, d’une durée de vie de 18 jours. En 1992, elle annonce un programme de vol habité, en vue d’acquérir la totalité des compétences spatiales et une reconnaissance internationale. Elle profite en effet de la disparition de l’URSS et de l’ouverture du secteur spatial en général, contraint de proposer ses produits sur le marché international pour survivre. En 1993, par souci d’efficacité économique, le ministère de l’Industrie aérospatiale est remplacé par deux organismes : « l’Agence spatiale chinoise », à vocation administrative, pour le  suivi et la coordination des entreprises ; la « China Aerospace Corporation », à vocation industrielle, pour l’organisation de l’industrie spatiale civile et militaire. Selon le Livre Blanc sur l’espace, publié en 2000, ce domaine d’activités participe aux besoins de la construction économique, au développement de la sécurité nationale, des sciences et de la technologie, au progrès social et à la protection des intérêts nationaux.

Performance des moyens. En 2012, la Chine a déjà assuré plus de 130 lancements de satellites sur orbites basse et géostationnaire pour des missions scientifiques, d’exploration, d’observation, de télécommunications et de navigation. Elle dispose à cet effet de trois bases de lancement : Jiuquan, Taiyuan et Xichang (voir carte). La nouvelle base de Wenchang, sur l’île de Hainan, doit accueillir le nouveau lanceur Longue Marche 5 dont les « boosters » de 5 m de diamètre seront acheminés par mer. En conséquence, la base de Xichang (Sud), choisie au départ dans la profondeur du territoire pour des raisons stratégiques, devrait être fermée en raison de sa difficulté d’accès et de sa proximité de zones habitées. Le lanceur Longue Marche 5, dont le premier tir est attendu en 2014, pourra placer un satellite de 25 t sur orbite basse ou un autre de 14 t sur orbite géostationnaire, performances comparables aux fusées européenne Ariane 5 et américaine Atlas HLV. Selon ses configurations, ce lanceur pourra mettre des satellites commerciaux sur orbite, lancer des modules de station spatiale et envoyer des sondes lunaires. De nouveaux lanceurs, en cours de développement, permettront d’accroître les capacités de lancement en orbite géostationnaire et d’assurer les besoins de futures missions d’exploration habitées ou même plus lointaines que la lune. Dès 2003, la Chine a démontré sa capacité à envoyer un homme dans l’espace de façon autonome. Dans les années 1990, les activités spatiales ont fait l’objet d’une synergie civilo-militaire avec deux filières distinctes. Les compétences industrielles sont du ressort de la tutelle civile, mais la responsabilité des bases de lancement et celle des vols habités incombent  à l’Armée de libération nationale. Depuis 2007, les entreprises privées ont accès au marché de la défense via le Département général de l’armement (DGA), fondé en 1998 sur le modèle de la Direction générale de l’armement française. Le DGA, qui centralise les programmes militaires depuis la recherche et le développement jusqu’aux essais de mise en œuvre opérationnelle, suit désormais les activités spatiales. Depuis ses sites de commande et de contrôle, il procède à tous les lancements et dirige les manœuvres spatiales, de la mise sur orbite d’un satellite à sa destruction éventuelle en orbite (interception réussie en 2007). Il finance en grande partie une centaine de laboratoires civils pour évaluer les meilleurs choix technologiques et proposer des orientations. Toutefois, pour combler son retard sur l’Occident en matière de systèmes de télécommunications et de télédétection, la Chine recherche des coopérations diversifiées. Elle a conclu des accords en ce sens avec la Russie et le Brésil et en négocie avec le Chili, la Mongolie, la Corée du Sud, la Thaïlande, le Bangladesh, le Pakistan et l’Iran.

Loïc Salmon

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Avec un budget de 3,1 Md$ en 2012, l’industrie spatiale chinoise emploie environ 250.000 personnes, dont 10.000 à 15.000 chercheurs et ingénieurs. D’une superficie de 9,6 Mkm2, la Chine compte 14.500 km de frontières maritimes et 22.177 km de frontières terrestres. Celles-ci touchent 14 pays : Afghanistan, Bhoutan, Birmanie, Inde, Kazakhstan, Corée du Nord, Kirghizstan, Laos, Mongolie, Népal, Pakistan, Russie, Tadjikistan et Viêt Nam.




La Légion étrangère : combats pendant, solidarité après

Unique au monde, moteur de la francophonie et outil de rayonnement, la « Légion » forme des combattants étrangers, qui peuvent compter sur elle quand rien ne va plus pour eux après.

Cet aspect méconnu a fait l’objet d’un déplacement organisé, les 2 et 3 avril 2013 à Aubagne et à Puyloubier (Sud de la France), par l’Association des journalistes de défense. Il constitue une autre particularité de la Légion (voir rubrique « Archives » 28-11-2012 : « La Légion étrangère : qualité, commandement et formation »).

Solidarité Légion. « On crée des références pour ceux qui sont venus en chercher », explique le général de division Christophe de Saint Chamas, commandant de la Légion étrangère et « père » de cette grande famille. Les candidats d’environ 150 nationalités différentes ont pu consulter le site internet de recrutement de la Légion… rédigé en 15 langues ! Le lieutenant (français) chef de section joue un rôle primordial. Lors de la formation initiale de 17 semaines à Castelnaudary, il donne des cours de français, de quoi acquérir les 400 mots nécessaires au quotidien en caserne et au niveau vital à l’extérieur. Il dirige aussi les séances de sport, critères du combattant d’infanterie, tronc commun de tous les légionnaires. Enfin, il enseigne le tir et les notions de base du combat.  Malgré une sélection sévère (800 sur 10.000 postulants en 2011), les légionnaires restent une « population à risques ». Le lieutenant commande des hommes encore dépourvus de références juridiques à suivre, à savoir l’obéissance à des ordres légaux. Il devient donc leur « code civil ». La signature du premier contrat d’engagement de cinq ans n’intervient qu’au bout de 15 jours. Pendant la période probatoire d’un an, les légionnaires peuvent partir à leur demande ou du fait de l’autorité militaire. Environ un tiers d’entre eux quitte la Légion à l’issue de leur contrat initial, contre un quart dans l’armée de Terre. Entrés dans la Légion à 23 ans en moyenne, ils en sortent à 28 ans avec une vie comportementale stable, la connaissance du français en plus de leur langue d’origine et l’aptitude à travailler. Les légionnaires d’aujourd’hui ont tendance à demander un titre de séjour en France, mais certains préfèrent la naturalisation, qui devient un droit s’ils sont blessés au combat (loi de 1999). Il existe environ 20.000 anciens légionnaires dans le monde, dont certains se regroupent en amicales  (Pologne, Allemagne, République tchèque, Chili etc.). L’Amicale des anciens légionnaires chinois, très prospère en France, aide ses membres à trouver des emplois auprès d’entreprises françaises … implantées en Chine. Mais tous les anciens légionnaires n’ont pas cette chance. Comme ils savent que la France ne laisse pas tomber ceux qui ont tout quitté pour la servir au péril de leur vie, ils viennent « taper à la porte » du Service du moral et Foyer d’entraide de la Légion étrangère (SM/FELE). Celui-ci dispose d’un centre d’accueil (encadré) pour ceux qui ont bien servi. Les ayants droits, dont l’âge varie de 46 ans à 82 ans, n’ont souvent aucun revenu. Ils doivent seulement présenter un certificat de bonne conduite, délivré à l’issue du contrat dans 99 % des cas, et ne pas être lourdement handicapés. Dans ce dernier cas, ils sont dirigés vers des maisons de retraite ou des hôpitaux et reçoivent la visite de personnes du service. Organisme privé, le SM/FELE reçoit des dons d’entreprises, de l’action sociale du Conseil général des Bouches-du-Rhône, de la Fondation Maria et Ivan Busnot pour les orphelins de la Légion, de gens qui ont entendu parler de la Légion, d’autres qui savent que la Légion a protégé leurs parents en Indochine ou en Algérie, d’enfants de légionnaires et même d’anciens légionnaires devenus riches, comme l’homme d’affaires britannique Simon Murray, également donateur du musée de la Légion.

