Terrorisme : instrumentalisation de la pandémie du Covid-19

Les organisations terroristes Etat islamiste (EI) et Al Qaïda voient en la pandémie du Covid-19 une punition divine et non une crise sanitaire, qui ne remet pas en cause l’objectif de la fondation d’une société islamique.

Pierre Boussel, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 29 juin 2020 à Paris.

Propagande et recrutement. Dans le cadre d’une propagande anti-occidentale, le Covid-19 est utilisé sur les réseaux sociaux pour séduire les populations musulmanes et susciter des vocations de djihadistes, indique Pierre Boussel. Ainsi, il touche surtout les pays riches sur les plans sanitaire et économique. Leurs banques leur portent secours par des prêts à intérêt, interdits par l’islam. Le virus, châtiment divin, infecte les personnalités influentes : des présidents (Botswana, Soudan du Sud) ; un vice-président (Iran) ; des Premiers ministres (Grande-Bretagne, Côte d’Ivoire) ; des ministres (Espagne) ; une vice-présidente d’Assemblée nationale (Burkina Faso) ; des députés (Italie) ; des sportifs, acteurs, musiciens et écrivains célèbres. La fréquentation des réseaux sociaux, accrue par le confinement, facilite le recrutement. Selon une étude (avril 2020) du Centre international d’étude de l’extrémisme violent, sur 236 nouveaux membres de l’EI, 49 % des hommes et 52,6 % des femmes ont été recrutés par voie « numérique ». Depuis sa fondation en 622, l’islam s’est renforcé malgré les crises, épidémies et autres aléas. Aujourd’hui, l’islam « radical » s’estime être le peuple « voulu » et « missionné par Dieu ». Comme lors de la grande peste de 1346, des djihadistes pourraient envoyer des personnes infectées par le Covid-19 au sein de populations vulnérables, notamment africaines. La cellule du renseignement financier du Luxembourg alerte sur les menaces liées au Covid-19, à savoir blanchiment d’argent et financement du terrorisme. Enfin, la récession économique creuse les inégalités sociales, causes de vocations djihadistes.

La complexité du Proche-Orient. En Irak, le confinement consécutif au Covid-19 affaiblit l’économie. La paupérisation, accrue et conjuguée à l’antagonisme sunnite/chiite, pourrait favoriser le recrutement de djihadistes, indique Pierre Boussel. Sur les 70.000 soldats américains présents au Moyen-Orient, 5.000 seulement se trouvent en Irak. Par ailleurs, la 5ème Division irakienne déployé à Diyala, bastion de l’EI, manque de matériels. Quelque 300 véhicules sont hors service et les caméras thermiques de surveillance, détruites par l’EI, ne sont pas remplacées. Selon un ancien directeur des forces spéciales américaines, la pandémie du Covid-19 donne l’occasion de revoir les priorités et d’examiner la valeur et les coûts des efforts entrepris. Le Pentagone a réduit la mobilité des forces déployées en Irak, mais y maintient leur capacité de réaction par le pré-positionnement d’urgence au Koweït de 3.000 soldats de la 82ème Division aéroportée. En Syrie, les forces américaines sont stationnées à l’Ouest de Deir er-Zor et de Bakamal, après l’offensive victorieuse contre l’EI en 2017-2019, avec parfois des incidents de tirs en présence d’éléments russes. En outre, les programmes américains de soutien et de formation à la lutte anti-terroriste se poursuivent en Jordanie, en Somalie et au Kenya. Par suite de la pandémie, la France a rapatrié la centaine de personnels chargés de la formation de l’armée irakienne, dans le cadre de l’opération « Chammal ». Mais des officiers français restent présents au sein de l’état-major de la force d’intervention combinée situé au Qatar, dans le cadre de l’opération internationale « Inherent Resolve » de reconquête des territoires syrien et irakien sur l’EI. Parallèlement au déclenchement de l’épidémie du Covid-19 en Irak au premier trimestre 2020, l’EI reconstitue ses forces, estimées à environ 500 à 3.000 hommes par les services de renseignement occidentaux. Il profite de l’affectation d’une grande partie de l’armée régulière irakienne à la surveillance du confinement pour conduire des attentats à Bagdad et des attaques contre des postes paramilitaires chiites.

L’Afrique en sursis. L’impact du Covid-19 sur le radicalisme islamiste dans la bande sahélo-saharienne (Mauritanie, Mali, Niger, Burkina Faso et Tchad) reste difficile à évaluer, estime Pierre Boussel. Une rivalité oppose le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans à l’Etat islamique au Grand Sahara. La répartition des subsides issus de la « zakat » (aumône légale de l’islam), les litiges pastoraux ou les défections de combattants entre les différents groupes l’emportent sur les considérations de santé publique. Le confinement n’arrête pas le terrorisme. Ainsi, en mars 2020 au Tchad, l’organisation Boko Haram a lancé un assaut avec plusieurs centaines d’hommes sur l’île de Bohoma, faisant 92 morts et 47 blessés. Le gouvernement tchadien a riposté par l’opération « Colère de Bohoma », qui a tué un millier de djihadistes. La crise économique, consécutive au Covid-19, parmi les Etats riverains du Lac Tchad pourrait inciter de jeunes déshérités à s’improviser djihadistes pour nourrir leur famille. Au Mozambique, le recul de la présence de l’Etat incite l’EI à lancer d’incessantes opérations « coups de poing » dans la province de Cabo Delgado. Au Sahel, des dizaines de milliers d’hectares, abandonnés par la puissance régalienne, se trouvent ainsi livrés à la prédation des organisations djihadistes.

La Chine, ennemi « verbal ». Selon Pierre Boussel, l’EI et Al Qaïda reprochent à la Chine son point de départ de la propagation du Covid-19, son athéisme, sa pratique de prêts financiers à intérêts et son oppression des Ouïghours musulmans de la province du Xinjiang. Celle-ci avait conquis son indépendance en 1933 sous le nom de « République islamique turque du Turkestan oriental » jusqu’à son absorption, en 1934, par la Chine devenue République populaire en 1949. Après les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, les forces américaines engagées en Afghanistan contre Al Qaïda découvrent des combattants ouïghours, dont 22 sont envoyés à la prison de Guantanamo. Malgré un soutien financier, limité, au « Mouvement islamique du Turkestan oriental », Al Qaïda ne parvient pas à ouvrir un nouveau front dans le Xingiang, où l’islam radical reste minoritaire. A partir de 2011, des centaines de combattants ouïghours se rendent en Syrie. Il s’agit surtout de recrues issues des 25.000 ressortissants ouïghours de la diaspora d’Istanbul. L’effectif passe progressivement de 300 à 1.000 mis en scène dans une propagande vidéo. Mais, contrairement à ce qu’espérait l’EI, la province du Xingiang ne se soulève pas contre le pouvoir central chinois. En outre, les djihadistes ouïghours s’adaptent mal au conflit et réprouvent l’hyper-violence et les tactiques trop coûteuses en vies humaines. Sur le terrain, ils maîtrisent mal la langue, car leur connaissance de l’arabe du Coran diffère beaucoup de l’argot des troupes irako-syriennes de l’EI. Quant au Covid-19, les attaques de l’EI et d’Al Qaïda contre la Chine se limitent à la propagande, sans capacité opérationnelle ni engagement armé.

Loïc Salmon

Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »




Géopolitique : poids de l’élément religieux dans les relations internationales

Sphère religieuse et monde politique s’instrumentalisent mutuellement, à des degrés variables, au sein de la communauté internationale. Toutefois, l’influence de la première, quoique réelle, ne semble guère déterminante dans les relations entre les Etats.

C’est ce qui ressort d’une visioconférence-débat organisée, le 5 mai 2020 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : François Mabille, chercheur à l’IRIS et au Centre national de la recherche scientifique ; Blandine Chelini-Pont, professeure à l’Université d’Aix-Marseille ; Dominique Vidal-Sephiha, journaliste et écrivain.

