Adversaire « hybride » : une menace élargie

Aujourd’hui, les belligérants manœuvrent entre actions d’éclat spectaculaires, manipulations (médias, réseaux sociaux et cybermenaces) et utilisation d’institutions étatiques instables. Ils profitent des failles et opportunités d’un monde en pleine mutation, interdépendant et technologiquement fragile.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 10 février 2016 à Paris, par le Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : Patricia Adam, présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; le général de corps d’armée Didier Castres, sous-chef « opérations » de l’État-major des armées ; Élie Tenenbaum, Institut français des relations internationales ; le général de division Jean-François Parlenti, Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentations.

Le système Daech. Le terrorisme salafiste, représenté par Al Qaïda et Daech, constitue un ennemi immédiat et pour longtemps, estime le général Castres. Les crises récentes en Irak, Syrie et Libye, interconnectées, ne peuvent être réglées successivement, mais doivent être traitées comme un « système » et par une stratégie globale, à savoir interarmées, interministérielle et internationale. Selon le général, pour empêcher que les différents foyers de Daech se rejoignent, il faut d’abord : cloisonner les zones, la Syrie et l’Irak de l’Égypte et la Libye de l’Égypte ; s’en prendre à ses flux financiers et d’armements dans un cadre international. Daech a fait passer ses effectifs de 7.000 combattants en juin 2014 à 37.000 début 2016. Il sera contenu par un appui à ses forces adverses, régulières et irrégulières, en termes de formation, équipement et aide au commandement. L’assistance aux pays voisins (Tunisie, Égypte et Sud de la Libye) confinera le développement de Daech, déjà capable de se fondre dans les populations et de décider où et quand entreprendre une action grâce à son réseau de renseignement. En face, les armées régulières doivent contrôler un espace de dimension variable et y effectuer des transferts de forces. A titre d’exemples, le théâtre du Kosovo s’étend sur  environ 11.000 km2, celui du Levant sur 550.000 km2, soit la superficie de la France, et celui de la bande sahélo-saharienne sur 2,4 fois la France. Daech est organisé en réseaux structurés, redondants et protégés par des moyens efficaces. Il appuie son action par des capacités bon marché : engins explosifs improvisés, armes chimiques, combats en zone urbaine, dissimulations dans les foules et combattants au suicide. Chaque semaine, près de 200 étrangers rejoignent ses rangs. Selon le général Castres, la riposte à Daech repose sur quatre principes. Il s’agit d’abord d’inverser le principe d’incertitude en prenant l’initiative et en gardant l’ascendant. La fréquence et l’intensité des opérations doivent se poursuivre jusqu’à la disparition de l’ennemi. Le principe d’ubiquité porte à agir partout où il se dévoile. Celui de foudroyance consiste à ne pas rater sa neutralisation quand il commet une faute. Enfin, il convient de ne pas lui laisser l’exclusivité de l’action dans le champ des perceptions, à savoir : contester, retourner et interdire sa propagande ; proposer une alternative aux populations, clé de la sortie de crise.

La guerre « hybride ». Selon Élie Tenenbaum, la guerre « hybride » consiste en une seule manœuvre de guerre « régulière » et « irrégulière », avec des applications distinctes au Levant et en Ukraine. La guerre régulière, qui implique chars, artillerie et ligne de front, comme relevant de l’État depuis le XVIème siècle, avec pour objectif la destruction de l’ennemi. La guerre irrégulière inclut la guérilla, la propagande et les guerres de libération nationale en Asie, Afrique, Amérique latine et même Europe. En 2005, deux officiers supérieurs américains analysent la situation militaire en Irak  comme une concentration de guerre civile, de terrorisme international et de risque de dissémination d’armes de destruction massive. En 2012 au Liban, l’armée israélienne est mise en difficulté par le mouvement paramilitaire chiite Hezbollah, adversaire asymétrique disposant pourtant d’une puissance de feu et de moyens techniques jusque-là utilisés par une armée nationale régulière. En Ukraine depuis 2014, la Russie soutient militairement le mouvement politique rebelle du Donbass. La menace hybride consiste à placer une armée régulière dans le dilemme insoluble de concentration de ses efforts sur un théâtre extérieur et leur dispersion pour protéger le territoire national, livré à la propagande et au terrorisme adverses. La force de l’adversaire réside dans sa capacité à passer, très vite, du stade de guerre irrégulière à celui de guerre régulière et inversement. La manœuvre révolutionnaire consiste à transformer un outil paramilitaire irrégulier et défensif en une armée régulière et offensive (Mao Tsé Toung en 1949 et Daech en 2014). La possession de missiles sol/air à courte portée, chars, mines antipersonnel et missiles antinavires procure un effet tactique à une armée irrégulière. S’y ajoute l’accès facile à des moyens techniques autrefois réservés aux services de renseignement des États : observation satellitaire par « Google Earth » et transmission de messages dans les pays visés par les réseaux sociaux.

Les vulnérabilités. L’instabilité du monde résulte de révolutions technologique et sociale, indique le général Parlenti, Le numérique place les opinions publiques au cœur des enjeux et provoque une addiction aux informations. La perception d’un monde plus confus et plus ambigu affecte les sociétés. Les violences vues à la télévision ou sur internet surprennent toujours, avec un décalage quant au sens des mots et à celui de la vie humaine. Il s’ensuit une érosion de la confiance en l’État et le sentiment que l’ennemi est partout et nulle part. Or, la puissance d’un État repose notamment sur sa diplomatie et ses assises juridique, économique et culturelle. Toute montée aux extrêmes de l’un des facteurs déséquilibre l’ensemble. L’immédiateté médiatique influe sur le raisonnement politique. Certains États saisissent alors l’occasion d’augmenter leur puissance ou de revenir sur la scène mondiale, en contournant le droit international. La guerre hybride leur paraît la plus adaptée pour parvenir à leurs fins, sans perdre leur statut ni déclencher une escalade difficilement maîtrisable.

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

CEMA : durcissement et aggravation des conflits, évolution des missions

Loïc Salmon

Selon Patricia Adam, Daech, monstre froid et manipulateur, est une organisation qui pratique la « guerre hybride », alliant bataille rangée au Levant, action psychologique, cyberguerre et terrorisme ciblé notamment sur la France. L’éradication de cet adversaire, qui suit une logique de  guerre totale, exige : la protection des citoyens par l’opération « Sentinelle » ; la reconquête de territoires pour empêcher sa prédation de richesses pétrolières et archéologiques (opérations « Chammal » et « Barkhane ») ; de redonner la sécurité aux pays du Levant et à leurs minorités. Les forces armées apportent leur appui aux forces de sécurité, mais les soldats ne sont pas officiers de police judiciaire. Si la frontière juridique entre défense et sécurité tombe, ce serait une victoire pour Daech, souligne Patricia Adam.




Arabie saoudite : prédominance au Moyen-Orient menacée

Aujourd’hui, l’Arabie Saoudite voit son influence sur la communauté musulmane contestée, son alliance avec les Etats-Unis affaiblie et sa puissance économique amoindrie.

Ce constat a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 16 février 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : David Rigoulet-Roze, Cercle des chercheurs sur le Moyen-Orient ; Sébastien Wesser, Centre d’études et de recherches sur la vie économique des pays anglophones de l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.

