Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Outil d’aide au développement économique, l’industrie spatiale fait l’objet d’un consensus politique en Inde. Toutefois, quoiqu’à finalité civile, elle présente des aspects stratégiques (renseignement et missiles balistiques).

Isabelle Sourbès-Verger, géographe et chercheur au CNRS et au centre Alexandre Koyré, a présenté le programme spatial indien au cours d’un séminaire organisé, le 8 avril 2013 à Paris, par la Délégation aux affaires stratégiques et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Ce programme a été traité dans un rapport d’étude de la politique spatiale des pays émergents, réalisé par elle-même et les chercheurs Florence Gaillard et Emmanuel Puig, pour le compte de la Fondation pour la recherche stratégique.

Autonomie et coopération internationale. Au cours des vingt dernières années, l’Inde a mis sur orbite plus de cinquante satellites nationaux. Ses besoins portent sur la mise en valeur du territoire, la prévision des risques météorologiques et le développement des communications. Le secteur spatial a eu des retombées : efficacité plus grande de la pêche, recherche d’eau et de matières premières, suivi des récoltes, télé-enseignement et médecine. Il naît au début des années 1960 sous la forme du Comité national indien pour la recherche spatiale, au sein du Département de l’énergie atomique. Une première fusée-sonde est lancée en 1963. Dans la décennie suivante, sont instaurés trois organismes, directement rattachés au Premier ministre et présidés par la même personne pour faciliter leur fonctionnement. La Commission de l’espace et le Département de l’espace formulent et mettent en œuvre la politique spatiale et les programmes étatiques. L’Organisation indienne de recherches spatiales (ISRO) réalise ces programmes avec l’aide de l’agence de télédétection NRSA, le laboratoire de recherche en physique PRL, le laboratoire national de recherche sur l’atmosphère NARL et le centre d’applications spatiales du nord-est NE-SAC. L’ISRO identifie les capacités technologiques existantes dans le pays et les adaptent aux besoins spatiaux. En trente ans, cinq grandes entreprises ont émergé : BrahMos, Aerospace, ECIL, BEL, HAL et BHEL. Par ailleurs, par le biais de la société Antrix, son bras commercial, l’ISRO, vend des technologies et des matériels provenant de ses différents centres. Une partie des recettes vient compléter le budget, limité, du Département de l’espace. En outre, en raison de la faiblesse de sa base industrielle, l’Inde poursuit sa politique de coopération internationale commencée pendant la guerre froide. Profitant de son statut de pays non aligné et affichant des ambitions exclusivement civiles, elle a pu recourir aux technologies américaines, européennes et soviétiques. L’URSS a en effet lancé plusieurs satellites indiens dans les années 1970 et envoyé un cosmonaute indien dans l’espace en 1984. Les Etats-Unis ont mis à la disposition de l’Inde des satellites géostationnaires de télécommunications pour tester ses programmes d’éducation. Aujourd’hui, l’Inde a conclu des accords de coopération bilatérale avec plus de 25 pays. Arianespace a lancé les gros satellites indiens de communications et, en 2011, des satellites destinés à l’étude du climat en coopération avec la France. Une mission lunaire, dénommée Chandrayaan-2, effectuée dans le cadre de la coopération russe, est prévue pour 2013 : un robot devrait se déplacer sur la lune, analyser des échantillons sur place et envoyer les résultats à un satellite resté en orbite. Par ailleurs, l’Inde assure la mise sur orbite de petits satellites étrangers dans le cadre de sa coopération avec l’Indonésie, mais aussi des satellites européens dans celui de missions expérimentales et scientifiques. Sont aussi prévues la poursuite du programme de retour sur terre d’une capsule, qui pourrait ultérieurement être habitée, et des expérimentations en microgravité (biologie et nouveaux matériaux). En outre, l’ISRO compte développer un système de navigation autonome dit GAGAN avec la mise sur orbite, d’ici à 2014, de sept satellites pour assurer une couverture régionale destinée notamment à l’aviation civile. Enfin, soucieuse de reconnaissance internationale, l’Inde entend tenir sa place en termes de technologies et d’influence élargies… à la sécurité !

Intérêt et compétences militaires. L’espace intéresse le ministère de l’Environnement par nécessité, celui des Affaires étrangères par ses implications internationales et celui de la Défense par son prestige technologique. Ses applications militaires, évoquées publiquement, portent sur l’aide à la sécurité nationale et la prévention des conflits. Depuis le milieu des années 2000, l’armée de l’Air lance des appels répétés en faveur de la création d’un « commandement de l’espace ». Cette préoccupation de sécurité nationale présente un caractère résolument défensif, en raison des tensions récurrentes avec le Pakistan et du renforcement des liens avec les Etats-Unis. Ainsi, l’ISRO a souligné l’usage dual (civil et militaire) du satellite radar de renseignement RISAT-2, acheté à Israël. Le rapport d’études, présenté par Isabelle Sourbès-Verger, précise que ce système spatial n’a pas suscité d’opposition de Washington, alors qu’il n’est probablement pas tout à fait conforme à la réglementation américaine ITAR sur la vente de matériels de guerre et assimilés américains. Par ailleurs, le budget du secteur spatial indien est aussi abondé par des ressources extérieures d’un montant d’environ 100 M$ par an. Parmi elles, figure notamment un montant de 38 M$ de la part de l’Organisation de recherche et développement de défense (DRDO), dont le budget est indépendant de celui du ministère de la Défense. S’y ajoutent 40 M$ de l’Organisation nationale de recherche technique (NTRO), composante de la communauté indienne du renseignement et dépendant directement du Premier ministre. La NTRO achète des satellites ou participe, en tant que cliente, aux « activités lanceurs ». En effet, les réalisations de lanceurs indiens sont allées de pair avec l’acquisition de compétences en matière de missiles balistiques. Ces derniers sont construits par la société Hindoustan Aeronautics Limited, également liée par contrat à l’organisme de recherche militaire Defense Research and Development Laboratory. Enfin, le satellite indien d’observation de la terre IRS 1-C, dont les capteurs fournissent une résolution de 5 m, contribue au développement des compétences militaires dans le domaine spatial.

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Le budget de l’industrie spatiale indienne est passé de 1,8 Md$ en 2011 à 2,3 Md$ en 2012. Sa base de Sriharikota a procédé aux tirs de 12 lanceurs de satellites PSLV (1,5 t de charge utile) entre 1993 et 2008 et de 5 lanceurs  GSLV (2,25 t) entre 2001 et 2007. Le lanceur GSLV MkIII (4-4,5 t) est en cours de développement. D’une superficie de 3,3 Mkm2, l’Inde compte 7.000 km de frontières maritimes et 14.103 km  de frontières terrestres. Celles-ci touchent six pays : Bangladesh, Bhoutan, Birmanie (Myanmar), Chine, Népal et Pakistan.