La résurgence. Au XIXème siècle, les grands Etats ont utilisé la religion dans leurs desseins géopolitiques, rappelle François Mabille. Toutefois, la France de la IIIème République n’a pas cherché à exporter la laïcité. Entre les deux guerres mondiales, la « Question romaine » n’a porté que sur les relations entre le Saint-Siège et le gouvernement italien. En 1947, la fin de l’Empire britannique des Indes a conduit, pour des raisons religieuses, à la partition entre l’Inde (hindouiste) et le Pakistan (musulman), devenus enjeux de la rivalité entre les Etats-Unis et l’URSS. Lors de la décolonisation, les liens se forment entre religion et nationalisme et religion et pacifisme. A la fin des années 1970, quatre événements accroissent l’importance du facteur religieux. En 1978, l’élection du pape polonais Jean-Paul II aura pour conséquence une décentralisation de la Curie romaine (ensemble des organismes et institutions du Saint-Siège) par un glissement progressif du centre du catholicisme, de l’Europe de l’Ouest vers celle de l’Est. L’identité religieuse s’affirme comme une entité politique opposée au communisme athée. En 1979, la révolution en Iran se manifeste comme une condamnation des politiques culturelle et économique du Shah, liées à l’Occident. Le régime des mollahs, qui associe religion et politique, tente d’exporter le chiisme jusqu’aux années 2000, où le pouvoir politique utilise alors « l’arme religieuse » pour se rallier la population. Cette idée sera reprise en Italie du Nord, en Inde et en Hongrie. En 1979 également, la prise d’otages de la Grande Mosquée de La Mecque par des fondamentalistes islamistes correspond à une critique du régime saoudien. La même année, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS suscite une résistance locale, appuyée sur une identité religieuse internationale. La loi américaine de 1998 sur la liberté religieuse permet sa prise en compte dans la politique étrangère des Etats-Unis, malgré leurs relations avec des pays qui ne la respectent pas. En 2008, le ministère français des Affaires étrangères se dote d’un bureau des religions, pour en comprendre les enjeux. Dans sa gestion des crises, la Suisse inclut le soutien à des organisations religieuses dans leur action pour la paix. La charte de l’Union européenne prévoit d’entreprendre un dialogue régulier et transparent avec les instances religieuses de son sol. Selon François Mabille, la religion relève de la puissance d’influence, qu’utilisent la Russie, vis-vis de sa population chrétienne orthodoxe, et l’Arabie saoudite envers les musulmans sunnites.

L’Eglise catholique. Le Saint-Siège entretient des relations avec tous les Etats du monde, tradition qui remonte au XVIIIème siècle, rappelle Blandine Chelini-Pont. Après Jean-Paul II (1978-2005), la diplomatie pontificale change de logique et de ton avec une « désoccidentalisation » de son discours international. Le pape François (élu en 2013) multiplie les critiques sur la crise financière et la pédophilie au sein de l’Eglise, sur son action internationale et sur l’état du monde. Sud-américain, il se sent solidaire de l’humanité face aux urgences pandémique et écologique. Il préconise une réponse internationale globale face à la dérégulation financière, les inégalités sociales et la logique d’escalade militaire. Pour mobiliser les catholiques, il compte sur ses voyages (40 déplacements à l’étranger depuis 2013) et la diffusion d’encycliques sur la pauvreté, le sort des migrants et un dialogue inter-religieux avec l’islam. Il se prononce contre la corruption politique en Afrique, pour des élections libres et la fin des présidences à vie. Il souhaite un rapprochement avec la Chine, afin d’y contrer la concurrence de l’Eglise évangélique américaine (protestante). Devant la guerre endémique, il s’implique dans la plateforme de l’ONU contre les armes nucléaires et s’est déclaré favorable à l’accord sur le dossier nucléaire iranien. Face à la puissance militaire des Etats-Unis, il condamne l’emploi des drones, robots et bombardements ciblés dans leur lutte contre le terrorisme. Il critique la présence en Europe de l’OTAN, qui augmente sa périphérie et sa puissance financière. En vue d’un rapprochement œcuménique avec l’Eglise orthodoxe, il s’abstient de prendre parti dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie, mais critique l’intervention militaire de celle-ci au Moyen-Orient. Enfin, il se déclare favorable à la création d’un Etat palestinien. Toutefois, la politique internationale du Vatican ne fait guère l’unanimité parmi toutes les communautés catholiques dans le monde, précise Blandine Chelini-Pont.

Le Proche et Moyen-Orient. La religion joue un rôle indéniable mais non primordial dans la géopolitique au Proche-Orient, indique Dominique Vidal-Sephiha. Elle a rempli le vide causé par la disparition du communisme et du nationalisme dans les pays arabes. L’Arabie saoudite et l’Iran l’utilisent pour affirmer leur prééminence régionale. En Israël, elle sert d’alibi pour justifier l’annexion des territoires occupés. Au XIXème siècle, le sionisme, fondé par des juifs européens, souhaitait créer une société laïque. Mais il a eu besoin des religieux, pour constituer une identité nationale basée sur un héritage culturel de 2.000 ans, et de la Bible, pour justifier le retour des juifs en Palestine et y instaurer un Etat en 1948. Après la guerre de 1967 et l’annexion de Jérusalem-Est, le gouvernement a laissé les colons s’installer en Cisjordanie sous la protection des forces armées. Dix ans plus tard, un changement de majorité, obtenu grâce aux juifs orientaux et aux juifs orthodoxes, se traduit par l’émergence du concept de « Grand Israël », où la colonisation correspond à une vision messianique…proche de celle de l’Eglise évangélique américaine. Pourtant, selon un sondage récent, 57 % des Israéliens se déclarent favorables à la séparation de l’Etat et de la religion.

Loïc Salmon

Selon la revue « Les clés du Moyen-Orient », les chrétiens (catholiques, protestants et orthodoxes) totalisent actuellement 2,2 milliards de personnes, soit 32 % de la population mondiale. Les chrétiens d’Orient sont entre 10 et 16 millions au début du XXIème siècle. Les musulmans sont environ 1,5 milliard (23 % de la population mondiale), dont 87,4 % de sunnites (toutes écoles confondues). Environ 800 millions d’entre eux se trouvent en Asie, à savoir en Indonésie (premier pays musulman du monde), en Afghanistan, en Inde, au Pakistan, au Bangladesh et en Chine. Ils seraient entre 350 millions et 400 millions au Moyen-Orient (Turquie, Egypte et Iran compris) et un peu moins de 90 millions en Afrique du Nord. Les hindous sont 1 milliard, les bouddhistes 500 millions et les juifs 14 millions, dont 25 % en Israël.

Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Etats-Unis : influence religieuse sur la politique étrangère




Afrique : hétérogénéité des crises et conflits au Sahel

Les groupes de rebelles djihadistes de la bande sahélo-saharienne présentent des spécificités, selon leurs implantations, leurs idéologies et leurs modes d’action.

Niagalé Bagayoko, présidente de l’African Security Sector Network (ASSN), l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 mars 2020 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale. Organisation d’experts de la sécurité en Afrique, l’ASSN a son siège au Ghana et dispose d’antennes au Soudan du Sud, au Kenya et en Afrique du Sud.

Les acteurs. Les différents groupes armés actifs au Sahel, minés par les rivalités et la corruption, font allégeance au organisations terroristes Al Qaïda au Maghreb islamique ou Daech (voir encadré). Le « Groupe de soutien à l‘islam et aux musulmans » (GSIM), dirigé par le touareg Iyad Ag Ghali impliqué en 2010 dans la libération d’otages occidentaux, a décidé de négocier avec le gouvernement malien, en application des recommandations du dialogue national au Mali (8 mars 2020). Le GSIM veut obtenir le départ des troupes étrangères, notamment françaises. Le mouvement « Islamic States in West Africa » compte deux branches. La première, présente autour du lac Tchad, inclut le « Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest » et la branche armée du mouvement « Boko Haram », actif au Nigeria ; la seconde, « l’Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), est responsable de la plupart des violences contre la population civile, les forces armées et les représentants de l’Etat. L’EIGS, qui profite de nombreuses défections en raison de ses succès militaires au Mali et au Niger, obtient des ressources sur les territoires contrôlés et prélève un droit de passage sur les éleveurs en transhumance vers le delta du Niger. Les chefs des groupes armés se positionnent en fonction de la religion, de motifs politiques, de raisons économiques ou de vengeances interethniques. Le sommet de Pau (13 janvier 2020), qui a réuni les chefs d’Etat du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) à l’initiative de la France, a défini une stratégie contre l’EIGS.

Une grande complexité. Selon Niagalé Bagayoko, le Sahel se trouve en situation insurrectionnelle, avec des groupes qui remettent en cause le modèle d’Etat actuel, deuxième phase de la décolonisation. Les populations civiles se sentent abandonnées, en raison des faillites dans plusieurs domaines : la démocratisation, faute de transparence et d’alternance ; la décentralisation, qui gère mal les régions ; l’éducation, qui n’améliore pas les conditions sociales avec, pour conséquences, la fermeture d’écoles autour du lac Tchad et des menaces contre les enseignants par Boko Haram, qui a brûlé des livres venus de l’Occident ; l’urbanisation, qui laisse les zones rurales de côté ; le développement, car les populations ne tirent aucun bénéfice des réformes de l’Etat. En outre, les groupes armés bénéficient de la collaboration de la part des populations civiles, victimes des exactions des forces de défense et de sécurité. Les revendications indépendantistes se manifestent dans les régions exclues du développement depuis l’indépendance du pays. Depuis 2015 au Mali, un groupe armé s’oppose au gouvernement de Bamako et un autre, s’en sentant proche, veut négocier avec lui. Les fréquents conflits intercommunautaires se focalisent sur la gestion des ressources agro-pastorales et forestières au Sahel, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. S’y ajoutent ceux entre catégories professionnelles, à savoir entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires et ceux entre autochtones et allochtones (extérieurs au territoire), sans liens avec les groupes islamistes. En outre, des querelles opposent les tenants des normes traditionnelles sur l’eau, la terre et le bétail et les partisans des règles de décentralisation des décennies 1990-2000. D’autres conflits portent sur l’exploitation des ressources du sous-sol, notamment l’or du Sud du Mali et de l’Ouest du Burkina Faso. Dans les sociétés très hiérarchisées des Touaregs et des Peuls, les « dominés » estiment avoir droit à l’égalité. La sécurité se « communautarise » au Mali avec la constitution de groupes d’auto-défense et de milices, à l’origine de massacres en 2019. Le gouvernement, qui a favorisé leur émergence, tente de les dissoudre. Au Burkina Faso, le gouvernement a fait voter une loi pour institutionnaliser les groupes d’auto-défense, plébiscités par la population qui les considère comme plus aptes à les protéger que les forces de sécurité. Enfin, les groupes criminels, qui vivent notamment sur le trafic de stupéfiants, entretiennent des liens avec la plupart des autres acteurs.