Plus de 180 ans d’histoire. A partir du 30 avril 2013, le musée de la Légion à Aubagne, agrandi et rénové, accueille la main du capitaine Danjou tué à Camerone (Mexique) en 1863. Affiches, gravures, tableaux, armes et documents retracent l’histoire de cette troupe, unique au monde car ouverte à tous les étrangers volontaires pour servir la France. Il s’ensuit un fort esprit de corps forgé au cours des combats depuis sa création en 1831. Toutefois, l’ordonnance royale de Louis-Philippe (9 mars) stipule que cette troupe « ne pourra être employée que hors du territoire continental du Royaume ».  Au départ, les bataillons sont constitués en fonction des origines des soldats, à savoir suisse, allemande, espagnole, italienne, belge, hollandaise et polonaise. La Légion participe à la conquête de l’Algérie, commencée l’année précédente. L’amalgame, avec l’obligation de parler français en service, se fait en 1835, quand Louis-Philippe cède la Légion à la couronne d’Espagne, qui affronte la première rébellion « carliste ». Restituée trois ans plus tard à la France, la Légion retourne en Algérie. Le Second Empire (1852-1870) la déploie dans de nouvelles campagnes : Crimée (1854-1856), Italie (1859), Mexique (1863-1867) et France (1870) où, pour la première fois, la Légion se bat sur le sol métropolitain. Après l’annexion de leurs provinces par la Prusse, de nombreux Alsaciens et Lorrains s’engagent dans la Légion. A partir de 1882, celle-ci est envoyée, par la IIIème République, conquérir ce qui deviendra l’Empire colonial français : Annam, Tonkin, Dahomey, Soudan et Madagascar. Pendant la première guerre mondiale, la Légion retourne se battre en métropole, mais est aussi présente au Maroc, aux Dardanelles, en Serbie, au Tonkin et en Russie du Nord. Pendant l’entre-deux-guerres, les valeurs de la Légion se normalisent : caractère sacré de la mission, rigueur dans l’exécution, solidarité et culte du souvenir. Sa devise, inscrite sur les drapeaux et étendards, devient « Honneur et Fidélité » au lieu de « Honneur et Patrie ». Le pas lent des troupes de l’Ancien Régime et du  Premier Empire lui est attribué. Le képi blanc et le corps de pionniers avec hache et tablier de cuir apparaissent. Pendant la seconde guerre mondiale, la Légion participe à la plupart des combats et sera faite « Compagnon de la Libération » le 9 avril 1945. Enfin, après les guerres de décolonisation (Indochine et Algérie), elle est régulièrement déployée sur tous les théâtres d’opérations extérieurs.

Loïc Salmon

Camerone : la main du capitaine Danjou, « relique » de la Légion

La Légion étrangère : qualité, commandement et formation

Le monument aux morts a été rapatrié de Sidi-bel-Abbès (Algérie) en 1962, quand la Légion a installé son principal centre de recrutement à Aubagne (Bouches-du-Rhône). En outre, celle-ci dispose, non loin de là, de sa propre Institution des invalides à Puyloubier. Au milieu d’un domaine de 240 ha dont 40 ha de vignes, un immeuble en hémicycle de 120 m de long peut accueillir une centaine de pensionnaires dans des chambres individuelles avec télévisions en français et en allemand. Certains apprennent la céramique, la reliure et le travail de la vigne. Le budget annuel de l’institution (3 M€), est assuré en partie par la vente du vin (200.000 bouteilles/an) et des produits de la boutique. A Puyloubier, se trouve également le musée des uniformes de la Légion. Chaque année, quelque 8.000 visiteurs viennent admirer 110 mannequins revêtus des tenues de 1831 à 1962.




La robotique militaire terrestre, aujourd’hui et demain

Le robot militaire terrestre contribue à la collecte du renseignement sur le terrain et participe à l’action. Toutefois, l’homme doit rester « dans la boucle » au moyen de contrôles technique et de commandement, afin d’éviter les dégâts collatéraux causés par une arme trop automatisée.

Cette problématique a été au cœur d’un colloque organisé, le 21 février 2013 à Paris, par les Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (ESCC), l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique et le Forum du futur. Y ont notamment participé : les ingénieurs Eva Grück et Christophe Ramaen, Direction générale de l’armement ; le lieutenant-colonel Olivier Vidal, Etat-major de l’armée de terre ; le colonel Michel Goya, Institut de recherche stratégique de l’école militaire ; le colonel Didier Gros, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie en Afghanistan ; l’amiral Jean Bétermier, président du Forum du futur.

Architecture complexe. Le robot doit allier mobilité, robustesse et fiabilité pour effectuer des missions d’actes réflexes élémentaires du combattant. L’architecture, cohérente entre rapidité de mouvement et communication de flux d’informations de plus en plus importants, ne doit pas alourdir la tâche de l’homme. Selon les ingénieurs de l’armement, le robot additionne diverses caractéristiques associées à des fonctions précises : plate-forme pour la mobilité et l’emport d’équipements ; charge utile correspondant au cœur de la mission ; énergie embarquée pour la durée de la mission ; puissance de calcul embarqué, « intelligence » du robot ; liaison pour la transmission des données et poste de contrôle ; éléments logistiques pour la mise en œuvre. Toutefois, la liaison de transmissions de données, dimensionnée pour la mission, reste fragile et limitée. D’abord, un brouilleur peut empêcher l’emploi d’un robot en télé-opération hertzienne sur une action de déminage. Ensuite, la ressource spectrale (canaux de télécommunications) allouée aux armées est déjà saturée et l’emploi de plusieurs robots peut nécessiter des techniques de réseau. L’intelligence du robot, à savoir son système informatique, nécessite de trouver un algorithme capable de traiter les flux d’informations des capteurs et de sélectionner les plus utiles, le robot devenant alors un relais de communications. Compte tenu de l’évolution rapide des moyens informatiques, la technologie duale civile/militaire semble la piste la plus prometteuse, notamment l’écran tactile pour le pilotage du robot et le retour des informations captées.