 




Opex : chaîne opérationnelle de santé au plus près des forces

L’organisation du soutien médical, véritable savoir-faire français reconnu par les armées alliées, constitue une partie importante de l’opération « Serval » au Mali. Le médecin en chef Emmanuel Angot, chef de « l’état-major opérationnel santé » de la Direction centrale du service de santé, l’a présentée à la presse, le 18 avril 2013 à Paris. A cette date, environ 150 évacuations sanitaires sur la France, dont 15 urgentes par avion Falcon, avaient été lancées depuis le début de l’engagement (11 janvier). Les pathologies se répartissent en 50 % de blessures au combat, 25 % de déshydratations et maladies liées à l’environnement du théâtre et 25 % de troubles psychologiques aigus consécutifs à l’engagement opérationnel. La fonction santé porte d’abord sur les soins au quotidien, en vue de maintenir la capacité opérationnelle à durer dans des conditions difficiles et, en amont, sur l’hygiène et la prévention. Ses effectifs se montent à 170 personnes en missions de courte durée et 500 personnels déployés sur huit opérations extérieures (Opex) : « Serval », « Licorne », « Epervier » et « Boali » en Afrique ainsi que « Tamour » en Jordanie dans un cadre français, « Pamir » en Afghanistan (OTAN), « Daman » au Liban (ONU) et « Atalante » en océan Indien (Union européenne). Le concept médical français des opérations repose sur le sauvetage au combat, la médicalisation sur place ou l’évacuation par hélicoptère pour une prise en charge chirurgicale et, après décision de l’état-major opérationnel santé, sur une évacuation médicale précoce en métropole. Ainsi, un blessé au combat est secouru dans les dix minutes par un camarade, transporté au poste de secours avancé dans l’heure qui suit, admis au bloc opératoire une heure plus tard, éventuellement rapatrié par avion médicalisé 24 heures après le combat s’il est grièvement atteint. Tous les blessés sérieux sont traités à l’hôpital d’instruction des armées Percy dans les sept jours. En Opex, l’environnement médical se décompose en trois phases : préparation opérationnelle et expertise sanitaire avant ; ravitaillement sanitaire, intégration au dispositif tactique et conduite du soutien médical pendant ; suivi des blessés physiques et psychiques ainsi que retour d’expériences après. « Cette chaîne opérationnelle santé contribue au moral des combattants », souligne le médecin en chef Angot.

Loïc Salmon

Blessés psychiques : agir vite, au plus près et de façon continue

Sauvetage de combat : l’apprentissage des médecins

OTAN : un Français à la tête des Services de santé




Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

Cette exposition consacrée à Napoléon  1er (1769-1821), la plus synthétique et ambitieuse depuis celle du bicentenaire de sa naissance, se tient au musée de l’Armée, proche de son tombeau aux Invalides, l’un des monuments les plus visités de France.

L’exposition. Tout est abordé : guerre, diplomatie, politique, administration, monnaie, propagande et arts. Dans un souci d’impartialité, les visions française et « européennes » sont confrontées : œuvres d’art, tableaux, gravures et caricatures… surtout britanniques ! Une maquette de la colonne Vendôme à Paris rappelle qu’elle fut surmontée, pendant trente ans, d’une statue de bronze de l’empereur en redingote, portant bicorne et la main gauche dans son gilet, Cette statue se trouve aujourd’hui… dans la cour d’honneur des Invalides !

Figurent en bonne place : plusieurs sculptures d’artistes italiens (Canova, Pacetti, Bartolini et Vela) ; la peinture monumentale (David) du Premier consul à cheval, manteau rouge au vent, franchissant le col alpin du Grand Saint-Bernard, l’assimilant à Hannibal et Charlemagne ; une réplique d’époque des parures de rubis et diamants de l’impératrice Marie-Louise (collection Chaumet) ; un uniforme du tsar Alexandre 1er (musée du Kremlin). De son côté, le National Maritime Museum de Londres a prêté, pour la première fois, l’habit de l’amiral Nelson percé à l’épaule gauche par une balle française, qui l’a blessé mortellement à la bataille navale de Trafalgar. C’était le 21 octobre 1805. Napoléon abandonne alors son projet d’invasion de l’Angleterre, se tourne vers le continent européen et remporte la « bataille des Trois Empereurs » (France, Saint Empire Romain Germanique et Russie) à Austerlitz le 2 décembre suivant. Cette armée du camp de Boulogne deviendra la « Grande Armée », dont une exposition récente au Fort de Vincennes a rappelé les heures de gloire jusqu’à la campagne de Russie en 1812 (voir rubrique « Archives » 12-12-2012 : « Des Aigles et des Hommes, sur les traces de la Grande Armée »).

L’ascension et le déclin. L’exposition du musée de l’Armée compte plusieurs séquences retraçant l’épopée napoléonienne et l’organisation de l’Europe occidentale en Grand Empire, appelé parfois « Empire d’Occident » en référence à ceux de Rome et de Charlemagne, dont Napoléon 1er revendique l’héritage. L’ascension de Bonaparte commence au siège de Toulon (1793) et se poursuit pendant les campagnes d’Italie (1796-1797) et d’Egypte (1798-1799), le coup d’Etat du 18 brumaire (1799) et le Consulat (1799-1804). Elle culmine le 2 décembre 1804, quand il se couronne empereur des Français sous le nom de Napoléon 1er. L’Empire se construit par la guerre : des cartes montrent son évolution jusqu’à 134 départements en 1812. Celles des pays ennemis de la France expliquent les raisons géographiques et géopolitiques de leur hostilité à l’Europe napoléonienne, caractérisées par sept coalitions jusqu’à la défaite de Waterloo en 1815 : l’Autriche, la Prusse, le royaume de Sicile, les Etats pontificaux, la Russie, l’Espagne, le Portugal et, last but not the least, la Grande-Bretagne ! Pendant les Cent-Jours (20 mars-22 juin 1815), les puissances alliées, réunies au Congrès international de Vienne, réorganisent le continent européen à leur avantage.

La légende. De nombreuses citations ponctuent le parcours d’exception de Napoléon jusqu’à son exil et sa mort à Sainte-Hélène, qui donneront lieu à une exposition au musée de l’Armée en 2016. Dans ses mémoires, le chancelier autrichien Metternich écrit : « Les uns ne voyaient en Napoléon que le grand général ; d’autres cherchaient à expliquer son élévation par la supériorité de son esprit politique ; d’autres enfin ne voulaient l’admettre que comme un aventurier comblé par la fortune ; tous oubliaient que, pour se rendre compte des succès prodigieux de cet homme, il était indispensable de tenir compte à la fois de ses qualités personnelles et des circonstances au milieu desquelles il a vécu ». Lucide, il ajoute : « L’erreur générale de l’Europe provenait de ce qu’on ne voyait pas qu’au mouvement national en France avait brusquement succédé l’action unique de l’ambition dévorante d’un seul homme ».

Dans son roman « La Chartreuse de Parme », Stendhal devient lyrique : « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée, qui venait de passer le pont de Lodi et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur ». Dans une lettre autographe adressée le 12 novembre 1808 au grand chancelier de la Légion d’Honneur Lacépède et présentée à l’exposition, le poète allemand Goethe ne cache pas son admiration : « Aujourd’hui que sa Majesté Impériale et Royale daigne me distinguer en me décorant de son Ordre, je me sens très heureux de continuer par devoir et par reconnaissance ce que j’avais commencé par l’impulsion du sentiment ». Prenant modèle sur la Légion d’Honneur, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III établit la croix de Fer en 1813 pour récompenser les actions militaires, sans distinction de grade ou de catégorie sociale. Deux exemplaires d’époque sont exposés. Cette même croix de Fer inspirera, à son tour, la création de la croix de Guerre française… en 1915 ! Enfin, que pensait Napoléon de l’Europe ? Il s’en est confié à Las Cases dans le « Mémorial de Sainte-Hélène », dont deux citations sont reproduites. D’abord, il rappelle le sommet de sa gloire : « Mon élévation est sans exemple. J’ai livré cinquante batailles rangées que j’ai presque toutes gagnées. J’ai mis en vigueur un code de lois qui fera passer mon nom à la postérité. De rien, je me suis élevé au rang du plus puissant monarque du monde. L’Europe était à mes pieds ». Au crépuscule de sa vie, il anticipe un grand projet européen : « Je pense qu’après ma chute et la disparition de mon système, il n’y aura en Europe d’autre grand équilibre possible que dans l’agglomération et la confédération des grands peuples ».

Loïc Salmon

Des Aigles et des Hommes : sur les traces de la Grande Armée

L’histoire des Invalides en 3 D

L’exposition « Napoléon et l’Europe » (27 mars -14 juillet 2013), organisée par le musée de l’Armée avec le concours de la Fondation Napoléon et du Centre national d’art et d’exposition de la République fédérale d’Allemagne à Bonn, se tient aux Invalides à Paris. Elle rassemble plus de 250 œuvres d’art, objets et documents prêtés par une cinquantaine de musées et institutions européennes. En marge, ont été programmés : un cycle de conférences en mars ; des projections de films en avril ; une table ronde intitulée « Napoléon et l’uchronie » (8 juin) ; un cycle de concerts dans la cathédrale Saint-Louis des Invalides jusqu’au 27 juin avec surtout des œuvres de Beethoven, qui avait notamment composé sa troisième symphonie « Eroica » en l’honneur de Napoléon Bonaparte, alors Premier consul. Renseignements :  www.musee-armee.fr/ExpoNapoleonEurope

 




La Légion étrangère : combats pendant, solidarité après

Unique au monde, moteur de la francophonie et outil de rayonnement, la « Légion » forme des combattants étrangers, qui peuvent compter sur elle quand rien ne va plus pour eux après.

Cet aspect méconnu a fait l’objet d’un déplacement organisé, les 2 et 3 avril 2013 à Aubagne et à Puyloubier (Sud de la France), par l’Association des journalistes de défense. Il constitue une autre particularité de la Légion (voir rubrique « Archives » 28-11-2012 : « La Légion étrangère : qualité, commandement et formation »).

Solidarité Légion. « On crée des références pour ceux qui sont venus en chercher », explique le général de division Christophe de Saint Chamas, commandant de la Légion étrangère et « père » de cette grande famille. Les candidats d’environ 150 nationalités différentes ont pu consulter le site internet de recrutement de la Légion… rédigé en 15 langues ! Le lieutenant (français) chef de section joue un rôle primordial. Lors de la formation initiale de 17 semaines à Castelnaudary, il donne des cours de français, de quoi acquérir les 400 mots nécessaires au quotidien en caserne et au niveau vital à l’extérieur. Il dirige aussi les séances de sport, critères du combattant d’infanterie, tronc commun de tous les légionnaires. Enfin, il enseigne le tir et les notions de base du combat.  Malgré une sélection sévère (800 sur 10.000 postulants en 2011), les légionnaires restent une « population à risques ». Le lieutenant commande des hommes encore dépourvus de références juridiques à suivre, à savoir l’obéissance à des ordres légaux. Il devient donc leur « code civil ». La signature du premier contrat d’engagement de cinq ans n’intervient qu’au bout de 15 jours. Pendant la période probatoire d’un an, les légionnaires peuvent partir à leur demande ou du fait de l’autorité militaire. Environ un tiers d’entre eux quitte la Légion à l’issue de leur contrat initial, contre un quart dans l’armée de Terre. Entrés dans la Légion à 23 ans en moyenne, ils en sortent à 28 ans avec une vie comportementale stable, la connaissance du français en plus de leur langue d’origine et l’aptitude à travailler. Les légionnaires d’aujourd’hui ont tendance à demander un titre de séjour en France, mais certains préfèrent la naturalisation, qui devient un droit s’ils sont blessés au combat (loi de 1999). Il existe environ 20.000 anciens légionnaires dans le monde, dont certains se regroupent en amicales  (Pologne, Allemagne, République tchèque, Chili etc.). L’Amicale des anciens légionnaires chinois, très prospère en France, aide ses membres à trouver des emplois auprès d’entreprises françaises … implantées en Chine. Mais tous les anciens légionnaires n’ont pas cette chance. Comme ils savent que la France ne laisse pas tomber ceux qui ont tout quitté pour la servir au péril de leur vie, ils viennent « taper à la porte » du Service du moral et Foyer d’entraide de la Légion étrangère (SM/FELE). Celui-ci dispose d’un centre d’accueil (encadré) pour ceux qui ont bien servi. Les ayants droits, dont l’âge varie de 46 ans à 82 ans, n’ont souvent aucun revenu. Ils doivent seulement présenter un certificat de bonne conduite, délivré à l’issue du contrat dans 99 % des cas, et ne pas être lourdement handicapés. Dans ce dernier cas, ils sont dirigés vers des maisons de retraite ou des hôpitaux et reçoivent la visite de personnes du service. Organisme privé, le SM/FELE reçoit des dons d’entreprises, de l’action sociale du Conseil général des Bouches-du-Rhône, de la Fondation Maria et Ivan Busnot pour les orphelins de la Légion, de gens qui ont entendu parler de la Légion, d’autres qui savent que la Légion a protégé leurs parents en Indochine ou en Algérie, d’enfants de légionnaires et même d’anciens légionnaires devenus riches, comme l’homme d’affaires britannique Simon Murray, également donateur du musée de la Légion.

