D’Azincourt à Marignan, Chevaliers & Bombardes

La France et l’Angleterre, passées du Moyen-Age lors de la bataille d’Azincourt (1415) à la Renaissance avec celle de Marignan (1515), ont connu les mutations de l’art de la guerre.

A Azincourt, leur supériorité numérique a conforté les Français dans la conviction d’une victoire bientôt acquise. Ce sentiment était renforcé par le mépris de leur chevalerie à l’égard de la « piétaille » anglaise, qui osait la défier. Leur défaite s’explique notamment par l’inadaptation de la cavalerie lourde face à la mobilité de l’infanterie et la profusion des hommes au regard de l’étroitesse du terrain. Par la suite, le modèle des fantassins suisses, en rangs serrés et équipés de longues piques, sera imité dans toute l’Europe. Cette émergence de l’infanterie favorise la promotion sociale par le métier des armes. Par ailleurs, l’artillerie, apparue dès 1338 en France pour la défense des villes et châteaux, s’améliore au cours du siècle suivant : canons en fer ou en bronze, boulets métalliques et affuts sur roues. Pendant la trêve de la guerre avec l’Angleterre entre 1444 et 1449, Charles VII constitue une armée permanente payée chaque mois. Il crée d’abord 15 « compagnies d’ordonnance » de 100 « lances » chacune, soit environ 6.000 combattants. Une lance compte un « homme d’armes », cavalier lourd en armure, et quelques piétons et cavaliers légers en nombre variable. Le roi institue ensuite les « francs-archers », soit 8.000 hommes recrutés parmi les roturiers. Chaque paroisse doit désigner un habitant, en principe volontaire, qui, exempté de l’impôt de la taille, doit s’équiper et s’exercer régulièrement au tir à l’arc et à l’arbalète. Il doit répondre à l’appel en cas de conflit et reçoit une rémunération pour la durée de son service actif. Le roi crée aussi « l’arrière-ban », à savoir un service militaire réorganisé des nobles qui doivent s’équiper d’une armure, d’armes et d’un cheval et se préparer à la guerre selon leur statut et leur fief. En raison de leurs compétences financière, administrative et militaire, les frères Bureau modernisent l’artillerie royale, qui devient plus nombreuse et mobile avec le recrutement ponctuel de charretiers et de pionniers. La garde du corps du roi, où prédominent les archers écossais, assure sa protection rapprochée et prend part au conflit en cas de besoin. Lors de sa longue guerre contre Charles le Téméraire, Louis XI développe le camp militaire mobile, car la capture ou le pillage du camp de l’ennemi demeure un enjeu tactique. Ordonné avec rues et quartiers autour d’une place d’armes pour le rassemblement des fantassins et des cavaliers, il est clos par des palissades et des chariots avec un fossé où les pièces d’artillerie légère prennent position. Les chevaux de combat sont utilisés d’abord pour la reconnaissance, le harcèlement, la poursuite et les expéditions en pays ennemi (« chevauchées »). En bataille rangée, la cavalerie sert surtout à prendre l’ennemi à revers (Castillon, 1453) et charge rarement de front (Marignan, 1515). Le nombre de chevaux d’attelage suit l’accroissement des effectifs des armées, des vivres, des bagages, du nombre de pièces d’artillerie et de la masse des munitions. Quoique fier de son artillerie lourde et de sa cavalerie, François Ier prévoit de les renforcer par 42.000 piquiers et hallebardiers et 12.000 arquebusiers et d’appliquer une discipline très sévère. Pourtant, ses successeurs devront longtemps recruter des mercenaires pour disposer d’une infanterie de qualité.

Loïc Salmon

Exposition « D’Azincourt à Marignan » aux Invalides

Histoires d’armes

« D’Azincourt à Marignan, Chevaliers & Bombardes 1415-1515 », ouvrage collectif. Éditions Gallimard/Musée de l’Armée, 272 pages, 35 €




Exposition « D’Azincourt à Marignan » aux Invalides

1415 et 1515, ces dates de grandes batailles, où triomphent d’abord l’arc et ensuite le canon, sont restées dans l’histoire et le roman de l’Angleterre et de la France.

Cette exposition présente les mutations survenues entre la bataille d’Azincourt (1415), qui voit la défaite de la chevalerie française face aux archers anglais, à celle de Marignan (1515) où l’artillerie française l’emporte sur les fantassins suisses dans le Nord de l’Italie. Elle commence avec la présence, sous le porche des Invalides, d’un canon en bronze marqué de la salamandre couronnée, emblème de François Ier. Ce canon, qui pèse plus de 2 t, pouvait tirer des boulets en fonte de fer de 18 kg et nécessitait un attelage de 7 chevaux. Dans les salles d’exposition, deux dispositifs multimédias reconstituent les deux batailles, que sépare un siècle d’innovations.

D’Azincourt à Castillon. Cela commence en 1337 par une querelle dynastique sur des héritages, que revendiqueront plusieurs générations de souverains français et anglais, descendants du roi de France Louis IX, dit Saint-Louis (1214-1270). La guerre va durer 116 ans. Malgré ses victoires de Crécy (1336) et de Poitiers (1346), l’Angleterre n’a pu conquérir la France, en raison de la guérilla menée par le connétable Bertrand Du Guesclin (1320-1380). En 1415, le roi anglais Henry V débarque en Normandie avec 9.000 hommes, assiège Harfleur qui capitule après trois mois d’un siège éprouvant qui affaiblit son armée. Il décide alors de rejoindre le port de Calais pour rentrer en Angleterre. Une armée française de 12.000 hommes, commandés par le connétable Charles d’Albret et le maréchal Jean II le Meingre, surnommé Boucicaut, se lance alors à sa poursuite et bloque tous les passages de la Somme. Pourtant, les Anglais, affamés et souffrant de la dysenterie, parviennent à franchir le fleuve, mais sont arrêtés devant Azincourt. L’affrontement débute le 25 octobre vers 11 h. La nuit précédente, une averse a transformé le champ de bataille en bourbier gênant la progression des chevaliers français. Les archers anglais s’avancent, plantent des pieux pour gêner la cavalerie adverse et décochent une pluie de flèches. Très entraînés, ils peuvent en tirer une dizaine à la minute. Les chevaliers français, décimés, ne parviennent pas à disloquer les troupes anglaises, composées surtout de fantassins. Beaucoup sont faits prisonniers ou meurent sous les flèches que continuent de lancer les archers. En fin de journée, l’arrière-garde française tente une dernière attaque, encore repoussée. A 17 h, le combat cesse. L’armée française déplore plus de 5.000 morts, dont l’élite de la chevalerie. Henry V, qui n’a perdu que 500 hommes, est à nouveau maître de la Normandie et rembarque à Calais avec ses prisonniers et son butin. Sur le plan politique, les négociations pour terminer la guerre aboutissent au traité de Troyes (1420), qui déshérite le dauphin Charles (futur Charles VII) au profit d’Henry V… qui meurt avant le roi de France Charles VI. Leurs fils vont alors se disputer la couronne de France jusqu’à la victoire finale de Charles VII à Castillon (1453), grâce surtout à l’artillerie des frères Jean et Gaspard Bureau, et après l’épopée de Jeanne d’Arc (1428-1431).