Emplois et besoins divers. L’armée américaine a utilisé des robots, dès 2003 en Irak, pour l’ouverture d’itinéraires et dans la lutte contre les engins explosifs improvisés. Cinq ans plus tard, elle a investi 4,4 Md$ uniquement pour contrer cette dernière menace. En Afghanistan, elle a mis en œuvre troupes conventionnelles, sociétés militaires privées et robots. Sur les quelque 12.000 robots déployés, 400 ont été détruits au combat. Le coût d’un soldat américain représente aujourd’hui celui de quatre robots armés. A terme, il sera plus rentable d’utiliser des robots plus sophistiqués, même plus chers, que d’employer des combattants. Sur le même théâtre, l’armée française a constaté que les systèmes de drones tactiques intérimaires fonctionnent bien… quand il ne fait ni trop chaud, ni trop froid ! En outre, les drones de reconnaissance au contact, difficiles à utiliser, nécessitent des améliorations. Le robot doit faciliter l’action du chef sur le terrain et lui apporter un avantage tactique sur l’ennemi, souligne le colonel Gros. Le chef doit pouvoir ainsi libérer des moyens humains pour les placer au cœur de l’action terrestre, concentrer ses efforts avec ces capacités supplémentaires et accroître sa liberté d’action. Parallèlement, il poursuit une réflexion éthique permanente, en raison de l’éloignement grandissant de l’ennemi. Selon le colonel Gros,  les Anglo-Saxons acceptent plus facilement l’innovation que les Français, qui se posent « trop de questions sur ce qui ne va pas marcher » !  Il ajoute qu’une trop grande dépendance de la technologie entraîne un risque d’inhibition du soldat, lors du contact avec l’ennemi, et aussi une perte du sens des responsabilités.  Cependant, l’arrivée des robots au sein des forces terrestres se prépare déjà par la rédaction de documents de programmes d’ici à 2020 et l’orientation d’études amont à l’horizon 2030. Il s’agit notamment de pallier les limites de la tolérance humaine à son environnement, dépasser les capacités physiques du soldat et de prolonger ses sens, en vue d’augmenter le rythme d’exécution et la durée de la mission. Les moyens robotisés serviront pour : l’accroissement de la capacité de renseignement au contact du groupement tactique interarmes (GTIA) et de ses capacités  de destruction (délivrance de feux et mise en œuvre d’armement) ; les détection, identification et neutralisation des mines et explosifs ; la logistique de l’avant (allègement et ravitaillement des combattants au contact). Outre ces besoins opérationnels, les robots devront pouvoir évacuer un blessé d’une zone hostile et participer à l’entraînement du soldat. Plus précisément, l’infanterie devra disposer de : micro-drones (2 kg, caméra et 2 km de rayon d’action) ; micro-robots  terrestres (5 kg, caméra, 100 m) pour emploi à l’intérieur de bâtiments ; mini-robots (50 kg, charges utiles variées, plusieurs centaines de mètres) pour les combats en zone urbaine. L’arme blindée-cavalerie aura notamment besoin de : mini-drones (4-5 km de rayon d’action) utilisables à partir de véhicules ; robots tactiques polyvalents avec un niveau élevé d’autonomie fonctionnelle et des charges utiles variées, en vue de remplir des missions plus diversifiées et de s’intégrer à la manœuvre du GTIA ; robots tactiques lourds pour des missions spécifiques. Le lieutenant-colonel Vidal souligne que ces systèmes robotisés ne doivent pas disposer de l’autonomie décisionnelle : « Il ne s’agit pas de remplacer l’homme par des robots, mais de le garder pour un engagement au meilleur moment ». Les robots doivent correspondre aux besoins opérationnels de « systèmes de forces ».

Loïc Salmon

L’emploi du robot militaire soulève des questions éthiques et juridiques. La lutte contre le terrorisme conduit à une délimitation de plus en plus floue entre les domaines militaire et policier, puis à des dérives difficilement acceptables par les opinions publiques. Ainsi aux Etats-Unis, des drones, rapatriés d’Afghanistan, ont été utilisés par des polices municipales pour la collecte de preuves pour des vols de bétail et à l’encontre de manifestants. L’organisation non gouvernementale Human Rights Watch (Prix des droits de l’homme de l’ONU en 2008) va jusqu’à demander l’interdiction préventive des  « robots tueurs », à savoir les armes totalement autonomes sans intervention humaine.  Elle invoque : l’impossible respect du droit international humanitaire ; l’absence d’émotions humaines, facteur éventuel d’attaques contre les civils ; les risques de facilitation et de banalisation de l’entrée en guerre ; le risque de la création d’un vide en matière de responsabilité.




Nouvelles armes informatiques pour des attaques mieux ciblées

Les « maliciels », programmes destinés à piller des données confidentielles, perturber ou même détruire le fonctionnement des systèmes informatiques, se multiplient avec un perfectionnement accru. Les constructeurs de logiciels de protection ont beaucoup de mal à suivre leur évolution et le nombre de leurs attaques.

Laurent Heslault, directeur des stratégies de sécurité de Symantec Europe, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 mars 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Cibles et objectifs. Dans un monde très connecté (ordinateurs, téléphones mobiles et réseaux sociaux), compétitif et complexe, les cyberattaques se concentrent sur les personnes, processus et technologies. Toutes les organisations ou entreprises, quelle que soit leur taille, constituent des cibles : 50 % comptent moins de 2.500 personnes ! Par secteur d’activité, sont visés en ordre décroissant : l’Etat et le secteur  public, la production industrielle, les établissements financiers, les services informatiques, les fabricants de produits chimiques et pharmaceutiques, les transports, les organisations à but non lucratif, les média, les sociétés de marketing, les centres d’enseignement et les points de vente au détail. Par fonction, les cadres de haut niveau arrivent en tête des victimes, devant les destinataires de courriels partagés, les commerciaux, les personnels affectés à la recherche et au développement, et même les responsables des ressources humaines chargés du recrutement. Les données confidentielles volées peuvent être revendues ou simplement rendues publiques au journal télévisé… avec de graves conséquences financières, juridiques et pour la réputation des entreprises ! En matière de cyberattaques, d’autres pays ont les mêmes capacités que la Chine, souvent montrée du doigt. Ainsi, des « vers », venus de 115 pays, ont infecté plus 40.000 adresses informatiques (IP). La plupart des cibles font partie du panorama de l’industrie de défense au sens large : construction navale militaire, aéronautique, armement, énergie, électronique et recherche. Ainsi en 2011, Symantec a détecté 677 infections par le maliciel « Stuxnet » aux Etats-Unis, 86 au Canada, 53 en Chine, 31 à Hong Kong et 31 en Australie. Taïwan, la Grande-Bretagne, la France, la Suisse, l’Inde et le Danemark ont également été touchés. Stuxnet, actif pendant au moins cinq ans contre l’Iran, a modifié les programmes de ses centrifugeuses d’enrichissement de l’uranium, sans que les consoles de contrôle s’en aperçoivent : il a fallu remplacer 1.000 centrifugeuses ! Un autre maliciel dénommé « Jokra », découvert le 20 mars 2013, a attaqué 3 chaînes de télévision, 2 banques et 1 centre de télécommunications en Corée du Sud, modifiant la présentation de sites internet et effaçant 32.000 machines. Les « serveurs » sont particulièrement visés. Toutefois, Laurent Heslault met en garde contre cet emballement médiatique : « Information ou intoxication ? On est dans le domaine du renseignement avec du faux ».