Les limites des interventions. Depuis 2019, se développe un ressentiment à l’égard de la politique étrangère de la France et non pas un sentiment anti-français, car les communautés françaises ne sont pas prises à partie, estime Niagalé Bagayoko. S’y ajoutent la difficulté à comprendre que l’opération « Barkhane » (5.100 militaires déployés) ne parvienne pas à éradiquer les groupes armés et l’impossibilité de vérifier les chiffres des résultats annoncés, pour en évaluer l’efficacité. L’objectif de restaurer l’autorité de l’Etat (sommet de Pau) ne parle pas aux populations, qui en dénoncent le modèle actuel. L’architecture de sécurité repose sur un conseil de paix et de sécurité et une force africaine pré-positionnée, encore en attente, et huit communautés économiques régionales. Selon Niagalé Bagayoko, ce dispositif ne fonctionne pas dans une conflictualité transrégionale. En outre, la MINUSMA (force de l’ONU) n’est pas capable de protéger les populations civiles. Enfin, les actions européennes de formation des forces armées africaines ne sont guère adaptées au contexte.

Les pistes possibles. Niagalé Bagayoko préconise de revoir les paramètres d’analyse des crises et conflits en Afrique, avec des sociologues et des anthropologues qui maîtrisent les langues locales. Au-delà de l’action militaire, il conviendrait de renforcer les capacités de la Police, de la Justice, du Parlement, de la Cour des comptes et du Médiateur (litiges entre les citoyens et l’Etat). La dimension « droits de l’homme » devrait s’intégrer à tous les échelons. La prise de décision, « hybride », devrait prendre en compte l’informalité, très importante en Afrique. Le concept de conflit de basse intensité nécessite une révision, en vue d’élaborer une pensée stratégique spécifique. Celle-ci, basée sur des références historiques africaines, devrait d’abord viser la protection des populations et en assumer le coût. Enfin, les Etats africains devraient définir eux-mêmes leurs propres besoins en armement.

Loïc Salmon

Deux coalitions terroristes se font concurrence au Sahel. La première, dénommée « Groupe de soutien à l‘islam et aux musulmans », créée en 2017, réunit plusieurs formations affiliées à Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) : le groupe Ansar Dine qui avait participé à la prise de contrôle du Nord du Mali, renommé « Azawad » en 2012-2013 avant l’opération « Serval », lancée par la France en janvier 2013 à la demande du gouvernement malien ; le groupe Al-Mourabitoune ; la Katiba du Macina. La seconde, dénommée « Etat islamique au Grand Sahara », s’est ralliée à Daech et sévit dans la zone des trois frontières entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso.

Opex : bilans de « Chammal » et de « Barkhane » en 2019

Afrique : les risques de déstabilisation et de terrorisme

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises




Chine : l’instrumentalisation de l’Afrique et ses conséquences

Devenue la première partenaire commerciale de l’Afrique, la Chine l’utilise dans sa stratégie d’influence au-delà des enjeux économiques. Même l’élection d’un Ethiopien à la tête de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), acquise par son action diplomatique, a servi ses intérêts.

Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note rendue publique le 14 avril 2020 à Paris.

Les organisations internationales. Le poids des Etats africains à l’ONU a constitué un élément important pour la « République populaire de Chine » (RPC), estime Valérie Niquet. Lors du vote sur le remplacement de la « République de Chine » (Taïwan) par la RPC en 1971, ils étaient 25 sur 76 pays à la soutenir. Leur nombre est passé à 52 en 1996 puis à 54 en 2011. Après la répression de la place Tiananmen (1989) et les sanctions internationales à son encontre, la RPC a pu compter sur les votes africains au sein des commissions de l’ONU, dont celle des Droits de l’Homme. En contrepartie, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité, elle a opposé son véto aux condamnations d’Etats africains répressifs, dont le Zimbabwe et le Soudan. Ce soutien africain a permis à la Chine de bloquer la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU, lancée en 2005 par le Japon, l’Allemagne, l’Inde et le Brésil, pour en porter le nombre de membres permanents de 5 à 11. Cette réforme aurait notamment menacé son statut d’unique représentant des pays asiatiques et du Sud. Malgré son échec pour obtenir la direction de l’Organisation de la propriété intellectuelle et la perte de celle d’Interpol, la Chine se trouve à la tête de quatre commissions de l’ONU : aviation civile internationale ; alimentation et agriculture ; développement industriel ; télécommunications internationales. Cela lui permet de promouvoir son projet des « Nouvelles Routes de la Soie » et de développer la « 5 G » (5ème génération des standards pour la téléphonie mobile) au niveau mondial. Sévèrement dénoncée par l’OMS après l’épidémie du « Sras » en 2003, la Chine y a alors augmenté ses contributions, qui ont atteint 18,95 M$ pour la partie « officielle » et 86 M$ pour la partie « volontaire » en 2019. Selon les règles internationales de l’OMS, juridiquement contraignantes pour les 193 pays membres de l’ONU, la gestion d’une crise sanitaire doit appliquer trois principes : transparence ; diligence dans le rapport de l’émergence d’une épidémie ; respect des Droits de l’Homme et des libertés individuelles. Les degrés d’urgence, définis par l’OMS, influent sur les mesures prises par les Etats.

La dépendance de l’Afrique. Après une première reconnaissance par l’Egypte en 1956, la RPC commence à s’intéresser à l’Afrique au cours des années 1960-1970 dans le cadre des conflits de décolonisation pour contrer l’influence soviétique. Elle soutient les différents mouvements de libération, notamment en Angola et au Zimbabwe, et envoie des personnels soignants dans plusieurs pays d’Afrique. Entre 1968 et 1973, elle construit le chemin de fer entre la Zambie, pays enclavé, et le port tanzanien de Dar es Salaam. Dans les années 1980, la Chine recherche plutôt l’ouverture vers les pays occidentaux, en vue d’attirer leurs investissements. Puis au milieu de la décennie 1990, devenue la première consommatrice d’énergie dans le monde, elle se tourne à nouveau vers l’Afrique subsaharienne pour ses matières premières comme le pétrole de l’Angola, le bois du Gabon et les métaux rares, indispensables à son industrie, ailleurs. Ses petites et moyennes entreprises y vendent des produits de qualité moyenne et des appareils de télécommunications. En outre, elle y promeut la « coopération Sud-Sud », soutient l’Union africaine à l’ONU et s’efforce de réduire l’influence diplomatique de Taïwan. Sur les vingt pays africains qui reconnaissaient Taïwan en 1990, il ne reste plus que le Swaziland en 2020. Contrairement aux pays démocratiques, indique Valérie Niquet, la Chine se montre très « souple » en matière de développement durable, de transparence et de contrôle de la corruption, dans ses négociations avec les régimes africains en place. Elle multiplie les prêts pour financer la construction d’infrastructures…par des entreprises chinoises ! Ses investissements en Afrique atteignent 43 Mds$ en 2017, année de la signature de 76 projets en partenariat public/privé dont 60 % dans les transports. Par ailleurs, le « Forum pour la coopération entre la Chine et l’Afrique », inauguré à Pékin en 2000 (52 chefs d’Etat africains) se tient tous les trois ans, alternativement en Chine et en Afrique. En 2015, dix grands projets y ont été présentés pour intégrer l’Afrique aux « Nouvelles Routes de la Soie ».

L’Ethiopie, partenaire privilégié. Après l’établissement de relations diplomatiques en 1970, les liens idéologiques entre Pékin et Addis-Abeba se sont renforcés depuis 1991 avec l’arrivée au pouvoir du Front populaire démocratique de libération, qui adopte le modèle chinois de développement. La Chine délocalise des entreprises en Ethiopie, dont le statut de pays en développement lui donne accès aux marchés nord-américain et européens sans quotas ni droit de douane. En 2019, 147 projets d’investissements portent sur les infrastructures, dont une ligne ferroviaire à grande vitesse vers Djibouti…où les forces armées chinoises disposent d’une base logistique depuis 2018 ! La Chine a aidé l’Ethiopie à lancer son premier satellite de télédétection en 2019. Elle va financer et construire le siège d’un centre africain pour le contrôle des maladies à Addis-Abeba, faisant de l’Ethiopie la future zone de transit des produits médicaux chinois vers l’Afrique. Toutefois, souligne Valérie Niquet, l’OMS, soumise à l’influence de la Chine, a échoué dans le traitement de la pandémie du Covid-19, avec de graves conséquences sanitaires.