Piliers religieux et financier. L’Arabie Saoudite exerce une prédominance sur la communauté musulmane pour des raisons religieuses et économiques, explique David Rigoulet-Roze. D’abord, elle contrôle la péninsule arabe et assure la garde des lieux saints de La Mecque et de Médine. Au cours du  XVIIIème siècle, Mohammed ibn Saoud, patriarche du clan Saoud, s’est allié au réformateur Mohammed ben Abdelwahab, partisan d’un islam ultra-orthodoxe de rite sunnite, le « wahabisme ». Après la première guère mondiale, un de ses descendants, Abdel Aziz ibn Saoud, fonde le royaume qui porte son nom, occupe les lieux saints et en assure la protection, apanage du sultan ottoman dont le « califat » a été aboli par Atatürk en 1924. Le roi tire bénéfice d’une taxe sur le pèlerinage à La Mecque, prescrit par le Coran, et du prestige de la région, devenue de fait la capitale religieuse de la communauté musulmane. Le titre de « calife » (commandeur des croyants) sera d’abord repris par Oussama ben Laden (1990-2000), chef d’Al Qaïda, puis par Abou Bakr al-Baghdadi, fondateur de l’État islamique (Daech) en 2014. De son côté, l’Iran, de rite chiite et grand pays producteur de pétrole au Moyen-Orient, conteste la garde des lieux saints par l’Arabie Saoudite, à la suite de plusieurs incidents survenus à La Mecque : 1979, prise d’otages soldée par 334 morts, 451 blessés et 60 exécutions après intervention du GIGN français ; 1987, nouvel incident avec 402 morts, dont 300 Iraniens, et 644 blessés ; 1990, 1.426 morts dans une bousculade de pèlerins ; 2015, idem avec 2.236 morts. En janvier 2016, l’Arabie Saoudite rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran à la suite du sac de son ambassade à Téhéran par des manifestants, en réaction à l’exécution du dignitaire chiite Nimr al Nimr dans le royaume. Enfin, l’accord sur le nucléaire iranien, conclu en 2015 avec les États-Unis, la Russie, la Chine la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, fait craindre à Ryad un retour de Téhéran sur la scène régionale. Par ailleurs, l’Arabie Saoudite dispose d’un second pilier d’influence, à savoir la manne financière provenant des gisements de pétrole dans la région depuis les années 1930. Elle a conclu en 1945, avec les États-Unis, le pacte dit de « Quincy », du nom du croiseur américain où il a été signé, renouvelé pour 60 ans en 2005. Ce pacte lui assure la protection militaire américaine contre toute menace extérieure, en contrepartie d’approvisionnements pétroliers garantis. Ses recettes sont ainsi passées de 65 Md$ en 1965 à 165 Md$ en 1980. Pendant la guerre froide (1947-1991) et dans le but d’affaiblir l’Union soviétique qui avait envahi l’Afghanistan en 1979, les États-Unis sollicitent un soutien financier aux rebelles afghans auprès de l’Arabie Saoudite, qui en profite pour y exporter le wahabisme. Elle avait déjà commencé son prosélytisme dès 1962 avec la création de la Ligue islamique mondiale, en vue de répandre l’enseignement musulman. En 1980 et encore à la demande des États-Unis, elle avait augmenté sa production de pétrole pour faire passer le prix du baril de pétrole en dessous de 10 $, afin de soutenir l’économie américaine. Elle a fait de même en 2016, mais cette fois pour contrer l’indépendance énergétique américaine à base de gaz de schiste. Toutefois, la baisse du prix du pétrole, entamée depuis juillet 2014, affecte les recettes du royaume et menace sa stabilité intérieure.

Risques économiques et stratégiques. La population du pays a doublé en 25 ans et les deux tiers des Saoudiens ont moins de 30 ans, souligne Sébastien Wesser. Par ailleurs, le budget de l’État est passé d’un excédent de 50 Md$ en 2013 à un déficit de 130 Md$ en 2015. Il assure d’abord aux Saoudiens un niveau de vie comparable à ceux des Américains et des Européens. En effet, environ la moitié paie salaires, retraites et subventions. Outre les milliards de dollars de la « politique du chéquier » envers l’Égypte, le Pakistan et les pays du Maghreb, il consacre 35 % à l’éducation, mais 25 % à la défense. Entre 2008 et 2011, l’Arabie Saoudite est devenue le premier pays acheteur d’armement, devant l’Inde, Israël et le Brésil. Mais, lors du printemps arabe de 2011, le gouvernement a dû débloquer 100 Md$ pour aider ses citoyens en difficulté. L’État a acheté des terres arables en Australie et au Soudan pour garantir l’autosuffisance alimentaire. Ses réserves en devises étrangères, passées de 750 Md$ en 2012 à 630 Md$ en 2014, pourraient être asséchées en 2020. Par ailleurs, les relations avec les États-Unis se sont altérées depuis les attentats du 11 septembre 2001, dont 15 des 19 auteurs étaient saoudiens. Dix ans plus tard, l’abandon du soutien de Washington au régime d’Hosni Moubarak en Égypte a été ressenti comme une trahison par Ryad. La volonté américaine de rééquilibrage entre pays sunnites et chiites est perçue comme un moyen de prendre pied sur le marché iranien. Selon Sébastien Wesser l’Arabie Saoudite aurait alors fait baisser le prix de son pétrole pour empêcher celui de l’Iran d’arriver sur le marché et pénaliser les entreprises américaines, qui se sont lourdement endettées pour exploiter le gaz de schiste. Inquiets de la politique guerrière de l’Arabie Saoudite au Yémen et en Syrie, les États-Unis pourraient suspendre leurs ventes d’armes. L’Arabie Saoudite se rapproche déjà du Pakistan sur le plan militaire et ne croit pas que l’accord sur le nucléaire empêchera l’Iran de se doter de l’arme atomique, à terme. Elle possède des missiles chinois, susceptibles d’emporter des ogives nucléaires… pakistanaises ! Cette hypothèse est prise au sérieux à Washington, qui redoute une contagion régionale. A court terme, conclut Sébastien Wesser, le Moyen-Orient sera probablement nucléarisé.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Géopolitique : le chaos d’aujourd’hui, dérive logique de la mondialisation

La compagnie nationale Saudi Aramco produisait 10,25 millions de barils par jour (Mb/j) en décembre 2015, contre 5 Mb/j par la russe Rosneft et 4 Mb/j par l’américaine Exxon Mobil. Ses réserves prouvées s’élèvent à 267 milliards de barils contre 40 Mdb pour Rosneft et 25 Mdb pour Exxon Mobil. La communauté sunnite, centrée sur l’Arabie Saoudite, est prédominante en Afrique du Nord, dans la bande sahélo-saharienne, en Afrique de l’Est, en Turquie, en Syrie, en Irak, en Jordanie, au Liban, à Oman, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, au Qatar, au Yémen, en Afghanistan, au Kazakhstan, en Ouzbékistan, au Turkménistan, au Kirghizstan, au Tadjikistan, au Pakistan, en Inde, au Bangladesh, en Malaisie, en Indonésie, en Albanie et en Bosnie-Herzégovine. Elle inclut d’importantes minorités en Chine et aux Philippines. La communauté chiite, centrée sur l’Iran, est très présente au Yémen, en Irak, en Syrie, en Azerbaïdjan et en Afghanistan, avec de petites minorités en Turquie et même en Arabie Saoudite.




Renseignement : les archives secrètes françaises et allemandes de la seconde guerre mondiale accessibles

Les archives du contre-espionnage en Afrique du Nord (1930-1944), des services de renseignement de la France Libre (1940-1944) à Londres, de la police de Vichy, de la Gestapo, des tribunaux militaires allemands et des dossiers d’agents de l’Abwehr (Service de renseignement militaire allemand) sont, en partie, accessibles au public.

Certaines ont été présentées à la presse, le 16 mars 2016 au château de Vincennes (banlieue parisienne), par des archivistes et des historiens du Service historique de la défense. (SHD). L’exploitation de ces archives, lancée en janvier 2013, fait l’objet d’un numéro spécial de la revue Les chemins de la Mémoire du ministère de la Défense intitulé : « Dans les archives secrètes de la seconde guerre mondiale ».

La Résistance. Quelque 500 m de linéaires de documents du Bureau central de renseignement et d’action (Londres), de la Direction de la sécurité militaire, des autres services spéciaux et des réseaux de résistance ont été versés au SHD en 1999, par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Dans un avant-propos de la revue, son directeur, Bernard Bajolet, rappelle que les missions de la DGSE consistent à informer les autorités politiques de l’état de la menace extérieure, qui pèse sur la France, sa population et ses intérêts à l’étranger, et à les éclairer sur les enjeux internationaux. Les archives allemandes, récupérées après 1945, ont été exploitées par les services de renseignement français, notamment pour rechercher collaborateurs et criminels de guerre. Les nombreux documents présentés à la presse donnent une idée du recrutement des Forces françaises libres et du fonctionnement des actions clandestines. Ainsi, des prisonniers de guerre français, évadés des camps allemands et ayant franchi la frontière lituanienne, ont été internés dans les prisons soviétiques. Libérés après le déclenchement de l’invasion de l’URSS par la Wehrmacht en 1941, ils rallient, pour la plupart, les rangs de la France libre. Par ailleurs, ont été présentés des textes courts dactylographiés sur les échanges radiotélégraphiques entre la centrale de Londres ou d’Alger et les réseaux implantés en France occupée. Leur furent affectés, en 1943 et 1944, des opérateurs radio formés et infiltrés secrètement pour émettre et/ou recevoir, en alphabet morse, des messages cryptés sur un poste dédié. Textes officiels, organigrammes et comptes rendus de missions mettent en lumière l’organisation et l’activité des services spéciaux français et allemands. Les comptes rendus d’interrogatoires, relevés d’écoutes téléphoniques et documents interceptés rappellent les méthodes de contre-espionnage. Les services s’observaient mutuellement pour percer les secrets de leurs pratiques respectives. Les archives des services français de l’entre-deux-guerres  et du régime de Vichy, saisies par les Allemands en 1943, ont été récupérées par l’armée soviétique en 1945 et restituées à la France en 1984.