Modes opératoires. Les attaquants de l’internet se répartissent en trois catégories : les  jeunes pirates (« hackers »), motivés par le défi technologique, les cybercriminels par un retour financier sur investissement et les activistes par l’idéologie ou l’action politique. Les  groupes, bien organisés et compétents, visent plus la propriété intellectuelle que la destruction des appareils des « cibles ». Ils disposent d’importants moyens financiers, vu l’échelle et la durée de leurs opérations. Il s’agit donc probablement d’organisations criminelles, de groupes soutenus par un Etat, des services de renseignement d’un Etat ou même d’organisations non gouvernementales. Ainsi, Amnesty International a admis avoir procédé à des cyberattaques.  Selon Symantec, une attaque informatique ciblée se déroule en quatre phases : incursion par envoi d’une pièce jointe « piège » avec un message crédible ; cartographie des réseaux et systèmes avec recherche des données confidentielles ; accès aux données des systèmes vulnérables et installations de maliciels pour les capturer ;  renvoi de ces données confidentielles en clair, chiffrées et/ou compressées vers l’équipe attaquante. Les maliciels volent aussi les informations sonores et videos et tentent de prendre le contrôle de machines des dirigeants. Toutefois, ils finissent tôt ou tard par être découverts : Stuxnet et Jokra, mais aussi « Duqu », « Flamer », « Sofacy », « Nitro », « Shamoon », « Elderwood », « Spear Phishing », Watering Hole » « Sykipot » et « Narilam ».  Plus grave, la « menace persistante avancée » ou APT, pour « Advanced Persistant Threat », est une campagne active d’attaques ciblées et à long terme. Elle peut utiliser des techniques de renseignement (écoutes), tente de rester indétectable le plus longtemps possible, inclut des menaces multiples et possède plusieurs moyens de contrôle pour assurer son succès. Enfin, elle connaît des mutations et s’adapte pour contourner détections et mesures de sécurité.

Contre-mesures. Une seule technologie ne suffit pas pour se prémunir contre l’APT. Le maliciel n’est qu’une composante de l’APT et l’individu restera toujours le maillon faible. Symantec propose diverses mesures pour chacune des quatre phases d’une attaque informatique, dont notamment : l’éducation des personnes à risques, la surveillance des sources externes et l’évaluation du niveau de vulnérabilité ; la validation des politiques de sécurité (mots de passe) et la détection des incidents de sécurité récurrents ; la classification de l’information sensible et la détection de maliciels dits « uniques » ; la conformité des règles de communication, la surveillance et éventuellement le blocage des communications sortantes, la détection des flux atypiques et le filtrage des contenus sortants. Toutefois, l’emploi d’armes informatiques « offensives » se heurte, en France, à des obstacles juridiques…qui n’existent pas dans d’autres pays, indique Symantec. Enfin, alors que le cyberespionnage se produit tous les jours, qu’en est-il d’une véritable cyberguerre causant des pertes en vies humaines, comme la guerre tout court ? Laurent Heslault l’estime possible dans un avenir lointain. Il recommande donc la vigilance : « Il y a de vrais risques, mais pas encore de vrais dangers ».

Loïc Salmon

La société américaine Symantec est spécialisée dans l’édition de logiciels de sécurité et de protection des données. Présente dans plus de 40 pays, elle consacre 17 % de son chiffre d’affaires en recherche et développement et y fait travailler 500 analystes. Sa couverture mondiale et permanente lui permet de détecter rapidement : plus de 240.000 attaques dans près de 200 pays ; des « maliciels » auprès de 133 millions de clients ; plus de 35.000 vulnérabilités dans 11.000 « éditeurs » et 80.000 technologies ; 5 millions de comptes leurres (« spams/phishings ») parmi plus de 8 milliards de messages par jour et 1 milliard de requêtes journalières par internet.




L’océan Indien : espace sous tension

L’Union européenne, l’Amérique du Sud, la Chine et le Japon, très dépendants du commerce maritime Est-Ouest, sont donc naturellement attachés à la liberté de navigation sur l’océan Indien, pourtant fragile et mal contrôlé.

C’est ce qu’a expliqué le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Mérer, ancien commandant de la zone maritime de l’océan Indien (Alindien), au cours d’une table ronde organisée, le 14 février 2013 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine et l’Ecole de guerre. Ont participé au débat : Hubert Loiseleur des Longchamps, directeur des affaires publiques du groupe pétrolier Total ; Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime ; Serge Beslier, ancien président du conseil d’administration de l’Agence européenne de contrôle des pêches ; Christian Buchet, directeur scientifique du programme international de recherches « Océanides ».

Tensions et menaces. Les passages resserrés sont autant de lieux  de tensions : Suez, Bab-el-Mandeb, Ormuz et Malacca. En outre, se côtoient environ quarante pays, allant de l’extrême pauvreté à la plus grande richesse sans oublier l’instabilité politique de certains Etats. Cette zone regroupe 800 millions de musulmans, répartis en Inde, Pakistan et Bangladesh. Les rivalités avec les hindous et aussi entre musulmans chiites et sunnites s’y exercent en permanence. L’hinterland est le foyer de conflits larvés et récurrents : Inde et Pakistan ; Iran et Afghanistan ; Israël et Proche et Moyen-Orient. Enfin, les Etats-Unis et la Chine, quoiqu’à la périphérie, apparaissent comme des protagonistes majeurs, en raison des flux commerciaux en général et de leurs approvisionnements, notamment pétroliers, en particulier. L’océan Indien est en effet un lieu de passage obligé du gaz et du pétrole dans les deux sens. Les opérateurs européens produisent et négocient le pétrole du Mozambique et de certains pays du golfe Arabo-Persique destiné à l’Extrême-Orient et transportent des produits dérivés, de quoi tenter une piraterie endémique. A tire d’exemple, un navire de type PSO, construit en Corée du Sud au prix de 1-1,5 Md$, peut traiter 800.000 barils par jour et en stocker 2 millions. Par ailleurs, les importantes ressources halieutiques attirent les pêches illicites. L’océan Indien est aussi devenu le premier centre de production de thon à destination de la France, qui assure une surveillance à partir de l’île de La Réunion. De son côté, l’Union européenne consacre 1 M€/an à la lutte contre la pêche illicite. Par ailleurs, par suite de l’essor de son commerce, la Chine renforce sa présence dans la région depuis les années 1990. D’autres puissances militaires jouent un grand rôle comme consommateurs et partenaires commerciaux : Australie, Inde, Afrique du Sud et Iran. L’amiral Mérer rappelle que le terrorisme est apparu en Asie du Sud-Est en 2006. La piraterie est contenue à Malacca, grâce à l’action commune des pays riverains lancée sous la pression des Etats-Unis et du Japon. Le chantage à la fermeture des détroits, menace agitée par l’Iran en 1986-1987, peut recommencer demain. Aucun pays riverain de l’océan Indien n’étant membre du conseil permanent de sécurité de l’ONU, personne n’assume la responsabilité de sa sécurisation. Enfin, il n’existe pas d’organisation militaire comme l’OTAN ni économique comme celle de l’Association des pays de l’Asie du sud-Est.