Loïc Salmon

Les décisions de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont été prises en concordance avec l’évolution du Covid-19 en Chine. 1er décembre 2019 : multiplication de cas de pneumonies de type « Sras » (Symptôme respiratoire aigu sévère) autour d’un marché de la ville chinoise de Wuhan (province de Hubei). 1er janvier 2020 : fermeture du marché de Wuhan. 3 janvier : la Commission nationale de santé ordonne aux laboratoires ayant travaillé sans autorisation sur le « virus H+H » d’arrêter leurs travaux et de détruire leurs échantillons. Le même jour, l’OMS publie un communiqué reprenant la déclaration des autorités chinoises sur 44 cas de contamination, dont 33 patients guéris. 20 janvier : le président chinois Xi Jinping reconnaît l’existence d’une crise sanitaire. Le même jour, une mission d’experts de l’OMS admet l’existence de transmission du virus H+H et préconise des études supplémentaires pour en évaluer la portée. 23 janvier : Wuhan et le Hubei sont mis en quarantaine. Le même jour, le directeur général de l’OMS déclare qu’il n’existe aucune preuve de transmission du virus H+H hors de Chine. 30 janvier : l’OMS déclare une situation d’urgence de santé publique de portée internationale. 11 février : la dénomination officielle de « Covid-19 » est adoptée. 13 février : les responsables politiques de Wuhan sont démis de leurs fonctions. 11 mars : l’OMS déclare la pandémie du Covid-19.

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

Chine : routes de la soie, conséquences induites

 




Iran : Covid-19, sanctions américaines et ambiguïtés sur le nucléaire militaire

Premier foyer de la pandémie du Covid-19 au Moyen-Orient et l’un des dix pays les plus contaminés du monde, l’Iran ne parvient pas à en tirer profit pour le règlement diplomatique de la levée des sanctions économiques américaines et reste ambigu sur le nucléaire militaire.

Benjamin Hautecouverture, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique l’explique dans une note publiée le 29 avril 2020 à Paris.

Propagation du virus. Le premier cas officiel de covid-19 est annoncé le 19 février 2020 dans la ville de Qom (200 km au Sud-Ouest de Téhéran). Fin avril, le nombre de testés positifs se monte à 100.000 et celui des décès à 6.000, chiffres estimés inférieurs à la réalité par des experts étrangers et des responsables iraniens. Quelque 100.000 survivants aux attaques chimiques irakiennes pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), souffrant encore de difficultés respiratoires, restent très vulnérable au Covid-19. Malgré une réaction sanitaire lente et désordonnée, souligne Benjamin Hautecouverture, le régime iranien réagit dès le mois de mars par une offensive diplomatique. Pour la première fois depuis 1960, l’Iran demande au Fonds monétaire international (FMI) un crédit d’urgence de 5 Mds$ pour faire face à l’épidémie. L’ambassadeur d’Iran à Londres demande une levée des sanctions économiques, en raison du débordement des hôpitaux de son pays. Le président iranien Hassan Rohani exhorte le peuple américain à faire pression sur l’administration Trump pour une levée des sanctions, à cause de l’épidémie. Mais début avril, l’Iran rejette l’aide humanitaire américaine directe, préférant pouvoir vendre pétrole et autres produits pour financer ses besoins. Cette aide s’est manifestée par l’intermédiaire de l’Organisation mondiale de la santé et un mécanisme de financement humanitaire américano-suisse, opérationnel depuis le 30 janvier, pour la fourniture de produits médicaux et de première nécessité. Toutefois, cette aide est conditionnée par…la libération de tous les binationaux et ressortissants étrangers emprisonnés en Iran ! De leur côté, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont exporté du matériel médical vers l’Iran, fin mars et sans condition, dans le cadre du mécanisme « Instex » permettant des échanges commerciaux avec l’Iran sans utiliser le dollar. Elles se sont aussi engagées à lui fournir une aide de 5 M€, par l’intermédiaire d’agences de l’ONU.

Sanctions unilatérales américaines. L’escalade de la tension entre les Etats-Unis et l’Iran remonte à 2019, rappelle Benjamin Hautecouverture. Elle a culminé en janvier 2020 avec l’assassinat, par un drone armé américain, du général iranien Qassem Suleimani. Entre l’automne 2019 et mars 2020, l’Iran a lancé une vingtaine d’attaques, directes ou indirectes, par missiles ou roquettes, contre des installations américaines au Moyen-Orient. Loin de répondre aux demandes de levée des sanctions internationales par l’Iran, les Etats-Unis ont renforcé les leurs par des « ciblages » dès le mois de mars : personnels scientifiques iraniens spécialisés dans le nucléaire ; entreprises et personnes accusées d’avoir aidé l’Iran à vendre des produits pétrochimiques ; sociétés basées aux Emirats arabes unis ayant acheté collectivement des centaines de milliers de tonnes de produits pétroliers iraniens, parfois en falsifiant des documents pour dissimuler leur origine. L’administration Trump se justifie par quatre raisons : non-respect des embargos en vigueur ; attaques du 11 mars à la roquette en Irak (2 militaires américains et 1 britannique tués) ; financement du terrorisme ; décision de Téhéran d’intensifier ses opérations d’enrichissement d’uranium (novembre 2019). Elle pose trois conditions à la levée des sanctions contre l’Iran : retrait de ses combattants dans les conflits régionaux ; abandon de son programme nucléaire militaire ; limitation de son programme de missiles balistiques. Quant à la demande de prêt par l’Iran au FMI, elle souligne le risque de détournement des fonds à des fins étrangères à l’épidémie du Covid-19. En effet, une loi américaine l’autorise à s’opposer à une demande de prêt, faite à une institution internationale, par un Etat désigné comme « soutien au terrorisme ». Or grâce à leur détention de plus de 15 % des droits de vote au FMI, les Etats-Unis y disposent, de fait, d’un droit de véto officieux.

Dossier nucléaire. Selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) daté du 4 mars 2020, l’Iran a poursuivi sa coopération avec elle au premier trimestre, indique Benjamin Hautecouverture. Or, depuis mai 2019, Téhéran a décidé de ne plus appliquer certaines mesures du PAGC (voir encadré) et, le 5 janvier 2020, a annoncé la suppression de toute « limite opérationnelle » à son programme nucléaire. Toutefois, entre novembre 2019 et mars 2020, le programme d’enrichissement d’uranium a largement dépassé les limites imposées par l’accord de 2015 (voir encadré). Le délai d’une année au minimum ne semble plus garanti pour produire suffisamment d’uranium enrichi pour réaliser une bombe atomique. Cependant, il convient d’ajouter le temps nécessaire à la reconfiguration des centrifugeuses pour obtenir un enrichissement de qualité « arme » et celui de la fabrication de l’arme elle-même. Par ailleurs, un autre rapport de l’AIEA, daté aussi du 4 mars 2020 mais relatif au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, indique que l’Iran n’a pas répondu à ses demandes d’information et a refusé l’accès de deux sites à ses inspecteurs en janvier 2020. Washington reproche donc à Téhéran son non-respect de ses engagements au titre de l’accord de 2015. De son côté, l’Iran souligne que c’est précisément la décision unilatérale des Etats-Unis de se retirer de cet accord en mai 2018 qui l’a libéré, de fait, de ses propres obligations. Finalement, l’épidémie du Covid-19 ni les sanctions américaines ne freinent le programme militaire de l’Iran. Le 22 avril 2020, il a en effet réussi, avec son propre lanceur, la mise en orbite basse de « Nour 1 », son premier satellite militaire.

Loïc Salmon

L’accord sur le nucléaire iranien, traduit par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) par « Plan d’action global commun » (PAGC), a été signé à Vienne (Autriche) le 14 juillet 2015 par huit parties : Etats-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne, Allemagne, Union Européenne (UE) et Iran. Outre le contrôle à des fins civiles du programme nucléaire de l’Iran par l’AIEA, cet accord vise à maintenir, à au moins un an et pendant dix ans, le délai de production d’uranium enrichi nécessaire à la fabrication d’une charge nucléaire. Ce délai permet de réagir en cas de reprise du programme nucléaire militaire. L’accord prévoit notamment : le passage du nombre de centrifugeuses de 19.000 à 5.060 ; la limitation à 300 kg du stock d’uranium enrichi à 3,67 % ; la limitation de la production de plutonium civil et l’arrêt de la production de plutonium militaire. Dès la mise en œuvre de l’accord par l’Iran, l’UE et les Etats-Unis s’engagent à lever les sanctions économiques à son encontre sur l’énergie, les transports et la finance. Les sanctions restent maintenues sur les armes et les matériels sensibles. Selon l’AIEA, l’Iran avait respecté les contraintes de l’accord, à la date du 16 janvier 2016.