Marignan et le rêve italien. Les guerres d’Italie, qui dureront de 1494 à 1559, trouvent aussi leurs origines dans des querelles d’héritages. La famille d’Anjou, issue du roi de France Jean II le Bon (1319-1364), avait autrefois régné sur Naples. L’Italie, quoique morcelée en divers petits États rivaux, connaît un foisonnement culturel et scientifique qui attise les convoitises. Lors de la première expédition (1494-1497), Charles VIII fait valoir ses droits sur le royaume de Naples, légué par René d’Anjou à Louis XI, son père. Louis XII, son cousin et héritier, entreprend trois guerres (1499-1500 ; 1501-1504 ; 1508-1513) pour récupérer Naples et… le Milanais, héritage de sa grand’mère Valentine, fille de Jean Galéas Visconti (1351-1402), duc de Milan à l’époque. A sa mort en 1515, François Ier, son cousin et héritier et également arrière-petit-fils de Valentine, revendique ses droits sur le Milanais. Il a obtenu la neutralité de l’Angleterre et de l’Empire romain germanique ainsi que le soutien de Venise et la bienveillance de Gênes et de la Savoie. Il dispose de 2.500 canonniers, pour manœuvrer 60 pièces lourdes et 200 plus légères, et de 22.000 mercenaires allemands. En tout, 45.000 hommes sont commandés par le connétable Charles de Bourbon, l’ingénieur militaire Pedro Navarro et Pierre Terrail, seigneur de Bayard. A Marignan, près de Milan, les attendent les forces de Maximilien Sforza, nouveau duc de Milan placé par l’Espagne, celles du pape Léon X et 35.000 fantassins suisses, réputés invincibles. François Ier négocie le départ de 12.000 mercenaires suisses contre une forte somme. Le 13 septembre, le combat s’engage et s’interrompt à la nuit. Le lendemain, les Suisses attaquent en premier mais, faute de coordination, ne peuvent résister aux charges de cavalerie. Vers 11 h, à l’arrivée des renforts vénitiens, les Suisses battent en retraite. Ils ont laissé près de 10.000 morts sur le champ de bataille, tandis que le camp franco-vénitien en compte de 5.000 à 8.000. Le roi de France exerce alors une influence sur toute l’Italie du Nord. En 1516, il signe le concordat de Bologne avec Léon X et la « paix perpétuelle » avec les cantons suisses.

De la chevalerie à l’artillerie. La chevalerie, morte à Azincourt, se perpétuera par les Ordres honorifiques de chevalerie. En 1430, Philippe le Bon, duc de Bourgogne et cousin du roi Louis XI, fonde celui de la Toison d’Or, décerné à 31 « chevaliers » dont la fidélité l’emporte sur les vertus guerrières. En réponse, Louis XI, son rival, crée l’Ordre de Saint-Michel en 1469. Par ailleurs, après plus d’un siècle d’expérience et de mises au point, le canon va transformer pour longtemps l’art de la guerre. A Marignan, l’artillerie a joué un rôle déterminant face aux carrés des piquiers suisses. Pourtant, l’idéal chevaleresque reste encore très fort au XVIème siècle. Ainsi, un doute subsiste sur l’adoubement de François Ier par Bayard sur le champ de bataille. Le roi avait en effet été déjà fait chevalier à l’occasion de son sacre. De plus, ce récit n’apparaît dans aucun des nombreux textes écrits après Marignan entre 1515 et 1525. Il a été publié en novembre 1525, peut-être pour justifier la capture du roi lors de la défaite de Pavie le 24 février de la même année, face à l’empereur Charles-Quint. Cet épisode forgera la légende du « roi-chevalier ».

Loïc Salmon

 

L’exposition « Chevaliers & Bombardes » (7 octobre 2015- 24 janvier 2016), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente armes, armures, pièces d’artillerie, manuscrits richement enluminés, documents et monnaies provenant des collections de musées français et étrangers. Figurent également : un canon de Louis XI ; un autre du duc de Bourgogne Charles le Téméraire, son cousin et adversaire ; l’épée de Louis XII et les armures de François Ier et du chevalier Bayard. Ont été également programmés conférences en octobre et novembre 2015, projections de films en novembre 2015 et concerts de novembre 2015 à janvier 2016 en la cathédrale Saint-Louis des Invalides. Renseignements : www.musee-armee.fr




Défense : la guerre, une notion de plus en plus diffuse

Défense extérieure et sécurité intérieure  se confondent. La guerre doit donc être imaginée, non pas  avec les références d’hier, mais avec celles d’aujourd’hui, où le mandat de l’ONU rend légitime une intervention militaire extérieure.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 7 octobre 2015 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et l’Agence internationale diplomatie et opinion publique (AIDOP). Parmi les intervenants figurent : Fred Moore, dernier chancelier de l’Ordre de la Libération ;  le colonel (er) Paul Gaujac , ancien chef du Service historique de l’armée de terre ; le général (2S) Philippe Morillon, commandant des forces armées de l’ONU en Bosnie-Herzégovine (1992-1993) ; le général Olivier Salaün du Commandement des forces terrestres ; le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’État-major des armées ; l’ambassadeur Henri Froment-Meurice, président d’AIDOP ; des officiers stagiaires de l’École de guerre.