Les « personnalités ». Les services des deux bords constituaient des dossiers sur toutes les personnes en vue de la société civile, parfois pour les recruter. Ainsi, une fiche de l’Abwehr sur la créatrice de mode Coco Chanel, non signée de sa main, précise qu’elle a été approchée par le lieutenant Niebuhr en 1941. Un autre document du Deuxième Bureau français (1944) indique qu’elle a été, en 1942-1943, « la maîtresse et l’agent du baron Guenter von Dinklage », ancien attaché à l’ambassade d’Allemagne à Paris en 1935. Une  fiche de la sécurité militaire d’Alger (1943) fait état des indiscutables sentiments nationaux, du dévouement et du désintéressement de la chanteuse américaine Joséphine Baker et indique qu’elle pourrait « rendre de très grands services dans l’étude des milieux des grands Chefs marocains » qu’elle connaît bien. Après la chute du Reich, le contre-espionnage français a longuement interrogé le lieutenant Roland Nosek, chargé en 1940 de suivre les troupes allemandes dans leur progression vers l’Ouest et d’étudier les possibilités d’activité de la police de sûreté (SIPO-SD) dans les futurs territoires occupés. Parlant couramment français et spécialiste du renseignement « mondain », il a commencé par collecter des renseignements politiques en France. Son interrogatoire a notamment porté sur ses relations avec les milieux artistiques français, des généraux et des personnalités du gotha. Parmi celles-ci, figure un prince de Rohan, autrichien comme lui, rencontré à Paris en 1943 et qui avait joué un rôle important dans le parti nazi de son pays avant son annexion par l’Allemagne en 1938.

« L’ennemi de l’intérieur ». En 1940, la Gestapo compte 500 agents en France chargés de traquer les opposants politiques allemands émigrés (communistes et démocrates-chrétiens). La collaboration est facilitée par le fait que les services de police allemand et français se connaissent depuis les années 1930. L’exploitation de leurs archives donnent un éclairage sur leurs techniques et leurs priorités fin 1943 : le génocide des Juifs ; les réfractaires au Service du travail obligatoire en Allemagne ; la lutte contre la Résistance, en infiltrant ses réseaux. Dès 1941, le bulletin hebdomadaire de presse de l’Institut des questions juives écrit notamment que  « les juifs, toujours à l’affût des grands moyens publicitaires (…) sentirent, avec leur flair destructeur coutumier, le parti qu’ils pouvaient tirer d’un journal ». Par ailleurs, le réseau Alliance, dépendant de l’Intelligence Service (service de renseignement britannique), sera démantelé par la police française en 1942-1943. Parmi ses 2.405 agents, plus de 400 seront exécutés en 1944. En outre, dans le procès-verbal de son interrogatoire de 1948, Klaus Barbie, chef de la SIPO-SD de Lyon, qui ne sera jugé en France qu’en 1987, déclare « pendant ma présence à Lyon, j’ai traité en particulier l’affaire Hardy et l’affaire (Jean) Moulin », lequel sera capturé, torturé et laissé pour mort. Enfin, une notice technique précise que l’AST (service de contre-espionnage de l’Abwehr) d’Arras, «  ange gardien des V1 », a pour missions de surveiller les terrains de lancement de ces bombes volantes dans le Nord de la France et d’y convoyer les engins depuis la frontière allemande.

Loïc Salmon

Exposition « Churchill-De Gaulle » aux Invalides

La Résistance en Europe, les combattants de l’ombre

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Centre unique d’archives du ministère de la Défense le Service historique de la Défense (SHD) regroupe ceux des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et de la Gendarmerie nationales. Il a pour missions : le contrôle scientifique et technique des archives courantes ; le contrôle scientifique et technique, la collecte, la conservation et la gestion des archives intermédiaires de la défense qui relèvent de sa compétence ; la collecte, la conservation et la gestion des archives définitives de la défense ; la collecte, la conservation et la gestion des autres documents qui sont attribués ou remis au ministère de la Défense, à titre onéreux ou gratuit ; la communication des archives de la défense et leur mise en valeur ; l’instruction des demandes de communication, par dérogation, des archives de la défense ; la gestion des bibliothèques qui relèvent de sa compétence ; la gestion de la symbolique militaire. Enfin, le SHD contribue aux travaux relatifs à l’histoire de la défense




Logistique opérationnelle : de la maîtrise des flux à la force « Scorpion »

La logistique doit être taillée sur mesure pour chaque opération. Mal dimensionnée, elle limite le mode d’action de la force engagée et hypothèque la suite de l’opération.

Telle est l’opinion du général Arnaud Sainte-Claire-Deville, commandant les forces terrestres, exprimée lors d’un colloque organisé, le 4 février 2016 à Paris, par les Écoles militaires de Bourges (train et matériel). Y sont aussi intervenus : le colonel Guillaume Santoni, École du train ; le colonel Christophe Barbe, Commandement des forces terrestres ; le colonel Dominique Pinczon du Sel, Corps de réaction rapide-France.

Culture expéditionnaire. L’arme du train est composée de spécialistes qui sont aussi des combattants, rappelle le général Sainte-Claire-Deville. Ils effectuent un entraînement en ce sens et participent notamment à l’opération « Sentinelle » de protection du territoire national aux côtés des forces de sécurité. Leurs cadres suivent une formation interarmes. Placée sous la tutelle du Commandement des forces terrestres (CFT), la formation interarmes inclut l’entraînement et la préparation à l’engagement, en vue de travailler en synergie. Toutes les fonctions opérationnelles sont complémentaires, explique le général, qui entend conserver la culture du convoi de l’arme du train, reconnue sur le plan international depuis la bataille de Verdun (1916). Les commandements de la logistique et de la maintenance resteront à Lille, siège du CFT.

Maîtrise des flux et des interfaces. Un engagement rapide, lointain et dur face à un adversaire hybride nécessite des soutiens complexes, explique le colonel Santoni, qui précise qu’une journée de combat correspond à 190 kg de fret par homme. Ainsi, l’opération « Serval » (Mali, 2013) a mobilisé 6 trains, 6 navires et 300 rotations aériennes pour acheminer 17.550 t de fret, regroupé d’abord à Istres et Toulon. Des bases logistiques ont été installées à Dakar (transit maritime) et Bamako (transit aérien). Sur le théâtre d’opérations, il a fallu constituer : 47 convois, qui ont parcouru 1 Mkm pour acheminer 3.000 t de fret et 3.000 m3 de carburant ; des escortes sous blindage ; un ravitaillement de l’avant ; des livraisons aériennes ; des boucles logistiques arrière. En 2016, l’arme du train rassemble environ 10.000 personnels, agissant en interarmes et en interarmées. Engagée sur l’ensemble des missions du milieu aéroterrestre, elle doit passer de la logistique expéditionnaire aux dispositifs les plus complexes. La maîtrise des flux terrestres, appui aux mouvements et à la mobilité des forces, nécessite concentration des efforts, économie des moyens, rapidité d’action, protection des convois et renseignement.

Structures internationales. Le Traité de Lancaster House (2010) scelle la coopération franco-britannique en matière de défense et de sécurité avec déploiement et emploi de forces armées, rappelle le colonel Barbe. La Force expéditionnaire commune, interarmées et binationale, a la capacité d’entrer en premier pour des opérations allant jusqu’à la haute intensité, d’une durée maximale de 90 jours et incluant une force de réaction très rapide. Sans caractère permanent, elle agit en binational ou dans le cadre de l’OTAN, de l’Union européenne ou autres. Composante à part entière, la logistique est gérée par un état-major de niveau opératif (111 personnes). Commandée par un seul chef (français ou britannique), elle a pour missions de ravitailler, stocker, réparer et soigner. Tout est mutualisé, sauf les pièces de rechanges et munitions qui restent sous contrôle national. La langue de travail est l’anglais, mais les Britanniques apprennent le français, afin que tout le monde puisse vraiment se comprendre. Chaque État membre de l’OTAN est responsable des ressources et du déploiement de ses forces, indique le colonel Pinczon du Sel. Toutefois, pour les opérations multinationales, les responsabilités de logistiques opérationnelles sont partagées au sein du « Joint Logistic Support Group », dont le concept évolue en fonction du contexte géopolitique en Europe et de la maîtrise des budgets nationaux dédiés à la défense. Le déploiement logistique, effectué en amont des opérations, concerne notamment le transport, les chargements et déchargements par voies maritime et aérienne, le stockage de tout type de ressources, le soutien médical, la protection et le soutien des véhicules en déplacement et en stationnement.