Principaux protagonistes. L’Inde, la Chine, les Etats-Unis dans une moindre mesure et la France constituent les principales puissances attentives à la situation dans l’océan Indien. Disposant d’une grande capacité de raffinage, l’Inde exporte les produits pétroliers dérivés d’Arabie Saoudite. Toutefois, elle peine à démarrer ses programmes navals, notamment celui d’un groupe aéronaval, estime l’amiral Mérer. Elle coopère avec le Japon et l’Australie pour équilibrer la présence croissante de la Chine, mais ne semble guère capable d’assurer, avant longtemps, la régulation de l’océan qui porte son nom. De son côté, la Chine participe à la lutte contre la piraterie pour montrer sa capacité à agir dans cette zone et à défendre ses intérêts, à savoir ses réseaux d’approvisionnement en matières premières et d’exportation de biens et de services. Indifférente aux populations riveraines, elle n’a pas besoin d’expansion territoriale pour sécuriser ces routes. Ses entreprises sont bien accueillies par les Etats africains, car elles réalisent ce qu’elles promettent, respectent les délais et ne posent pas de questions sur les droits de l’Homme. La Chine développe sa flotte militaire, multiplie les accords de défense et les  grands travaux portuaires au Pakistan, au Sri Lanka et en Birmanie et envisage, à terme, d’utiliser des routes commerciales terrestres pour s’affranchir des détroits. Les Etats-Unis disposent d’une base navale sur l’île britannique de Diego Garcia et renforcent leur coopération avec l’Australie et l’Afrique du Sud, afin de surveiller la montée en puissance des autres pays de la zone. Malgré leur désengagement en Irak et en Afghanistan, ils maintiennent une présence à cause du pétrole (pays du Golfe) et du gaz (Qatar), en vue d’empêcher que l’océan Indien ne devienne « chinois » et pour garantir la protection d’Israël. La France a déployé les deux tiers de sa Marine à proximité du détroit d’Ormuz en 1986-1987. Mais a-t-elle encore la capacité d’y rester en permanence, s’interroge l’amiral Mérer. Quand il exerçait les fonctions d’Alindien en 2001 avec son quartier général sur un pétrolier-ravitailleur itinérant, la vision globale de la France avait été reconnue par le commandement naval américain. Dix ans plus tard, Alindien est installé dans la base française d’Abou Dhabi et doit maintenir ses liens avec tous les pays de la zone. Ainsi, un  solide réseau diplomatique,  la base de Djibouti (Afrique de l’Est), un bâtiment de projection et de commandement et un avion radar Atlantique 2 permettent d’assurer une présence suffisante et, éventuellement, d’agir. Madagascar, où résident 28.000 ressortissants français, est devenue une zone de non-droit en dix ans. La paupérisation accrue risque de transformer la grande île en une nouvelle Somalie avec, pour conséquences, des trafics mafieux et la  piraterie, avertit l’amiral Mérer.

Enfin, comme les transits commerciaux (pétrole et conteneurs) entre l’Est et l’Ouest de l’océan Indien se partagent entre l’Europe et les Etats-Unis, le golfe du Bengale devrait devenir une zone de prospérité après 2030, selon Paul Touret. A cette époque, anticipe Christian Buchet, la population indienne aura dépassé celle de la Chine et sera… la première du monde !

Loïc Salmon

 D’une superficie de 75 Mkm2, l’océan Indien est le seul à porter le nom d’un pays. Il est bordé : au nord par l’Inde, le Pakistan et l’Iran ; à l’est par la Birmanie, la Thaïlande, la Malaisie, l’Indonésie et l’Australie ; au sud par l’océan glacial Antarctique ; à l’ouest par l’Afrique et la péninsule arabique. Pa convention, ses frontières se situent au cap des Aiguilles pour l’Atlantique, à l’île de Tasmanie pour le Pacifique et au 60ème parallèle Sud pour l’Antarctique. Ses rives accueillent 40-50 % de la population mondiale.




L’océan Arctique : nouveaux enjeux stratégiques

Ses richesses présumées et l’ouverture de nouvelles routes maritimes, libres de glaces une partie de l‘année à l’horizon 2025, donnent à l’océan Arctique une nouvelle dimension stratégique à l’échelle mondiale, avec les tensions qui s’ensuivent.

Ces perspectives ont été présentées par Viviane du Castel, directrice pédagogique à l’ISEG Group, au cours d’une table ronde organisée, le 14 février 2013 à Paris, par le Centre d’enseignement supérieur de la marine et l’Ecole de guerre. Y ont aussi participé Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime, Cyrille Poirier Coutansais du Bureau droit de la mer à l’état-major de la Marine, et Christian Buchet, directeur scientifique du programme international de recherches « Océanides ».

Enjeux des nouvelles routes. La Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Union européenne sont venus rejoindre les pays riverains de l’Arctique, à savoir le Groenland, la Norvège, la Russie, le Canada et les Etats-Unis, mais aussi la France traditionnellement intéressée depuis les travaux de l’explorateur Paul-Emile Victor. Les ressources naturelles comprennent 84 % des gisements offshore actuels (Alaska et Russie) et le quart des réserves estimées mais non prouvées d’hydrocarbures, à savoir 30 % du gaz et environ 20 % du pétrole, et aussi les terres rares indispensables aux nouvelles technologies. Le passage du Nord-Ouest par le Canada et l’Alaska, déjà ouvert six mois par an, est considéré comme une voie intérieure par le Canada, mais comme un corridor international par les Etats-Unis. Le passage du Nord-Est, où sept ports russes sont libres de glaces toute l’année, permettra des liaisons maritimes de l’Atlantique au Pacifique.  Déjà, le 2 août 2007, au moyen d’un bathyscaphe, la Russie avait planté un drapeau national en titane à la verticale du pôle Nord pour affirmer sa souveraineté, aussitôt contestée par les Etats-Unis, le Canada et le Danemark. Les routes maritimes de l’Arctique faciliteront le désenclavement de la Russie en évitant à ses flux commerciaux de transiter par les Etats baltes et l’Ukraine. Afin de sécuriser la route maritime du Nord, la Russie a conclu un accord de délimitation de frontière maritime avec la Norvège en octobre 2010. De son côté, la Chine souhaite transformer l’Islande en centre d’éclatement de ses trafics de marchandises vers l’Europe. Dans l’ensemble, les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est ouvrent de nouvelles opportunités : trajets plus courts donc transports plus économiques en temps, coûts d’équipage et énergie ; exploitation plus facile de la pêche, des gisements de minéraux et d’hydrocarbures ; ouverture vers l’extérieur des régions industrielles. Toutefois, le transport de conteneurs semble limité pour plusieurs raisons : taille grandissante des porte-conteneurs et régularité impérative de leurs horaires ; obligation de traverser les eaux territoriales russes ; réticences des compagnies d’assurances. Cependant, un traité sur l’organisation des recherches et sauvetage après accident a été conclu en mai 2011 entre les membres du Conseil Arctique : Canada, Danemark (représentant aussi le Groenland et les Iles Féroé), Etats-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Suède et Russie.  Le Conseil Arctique a admis comme observateurs l’Allemagne, la Chine, l’Espagne, la France, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, les Pays-Bas, la Pologne, la Grande-Bretagne, la Commission européenne et la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge. Par ailleurs, l’Organisation maritime internationale, institution spécialisée de l’ONU, élabore un code polaire. Enfin, les passages par le nord réduiront la saturation des trafics maritimes dans le détroit de Malacca et les canaux de Suez et de Panama.

Vulnérabilités et sécurité. L’environnement de l’Arctique subit déjà des dommages : déballastages des eaux usées par les navires en transit ; émission de gaz à effet de serre ; érosion des côtes ; risques associés aux naufrages et déversements d’hydrocarbures. Les modes de vie et la culture des Inuits sont perturbés et leur santé menacée par les matériaux radioactifs militaires rejetés en mer à l’issue de la guerre froide.