Maintien de la paix sous mandat ONU. Dès 1948, peu après la création de l’ONU, la France était partagée entre la satisfaction de son appui à la défense du monde libre et la crainte de la voir intervenir dans ses affaires intérieures (décolonisation), explique le général Morillon. En 1950, sa participation à la guerre de Corée sous mandat de l’ONU a été motivée par l’espoir d’une aide des États-Unis dans sa guerre contre le Viêt Minh en Indochine. En 1956, l’expédition franco-britannique de Suez, lancée après la nationalisation du canal par le gouvernement égyptien, s’est achevée sous la pression conjointe des États-Unis et de l’URSS, qui ont fait directement appel à l’assemblée générale de l’ONU sans passer par le Conseil de sécurité. Londres et Paris l’ont ressenti comme une humiliation, car ils n’ont pu utiliser leur droit de veto. La réticence française s’est alors transformée en opposition, surtout avec le retour au pouvoir du général De Gaulle en 1958. Quand Israël a envahi le Sud du Liban en 1978, la France a porté sa participation à la FINUL (Force intérimaire des Nations unies au Liban) à 1.500 hommes avec un mandat autorisant l’emploi de la force, uniquement en cas de légitime défense, pour s’interposer dans la zone exposée. Toutefois, faute d’une doctrine satisfaisante de son emploi, la FINUL n’a pu s’opposer à l’offensive de l’armée israélienne. En 1983, des attentats suicides à Beyrouth ont coûté la vie à 58 parachutistes français et 241 « marines » américains. Après la chute de l’URSS en 1990, la France a envoyé plusieurs milliers d’hommes au Cambodge, dans les Balkans et au Rwanda, au nom du droit d’ingérence humanitaire et sous mandat de l’ONU. La nécessité d’une doctrine claire de l’engagement du feu s’est imposée, avec une force de réaction rapide pour protéger ses soldats et quand la mission le justifie. (Bosnie-Herzégovine, 1995).

Mali, conflit local devenu régional. L’opération « Serval », lancée en 2013, a bloqué l’avancée de djihadistes dans la boucle du fleuve Niger, à la demande du gouvernement malien de transition et sous couvert d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Par la suite, l’opération « Barkhane » concerne un conflit armé dans la bande sahélo- saharienne, en tenant compte du droit local et des différentes règles d’engagement du feu de cinq pays, à savoir la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso. Dans le temps court, la mission de la force « Barkhane » (3.000 hommes) porte d’abord sur la lutte contre les groupes armés djihadistes, qui pratiquent le harcèlement et refusent le combat. Après leur localisation par le renseignement, elle doit : les neutraliser par des frappes ou les capturer en vue d’obtenir des renseignements ; réduire les attaques et attentats en les privant d’armements et de munitions ; tarir leur financement par la lutte contre les trafics, notamment de drogue. Parallèlement et dans le temps long, « Barkhane » a établi un partenariat élargi avec « G5 Sahel », l’organisation politique des cinq pays concernés, en vue d’assurer la sécurité par la création de structures transfrontalières permanentes. Le pilier défense du G5 Sahel consiste à passer des opérations conjointes ponctuelles à des dispositifs permanents. Enfin, La substitution des pratiques traditionnelles aux trafics illégaux (dont certaines tribus vivent) favorise l’aide au développement.

Prise de conscience européenne. Depuis la fin de la guerre froide en 1990, le nombre de conflits armés dans le monde a diminué de 80 %. Même si la liberté de déplacement s’est accrue, la situation n’est pas sûre dans certains pays, avertit le général Bentégeat. L’absence de menaces directes aux frontières de la France et de l’Union européenne (UE) a suscité une réticence de l’emploi de la force pour servir les intérêts nationaux ou communautaires. Avec la montée du néo-pacifisme, la guerre est devenue immorale. Les opinions publiques refusent le risque. En outre, le coût des opérations militaires augmente en raison des technologies nouvelles. La situation actuelle en Afghanistan, en Libye, en Irak et l’action contre Daech démontrent la puissance relative de la force dans la résolution des crises, pour des raisons politique, économique, militaire et institutionnelle. Il s’ensuit des désaccords au sein de l’ONU. Par ailleurs, l’évolution sociétale, liée à internet et aux téléphones portables, entraîne une transparence (révélations du lanceur d’alerte Wikileaks), qui crée des vulnérabilités pour les forces en opérations. L’impatience des opinions publiques résulte de l’instantanéité d’internet, qui va à l’encontre du temps long nécessaire. Les autorités politiques recourent alors systématiquement à des coalition ad hoc ou sous l’égide de l’ONU. Les restrictions d’emploi des forces de chaque pays participant, l’inégalité du partage de l’information et des règles d’engagement différentes entraînent un commandement de « marchandages », souligne le général. En outre, la relève tous les six mois nuit à la continuité du renseignement opérationnel. Enfin, « l’approche globale » de résolution des crises  avec des acteurs privés et locaux et des organisations non gouvernementales, s’avère très complexe à mettre en œuvre. Toutefois, le général note le succès de la lutte contre la piraterie au large de la Somalie, l’augmentation des crédits militaires de l’UE et la prise de conscience de la réalité au Moyen-Orient. Il convient de connaître l’ennemi et de le désigner.

Loïc Salmon

La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

Les Forces françaises libres ont combattu pour l’honneur, se souvient Fred Moore. Les gouvernements français et britannique s’étaient engagés sur l’honneur à ne pas solliciter de l’ennemi un armistice séparé, « or Pétain l’a fait, donc il a terni notre honneur », précise-t-il. Opération de maintien de l’ordre, la guerre d’Algérie n’a pris cette appellation qu’une fois terminée, rappelle le colonel Gaujac. Les appelés du contingent, qui effectuaient un service militaire de près de trois ans, étaient d’excellents combattants à condition d’être bien commandés, ajoute-t-il. Par ailleurs, malgré les tensions extrêmes de la guerre froide, la dissuasion nucléaire a fonctionné, indique l’ambassadeur Froment-Meurice. L’Union européenne est devenue une zone de paix, mais les tensions persistent de façon permanente au Proche-Orient et en Afrique.