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Moyen-Orient : pandémie du covid-19 et conflits en cours

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie




Chine : diplomatie « sanitaire » via les « Routes de la Soie »

La Chine renforce sa diplomatie mondiale de la santé, en vue d’objectifs économiques puis politiques, en tirant parti de la pandémie du Covid-19.

Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans une note publiée le 26 mars 2020 à Paris.

Un outil d’influence rôdé. Pour contrer l’offensive diplomatique de la Chine nationaliste en Afrique, la Chine populaire envoie une équipe médicale en Algérie dès 1963. Jusqu’à la fin des années 2010, elle aura déployé sur le continent africain plus de 20.000 personnels de santé, qui auraient soigné plus de 200 millions de personnes. En 2014, elle participe à l’effort international de lutte contre l’épidémie du virus Ebola, qui aura tué plus de 11.000 personnes notamment en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Comme près de 20.000 de ses ressortissants résident dans cette région, la Chine y envoie 1.200 personnels de santé dans un centre de traitement de 100 lits en Sierra Leone. Elle fournit une contribution financière de 150 M$, soit plus que la France ou le Japon, et coopère avec les Etats-Unis pour la création d’un centre africain de contrôle et de prévention des maladies en 2016. Parallèlement, dès l’automne 2013, en visite au Kazakhstan et en Indonésie, le président chinois Xi Jinping présente son projet mondial dénommé « Une Ceinture, une Route », plus connu sous le nom de « Routes de la Soie » qui, outre la construction d’infrastructures de transport, vise aussi à renforcer l’influence de la Chine. La partie sanitaire apparaît officiellement dans le plan triennal 2015-2017 de la Commission nationale de la santé et planning familial. Il s’agit notamment d’organiser des forums de coopération en ce sens avec les pays participants au projet, avec ceux de l’Asie du Sud-Est, ceux d’Europe centrale et orientale et les pays arabes. Ensuite, il convient de créer un mécanisme de prévention et de contrôle des maladies infectieuses en Asie centrale et dans la région du Grand Mékong. Un plan de formation des personnels de santé sera mis en place avec l’Indonésie et le Laos. Une alliance des universités médicales est envisagée avec la Russie. Est aussi prévue la création d’un centre international de médecine chinoise traditionnelle, pour y sensibiliser les Etats membres de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est, à savoir Bruneï, la Birmanie, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Viêt Nam. Par ailleurs, la Chine entend devenir un producteur important d’équipements médicaux de diagnostic et de traitement médical en constituant de grands groupes nationaux, capables de devenir concurrentiels sur le marché pharmaceutique mondial. Le plan triennal souligne la nécessité de participer activement à la gouvernance mondiale de la santé et d’exercer une influence sur la recherche, la négociation et l’élaboration de normes, règles et lignes directrices internationales pertinentes.

Des coopérations accrues. Le 18 janvier 2017 à Genève, Xi Jinping signe un protocole d’accord avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) portant sur la promotion de la sécurité sanitaire le long des Routes de la Soie. Quelques semaines plus tard, l’intense activité diplomatique de la Chine atteint deux objectifs : l’élection de l’ancien ministre éthiopien de la Santé et des Affaires étrangères, Tedros Adhanom Ghebreyesus, à la tête de l’OMS ; l’attribution du poste de sous-directeur général de l’OMS, chargé du groupe maladies transmissibles, au médecin chinois Ren Minghui. La Chine apporte la deuxième contribution financière de l’OMS derrière les Etats-Unis…qui ont suspendu la leur (20 % du budget) le 22 avril 2020. En outre, elle prend des initiatives internationales : création du « Global Health Drug Discovery Institute » (Institut mondial de recherche sur les médicaments et la santé) au sein de l’Université Tsinghua de Pékin, en partenariat avec la Fondation (américaine) Bill-et-Melinda-Gates ; conférence sino-africaine des ministres de la Santé ; réunion des ministres de la Santé des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ; réunion sur la coopération sanitaire internationale dans le cadre du projet « Une Ceinture, une Route » (30 ministres de la Santé et dirigeants d’organisations internationales). Cette dernière (août 2017) donne lieu à la signature d’accords bilatéraux ainsi qu’avec le Programme commun des nations unies sur le VIH/sida, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation. L’Alliance pour le développement durable de l’industrie de la santé le long des « Routes de la Soie » vise aussi à accroître les parts de marché des industries sanitaires de la Chine et à faire adopter ses normes et standards. Des réseaux de recherche sur les politiques de santé sont créés à l’issue des sommets Chine-pays de l’Europe centrale et orientale (novembre 2017) et Chine-Afrique (septembre 2018).

L’opportunité du Covid-19. Le 24 mars 2020, le Quotidien du peuple, organe du Parti communiste chinois, souligne la collaboration de la Chine avec l’OMS sur la crise du Covid-19 et lie son aide apportée à l’étranger à sa responsabilité de grande puissance. Alors que la Chine recevait auparavant des masques et matériels médicaux de nombreux pays et d’une dizaine d’organisations internationales, elle en exporte désormais et communique sur son action (voir encadré). Selon Antoine Bondaz, la Chine tente de convaincre les pays en développement et de nombreux pays européens de sa capacité à les aider dans cette grave crise sanitaire…grâce à son système de gouvernance estimé plus efficace que le modèle démocratique occidental. Son 13ème Plan quinquennal (2016-2020) a mis notamment l’accent sur les vaccins, l’oncologie (traitement du cancer), les médicaments pour le système nerveux central et la médecine personnalisée. Le plan « Made in China 2025 » place les biotechnologies parmi les dix technologies prioritaires. Grâce au retour d’expérience de la gestion de l’épidémie du SRAS de 2002, 90 % des malades atteints du covid-19 auraient fait l’objet d’un traitement associant médecine conventionnelle et médecine traditionnelle chinoise.

Loïc Salmon

Selon le site officiel chinois Global Times News, à la date du 26 mars 2020, la Chine a apporté une assistance d’urgence à 4 organisations internationales et 89 pays, dont 9 en Amérique centrale, 16 en Europe, 26 en Afrique, 28 en Asie et 10 dans la région du Pacifique-Sud. Outre la fourniture de matériels médicaux, elle a envoyé 7 groupes d’experts médicaux en Italie, en Iran, en Irak, en Serbie et au Cambodge. Elle a fait un don de 20 M$ à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour lutter contre le Covid-19. Elle a partagé son expérience et ses diagnostics sur ce virus avec 180 pays, régions et organisations internationales. Elle a organisé plus de 30 vidéoconférences avec les experts d’une centaine de pays. Elle a conseillé les équipes étrangères d’aide médicale présentes dans 56 pays en développement pour contrôler l’épidémie. Enfin, elle affirme être la première à avoir isolé et identifié des souches virales puis en avoir partagé la séquence complète de leur génome avec l’OMS.

Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

Défense : opération « Résilience » contre le covid-19




Moyen-Orient : pandémie du covid-19 et conflits en cours

Alors que le régime syrien nie la gravité du covid-19, au Liban, le mouvement politico-militaire Hezbollah y apporte une réponse sanitaire et sociale, tandis que celle de Daech repose sur une base idéologique.

Agnès Levallois et Jean-Luc Marret, maîtres de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), l’expliquent dans des notes publiées le 25 mars et le 13 avril 2020 à Paris.

La Syrie. Le gouvernement reconnaît, le 25 mars, le premier cas de contamination par le covid-19, en précisant qu’il s’agit d’une personne venant de l’étranger, indique Agnès Levallois. Jusqu’ici, il assurait que le virus n’avait pas atteint le territoire national, alors que la contamination avait déjà touché l’Irak, l’Iran, la Jordanie, le Liban et Israël. Les images d’agents municipaux désinfectant les rues de Damas semblent démontrer que le régime maîtrise la situation sanitaire, malgré la crise économique consécutive à neuf ans de guerre civile. Or le système de santé syrien n’est guère capable de gérer l’épidémie, remettant ainsi en question le retour à la normale de la vie quotidienne de la population. Le régime se maintient grâce à l’appui militaire de la Russie, de l’Iran et des milices chiites, dont le Hezbollah libanais. Il a réussi à repousser ses opposants jusque dans l’enclave d’Idlib (Nord-Ouest du pays). Les bombardements des forces armées syriennes entraînent un exode massif de la population civile, dont les exilés sont privés de leurs biens par décret du président Bachar al-Assad. Cette crise migratoire accentue la pression sur la Turquie et l’Europe. Le cessez-le-feu, négocié début mars par la Russie et la Turquie, doit notamment permettre à l’Organisation mondiale de la santé de procéder à des dépistages du covid-19 dans la région, d’autant plus exposée que les infrastructures de santé sont systématiquement détruites. En fait, le régime a tiré profit de l’émergence de l’Etat islamique (Daech) en 2014 sur une partie des territoires syrien et irakien, rappelle Agnès Levallois. Les pays occidentaux ont alors cessé d’exiger le départ de Bachar al-Assad. Son maintien au pouvoir devait garantir une certaine stabilité en Syrie, pendant la reconquête des territoires occupés par Daech par une coalition internationale de 70 nations dans le cadre de l’opération « Inherent Resolve », dont l’opération « Chammal » constitue le volet français.