Pour Viviane du Castel, l’Arctique constitue un fort potentiel économique et militaire pour la Russie et les Etats-Unis. Ils pourront y développer la prospection et la production d’uranium. La navigation de leurs bâtiments militaires, notamment les sous-marins à propulsion nucléaire, sera facilitée.  D’ici à 2020, la Russie prévoit de construire des ports, des brise-glace à propulsion nucléaire et un nouveau système satellitaire Glonass, concurrent du GPS américain. Toutefois, s’interroge Viviane du Castel, la sécurité relève-t-elle des Etats ou des grands groupes industriels et commerciaux ? Il s’agit en effet de gérer les événements et les catastrophes naturelles, mais aussi de développer, maîtriser et diffuser les connaissances scientifiques et faire connaître les nouveaux risques. Les entreprises et les organisations non gouvernementales semblent mieux placées pour coopérer, notamment dans la recherche médicale, que les Etats. Cependant, sous la pression de leurs opinions publiques, ceux-ci peuvent imposer le principe de précaution. Selon Viviane du Castel, seul un concept de sécurité globale pour l’Arctique pourra assurer un niveau suffisant de prévention et de protection contre les risques et menaces, sans rupture de la vie et des activités collectives et individuelles des populations riveraines.

Loïc Salmon

D’une surface de 14 Mkm2, l’océan Arctique communique avec l’Atlantique par la mer de Barents et le détroit de Fram et avec le Pacifique par le détroit de Béring. Sa profondeur atteint 1.000 m en moyenne et 4.000 m à certains endroits. Sa température varie de – 50 °C en hiver à 0° C en été. Il est en grande partie recouvert par la banquise qui atteint jusqu’à 4 m d’épaisseur, mais en diminution de 40 % en cinquante ans par suite du réchauffement climatique. Cette évolution va s’accélérer et devrait aboutir à la fonte totale des glaces en été dans une cinquantaine d’années.




DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

La Direction générale de l’armement (DGA) mise sur l’expertise technologique de l’industrie de défense française pour en préserver la compétitivité et maintenir les capacités des forces armées au meilleur standard.

C’est ce qu’a déclaré son délégué général, Laurent Collet-Billon, le 13 février 2013 à Paris, lors de la présentation à la presse des résultats de l’activité 2012.

L’équipement des forces. La DGA a dépensé 10.984 M€ pour équiper les forces armées françaises, contre 9.496 M€ en 2011, environ 5.000 M€ pour promouvoir les exportations (6.516 M€) et 725 M€ dans les études amont pour préparer l’avenir (724 M€). Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a décidé de porter à 750 M€, en 2013, ce dernier montant destiné aux entreprises de défense à haute valeur technologique et source d’emplois peu délocalisables. Les paiements relatifs à l’équipement des forces ont concerné notamment le Commissariat à l’énergie atomique (1.724 M€), EADS (1.550 M€), Thales (1.547 M€), DCNS (1.532 M€), Dassault (928 M€), Safran (916 M€), MBDA (600 M€), Nexter (500 M€), le Centre national d’études spatiales (244 M€), Renault Trucks Defense (134 M€), Panhard général Defense (61 M€), BAE Systems (50 M€) et diverses petites et moyennes entreprises (1.199 M€). En 2012, la DGA a pris livraison en octobre du Rafale C137, premier avion de combat européen à être équipé en série du radar RBE2 Aesa à antenne active, à portée de détection accrue et à maintenance simplifiée. Le Rafale C137 est aussi équipé d’un détecteur de départ missile amélioré et d’une optronique « secteur frontal » de nouvelle génération. La frégate multimissions Aquitaine, première de la série du programme FREMM, a été livrée à la Marine en novembre. Déployée au sein d’une coalition européenne, elle permettra à la France d’apporter des capacités de maîtrise du  milieu aéromaritime et, dès 2014, de frappes de précision dans la profondeur avec le missile de croisière naval, en cours de développement (voir revue téléchargeable 305 Septembre 2011, p.15-16). Fin novembre, la DGA a réceptionné 10.170 systèmes « Félin » (Fantassin à équipements et liaisons intégrés), de quoi en doter dix régiments d’infanterie de l’armée de Terre. Déployé avec succès en Afghanistan depuis fin 2011, Félin améliore les fonctions de protection, d’observation, de communication, d’emploi des armes, de mobilité et de soutien des combattants au contact direct de l’adversaire. Il inclut notamment gilet pare-balles, tenue de protections nucléaire, biologique et chimique, lunettes de tirs jour/nuit et arme individuelle ou collective. Son système d’information facilite l’intégration des groupes de combat dans la chaîne de commandement numérisée et confère au combattant une capacité de combat en réseau. Dix autres régiments seront dotés du Félin d’ici à 2015, à raison de quatre par an. Parallèlement, la DGA poursuit l’accompagnement des forces en opérations dans la maîtrise de leur environnement et des menaces possibles. La procédure, dite « d’urgence opérationnelle », a permis de réduire l’exposition de forces engagées : protection renforcée des véhicules blindés AMX10RC contre les attaques de roquettes ; robot terrestre « Minirogen » de recherche d’engins explosifs improvisés pour l’ouverture d’itinéraire piégé ; alerteur de départ de tir indirect GA10, installé dans les bases opérationnelles avancées. Enfin, indique Laurent Collet-Billon, les retours d’expérience en opérations extérieures (Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye et Mali) constituent un plan de réflexions sur les besoins des armées, qui remonte à l’Etat-major des armées, dont le chef en informe la DGA.

L’exportation d’armement. En 2012, les exportations françaises d’armement ont été réalisées à 40 % vers l’Asie-Pacifique et à 16 % vers les pays du golfe Arabo-Persique. Le plus gros contrat, supérieur à 1 Md€, porte sur la fourniture de missiles air/air Mica (voir encadré) pour les Mirage 2000 de l’armée de l’Air indienne. Des discussions sont en cours sur le système de défense aérienne de courte portée SRASM et surtout l’avion de chasse Rafale avec un transfert de technologie.  Ce dernier, précise Laurent Collet-Billon, est encadré et nécessite une décision interministérielle. Toutefois, « il faut être certain de conserver un temps d’avance technologique ». Toutes les entreprises d’armement étrangères y sont confrontées. Les armements français sont destinés d’abord aux forces armées nationales, puis éventuellement exportés selon les critères de performance définis par le client et le constructeur. Par exemple, la frégate FREMM dispose d’un équipage plus réduit que les normes en vigueur dans les autres Marines. Pourtant, DCNS a pris le risque de construire la corvette « Gowind » uniquement pour l’exportation et l’a vendue à la Malaisie. Enfin, le missile Aster 30 et le futur missile de croisière naval ne sont pas exportables.

La coopération. La DGA coopère avec les Etats-Unis dans les domaines suivants : amélioration des capacités de renseignement ; interopérabilité des armements ; rénovation de l’avionique des avions ravitailleurs KC 135 ; acquisition de munitions 5,56 mm ; formation des pilotes d’aéronavale. Dans le cadre de l’OTAN, elle a contribué à la spécification technique des besoins de commandement et de contrôle de la défense antimissile, mais en veillant à sa cohérence avec le système de commandement et de contrôle des opérations aériennes développé par Thales (France) et Raytheon (Etats-Unis). La coopération avec la Grande-Bretagne porte sur le drone tactique « Watchkeeper » pour l’armée de Terre, le  missile de croisière et la lutte contre les mines. Enfin, la DGA a signé 87 accords internationaux en 2012.