11 novembre 2015 : la croix de Guerre à l’Arc de Triomphe

La croix de Guerre, créée il y a un siècle, a été à l’honneur lors de la cérémonie commémorative de l’anniversaire de l’armistice de la Grande Guerre, le 11 novembre 2015 à Paris. A cette occasion, un petit film, réalisé par l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense, a été projeté sur de grands écrans de chaque côté de l’Arc de Triomphe. De son côté, l’Association nationale des croix de guerre et de la valeur militaire, fondée en 1919 et reconnue d’utilité publique depuis 1963, a publié une plaquette intitulée « Symboles du Brave », recueil de mémoire et de témoignages. Sa revue de mars 2015 (téléchargeable) retrace l’origine historique des décorations. Le 28 janvier 1915, le député et lieutenant-colonel Driant, rapporteur de la commission de l’armée, plaide pour la création d’une décoration particulière pour honorer des actes individuels de courage sur le champ de bataille et qui exclut la faveur et l’ancienneté. Ce sera la « croix de Guerre ». La loi l’instituant a été promulguée le 8 avril 1915 : Article unique – Il est créé une croix, dite « croix de Guerre », destinée à commémorer depuis le début de la guerre 1914-1915 les citations individuelles pour faits de guerre à l’ordre des armées de Terre et de Mer, des corps d’armée, des divisions, des brigades et des régiments. Jusqu’à la cessation de la dite guerre, cette croix sera attribuée dans les mêmes conditions que ci-dessus, dans les corps participant à des actions de guerre en dehors du théâtre principal des opérations. Un décret réglera l’application de la présente loi. La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et la Chambre des députés sera exécutée comme loi de l’État ». Cette loi sera aussi appliquée aux communes de la ligne de front, qui ont subi de graves souffrances et dégâts pendant plusieurs années. De 1915 à 1919, la première croix de Guerre a été décernée à plus de 1,2 million de combattants des armées françaises et alliées et environ 400 régiments et 200 autres unités de l’armée de Terre, 30 bâtiments et unités de la Marine nationale, 70 escadrilles de l’armée de l’Air, et 2.951 villes et communes de 18 départements français. La croix de Guerre 1939-1945 a été attribuée à 161 unités militaires et 1.585 communes de 86 départements. Parmi ces dernières, 209 étaient déjà titulaires de la croix de Guerre 1914-1918. Par ailleurs, il est apparu nécessaire de récompenser également les combattants qui se sont illustrés par des faits d’armes directement liés à une expédition militaire postérieure au premier conflit mondial. Cette « croix de Guerre des théâtres d’opérations extérieurs » (TOE, photo) sera instituée par la loi du 30 avril 1921, modifiée par le décret du 7 mai 2012. Elle a été décernée lors des expéditions militaires au Levant (1920), au Maroc (1925-1926), à Madagascar (1942), en Indochine (1946-1954), en Corée (1950-1953) et dans le golfe Arabo-Persique (1990-1991). Après le second conflit mondial, les opérations de maintien de l’ordre en Afrique du Nord (Algérie, Tunisie et Maroc) ne sont pas considérées comme des guerres ou expéditions militaires. Un décret du 11 avril 1956 crée alors une « médaille de la Valeur militaire», devenue « croix de la Valeur militaire » et équivalente à la croix de Guerre des TOE. Attribuée ensuite pour diverses opérations extérieures, elle a déjà été décernée à environ 120.000 personnes et unités combattantes. Enfin, le décret du 21 avril 1982 institue une « médaille de la Défense nationale » (MDN) pour « services particulièrement honorables ». Depuis 2004, la MDN d’or avec « citation sans croix » récompense une « action comportant un risque aggravé ».

Loïc Salmon

 




Défense : le climat, facteur de dérèglement géopolitique

Les forces armées vont prendre en compte les effets du changement climatique en matière de veille stratégique, d’alerte précoce et de soutien aux opérations de secours, sur le territoire national et à l’étranger, et lors des opérations de maintien de la paix.

Dans le cadre de la Conférence de Paris pour le climat, leur rôle a fait l’objet d’un colloque international intitulé « Climat et Défense » et organisé, le 14 octobre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense. Des ministres et hauts responsables de la défense d’une dizaine de pays alliés y ont participé, dont : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; Patricia Adam, présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; Leila Aïchi, vice-présidente de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat ; le général Pierre de Villiers, chef d’État-major des armées.

L’élévation du niveau de la mer. Le 8 octobre 2015, la commission sénatoriale des affaires étrangères, de la défense et des forces armées a rendu public un rapport sur les conséquences géopolitiques du climat. Ainsi selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, une augmentation de 5°C de la température d’ici à 2100 ferait monter le niveau de la mer de 82 cm, conséquence de la dilatation thermique des océans et de la fonte des glaciers (montagnes, Groenland et Antarctique). En termes de sécurité, il convient de prendre en compte les marées, la houle et l’augmentation probable en fréquence et en intensité des tempêtes et ouragans. Les vulnérabilités des territoires et des populations seront accrues. Or, dès 2035, 6,5 milliards de personnes, soit 75 % de la population mondiale, vivront à 150 km des côtes. L’OCDE évalue à 63 Mds$/an les dommages subis par les 136 plus grandes villes côtières en 2050 et à 50 Mds$/an les dépenses à engager pour protéger les plus pauvres. Les pays en développement risquent de dépendre davantage des importations pour leur sécurité alimentaire. Pour les pays avancés, les conséquences seraient lourdes en termes d’approvisionnement et de désorganisation de leurs économies. Pour atténuer les effets du dérèglement climatique, la commission sénatoriale propose de supprimer les aides à l’exportation et au développement de projets concernant les produits carbonés et de les réorienter vers les énergies nouvelles, l’efficacité énergétique et les projets susceptibles d’accroître la résilience des territoires et des populations.

L’Arctique, nouvelle frontière. Le réchauffement de l’océan Arctique pourrait ouvrir les routes du Nord entre l’Europe, l’Amérique et l’Asie, avec des trajets réduits d’environ 7.000 km. L’extension des terres arables pourrait susciter l’intérêt des pays manquant de terres cultivables, notamment la Chine. Celle-ci poursuit ses recherches sur les pôles, dispose déjà d’un brise-glace et projette d’en construire un deuxième. Par ailleurs, la pêche deviendrait plus attractive, de même que l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures dans la zone Arctique, qui pourrait receler 22 % des réserves de gaz et de pétrole restant à découvrir. En outre, l’Arctique pourrait devenir la cause ou le prétexte de  tensions avec la Russie, qui en revendique une grande partie. Elle met déjà en œuvre un vaste programme d’aménagement du territoire arctique, avec l’installation de bases militaires, la construction de brise-glaces et l’exploitation de gisements d’hydrocarbures. Pour le prochain Livre Blanc sur la défense, le rapport sénatorial recommande : d’analyser les intérêts économiques et stratégiques de la France en Arctique ; d’y maintenir et développer une capacité d’actions maritime et aérienne dans le cadre de coopérations avec les pays riverains.

Les enjeux majeurs de défense. L’élaboration d’une nouvelle cartographie des risques associés aux changements climatiques permettra de mieux anticiper les risques de tensions internationales, estime de son côté Jean-Yves Le Drian. Il s’agit de mieux diriger les efforts de prévention ou d’action de défense, en cas d’échec de la diplomatie préventive. L’action globale, mêlant anticipation, protection, prévention et intervention, sera interministérielle comme celle de l’État en mer, souligne le ministre. Dès le début des années 2000, la France et plusieurs de ses alliés américains et européens ont analysé les changements climatiques, afin d’anticiper les impacts sur les sécurités nationale et internationale et de prendre les mesures d’adaptation nécessaires. En octobre 2014, le Conseil européen a fixé comme objectif de réduire d’au moins 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, par rapport aux niveaux de 1990. L’Agence européenne de défense va coordonner les efforts de recherche et de technologie sur l’efficacité énergétique et les sources d’énergie renouvelables sur les terrains et infrastructures militaires de l’Union européenne qui représentent 1 % de son territoire. De son côté, l’OTAN prend en compte le réchauffement climatique dans le cadre de la protection de l’environnement et de la sécurité énergétique.