L’horizon « Scorpion ». « Système de systèmes »  s pour une intégration interarmes au plus bas niveau des intervenants, le programme « Scorpion » signifie Synergie du contact renforcé par la polyvalence et l’infovalorisation. Il place la tactique et la logistique sur le même plan en partageant l’information tactique, technique et logistique, indique le colonel Santoni. La révolution numérique met en œuvre un combat « collaboratif », où tout sera connecté, et facilitera le soutien. Le système d’information de combat Scorpion, en cours de développement, reliera les engins du génie, les hélicoptères de l’aviation légère de l’armée de Terre, le système Félin du fantassin et les véhicules de combat. Il sera connecté aux équipements de « vétronique » (architecture centralisée des systèmes d’information et de contrôle), qui seront installés sur les futurs matériels à partir de : 2019 sur les véhicules blindés multirôles Griffon (1.722 prévus) ; 2020 sur les engins blindés de reconnaissance et de combat Jaguar (248) ; 2020 sur les chars Leclerc rénovés (200) ; 2021 sur les  véhicules blindés multirôles légers (358) pour l’échelon national d’urgence et les unités de guerre électronique. Il servira aussi à la simulation et l’entraînement dès 2019. « Scorpion » a pour ambition d’en savoir plus que l’adversaire pour le dépasser dans sa boucle de décision, afin d’agir plus vite que lui, souligne le colonel. Il présente d’autres atouts tactiques : être imprévisible et concentrer les tirs ; réarticuler le dispositif et changer d’attitude plus vite ; saisir l’initiative pour avoir un temps d’avance et effectuer des frappes d’opportunité ; optimiser les effets, car celui qui décide le premier prend l’ascendant. La logistique sera plus rapide et précise grâce à la « géolocalisation », qui situe avec exactitude les unités à ravitailler.

Loïc Salmon

La logistique opérationnelle : intégrée à toutes les opérations militaires, de Verdun aux Opex

Armée de Terre : « Scorpion » et le combat aéroterrestre futur

OTAN : synergie pour traiter les symptômes et causes des crises

Les ravitaillements par voie routière approvisionnent les forces déployées au lieu, en temps, en quantité et en qualité voulus, depuis la métropole jusqu’aux zones de combat en adaptant les flux aux besoins. Le 516ème Régiment du train transporte des groupements de forces blindées, en métropole et en opérations, afin de préserver leur potentiel pendant leur phase de projection. Le 1er Régiment du train parachutiste assure les transits aériens en opération et la continuité terre-air-terre des ravitaillements : équipement des soutes des avions ; conditionnement et largage de personnel, matériels et véhicules devant être livrés par voie aérienne. Le 519ème Régiment du train s’occupe de la continuité terre-mer-terre en chargeant et déchargeant les navires. Sa spécialité amphibie permet de livrer du matériel et des ravitaillements en s’affranchissant des infrastructures portuaires, d’une plage ou d’un navire en mer.




Révolution numérique : défis pour le monde industriel

Le domaine numérique englobe d’énormes puissances de calcul et de capacités de stockage de données ainsi que les connections de nombreux utilisateurs et équipements. Pour les exploiter au mieux, les grands groupes industriels concilient données, collectivité et mobilité.

Frédéric Sutter, directeur du programme Transformation numérique chez Airbus Group, l’a expliqué lors d’une conférence-débat organisée, le 21 janvier 2016, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

Contexte et perspectives. Le monde numérique est en mouvement rapide et permanent. Les industriels qui en maîtrisent les données seront plus à même d’anticiper les « ruptures » technologiques, qui peuvent venir de n’importe où. La « culture numérique », dynamique caractéristique des « start-up », supprime les frontières à l’imagination. Elle contribue à insuffler une dynamique industrielle, différente de ce qui a été réalisé jusqu’ici. Chez Airbus Group, le service de numérisation rend de nouveaux concepts visibles et en assume le coût. Une même technologie sera testée sur un grand nombre de données par beaucoup de gens, en même temps. Il s’ensuit une création de valeur ajoutée dans les avions et hélicoptères, avec de meilleurs confort, efficacité et qualité, où la  priorité opérationnelle est à cogérer avec les objectifs financiers. En matière numérique, Airbus Group se tient informé de ce qui se développe dans les autres secteurs industriels, car tout va très vite et avec une très grande agilité. Par exemple, le groupe informatique américain Google dispose d’importantes ressources financières (60 Mds$ !) qui le rendent très puissant. Son laboratoire de recherche met en concurrence des plates-formes informatiques sur une technologie de rupture pour une mise en application directe. Il mobilise ainsi dix fois plus de gens qui travaillent dix fois mieux et dix fois plus vite sur des projets innovants : autonomie de voitures et de drones avec différents capteurs ; reconnaissance d’images et cartographie ; avion à énergie solaire, volant à haute altitude et pouvant servir de satellite (projet « Titan Solara ») ; cybersécurité gratuite ; divertissement en vol et dans une voiture sans chauffeur ; connexion à internet à bord d’avions de ligne par des ballons stratosphériques (projet « Loon ») ; logiciels d’intelligence artificielle pour des machines. En échange de publicité sur internet, Google pourrait proposer des transports aériens gratuits, reconfigurant de fait l’aviation commerciale, prévient Frédéric Sutter.

Applications aéronautiques. Airbus Group recrute des « directeurs techniques de l’extrême », qui innovent dans le numérique sans se demander s’ils en ont le droit, quitte à en restreindre l’accès ensuite. Il participe notamment au projet « OneWeb » de mise en service de 720 petits satellites à 500 km d’altitude pour faciliter l’accès à internet dès 2019. Il utilise de nouveaux matériaux composites imprimés en 3 dimensions (3 D), dont toutes les pièces sont certifiées pour éviter la contrefaçon. L’impression en 3 D permet de nouvelles architectures de plates-formes (avions et hélicoptères) et entre dans la fabrication de nombreux équipements et la chaîne logistique ensuite. Grâce à elle, il est possible de faire réaliser, par les utilisateurs d’hélicoptères militaires anciens, des pièces détachées qui ne sont plus fabriquées. Les entreprises américaines et chinoises sont très actives dans l’impression en 3 D. De plus, le processus de fabrication ALM en 3 D s’applique à l’installation des cabines sur l’avion A350 et à la fabrication en série à partir de 2016. Il réalise en une seule pièce ce que les méthodes traditionnelles effectuaient en 30 pièces séparées. Il passe de la conception assistée par ordinateur à la pièce finie, en une seule opération. Le numérique permet aussi d’optimiser le poids des plates-formes pour emporter plus de carburant et augmenter ainsi leur rayon d’action. Les gros volumes de données (« mégadonnées » ou « Big Data ») individuelles d’une plateforme (conception, fabrication, exploitation et maintenance), auparavant sous-exploitées par manque de moyens techniques, sont  mis en réseau par les constructeurs aéronautiques civils, y compris ceux des nouveau pays entrants (Russie, Chine, Japon et Canada). Aucun ne souhaite laisser la main à ses fournisseurs. Airbus Group veut être capable d’une démarche interne au niveau européen dans l’aéronautique, le spatial et l’internet des objets. Enfin, l’intelligence artificielle consiste à « éduquer » des systèmes à discerner des tendances, selon la manière dont est décrit un incident technique, afin de reconnaître ses séquences de manière autonome. Il s’agit d’exploiter ces traitements de l’incident et de les connecter à des éléments, qui ne pourraient l’être par des algorithmes.

Mutation culturelle. Dans la Silicon Valley (Californie), les chercheurs de l’industrie de pointe communiquent entre eux, ne pensent pas à la propriété intellectuelle et font appel aux compétences dans le monde entier, en vue de participer à des projets. Airbus Group y envoie des cadres pendant plusieurs années. Il souhaite en effet modifier sa culture industrielle pour se positionner sur les nouveaux marchés et repenser la façon de travailler ensemble. Pour attirer les fonds sur un projet industriel, les meilleurs ingénieurs sont intégrés à des équipes pluridisciplinaires, qui incluent également des sociologues, des géographes et des mathématiciens. Grâce au réseau social interne, les équipages d’avions et les milliers d’employés d’Airbus Group ont décrit leur expérience, leurs centres d’intérêts et leur savoir-faire. Le ciblage des compétences permet de déboucher sur un appel à projet, susceptible d’être financé à hauteur de 100 M€.  Au sein du groupe, l’accent est mis sur le développement de la culture numérique parmi le personnel. Des plans d’accompagnement sont entrepris, même au niveau des dirigeants qui sont formés au maniement et aux possibilités des nouveaux outils informatiques… par des gens de moins de  30 ans ! Au bas de la pyramide, des questionnaires en quatre langues et des cycles de vidéos, de 30 à 90 secondes sont diffusés pour proposer des « formations métiers », appuyées sur le numérique. Enfin, outre des audits réguliers, la sécurité interne est confiée à une équipe dédiée, sans pour autant freiner l’agilité intellectuelle. Les projets nationaux sont protégés par des systèmes appropriés.

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Sécurité : la contrefaçon et ses conséquences économiques, sanitaires et criminelles

Le groupe européen Airbus SE (Airbus Group) a été créé en 2000 par la France, l’Espagne et les groupes Lagardère SCA et Daimler AG sous le nom d’European Aeronautic Defence and Space company (EADS), devenu Airbus Group en 2014. Il est actif dans les  secteurs aéronautique et spatial, civil  et militaire. Avec plus de 144.000 salariés, Airbus Group a réalisé un chiffre d’affaires de 60,7 Mds€ en 2014. La majorité de son capital est coté en bourse depuis 2013. Parmi ses actionnaires, figurent les États français (11 %), allemand (10,90 %) et espagnol (4,10 %) ainsi que la Qatar Investment Authority (6 %) et la société multinationale de gestion d’actifs BlackRock (4,20 %), dont le siège est à New York.