Loïc Salmon

Le missile français anti-aérien Mica (Missile d’interception, de combat et d’auto-défense), construit par MBDA, emporte 12 kg d’explosifs avec effet de souffle et de fragmentation. D’un poids de 112 kg et d’une portée de 500 m à 80 km, il est équipé d’un système de guidage à radar actif ou infrarouge passif selon les versions. Il existe en versions air/air (photo), terrestre et maritime. Les deux dernières sont à lancement vertical (VL-Mica). La version terrestre assure la défense aérienne d’installations civiles ou militaires ou la protection de forces en opérations. La version maritime couvre une zone d’engagement de 360 degrés en conservant la furtivité du navire. La version air/air du Mica équipe les Mirage 2000-5 de l’armée de l’Air et les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine nationale ainsi que les armées de l’Air grecque, taïwanaise, indienne et des Emirats arabes unis. Le VL-Mica a été acheté par Oman, le Maroc et les Emirats arabes unis.

 




Robotisation du champ de bataille : état de l’art

La présence croissante des robots sur la zone de combat, dotés ou non d’une certaine autonomie de décision, constitue une mutation de l’affrontement lui-même avec des conséquences, notamment sur l’emploi des forces terrestres.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 21 février 2013 à Paris, par les Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (ESCC), l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique et le Forum du futur. Y ont notamment participé : Ronan Doare, Yves Bergeon et Gérard de Boisboissel (Centre de recherche des ESCC) ; l’ingénieur principal des études et techniques de l’armement Eva Grück ; Guy Caverot  (BA Systèmes) ; le colonel Thierry Pelletier (Section technique de l’armée de terre) ; Patrick Peras (groupe ECA).

La mise en service. Les drones sont les robots militaires les plus nombreux, car il est plus facile de se déplacer dans l’air qu’à l’intérieur d’un bâtiment. Ils apportent une réponse opérationnelle aux missions de surveillance, d’acquisition d’objectifs, de renseignement et de reconnaissance. Les robots terrestres doivent remplir les missions « monotones, sales et dangereuses », à savoir le déminage et la surveillance. Les Etats-Unis en ont déployé plus de 10.000 en Irak et en Afghanistan. Beaucoup de robots terrestres armés disposent d’une autonomie de déplacement, mais très peu d’une autonomie de décision.

Comme il faut garantir la maîtrise du feu en toutes circonstances, leur emploi est donc limité par la complexité de l’environnement pour la décision de tir. Israël et la Corée du Sud s’en servent pour garder les frontières, dont l’environnement est connu et où les intrus sont considérés comme « illégitimes ».  Par ailleurs, les technologies grand public de robots télé-opérés pourraient trouver un usage militaire dans les escadrons d’éclairage et d’investigation de l’infanterie et de l’arme blindée-cavalerie, qui doivent notamment : déceler les positions de l’ennemi et déterminer sa nature et son volume ; reconnaître les itinéraires ; flanc-garder le dispositif ; couvrir les intervalles entre les unités déployées. En contrepartie, l’analyse des menaces doit prendre les robots en compte. Déjà, en juin 2012, l’armée de Terre française a élaboré une doctrine en la matière. Elle définit le robot militaire comme une plateforme mobile terrestre, réutilisable, équipée de capteurs et d’effecteurs (moyens d’action) et destinée à réaliser, avec un certain degré d’autonomie, des actes élémentaires dans le cadre de la manœuvre aéroterrestre. Le robot doit permettre au soldat de se concentrer sur la tâche que lui seul peut réaliser. Ainsi, il répond à des besoins : survie du combattant ; accroissement de ses capacités ; réalisation de tâches répétitives et fastidieuses. Le génie utilise des robots pour la neutralisation d’explosifs et l’ouverture d’itinéraire piégé. Le 2ème Régiment étranger d’infanterie évalue la robotisation au contact : petits véhicules à roues ou chenilles, portables par un seul homme, et microdrones à voilure fixe ou tournante. L’armée britannique développe un « nanodrone », qui tient dans la main et permet de voir de l’autre côté d’un mur.

La recherche. Vu que les missions des robots terrestres incluront bientôt la logistique, la recherche et le développement demeurent prioritaires pour ne pas « décrocher ». Selon le Centre de recherche des ESCC, les enjeux pour les forces armées sont d’ordres juridiques (réglementation), sociologiques (acceptabilité), économiques (coûts), tactiques et technologiques. Pour les Etats, ils deviennent politiques : éthique quant à l’emploi de drones armés ; protection « technologique » des frontières. En outre, le Conseil national de l’industrie, créé le 5 février 2013, va coordonner l’action de douze comités stratégiques de filières (entreprises, partenaires institutionnels et ministères), en vue de créer notamment une filière industrielle robotique. La Direction générale de l’armement et l’Agence nationale de la recherche coopèrent déjà dans ce domaine. Entre 2009 et 2012, elles ont développé les petits robots d’exploration pour cartographier un territoire. Depuis 2013, elles s’intéressent aux véhicules « intelligents », qui se déplaceront en milieu urbain. Un robot est capable d’actions réflexes comme la conduite de tir, d’assurer des mouvements répétitifs et de naviguer de façon autonome (GPS, évitement d’obstacles, suivi de routes), mais sa capacité d’interprétation (reconnaissance et classification d’objets) reste encore très limitée. Aujourd’hui, le robot militaire est utilisé isolément pour limiter l’exposition du combattant dans une zone potentiellement dangereuse. Demain, au sein d’un système de force, il aura un effet démultiplicateur, en vue d’assurer la permanence de l’action. L’approche industrielle passe par une mise en phase des cycles d’évolution robotiques (3 à 5 ans) avec ceux des armées (supérieurs à 10 ans) et l’identification des familles de robots à développer dans les dix prochaines années, avec des tendances à la miniaturisation, la réalisation de tâches de plus en plus complexes et la mise en réseau (micro-robots, bras manipulateurs très sophistiqués et essaims). Toutefois, le robot milita    ire reste soumis à certaines contraintes : doctrine d’emploi spécifiée en amont ; fiabilité par des températures de – 40 ° C à + 70 ° C, simplicité, rusticité, durabilité et poids ; autonomie en adéquation avec la mission ; capacité opérationnelle dans tous les cas et toutes les conditions ; sécurisation des communications, chiffrement de données et interopérabilité. Compte tenu des aléas du combat, le robot doit rester un produit consommable, donc bon marché. Il devra être modulaire pour répondre à l’accroissement des performances. Ces modules seront sélectionnés selon la mission : caméra infrarouge ; bras téléopéré ; capteurs de menaces nucléaire, radiologique, biologique et chimique. Le robot du futur devra pouvoir s’adapter aux besoins propres des composantes de l’armée de Terre, à savoir, le génie, l’artillerie, l’infanterie, l’arme blindée-cavalerie, les transmissions et le matériel/train. Son cycle de développement devra rester court, y compris les périodes d’essais. Enfin, la dualité civil/militaire permettra d’intégrer les innovations technologiques et de réduire les coûts.