Daech. Privé de territoire après sa défaite militaire, Daech ne peut conduire un « djihad sanitaire » en faveur exclusivement de musulmans sunnites de Syrie et d’Irak, estime Jean-Luc Marret. Faute d’effectifs et de moyens techniques suffisants, sa propagande a commencé par considérer le covid-19 comme un « châtiment divin » contre la Chine, Etat athée qui persécute sa minorité musulmane ouïghour. Ensuite, elle a accusé le « gouvernement infidèle de Chine » de minimiser sciemment l’étendue de la pandémie. Toutefois, Daech a élaboré des directives de sécurité prophylactiques pour ses sympathisants, en insistant sur la protection donnée par les vêtements islamiques féminins et la distance sociale entre les sexes. Il note que la pandémie pourrait empêcher les Etats, qu’il cible de ses menaces, de procéder à des opérations anti-terroristes. Il préfère concentrer les efforts de ses militants sur la recherche des moyens pour libérer ses djihadistes détenus en Syrie et en Irak. Dans le passé et sur les territoires qu’ils contrôlaient, Daech et l’organisation terroriste Al-Qaïda ont manifesté leur intérêt pour la recherche et le développement d’armes nucléaires, radiologiques, chimiques et même biologiques. Mais ils n’ont jamais pu en maîtriser les technologies les plus sensibles. Aucune information ne laisse à penser que Daech puisse recourir au covid-19 comme moyen improvisé et rustique de bioterrorisme en Europe. Toutefois en raison de son organisation décentralisée et de l’autonomie de ses réseaux à travers le monde, souligne Jean-Luc Marret, Daech pourrait utiliser certains individus psychologiquement fragiles pour effectuer des contaminations improvisées sur des cibles définies au préalable. Déjà en 2002-2003, Al-Qaïda s’était intéressé à la ricine (poison 6.000 fois plus toxique que le cyanure).

Le Hezbollah. Considéré comme organisation terroriste par de nombreux pays dont Israël, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et les Etats membres de l’Union européenne, le Hezbollah bénéficie des appuis d’une vaste diaspora libanaise et surtout de l’Iran. Au Liban même, rappelle Jean-Luc Marret, il gère des dispensaires, des hôpitaux et une vaste logistique de soutien de la population chiite et même au-delà. Ses opposants l’ont accusé d’avoir introduit le covid-19, via la Syrie ou l’Iran. Certains de ses membres qui s’étaient rendus à la ville religieuse de Qoms n’ont pas été mis en isolement à leur retour, malgré l’épidémie en Iran. Vu la défaillance de l’Etat libanais, le Hezbollah a déclaré avoir mobilisé 24.500 de ses membres et sympathisants, dont des professionnels de la santé et même le ministre de la Santé choisi par lui lors de la constitution du gouvernement libanais, pour lutter contre la pandémie. Les médias libanais en ont montré certains, vêtus d’un uniforme, gantés et masqués, en train de désinfecter les quartiers chiites de Beyrouth et de distribuer de la nourriture. Le Hezbollah a déclaré affecter certains moyens de sa guerre contre Israël à celle contre le covid-19 : un centre d’appels ; trois centres de confinement de 170 lits pouvant monter jusqu’à 1.000 ; 64 comités sociaux pour aider les familles nécessiteuses. Mais son action a été complétée par une division du travail entre communautés sunnite, chrétienne et druze. Ainsi, plusieurs organisations chrétiennes ont fourni des tests de dépistage, notamment pour les nombreux réfugiés, et le parti druze a offert des dons à plusieurs hôpitaux et a mis des zones de confinement à disposition des personnes contaminées.

Loïc Salmon

La population libyenne se trouve confrontée à la guerre civile et au covid-19, souligne Aude Thomas, chargée de recherche à la FRS, dans une note du 3 avril 2020. Le premier cas d’infection a été signalé le 24 mars, quelques heures après les bombardements des quartiers du Sud de Tripoli, menés par l’Armée nationale libyenne (ANL). Celle-ci est dirigée par le maréchal Khalifa Haftar, qui bénéficie de l’appui des Emirats arabes unis. En représailles, les forces armées du gouvernement d’union nationale (GUN) ont attaqué, sans succès, la base aérienne d’Al-Waztiyah (150 km à l’Ouest de Tripoli), qui fournit un soutien logistique aux zones contrôlées par l’ANL. Le GUN, soutenu par la Turquie, a instauré un couvre-feu partiel en Tripolitaine et dans le Sud du pays et fermé les écoles et commerces non essentiels. Les municipalités ont pris des mesures de désinfection des rues et bâtiments publics. Les déplacements ont été limités et les points de passage vers l’Algérie et la Tunisie fermés. Les Emirats arabe unis et la Turquie investissent des moyens militaires en Libye, à savoir soldats, officiers d’encadrement et drones. Récemment, des combattants syriens ont rejoint les rangs du GUN et même de l’ANL à la suite du rapprochement entre le maréchal Haftar et la Syrie. Les Etats européens et la Mission des nations unies en Libye tentent d’instaurer et de faire respecter une trêve humanitaire.

Défense : opération « Résilience » contre le covid-19

Proche-Orient : Israël, envisager tous les scénarios de riposte

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie




Marine nationale : s’entraîner pour anticiper le combat futur

Avant son départ, toute unité navale doit avoir obtenu la qualification opérationnelle du navire et de son équipage, ou leur remise à niveau, pour remplir ses missions, militaires ou civiles, d’aujourd’hui et celles de demain.

Le capitaine de vaisseau Jean-Marc Bordier, commandant la division Entraînement de la Force d’action navale l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 4 mars 2020 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Missions diversifiées. L’amiral commandant la Force d’action navale a autorité sur la Force aéronavale nucléaire, centrée sur le porte-avions Charles-de-Gaulle. En outre, il prépare et soutient un réservoir de forces et de compétences pour les missions de tous les navires militaires de surface. Ainsi, la souveraineté dans les espaces maritimes est assurée par des bâtiments de soutien et d’assistance outre-mer et des frégates de surveillance (FS) qui participent aussi à la lutte contre les narcotrafics. La mission « Jeanne d’Arc », composée d’un porte-hélicoptères amphibie (PHA) et d’une frégate furtive (FLF), constitue l’Ecole d’application des officiers de marine. Les bâtiments hydrographique et océanographique mettent à jour les carte marines. La mission « Corymbe », de prévention de la piraterie et de protection de la navigation dans le golfe de Guinée mobilise un PHA, une FS et un aviso A69. Des bâtiments de soutien et d’assistance métropolitains (BSAM) remplissent la mission « Thon rouge » de police des pêches. Des bâtiments-bases de plongeurs démineurs celle de l’action de l’Etat en mer. Les patrouilleurs de haute mer (PHM) participent à la lutte contre l’immigration clandestine. Une frégate multi-missions (FREMM), une frégate de lutte anti-sous-marine (FASM), un aviso A69, un chasseur de mines tripartite (CMT) et un bâtiment remorqueur de sonars participent, autour de Brest, au soutien des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la Force océanique stratégique. Dans le Grand Nord, une FREMM, une FASM et un BSAM contribuent aux missions de connaissance et d’anticipation, comme une FREMM et une FLF en Méditerranée orientale. Une FREMM, un FASM, un PHM, un CMT et un bâtiment de commandement et de ravitaillement (BCR) contribuent à la mission de réassurance OTAN en mer Baltique. FREMM, FASM, FLF et frégates antiaériennes (FAA) et de défense aérienne (FDA) participent à l’opération « Chammal » au Levant. FDA, FAA, FREMM, FLF, FS et BCR sont déployés dans la lutte contre le terrorisme en océan Indien et dans le détroit d’Ormuz. Le Groupe aéronaval se déplace au gré des positionnements et partenariats stratégiques. Une FS remplit des missions de prévention, de connaissance et d’anticipation en mer de Chine et au large de l’Australie. Des CMT participent à des missions de guerre des mines en océan Indien. Une FS et un patrouilleur polaire ravitaillent les Terres australes et antarctiques françaises. Enfin, diverses unités assurent la défense maritime du territoire métropolitain.