Les implications militaires. Dans leurs missions de secours et d’assistance aux populations (canicule ou inondation), les armées agissent dans l’urgence avant de passer la relève aux organisations étatiques dans la durée, indique le général de Villiers. En outre, elles participent aux opérations permanentes de prévention : « Harpie » contre l’orpaillage clandestin en Guyane ; « Héphaïstos » contre les feux de forêt ; police des pêches ; action de l’État en mer. Par ailleurs, les conditions climatiques sont des facteurs opérationnels déterminants sur terre, sur mer et dans les airs. Les opérations et les systèmes d’armes s’inscrivent dans un environnement civilo-militaire  et dans le temps long. En outre, le soldat se doit de respecter le milieu naturel, où il vit et combat, rappelle le général. Le climat peut être la cause ou un facteur aggravant des crises sécuritaires, où l’action militaire, quoique nécessaire, ne suffit pas. Leur règlement exige une approche globale pour agir sur l’ensemble du spectre de la violence. Le réchauffement climatique provoque des déplacements de populations, auxquels s’ajoute la pauvreté, terreau du terrorisme. Enfin, ces déstabilisations accroissent le volume des missions des armées qu’il faudra financer, conclut leur chef d’État-major.

Loïc Salmon

L’océan Arctique : atouts économiques, guerre froide larvée

Résilience : la survie de la collectivité nationale

Crises : prévention et gestion en Ile-de-France

Un « Livre Vert de la défense », document officiel contenant diverses idées destinées à alimenter un débat ou une consultation publique sur le dérèglement climatique, a été publié en 2014. Dans la préface, la sénatrice Leila Aïchi rappelle que la Défense représente le premier investisseur de l’État, le deuxième budget de la nation après celui de l’Éducation nationale, le deuxième employeur du pays et la première emprise sur le territoire français. Ce Livre Vert propose une vingtaine de recommandations. Lors du colloque « Climat et Défense », la députée Patricia Adam a précisé que la Russie, qui assure 20 % des exportations d’hydrocarbures, a, dans la zone arctique, des frontières non protégées avec les autres pays riverains, tous membres de l’OTAN. Le réchauffement climatique pose notamment la question de la protection des richesses de cette zone, nouvelle voie maritime à sécuriser à terme.




Sécurité : risques et tensions liés au désordre climatique

Eau, terres arables et ressources halieutiques subissent les effets du réchauffement climatique. Ses phénomènes extrêmes, plus nombreux et plus intenses, provoquent des déplacements de populations, qui  fragilisent des États d’Afrique et d’Asie.

Les conséquences sur la sécurité et la stabilité régionale ont fait l’objet d’un colloque international organisé, le 14 octobre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense dans le cadre de la Conférence de Paris pour le climat (COP21, voir encadré). Y ont notamment participé : Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, président de la COP21 (photo) ; Ibrahim Thiaw, directeur exécutif adjoint du Programme des nations unies pour l’environnement ; Smaïl Chegui, commissaire à la Paix et à la Sécurité de l’Union africaine (UA).

Menaces pour la paix. Le réchauffement climatique provoque sècheresses, famines et inondations de zones côtières ou submersions de certains territoires, facteurs majeurs de déclenchement des conflits pour les générations à venir, avertit Laurent Fabius. Les exodes de « déplacés climatiques » pourraient atteindre, à terme, plusieurs centaines de millions de personnes. En outre, l’usage massif d’énergies carbonées, à savoir charbon, pétrole et gaz, constitue un accélérateur de conflits car leurs gisements sont très inégalement répartis. Les dépendances et les rivalités qui en résultent représentent autant de menaces pour la sécurité internationale. Les tensions actuelles en Asie trouvent leurs origines dans l’exploitation des fonds marins, riches en hydrocarbures, et la sécurisation de leurs voies d’acheminement. Une dépendance moindre du carbone sur le plan économique réduirait les risques de conflits pour le contrôle des énergies fossiles, estime le ministre. En revanche, les énergies renouvelables, comme le soleil et le vent, appartiennent à tous. Par ailleurs, exceptés notamment les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient, près de 150 États, correspondant à presque 90 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ont déjà présenté leur objectif national de limitation des émissions. Cela devrait permettre de réduire à moins de 3 °C la trajectoire du réchauffement climatique, au lieu des 4-6 °C envisagés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Prix Nobel de la Paix en 2007). Selon l’OCDE, les pays riches du Nord ont consacré 62 Mds$ en 2014 pour aider les pays pauvres du Sud à atteindre leurs objectifs climatiques. Ils se sont engagés à porter ce montant à 100 Mds$ par an, à partir de 2020. Un rapport du G7 sur les liens entre sécurité et climat montre que les diplomates, experts et praticiens du maintien de la paix ignorent tout des politiques de lutte contre les risques climatiques. De plus, seule une minorité d’entre eux considère que les politiques d’adaptation aux impacts du dérèglement climatique contribuent au maintien de la paix.

Constats de l’ONU. Le changement climatique ignore les frontières, rappelle Ibrahim Thiaw. Les catastrophes naturelles déstabilisent les économies et déstructurent les populations, qui émigrent vers les villes puis vers des pays de plus en plus lointains. La compétition pour l’accès à l’eau, aux terres arables et aux autres ressources naturelles provoque 45 % des conflits interétatiques. Le réchauffement climatique affecte les populations les plus pauvres. La sécurité doit donc mobiliser les organisations civiles et militaires, estime Ibrahim Thiaw. L’exploitation illégale de la faune et de la flore, l’extorsion, le terrorisme et les trafics d’armes et d’êtres humains privent les pays pauvres de ressources financières pour la construction d’écoles et d’hôpitaux. Les conflits internes causent des pertes estimées à 213 Mds$/an, soit 164% de l’aide publique au développement. Entre 1950 et 2000, 90 % d’entre eux se sont produits dans les pays riches en biodiversité. Faute de sûreté, les pays pauvres dépendant de leurs ressources naturelles courent dix fois plus de risques de guerre civile que les autres. La mauvaise gouvernance de ces ressources en constitue l’une des causes. La solidarité transfrontalière et la responsabilisation en matière de paix et de sécurité s’imposent. L’ONU devrait apporter des solutions pour pallier les impacts du dérèglement climatique, notamment en partenariat avec l’Union européenne, souligne Ibrahim Thiaw. Selon lui, l’interdépendance entre la sécurité environnementale et le réchauffement climatique prend une dimension stratégique. Les forces armées de tous les pays pourraient réduire leur empreinte écologique par des choix technologiques simples d’économie d’eau et d’énergie, notamment dans les transports logistiques terrestre, aérien et maritime.