La logistique opérationnelle : intégrée à toutes les opérations militaires, de Verdun aux Opex

L’arme du train est engagée dans les opérations extérieures (Opex) au même titre que les forces spéciales et l’aérocombat, avec des dimensions interarmées et internationales.

Le général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre l’a souligné au cours d’un colloque organisé, le 4 février 2016 à Paris, par les Écoles militaires de Bourges (train et matériel) à l’occasion du centenaire de la bataille de Verdun. Y sont aussi intervenus : le général de brigade (2S) Jean-Marc Marill, historien de la Grande Guerre ; le général de division Bernard Barrera, commandant de la brigade « Serval » au Mali (2013) ; le colonel Roberto Ramasco, adjoint pour le soutien interarmées lors de l’opération « Sangaris » en Centrafrique (2015) ; le colonel Bruno Depré, chef du bataillon logistique de l’opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne (2015).

La « Voie Sacrée » de Verdun. Un maillon fragile peut mettre en péril tout un dispositif, rappelle le général Bosser. Il souhaite un commandement spécifique avec un état-major et un PC, chargés d’organiser la formation, l’entraînement et la préparation opérationnelle de 7 escadrons de logistique, comme en 1914. Il a cité le général allemand Ludendorff (1918), selon lequel Verdun fut la victoire du camion français sur le wagon allemand. Cette victoire résulte de la constitution de la « Voie Sacrée » entre Bar-le-Duc et Verdun (57,2 km), rappelle le général Marill. La bataille de Verdun, (21 février-18 décembre 1916) a fait l’objet d’un « tourniquet » de relèves, pour ménager les troupes, et d’un flot logistique inconnu à cette échelle. La Commission régulière automobile, créée dès le 20 février, a pour mission d’acheminer hommes, munitions et matériels. Les vivres et le fourrage des chevaux sont transportés par voie ferrée. Le général Pétain, commandant en chef à Verdun, institue une véritable noria pour alimenter le champ de bataille et en retirer en priorité les blessés, gage du moral du combattant. Quelque 200.000 blessés sont évacués par ambulances et voie ferrée entre mars et juin. Artère vitale, la « Voie Sacrée » est empruntée par 3.500 camions (répartis en 42 groupes), 800 autobus, 2.000 véhicules légers et 500 tracteurs d’artillerie pour acheminer, au plus fort de la bataille, 90.000 hommes et 50.000 t de ravitaillement par semaine. Les chauffeurs conduisent quotidiennement 18 heures pendant 10 jours. Au total, 2,4 millions d’hommes et 2 Mt de ravitaillement sont passés par la « Voie Sacrée ». L’armée française, devenue une référence mondiale, forme les troupes américaines à la logistique et la gestion des flux dès 1917. Lors de la guerre du Golfe de 1991, l’armée américaine s’inspire du remodelage à la française du champ de bataille de Verdun.

Les contraintes de « Serval ». Faute de logistique, l’opération « Serval » se serait arrêtée au bout de deux jours, estime le général Barrera, qui s’était souvenu de la « Voie Sacrée ». La logistique, fonctionnelle au début, est devenue opérationnelle par la suite. La phase de reconnaissance offensive au Mali (11- janvier-7 février 2013) se caractérise par la rapidité de la manœuvre tactique et des élongations de zones de combat de 500 km à 1.500 km. Il s’ensuit une logistique des flux tendus, en limite de rupture, pour assurer : l’autonomie des groupements tactiques interarmes ; l’approvisionnement par voie aérienne et « poser d’assaut » ; le maintien d’un dispositif de santé évolutif. Il y a eu en effet : ruptures de tirs d’artillerie pendant 2 heures, faute d’arrivage d’obus par avions puis hélicoptères ; « cannibalisation » de vieux camions maliens et entre véhicules français pour pallier les divers ennuis mécaniques. Dans son « barda » de 40 kg, chaque combattant n’emportait que 2 jours de réserve d’eau, alors que la température atteignait 50° C. Il a fallu assurer l’acheminement de 20 t d’eau par jour. Par précaution, 70 t de pièces détachées pour hélicoptères ont été acheminées lors du départ de France. A partir du 8 février, la brigade Serval, stabilisée, a pu rattacher ses unités à des bases logistiques à Bamako, Gao et Tessalit. Le soutien a reposé sur : des approvisionnements par voie routière avec des trajets de 4 à 6 jours aller-retour ; la création et la consolidation des stocks ; un maillage santé stabilisé ; une maintenance de proximité pour les matériels. Outre le ravitaillement des troupes tchadiennes, il a fallu procéder aux évacuations sanitaires des blessés et des cas de gastro-entérite et de coups de chaleur. Le « soutien de l’homme », pour durer, n’a pas été oublié : 1 oignon (vitamines complémentaires de la boîte de ration) et 1 bière légère par personne et par semaine ; une douche tous les 3 jours ; 5 minutes de communication aux proches par  semaine dans les PC. La France dispose d’une organisation logistique modulaire et interopérable, mais le système D (débrouillardise sans moyens conséquents) persiste et l’aide des alliés devient incontournable (avions gros porteurs), estime le général. Enfin, l’externalisation de certains services logistiques reste limitée, en raison des mines et de l’intensité des combats.

Conditions du succès. Les enseignements de « Serval » ont été pris en compte lors de l’opération « Sangaris » et du soutien à partir de Bangui, précise le colonel Ramasco. Le détachement logistique a dû soutenir 1.800 personnels, 750 véhicules, dont 191 blindés, et 15 aéronefs. Pays enclavé à 6.000 km de la France, la Centrafrique est desservie à partir du Cameroun par un grand axe routier et des routes secondaires. Pendant la saison des pluies (mi-juin/mi-décembre), le temps de trajet étant multiplié par 3, leur observation par satellite météorologique est indispensable. Le camp militaire de M’poko (Bangui), où atterrissaient les avions gros porteurs (Antonov et C17), ayant été attaqué, le détachement de soutien a entretenu un dialogue permanent avec le Centre de planification et de conduite des opérations à Paris. Au niveau opératif (théâtre), la logistique opérationnelle représente 25 % de la force engagée. De son côté, le colonel Depré a présenté le retour d’expérience logistique pour maintenir un tempo élevé à l’opération « Barkhane ». Le bataillon logistique déployé doit remplir plusieurs critères : entraîner son personnel et entretenir les matériels ; être capable de conduire une mise en condition avant projection et de s’engager d’emblée ; intégrer les fonctions logistiques au niveau interarmées ; rester le pion unique de la manœuvre logistique.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Depuis les guerres napoléoniennes (1800-1814), l’arme du train permet aux forces terrestres de se projeter sur les théâtres d’opération et de mener leurs missions dans la durée. Elle garantit leur autonomie en organisant et coordonnant l’ensemble des mouvements et des ravitaillements. De leurs garnisons jusqu’au théâtre, elle achemine : une partie des moyens des forces, à savoir véhicules, pièces de rechange, carburants et munitions ; les ressources nécessaires à la vie en opération, c’est-à-dire vivres de combat, eau, ameublement et couchage de campagne, effets de protection balistique et vêtements  spécifiques. Sur le théâtre d’opération, l’arme du train met en place les zones logistiques et assure l’acheminement des ressources vers les zones de combat.




Sécurité : « Orphé », plongée au cœur des cellules de crise

En matière de sécurité intérieure, chaque crise est gérée par une cellule, dont les membres, venus d’horizons divers, doivent très vite travailler ensemble, en vue de gérer une situation nécessitant une coordination serrée des interventions et ressources déployées.

Les résultats d’une analyse des processus de décision de cette cellule, organisation éphémère (projet « Orphé »), ont été présentés lors d’un colloque organisé, le 28 janvier 2016 à Paris, par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et l’Université Laval (Québec). Y sont notamment intervenus : Carole Dautun, chef du département Risques et Crises de l’INHESJ ; le professeur Christophe Roux-Dufort, Université Laval.

Comportements humains. Depuis les années 1980, des recherches universitaires sont entreprises pour trouver des modalités de coordination spécifiques, rapides et efficaces des cellules de crise, explique Christophe Roux-Dufort. Pendant ces crises, qui vont des catastrophes naturelles aux accidents industriels, il faut d’abord sauver des vies et préserver des infrastructures vitales. La réussite de la gestion d’une crise de grande ampleur réside dans la capacité à coordonner des acteurs différents (gendarmerie, police, sapeurs-pompiers, secouristes, équipes médicales), qui ne se connaissent pas, ne travaillent pas ensemble ou peu. Comme leurs attentes et motivations varient, le risque de dysfonctionnement existe, surtout si la situation présente un niveau élevé d’incertitude (environnement dynamique) et d’ambiguïté (objectifs changeants, mal définis et contradictoires). Or, les crises évoluent très vite et les réseaux sociaux accélèrent l’information. Les cellules ont peu de temps pour se coordonner et doivent répondre aux exigences des autorités politiques et des médias. Les autorités administratives prennent des décisions en fonction de leurs expérience et expertise. Le modèle de décision, dit « naturaliste », s’intéresse aux informations concrètes, que les décideurs utilisent et sélectionnent, et aux arguments auxquels ils recourent pour identifier et interpréter ces informations, en vue de construire une correspondance entre contexte, expérience et action. Pour compenser la diversité de leurs origine et expérience, les membres de la cellule vont se mettre d‘accord sur une représentation commune, plausible mais pas totalement exacte, de la situation de crise, qui va guider leur action. Il s’agit de déterminer très rapidement les faits, avec des ordres de grandeur, et de se mettre d’accord sur le lieu, le temps et l’action. La cellule va ensuite rechercher des indices supplémentaires, comme pour une enquête policière, et procéder à une vérification de l’hypothèse retenue, puis à une simulation de la décision pour en vérifier la solidité, mais avec la possibilité de la faire évoluer.

Émotions, stress et action. La simulation qu’effectue chaque membre de la cellule de crise repose sur des connaissances conceptuelles et pratiques, acquises par l’expérience, la formation et les exercices, explique Carole Dautun. Les situations de crise provoquent des émotions spécifiques : peur, anxiété, surprise, colère, espoir et regret. Ainsi, deux émotions inhibent notamment la vérification des sources d’informations : l’anxiété, qui conduit à surestimer les risques par rapport aux autres éléments de la situation ; la surprise, qui  dirige systématiquement l’attention vers de nouvelles informations, même si elles ne sont pas pertinentes. En outre, les crises génèrent un état de stress. Au niveau individuel, celui-ci se manifeste par des effets physiologiques : pâleur, tremblement, rythme cardiaque plus rapide que la normale, voix chevrotante, agitation et hyper vigilance. Psychologiquement, le stress entrave le traitement de l’information, la capacité d’anticipation et la prise de décision. Au niveau collectif, il érode les aspects relationnels de la cellule de crise. Toutefois, émotions et stress guident le processus décisionnel en vue de l’action, à savoir la perception des faits, l’analyse des informations et la représentation commune de la situation. La simulation mentale de chaque membre de la cellule devient ensuite collective par la communication, la coordination, la coopération et l’utilisation des outils disponibles. Cela permet de projeter la situation dans le futur et d’en imaginer les conséquences. La communication joue un rôle déterminant pour la production d’un travail collectif. Elle assure une circulation efficace des informations en quantité et en qualité, avec une sémantique différente selon les métiers des membres de la cellule. Elle procède aussi de leurs gestes, postures corporelles et mouvements. La communication verbale ou écrite facilite la coordination des actions et responsabilités de chacun et donc la performance des différentes équipes de la cellule. Le partage de connaissances communes préalables suscite une coordination implicite complémentaire. Basée sur les relations et attitudes de chacun, la coopération dépend de plusieurs facteurs : culture spécifique du métier ; confiance mutuelle ; niveau de confiance dans les informations ; écoute ; perception individuelle de la situation. Pour faciliter l’interaction, les cellules disposent de sources d’informations variées : « mains courantes » (consignations de faits par la police ou la gendarmerie), tableaux de suivi, cartographies, outils de simulation, reports vidéos, vidéoconférences et bases documentaires.

Gestion optimisée d’une crise. Le projet Orphé, qui s’est déroulé de 2011 à 2015, a mobilisé une équipe de chercheurs en gestion, psychologie sociale et science du risque. Il a mis en œuvre exercices, scénarios, observations participatives, questionnaires et équipe d’animation, afin d’enrichir les pratiques actuelles de réponse, les méthodes d’organisation et les dispositifs de formation et d’entraînement. Pour réguler émotions et stress aux niveaux individuel et collectif, Orphé recommande : de les analyser, évaluer, anticiper et accepter ; de sensibiliser les personnels par une première expérience de crise (exercice par exemple) ; d’utiliser les experts dans leur domaine de compétence. Lors des points de situation successifs, précise Christophe Roux-Dufort, le « leader » doit montrer sa capacité à trancher à ce moment-là. L’action engendre ensuite un retour d’expérience ou d’information, qui accroît son efficacité.

Loïc Salmon

Résilience : la survie de la collectivité nationale

Crises : prévention et gestion en Ile-de-France

La sûreté nucléaire des installations de défense

L’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ), créé en 2009, dépend du Premier ministre. Il réunit des responsables de haut niveau, magistrats et cadres de la fonction publique, civile et militaire, et de différents secteurs d’activité français et étrangers, pour approfondir en commun leurs connaissances des questions de sécurité. Il prépare à l’exercice de responsabilités des cadres supérieurs, français et étrangers, exerçant leur activité dans les domaines de recherche sur les questions de sécurité intérieure, de nouveaux risques, d’intelligence économique, de sécurité sanitaire, environnementale ou économique, de droit et de justice. L’INHESJ dispose de sa propre capacité recherche.




Marine nationale : la police en mer, agir au bon moment et au bon endroit

La Marine intervient loin, longtemps et par tous les temps contre les trafiquants en tout genre et la piraterie, pour que les mers restent un espace de liberté.

Cette mission de police de la mer a été abordée au cours d’un colloque organisé, le 21 janvier 2016 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine (CESM) et l’École de guerre. Y sont notamment intervenus : le contre-amiral Thierry Rousseau, directeur du CESM ; le commissaire en chef Thierry de la Burgade, adjoint « action de l’État en mer » de l’état-major de la Marine ; Cyrille Poirier-Coutansais, directeur de recherche au CESM ; Geoffroy de Dinechin, directeur des opérations chez Orange Marine.

Résultats opérationnels. Dans la lutte contre les trafiquants, la Marine effectue des actions de la haute à la basse intensité en mer des Caraïbes, dans le golfe de Guinée, en Méditerranée et dans l’océan Indien, explique le commissaire de la Burgade. Elle coopère avec la Marine américaine au large des Antilles pour détecter les flux d’héroïne, dont les vecteurs, du semi-submersible au porte-conteneurs, nécessitent des modes de réaction différents. Ainsi, l’hélicoptère d’une frégate pourra obliger un navire suspect à s’arrêter en haute mer, afin qu’une visite soit effectuée à son bord par des commandos. La compagnie maritime CMA CGM fait inspecter la coque de ses navires dans les ports d’Amérique du Sud, depuis qu’une torpille chargée de cocaïne y a été découverte… soudée ! En Méditerranée, les narcotrafiquants remontent vers le Nord de l’Afrique et s’infiltrent dans les flux de migrants, secourus par la Marine italienne, pour tenter le passage. Selon l’agence européenne de contrôle des frontières extérieures Frontex, entre octobre 2014 et octobre 2015, l’immigration clandestine par la mer a augmenté de 1.009 % en Méditerranée orientale. La Marine française participe à plusieurs opérations européennes de lutte contre le trafic de migrants et les passeurs : « Indalo » (au large de l’Espagne) et « Héra » (Mauritanie et Cap Vert) en Atlantique ; « Triton » (Italie) et « Sophia » (Libye) en Méditerranée centrale. Suite au refus des autorités libyennes d’autoriser l’entrée dans les eaux territoriales (22 km), Frontex a redéployé ses moyens vers la côte turque, mais sans implication de la Marine française. En revanche, à Mayotte et en coordination avec les cinq radars terrestres, celle-ci intervient pour secourir les migrants qui sont reconduits dans leur pays d’origine, sauf les femmes enceintes et les enfants mineurs. En outre, elle participe aux opérations internationales de lutte contre la piraterie, dont : « Corymbe » (depuis 1990) pour la surveillance dans le golfe de Guinée et la formation des personnels des pays riverains ; « Atalante » (2008) avec déploiements du patrouilleur de haute mer L’Adroit et d’un avion de surveillance maritime F50M en océan Indien, où aucune attaque n’est survenue en 2015. Elle assure un contrôle naval volontaire avec les navires marchands par le partage du renseignement et la formation de convois ainsi que l’embarquement d’équipes armées sur les thoniers senneurs. Pour lutter contre la pêche illégale en Guyane où les comportements sont parfois violents, la Marine coopère avec les forces armées brésiliennes. Dans les terres australes et antarctiques françaises (TAAF), le pillage des ressources halieutiques, dont la légine à la chair très appréciée des Asiatiques, se fait à grande échelle. Le dispositif de coercition et de répression inclut la surveillance satellitaire et la saisie des filets, qui coûtent jusqu’à 50.000 € pièce. Depuis quelques années, des prospections pétrolières illégales ont été constatées dans les Iles Éparses (TAAF), où sont exercées la surveillance des études sismiques et l’observation par satellite et avion. Les biens culturels maritimes constituent un nouvel enjeu pour les trafiquants, notamment les épaves d’anciens vaisseaux à voiles disparus en mer. Pour toutes ces missions de police en mer, les commandants de navires et d’aéronefs de l’État sont habilités à constater l’infraction et en informer un procureur.

Dimensions géopolitiques. Pendant la guerre froide (1947-1991), la présence des Marines américaine, soviétique et européennes sur toutes les mers a réduit la piraterie et les trafics de drogue, rappelle Cyrille Poirier-Coutansais. Ils ont repris ensuite et profitent aujourd’hui de la globalisation du commerce légal. Par ailleurs, la Convention de l’ONU sur le droit de la mer (1982) a offert aux États côtiers une zone économique exclusive, que beaucoup d’entre eux sont incapables de protéger. Ainsi, les 38 délimitations de la zone des Caraïbes facilitent le trafic de cocaïne d’Amérique latine vers les États-Unis et l’Europe. Actuellement, les principales zones de piraterie sont situées le long des principales routes maritimes de transport d’hydrocarbures et de marchandises : Est de l’océan Indien et golfe de Guinée vers l’Europe ; Asie du Sud-Est vers l’Extrême-Orient. En outre, 15 % des pêches dans le monde sont illégales. L’Union européenne (UE) a nommément désigné 18 pays contrevenants : 8 ont reçu un avertissement ; 3 font l’objet de sanctions commerciales avec interdiction d’exportation vers l’UE ; 7 ont corrigé leurs pratiques par la suite.  Télécommunications sous-marines. Le monde entier est desservi par des câbles de fibres optiques reposant sur le fond des océans et qui acheminent plus de communications que les satellites depuis les années 1980. Les pays directement reliés à plus de 20 d’entre eux sont exposés au risque de « coupure internet » : États-Unis, Grande-Bretagne, Suède, Espagne, France, Italie, États riverains de la mer Rouge, Inde, Chine, Corée du Sud et Japon. Actuellement, Orange Marine installe des câbles sous-marins entre la Somalie et le Kenya (Afrique de l’Est) et entre le Cameroun, le Nigeria et le Bénin (golfe de Guinée). Les navires spécialisés, qui posent (80 km/jour) et réparent ces câbles, sont très lents (11km/h), souvent à l’arrêt et donc vulnérables, explique Geoffroy de Dinechin. La protection des équipages, tous volontaires mais non armés, est assurée par : la Marine nationale qui fournit conseils, analyses des situations locales et équipes de militaires embarquées ; les procédures de sûreté et les mesures de protection passive à bord (barbelés et « citadelle refuge »). Le coût de la sécurité se répercute sur les salaires des équipages, qui incluent une « prime de mer », et les primes d’assurances, majorées de 20 % pour risques de guerre.

Loïc Salmon

Piraterie maritime : l’action d’Europol

Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale

Les quantités de drogue saisies en mer en 2014 et 2015 et à destination de l’Europesont passées de 1% à 5 % pour le cannabis et de 17 % à 67 % pour la cocaïne. En 2015, la Marine nationale a saisi 1,9 t de cocaïne (+ 290 kg rejetés en mer) et 2,5 t de cannabis (+ 1,5 t rejetée en mer). Elle a aussi intercepté 1.289 migrants en Méditerranée et 1.736 à Mayotte. En matière de pêche illicite, elle a procédé à 1.537 contrôles, dressé 1.828 procès-verbaux, dérouté 55 navires et saisi 8,5 t de poisson et 155 km de filets. En 2015, selon l’International Maritime Bureau, il y a eu 7 actes de piraterie dans le golfe de Guinée et 18 en Asie du Sud-Est ainsi que 17 actes de brigandage maritime (attaques de navires à quai ou au mouillage dans les ports) dans le golfe de Guinée et 153 en Asie du Sud-Est.




Armée de Terre : « Scorpion » et le combat aéroterrestre futur

Le programme « Scorpion » permettra de conduire avec succès le combat aéroterrestre,  augmentant considérablement l’efficacité du groupement tactique interarmes.

Le général de corps d’armée Arnaud Sainte-Claire Deville, commandant les forces terrestres, l’a expliqué lors d’une conférence organisée, le 12 janvier 2016 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de l’armée de terre.

Menace protéiforme. La complexité croissante des opérations exige de s’adapter en permanence. La guerre présentant des visages multiples, il ne faut pas céder aux effets de mode, explique le général. Aux cours des dernières années, divers modes d’action ont été mis en avant : contre-insurrection, « maritimisation », projection de puissance, guerre en zone urbaine, binôme forces spéciales/appui aérien et frappes chirurgicales, sans oublier le concept de « zéro mort » dans ses propres rangs. Toutefois, la nature profonde de la guerre reste inchangée, à savoir l’affrontement de volontés en vue de la puissance. Mais de nouvelles tendances sont apparues. Les « petites » guerres  se durcissent. Les adversaires deviennent transfrontaliers et agissent directement sur le territoire national. L’adversaire peut avoir atteint le même niveau technologique (guerre symétrique), disposer de moyens moins élaborés (guerre asymétrique) ou pratiquer un mode opératoire alternant l’action militaire et les actes de grand banditisme (guerre hybride). La protection des populations reste un facteur clé. Tout cela nécessite une gestion dynamique des opérations. Concrètement, les pays voisins de la Russie la perçoivent comme une menace de puissance : l’Ukraine et certains anciens pays du Pacte de Varsovie devenus membres de l’Union européenne et de l’OTAN, notamment l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Pologne. Les menaces hybrides extrémistes (terrorisme djihadiste) concernent surtout l’Europe de l’Ouest, la Turquie, le Proche-Orient et le Moyen-Orient. Enfin, les risques liés aux vulnérabilités persistent en Afrique du Nord, dans la bande sahélo-saharienne et en Afrique de l’Est. En conséquence, la variété, la simultanéité, l’intensité et la soudaineté des menaces et des crises excluent les impasses capacitaires, avertit le général Sainte-Claire Deville. L’action aéroterrestre apparaît comme la plus adaptée face aux menaces asymétriques ou hybrides. Elle cible les sanctuaires de l’adversaire : ses ressources ou les organisations qui le soutiennent ; ses camps d’entraînement pour l’empêcher de refaire ses forces ou de recruter de nouveaux combattants. En outre, elle dispose de capacités en matière de renseignement, de contrôle et de commandement, d’innovation tactique et de fluidité d’intervention. Enfin, elle manifeste une volonté de contrôler les populations, d’agir sur les opinions et d’appuyer la résilience.

« Force Scorpion ». Composante principale du combat aéroterrestre de demain, la « Force Scorpion » permettra aux soldats de passer d’une mission à une autre et d’un théâtre à l’autre avec une plus grande souplesse. Elle repose sur le programme d’armement du même nom, qui apportera des atouts à l’action aéroterrestre (voir encadré). Ainsi, pour conserver un temps d’avance et d’anticipation, le futur véhicule blindé d’aide à l’engagement disposera de capacités de mobilité et d’observation accrues et protègera mieux les unités de renseignement de l’avant. Le support de communication « Contact » aura des capacités de transmissions robustes et de débit puissantes. Sur le plan tactique, la coordination avec les hélicoptères permettra un combat plus agile, plus furtif et plus puissant avec une capacité de « destruction en impunité ». Pour répondre aux sollicitations opérationnelles dans la durée, les effectifs des forces terrestres passeront de 66.000 à 77.000 personnels. Ceux-ci bénéficieront d’une formation anticipée, améliorée et collective à l’École du combat interarmes (ECIA), intégrée à la Force Scorpion. Au sein des forces terrestres, l’ECIA regroupera, sous un commandement unique, les principales écoles de commandement et les fonctions opérationnelles au cœur du combat : l’infanterie, l’arme blindée-cavalerie, le génie et l’artillerie en lien étroit avec les forces spéciales et l’aviation légère de l’armée de Terre. Le programme Scorpion inclut un système de simulation embarqué afin de : préparer et répéter une mission avec réalisme avant l’action ; réaliser plus aisément une formation en garnison ou en opération. Outre de meilleures capacités de combat, le programme Scorpion permettra un suivi logistique des unités en temps réel et l’anticipation de leurs besoins ainsi qu’un raccourcissement du cycle de décision pour leurs chefs. La Force Scorpion pourra se réarticuler plus vite en facilitant l’intégration ponctuelle de moyens pour inverser le rapport de forces, localement et dans des délais réduits. Pour ne pas être démunie face à un adversaire qui surprendra toujours, la Force Scorpion mettra en synergie la formation et l’entraînement des troupes ainsi que le maintien en condition opérationnelle des équipements. Le programme Scorpion va quadrupler ce que fait un soldat aujourd’hui, lequel est déjà capable de combattre 10 heures en équipement NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique), souligne le général Sainte-Claire Deville.

Réorganisation. Dans l’éditorial du numéro de décembre 2015 de la Lettre du chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Jean-Pierre Bosser présente la réorganisation qu’implique le programme Scorpion. Ce dernier vise à renouveler les équipements majeurs du groupe tactique interarmes (GTIA) dans les dix ans qui viennent. La Force Scorpion est structurée, dès l’été 2016, autour de 2 divisions et 6 brigades interarmes densifiées. Capable de faire face à une menace conventionnelle ou asymétrique, extérieure ou intérieure, ce corps de bataille représente, en volume, les deux tiers de la force opérationnelle terrestre. Le partage de l’information entre tous les combattants induit une nouvelle façon d’envisager le combat interarmes et une évolution majeure de la préparation opérationnelle. Le 5ème Régiment de dragons doit procéder à une mission d’évaluation, en vue de  projeter le premier GTIA Scorpion en 2021 et la première brigade Scorpion en 2023. Optimisé dans son organisation et modernisé dans ses capacités, le corps de bataille Scorpion sera l’outil majeur de tous les engagements futurs. Enjeu prioritaire, le succès de sa montée en puissance repose notamment sur une étroite coopération entre les mondes militaire et industriel, conclut le général.

Loïc Salmon

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Le programme « Scorpion » vise à renouveler, à partir de 2018, les capacités médianes du combat de contact autour de deux plateformes : le véhicule blindé multi-rôles Griffon et l’engin blindé de reconnaissance et de combat Jaguar. Il intègre également la rénovation du char Leclerc et prend en compte le système de préparation opérationnelle (simulation) et le soutien. En outre, un système unique d’information du combat met en réseau tous les systèmes pour produire un effet tactique sur le terrain. Il met en cohérence les capacités du groupement tactique interarmes (GTIA) par le partage immédiat de l’information et le « combat collaboratif » (accélération de l’action au combat).




Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui

La révolution technologique peut être détournée et l’ordre économique s’opposer à l’ordre public. Grâce aux failles de la modernité, le crime peut « payer » sur internet, avec des algorithmes très sophistiqués, et le terrorisme profiter à l’économie.

Ce thème a été traité lors des VIèmes Assises nationales de la recherche stratégique organisées, le 1er décembre 2015 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS), l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) et l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Y sont notamment intervenues : Clotilde Champeyrache, maître de conférences à l’Université Paris 8 ; Marie-Christine Dupuis, consultante internationale en matière financière.

Visibilité et invisibilité mafieuses. La mafia, forme de criminalité organisée, se  caractérise par sa pérennité, son implantation sur un territoire et un positionnement dans les sphères illégale et surtout légale, indique Clotilde Champeyrache. Ce type d’organisation criminelle se trouve en Italie (mafias sicilienne, calabraise et napolitaine), au Japon (yakuza), en Chine (triades) et en Russie. En Italie par exemple, la visibilité mafieuse se manifeste par la violence au sein d’une société où domine l’État de droit : affrontements récurrents entre clans pour le trafic de drogue ; lutte contre l’État avec assassinats de magistrats et attentats à Florence, Milan et Rome. En fait, ces phases de violence affaiblissent les mafias, car elles entraînent des dénonciations de la part de la population et des répressions policière et judiciaire. Ainsi, une loi définit le délit d’association mafieuse en Italie en 1982 et permet des sanctions spécifiques. L’armée est envoyée en Sicile pour combattre la mafia chez elle de 1992 à 1998. Mais la menace mafieuse ne s’arrête pas là, souligne Clotilde Champeyrache, car, lorsqu’elle est violente, la mafia se fragilise et se met en danger. La lutte contre elle ne se limite donc pas à des représailles consécutives à des épisodes de violence. La dangerosité de la mafia se révèle en effet dans son invisibilité. Son absence dans les médias signifie qu’elle a établi un maillage de son territoire, qui n’est pas contesté en interne, par d’autres « familles », ni en externe par des enquêtes judiciaires ou des dénonciations de racket par la société civile. A Palerme, environ 80 % des commerçants et des entrepreneurs paient le racket de la mafia. La stabilisation de son territoire, par une violence sporadique, permet à une famille mafieuse d’aller exercer d’autres activités ailleurs en Italie (Nord) ou à l’étranger (Allemagne). Vivre en territoire mafieux implique un certain conditionnement, même pour ceux qui veulent vivre dans la sphère légale. Le pouvoir mafieux est invisible parce qu’il s’exerce dans cette sphère, souligne Clotilde Champeyrache. La mafia vise à contrôler tous les aspects de la vie économique et sociale de son territoire. Le « mafioso » apparaît donc à la fois comme un bon père de famille, un médiateur et un entrepreneur légal, notamment dans le bâtiment, la restauration et le transport. Ainsi, la mafia obtient une légitimité sociale et brouille les frontières entre légalité et illégalité, en créant une économie « grise », d’où sont peu à peu expulsés les entrepreneurs non-mafieux. Elle profite du discrédit de l’État pour favoriser l’évasion fiscale et le travail au noir. En outre, elle crée une rareté artificielle en drainant les ressources et en captant les marchés publics. Elle contrôle l’accès aux ressources et impose les fournisseurs et la main-d’œuvre. La population devient plus ou moins complice. L’ordre mafieux s’assure des trafics illégaux à l’échelle mondiale et une emprise politique, économique et sociale au niveau local. Pouvoir et profit se renforcent l’un l’autre, conclut Clotilde Champeyrache.

Criminalités financières. Le crime financier s’est répandu partout, grâce à la mondialisation qui a fourni des opportunités considérables à tous les prédateurs, indique Marie-Christine Dupuis. La finance met en relation une offre et un besoin d’argent  ainsi que des produits financiers de plus en plus complexes. C’est aussi une industrie avec des acteurs nombreux, variés par leurs tailles, objectifs, vocations, contrôles et régulations : banques de dépôts, d’affaires et privées ainsi que fonds souverains, d’investissement et de pension. Le tout fonctionne sur une base mondialisée et en simultané. Mais le flux de l’argent est potentiellement vulnérable à la criminalité financière, de son origine à sa destination. Ainsi, l’argent peut venir de trafics très lucratifs, de la corruption ou de la fraude. Il peut être destiné au financement du terrorisme. Lors de sa circulation, il peut subir des prédations, comme la fraude aux cartes de crédit ou le « hameçonnage » bancaire (demande de données personnelles sur internet). Enfin, certains acteurs de la finance pratiquent la « criminalité en col blanc » à titre individuel (employé de banque indélicat ou « trader » mégalomane) ou collectif, type fonds financier pyramidal de l’escroc américain Bernard Madoff. Une partie de l’argent criminel finit par se recycler dans une activité économique légale. Les opérations financières de blanchiment d’argent génèrent de l’activité, de la valeur et de la croissance, qui profitent à des opérateurs légaux. Totalement intégré à l’économie légale, le crime financier constitue un élément consubstantiel à la mondialisation et stimule l’économie mondiale, souligne Marie-Christine Dupuis. Selon elle, quatre ruptures stratégiques ont affecté la finance criminelle et la lutte contre elle. D’abord, l’économie numérique coupe la finance de l’économie réelle, avec des risques difficiles à cerner. Ensuite, les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont fait prendre conscience que l’argent gagné légalement peut finir par financer le terrorisme. En outre, le ralentissement économique incite les pouvoirs publics à coopérer dans la lutte contre le dumping fiscal de certains États et à rechercher partout des points de croissance… qui développent l’économie « grise ». Enfin, les flux financiers, notamment des monarchies pétrolières (Arabie saoudite et Qatar), peuvent déterminer des enjeux de politique étrangère. En effet, les fonds souverains, dont la gestion reste opaque, investissent dans des entreprises stratégiques de haute technologie. Toutefois, la traçabilité des fonds, grâce au numérique, et la coopération internationale ont amélioré la lutte contre la finance criminelle, conclut Marie-Christine Dupuis.

Loïc Salmon

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Sécurité : l’usurpation d’identité, un risque mal maîtrisé

Selon le CSFRS, la mondialisation a provoqué la résistance de tous ceux qui se sentent exclus ou s’excluent eux-mêmes. Ces réactions de « repli » identitaires ou crispations communautaristes vont jusqu’aux expressions les plus violentes de la révolte. En outre, l’effacement des frontières, la décomposition des territoires, l’effondrement des repères idéologiques traditionnels et la « marchandisation » du monde créent de nouvelles lignes de fractures sociales et culturelles, qui ébranlent les cohésions nationales. Les contours d’un ennemi potentiel sont devenus de plus en plus flous à l’encontre de la démocratie, de la liberté individuelle et du marché, valeurs auxquelles les pays occidentaux veulent donner une portée universelle.