Scénarios adaptables. L’entraînement, préalable aux missions, évolue en fonction du contexte international, souligne le capitaine de vaisseau Bordier. Il s’agit de comprendre les menaces émergentes : nouvelles formes de terrorisme ; cyberattaques ; missiles hypersoniques ; brouillage GPS ; déni d’accès aux satellites ; mines électriques et non plus magnétiques. L’entraînement développe les compétences du métier de marin et les spécialités à maintenir à un niveau élevé. Or la Marine emploie des unités ultra-modernes (FREMM) et des bâtiments âgés de plus de 30 ans avec des équipements très différents. La division Entraînement de la Force d’action navale compte 150 marins expérimentés de toutes les spécialités, dont 80 basés à Toulon et 60 à Brest. Sélectionnés pour leur compétence, ils doivent avoir navigué et être crédibles. En conséquence, leur moyenne d’âge atteint 37-38 ans, contre 29 ans pour toute la Marine. Des contrats avec des sociétés civiles permettent de disposer de bateaux cibles ou d’aéronefs, moins onéreux que les moyens militaires. Le plan « Mercator » vise à préparer les combats de demain avec les moyens existants et ceux en développement par les industriels. Il prévoit notamment que, tous les deux ans, un navire doit procéder à des tirs de missiles selon un scénario tactique incluant des incidents à bord. Les simulateurs permettent d’entretenir les savoir-faire de l’équipage à terre : navigation ; manœuvres ; guerre électronique ; cyberdéfense ; situation tactique. Dans 4-5 ans, le simulateur pour avion de patrouille maritime, à Lann-Bihoué, pourra communiquer avec le simulateur pour sous-marin d’attaque, à Toulon, et un poste de commandement tactique.

Entraînements individuel et collectif. Les marins acquièrent en école les 300 savoir-faire indispensables. Toutefois, souligne le capitaine de vaisseau Bordier, l’entraînement répétitif les poussent à leurs limites, car le combat exige de réagir très vite. L’entraînement se répartit entre stages de mise en condition opérationnelle ou remise aux normes opérationnelles, à terre et en mer. Il facilite la mise à jour de la doctrine d’emploi du navire. Ainsi, la préparation opérationnelle d’une frégate se déroule en 80 jours, répartis sur 4 ans. Les commandants entretiennent la qualification individuelle des marins (préparation d’aéronef, chef de quart etc.). La division entraînement de la Force d’action navale suit la qualification opérationnelle de l’unité, évalue son entraînement et la fait progresser. Elle organise des exercices conjoints avec les armées de l’Air (défense aérienne) et de Terre (exercices amphibies). Ensuite, le commandement de la Force aéromaritime de réaction rapide (niveau OTAN) entraîne le Groupe aéronaval ou la Force expéditionnaire amphibie. Le plan « Euterpe » permet d’évaluer les capacités de l’unité en matière de sûreté et de sécurité à quai et en mer.

Loïc Salmon

La Force d’action navale (FAN) compte 97 navires militaires armés par 9.800 marins. Elle comprend : le Groupe aéronaval ; la Force expéditionnaire amphibie ; la composante frégates ; la Force de guerre des mines ; les bâtiments de souveraineté ; les bâtiments de soutien. Son état-major, basé à Toulon, dispose d’implantations à Cherbourg et Brest. La FAN de Cherbourg (165 marins) possède les moyens dédiés aux missions de l’action de l’Etat en mer et de protection des approches maritimes (police des pêches et lutte contre les trafics). La FAN de Brest (2.800 marins) dispose des moyens de projection vers la zone Atlantique et de participation aux missions océaniques et de dissuasion nucléaire de la Marine. A Toulon, la FAN (5.400 marins) concentre les moyens de projection de puissance vers les zones de crises en Méditerranée et en océan Indien. S’y ajoutent : 3 groupes de plongeurs démineurs ; 4 centres d’expertise (renseignement, sécurité, cyberdéfense et météorologie) ; 1 flottille amphibie ; l’état-major de la Force aéromaritime de réaction rapide dans le cadre de l’OTAN, qui prendra l’alerte à Toulon en 2021. La Marine dispose de 6 bases en outre-mer (Guyane, Polynésie française, Martinique, La Réunion, Mayotte et Nouvelle-Calédonie) et de 3 à l’étranger (Sénégal, Djibouti et Emirats arabes unis).

Marine nationale : opération « Agénor » et missions « Foch » et « Jeanne d’Arc »

Marine nationale : l’aéronavale, tournée vers les opérations

Marines : outils politiques et de projection de puissance




Renseignement : anticiper la surprise stratégique

La compréhension de l’environnement, en vue d’anticiper son évolution, nécessite la configuration de scénarios possibles et susceptibles de déboucher sur une crise, une attaque militaire ou un événement déstabilisant la société.

Paul Charon, directeur adjoint de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 24 février 2020 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les échecs. La recherche universitaire relative à l’anticipation stratégique provient surtout des Etats-Unis, de Grande-Bretagne et d’Israël (voir encadré), souligne Paul Charon.

L’attaque surprise de l’aviation japonaise contre la base navale américaine de Pearl Harbor en 1941 a déclenché ensuite des études en ce sens, au sein des services de renseignement (SR) et du monde universitaire. Les SR américains ont été surpris par : l’intervention de la Chine pendant la guerre de Corée (1950) ; l’offensive nord-vietnamienne du Têt (1968) pendant celle du Viêt Nam ; les attentats terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis (2001) ; l’annexion de la Crimée par la Russie (2014). Dans l’illusion de son invulnérabilité après la guerre des Six-Jours (1967), Israël a relâché sa vigilance et n’a pas tenu compte des manœuvres de duperie de l’Egypte (22 exercices militaires à la frontière du Sinaï), préalables à celle du Kippour (1973). La surprise stratégique ne se renouvelle jamais de la même façon, car le contexte évolue en permanence avec le risque de mener une guerre de retard. Ses formes varient : diplomatie avec les politiques de puissance de la Russie, de la Chine, de la Corée du Nord, de l’Iran et de la Turquie ; apparition d’acteurs non étatiques comme les organisations terroristes ; technologies nouvelles ; doctrines employant différemment des moyens existants. Le travail d’anticipation prépare la résilience d’une société face à une agression. Un analyste, expert sur un pays, en maîtrise la langue avec ses nuances, qui lui permettent d’en mieux comprendre les évolutions et de les anticiper. Mais il manque de sens tactique et n’est guère entendu par les décideurs des pays démocratiques, obsédés par le court terme. En revanche, l’analyste de renseignement tactique parvient à les alerter. D’ordinaire généraliste sans connaissances approfondies, il passe d’une hypothèse à l’autre, capacité qui fait défaut à l’expert.

Les facteurs intrinsèques. Selon Paul Charon, les SR se trouvent parfois submergés par la quantité de « bruits », à trier pour détecter le signal opportun (cas de Pearl Harbor). S’y ajoutent une incapacité à mettre en commun des renseignements trop éparpillés et un manque de discernement entre niveaux stratégique et tactique. Ainsi, la CIA savait qu’Al Qaïda préparait des attentats aux Etats-Unis, mais ignorait où, quand et comment. La focalisation sur une source jugée excellente (« haut placée ») conduit à la surestimer au détriment des autres, avec le risque d’une erreur ou d’avoir affaire à un agent double. Concentrer son attention sur une seule analyse, considérée comme indiscutable, élimine tous les points de vue différents. Les analystes interprètent, de façon consciente ou non, les « signaux faibles » à partir de « grilles » qui risquent d’en écarter comme scénarios improbables. Une stratégie trop explicite peut résulter d’une ruse, visant à abaisser le niveau de vigilance (cas de la guerre du Kippour). Il en est de même pour une attaque improbable, malgré le « bruit » alarmant qui l’entoure, comme crier « au loup » (danger) trop souvent. Le facteur « cognitif » consiste à traiter une information à partir d’expériences mémorisées ou de préjugés et non par raisonnement. Le cerveau sélectionne ce qu’il estime la meilleure interprétation et écarte les informations infirmant l’hypothèse de départ.

Les dysfonctionnements. Des décisions erronées résultent aussi du poids des SR, indique Paul Charon. L’action sur le terrain se trouvant soumise à des procédures, ceux-ci tendent à proposer, des plans tout prêts en cas d’urgence, pour satisfaire les décideurs politiques. Par ailleurs, ils évitent le partage des informations pour s’en servir comme leviers, lors des compétitions internes en matière de budget et de personnels. Ils doivent parfois répondre aux besoins des décideurs, dont la perception de la menace s’éloigne de celle définie par l’organisme de coordination du renseignement. Par exemple, la réalité de la menace du terrorisme, en nombre de victimes par an, ne remet pas en cause le rang de la France dans le monde ni ne contrarie la remontée en puissance de la Russie ou de la Chine. Les SR évaluent leurs propres analystes. En effet, un bon analyste de renseignement tactique fera un piètre analyste d’anticipation, or ce sont souvent les mêmes personnes, indique Paul Charon.