Approches de l’UA. Le dérèglement climatique pourrait compromettre le développement durable de l’Afrique, estime Smaïl Chegui. La hausse des températures, l’élévation du niveau des océans, l’assèchement croissant du lac Tchad et la déforestation aggravent le déficit économique, la pauvreté, l’insécurité alimentaire, les inégalités et les mouvements migratoires massifs. Ainsi, la guerre civile au Darfour (Soudan), très dépendant de ses ressources agricoles, a commencé dans les années 1970, par suite de la sècheresse et de la désertification. Les relations conflictuelles entre éleveurs et sédentaires ont été exacerbées par des motifs religieux, avec le risque de radicalisation qui alimente le terrorisme. Face au dérèglement climatique, l’UA recommande une action collective et soutenue. Son plan 2015-2020 inclut : un système d’alerte précoce des catastrophes naturelles avec des indicateurs spécifiques ; une préparation opérationnelle de la Force africaine en attente pour réagir aux catastrophes naturelles en identifiant les vulnérabilités suffisamment tôt pour en atténuer les conséquences. Pour lutter contre le réchauffement climatique, fardeau supplémentaire des pays en développement, l’Afrique compte sur les aides financières des pays riches et l’introduction d’énergies renouvelables. Smaïl Chegui s’est félicité du rapprochement, dans ce domaine, de la Chine et des États-Unis, grands pays pollueurs, et a salué l’initiative de la France (COP21). Enfin, il a évoqué le concept « d’éco-défense » pour renforcer la prise de conscience, à l’échelle mondiale, du réchauffement climatique.

Loïc Salmon

Marine nationale : sécuriser les espaces maritimes, mais aussi les protéger

La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro  en 1992 et ratifiée par 196 pays, est en vigueur depuis 1994. De caractère universel, elle reconnaît l’existence d’un changement climatique d’origine humaine et donne aux pays industrialisés le primat de la responsabilité pour lutter contre ce phénomène. La Conférence des parties (COP), composée de tous les États « parties », constitue l’organe suprême de la Convention. Elle se réunit chaque année lors de conférences mondiales, où sont prises des décisions pour respecter les objectifs de lutte contre les changements climatiques. Les décisions sont prises à l’unanimité ou par consensus. La COP organisée à Paris (30 novembre-11 décembre 2015) est la 21ème, d’où son nom de « COP21 ». Elle a pour objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2 °C.




Marine nationale : sécuriser les espaces maritimes, mais aussi les protéger

La Marine intervient lors des catastrophes naturelles ou industrielles liées à la mer, qu’elle analyse en permanence pour en préserver les ressources. Elle a déjà intégré l’écologie à la vie de ses bâtiments, de leur conception à leur démolition. Tout cela est expliqué dans une plaquette rendue publique, le 15 octobre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense. Chaque jour, la Marine déploie en mer 500 marins, 35 navires, 5 aéronefs et 1 sous-marin, chargés de surveiller 11 Mkm2 de zones économiques exclusives et de protéger 1,7 Mkm2 d’aires marines. Elle recueille et exploite des données hydro-météo-océanographiques, destinées à l’observation du climat et des impacts du réchauffement. Acteur central de la connaissance du milieu marin, le Service hydrographique et océanographique de la marine (SHOM) met en œuvre 5 navires et 7 vedettes hydrographiques. Ces derniers effectuent environ 80 levés hydrographiques et campagnes océanographiques pour mesurer en temps réel les hauteurs d’eau sur 45 sites dans le monde entier. Le SHOM produit chaque année 341 cartes électroniques de navigation, 900 cartes format papier et 64 ouvrages d’informations nautiques. Dans le cadre de l’action de l’État en mer, la Marine a secouru ou porté assistance à 678 personnes en 2014. Dans le même temps et pour la préservation des ressources halieutiques, elle a contrôlé 1.756 bateaux de pêche, dressé 1.789 procès verbaux et dérouté ou accompagné 59 bateaux contrevenants. La protection de l’environnement fait partie des missions régaliennes et permanentes de la Marine. A cet effet, elle dispose du Centre d’expertises pratiques de lutte anti-pollution de Brest et de navires dédiés à cette mission en métropole et outre-mer. En 2014, la lutte contre les pollutions marines a donné lieu à 45 infractions et 18 détections de pollution. Le dispositif d’alerte permanent a permis de porter assistance à 23 navires marchands, dont 5 ont été remorqués. En outre, la gestion des déchets, la limitation des rejets, la diminution des gaspillages énergétiques  et la réduction d’énergie fossile sont prises en compte dès la conception des nouveaux navires, dont 15 sont déjà labellisés « passeport propre ». Tous les bâtiments retirés du service sont dépollués et « déconstruits », avec recyclage de l’acier. Chaque année, des opérations « rade propre » sont organisées dans les bases et sur le littoral de Toulon, Brest et Cherbourg, avec signature de « contrats de base » avec les collectivités locales. Par ailleurs, au sein de l’École Navale, un institut de recherche contribue au développement des énergies renouvelables en participant à la conception du navire propre et du port du futur intégré dans son environnement. Cette compétence, reconnue, est entretenue en permanence. Enfin, les marins sont sensibilisés et formés aux enjeux et savoir-faire du développement durable, tout au long de leur carrière.

Loïc Salmon

Marine nationale : permanence, Opex et police en mer

Marine : des capacités à la hauteur des enjeux stratégiques




Les gendarmes du ciel

Trois générations ont déjà servi à terre et à bord des neuf types d’aéronefs des forces aériennes de la gendarmerie (FAG), depuis leur création en 1953.

Pendant ce temps et au prix de 25 personnels morts en service commandé, les FAG ont totalisé près de 750.000 heures de vol, au cours de 830.000 missions opérationnelles, portant notamment secours à 300.000 personnes. L’avion léger a été rapidement abandonné au profit exclusif de l’hélicoptère. L’aventure des FAG commence en 1950, quand le chef d’escadron Fouché, créateur des pelotons motocyclistes, découvre l’emploi des hélicoptères par la police de New York. Trois ans plus tard, les États-Unis acceptent de fournir des appareils à la France pour les secours ou évacuations sanitaires pendant la guerre d’Indochine. Au cours des six mois de la bataille de Dien Bien Phu (novembre 1953-mai 1954), les pilotes des armées de Terre et de l’Air et de la Gendarmerie effectuent 1.317 heures de vol en opération, pour 782 missions et 2.478 blessés évacués. Par la suite, les hélicoptères de la Gendarmerie seront peints en bleu pour les différencier de ceux de l’armée de Terre (kaki). Leurs opérations de secours en montagne donneront naissance à « l’hélitreuillage ». La longueur du câble est passée de 25 m sur l’hélicoptère Alouette III à 90 m sur l’EC145, permettant des opérations de treuillage et de dépose/récupération au-dessus de 2.000 m. Rien que dans le massif du Mont-Blanc, les FAG ont totalisé à la fin de 2014 : 4.343 missions de secours ; 4.488 personnes secourues ; 8.620  hélitreuillages ; 28.983 posés en haute montagne (Alouette II et III, Écureuil et EC145).  Aujourd’hui, les FAG disposent de 29 bases opérationnelles : 23 en métropole et 6 en outre-mer. Disponibles à 85 %, les aéronefs des FAG sont dotés d’équipements renforçant leurs capacités opérationnelles : nombreuses liaisons radio directes ;  gestion automatisée du pilotage ; facilité des déplacements grâce à une cartographie embarquée ; descente en rappel ou corde lisse ; treuils. Leurs missions sont multiples : sécurité routière ; appui lors d’un transfèrement judiciaire par voie terrestre, pour éviter  les tentatives d’évasion ; reconnaissance de zones sensibles ; maintien de l’ordre (renseignement en direct de l’autorité) ; surveillance du réseau SNCF ; vols de reconnaissance et de surveillance générale du territoire national. Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis, les FAG participent à la sécurisation des grands évènements internationaux de types sommets du G8, du G20 et de l’OTAN, 60ème et 70ème anniversaires du débarquement de 1944, avec transport d’éléments d’intervention et d’appui, dont des tireurs embarqués. Elles contribuent aux enquêtes judiciaires : recueil de renseignement et recherches d’indices, de malfaiteurs et de personnes disparues. L’hélicoptère est en effet souvent sollicité pour préparer une mission de police avec le Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale ou le RAID (Police nationale). Sur le plan international, le Commandement des forces aériennes de la gendarmerie nationale a conclu des accords avec ses homologues marocain (formation et entraînement) et allemand (échanges de procédures technico-opérationnelles). Enfin, il développe des liens de coopération avec les unités aériennes de police d’Afrique du Sud, du Botswana et de Namibie.

Loïc Salmon

Gendarmerie : un musée national directement accessible

L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre 1794-2014

Drones civils : avantages, mais aussi sources de menaces complexes et évolutives

« Les gendarmes du ciel », ouvrage collectif. Éditions Pierre de Taillac, 240 pages, 450 photos, 35 €.




07ème Bataillon de chasseurs alpins

Titulaire des croix de Guerre 1914-1918 et 1939-1945 et de celle de la Valeur militaire, le 7ème Bataillon de chasseurs alpins (BCA) a été décoré de la Médaille britannique de Crimée (1855) et de la Médaille interalliée de la victoire (1945).

Fondé en 1840 par le duc Ferdinand-Philippe d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe, il sera d’abord régiment de chasseurs à pied avant de devenir « alpin » en 1888. Son destin reste lié à la famille d’Orléans. En effet, l’un des descendants directs du duc, le sous-lieutenant François d’Orléans, a été tué au combat en Algérie en 1960. Sa tante, Isabelle, était devenue marraine du 7ème BCA en 1957 et le resta jusqu’à son décès en 1983. Sa nièce, Hélène, lui a alors succédé, avant de passer le flambeau à sa propre nièce, Marie, en 2009. Le bataillon connaît son premier fait d’armes en 1845, lors de la conquête de l’Algérie, où une compagnie de 80 hommes sera presque totalement anéantie à  Sidi-Brahim. Il est ensuite engagé en Italie (1851-1853), en Crimée (1855-1856), au Mexique (1862-1867), à nouveau en Algérie (1853-1855), en Tunisie (1881) et au Maroc (1912-1913). C’est en pensant à lui et au 14ème BCA que le maréchal Lyautey définira ainsi « l’esprit chasseur » : « C’est la rapidité dans l’exécution de gens qui pigent et qui galopent. C’est l’allant, c’est l’allure, c’est le chic ! C’est pour les chefs le sens social dans le commandement, c’est l’accueil aimable. C‘est servir avec le sourire, la discipline qui vient du cœur. C’est le dévouement absolu qui sait aller, lorsqu’il le faut, jusqu’au sacrifice total ». Pendant le premier conflit mondial, le 7ème BCA ne combat pas à Verdun, mais participe aux batailles de la Somme, du Chemin-des-Dames et d’Ypres. En 52 mois de guerre, il perd 43 officiers, 126 sous-officiers et 1.016 caporaux et chasseurs. Il reçoit la fourragère aux couleurs de la croix de Guerre en 1919. Malgré sa dissolution le 1er septembre 1940, certains chasseurs rejoignent le maquis jusqu’à leur intégration dans l’armée du général de Lattre de Tassigny en septembre 1944. Reconstitué en 1948, le 7ème BCA rejoint encore une fois l’Algérie en 1955. Il y encadre notamment des commandos de chasse, forces spéciales de contre-guerilla, dans le cadre du plan Challe en 1959. Un chef de section témoigne : « Concrètement, il s’agit d’équipes de six à dix chasseurs, quelques fois plus, recevant la mission de se rendre discrètement à un point, par exemple, un carrefour obligé de pistes ou une cache récemment « traitée », de s’y camoufler pour être totalement invisibles pendant la journée et éveillés et prêts à agir dès la tombée de la nuit ». Par la suite, le 7ème BCA sera engagé au Liban, dès 1984 et à plusieurs reprises, sous l’égide de l’ONU. Il a participé à l’opération « Baliste » d’évacuation de 2.000 personnes des ports de Beyrouth et Naqoura vers Chypre en 2006. Sous mandat des Nations unies, il a été déployé dans les Balkans (Bosnie-Herzégovine, Krajina et Kosovo) entre1992 et 2005.  Comme toutes les unités françaises, le 7ème BCA sera professionnalisé en 2001. Missions de courte durée ou opérations extérieures se succèdent alors : Tchad (2000, 2003 et 2008) ; Sénégal (2001) ; Afghanistan (2002, 2007-2008, 2009 et 2012) ; Côte d’Ivoire (2002-2012) ; Cameroun (2005-2006) ; République centrafricaine (2009-2014) ; Gabon (2012) ; Mali (2013-2014). Le 7ème BCA participe aussi à la protection du territoire national en outre-mer (Nouvelle-Calédonie) et en métropole, dans le cadre du plan Vigipirate.

Loic Salmon

Les chasseurs alpins du 13ème BCA

« Le 7ème Bataillon de chasseurs alpins », ouvrage collectif. Éditions Pierre de Taillac, 272 pages, plus de 450 documents, 29,90 €.




Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire

Les forces militaires tentent de définir leur place au sein de la confrontation numérique aux conséquences mondiales et dont les prémices ont déjà commencé.