Plus de 180 ans d’histoire. A partir du 30 avril 2013, le musée de la Légion à Aubagne, agrandi et rénové, accueille la main du capitaine Danjou tué à Camerone (Mexique) en 1863. Affiches, gravures, tableaux, armes et documents retracent l’histoire de cette troupe, unique au monde car ouverte à tous les étrangers volontaires pour servir la France. Il s’ensuit un fort esprit de corps forgé au cours des combats depuis sa création en 1831. Toutefois, l’ordonnance royale de Louis-Philippe (9 mars) stipule que cette troupe « ne pourra être employée que hors du territoire continental du Royaume ».  Au départ, les bataillons sont constitués en fonction des origines des soldats, à savoir suisse, allemande, espagnole, italienne, belge, hollandaise et polonaise. La Légion participe à la conquête de l’Algérie, commencée l’année précédente. L’amalgame, avec l’obligation de parler français en service, se fait en 1835, quand Louis-Philippe cède la Légion à la couronne d’Espagne, qui affronte la première rébellion « carliste ». Restituée trois ans plus tard à la France, la Légion retourne en Algérie. Le Second Empire (1852-1870) la déploie dans de nouvelles campagnes : Crimée (1854-1856), Italie (1859), Mexique (1863-1867) et France (1870) où, pour la première fois, la Légion se bat sur le sol métropolitain. Après l’annexion de leurs provinces par la Prusse, de nombreux Alsaciens et Lorrains s’engagent dans la Légion. A partir de 1882, celle-ci est envoyée, par la IIIème République, conquérir ce qui deviendra l’Empire colonial français : Annam, Tonkin, Dahomey, Soudan et Madagascar. Pendant la première guerre mondiale, la Légion retourne se battre en métropole, mais est aussi présente au Maroc, aux Dardanelles, en Serbie, au Tonkin et en Russie du Nord. Pendant l’entre-deux-guerres, les valeurs de la Légion se normalisent : caractère sacré de la mission, rigueur dans l’exécution, solidarité et culte du souvenir. Sa devise, inscrite sur les drapeaux et étendards, devient « Honneur et Fidélité » au lieu de « Honneur et Patrie ». Le pas lent des troupes de l’Ancien Régime et du  Premier Empire lui est attribué. Le képi blanc et le corps de pionniers avec hache et tablier de cuir apparaissent. Pendant la seconde guerre mondiale, la Légion participe à la plupart des combats et sera faite « Compagnon de la Libération » le 9 avril 1945. Enfin, après les guerres de décolonisation (Indochine et Algérie), elle est régulièrement déployée sur tous les théâtres d’opérations extérieurs.

Loïc Salmon

Camerone : la main du capitaine Danjou, « relique » de la Légion

La Légion étrangère : qualité, commandement et formation

Le monument aux morts a été rapatrié de Sidi-bel-Abbès (Algérie) en 1962, quand la Légion a installé son principal centre de recrutement à Aubagne (Bouches-du-Rhône). En outre, celle-ci dispose, non loin de là, de sa propre Institution des invalides à Puyloubier. Au milieu d’un domaine de 240 ha dont 40 ha de vignes, un immeuble en hémicycle de 120 m de long peut accueillir une centaine de pensionnaires dans des chambres individuelles avec télévisions en français et en allemand. Certains apprennent la céramique, la reliure et le travail de la vigne. Le budget annuel de l’institution (3 M€), est assuré en partie par la vente du vin (200.000 bouteilles/an) et des produits de la boutique. A Puyloubier, se trouve également le musée des uniformes de la Légion. Chaque année, quelque 8.000 visiteurs viennent admirer 110 mannequins revêtus des tenues de 1831 à 1962.




Camerone : la main du capitaine Danjou, « relique » de la Légion

Le 30 avril 2013 marque le 150ème anniversaire du combat de Camerone, où 62 fantassins de la Légion étrangère affrontèrent 1.200 fantassins et 800 cavaliers mexicains lors de l’expédition française au Mexique (1861-1867). Leur commandant, le capitaine Jean Danjou, est tué, mais sa main articulée deviendra une véritable relique pour la Légion. Artilleur, il avait perdu sa main gauche dans un accident. « Camerone est l’occasion de renouveler l’engagement de servir avec honneur et fidélité », a déclaré, le 2 avril à Aubagne, le général de division Christophe de Saint Chamas (photo), commandant de la Légion étrangère et qui défilera le 14 juillet à Paris à la tête d’un détachement de légionnaires. La « cérémonie » et non pas « prise d’armes » de Camerone est particulière. « On est saisi par ce qui se passe, elle est unique, dit-il, la main du capitaine Danjou illustre les trois principes de la Légion ». D’abord, la mission est sacrée et doit être remplie jusqu’au bout. Ensuite, ce « serment de Camerone » souligne le sens de la parole donnée. Enfin, il existe un lien entre le légionnaire (étranger) et l’officier (français). Celui-ci doit se montrer capable de mériter la confiance de ses subordonnés. Le 30 avril 1863, à Camerone, trois survivants, encore debout et prêts à charger à la baïonnette, acceptent finalement de se rendre à condition de conserver leurs armes et que leurs blessés soient soignés, dont leur sous-lieutenant à terre à côté d’eux. Un cinquième, laissé pour mort par les Mexicains, sera retrouvé le lendemain par un éclaireur français de la colonne de secours. Le 30 avril 2013, le point d’orgue de la cérémonie de Camerone à Aubagne, en présence du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, est constitué par le port de la main du capitaine Danjou, honneur suprême, par le général d’armée (2S) Michel Guignon, Grand-Croix de la Légion d’Honneur, accompagné de deux légionnaires particulièrement méritants. Lieutenant en Algérie, il est très gravement blessé le 31 janvier 1961, au cours d’un combat dans le douar d’Arres. Il se trouve dans un état trop désespéré pour une évacuation sanitaire, selon les critères de l’époque. Le sergent Berthold Vossler (nationalité allemande), qui vient de lui sauver la vie, est lui aussi grièvement blessé à la jambe. Son état étant jugé moins grave, son évacuation est décidée. Pourtant, il refuse d’en profiter sans son chef de section. Ils seront donc évacués tous les deux. Le sergent Vossler reçoit la Médaille militaire l’année suivante. Il terminera sa carrière comme adjudant-chef en1973 et sera fait chevalier de la Légion d’Honneur en 2008. Enfin, le caporal-chef d’active Sully Laplagne (né à La Réunion) représente la diversité dans la Légion. Titulaire de la Médaille militaire, il totalise plus de 19 ans de services en compagnie de combat. Ses multiples comportements exemplaires au feu lui valent l’honneur d’accompagner le général Guignon et l’adjudant-chef Vossler. Enfin, rappelle le général de Saint Chamas, où qu’ils soient, les légionnaires fêtent Camerone, cérémonie où se forge l’esprit d’appartenance.

Loïc Salmon

La Légion étrangère : qualité, commandement et formation 

La Légion étrangère : combats pendant, solidarité après

 




La robotique militaire terrestre, aujourd’hui et demain

Le robot militaire terrestre contribue à la collecte du renseignement sur le terrain et participe à l’action. Toutefois, l’homme doit rester « dans la boucle » au moyen de contrôles technique et de commandement, afin d’éviter les dégâts collatéraux causés par une arme trop automatisée.

Cette problématique a été au cœur d’un colloque organisé, le 21 février 2013 à Paris, par les Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (ESCC), l’Association Minerve de l’enseignement militaire supérieur scientifique et technique et le Forum du futur. Y ont notamment participé : les ingénieurs Eva Grück et Christophe Ramaen, Direction générale de l’armement ; le lieutenant-colonel Olivier Vidal, Etat-major de l’armée de terre ; le colonel Michel Goya, Institut de recherche stratégique de l’école militaire ; le colonel Didier Gros, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie en Afghanistan ; l’amiral Jean Bétermier, président du Forum du futur.

Architecture complexe. Le robot doit allier mobilité, robustesse et fiabilité pour effectuer des missions d’actes réflexes élémentaires du combattant. L’architecture, cohérente entre rapidité de mouvement et communication de flux d’informations de plus en plus importants, ne doit pas alourdir la tâche de l’homme. Selon les ingénieurs de l’armement, le robot additionne diverses caractéristiques associées à des fonctions précises : plate-forme pour la mobilité et l’emport d’équipements ; charge utile correspondant au cœur de la mission ; énergie embarquée pour la durée de la mission ; puissance de calcul embarqué, « intelligence » du robot ; liaison pour la transmission des données et poste de contrôle ; éléments logistiques pour la mise en œuvre. Toutefois, la liaison de transmissions de données, dimensionnée pour la mission, reste fragile et limitée. D’abord, un brouilleur peut empêcher l’emploi d’un robot en télé-opération hertzienne sur une action de déminage. Ensuite, la ressource spectrale (canaux de télécommunications) allouée aux armées est déjà saturée et l’emploi de plusieurs robots peut nécessiter des techniques de réseau. L’intelligence du robot, à savoir son système informatique, nécessite de trouver un algorithme capable de traiter les flux d’informations des capteurs et de sélectionner les plus utiles, le robot devenant alors un relais de communications. Compte tenu de l’évolution rapide des moyens informatiques, la technologie duale civile/militaire semble la piste la plus prometteuse, notamment l’écran tactile pour le pilotage du robot et le retour des informations captées.

Emplois et besoins divers. L’armée américaine a utilisé des robots, dès 2003 en Irak, pour l’ouverture d’itinéraires et dans la lutte contre les engins explosifs improvisés. Cinq ans plus tard, elle a investi 4,4 Md$ uniquement pour contrer cette dernière menace. En Afghanistan, elle a mis en œuvre troupes conventionnelles, sociétés militaires privées et robots. Sur les quelque 12.000 robots déployés, 400 ont été détruits au combat. Le coût d’un soldat américain représente aujourd’hui celui de quatre robots armés. A terme, il sera plus rentable d’utiliser des robots plus sophistiqués, même plus chers, que d’employer des combattants. Sur le même théâtre, l’armée française a constaté que les systèmes de drones tactiques intérimaires fonctionnent bien… quand il ne fait ni trop chaud, ni trop froid ! En outre, les drones de reconnaissance au contact, difficiles à utiliser, nécessitent des améliorations. Le robot doit faciliter l’action du chef sur le terrain et lui apporter un avantage tactique sur l’ennemi, souligne le colonel Gros. Le chef doit pouvoir ainsi libérer des moyens humains pour les placer au cœur de l’action terrestre, concentrer ses efforts avec ces capacités supplémentaires et accroître sa liberté d’action. Parallèlement, il poursuit une réflexion éthique permanente, en raison de l’éloignement grandissant de l’ennemi. Selon le colonel Gros,  les Anglo-Saxons acceptent plus facilement l’innovation que les Français, qui se posent « trop de questions sur ce qui ne va pas marcher » !  Il ajoute qu’une trop grande dépendance de la technologie entraîne un risque d’inhibition du soldat, lors du contact avec l’ennemi, et aussi une perte du sens des responsabilités.  Cependant, l’arrivée des robots au sein des forces terrestres se prépare déjà par la rédaction de documents de programmes d’ici à 2020 et l’orientation d’études amont à l’horizon 2030. Il s’agit notamment de pallier les limites de la tolérance humaine à son environnement, dépasser les capacités physiques du soldat et de prolonger ses sens, en vue d’augmenter le rythme d’exécution et la durée de la mission. Les moyens robotisés serviront pour : l’accroissement de la capacité de renseignement au contact du groupement tactique interarmes (GTIA) et de ses capacités  de destruction (délivrance de feux et mise en œuvre d’armement) ; les détection, identification et neutralisation des mines et explosifs ; la logistique de l’avant (allègement et ravitaillement des combattants au contact). Outre ces besoins opérationnels, les robots devront pouvoir évacuer un blessé d’une zone hostile et participer à l’entraînement du soldat. Plus précisément, l’infanterie devra disposer de : micro-drones (2 kg, caméra et 2 km de rayon d’action) ; micro-robots  terrestres (5 kg, caméra, 100 m) pour emploi à l’intérieur de bâtiments ; mini-robots (50 kg, charges utiles variées, plusieurs centaines de mètres) pour les combats en zone urbaine. L’arme blindée-cavalerie aura notamment besoin de : mini-drones (4-5 km de rayon d’action) utilisables à partir de véhicules ; robots tactiques polyvalents avec un niveau élevé d’autonomie fonctionnelle et des charges utiles variées, en vue de remplir des missions plus diversifiées et de s’intégrer à la manœuvre du GTIA ; robots tactiques lourds pour des missions spécifiques. Le lieutenant-colonel Vidal souligne que ces systèmes robotisés ne doivent pas disposer de l’autonomie décisionnelle : « Il ne s’agit pas de remplacer l’homme par des robots, mais de le garder pour un engagement au meilleur moment ». Les robots doivent correspondre aux besoins opérationnels de « systèmes de forces ».

Loïc Salmon

L’emploi du robot militaire soulève des questions éthiques et juridiques. La lutte contre le terrorisme conduit à une délimitation de plus en plus floue entre les domaines militaire et policier, puis à des dérives difficilement acceptables par les opinions publiques. Ainsi aux Etats-Unis, des drones, rapatriés d’Afghanistan, ont été utilisés par des polices municipales pour la collecte de preuves pour des vols de bétail et à l’encontre de manifestants. L’organisation non gouvernementale Human Rights Watch (Prix des droits de l’homme de l’ONU en 2008) va jusqu’à demander l’interdiction préventive des  « robots tueurs », à savoir les armes totalement autonomes sans intervention humaine.  Elle invoque : l’impossible respect du droit international humanitaire ; l’absence d’émotions humaines, facteur éventuel d’attaques contre les civils ; les risques de facilitation et de banalisation de l’entrée en guerre ; le risque de la création d’un vide en matière de responsabilité.




Nouvelles armes informatiques pour des attaques mieux ciblées

Les « maliciels », programmes destinés à piller des données confidentielles, perturber ou même détruire le fonctionnement des systèmes informatiques, se multiplient avec un perfectionnement accru. Les constructeurs de logiciels de protection ont beaucoup de mal à suivre leur évolution et le nombre de leurs attaques.

Laurent Heslault, directeur des stratégies de sécurité de Symantec Europe, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 mars 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Cibles et objectifs. Dans un monde très connecté (ordinateurs, téléphones mobiles et réseaux sociaux), compétitif et complexe, les cyberattaques se concentrent sur les personnes, processus et technologies. Toutes les organisations ou entreprises, quelle que soit leur taille, constituent des cibles : 50 % comptent moins de 2.500 personnes ! Par secteur d’activité, sont visés en ordre décroissant : l’Etat et le secteur  public, la production industrielle, les établissements financiers, les services informatiques, les fabricants de produits chimiques et pharmaceutiques, les transports, les organisations à but non lucratif, les média, les sociétés de marketing, les centres d’enseignement et les points de vente au détail. Par fonction, les cadres de haut niveau arrivent en tête des victimes, devant les destinataires de courriels partagés, les commerciaux, les personnels affectés à la recherche et au développement, et même les responsables des ressources humaines chargés du recrutement. Les données confidentielles volées peuvent être revendues ou simplement rendues publiques au journal télévisé… avec de graves conséquences financières, juridiques et pour la réputation des entreprises ! En matière de cyberattaques, d’autres pays ont les mêmes capacités que la Chine, souvent montrée du doigt. Ainsi, des « vers », venus de 115 pays, ont infecté plus 40.000 adresses informatiques (IP). La plupart des cibles font partie du panorama de l’industrie de défense au sens large : construction navale militaire, aéronautique, armement, énergie, électronique et recherche. Ainsi en 2011, Symantec a détecté 677 infections par le maliciel « Stuxnet » aux Etats-Unis, 86 au Canada, 53 en Chine, 31 à Hong Kong et 31 en Australie. Taïwan, la Grande-Bretagne, la France, la Suisse, l’Inde et le Danemark ont également été touchés. Stuxnet, actif pendant au moins cinq ans contre l’Iran, a modifié les programmes de ses centrifugeuses d’enrichissement de l’uranium, sans que les consoles de contrôle s’en aperçoivent : il a fallu remplacer 1.000 centrifugeuses ! Un autre maliciel dénommé « Jokra », découvert le 20 mars 2013, a attaqué 3 chaînes de télévision, 2 banques et 1 centre de télécommunications en Corée du Sud, modifiant la présentation de sites internet et effaçant 32.000 machines. Les « serveurs » sont particulièrement visés. Toutefois, Laurent Heslault met en garde contre cet emballement médiatique : « Information ou intoxication ? On est dans le domaine du renseignement avec du faux ».

Modes opératoires. Les attaquants de l’internet se répartissent en trois catégories : les  jeunes pirates (« hackers »), motivés par le défi technologique, les cybercriminels par un retour financier sur investissement et les activistes par l’idéologie ou l’action politique. Les  groupes, bien organisés et compétents, visent plus la propriété intellectuelle que la destruction des appareils des « cibles ». Ils disposent d’importants moyens financiers, vu l’échelle et la durée de leurs opérations. Il s’agit donc probablement d’organisations criminelles, de groupes soutenus par un Etat, des services de renseignement d’un Etat ou même d’organisations non gouvernementales. Ainsi, Amnesty International a admis avoir procédé à des cyberattaques.  Selon Symantec, une attaque informatique ciblée se déroule en quatre phases : incursion par envoi d’une pièce jointe « piège » avec un message crédible ; cartographie des réseaux et systèmes avec recherche des données confidentielles ; accès aux données des systèmes vulnérables et installations de maliciels pour les capturer ;  renvoi de ces données confidentielles en clair, chiffrées et/ou compressées vers l’équipe attaquante. Les maliciels volent aussi les informations sonores et videos et tentent de prendre le contrôle de machines des dirigeants. Toutefois, ils finissent tôt ou tard par être découverts : Stuxnet et Jokra, mais aussi « Duqu », « Flamer », « Sofacy », « Nitro », « Shamoon », « Elderwood », « Spear Phishing », Watering Hole » « Sykipot » et « Narilam ».  Plus grave, la « menace persistante avancée » ou APT, pour « Advanced Persistant Threat », est une campagne active d’attaques ciblées et à long terme. Elle peut utiliser des techniques de renseignement (écoutes), tente de rester indétectable le plus longtemps possible, inclut des menaces multiples et possède plusieurs moyens de contrôle pour assurer son succès. Enfin, elle connaît des mutations et s’adapte pour contourner détections et mesures de sécurité.

Contre-mesures. Une seule technologie ne suffit pas pour se prémunir contre l’APT. Le maliciel n’est qu’une composante de l’APT et l’individu restera toujours le maillon faible. Symantec propose diverses mesures pour chacune des quatre phases d’une attaque informatique, dont notamment : l’éducation des personnes à risques, la surveillance des sources externes et l’évaluation du niveau de vulnérabilité ; la validation des politiques de sécurité (mots de passe) et la détection des incidents de sécurité récurrents ; la classification de l’information sensible et la détection de maliciels dits « uniques » ; la conformité des règles de communication, la surveillance et éventuellement le blocage des communications sortantes, la détection des flux atypiques et le filtrage des contenus sortants. Toutefois, l’emploi d’armes informatiques « offensives » se heurte, en France, à des obstacles juridiques…qui n’existent pas dans d’autres pays, indique Symantec. Enfin, alors que le cyberespionnage se produit tous les jours, qu’en est-il d’une véritable cyberguerre causant des pertes en vies humaines, comme la guerre tout court ? Laurent Heslault l’estime possible dans un avenir lointain. Il recommande donc la vigilance : « Il y a de vrais risques, mais pas encore de vrais dangers ».

Loïc Salmon

La société américaine Symantec est spécialisée dans l’édition de logiciels de sécurité et de protection des données. Présente dans plus de 40 pays, elle consacre 17 % de son chiffre d’affaires en recherche et développement et y fait travailler 500 analystes. Sa couverture mondiale et permanente lui permet de détecter rapidement : plus de 240.000 attaques dans près de 200 pays ; des « maliciels » auprès de 133 millions de clients ; plus de 35.000 vulnérabilités dans 11.000 « éditeurs » et 80.000 technologies ; 5 millions de comptes leurres (« spams/phishings ») parmi plus de 8 milliards de messages par jour et 1 milliard de requêtes journalières par internet.




Marine : projection rapide de deux chasseurs de mines

Pour la première fois, deux bâtiments chasseurs de mines ont été projetés en océan Indien en 18 jours au lieu de plus de 40, grâce à un embarquement sur un navire de charge civil affrété. Ils ont été réceptionnés sur zone par leurs équipages arrivés par avion. Le chargement des chasseurs Sagittaire et Pégase avait été effectué en un jour et demi à Brest les 18 et 19 mars 2013. Equipé d’une coque amagnétique en matériau composite verre/résine, chacun pèse plus de 600 t, soit le chargement de cinq avions de transport russes Antonov 124 (120 t à 4.800 km). Cette expérimentation a renforcé les capacités de projection lointaine et de commandement, dans ce cas précis, à partir de la base interarmées d’Abou Dhabi. La Marine nationale réduit ainsi des dépenses de maintien en condition opérationnelle et économise du potentiel matériel et humain. Le bâtiment et son équipage (une cinquantaine de marins) évitent en effet la fatigue d’un long voyage par mer et peuvent se concentrer sur la chasse aux mines. Le déploiement des deux chasseurs en océan Indien a plusieurs objectifs : mise à jour de la cartographie des fonds ; constitution d’une base de données pour la surveillance des routes commerciales recommandées ;  conduite d’actions en coopération avec les Marines des Etats riverains, avec lesquels ont été conclus des accords de défense ; renforcement de la capacité à opérer en coalition avec les Marines américaine et britannique. Cette zone devient de plus en plus sensible (voir rubrique « Archives » 27-3-2013 : « L’océan Indien, espace sous tension).

L.S.




L’océan Indien : espace sous tension

L’Union européenne, l’Amérique du Sud, la Chine et le Japon, très dépendants du commerce maritime Est-Ouest, sont donc naturellement attachés à la liberté de navigation sur l’océan Indien, pourtant fragile et mal contrôlé.

C’est ce qu’a expliqué le vice-amiral d’escadre (2S) Laurent Mérer, ancien commandant de la zone maritime de l’océan Indien (Alindien), au cours d’une table ronde organisée, le 14 février 2013 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine et l’Ecole de guerre. Ont participé au débat : Hubert Loiseleur des Longchamps, directeur des affaires publiques du groupe pétrolier Total ; Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime ; Serge Beslier, ancien président du conseil d’administration de l’Agence européenne de contrôle des pêches ; Christian Buchet, directeur scientifique du programme international de recherches « Océanides ».

Tensions et menaces. Les passages resserrés sont autant de lieux  de tensions : Suez, Bab-el-Mandeb, Ormuz et Malacca. En outre, se côtoient environ quarante pays, allant de l’extrême pauvreté à la plus grande richesse sans oublier l’instabilité politique de certains Etats. Cette zone regroupe 800 millions de musulmans, répartis en Inde, Pakistan et Bangladesh. Les rivalités avec les hindous et aussi entre musulmans chiites et sunnites s’y exercent en permanence. L’hinterland est le foyer de conflits larvés et récurrents : Inde et Pakistan ; Iran et Afghanistan ; Israël et Proche et Moyen-Orient. Enfin, les Etats-Unis et la Chine, quoiqu’à la périphérie, apparaissent comme des protagonistes majeurs, en raison des flux commerciaux en général et de leurs approvisionnements, notamment pétroliers, en particulier. L’océan Indien est en effet un lieu de passage obligé du gaz et du pétrole dans les deux sens. Les opérateurs européens produisent et négocient le pétrole du Mozambique et de certains pays du golfe Arabo-Persique destiné à l’Extrême-Orient et transportent des produits dérivés, de quoi tenter une piraterie endémique. A tire d’exemple, un navire de type PSO, construit en Corée du Sud au prix de 1-1,5 Md$, peut traiter 800.000 barils par jour et en stocker 2 millions. Par ailleurs, les importantes ressources halieutiques attirent les pêches illicites. L’océan Indien est aussi devenu le premier centre de production de thon à destination de la France, qui assure une surveillance à partir de l’île de La Réunion. De son côté, l’Union européenne consacre 1 M€/an à la lutte contre la pêche illicite. Par ailleurs, par suite de l’essor de son commerce, la Chine renforce sa présence dans la région depuis les années 1990. D’autres puissances militaires jouent un grand rôle comme consommateurs et partenaires commerciaux : Australie, Inde, Afrique du Sud et Iran. L’amiral Mérer rappelle que le terrorisme est apparu en Asie du Sud-Est en 2006. La piraterie est contenue à Malacca, grâce à l’action commune des pays riverains lancée sous la pression des Etats-Unis et du Japon. Le chantage à la fermeture des détroits, menace agitée par l’Iran en 1986-1987, peut recommencer demain. Aucun pays riverain de l’océan Indien n’étant membre du conseil permanent de sécurité de l’ONU, personne n’assume la responsabilité de sa sécurisation. Enfin, il n’existe pas d’organisation militaire comme l’OTAN ni économique comme celle de l’Association des pays de l’Asie du sud-Est.

Principaux protagonistes. L’Inde, la Chine, les Etats-Unis dans une moindre mesure et la France constituent les principales puissances attentives à la situation dans l’océan Indien. Disposant d’une grande capacité de raffinage, l’Inde exporte les produits pétroliers dérivés d’Arabie Saoudite. Toutefois, elle peine à démarrer ses programmes navals, notamment celui d’un groupe aéronaval, estime l’amiral Mérer. Elle coopère avec le Japon et l’Australie pour équilibrer la présence croissante de la Chine, mais ne semble guère capable d’assurer, avant longtemps, la régulation de l’océan qui porte son nom. De son côté, la Chine participe à la lutte contre la piraterie pour montrer sa capacité à agir dans cette zone et à défendre ses intérêts, à savoir ses réseaux d’approvisionnement en matières premières et d’exportation de biens et de services. Indifférente aux populations riveraines, elle n’a pas besoin d’expansion territoriale pour sécuriser ces routes. Ses entreprises sont bien accueillies par les Etats africains, car elles réalisent ce qu’elles promettent, respectent les délais et ne posent pas de questions sur les droits de l’Homme. La Chine développe sa flotte militaire, multiplie les accords de défense et les  grands travaux portuaires au Pakistan, au Sri Lanka et en Birmanie et envisage, à terme, d’utiliser des routes commerciales terrestres pour s’affranchir des détroits. Les Etats-Unis disposent d’une base navale sur l’île britannique de Diego Garcia et renforcent leur coopération avec l’Australie et l’Afrique du Sud, afin de surveiller la montée en puissance des autres pays de la zone. Malgré leur désengagement en Irak et en Afghanistan, ils maintiennent une présence à cause du pétrole (pays du Golfe) et du gaz (Qatar), en vue d’empêcher que l’océan Indien ne devienne « chinois » et pour garantir la protection d’Israël. La France a déployé les deux tiers de sa Marine à proximité du détroit d’Ormuz en 1986-1987. Mais a-t-elle encore la capacité d’y rester en permanence, s’interroge l’amiral Mérer. Quand il exerçait les fonctions d’Alindien en 2001 avec son quartier général sur un pétrolier-ravitailleur itinérant, la vision globale de la France avait été reconnue par le commandement naval américain. Dix ans plus tard, Alindien est installé dans la base française d’Abou Dhabi et doit maintenir ses liens avec tous les pays de la zone. Ainsi, un  solide réseau diplomatique,  la base de Djibouti (Afrique de l’Est), un bâtiment de projection et de commandement et un avion radar Atlantique 2 permettent d’assurer une présence suffisante et, éventuellement, d’agir. Madagascar, où résident 28.000 ressortissants français, est devenue une zone de non-droit en dix ans. La paupérisation accrue risque de transformer la grande île en une nouvelle Somalie avec, pour conséquences, des trafics mafieux et la  piraterie, avertit l’amiral Mérer.

Enfin, comme les transits commerciaux (pétrole et conteneurs) entre l’Est et l’Ouest de l’océan Indien se partagent entre l’Europe et les Etats-Unis, le golfe du Bengale devrait devenir une zone de prospérité après 2030, selon Paul Touret. A cette époque, anticipe Christian Buchet, la population indienne aura dépassé celle de la Chine et sera… la première du monde !

Loïc Salmon

 D’une superficie de 75 Mkm2, l’océan Indien est le seul à porter le nom d’un pays. Il est bordé : au nord par l’Inde, le Pakistan et l’Iran ; à l’est par la Birmanie, la Thaïlande, la Malaisie, l’Indonésie et l’Australie ; au sud par l’océan glacial Antarctique ; à l’ouest par l’Afrique et la péninsule arabique. Pa convention, ses frontières se situent au cap des Aiguilles pour l’Atlantique, à l’île de Tasmanie pour le Pacifique et au 60ème parallèle Sud pour l’Antarctique. Ses rives accueillent 40-50 % de la population mondiale.




L’océan Arctique : nouveaux enjeux stratégiques

Ses richesses présumées et l’ouverture de nouvelles routes maritimes, libres de glaces une partie de l‘année à l’horizon 2025, donnent à l’océan Arctique une nouvelle dimension stratégique à l’échelle mondiale, avec les tensions qui s’ensuivent.

Ces perspectives ont été présentées par Viviane du Castel, directrice pédagogique à l’ISEG Group, au cours d’une table ronde organisée, le 14 février 2013 à Paris, par le Centre d’enseignement supérieur de la marine et l’Ecole de guerre. Y ont aussi participé Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime, Cyrille Poirier Coutansais du Bureau droit de la mer à l’état-major de la Marine, et Christian Buchet, directeur scientifique du programme international de recherches « Océanides ».

Enjeux des nouvelles routes. La Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Union européenne sont venus rejoindre les pays riverains de l’Arctique, à savoir le Groenland, la Norvège, la Russie, le Canada et les Etats-Unis, mais aussi la France traditionnellement intéressée depuis les travaux de l’explorateur Paul-Emile Victor. Les ressources naturelles comprennent 84 % des gisements offshore actuels (Alaska et Russie) et le quart des réserves estimées mais non prouvées d’hydrocarbures, à savoir 30 % du gaz et environ 20 % du pétrole, et aussi les terres rares indispensables aux nouvelles technologies. Le passage du Nord-Ouest par le Canada et l’Alaska, déjà ouvert six mois par an, est considéré comme une voie intérieure par le Canada, mais comme un corridor international par les Etats-Unis. Le passage du Nord-Est, où sept ports russes sont libres de glaces toute l’année, permettra des liaisons maritimes de l’Atlantique au Pacifique.  Déjà, le 2 août 2007, au moyen d’un bathyscaphe, la Russie avait planté un drapeau national en titane à la verticale du pôle Nord pour affirmer sa souveraineté, aussitôt contestée par les Etats-Unis, le Canada et le Danemark. Les routes maritimes de l’Arctique faciliteront le désenclavement de la Russie en évitant à ses flux commerciaux de transiter par les Etats baltes et l’Ukraine. Afin de sécuriser la route maritime du Nord, la Russie a conclu un accord de délimitation de frontière maritime avec la Norvège en octobre 2010. De son côté, la Chine souhaite transformer l’Islande en centre d’éclatement de ses trafics de marchandises vers l’Europe. Dans l’ensemble, les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est ouvrent de nouvelles opportunités : trajets plus courts donc transports plus économiques en temps, coûts d’équipage et énergie ; exploitation plus facile de la pêche, des gisements de minéraux et d’hydrocarbures ; ouverture vers l’extérieur des régions industrielles. Toutefois, le transport de conteneurs semble limité pour plusieurs raisons : taille grandissante des porte-conteneurs et régularité impérative de leurs horaires ; obligation de traverser les eaux territoriales russes ; réticences des compagnies d’assurances. Cependant, un traité sur l’organisation des recherches et sauvetage après accident a été conclu en mai 2011 entre les membres du Conseil Arctique : Canada, Danemark (représentant aussi le Groenland et les Iles Féroé), Etats-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Suède et Russie.  Le Conseil Arctique a admis comme observateurs l’Allemagne, la Chine, l’Espagne, la France, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, les Pays-Bas, la Pologne, la Grande-Bretagne, la Commission européenne et la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge. Par ailleurs, l’Organisation maritime internationale, institution spécialisée de l’ONU, élabore un code polaire. Enfin, les passages par le nord réduiront la saturation des trafics maritimes dans le détroit de Malacca et les canaux de Suez et de Panama.

Vulnérabilités et sécurité. L’environnement de l’Arctique subit déjà des dommages : déballastages des eaux usées par les navires en transit ; émission de gaz à effet de serre ; érosion des côtes ; risques associés aux naufrages et déversements d’hydrocarbures. Les modes de vie et la culture des Inuits sont perturbés et leur santé menacée par les matériaux radioactifs militaires rejetés en mer à l’issue de la guerre froide.

Pour Viviane du Castel, l’Arctique constitue un fort potentiel économique et militaire pour la Russie et les Etats-Unis. Ils pourront y développer la prospection et la production d’uranium. La navigation de leurs bâtiments militaires, notamment les sous-marins à propulsion nucléaire, sera facilitée.  D’ici à 2020, la Russie prévoit de construire des ports, des brise-glace à propulsion nucléaire et un nouveau système satellitaire Glonass, concurrent du GPS américain. Toutefois, s’interroge Viviane du Castel, la sécurité relève-t-elle des Etats ou des grands groupes industriels et commerciaux ? Il s’agit en effet de gérer les événements et les catastrophes naturelles, mais aussi de développer, maîtriser et diffuser les connaissances scientifiques et faire connaître les nouveaux risques. Les entreprises et les organisations non gouvernementales semblent mieux placées pour coopérer, notamment dans la recherche médicale, que les Etats. Cependant, sous la pression de leurs opinions publiques, ceux-ci peuvent imposer le principe de précaution. Selon Viviane du Castel, seul un concept de sécurité globale pour l’Arctique pourra assurer un niveau suffisant de prévention et de protection contre les risques et menaces, sans rupture de la vie et des activités collectives et individuelles des populations riveraines.

Loïc Salmon

D’une surface de 14 Mkm2, l’océan Arctique communique avec l’Atlantique par la mer de Barents et le détroit de Fram et avec le Pacifique par le détroit de Béring. Sa profondeur atteint 1.000 m en moyenne et 4.000 m à certains endroits. Sa température varie de – 50 °C en hiver à 0° C en été. Il est en grande partie recouvert par la banquise qui atteint jusqu’à 4 m d’épaisseur, mais en diminution de 40 % en cinquante ans par suite du réchauffement climatique. Cette évolution va s’accélérer et devrait aboutir à la fonte totale des glaces en été dans une cinquantaine d’années.