Loïc Salmon

Depuis 2010, le Centre de recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan a lancé un programme sur la robotisation du champ de bataille, en partenariat avec des institutions, des universitaires et des entreprises. Par ailleurs, le Groupe national de recherche en robotique compte plus de 60 équipes (1.300 chercheurs, enseignants et étudiants en master et doctorat) dans diverses universités et institutions, dont le Centre national de la recherche scientifique, l‘Institut national de recherche en informatique et en automatique, le Commissariat à l’énergie atomique et l’Office national d’études et de recherches aérospatiales. Parmi ses partenaires industriels, figurent notamment Thales, Dassault Aviation, Nexter, BA Systèmes et Bouygues Construction.




Le renseignement, clé pour la connaissance et l’anticipation

Outil de sécurité et souveraineté d’un pays, le renseignement prend encore plus d’importance dans le contexte mondial actuel, particulièrement volatil, selon François Heisbourg, conseiller spécial de la Fondation pour la recherche stratégique.

Il s’est exprimé sur ce sujet lors d’une conférence et d’un débat organisés, le 24 janvier 2013 à Paris, par le Forum du futur et l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique. Auteur du livre « Espionnage et renseignement : le vrai dossier » (2012), il n’a jamais été engagé dans la production du renseignement, mais en a été utilisateur étatique et industriel, client, prescripteur et même… cible pendant la guerre froide.

Fonction stratégique. Les interventions en Libye (2011) et au Mali (2013) soulignent l’importance de la connaissance et de l’anticipation, grâce à des moyens de renseignements techniques et humains, avant tout engagement. Deux tendances lourdes d’évolutions techno-économiques se manifestent aujourd’hui dans la défense : la réduction des effectifs sur un seul théâtre d’opérations et la précision des armes. Ainsi, alors que les Etats-Unis ont envoyé 550.000 hommes au Viet Nam entre 1964 et 1975, ils n’en ont déployé que 150.000 en Afghanistan depuis 2001 et dans le cadre de l’OTAN. De plus, comme le coût unitaire d’une arme double à chaque changement de génération d’armement, le drone a remplacé, en partie, l’avion de combat. Enfin, à investissement constant, la capacité croissante des microprocesseurs sur une petite surface permet d’intégrer davantage d’informations dans les systèmes d’armes en vue d’affiner les tirs. Selon François Heisbourg, les capacités de renseignement de la France s’accroissent de façon remarquable à budget global constant, grâce notamment à la mutualisation des moyens techniques, mais elles accusent un retard en matière de drones. Les industriels français savent réaliser des satellites de renseignement optique et d’écoute (voir rubrique « Archives » : Renseignement militaire 21/12/2011). Mais, pour déchiffrer la production des satellites d’écoute, il faut davantage de moyens humains, capacité opérationnelle recommandée par le Livre Blanc 2008 de la défense et de la sécurité nationale. Ces mêmes industriels sont aussi compétents dans l’alerte par satellite du décollage d’une fusée et de la séparation de ses étages au cours du vol, notamment dans le cas de l’Iran et sans avoir à le demander aux Etats-Unis. Il est en effet vital pour un Etat de savoir qui tire quoi et pour aller où. Quant aux services de renseignement (SR), la Direction générale de la sécurité extérieure bénéficie d’une augmentation de ses moyens humains et financiers. La Direction du renseignement militaire dépend directement du chef d’Etat-major des armées pour ses investissements et, nouveauté, son directeur participe aux réunions des sous-chefs d’état-major des trois armées. La communauté française du renseignement, qui inclut aussi la Direction centrale du renseignement intérieur, la Direction de la protection et de la sécurité de la défense, l’Académie du renseignement et la Douane, compte 14.000 fonctionnaires et dispose d’un budget annuel de 1,4 Md€. Elle est au « seuil de crédibilité et progresse dans le domaine technique » par rapport à ses principaux alliés. Toutefois, souligne François Heisbourg, il ne faut pas demander aux SR ce qu’ils ne peuvent pas faire. Ils sont capables de percer les secrets de coffres-forts, banques de données et comptes bancaires. Mais, ils n’étaient pas équipés pour déterminer les dates de la chute de l’Union soviétique en 1991 ou des révolutions du « printemps arabe » depuis 2010. La connaissance de l’évolution des sociétés des pays concernés relève des travaux des universitaires, diplomates et journalistes sur place.

Renseignement et démocratie. L’action des SR se différencie de la recherche académique et diplomatique et du journalisme d’investigation. Ils doivent impérativement protéger leurs sources et, à l’occasion, employer des moyens peu ordinaires. Le secret est au cœur du renseignement. Pourtant, la révolution technique de l’information par l’internet accroît l’importance des sources « ouvertes » et offre le moyen de collecter des informations comparables à celles des SR. Or, pour les zones « grises » comme, par exemple, la traque de groupes terroristes, la valeur ajoutée découle de la capacité des SR à corréler les informations, souligne François Heisbourg. Cependant, les méthodes des SR sont parfois peu compatibles avec les valeurs des sociétés démocratiques, soucieuses de leurs opinions publiques. Ainsi, parallèlement au conflit afghan, les Etats-Unis mènent une guerre discrète au Pakistan. En trois ans, les drones armés de la CIA ont atteint avec succès 700 « cibles à haute valeur ajoutée »… mais avec des dégâts collatéraux ! En l’absence de tout cadre juridique, la guerre des drones, présentée comme « intelligente », suscite quand même des interrogations aux Etats-Unis, malgré les explications embarrassées de la Maison Blanche. Par ailleurs, les SR étant composés de fonctionnaires, il est donc tentant de les externaliser pour préserver la responsabilité de l’Etat, sans pour autant en mesurer les conséquences. Ainsi, pendant son intervention en Irak (2003-2011), le gouvernement américain a laissé des sociétés privées procéder à des interrogatoires pour le compte de la CIA, sapant ainsi la légitimité de l’Etat, estime François Heisbourg. Enfin, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les SR font l’objet d’un contrôle parlementaire depuis longtemps. En France, la Délégation parlementaire n’a vu le jour…qu’en 2007 ! Les députés et sénateurs qui en font partie sont dûment habilités, mais n’ont pas accès aux opérations des SR, afin de garantir la sécurité des agents (rubrique « Archives » : Renseignement et Parlement 01/02/2012). Au niveau du pouvoir exécutif, indique François Heisbourg, « le politique qui découvre le renseignement « fermé » se rend très vite compte de son importance ».  Au niveau international, il ajoute : « Le renseignement ne se partage pas, il s’échange ».

Loïc Salmon

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Ancien élève de l’Ecole nationale d’administration, François Heisbourg est notamment président du conseil de la Fondation du centre de politique de sécurité de Genève depuis 1998, président de l’Institut international de Londres pour les études stratégiques depuis 2001, membre de la Commission internationale sur la non-prolifération et le désarmement nucléaire et enfin conseiller du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères et de la Fondation pour la recherche stratégique, qu’il a dirigée de 2001 à 2005. Il a fait aussi partie du cabinet du ministre de la Défense (1981-1984), du comité de pilotage du Livre Blanc sur la sécurité des Français face au terrorisme (2005-2006) et de la commission du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (2007-2008). Enfin, dans le domaine industriel, il a été directeur général adjoint de Thomson International pour la coopération européenne (1984-1987) et directeur du développement stratégique de Matra Défense Espace (1992-1998).