Cet aspect a été abordé au cours d’un colloque international organisé, le 24 septembre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense et diverses entreprises de cyberdéfense. Y sont notamment intervenus : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; le général de corps d’armée Didier Castres, sous-chef opérations de l’État-major des armées ; le vice-amiral Arnaud Coustillière, officier général cyberdéfense ; un lieutenant-colonel (Air) cyber ; un délégué du Centre d’analyse en lutte informatique défensive  (CALID) ; un ingénieur d’Airbus Defence & Space.

Les menaces persistantes avancées. Les logiciels de renseignement russes et américains sont capables de filtrer les courriels, de rechercher les mots clés et de les exfiltrer. Leurs logiciels malveillants passent outre aux antivirus et mettent en place leurs propres systèmes de protection. Par ailleurs, selon un colonel spécialisé cyber, de véritables organisations militaires, liées à des groupuscules ou des mouvements terroristes (Daech) et équipées de moyens spécifiques, partagent leurs compétences. Avec les virus les plus simples, elles cherchent un effet destructeur dans le temps sur une cible, dont elles recherchent les failles. Donc, les forces engagées sur un théâtre doivent être opérationnelles avant l’action du virus et trouver, par le renseignement, le virus que personne ne connaît encore, afin de garder l’initiative sur l’adversaire. Ce dernier va tenter de l’implanter le plus rapidement possible et le garder caché longtemps. Les exercices permettent d’identifier les comportements anormaux des systèmes d’information et de réagir vite. Pour Airbus Defence & Space, il faut pouvoir détecter les logiciels malveillants en évitant un impact sur les systèmes eux-mêmes. Cela consiste à présenter la menace informatique à tout le personnel militaire et à l’accompagner dans sa démarche. Les systèmes d’information, évolutifs, peuvent détecter les nouvelles menaces. Compte tenu de l’expansion des capacités d’attaque, ces systèmes sont sécurisés dès les phases de conception et de production. Ainsi, la sécurisation des systèmes embarqués d’un hélicoptère et de ceux qui restent au sol évolue pendant tout le cycle de vie de l’aéronef. Selon le CALID, de grands exercices internationaux évaluent l’interopérabilité des systèmes et la capacité des participants à réagir. En 2014, « Cyber Endeavor » a mobilisé 2.500 personnels de 40 pays et a permis de tirer des enseignements. En opérations, le déploiement rapide des forces exerce un impact mesurable sur la sécurité de leurs systèmes. Or, des cyberattaques, non prévues dans l’exercice, se sont produites dès le premier jour. La  « défense collaborative » nécessite de partager les méthodes, chose difficile car les moyens militaires présentent des caractéristiques différentes. Il faut aussi connaître l’évolution de la menace dans le monde civil et établir une classification des degrés de confiance entre les différents partenaires. La recherche et le développement portent sur les « logiciels pièges », qui attirent l’attaquant pour qu’il dévoile ses méthodes sans qu’il se sache découvert.

Les capacités nationales. La loi de programmation militaire 2014-2019 et son actualisation consacrent plus de 1 Md€ à la cyberdéfense, afin de recruter 1.000 agents pour les états-majors, la Direction générale de l’armement et les services de renseignement, rappelle Jean-Yves Le Drian. De son côté, l’amiral Coustillière avait présenté l’état de la cyberdéfense militaire à la Commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale le 12 juin 2015. Le ministère de la Défense compte actuellement 1.600 personnels, dont 1.200 relèvent de l’État-major des armées, à savoir 300 personnels en charge des équipements de chiffrement et 900 du seul périmètre cyber. Parmi ces derniers, environ 60 s’occupent de l’expertise et de l’audit, 70 de la lutte informatique défensive et tous les autres de la prévention, de l’exploitation ou de l’architecture des systèmes. La protection des réseaux est bien perçue et le mode de renforcement rapide de leur sécurité est maîtrisé. En revanche, la sécurisation des systèmes d’armes et des automates embarqués dans les systèmes automatisés est moins connue. A titre indicatif, une frégate multimissions (FREMM) rassemble 2.400 systèmes d’information ! En cas de cyberattaques, les armées disposent de 200 ingénieurs de très haut niveau, capables d’intervenir en premier. Seuls l’État et quelques grandes entreprises sont capables de posséder et de mobiliser rapidement cette compétence rare. Au deuxième niveau de l’intervention, le vivier redéployable se monte à près de 800 personnes. En matière de contre-espionnage informatique, les pays anglo-saxons ont choisi de confier l’ensemble de leur cyberdéfense à leurs services de renseignement (SR). En France, les tâches sont bien séparées, souligne l’amiral. Les SR caractérisent le contenu de l’espionnage, c’est-à-dire les intentions et les objectifs. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information et la cyberdéfense militaire s’intéressent au contenant, à savoir les « métadonnées » (données servant à définir d’autres données). Lors du colloque du 24 septembre 2015, l’amiral a rappelé la création d’un centre de commandement cyber pour les opérations défensives et offensives, dont il a pris la tête en 2011. Ce centre apporte l’expertise technique à la préparation d’une opération militaire, reposant sur les travaux d’anticipation d’une crise à deux ans et la procédure OTAN : J5 (politique et planification), J3 (opérations) et J6 (systèmes d’information et de communications).

Le cyber en coalition. Les « cyber commandeurs » français, américain, britannique, estonien, néerlandais, espagnol et portugais ont présenté leur expérience de cyberdéfense dans une opération militaire en coalition (photo). Ainsi, selon l’amiral Coustillière, sa préparation cyber par étapes prend en compte : le renseignement et la surveillance : les réseaux grand public ; les réseaux nationaux et systèmes d’armes ; ceux de l’Union européenne et de l’OTAN ; ceux d’une coalition ad hoc, instituée spécialement pour répondre à un besoin ; ceux de l’adversaire. La cyberdéfense, conclut-il, est un club comparable à celui des forces spéciales.

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Cyberdéfense : bientôt une 4ème armée après celles de Terre et de l’Air et la Marine

Piraterie : encore présente sur mer et en expansion dans le cyberespace

Les influences géopolitiques, la nature des crises et les menaces des adversaires transforment le champ de bataille, estime le général Castres. Elles contractent le temps et étendent les zones « grises » (espaces de dérégulation sociale). Les moyens militaires agissent là où les tensions sont les plus fortes dans les zones de crise, dont la solution dépend des populations concernées. La seule force militaire ne suffit pas pour combattre les idées. Ainsi, Daech, présent sur 2.370 sites internet francophones, reçoit l’appui de 3 millions de « followers » (partisans ou disciples). Par ailleurs, malgré leur supériorité technologique en matière de maîtrise, contrôle, communications, informatique et renseignement (C4I en anglais), les forces armées doivent en permanence garantir la sécurité de leurs systèmes d’armes et de commandement contre le brouillage ou les interférences.