Les pistes possibles. Il convient aussi d’étudier les succès et de construire une théorie de la surprise, souligne Paul Charon. Alors que le « puzzle » permet de répondre à une question précise (tactique), le « mystère » nécessite une analyse plus approfondie (stratégique). Aux Etats-Unis et au Canada, des équipes mixtes d’analystes et de chercheurs prennent en compte les analyses alternatives. L’imagination permet d’anticiper de nouvelles formes d’agressions. La création d’une filière d’analystes, aux profils diversifiés, permettrait d’approfondir leurs capacités. Un échange accru avec le monde universitaire, qui voit les choses différemment, met à l’épreuve les méthodes des SR. Ainsi, un analyste rédige une dépêche qui, relue par un expert, passe à l’échelon supérieur pour diffusion selon l’opportunité politique, convertissant une anticipation stratégique en renseignement tactique.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, la Direction du renseignement national a autorité sur 16 services employant 100.000 personnes : la CIA (renseignement extérieur et opérations clandestines), indépendante du gouvernement fédéral, et les agences des divers ministères fédéraux ou « départements ». Ainsi, le département de la Défense dispose de 9 agences : celle de l’armée de Terre ; celle de la Marine ; celle de l’armée de l’Air ; celle du Corps des marines ; DIA (renseignement à l’étranger) ; NGA (renseignement géospatial) ; NRO (reconnaissance satellitaire) ; NSA (renseignement électronique) ; DCHC (contre-espionnage et renseignement humain). Le département de l’Energie est doté du Bureau de renseignement et de contre-espionnage. Le département de la Sécurité intérieure dispose du Bureau de renseignement et d’analyse ainsi que du CGI (garde côtière). Le département de la Justice recourt au FBI (police judiciaire et renseignement intérieur) et à la DEA (lutte anti-drogue). Le département d’Etat (Affaires étrangères) dispose du Bureau de renseignement et de recherche. Le département du Trésor possède son Bureau de renseignement et d’analyse. La Grande-Bretagne utilise trois services employant environ 13.000 personnes : MI 5 (renseignement intérieur et lutte anti-terroriste) ; MI 6 (renseignement extérieur) ; GCHQ (renseignement électronique). Israël emploie trois services : Mossad (renseignement extérieur, opérations spéciales et lutte anti-terroriste), rattaché directement au Premier ministre ; Shin Beth (sécurité intérieure) ; Aman (sécurité militaire).

Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




Armée de Terre : le chef tactique dans un combat futur de haute intensité

Dans le combat, probable, de haute intensité de demain, le commandant sur le terrain devra vaincre l’ennemi dans un contexte de chaos humain, matériel et informationnel sur un large spectre et pendant de longues périodes.

Ce thème a été abordé lors du colloque organisé, le 6 février 2020 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées (CEMA) ; le général de corps d’armée Bernard Barrera, major général de l’armée de Terre ; le général de division Patrick Bréthous, sous-chef d’état-major opérations aéroterrestres de l’armée de Terre ; le général de brigade Todd Wasmund, adjoint opérations de la 3ème Division américaine d’infanterie.

Haute intensité. Les armées assurent la protection de la France, à savoir ses intérêts ou sa survie en cas de menace existentielle, rappelle le CEMA. Les crises d’aujourd’hui ne correspondent pas à un engagement de haute intensité, mais plutôt à des confrontations intenses comme au Mali. Donner la mort sur ordre de l’Etat, pour atteindre un objectif désigné pour le bien commun, entraîne un taux d’attrition physique mal accepté par une grande nation démocratique. Celle-ci mobilise ses ressources dans tous les champs imaginables. Les moyens spatiaux et cyber démultiplient les effets militaires, pour vaincre l’adversaire sans coups de feu. Dans une guerre menée par des acteurs divers, le chef militaire porte la coordination. Sur le terrain, comme meneur d’hommes formés et entraînés, il favorise la cohésion de son unité, force morale qui donne la supériorité mais fragilise le combat tactique quand elle vacille, prélude à la défaite. La convergence des valeurs républicaines et du bien commun font bénéficier la France d’une attractivité suscitant des vocations militaires, qui font défaut à d’autres pays, indique le CEMA. L’exemplarité du chef et le souci de ses subordonnés lui permettent de garder la cohésion de l’unité dans l’engagement tactique. Exercice de définition, son ordre initial consiste à exposer les motifs des ordres de ses supérieurs en vue de convaincre ses subordonnés, qu’il comprend et connaît bien, et leur expliquer comment atteindre un effet majeur. Dans l’affrontement des volontés, qui caractérise le combat, la capacité d’initiative permet de faire face à l’inattendu, à la surprise du champ de bataille. Forme la plus élaborée de la discipline, l’initiative reste nécessaire au combat. Par ailleurs, le chef tactique doit toujours respecter l’éthique militaire face à la violence. Fort de sa capacité à discerner, il assume la responsabilité de ses choix, qu’il ne doit pas oublier.

Continuité et adaptation. Objet vivant en évolution permanente, la guerre génère de la complexité, estime le général Bréthous. Elle entraîne des dommages matériels, un effort économique, une instabilité politique et, pour les soldats, une perte du sentiment d’humanité. Ceux-ci se tournent vers leur chef tactique, qui peut risquer leur vie si nécessaire et doit contrôler le feu face à l’adversaire, qui n’aura pas toujours les mêmes contraintes éthiques. En conséquence, il suit une formation tout au long de sa carrière avec stages, franchissements de grades, passages sur simulateur avant l’environnement réel et dans le contexte de l’époque. Résistant à la fatigue et à la douleur, le chef maîtrise la technique de ses armes, agit en autonomie sur le plan tactique, suscite l’enthousiasme de ses soldats et les guide, même si certains meurent au combat. Son sens du service, son esprit guerrier, sa culture historique, sa connaissance du pays et du milieu politico-diplomatico-militaire enrichissent son expérience et élargissent sa culture générale. Au combat, il applique ce qu’il a appris, au fond du désert comme en haute montagne. En outre, il s’appuie sur l’intelligence collective de son état-major et permet à chacun de s’exprimer à son niveau. Il bénéficie des apports technologiques et des analyses de ses experts et de chefs alliés. Il n’existe pas de chef unique mais des chefs différents, que la troupe regarde et veut entendre, souligne le général Bréthous. Leur compréhension de la situation tactique leur permet d’apporter les bonnes réponses aux bonnes questions. Au sein d’un état-major, le chef ou son adjoint, qui s’aperçoit de toute dérive éventuelle, s’arrange pour que le « fort » compense le « faible » et maintient la cohésion.

Systèmes d’armes et d’hommes. Il faut se préparer à un conflit majeur, avec des pertes possibles, et à combattre en interarmes et interarmées, souligne le général Barrera. Il pourrait se produire en Europe avec des matériels plus performants que dans les années 1980 (Balkans) et des moyens immatériels (cyber), qui feront la différence. Les chefs tactiques s’y préparent avec les retours d’expérience acquis jusqu’à l’opération « Barkhane » au Sahel. Dans tout conflit futur, le chef continuera à décider au cœur de la bataille, en s’adaptant au contexte. Grâce à son esprit ouvert et curieux, il peut comprendre les complexités du monde et de la menace. Tirant partie de la technologie, il peut agir en mode dégradé face à l’incertitude, grâce à l’intelligence artificielle qui « discrimine les signaux » les plus importants. Il filtre l’information, n’en gardant que l’essentiel, et résiste à la désinformation, déstabilisante pour lui et ses soldats. Il maintient la cohérence de l’outil de combat dans les champs immatériel (cyber) et matériel (armes et équipements), en évitant les technologies trop compliquées, facteurs d’échecs au combat. En temps de stress et pour conserver l’efficacité, il doit éviter les réflexes corporatifs et faire preuve d’agilité intellectuelle. Il doit se montrer apte à s’intégrer et commander en multinational. Outre sa capacité d’éduquer et d’entraîner ses personnels, son autorité repose sur le bon sens. Il connaît ses subordonnés et ne leur donne que des ordres qu’ils soient capables d’exécuter. Il prépare ses ordres, conscient de la prise de risques quand l’enjeu n’en vaut pas la peine. Une troupe qui gagne peut encaisser des pertes et ne pas s’arrêter s’il y en a, estime le génal Barrera. Quand elle se sent en danger, la nation aussi se montre capable d’encaisser le choc. Les pertes ont été mal acceptées en Afghanistan, en raison de la trop longue durée de l’engagement. Ce n’est pas le cas au Sahel, car la lutte contre l’islamisme est bien perçue. La logique du « zéro mort » n’existe plus, conclut le général Barrera.

Loïc Salmon

Selon le général Wasmund, l’éthique du soldat de l’armée de Terre des Etats-Unis se résume en quatre principes : priorité permanente à la mission ; ne jamais accepter la défaite ; ne jamais déserter ; ne jamais abandonner un camarade blessé. Elle s’insère dans la profession de foi suivante : « Je suis un soldat américain ; je suis un guerrier et membre d’une équipe ; je sers le peuple des Etats-Unis et vit les valeurs de l’Armée ; je suis discipliné et solide physiquement et mentalement, entraîné et compétent dans mes tâches et exercices militaires ; j’entretiens toujours mes armes, mon équipement et ma personne ; je suis un expert et un professionnel ; je me tiens prêt à être déployé et engagé pour détruire les ennemis des Etats-Unis en combat rapproché ; je suis un gardien de la liberté et du mode vie américain. »

Défense : durer et vaincre dans un conflit de haute intensité

Guerre : maîtriser la violence humaine et technologique

Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre